La Vie de saint Malo

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LA VIE DE S. MALO, OU MACHUTES,


Confesseur, premier Evesque d’Aleth (à present dit Saint-Malo), le 15. Novembre.


I. Du temps que le Pape Symmachus seoit an Trône Apostolique, sous l’Empire d’Anastase I. regnant en la Bretagne Armorique le Roy Hoël II. du nom, il y avoit, en la Province que les anciens Bretons Insulaires appelloient Guic-Kastel, & les Anglois Winchester[1], un riche Seigneur, nommé Guent, à qui le Roy avoit donné le gouvernement de ladite province, parce qu’il avoit fait preuve de sa fidelité & de son courage en plusieurs honorables occasions. Ce Seigneur espousa une vertueuse dame, nommée Darval, de maison non moins illustre que la sienne, avec laquelle il vêcut jusques à un âge auquel ils étoient hors d’espérance d’avoir d’enfans, selon le cours ordinaire de nature ; mais Dieu, prenant pitié d’eux, leur donna cét enfant, que Darval mit au monde au 67. an de son âge, & de Nostre Seigneur l’an 502. la vigile de Pasques, & fut, le même jour, baptisé par l’Evêque de Guic-Kastel, & tenu sur les sacrez Fonds par ce grand personnage S. Brandan, que nos Bretons appellent Sant Brevalazr, lequel luy imposa le nom de Malo ou Machutes. On remarque qu’à même jour nâquirent, en diverses contrées de l’Isle, trente autres enfans, qui furent, depuis, grands Personnages & grands serviteurs de Dieu.

II. Ayant atteint l’âge de douze ans, il fut envoyé à l’écolle au Monastere de S. Brandan, son parrain, qui prit un soin particulier de l’instruire, parmy les autres écolliers qu’il avoit en pension, lesquels S. Malo surpassoit en toutes choses. Ses delices, c’étoit l’Oraison, laquelle il n’interrompoit que pour vaquer à ses livres ; &, dès qu’il commença à entendre le latin, il avoit continuellement la Sainte Escriture devant les yeux ; &, encore qu’il leût, par fois, les livres des poëtes & philosophes Payens, il ne se laissoit neanmoins pas emporter à leurs opinions, préferant la science des Saints à la vaine Philosophie des sages du monde. Il se portoit de telle ferveur & contention d’esprit à l’Oraison & à l’étude, que la vehemence de sa ferveur paroissoit en son exterieur ; car le froid estant aigu & vehement en cette Isle Septentrionale, lorsque ses condisciples, au sortir de l’Église ou de la classe, paroissoient tous morfondus & transis du froid, il paroissoit gay & bien coloré, sans se vouloir approcher du feu, tant estoit vehemente la flamme du divin amour qui brûloit en son cœur.

III. S. Brandan ayant donné congé à ses disciples, une aprés-dînée, saint Malo s’en alla promener sur le bord de la mer avec ses condisciples ; &, pendant que les autres se divertissoient & prenaient leur recreation, il se retira à part dans la gréve, & se jetta sur un faix de goësmon & s’y endormit d’un sommeil si profond, qu’il n’entendit le bruit & croulement que faisoit la mer en son montant ; les autres enfans qui virent la mer monter quitterent le rivage & s’en retournerent au Monastere, sans penser à Malo, lequel, en peu de temps, fut de toutes parts environné de mer, sans que, toutefois, elle l’osast toucher ny moüiller ; mais, à mesure qu’elle croissoit, elle haussoit, comme une petite isle, ce gravier sur lequel étoit saint Malo, qui, s’étant éveillé, jettant les yeux de toutes parts, n’apperçeut aucun de ses compagnons, &, se voyant de tous costez environné de mer, s’écria : « ô Mon Dieu ! où suis-je ? soyez-moy en ayde. » Les autres enfans estans arrivez au Monastere, enquis de saint Brandan qu’estoit devenu Malo, & n’en pouvans donner nouvelles certaines, il se transporta sur le rivage, fort triste & déconforté, &, ne le pouvant apercevoir, l’appella plusieurs fois ; mais rien ne luy respondant, il s’en revint au Monastere bien triste, & veilla toute la nuit dans l’Église, priant Dieu, de grande ferveur & affection, qu’il luy plût manifester en quel estat estoit son cher filleul Malo.

