La corvée (deuxième concours littéraire)/XVII

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (pp. 204-220).

La corvée chez Bapaume


(scènes de la vie canadienne)


C’était à St-Mathias de Rouville, par un lourd et chaud dimanche de juillet.

Dès le haut du jour, les vieux qui étaient sortis prendre l’air sur le pas de leur porte s’étaient dit, en regardant là-bas le mont St-Hilaire, dont le sommet nageait dans une buée opaque et grise :

« Pour sûr, ça va taper avant que le soleil se couche. »

Le pronostic, paraît-il, est infaillible. Quand les contours de la montagne tranchent bien net sur le bleu du ciel, le temps, cela est sûr, est au beau fixe. Par contre, quand le sommet du mont, surtout du côté du Pain de Sucre, est tout enchifrené, il faut parer au grain. Chacun sait ça dans Rouville…

En attendant l’ondée, on suait ferme, ce dimanche-là, à St-Mathias, où l’on reçoit tout à plein, par les jours de grosse chaleur, l’haleine de fournaise du Bassin de Chambly. Et encore, il y avait une semaine, tout juste, que ça durait. Les gens de la paroisse s’étaient traînés tant bien que mal à la grand’messe, et dès le Gloria c’était un assoupissement presque général dans la petite église, aux fenêtres grandes ouvertes, et par où entrait le chant suraigu des sauterelles s’égosillant à l’aise dans le petit cimetière d’à côté. Dans les rais de soleil des abeilles bourdonnaient, et l’on entendit aussi tout à clair les chevaux qui, alignés à la porte, piaffaient d’impatience sous les piqûres des mouches.

On ne prêta qu’une oreille distraite à la lecture de l’Évangile, et sitôt après chacun se tassa dans son banc, quelques-uns même se calant un tout petit peu dans les coins, afin d’y aller d’un bout de somme.

Et voici que, dans la lourde torpeur sommeillante, chacun dressa les oreilles à pic. De tous côtés les têtes, redevenues attentives, se tournaient de ci de là et s’interrogeaient, de l’air de se dire : « V’là qui va faire, pour sûr, du parlement dans la journée. »

Il y avait de quoi, aussi. Jugez plutôt. En premier lieu, le curé venait de recommander aux prières des fidèles Jean-François Bapaume, l’un des notables de la paroisse, terrassé par un coup de sang, et agonisant depuis la veille, à preuve qu’il lui avait porté le Bon Dieu aux petites heures du jour. La seconde nouvelle était que ceux qui n’avaient pas encore fini de rentrer leurs foins seraient dispensés, pour cet après-midi-là de l’observation du dimanche. C’était plus prudent, rapport aux orages qui maintenant, sans doute, ne pouvaient plus tarder à fondre sur eux.

À la sortie de la messe ce fut, comme on devait s’attendre, dans la fumée des pipes hâtivement allumées, une parlette à ne plus finir. Ce pauvre Jean-François. Un vrai colosse, pourtant, fort comme un chêne, haut en couleur, et bâti pour cent ans. Ce que c’est, tout de même, que de nous. Quant aux foins, ah ! pour sûr que ça tombait bien, car pas plus que la moitié des voyages devaient êtres rentrés. Ce qu’on allait trimer ferme, cet après-midi-là, en dépit de ce diable de soleil qui chauffait toujours de plus en plus fort.

Oui, mais Bapaume comment les rentrerait-il, lui, ses foins ? Il n’avait que des filles à la maison ; et puis, comme si c’était un fait exprès, son homme engagé, parti aux Etats depuis une semaine pour une affaire de famille, n’était pas encore revenu. Ça serait bien dommage, car les foins de Bapaume, comme on savait, étaient les plus beaux de toute la paroisse, tout droits et reluisants que c’en était comme un velours à l’œil, et s’il apprenait, le pauvre bougre, que tout ça risquait de se perdre, il n’en faudrait pas plus, crac ! pour le faire mourir encore plus vite.

Et voici que soudain la chose vola de bouche en bouche. Ce fut le gros Anthime Métivier, le cavalier de l’aînée des filles de Bapaume qui, le premier, s’en avisa.

« Pourquoi qu’on ferait pas une courvée », demanda-t-il.

