La Vie est quotidienne (Baillon)/01

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Les Éditions Rieder (pp. 9-22).

DRAME

ACTE I



Décors. — Un ménage. Il faut qu’on le sente : Monsieur et Madame ont commencé par l’amour. Car que deviendraient, je vous le demande, les boutiques où l’on vend les petits enfants, si on ne commençait par l’amour ? Maintenant, c’est l’affection, la tendresse, la sympathie. On connaît cela ! Alors voici : sur la cheminée, sur un coin de table, sur une console, n’importe où, il serait bon que l’on découvre un symbole peu coûteux de ce pur sentiment. Par exemple : un bouquet de roses après dix ans.

Personnages. — 1° L’enfant. Premier et unique achat de cet amour. Dix mois de moins que le bouquet. Il n’est pas nécessaire que ce soit un garçon. Si c’est une fillette, nous l’appellerons Suzanne. Des yeux qui regardent, un nez qui flaire, des bouts d’idées qui poussent, n’en mettez pas davantage. Où serait, sinon, la vraisemblance, s’il arrivait à la mère de dire : « De toutes les enfants, Suzanne est la plus belle, la plus intelligente, la plus… » Suzanne sait déjà certaines choses. Elle pense : « Quand papa gronde, maman me défend. » Ce sont des idées à deux fins, Elles unissent, elles séparent.

Madame. Belle, pas belle, à votre gré. Des seins de femme, des bras de femme et, c’est probable, un cœur de femme. Il y a des femmes pour qui les êtres de leur ménage sont tout ce qui existe en ce monde. Avec de pareilles imbéciles, le drame ne serait pas possible. Madame cultive, ne disons pas son jardin secret, mais son jardin privé : les arbres qu’elle préfère, les fleurs qui font bien, les jolis jets d’eau où l’on suit ses rêves à soi, au clair de lune. D’une façon concrète : Madame est musicienne. Elle chante. C’est parfait. Aussi ne sentez-vous pas ? On dirait quelque part un litre de lait qui brûle.

Monsieur. Des cheveux qui manquent, des joues qui pourraient être plus rondes, pas de crème contre les rides. Un homme quoi ! Demandez l’avis de Madame : les hommes sont des égoïstes. Soutient, par exemple, que si les autres sont quelque chose, il n’est pas rien. Taciturne. Sans doute a-t-il des raisons pour se taire. On peut supposer qu’il se soit plaint un jour : « J’ai mal aux dents » et que Madame l’ait consolé : « Moi, ce n’est pas aux dents, c’est à ma gorge que je pense. » On sait que ce n’est pas dans la bouche que l’on a les plus gros maux de dents.

Quand le rideau se lève. Monsieur se tait. Les spectateurs sont priés de savoir qu’il se tait depuis longtemps. Une vilaine tête ! À bonne distance, Madame et Suzanne forment un groupe nettement distinct.


Scène I


Madame à sa fille, montrant le père :

Regarde ce mufle !

Le rideau tombe lentement afin que tout le monde ait le temps de « regarder ce mufle ».


ACTE II


L’atmosphère n’a pas changé. Les personnages non plus. La petite pièce où travaille Monsieur. Table avec des papiers. Derrière la table, une chaise. Monsieur n’est pas nécessairement un homme de lettres. D’autres métiers exigent un porte-plume, de l’encre et cette fleur abstraite qui naît dans le silence : la concentration. Aux murs, ce que l’on voudra. Un tableau relégué là : oh ! les sales vaches ! Dans un coin une malle. Comme le tableau, il a bien fallu s’en débarrasser quelque part. La scène serait vide, s’il n’y avait un gros bonhomme de poêle. Il attend. Il fume. Dix pipes à la fois. De grosses bouffées. Elles empestent, mais ne chauffent pas. Dans une pièce que l’on ne voit pas, Madame fait des exercices avec sa voix : Ah-aaaaah ! de bas en haut, puis Ah-aaaaah ! de haut en bas comme sur une échelle. Avec la fumée du poêle, les relents des roses du premier acte, ces Ah-aaaaah ! composent l’atmosphère. Autres accessoires : une fenêtre à gauche, une porte à droite, invisible quelque part une autre porte. Pour des raisons que l’on verra, Monsieur, quand il travaille, exige que cette porte-là soit fermée. C’est pourquoi on l’appelle la porte.

Entre Monsieur. Sourire de l’homme qui se retrouve seul et va se mettre enfin à sa vraie besogne. Celle qu’il a faite antérieurement, ne compte pas. Coup d’œil amoureux à ses chères paperasses. Légère toux à cause du poêle. Bast ! Il ouvre la fenêtre, endosse un manteau, s’installe. Il écrit tout de suite.


Madame, en sourdine.

Ah-aaaah ! Ah-aaaah !

Puis tout à coup, comme si on la violait. — Ah ! ah ! ah ! ah !

C’est la porte qui vient de s’ouvrir.