IV. Pendant qu’il estoit en la ferveur de son Oraison, un Ange luy apparut & l’asseura que, non seulement l’enfant estoit hors de tout danger, mais encore que Dieu avoit, pour sa conservation, creé une isle nouvelle. S. Brandan fut grandement consolé de ces nouvelles, &, le lendemain matin, il alla au rivage de la mer & vit cette motte ou tertre de terre flottant sur l’eau, & S. Malo dessus qui loüoit Dieu ; il s’approcha le plus prés qu’il pût du Saint & discourut avec luy de cette merveille ; puis, tous deux rendirent graces à Dieu : S. Malo pria son maistre S. Brandan de luy permettre de demeurer, le reste de la journée, dans cette isle miraculeuse, & demanda son Psaultier ou Breviaire, pour dire son service ; S. Brandan ne le luy pouvoit faire tenir, parce qu’il y avoit trop grande distance entre le rivage & l’isle, mais S. Malo luy dit qu’il ne craignit point de le mettre sur l’eau & que Dieu y pourvoiroit : S. Brandan obeït & mit le Breviaire sur l’eau, &, incontinent, le faisceau de goësmon, dont avons parlé, le vint souslever de l’eau & le porta au Saint, sec & sans danger quelconque ; dont les deux Saints rendirent graces à Dieu ; &, ayans passé le reste de la journée là, le soir, s’en retournerent au Monastere.

V. Saint Malo ayant demeuré quelques années en l’escolle de saint Brandan, ses parens le voulurent rappeller à la maison ; mais luy, qui desiroit s’adonner entierement au service de Dieu, & s’offrir en holocauste sans aucune reserve, leur dit qu’il ne quitteroit jamais le Monastere ; &, comme, un jour, S. Brandan luy en parloit en discours fort familiers, alors il luy repliqua, en pleurant : «  Helas ! (mon maistre), vous souvient-il pas que, dernièrement, dans nostre Église on lisoit ces paroles de l’Evangile : Ne veüillez vous nommer des peres et meres sur la terre, etc. Comment donc voudriez-vous que, quittant le service de mon Pere Celeste, je coure aprés mes parens charnels ? » S. Brandan entendit assez le reste, & dit à ses parens qu’en vain ils tâchoient à le rappeller ; qu’il estoit resolu de vivre & mourir au service de Dieu. Encore que ses parens eussent fort desiré l’avancer aux honneurs & dignitez & le laisser heritier de leurs grands biens, de peur, toutefois, de resister au Saint Esprit qui l’inspiroit, ils le laisserent faire ce qu’il luy plairoit, & ne le molesterent plus de ce costé-là. Voyant cét empeschement osté, il postula humblement l’habit au même Monastere, lequel il receut de la main de son parrain & maistre S. Brandan, avec une extrême joye & contentement de son Ame. Se voyant parvenu à ce qu’il avoit tant desiré, il montra qu’avec l’habit Monachal il avoit pareillement vétu Jesus-Christ (selon le dire de l’Apostre) : ce qu’il témoigna, depuis, par ses œuvres : car il commença à mener une vie si sainte, qu’il ravissoit tous ses confreres en admiration de sa Sainteté, se maintenant, avec cela, en une si profonde humilité, qu’il s’estimoit le plus imparfait du Monastere, & indigne de cette compagnie Religieuse (2). Il s’en trouva, toutefois, en ce, Monastere, à qui ses rares vertus & l’éclat de sa Sainteté éblouïrent les yeux trop chassieux, de sorte que, poussez d’une envie malicieuse, ils se resolurent de luy joüer quelque tour (il n’y a compagnie si sainte où ne se puisse trouver quelque méchant, en celle de Jesus-Christ mesme, au sacré College des Apostres, un Judas s’est rencontré). Ces malicieux donc observerent une semaine que S. Malo devoit, à son tour, éveiller les Religieux & leur donner du feu en leurs lampes pour aller à Matines ; ils prinrent cette occasion, &, le soir, après que tous les freres se furent retirez, ils éteignirent leurs lampes, tant du dortoir que de l’Église, se promettans que S. Malo, ne pouvant trouver du feu assez à temps pour porter à l’Abbé & aux autres Moynes, subiroit quelque discipline ; mais il en alla tout autrement qu’ils n’avoient projecté, car, n’ayant trouvé du feu à la lampe du Dortoir, il alla au foyer commun, où il trouva quelques uns de ces méchans Religieux, qui luy dénierent du feu & luy baillerent, par derision, des charbons éteins : le Saint, sans se troubler aucunement, prit ces charbons, &, n’ayans où commodément les porter, il les mit en son sein & les porta en la Cellule de l’Abbé, où ils se trouverent ardents & embrasez, sans que sa chair, ny ses habits en fussent aucunement offensez. Il voulut presenter du feu à l’Abbé ; mais il n’en étoit plus de besoin ; car ayant esté retardé en l’exécution de son office par la malice de ses propres freres, un Ange avoit suppleé à ce défaut & allumé la lampe de l’Abbé, lequel embrassa tendrement S. Malo, reverant humblement en luy les merveilles de Dieu, le regardant non plus comme son disciple, mais comme un grand amy & favory de Dieu ; mais l’humble Malo referoit le tout aux merites & sainteté de son Abbé, & celuy-cy à la sienne, & passerent quelques heures en cette sainte contestation.

