La corvée (deuxième concours littéraire)/XVI

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (pp. 188-203).

Une courvée dans les bois-francs



On était au dernier jour de mai de l’année 1852. Le soleil disparaissait au loin, derrière les épais taillis de la forêt, et filtrait ses derniers feux, à travers les hautes frondaisons, qui encerclaient la petite colonie de Ste-Julie — devenue maintenant le coquet village de Laurierville.

Des lueurs dorées s’épandaient mystérieusement sur les cabanes de bois rond, couvertes de terre ou de chaume, et dressées ça et là, le long des massifs de noyers, de hêtres majestueux et de pins gigantesques, qui avaient été les seuls maîtres des Bois-Francs, pendant un nombre indéfini de siècles.

Un sentier raboteux bordé de broussailles, formait la rue principale ; un peu plus loin, s’étendaient les champs d’orge, de seigle, de pommes de terre et de sarrasin des pauvres pionniers. Une vache noire et deux autres vaches rousses étaient affalées à l’ombre d’un orme séculaire, et quelques chevaux prenaient leurs ébats près des troncs calcinés, à la lisière de la forêt.

La chaleur du jour venait de tomber, et la brise du soir, saturée d’émanations printanières, versait un peu de fraîcheur dans l’atmosphère.

Au bout de la rue principale, s’élevait une pauvre ébauche de chapelle que les colons, depuis une semaine, avaient commencé de construire, en l’honneur de Monseigneur Turgeon, qui faisait cette année-là, sa première visite pastorale dans les Bois-Francs.

L’air retentissait de coups de marteaux et de rires sonores. Ils étaient une vingtaine d’hommes qui travaillaient à la courvée. Tous gaillards robustes, vêtus d’un pantalon à bavaloise et d’un froc d’étoffe du pays, chaussés de bottes sauvages et coiffés de chapeaux de foin que les femmes confectionnaient à la maison.

Le rustique monument était presque achevé. Il consistait en un carré de pièces de bois rond superposées, solidement enchevêtrées aux extrémités, et dont les joints étaient calfeutrés d’étoupe. Ce carré était couronné d’un pignon, que trois jeunes gens couvraient en bardeaux. L’un de ces gars, Pierre Laurendeau, un grand garçon à l’œil noir et à l’allure dansante, égayait ses camarades par des couplets de chansons.


Société Saint-Jean-Baptiste - La corvée (deuxième concours littéraire), 1917 (page 197 crop).jpg
LE RUSTIQUE MONUMENT ÉTAIT PRESQUE ACHEVÉ .

Quand j’étais de chez mon père, digue dindaine,
Jeune fille à marier, digue dinde.
Jeune fille à marier. (bis)

— T’es ben en joie, Pierre, lui cria Norbert Savoie, qui était venu de Somerset pour aider à la courvée et qui ajustait, en ce moment les croisées de la chapelle. Ça regarde mal, ça, tu sais… Quand on a l’air heureux comme ça… ça doit être parce qu’on a de l’amour au cœur…

— J’irai jouer du violon à tes noces, Pierre, continua Guillaume Regimbai, un grand homme au teint basané et à l’expression chafouine, qui posait à l’édifice, une porte de noyer brut, ornementée d’une clenche de bois.

— Vous jouerez aussi à nos noces, hein, répliquèrent deux autres gars qui clouaient, à tour de bras, les derniers madriers du perron.

— Ah ! j’irai ben sûr, reprit Regimbal. Après que mes récoltes sont finies, c’est mon métier, moi ça, de courir les noces, voyez-vous, et de faire danser les cotillons et les quadrilles. L’année passée, j’ai été comme ça à dix-huit noces… Cinq à Somerset, six à Stanfold, quatre à Gentilly, et le reste par icite, (sic), pis, j’ai manqué de périr deux fois dans la savane de Gentilly. J’avais perdu mon violon dans la vase, et en le cherchant, je me suis enfoncé jusqu’au cou… pis j’ai passé la nuit comme ça… Par chance, que Beauchesne de St-Christophe s’adonnait à passer par là au petit jour, il m’a sorti de ce bourbier… Bon Dieu, que j’étais raide !… pis j’avais presque plus formance d’homme tant j’étais abîmé de vase…

— Et pis, votre violon ?…

— Dame ! Mon violon, en arrivant à la maison, je l’ai brossé, repeinturé, j’ai mis d’autres cordes, pis j’ai couru ben d’autres noces avec depuis ce temps-là, dit Regimbal, en laissant tomber son marteau.

