La corvée (deuxième concours littéraire)/XVIII

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (pp. 221-239).


La corvée de l’érable


En marge d'une leçon d’histoire du canada.




Notre vieux professeur avait dit en frottant ses lunettes au coin de son mouchoir : « Si vous écoutez bien la leçon, je vous raconterai quelque chose ! » Regardant l’horloge, nous rectifiâmes la position, bien décidés à obtenir l’histoire fallut-il pour cela écouter la leçon ! Entre nos sourcils légèrement froncés, une petite ride se creusa — la ride de l’attention, si drôle et si fugace sur un front jeune ! — et durant une heure nous entendîmes parler de monsieur le marquis de Montcalm, de l’infâme Bigot, de la sombre journée des Plaines et des éclairs de gloire de Carillon et de Sainte-Foye. Il atteignit vraiment la haute éloquence ce jour-là, notre cher maître, quand il nous brossa le tableau du dernier soir français à l’Ile Sainte-Hélène, du chevalier de Lévis adossé à un orme séculaire, regardant d’un œil atone le brasier rougeoyant où se tordaient les derniers lys de France, tandis que tout autour, dans la nuit montante, les vieux grenadiers de Royal-Roussillon pleuraient sur leurs baudriers blancs !

C’était si beau que nous en oubliions presque le récit promis. Mais lorsque, après avoir regardé l’heure et toussé pour s’éclaircir la voix, le narrateur parla d’attaquer certaines propriétés qui découlent du théorème de Pythagore, ce fut un tolle général ! Les grands jouèrent du bec tandis que les plus jeunes mettaient au service de la cause commune règles, pieds et couvercles de pupitres. Ah ! cher frère ! malgré vos cinquante ans bien sonnés et votre rabat blanc — et peut-être à cause de cela ! — vous étiez malin tout de même ! Vous regardiez tout ce chahut par-dessus vos lunettes d’un air satisfait, et je crois bien — Dieu me pardonne ! — que vous prépariez vos effets.

Toujours est-il que ce jour-là, le divin Pythagore fut renvoyé chez lui, aux calendes grecques, et voici à peu près, moins la couleur et la verve, ce qui nous fut raconté.

* * *

L’ancien curé de Saint-Jérôme, le curé Labelle, est certainement l’un des hommes les plus extraordinaires que notre pays ait produits. Un voyageur français n’a-t-il pas osé écrire que les trois choses les plus remarquables du Canada étaient la foi du peuple, les chutes de Niagara et… le curé Labelle !

Le « Roi du Nord » comme on se plaisait à l’appeler était au physique un colosse aux formes un peu brutales mais corrigées par une tête d’idéaliste. Au moral il alliait à une bonté quasi-maternelle qui en faisait une idole, une force sûre d’elle-même qui en faisait une puissance. On sait quelle fut son œuvre. Il ouvrit à la colonisation canadienne-française la mystérieuse région du Nord, fit dériver de ce côté le flot d’émigration qui menaçait de tarir les veines du pays laurentien, et comme l’a dit excellemment son pauvre ami Arthur Buies, il a su ébaucher dans les âmes les plus humbles l’image concrète de la patrie, ce sentiment indéfinissable qui les poussait en avant, et qui n’était peut-être que la canalisation de l’instinct mystérieux d’une mission à remplir sur le sol de l’Amérique.

Or, vers 1872, Saint-Jérôme qui ne possédait « son curé » que depuis quatre ans était encore dans ses langes. Une centaine de maisons à peu près s’échelonnaient le long de la Rivière du Nord sur une seule rue. Alors comme aujourd’hui, d’énormes érables, respectés par les premiers colons, formaient une voûte impénétrable au-dessus des ornières. En remontant un peu, les habitations se distançaient et la rue, continuée par le cordon, venait buter sur la première croupe des Laurentides sans fin. Mais déjà le vaillant apôtre se penchait sur son œuvre, pénétrait ces régions fermées, entrevoyait leurs possibilités futures, et déjà, sous le vaste front volontaire, se construisait le chemin de fer du Nord, condition de la mise en valeur de cet immense pays.

* * *

C’est la nuit de Noël. Dans la petite église de Saint-Jérôme la messe de minuit est terminée. Les portes basses dégorgent sur le perron glissant la foule des habitants en capots d’étoffe, des femmes enveloppées de gros châles et des enfants un peu étourdis par l’imprévu de l’heure, de la lumière et des vieux cantiques.