VI. Le lendemain, S. Brandan, ayant entendu tout le démeslé de cette fusée, voulut corriger les auteurs de cette méchanceté ; mais les trouvant obstinez en leur malice, & que plusieurs autres les supportoient, il resolut de les quitter & s’exposer plutost à la mercy des ondes de la mer, qu’à la malice de ses propres freres, & voir cependant si son absence et de celuy auquel ils portoient tant d’envie les amenderoit. Il s’embarqua avec S. Malo & 78. autres personnes, en dessein de trouver les Isles fortunées, fort renommées des anciens (ce sont les Canaries à la côte d’Ethiopie), pour y prescher la Foy aux Barbares & les reduire à la connoissance de Jesus-Christ. Ils furent sept jours voguans en pleine mer, à bon vent, sans voir aucune terre ; enfin, le septiéme jour, ils ancrerent à la rade d’une isle, où ils mirent pied à terre & y séjournerent quelque peu & se préparerent pour suivre leur route ; mais un Ange leur apparut & leur fit commandement de s’en retourner en leur pays ; à quoy ils obéïrent et leverent les ancres, dresserent les voiles & tournerent leur prouë vers le septentrion ; &, continuans leur course, ils se trouverent le propre jour de Pasques, en mer, & eussent bien desiré aborder quelque Isle ou coste, pour celebrer les saints Mysteres & ne demeurer sans Messe un tel jour. Dieu leur octroya leur desir : car ayans découverts une forme d’isle (ce leur sembloit), ils y descendirent, dresserent un Autel, & y fut célébrée la sainte Messe ; mais, sur le point du Pater noster, toute cette isle vint à se mouvoir de telle impétuosité, qu’un chacun cherchoit à se sauver dans le vaisseau le plûtost qu’il pourroit : saint Malo voyant ce desordre, les rappela, les asseurant qu’il n’y avoit aucun danger ; &, de fait, l’isle ne trembla plus, ny ne se remua, jusqu’à ce que, la Messe estant finie, & tous estans montez dans le vaisseau, ils reconneurent que ce n’estoit pas une isle, mais un poisson & beste marine, qu’on nomme baleine, laquelle commença à sauter & gambader par la mer ; ce que voyant toute la compagnie, ils remercierent Dieu de ce qu’il les avoit délivrez de ce danger & faits dignes de participer, ce jour, aux Sacro-Saints Mysteres de la Messe (3).