Sourcil gauche de Monsieur. Le temps d’attendre que celui qui a ouvert cette porte, la referme, il y va.


La porte, comme un premier avis.

— Boum !


Madame dans le ton assourdi contre lequel
Monsieur n’a rien à dire.

Ah-aaaah ! Ah-aaaah !

Monsieur a repris sa plume. Il mène une ligne à bonne fin. Puis nouveau viol de Madame. — Ah ! ah ! ah ! ah !

Sourcil droit de Monsieur. Le temps d’attendre que celui… (voir plus haut) il se lève, quand voici qui approche la petite fille. Clac ! clac ! elle saute à cloche-pied. Ah-aaaah ! comme maman, elle chantonne. Pieds et voix se dirigent vers un endroit précis derrière le mur. Regard triste, mais résigné de Monsieur. Il sait.

Pis pis pis pis pisw… petit bruit de source. C’est simple, c’est honnête, s’il n’y avait : la fleur abstraite du recueillement », on dirait : c’est gentil. La petite source s’arrête. Lueur d’espoir dans le regard de Monsieur. Suzanne oubliera-t-elle certaine chose. Hélas non ! elle ne fait grâce de rien. Déclic, Krr ! couac ! Krr ! borborygmes d’une eau longtemps comprimée qui enfin se libère. C’est moins gentil que la source. Cela dure. Après quoi, cela siffle : Chûûû !

Clac ! Clac ! à cloche-pied, Suzanne est partie. Elle n’a pas fermé la porte. Monsieur va : Boum ! Calme relatif. Voix en sourdine de Madame : Ah-aaaah ! Ce qui tantôt sifflait, ne siffle plus. Clouc ! Clouc ! Clic, goûte à goutte au compte-gouttes, des gouttes. Monsieur attend que cela cesse. Inconsciemment, il laisse courir sa plume. Si l’on pouvait voir son papier, on lirait : « Résignation : accepter le w.-c. à côté de ses rêves. » Il écrit d’autres lignes. Velléités de sourire. Brusquement, troisième viol de Madame. Cette sacrée porte ! Le temps d’attendre… (voir plus haut) il veut aller, quand des pas approchent. Chuf-chuf ! mules de madame. Clac-clac ! talons de Suzanne : quatre pieds qui font du bruit. Monsieur qui attrapait une idée, la laisse partir. Il abandonne la plume.

Derrière la porte, remue-ménage. Chuchotements contenus, car on le sait : papa travaille ; on doit se taire. Quelquefois une syllabe dépasse, puis des mots, puis, allons-y ! des phrases.


— Voix de Madame.

— Dépêche-toi, Suzanne. Ensuite, tu feras tes devoirs.


— Voix dégoûtée de Suzanne.

Béque ! ces devoirs.


Voix de Madame.

Ne dis pas cela. Quand on revient de l’école, on fait ses devoirs.

Est-il vraiment nécessaire de venir si près de la chambre de Monsieur pour prêcher cette morale ? Ce ne parait pas être son avis. Il se dresse. En trois pas violents, il gagne la porte. Il va certainement dire quelque chose. Mais au moment d’ouvrir, il se ravise et simplement avec son porte-plume frappe trois petits coups pour rappeler qu’il travaille.


Voix de Madame, comme un bouquet de roses après dix ans.

C’est bon ! c’est bon ! espèce de grincheux.


Suzanne.

Qu’est-ce qu’il veut, papa ?


— Madame, comme si elle affirmait le contraire.

Il veut qu’on se taise. Il travaille. Tais-toi.


Suzanne, pas autrement émue.

Ah ! Il veut qu’on se taise ?


Voix de Madame.

Oui. Bois ton lait

Silence. Monsieur espère que Suzanne boit son lait. Il reprend courageusement sa plume. Mais on entend la petite fille. — Pouah ! il est trop froid.

Sourire sarcastique de Monsieur. Il devine ce qui va suivre. On entend Madame décrocher une casserole, verser le lait, tripoter le réchaud. Elle entre rapidement : « Toi, tu as encore pris les allumettes » et commence une perquisition en règle : les poches de Monsieur, ses tiroirs, ses papiers. Il se laisse faire sans un mot, puis elle sort car décidément Monsieur n’a pas pris les allumettes.


La porte.

Boum.

Le regard de Monsieur en dit long.

Derrière le mur, nouveau remue-ménage. Voix de Madame : Ah ! les voilà ! Plouf du gaz, sifflement.


Madame.

Et maintenant, bois.


Suzanne.

Béque ! il est trop chaud !

Il fallait s’y attendre. Monsieur ouvre la bouche comme pour dire… mais ne dit rien. Ces dames s’éloignent. Après un instant, Monsieur les suit à cause de la porte, puis revient.

