La corvée (deuxième concours littéraire)/XIII

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (pp. 154-161).


La corvée du pauvre



Les érables dorés, rouges ou bruns, les chênes rudes, les peupliers légers, les verdoyants sapins, toute la forêt s’illumine aux feux de l’aurore automnale qui commence à danser au sommet des collines.

Dans les chaumes coupés monte une vapeur blanche déchirée, ici et là, par la marche des troupeaux qui s’en vont pesamment, sur la glaise des routes, vers les étables ouvertes.

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Levé depuis quatre heures, le colon Jolivet, après avoir allumé son « poêle à fourneaux » avec des « éclisses » de cèdre fait le tour des bâtiments. Il emplit de lait de beurre l’auge creux des génisses ; jette du blé cassé aux volailles curieuses et bourre de foin parfumé la crèche de ses bœufs.

Notre ami très pressé laisse les lapins voleurs courir dans le potager et s’en donner à cœur-joie au milieu des derniers choux, des énormes navets et des voyantes carottes…

Qu’importe les légumes ! le brave campagnard s’en va au bis demandé par le curé en plein prône dimanche, pour donner aux déshérités du canton le bois nécessaire afin de lutter contre les giboulées hurlantes qui siffleront bientôt sur la plaine, mouvante de glaces et de frimas.

Dire un dernier bonjour à Louisa, sa chère femme qui emplit de galettes un panier d’osier ; coiffer un bonnet de laine, tricoté par sa huitième brue lors du dernier compérage et se diriger vers la croix du chemin, rendez-vous des bûcheux, sont pour Jolivet l’affaire d’un instant.

Un à un, arrivent ses compagnons : ils seront nombreux puisque le curé l’a dit : « Toutes les haches du hameau devront frapper dur, à 8 heures au plus tard, dans la côte à Paquette… Il me faut 50 cordes de bois franc… et du beau !… »

Bientôt 30 gars solides, la jambe moulée dans des bottes sauvages, s’agenouillent un instant à la voix du prêtre et, devant le Christ de plâtre, gris de la poussière du terroir, mais aux bras étendus amoureusement vers la campagne féconde, les gaillards musclés commencent par une prière la corvée du pauvre.

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La côte à Paquette est située tout au bout du cordon, dans le rang de Saint-Guillaume. Une heure de marche dans la friche, parmi les souches de pin, les troncs mousseux d’arbres tombés et les framboisiers dégarnis fatigue peu les abatteurs de terre neuve. Au passage ils saluent des bambins qui, pieds nus dans les galets d’un ruisseau, pèchent, avec des lignes de saule, les dernières truites saumonées remontant le courant refroidi par les premières gelées d’octobre.

Dans la sucrerie voisine, une couvée de perdrix se sauve parmi la brousse ; le curé grand-chasseur devant l’Éternel, a vite fait d’en tirer quelques-unes afin de donner plus de saveur à l’appétissante gibelotte qui attendra les bûcherons sur le coup de midi.

Une dernière clôture à sauter et voilà nos amis à l’endroit de leur travail. Jolivet distribue la part d’un chacun et les haches mordent bientôt dans les arbres tassés.

Un orme tordu s’abat en ouragan aux hourras des travailleurs. Le bruit de sa chute fait s’envoler des centaines de corneilles, larges taches noires mouvantes, qui tourbillonnent jusqu’aux nuages, en lançant vers l’infini leur croassement lugubre, musique des tempêtes.

C’est un érable séculaire qui maintenant croule. Les nids nombreux, collés à ses branches, mais désertés à l’approche des froids, se brisent avant de toucher le sol et c’est une neige de plumes, de laine, de fétus séchés, qui se pose avec grâce sur les arbustes voisins.

Les tas montent à vue d’œil et quand la cloche fidèle chante au-dessus des vallées un nouvel Angélus, les braves entourent un feu de rondins pour faire honneur aux baignes, œufs, grillardes et boudins qui tombent des paniers bombés.

Puis, on allume les brûlots. Un vieillard offre une pipée de tabac de Joliette ; un autre préfère l’arôme du havana récolté dans les sables de Bayolle. Les bouffées bleues montent bientôt des trente pipes rustiques vers le dôme des feuilles où quelques écureuils agiles se hasardent à montrer leurs petits yeux roulants…

Tout à coup, dans une clairière faite par les arbres coupés, on voit apparaître au loin un superbe chevreuil. Nez au vent, il scrute l’espace et brame un dernier appel aux compagnes craintives qui le suivront bientôt, dans les sentiers inconnus, pour braver l’hiver, au sommet des montagnes.

Personne ne parle… tous admirent la toison jaune du bel animal qui disparaît d’un bond dans les rochers fendus. Le fricot terminé on reprend la corvée et pendant des heures les haches mordent et remordent toujours dans l’érable où le chêne, amoncelant bûches sur bûches pour la corvée du pauvre…

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La brunante en sournoise enveloppe la forêt et les bras ne s’arrêtent qu’avec l’apparition des premières étoiles. Les cinquante cordes de bois demandées par la charité s’alignent à l’orée du bois. Les premiers rayons de lune jouent à cache-cache dans leurs surfaces bizarres et le voyageur attardé, qui là-bas, sur le chemin du roi, fouette sa haridelle, croit voir au repos, dans l’ombre du couchant, de nombreuses vaches blanches…

Fatigué mais joyeux le parti retourne au village ; des voix sonores entonnent tout à tour les chants tant aimés : « Isabeau s’y promène », « Par derrière chez mon père », « Vive la Canadienne », etc., etc. L’écho des lacs comme celui des monts transmet à l’espace cette cantate nouvelle et les hiboux se cachent plus avant, dans leurs trous de mousse grise.

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Neuf heures… la paix du soir emplit le hameau ; une à une les lucarnes se ferment ; les portes se verrouillent ; un chien couché jappe au passage d’un amoureux attardé… la brume monte peu à peu au-dessus des marais… puis c’est le silence, le silence empoignant des campagnes de Québec, où grandit, forte et féconde comme ses avoines et ses blés, une race virile !…

Onze heures… une lumière vacillante se montre puis se cache aux fenêtres de la petite église. Sœur des étoiles du ciel, la lampe du sanctuaire brille dans la nuit… Un être cependant veille et, le front courbé sur son prie-Dieu de bois dur, le vieux curé termine la corvée d’amour en demandant au Créateur de bénir ses ouailles… de leur donner beaucoup d’enfants au cœur français !…

Dans un dernier Pater il offre sa fatigue pour les pauvres bien-aimés qui auront leur corde de bois franc pour la bordée de la Sainte-Catherine.

ADOLPHE NANTEL
(« Jean Mont-Clerc »)


Ottawa, Ont., 9 octobre 1916