VII. Estans arrivez en leur Monastere, ils n’y trouverent plus ces faux freres, & S. Malo n’y eut gueres esté, que l’Evesque de Guic-Kastel estant decedé, il fut, à la requeste de tout le peuplent instalé en sa place & consacré Evesque, quelque refus qu’il eut pû faire (4) ; néanmoins, il resolut de quitter le pays & s’enfuir par mer, sans dire mot de son dessein à personne ; ce que son pere ayant entendu, il fit crier par tous les havres du pays, que personne n’eust à le recevoir dans son vaisseau, ny le passer delà la mer, sur peine de la vie. Nonobstant cette deffense, saint Malo se présenta sur le port pour devoir s’embarquer ; mais personne ne le voulant recevoir dans son vaisseau, N. Seigneur, qui le guidoit, luy envoya un Ange, en forme d’un beau jouvenceau, lequel le pria de monter en son batteau, & qu’il le rendroit delà la mer, en l’isle du saint Hermite Aaron. Il ne voulut pas refuser cette commodité, mais s’embarqua et passa la mer Britannique & vint se rendre à la côte de nostre Bretagne, en l’isle où est à present bastie la ville de Saint-Malo, laquelle s’appelloit alors l’Isle d’Aaron, à cause de saint Aaron qui y vivoit solitairement. Saint Malo descendit du batteau & remercia son nocher, lequel, avec son batteau & tout son équipage, disparut, donnant à connoître qui il estoit ; dont S. Malo rendit graces à Dieu, & monta du rivage dans l’isle, où le saint Hermite Aaron (averti par un Ange de son arrivée) luy vint au devant, au lieu où à present est la Chapelle dudit S. Aaron, l’embrassa affecteusement & le logea en son Hermitage. Mais S. Malo n’estant pas envoyé de Dieu en ces contrées pour se reposer, mais pour travailler à la conqueste spirituelle des Ames (5), prit congé de saint Aaron & passa en terre ferme, & vint en la ville d’Aleth, laquelle estoit bâtie à l’embouchure de la riviere de Rance, au lieu où, encore à present, on voit les mazures des murs & quelques antiquailles & autres vieilles remarques & edifices de ladite ville d’Aleth & le chasteau de Solidor. Saint Malo entra dans la ville d’Aleth, la Vigile de Pâques, l’an de salut cinq cens trente & huit, &, le lendemain, il dit la Messe en l’Église de Saint-Pierre (6) & ensuite il prescha, &, descendant de la Chaire, il approcha d’un corps mort, qui attendoit la sepulture, &, ayant fait sa priere, il le ressuscita & luy presenta de l’eau à boire dans un vase de marbre, sur lequel ayant fait le signe de la Croix, le marbre fut converty en cristal & l’eau en vin. Ces trois miracles, que Dieu fit par les merites de S. Malo, le mirent tellement en credit vers les Seigneurs du pays & le peuple, qu’ils luy edifierent un Monastere prés la ville, où il amassa grand nombre de Religieux ; & un Seigneur du pays, suscité du diable, ayant voulu razer son Monastere, devint aveugle ; mais s’en estant repenty & ayant demandé pardon à Dieu & au Saint, il luy frotta les yeux d’Huile sainte & d’eau beniste, & ainsi il recouvra la veuë, & resta, depuis, fort affectionné à S. Malo, &, en sa consideration, fit de grands biens à son Monastere & procura envers le Roy de Bretagne Hoël II. du nom que S. Malo fut consacré Evesque d’Aleth ; ce qui fut fait environ l’an 541, sous le Pape Vigilius & l’Empereur Justinian.

VIII. Se voyant de rechef, contre son gré, élevé à la dignité Episcopale, il mit à bon escient la main à l’œuvre, veillant, jour & nuit, sur son troupeau ; il visitoit personnellement les Paroisses de son Diocese & les pourvoyoit de bons Ecclesiastiques, preschoit ses Diocesains, reformoit les abus, crioit hautement contre les vices, sans épargner grand, ny petit, se montrant vray Pere aux gens de bien & severe censeur des méchans. La liberté & zele avec lesquels, librement & sans crainte, il reprenoit ceux qu’il voyoit s’éloigner de leur devoir, le rendirent peu agreable à certains gentils-hommes débauchez, lesquels, incitez du diable, ne se pouvans autrement venger du Saint, empoignerent son boulanger, nommé Rhunna, & l’ayant lié pieds & mains, le porterent bien avant dans la gréve, afin que ne se pouvant aucunement remuer, la mer, en son montant, le suffoquast ; S. Malo sceut, par revelation divine, le danger auquel estoit ce pauvre homme innocent pour son sujet, & pria Dieu de le garantir de ce peril, Dieu exauça S. Malo, de sorte que la mer, au lieu de suffoquer ce pauvre homme, s’éleva, peu à peu, autour de luy, laissant une ouverture, comme la gueule d’un puits, par dessus sa teste, pour luy servir de souspirail, & la mer s’estant retirée, S. Malo l’envoya querir. Il délivra une pauvre femme grandement tourmentée du malin esprit, luy ayant fait boire plein un calice d’eau beniste, Une fois, un pauvre paysan, plein de bonne volonté, mais qui n’avoit gueres de bien, fit present au saint Prelat d’un jeune asnon pour le service de sa maison ; le Saint, ayant plus d’égard à la bonne volonté du donneur qu’au present, l’en remercia, &, depuis, se servoit de cét animal pour porter son bois et ses autres provisions ; mais le loup, ayant trouvé cet asne à son avantage, le devora : ce que rapporté à saint Malo, il se transporta à la prochaine forest, &, ayant fait couper & fagoter un gros faix de bois, appella le loup qui avoit mangé son asne ; le loup comparut, &, d’arrivée, se jetta aux pieds du Saint, comme demandant pardon de ce qu’il avoit fait ; mais, ne se contentant de cette satisfaction, il le condamna à servir au même usage à quoy servoit la beste qu’il avoit dévorée. Le loup se leva & tendit le dos, sur lequel fut chargé le faix de bois, &, depuis, il devint si domestique & serviable, qu’on en tiroit beaucoup plus de profit & service que de l’asne ; &, bien qu’il mangeast et logeast en même étable avec les autres bestes, il ne leur faisoit point de mal[2]. Faisant une fois sa visite, en passant un chemin, il trouva un pauvre porcher, lequel ayant, d’un coup de pierre, tué une truye, & craignant d’estre mal traité de son maistre, pleuroit fort pitoyablement, de sorte que le Saint en eut pitié, &, ayant fait sa priere, mettant le bout de son baston Pastoral en l’oreille de la truye, il la ressuscita.