Calme relatif. Suzanne sans doute a commencé ses devoirs. Ah-aaaa, a-aaaaah ! Madame monte et descend sur son échelle de notes. Monsieur s’abstrait. Il écrit quelques lignes… Dingueling, sonnette de l’antichambre. Madame s’arrête brusquement au milieu de son échelle. Voix indistinctes : « Tiens, ma chère !Bonjour, ma chère ! » Cela s’éloigne. Quel bon silence ! Il va s’en donner, le Monsieur ! Sa plume court… court… Puis murmure d’une conversation qui se rapproche : « Au moins, je ne le dérangerai pas ?Du tout, ma chère. Entre. »

Entrée générale : Ma chère, Madame, Suzanne. Monsieur ne se lève pas. Il a déclaré des milliers de fois « une fois pour toutes » que sa chambre n’est pas un moulin et où l’on introduit n’importe qui. Il fait sa tête du premier acte. Face au public, on peut la voir.

Ma chère est une femme comme on voudra. Autant se l’imaginer pleine de grâce. Très à la mode, évidemment. Puisqu’elle est l’amie de Madame, elle sait : Monsieur est un mufle. Elle dit pour la forme : « Ah ! voilà le travailleur », comme elle dirait : « Ah ! voilà la pantoufle ». Le travailleur ne répond pas. Elle n’insiste pas. Seulement, à cause du poêle, elle tousse.

D’autorité, Madame va pour ouvrir la fenêtre. Elle la trouve ouverte, la ferme. À Monsieur, avec sa voix du bouquet de roses. — Ce n’est pas la peine, quand on a du feu, d’ouvrir la fenêtre.

Très aimable, à Ma Chère, — Tenez, ma chère, voilà le tableau.

Le tableau, ce n’est pas Monsieur : ce sont les sales vaches.


Ma chère.

Très joli. (Elle se détourne.) Et alors ce que vous disiez de cette tunique

La conversation continue sur ce ton. Ce qu’elles disent n’a pas d’importance et, pour Monsieur, c’est cela l’enrageant. Pendant ce temps, on peut varier ses occupations : se tourner les pouces, s’arracher un poil du nez, écouter sa montre : « Tu perds-ton-temps… tu perds-ton-temps… tu perds-ton-temps. » Par moments, on croit qu’il va éclater, mais sa bouche qui s’ouvrait pour crier se referme pour se taire. Et ces dames continuent. Des robes, elles en sont arrivées à la musique.


Ma chère.

Alors, tu dis, cette romance


Madame.

Pas une romance, ma chère : un lied.

Grimace horripilée de Monsieur. Heureusement ces dames se tournent vers la sortie.


Ma chère.

Au revoir, cher Monsieur.


Madame, comme s’il en avait besoin.

Au revoir, chéri. Bon travail.


Suzanne, qui se souvient de quelque chose, tendrement.

Au revoir, vieux grincheux.

Monsieur les laisse aller. La porte fermée, il reprend sa plume, mais fronce les sourcils parce que Ma Chère, au lieu de suivre les autres, tourne à gauche vers l’endroit précis où s’est rendue tantôt la petite fille.

— Rrrrr… Une averse sur un tambour.

Mine dégoûtée de Monsieur. Heureusement on oublie le déclic, on s’en va.

Dans l’antichambre remue-ménage. Départ général. Quel silence ! Monsieur écrit : une ligne, deux lignes ; il va prendre une nouvelle feuille, il… quand brusquement on frappe à sa porte. Il sursaute. Il grince des dents. Parlera-t-il enfin ? Il en a bien l’air. Il se dresse. Mais la porte s’ouvre et la femme de ménage entre avec ses brosses :

C’est moi, Monsieur.

Monsieur se tait.

Le rideau tombe.


ACTE III


Le soir de ce même jour. Si on voulait amuser le public, cet acte se passerait dans un lit. Comme indication, le pyjama de Madame suffit. Le coin du feu. Fauteuils : Madame à droite, Monsieur à gauche. Entre eux la présence invisible de Suzanne qui est couchée. Silence. Un silence qui boude, quand même du silence. Ah ! si Monsieur pouvait l’emporter pour le lâcher dans sa chambre. Madame tortille ses cheveux. Elle sourit. Non ! pas à Monsieur. Elle sourit au souvenir du Cher Maître qui lui a dit tout à l’heure : « À présent, Madame, votre voix est parfaite. » Une bonne journée. Monsieur qui n’a rien fait de la sienne, s’énerve à chercher ce qu’il aurait pu faire. Il tient un crayon. Par moment, il attrape une idée, la colle sur son papier, rature, s’aperçoit qu’elle ne vaut plus rien. Madame le regarde avec la commisération supérieure de celles dont la voix est parfaite sur ceux qui ont gâché leur journée.


Madame.

Pas la peine, mon ami. Depuis le temps que tu patauges sur ces paperasses.

Regard furieux de Monsieur. Cette fois, c’est certain, il va dire quelque chose. Le voilà debout ! Ce mouvement est si brusque que cet imbécile de rideau se décroche.