Et harassé de fatigue, il alla s’allonger sur les marches du perron.

À l’intérieur, une dizaine d’hommes, avec des planches brutes, achevaient d’improviser le balustre et les bancs.

Il n’y avait pas de chaire ni de clocher à cette humble chapelle, car ce n’était qu’un temple provisoire en attendant qu’on construisît la première église de Ste-Julie.

Antoine Comtois, un homme robuste aux favoris fauves, en bras de chemise de toile du pays, venait de finir un banc un peu plus pompeux que les autres.

— Tiens, François Rousseau, dit-il, en interpellant un gaillard aux yeux bleus et à la figure joviale, qui était occupé plus loin à fabriquer un confessionnal, j’ai fini le banc d’œuvre, et tu vas être notre premier marguillier.

— Je le mérite pas plus que les autres, répondit François.

— Ah ben, par exemple, firent les autres travailleurs, comme manière de protestation.

— Ça fait cinq ans que Monsieur Dufour vient dire la messe chez vous, dit Benjamin Paquet, un petit homme à l’air rabougri qui allumait sa pipe avec du tondre et un batte-feu. Quel borda mon Dieu, de vider tous les mois, ta maison, et de préparer tout ça…

— J’étais content, dit François, le visage subitement illuminé. Ce qu’on fait pour le prêtre, c’est pas perdu. Le bon Dieu qui descendait dans ma maison, a fait prospérer mes entreprises. Sais-tu, Antoine, que ça va faire sept ans à la St-Michel, qu’on est arrivé dans les Bois-Francs ?…

— Oui, sept ans, reprit ce dernier, devenant rêveur. C’était dans l’automne que le défunt curé Bélanger et Ambroise Pépin sont morts dans la savane de Stanfold…

— Ça demandait du courage, hein, remarqua Benjamin Paquet qui fumait toujours sa pipe, de

laisser ainsi la femme, pis de partir avec la hache à la main et un sac de provisions sur le dos, pour s’en venir au milieu du bois… Pis pas moyen, ajouta-t-il en baillant caverneusement, de donner de nos nouvelles à la parenté qui aurait pu toute trépasser sans être capable de nous le faire dire…

Les autres ouvriers qui suivaient ce dialogue, ralentissaient leur travail, obsédés par ces souvenirs du passé.

Dans le chœur, quelques femmes, vêtues d’une jupe de droguet, d’un mantelet d’indienne, et coiffées d’une câline blanche, venaient de couvrir de draps blancs, une charpente que François Rousseau avait dressée pour l’autel. Une Madone était placée au sommet, et les pieuses femmes étaient en train maintenant d’orner cet autel, de guirlandes de feuillage et d’une dentelle blanche que Rose, la femme de François, avait tricotée durant l’hiver.

— Ma pauvre Josephte s’est bien ennuyée, la première année qu’on était par icite, continua Antoine qui ramassait les clous tombés sur le plancher. Pas vrai Josephte ?…

— Oui, le premier jour de l’an qu’on a passé par icite, c’était pas drôle, dit Josephte à sa compagne. Pas de messe, un fret à tout casser, rien qu’une grillade de lard à manger, pis je m’ennuyais pour mourir… je pensais à ma pauvre défunte mère qui pleurait tant quand j’ai parti de St-Barthélemy… j’avais pas entendu parler d’elle depuis trois mois…

Et la pauvre femme s’essuyait les yeux avec le coin de son tablier. Les autres avaient le cœur trop gros pour pouvoir proférer une parole… Elles pensaient, elles aussi, à leurs débuts qui avaient été très rudes.

— Ah ! c’est pas rien de laisser des belles paroisses comme St-Michel et pis St-Charles pour s’en venir rester sur des terres neuves, reprit Rose, une jolie blonde aux traits candides, qui étendait sur le parquet du chœur de belles catalognes blanches.

— Pis, d’élever une grosse famille avec tant de misère, continua la femme de Benjamin Paquet.