IX. Le Roy Hoël III. de ce nom estant parvenu à la Couronne l’an de salut 594. comme c’estoit un jeune Prince hardy, vaillant & courageux, conseillé par quelques courtizans, il voulut entreprendre quelque chose contre les privilèges & libertez de l’Église d’Aleth[3] ; mais il se vit en teste S. Malo, lequel s’opposa courageusement à ses pretentions, l’admonestant doucement ; mais le Prince se voulant roidir & user de violence, Dieu prit en main la cause de son Église & de son fidele serviteur, & punit corporellement le Roy, permettant qu’il devinst tout à coup aveugle, &, par cette affliction corporelle, il l’admonesta de son devoir, car, rentrant en soy-même, il reconnut sa faute, en demanda pardon à Dieu & au Saint, par les prieres duquel il recouvra la veuë, &, depuis, resta fort devot au saint Evesque, auquel & à son Église il fit de riches presens & aumônes. Le diable, envieux du grand fruit & riche moisson que S. Malo amassoit és greniers de son Seigneur, anima contre luy certaines personnes perduës, lesquelles controuverent tant de calomnies contre luy, qu’ils animerent presque tout le peuple contre l’Evesque, ne pouvans supporter ses paternelles corrections ; ce qui fit resoudre le saint Prelat à s’absenter pour quelque temps (9). Il s’embarqua au port d’Aleth, ayant recommandé son troupeau au souverain Pasteur, & aborda à la coste d’Aunis, au port de la Rochelle, d’où il alla, à Xaintes trouver saint Leonce, Evesque de ladite ville, qui le receut comme sa Sainteté le meritoit & le vouloit retenir auprés de soy ; mais S. Malo le supplia de luy permettre de se retirer en quelque lieu solitaire pour y mener une vie privée & se disposer à la mort, à quoy son grand âge l’obligeoit de penser serieusement. Saint Leonce luy accorda sa requeste & le congedia, la larme à l’œil, luy donnant l’Église du village de Brie, lieu fort propre à son dessein, où il dressa un Hermitage, y vécut quelque temps avec un rare exemple de sainteté, laquelle Dieu manifesta par quelques miracles ; car la fille d’un grand Seigneur Xaintongeois se divertissant, avec quelques autres damoiselles, en un verger, fut morduë d’un aspic en une jambe, laquelle enfla subitement, de telle sorte, qu’on la jugea incurable ; S. Malo fut appellé pour la consoler, lequel ayant appliqué sur la morsure une feuille verte, arrousée d’eau beniste, & fait le signe de la Croix dessus, tout le venin s’écoula goutte à goutte, & la fille fut entierement guerie. Il rendit la veuë à une femme, nommée Bonne, qui estoit aveugle depuis quatre mois. Il ressuscita un serviteur de saint Leonce, qui s’estoit noyé dans un puits, & fit plusieurs autres miracles.