Et mais, oui, c’était bien simple. Avec la courvée, on allait s’en tirer. Parmi les jeunesses, surtout, l’empressement fut d’autant plus marqué que les deux filles de Bapaume passaient pour être les deux plus beaux brins de créatures qu’on put trouver, de St-Hilaire au Village Richelieu, et qu’en outre le gros Métivier n’était pas si sûr que cela de pouvoir garder l’aînée. Qui sait, avec un peu de chance, et les occasions de la courvée aidant, on pourrait peut-être tout de même lui faire manger un peu d’avoine, à ce gaillard-là.

* * *

Il était à peine une heure de relevée quand, après s’être lestés à la hâte de leur dîner, une quinzaine de gais lurons s’attaquèrent aux douze arpents de foin de Bapaume. En ce temps-là, les machines à faucher ne faisaient que commencer à se répandre dans le pays, et, dans tous les cas, à St-Mathias, on fauchait encore alors à la faux. Or, en comptant un arpent par homme, et déduction faite des quelques travailleurs employés au chargement des charrettes, c’était tout de même, comme on dit, une fière pipe, pour une petite après-midi.

Aussi, le temps de le dire, le travail était-il en train. Les pierres à aiguiser battirent le tranchant des faux, avec le claquement sonore et particulier qu’on connaît bien ; puis les faux, une fois prêtes, entrèrent dans les foins avec un même mouvement harmonieux et cadencé de tous les bras. Sous les chapeaux de paille à larges bords, les figures ruisselaient ; et l’on allait, taillant en plein ; les ahan ! des faucheurs se faisant de plus en plus précipités au fur et à mesure que la fatigue se précisait. Mais on allait quand même, tout entiers à la hâte d’en finir, sans trop de souci de la chaleur qui, sur le coup de trois heures, sembla s’être faite encore plus lourde et couvrait toutes choses comme d’une chape de plomb. Aux quelques arbres espacés ça et là plus une feuille ne bougeait, et de la terre surchauffée un souffle de braise montait et dansait dans la lumière miroitante. Les oiseaux s’étaient tus, et seules les sauterelles continuaient leur crépitement strident. De temps à autre, et pour mettre un peu de cœur au ventre de ses compagnons, Pierre Grimblot, qui était le maître-chantre de la paroisse, un tout petit homme trapu et musclé, avec un creux de voix bien connu dans le district, entonnait un chant populaire quelconque : « Le curé de notre village disait un jour dans son sermon. » Ou encore : « C’est la belle Françoise », « C’est à Bytown qu’y a d’jolies filles, » etc. Et l’on allait, l’on allait toujours.

Sur les quatre heures, les deux filles de Bapaume, aidées de quelques-unes des blondes des faucheurs invitées Ipour la circonstance, apportèrent aux hommes la collation de rigueur, sans quoi une courvée ne saurait être une courvée. Du gros pain de ménage bien appétissant, des concombres, des framboises toutes fraîches cueillies, du fromage et du lait. Réunie sous le plus gros arbre, toute la bande fit largement honneur au festin ; puis, après que les plus entreprenants eurent fait quelques aguicheries aux créatures, l’on se remit au travail avec un renouveau de vigueur, d’autant plus qu’il restait encore près de la moitié de la fauchaison à faire et que le jour allait bientôt toucher à sa fin.

Comme il approchait de six heures, une petite brise commença à se lever, venant de l’ouest, du fin bout de l’horizon, où depuis un moment commençaient à monter de petits nuages floconneux qui ne disaient rien de bon. Si follette que fût cette brise, chacun s’en sentit ragaillardi, et Grimblot ayant entonné le chant bien connu :

V’là l'bon vent. V’là le joli vent.
V’là l'bon vent. Ma mie m’appelle.

le refrain fut repris en chœur, et la tâche, enfin, s’acheva en un dernier coup de collier où les plus robustes eurent beau jeu à montrer leur vaillance, devant leurs belles revenues voir se terminer la courvée. La dernière charrette entra dans la cour de Bapaume qu’il était à peine sept heures.

Il était temps, du reste, car les nuages floconneux de tout à l’heure, au ras de l’horizon, montaient rapidement par grosses volutes grises, marbrées de jaune. Le soleil, encore assez haut, disparut subitement mangé par l’avalanche. Quelques minutes s’écoulèrent, puis l’avalanche se fit au bas toute verdâtre avec un ourlet blanc qui paraissait argenté. Des zébrures étincelantes apparurent. Une rafale passa, courbant les arbres, et soulevant la poussière du chemin en flots aveuglants. Au loin, le mont St-Hilaire n’était plus.