— Ah oui Seigneur ! exclama Benjamin qui l’avait entendue.

— Mais, quand on s’aime, s’écrièrent les autres femmes, redevenues subitement joyeuses… c’est ben du trouble… mais il faut ben faire quelque chose pour gagner le ciel…


Mariann’s’en va-t-au moulin (bis)
C’est pour y fair’moudre son grain, (bis)
À cheval sur son âne,
Ma p’tit’Mamzell’Marianne,
À cheval sur son âne, Catin,
S’en allant au moulin.

— Les jeunesses s’amusent, remarqua Antoine.

— Oui, c’est Pierre qui a le cœur en joie. C’est pas pour rien hein, Catherine, dit François, en s’adressant à une jeune fille, aux joues roses et au franc sourire, qui rougissait de plaisir tout en posant au balustre, une nappe de « toile du pays », blanchie par la lessive.

Benjamin Paquet, assis sur un amas de madriers, fumait toujours sa pipe.

— Savez-vous, dit-il, que les gros chars vont passer bien vite par icite.

— Oui, répondit Antoine, on le crèra pas quand on aura rien qu’à s’asseoir sur des beaux bancs de velours, pour aller vendre notre sall à Québec.

— Oui, continua François, ça sera plus drôle que de voyager à pied à travers le bois, sans savoir si on va s’écarter, ou ben si on va périr dans les savanes. Pis porter ce sall là sur nos épaules, c’est ben dur. Je me suis brûlé le dos tant de fois comme ça, qu’il me chauffe encore terriblement, par bouts de temps…

— Ah ! si les Ministres s’étaient fait bordasser comme nous autres dans ces chemins-là, reprit Benjamin, y aurait longtemps que les gros chars passeraient par icite.

— Ah oui, ben sûr firent les autres.

Et les réminiscences se succédaient en même temps que les coups de marteaux retentissaient drus et saccadés.

— Pis on était ben chanceux pour commencer, dit Antoine, quand on pouvait avoir des provisions pour ce sacré sall. Les deux premières années que j’étais par icite, on a hiverné avec not’tinette de lard, pis le printemps, on avait rien que de la galette de sarrazin à manger, pis de la soupe aux racines.

— Nous autres pareil, répliqua François, ça faisait un carême long, mais il faut ben faire pénitence.

— Tout juste, tout juste, approuvèrent les autres ouvriers, qui, leur besogne terminée, ramassaient les marteaux et distribuaient à qui de droit, les haches, les varlopes et les scies.

Par derrièr’chez ma tante,
Y a-t-un bois joli
Le rossignol y chante
Et le jour et la nuit.

C’était Pierre, qui entrait en fredonnant ce couplet. Il venait d’apercevoir Catherine et voulait attirer son attention.

Il était suivi de ses camarades qui reprenaient en chœur, avec des rires bruyants :

Gai Ion la joli rosier
Du joli mois de mai.

— Eh ! que c’est beau dedans ! dit Norbert Savoie.

— Des beaux bancs, s’écrièrent les compagnons de Pierre.

— Ah « la belle autel » y a rien que les femmes qui peuvent faire des fantaisies comme ça, exclama Guillaume Regimbai.

Et ses yeux s’éclairèrent d’une lueur de malice. Il venait d’apercevoir Pierre qui se faufilait auprès de Catherine.

— Eh ben, on a fini notre « courvée » toujours, firent-ils tous ensemble.

— Oui, ça fait huit jours qu’on travaille pour le bon Dieu, à c’t’heure, on va travailler chacun pour nous autres, dit Benjamin qui enlevait, à l’aide d’un vieux balai, le bran de scie et les bouts de planches sur le parquet.

— La prochaine “courvée” ça sera probablement pour bâtir une école, continua François, aidant les autres à tout remettre en ordre.

— Ça sera pas de sitôt qu’on va avoir une école, remarqua Josephte.

— Ah ! pour bûcher dans le bois, pas besoin de savoir lire, reprit Antoine.

— Ça nuit jamais l’instruction, dit Rose.

— Si on peut seulement avoir un curé résidant avec nous autres, on fera une « courvée » pour bâtir son presbytère, continua François.