X. Tandis que la Xaintonge estoit illustrée de la Sainteté de S. Malo, le Diocese d’Aleth estoit autant affligé en son absence (10) : car la peste & la famine, causée d’une grande secheresse qui brûla les bleds & ruïna les maisons, étrangla plusieurs centaines de personnes ; & cette calamité croissant de jour en autre, ils reconneurent que c’estoit une juste punition de leur ingratitude envers le saint Prélat, &, en une assemblée qui se fit en la ville d’Aleth, il fut resolu d’envoyer vers le Saint pour le supplier de s’en retourner en son Evesché : ceux qui furent nommez pour ce voyage l’allerent trouver & s’acquiterent si bien de leur charge, que S. Malo ayant pris delay d’un jour, estant en la ferveur de son Oraison, fut averty par un Ange de s’en retourner avec les députez d’Aleth, pour la consolation de son peuple, & puis aprés qu’il s’en retournast vers son hoste S. Leonce. Le terme du délay expiré, S. Malo declara aux Députez la revelation qu’il avoit euë & sa resolution de s’en aller avec eux, dont ils furent fort aises ; &, ayans pris congé de S. Leonce, ils se mirent en chemin ; &, aussi-tost que S. Malo entra en Bretagne, l’air se purgea, &, tout à coup, la peste cessa dans tout l’Evesché d’Aleth, & les ports & havres furent remplis de vaisseaux chargez de bleds & autres vivres, en telle abondance, que la famine fut entièrement chassée (11).

XI. Le saint Prélat, arrivé en son Diocese, fut receu partout avec une grande allegresse ; mais specialement en la ville d’Aleth, dont le Clergé & le peuple luy vinrent bien loin au devant, luy demanderent pardon de leur faute & le conduisirent en l’Église ; nôtre Saint, oublieux des injures receuës, leur pardonna & leur donna sa Benediction, & commença, de rechef, à veiller sur son troupeau, visitant en personne toutes les Paroisses de son Diocese, preschant infatigablement son peuple & se comportant, en toutes ses actions, comme vray Pasteur. Mais, se souvenant du commandement qu’il avoit receu du Ciel de s’en retourner en Xaintes vers saint Leonce, il prit congé de ses Diocesains & s’embarqua au port d’Aleth, pour aller en Xaintonge, où il fut receu de son ancien amy saint Leonce ; lequel, connoissant qu’il estoit plus porté à la retraite & solitude qu’au séjour de la ville, luy fit don de l’Église &,village d’Archambray, où il se retira avec quelques jeunes clercs vertueux qu’il avoit amenez de Bretagne, avec lesquels il vivoit en commun & passoit les jours & les nuits en Oraison & contemplation, se disposant, par ces religieux exercices, à passer de ce siecle à la vie immortelle, ce qui arriva peu aprés, car, estant rompu & cassé de vieillesse, de travaux, fatigues & austeritez, il fut saisi d’une violente fiévre, laquelle le mit si bas qu’au troisiéme jour il supplia saint Leonce de le venir voir, ce qu’il fit, & luy ayant administré les saints Sacremens, il rendit son heureux esprit à son Createur, le quinzième jour de novembre l’an de grace 612. & le 110. de son âge (12). S. Leonce fournit liberalement aux frais de ses obseques & y fit l’Office, &, de plus, fit bastir, à ses frais, une fort belle Chapelle sur son Tombeau, où son Corps a esté illustré de grands miracles.