Jacques Maillé avait rangé sa carriole près du banc de neige de l’autre côté du chemin, et, tout en disposant la robe de fourrure, le vieux tirait de sa pipe de profondes bouffées. Tenue sous le bras par un robuste gars d’une vingtaine d’années, une vieille s’avança, un gros livre de messe dans sa main ridée.

— Donnez-moi le livre, la mère, dit le jeune homme, mettez vos mitaines et entortillez-vous bien ! Il fait un fret noir, et la Rivière-à-Gagnon, c’est pas chez le voisin !

— Merci bien, mon petit Joseph, et bien des choses chez vous !

La carriole partit au trot allongé de la jument noire qui prit le pont, tourna à droite, suivit un moment la berge de la rivière, puis s’engagea dans la route des Mille-Isles. Le Collège et le cimetière n’existaient pas encore, et le chemin — simple coupée dans la forêt — montait entre les rangs serrés des conifères sombres.

Cette nuit-là il ne neigeait pas, mais la neige de la veille était partout. Elle palmait de lambeaux d’ouate les doigts étendus des rameaux de sapin, elle atténuait la tristesse des rochers erratiques, elle pavait de marbre les clairières du bois. C’était elle encore la bonne neige blanche qui criait sous la lisse du traîneau, qui naissait de l’haleine de la bête et revenait en arrière s’accrocher en étoiles menues sur le châle noir de la vieille.

La pente s’accentua et la jument se mit au pas.

— Comme ça, Jacques, notre curé organise sa grande corvée pour après-demain ?

— Oui, Aurélie, et ça m’a l’air qu’il va y avoir gros de monde !

— Et toi ?

— Oh ! moi, je suis vieux, plus vieux que les autres. Mais c’est pour la charité, vois-tu. Y a tant de pauvre monde à la ville. Tu as entendu qu’on vend le bois de corde douze piastres de ce temps-ci à Montréal. Les pauvres vont mourir de froid, bien sûr ! Et puis, tu comprends, on est pas des enfants, on sait bien que le curé va profiter de ça pour avancer son affaire de chemin de fer. C’est un homme ben capable, notre curé, et moi je dis qu’il l’aura, son chemin de fer !

— As-tu du bois de fait ?

— J’ai trois cordes de belle érable à la cabane. J’ai le temps à plein d’en bûcher d’autre avant les sucres. Et puis, continua l’homme après une hésitation, depuis le malheur, je me sens baisser, et ce sera peut-être ma dernière charité, Aurélie !

À ce mot de malheur, un silence peuplé de souvenirs s’installa entre les deux. Jacques regarda les étoiles qui luisaient, ardentes, sur l’étroite laize de velours sombre entre les fûts rigides des épinettes. Aurélie ferma les yeux et revit la scène de cette soirée d’hiver qui avait ruiné leur bonheur familial. Arthur, le fils unique, avait annoncé à son père, entre la soupe et les crêpes, sa volonté d’aller travailler à la ville où l’on gagne gros et où, ajoutait-il amèrement, c’est plus gai que dans le fond des bois ! Le vieux colon, pionnier de la Rivière-à-Gagnon et qui comptait laisser à son fils les arpents, fruits du labeur des meilleures années de sa vie, était entré dans une colère terrible. Sa timide intervention maternelle s’était trouvée impuissante devant ces deux volontés tendues l’une contre l’autre comme les chevrons de la grange. Il s’était dit de ces paroles qui creusent un abîme entre les âmes, et la querelle avait fini comme ça finit toujours ! Arthur avait quitté la table, ramassé en hâte ses pauvres hardes, chaussé ses raquettes, et sans dire un mot de plus, sans l’embrasser, elle, la mère, sans regarder en arrière, il s’était enfui dans la direction de Saint-Jérôme. Au matin, la terre comptait un enfant de moins, et la neige achevait d’effacer silencieusement ses traces. Depuis ce jour de malheur, nul n’avait entendu parler d’Arthur Maillé, le gars à Jacques, de la Rivière-à-Gagnon.

À ce souvenir cuisant évoqué durant cette belle nuit de Noël où les angelots roses glissent dans l’air pur allant porter par-dessus les bois bonne volonté, des larmes coulèrent des pauvres yeux maternels et, saisies par le froid, se congelèrent au creux des rides dont elles connaissaient si bien le chemin. Courbés sur leur peine, ni lui ni elle ne dirent plus rien, et, cette nuit-là, il n’y eut pas de réveillon chez Jacques Maillé, de la Rivière-à-Gagnon.