— Ah oui ! firent-ils tous ensemble.

— Pis, quand on aura une belle église, une vraie s’écrièrent les femmes.

— Dans tous les cas, not’misère est pas mal passée à c’t’heure, conclut Benjamin qui furetait partout en mâchonnant du tabac.

— Ah oui ! répondit François, dans tous les cas, on va avoir le bon Dieu avec nous autres, pis la messe tous les quinze jours…

Guillaume Regimbai, qui avait jeté son froc

sur le banc d’œuvre, était en bras de chemise d’étoffe rouge, et se mouchait avec fracas dans un grand mouchoir d’indienne brune, tout en surveillant Pierre et Catherine qui chuchotaient dans un coin.

— Je savais pas que t’étais icite, disait Pierre à Catherine.

— Ah ! tu le savais ben, répondit Catherine câlinement. Sais-tu, Pierre, que ça fait un an aujourd’hui qu’on s’est parlé pour la première fois…

— Oui, c’est vrai, on s’était rencontré près de la croix où on allait faire le mois de Marie, l’année passée, continuait Pierre, devenant rêveur.

— Oui, pis on était allé ramasser des petites fleurs le long du bois… je me rappelle de tout… dit Catherine, enveloppant Pierre d’un regard amoureux.

— T’es donc fine, Catherine, s’écria Pierre, lui saisissant la main.

Regimbal de loin, la moustache frémissante, ne perdait pas un mouvement, et, à la dérobée, il se glissait auprès de Pierre et de sa blonde, pour tout entendre.

— Ah ! que c’est beau l’amour, leur cria-t-il, avec un sourire narquois, le temps des amourettes, voyez-vous… — C’est le dernier jour du mois de Marie aujourd’hui, on va dire le chapelet avant de partir, interrompit François, en s’avançant majestueusement.

— Ah oui ! approuvèrent les autres, dix minutes, ça nous retardera toujours pas tant.

Et la tête respectueusement découverte, les braves colons s’agenouillèrent, avec les femmes, le long du balustre et près des bancs, aux pieds de la Madone.

Rose, d’une voix douce, entonna :

Je mets ma confiance,
Vierge en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours.

Et à pleins poumons, tous chantèrent le refrain :

Et quand ma dernière heure
Viendra fixer mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.

Les derniers sons du cantique s’éteignaient dans la modeste voûte, quand François, d’une voix solennelle, commença à réciter les Ave ; les autres, égrenant dans leurs mains calleuses, des chapelets de bois, répondaient sur le ton de la psalmodie. Tous ces bons paysans semblaient saisis d’un profond respect, à la pensée que le Dieu de l’Eucharistie allait bientôt descendre dans ce sanctuaire.

Au dehors, la paix du soir tombait doucement du ciel bleu. Le soleil couchant embrasait l’horizon et inondait, d’une orgie de lumière, les hautes futaies que la brise caressait mollement. Des ombres rougeoyantes s’allongeaient sur la route, et empourpraient le chaume des maisonnettes. Puis, au fond du crépuscule, la lune s’irisait comme une opale, et versait sur cette soirée de printemps, la sérénité des cieux.

Des flots de lumière mourante ruisselaient aussi sur le pauvre temple. À l’intérieur, de fuyantes clartés roses voilaient la rusticité des murs et des bancs, et enveloppaient de mystère et de couleurs irréelles, tous ces humbles, au teint halé, qui dissimulaient sous une apparence un peu fruste, de si grands cœurs et de si belles âmes, et qui priaient toujours, prosternés aux pieds de la Vierge Marie.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les Bois-Francs sont maintenant l’un des endroits les plus florissants de la Province de Québec. Ils comptent plusieurs villes coquettes et intéressantes, et ont donné plus d’un grand homme à la Patrie.

Cette partie du pays, qui devait être un château fort pour les Anglais, est devenue un nouveau rempart pour l’étonnante race française d’Amérique, grâce au labeur et au courage de ces vaillants défricheurs, qui dorment maintenant dans les cimetières des Bois-Francs, et qui furent de grands patriotes et des héros sublimes sans le savoir.

Anne-Marie TURCOT
« Pierre Deschamps »


Ottawa, 21 novembre 1916.