XII. Le Clergé & le peuple d’Aleth, avertys de la mort de leur Saint Pasteur, deputerent deux de leur Corps pour aller devers S. Leonce le prier de leur livrer le Corps du Saint pour le porter enterrer en sa Cathedrale ; mais ils ne pûrent rien obtenir, le peuple ne se voulant désaisir de ce riche dépost, lequel leur demeura, jusqu’au temps du premier de nos Ducs, Alain (surnommé Re bras) que quatre freres d’une noble famille en l’Evesché d’Aleth estant entrez en picques sur leur partage, les trois cadets, ne pouvans supporter l’avantage que la coustume du pays donnoit à leur aisné, se resolurent de le tuer & puis partager également leur heritage, leur aisné (13) fut averty de leur intention & ayma mieux vivre en seureté en pays estranger que d’estre en danger continuel en son pays, de sorte qu’il quitta la Bretagne & alla à Xaintes, où il contracta amitié avec le Sacriste de l’Église où estoit le Corps de saint Malo, lequel le receut & logea en sa maison, & se fioit tant en luy, que, lorsqu’il alloit en quelque part, il luy laissoit toûjours les clefs des Reliques & du Tresor. Nôtre gentil-homme, ayant passé quelques années chez ce sacriste, luy demanda congé d’aller faire un tour au pays, pour voir ses parens & amis, ce qu’il obtint, à la fin, par importunité, à condition, toutefois, de ne tarder gueres, mais s’en retourner au plûtost. Estant arrivé à Aleth, il alla trouver l’Evêque qui s’appelloit Bili(14), auquel il dit en secret, qu’il étoit en son pouvoir d’apporter les Reliques de S. Malo en son Église, & luy discourut si pertinemment des moyens qu’il avoit pour luy mettre entre mains ce Tresor, que l’Evêque, de l’avis de ses Chanoines, l’exhorta à poursuivre son entreprise, & que, s’il en pouvoit venir à bout, outre l’obligation qu’il gagneroit sur ses citoyens, & le service qu’il rendroit à sa patrie, il l’accorderoit avec ses Freres & le mettroit à son aise. Le gentil-homme leur promit de le faire, & s’en retourna au pays Xaintongeois, où il fut bien reçu du Sacriste, son Hoste ; lequel, ayant quelque voyage à faire, laissa, à son ordinaire, les clefs des Reliques & du Tresor à notre Breton, qui, se voyant une si belle occasion de faire ses affaires, ne perdit pas le temps ; mais, s’étant disposé, par un jeusne de trois jours, suivi d’une Confession & Communion, il se leva une nuit, & ayant reveremment ouvert la Chasse, il en tira les saintes Reliques, & les mit reveremment en un linceul blanc, puis referma la Chasse & la remit en son lieu, mit les clefs en l’armoire dans la sacristie, &, d’un bon matin, monta à cheval & ne cessa de picquer qu’il ne se vist en Bretagne. Le sacriste estant arrivé au logis, fut bien étonné de ne trouver plus son Breton ; mais il ne se pût si-tost apercevoir de la perte des Reliques, voyant tout estre en ordre en sa Sacristie. Cependant, le gentil-homme, estant arrivé à Rennes, envoya un homme exprés vers l’Evêque & le Chapitre d’Aleth, qui preparerent une solemnelle entrée aux Reliques de leur saint Prélat & ordonnerent que, tant és villes qu’és Paroisses champestres, par où ellles passeroient, on leur fit de même. Elles furent donc receuës avec des grandes réjouïssances à Becherel, d’où elles furent portées à Dinan puis à Chasteau-neuf sur Rance, où l’Evêque d’Aleth & le Clergé les attendoient & les receurent des mains du gentil-homme qui les avoient apportées. On les porta en son Église Cathedrale de saint Pierre d’Aleth, & une partie en l’Abbaye de saint Vincent en l’Isle d’Aaron (15), où elles ont esté long-temps conservées, jusqu’à l’an neuf cens septante-cinq qu’elles furent portées à Paris, regnant le Roy Lothaire, qui les fit mettre en sa Chapelle, qui étoit celle qu’à present on appelle de S. Michel en l’enclos du palais, d’où elles furent transportées en l’Abbaye de saint Magloire, &, depuis encore, en l’Église de S. Jacques du Haut Pas ; & fut la memoire de S. Malo si douce à ses Diocesains, que le Siege d’Aleth ayant esté transferé par saint Jean de la Grille, en l’Isle d’Aaron, tout le Diocese & la nouvelle ville qu’on avoit bâtie fut nommée & s’appelle encore à present Saint-Malo, qu’on dit communément de l’Isle, pour la distinguer de Saint-Malo de Baignon, belle Seigneurie appartenante aux Seigneurs Evêques de Saint-Malo. Quant au gentil-homme qui avoit enrichy son pays de ce précieux joyau, il fut reconnu ; &, le different qu’il avoit avec ses freres ayant esté pacifié, il entra en paisible possession de son bien.