* * *

On se souvient encore à Saint-Jérôme du 28 décembre 1872. Dès la veille au soir, les traîneaux chargés d’érable commencèrent à déboucher de partout. Les gens du fin Nord, ceux de Sainte-Marguerite, de Sainte-Adèle et de Saint-Sauveur arrivèrent les premiers. Et bientôt il y eut autour de l’église une forêt de brancards levés vers la lune. Au presbytère, grand tapage ! Les colons, groupés autour d’un immense crachoir, discouraient bruyamment dans la fumée âcre. Près de la cheminée, debout, la paume de la main soutenant le fourneau d’une longue pipe recourbée, le curé Labelle souriait à tous ces hommes incultes, rudes de visage et hauts de verbe, inspirés et soutenus par son idée. C’était sa famille, à lui qui en avait sacrifié les joies ; il était leur roi, celui qui les conduirait, la hache sur l’épaule, jusqu’au bout du monde.

— Mes enfants, répétait-il en lançant au plafond de puissantes bouffées, mes enfants, faites de la terre, rien que de la terre, et laissez-moi ces petits estèques qui conduisent à mourir la poche sur le dos !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le lendemain, il faisait un temps splendide, mais froid à pierre fendre. Dès sept heures, plus de deux cents attelages stationnaient sur la rue, devant l’église et dans les cours des maisons. Les chevaux, des pompons rouges aux œillères, sentaient la litière et leurs naseaux fumaient dans l’air glacial. La tuque sur les yeux, les hommes circulaient pour se réchauffer autour des traîneaux à ridelles chargés de rondins d’érable. Sur la belle écorce couleur de vieil argent, sur les sections blondes étoilées de moelle, de petits glaçons perlaient, où le soleil, par instants, allumait des éclairs.

Tout à coup, la cloche de l'église s'ébranla, puis sonna à toute volée, secouant sa joie dans l'air pur ; à ce moment, sur le seuil du presbytère, casqué, encapoté, la pipe aux dents, le curé Labelle parut entre ses marguilliers. Les hommes saluèrent d’un vigoureux hourrah ! sautèrent sur leur voyage, ramenèrent les guides, et le tintamarre follet des grelots répondit au salut du clocher.

Le curé prit place sur une énorme charge tirée par quatre chevaux blancs. Sur la pile de bois, en fortes majuscules, se lisaient, inscrits sur un coton, les mots suivants : « Les colons du Nord ». Les fouets claquèrent et au milieu des cris et des appels la caravane s’ébranla. Jacques Maillé, seul vieillard de toute la corvée, venait après le curé, menant sa jument noire qui, — la chose fut remarquée — n’avait pas de pompon ! Puis les gens de la Chapelle prirent la file conduits par Pierre Legault, le premier chantre de l’orgue, qui entonna à tue-tête :

« …C’est la belle Françoise ! »

Groupés par régions, les colons suivaient, assis sur la couverte à cheval pliée en quatre, bien serrés dans leurs capots d’étoffe par la ceinture fléchée, laissant pendre leurs jambes chaussées de gros bas à côtes et de souliers de peau. Longtemps les femmes suivirent des yeux la longue procession qui descendait vers Sainte-Thérèse, — énorme chenille noire cheminant lentement sur la plaine blanche.

Il y a bien trente-deux milles de Saint-Jérôme à Montréal, mais le terrain est planche, et l’hiver, il y a des raccourcis bien balisés. On entre tout de suite dans la savane ruinée par le feu et unie comme un lac. En ce jour de décembre, la neige récente avait habillé d’hermine les flancs des troncs noircis, et les souches chauves portaient des bonnets blancs. Des pistes fraîches traversaient la route, et les jeunes gens disaient en montrant la lisière sombre vers Mascouche : « Il y a du chevreux par ici ! »

Sainte-Thérèse, Sainte-Rose, Saint-Martin, l’Abord-à-Plouffe virent tour à tour passer la corvée de l’érable. Partout on lui faisait fête et de nouveaux traîneaux s’ajoutaient. Enfin, vers cinq heures, les colons du Nord firent leur entrée dans Montréal par la rue Saint-Laurent. Les réverbères s’allumaient et la cessation du travail commençait à peupler la rue. Une foule compacte, grossie par une escorte de gamins, s’amassa bientôt des deux côtés. Curieux spectacle vraiment que ces robustes gaillards à qui les petits glaçons faisaient des moustaches mérovingiennes, ces chevaux blancs de frimas, cette symphonie naïve des grelots qui disaient à leur façon : “« Venez les pauvres, voici du bois ! Venez, les pauvres, voici du feu ! »