* * *

Toute la bande s’était réunie sur la galerie de devant, d’où l’on avait, grâce à une éclaircie de l’autre côté du chemin, bonne vue d’ensemble sur le Bassin et jusqu’à Chambly. On voyait maintenant, de ce côté-là, tout l’horizon barré comme d’un mur noir, à travers quoi il semblait que plus rien, désormais, ne pût passer. Et cela marchait, courait plutôt, d’un bloc, attirant tout à soi. Quand cela atteignit le Bassin, les flots bouillonnants et fouettés d’écume parurent un moment vouloir se ruer à l’assaut de l’énorme chose, et bientôt après on commença à entendre un bruit singulier, fait d’une sorte de froissement de feuilles métalliques. La noirceur, si possible, se fit encore plus opaque. La chose géante arrivait, allait s’abattre. Un formidable éclat de tonnerre ébranla la maison de Bapaume. Tous coururent se réfugier à l’intérieur, les « créatures », pâles et hagardes, formant un cercle serré au milieu des hommes de la courvée.

Et soudain, enfin déchaînée, la tourmente passa, creva sur le village, les trombes d’eau s’abattant en nappes serrées sur la terre assoiffée et tout aussitôt y disparaissant, cependant que le sol, aussi, se couvrait d’une épaisse couche de grêlons, qui couraient et bondissaient partout en refaisant le bruit singulier entendu l’instant d’avant. Dans la noirceur qui s’était encore épaissie, on eût dit, durant quelques minutes fugitives, que c’était là la fin de tout.

Puis, aussi subitement qu’elle était venue, cette noirceur se dissipa. Même au point de l’horizon où, il n’y avait qu’un moment, on avait vu s’avancer l’horrible vision, un peu de blanc teinté de rose et de bleu maintenant apparaissait. Çà et là des nuées commencèrent à se vêtir d’une crête dorée, et voici que, comme elles s’écartaient un peu par le bas, apparut, sombrant dans une mer empourprée, le disque de l’astre-roi, dont les rayons de feu projetés un peu partout préludaient à la poussée de l’arc-en-ciel qu’on voyait peu à peu monter jusqu’au zénith. Une délicieuse fraîcheur venait de la terre, qui après avoir bu tout son plein, allait entrer dans la paix de la nuit.

* * *

On annonça le souper, mais avant de se mettre à table tous passèrent voir le malade un instant qui, sous les bouffées d’air frais emplissant la chambre, semblait vouloir se raccrocher à la vie. Lui qui, depuis tant d’heures, se roulait sur son lit en faisant à tout moment le geste de s’étreindre la tête pour en extraire le mal qui la tenaillait, s’était maintenant presque subitement tranquillisé. Les yeux, aussi, qui s’ouvraient par intervalles, paraissaient avoir une lueur de connaissance. Ce que voyant, sa femme, espérant quand même le miracle d’une guérison toujours possible, et voulant en hâter la réalisation, jugea le moment favorable pour annoncer à son homme qu’il n’eût pas à s’inquiéter de ses foins, et que tout était en grange. Puis, pour le convaincre tout à fait, elle lui parla de la courvée de l’après-midi, et comme quoi tous ces braves garçons qui étaient en ce moment à ses côtés avaient fini par mener l’ouvrage à bonne fin. Et « de la belle ouvrage », il pouvait se le tenir pour dit. Il verrait lui-même, d’ailleurs, dès qu’il serait debout.

Bapaume dut entendre et comprendre, car un commencement de sourire s’esquissa aux coins des lèvres. Et alors, rien que d’avoir vu ce pâle semblant de retour à la vie, chacun s’en fut content vers la salle à manger, bien décidé de faire honneur au souper de la courvée.

Deux énormes pâtés, l’un de canards et l’autre de poulets, aux deux bouts de la table, faisaient les frais principaux de ces agapes, le tout arrosé d’un excellent cidre — le verger de Bapaume était célèbre — capiteux comme il fallait, et qui en un rien de temps mit tout le monde en heureuse disposition. Au dessert, composé de tartes de toute description et de corbeilles de fruits de saison, ce fut tout juste si la pensée de l’agonisant dans la chambre d’à côté empêcha les convives de réclamer à Grimblot une autre chanson. Nos gens de la campagne, du moins ceux qui sont bien pénétrés des choses de la terre, n’ont pas comme à la ville la même appréhension de la mort. Tout ce qui vit finit par mourir, c’est la loi, et la plupart s’y soumettent sans murmurer et en trouvant la chose toute naturelle. Mais, à défaut de chanson, la causerie n’en fut pas moins aussi vive et enjouée que la circonstance le permettait. Même, avant de se lever de table, et comme la mère Bapaume, pour couronner la journée, faisait goûter à ses hôtes une fine liqueur de merises qu’elle tenait en réserve, on but coup sur coup plusieurs rasades aux noces prochaines de certains farauds qui se trouvaient là, sans oublier le gros Métivier, qui décidément paraissait bien ancré dans le cœur de sa belle, et à qui décidément aussi il ne fallait pas songer, du moins ce soir-là, à tenter de faire manger l’avoine promise.