Cette vie a esté par nous recueillie du Martyrologe Romain, le 15. Novembre, et des Annotations du Cardinal Baronius sur iceluy ; les anciens Breviaires de S. Malo, Leon, Cornoüaille (16) et Nantes, en ont l’histoire en 9. Leçons ; les vieux Legendaires manuscrits des Églises de Nantes, Leon, Treguer et le Foll-coat ; le Proprium Sanctorum de S. Malo, imprimé par le commandement de Guillaume le Gouverneur, Evêque de Saint Malo, lequel en fait Office double solemnel ce jour, et sa Translation, avec même solemnité, le 11. Juillet ; Surius tome 5. le 15. Novembre ; Guillaume Gazet et René Benoist, en leurs Legendaires, et Thomas Friard, aux Additions à Ribadeneira ; Jean du Bois, Celestin, qui l’a extraite des manuscrits de l’Abbaye de Floirac ; la Chronique de l’Ordre de saint Benoist, tome 1 ; Frere Vincent de Beauvais, en son Miroir Historial,liv.22,aux Chap.92, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10 ; S. Antonin, en la seconde partie de ses Histoires, titre 12, ch. 8, paragraphe 5 ; Nicolas Harps-Feldius, Archidiacre de Cantorbery en Angleterre, en son Histoire Ecclesiastique Anglicane, imprimée à Doüay en 1622, és six premiers siecles, ch. 25 et 27 ; Pierre de Natalibus, livre 10, ch. 64 Benoist Gononus, Celestin, en son liv. intitulé Vitae Patrum Occidentis, liv. 1, pag. 44 ; Robert Coenalis, Evêque d’Avranches, de re Gallica, lib. 2, perioche 6 ; Sigebert, en son Chronicon ; Jean Rioche, Cordelier, en son Compendium Temporum, en la Colomne des Docteurs, l. 2, c. 73 ; Antoine Yepes, en sa Chronique Generale de l’Ordre de saint Benoist, sur l’an 560 ; Bili, 14. Evêque d’Aleth, du temps duquel ses Reliques furent apportées en sa Ville (comme nous avons dit cy-dessus] et qui escrivit l’histoire de sa vie, qu’il distribua par Leçons, pour les jours et octaves, tant de sa Feste que de sa Translation, et, l’an 1555, sa vie fut imprimée en un petit livre à Saint Malo ; le Proprium Sanctorum du Diocese de Nantes qui en fait Office double, et celuy de Rennes semi-double ; d’Argentré, en son Catalogue des Evêques de S. Malo, au livre 1. de son Histoire de Bretagne, ch. 10, où il fait une description de la Bretagne par Eveschez, et au ch. 2. du livre 4, où il dit que ses Reliques furent portées à Xaintes, l’an 878. pour fuïr la rage des Norvegues, Danois et Normands, aprés laquelle Translation, elles furent rapportées à Aleth, en la façon que nous avons dit cy-dessus ; Claude Robert, en sa Gallia Christiana, sur la lettre M, traitant des Evesques de S. Malo ; Chenu, en son Histoire Chronologique des Evesques de France, en ceux de S. Malo ; Du Pas, en son Catalogue des EE. d’Aleth et de S. Malo, à la fin de son Histoire Genealogique des Illustres Maisons de Bretagne.

  1. M. de la Borderie fixe à Gwent (Monmouthzhire} le lieu de naisaance de saint Malo et de saint Méen. — A.-M. T.
  2. Voyez chose semblable cy-dessus en la vie de St. Hervé, le 17 juin, p. 234, art. VII, et en St. Martin de Vertou, le 24 octobre, p. 529, art. V. A. Le fait qui précède a donné lieu à M. Georges CI.-Lavergne de représenter saint Malo avec un loup couché à ses pieds, dans les verrières du Grand-Séminaire de Quimper. A.-M. T.
  3. En réalité il ne s’agit ici nullement d’un roi Hoël III, m, us de Rcthw al gouverneur (nulrituià) du jeune prince Haeloc, l’un des frères puinés de saint Judicaël. Espérant régner sous le nom de son pupille, il résolut de le porter au trône, et pour atteindre ce but il voulut d’abord faire mourir les quinze autres fils du roi défunt Judael. Judicaël échappe à la mort en se faisant moine à Gaël, sous la direction de saint Méen sept autres échappèrent aussi. Parmi les sept qui périrent il en était un que son gouverneur avait réussi à cacher au monastere d’Aleth, dans la cellule même de saint Malo, mais Rethwal l’y poursuivit, l’enleva, et l’égorgea sous les yeux mêmes du saint. La vengeance divine ne tarda guère quelques jours après Rethwal mourut subitement.

    Le prince Haéloc, digne élevé d’un tel maître, fit aussi subir au saint Prélat les plus cruelles avanies ; en punition de ses méfaits il fut atteint de cécité. Guéri par saint Malo (610), il se convertit sincèrement, et jusqu’à sa mort (615), il se montra aussi bon qu’il avait été mauvais. (Hist. de Bnt Tome I, p. 470-472.)