* * *

Le souper terminé, les gens de la courvée se répandirent au dehors, les uns restant sur la galerie à causer, mais le plus grand nombre envahissant le jardin, et quelques-uns mêmes poussant jusqu’au Bassin pour y faire un peu de canotage. On ne pouvait vraiment se rassasier des délices de l’air, redevenu si pur et tout chargé de l’arôme des plantes, après la semaine d’étuve par laquelle on venait de passer.

La journée aurait dû, comme toute bonne courvée, se terminer par une sauterie. Mais si nos gens de la campagne ne redoutent pas la mort au même point que les gens de ville, du moins lui gardent-ils plus de respect, et, avec eux, Bapaume pouvait être sûr qu’on ne lui danserait pas sur le ventre avant qu’il fût porté en terre.

Au surplus, le dénouement était plus rapproché qu’on ne croyait. Le docteur du village étant venu faire son tour vers les neuf heures, annonça que le malade n’en avait plus que pour un bout de temps, et que, dans tous les cas, il passerait sûrement avant que la nuit s’écoulât. Ce fut, chez tous, un effarement. Comment donc, mais le moribond paraissait tout à l’heure si reposé, si joyeux surtout de savoir ses foins bien au sec, dans sa grange. Eh bien, oui, c’était là précisément, cet apaisement trompeur, la fin de tout ce qui s’en venait petit à petit. On espérait, devant ce calme, une guérison toujours possible, alors que ce n’était là qu’une détente de tout l’être, comme pour mieux le préparer au dernier sursaut qui n’était pas loin.

Le docteur avait vu juste. Dix heures venaient de sonner, et bon nombre s’apprêtaient déjà à prendre congé, sentant enfin la fatigue de leur rude après-midi leur courir dans les jambes, quand on vint en toute hâte recruter tout le monde autour de la maison pour leur dire que Bapaume commençait à virer de l’œil et s’en allait grand train. On envahit la chambre, et alors chacun comprit que, cette fois, c’était fini. En effet, le moribond commençait à faire l’œil blanc, et un souffle rauque et précipité lui sortait de la poitrine. La tête, de plus en plus, creusait l’oreiller, et le nez qui, l’instant d’avant, semblait encore en bonne chair, s’effilait maintenant en lame, livide comme du plomb. Les mains cherchaient à tirer les draps. Le souffle rauque s’enflait en un bruit de râpe qu’on entendait très loin…

D’instinct, tout le monde fut à genoux pour la prière des agonisants. La femme du mourant lui tenait la tête un peu soulevée, et ses filles allumaient en toute hâte des cierges bénits pour chasser le mauvais esprit, toujours rôdant comme on sait en pareille conjoncture. De temps à autre, l’un des assistants, puisant un peu d’eau sainte au bout d’un rameau, en aspergeait le lit.

Par la fenêtre entrait, avec l’air de plus en plus frais, le chant rythmique et scandé des criquets qui était, à la façon de ces petits êtres, un hymne solennel à la nuit.

On commença un chapelet, mais on n’alla pas loin. Le bruit de râpe s’amincissait, devenait plus rare. Et voici que, soudain, on n’entendit plus rien. Comme on regardait du côté du lit, on vit que la bouche du mourant s’ouvrait de plus en plus, toute grande. Puis, avec un claquement sec, il la referma. Et ce fut tout. Plus rien ne bougea. Le temps de le dire, le visage de Bapaume fait de traits assez frustes, prit une beauté qu’on ne lui avait jamais vue.

Par la fenêtre, entrait toujours à plein le chant des criquets, auquel se joignait maintenant le concert des grenouilles, dans les hautes herbes bordant le Bassin. Tout là-bas, du côté de Rougemont, une lune démesurée émergeait, la pleine lune du temps de la fenaison, aux beaux tons de cuivre rouge que l’on sait.

Ah ! la belle nuit qu’aurait Bapaume, pour se rendre chez le Bon Dieu, rendre compte de sa courvée…

Sylva CLAPIN
(Jean-François)
Ottawa, novembre 1917.