La voiture de tête attirait surtout l’attention, et le Roi du Nord, aussi heureux qu’un triomphateur de Rome, recevait les applaudissements et les saluts et remerciait du fouet. Sur le Champ-de-Mars on s’arrêta, et le curé Labelle harangua le Maire et les échevins réunis pour recevoir la députation des colons du Nord. Derrière lui se pressaient ses chers grands enfants, et il plaida magnifiquement la cause de ces pionniers de la race qu’il ne faut pas abandonner, parce que dans leurs veines coule le plus pur sang de chez nous, à qui il faut fournir les moyens de communiquer avec leurs frères, pour qui enfin il veut que l’on construise le chemin de fer du Nord. Eux, les colons, n’oublient pas leurs frères malheureux, et dans la détresse où la fermeture prématurée de la navigation fluviale a jeté les pauvres de Montréal, le Curé Labelle est fier de présenter les deux cents traîneaux chargés du bois de la charité !

Ce fut un beau soir pour les miséreux ! Tous les colons reçurent un billet portant l’adresse d’une famille indigente et se dispersèrent au milieu des cris, des interpellations et du babil tintin abulant des grelots.

Jacques Maillé ne connaissait guère la ville, n’y étant venu qu’une seule fois dans sa vie. Aussi fit-il monter auprès de lui un gamin amené là par la curiosité et tout fier de grimper sur une voiture d’habitant sans risquer un coup de fouet.

Le traîneau enfila la rue Notre-Dame et prit avec précaution, au travers des voitures de charge et des chars à chevaux, la direction du faubourg Québec. La petite jument noire avait bien un peu les oreilles dans le crin au milieu de ce tapage et de tant de choses nouvelles, mais c’était une brave bête, pas gesteuse, et elle fit bonne contenance. Sur l’indication du garçonnet Jacques remonta la rue Shaw, aujourd’hui la rue Dorion, et après quelques arpents s’engagea dans une ruelle étroite et noire. Ce devait être par là. Le vieux frotta une allumette et fit relire le numéro par son jeune guide, qui, pour la première fois, ressentit quelque orgueil de son instruction primaire. Il s’arrêta enfin devant une petite maison basse et cagneuse, une cabane plutôt, lambrissée de vieilles tôles lépreuses, dont le toit laissait dépasser un bout de tuyau qui ne fumait pas. De l’unique fenêtre, où manquaient des carreaux, jaillissait un prisme de lumière pâlotte où tournoyaient les flocons de neige qui commençaient à tomber. Afin d’avoir les mains libres pour décharger, Jacques noua son fouet à sa ceinture, releva un peu le bord de sa tuque et frappa.

— Entrez ! répondit une voix de l’intérieur.

L’homme appuya sur la clenche de fer, et comme la porte s’ouvrait, Jacques, saisi par la soudaine apparition de la misère, se découvrit et resta muet. La tête protégée par un châle, pelotonnée dans un pauvre manteau, une jeune femme, assise sur une boîte — il n’y avait pas de chaises — serrait contre elle un paquet de haillons d’où émergeait vaguement une tête d’enfant. Un bambin de deux à trois ans, tragique comme la faim et le froid, toute la jeunesse de son petit visage abolie par la souffrance, s’était réfugié derrière elle à l’entrée de l’inconnu. Pas de feu dans le petit poêle à fourneau, et pas trace de bois autour. Sur une corde tendue dans un coin quelques langes pendaient raidis et glacés. L’ameublement, presque nul d’ailleurs, décelait la misère noire.

Le cœur du vieillard s’émut. Dans les forêts du Nord, le besoin est chose aussi inconnue que la richesse. L’on travaille dur contre la terre et contre la souche, le vent d’hiver est terrible et secoue les maisons à les faire écrouler, mais il y a toujours un bon feu dans le poêle et dans l’armoire un bon morceau de pain !

— Madame, dit-il à la femme qui se levait, surprise, je suis un colon du Nord, et l’on m’a dit de décharger ici mon voyage d’érable.

— Mais, répondit celle-ci qui ne s’expliquait pas bien

— Oui, vous n’en avez pas acheté, n’est-ce pas ? Je comprends, ajouta-t-il en jetant un regard triste autour de lui. Mais voilà ! Nous autres, les défricheurs du Nord, nous sommes pauvres aussi, mais nous ne manquons de rien dans le nécessaire et, moi pour un, j’ai voulu cette année que ceux qui sont moins heureux que moi, sachent, au jour de l’an… de quel bois se chauffe le père Jacques Maillé de la Rivière-à-Gagnon.

Et fier de son calembour le visage du vieux s’éclaira d’un bon sourire qui était comme une fleur oubliée par l’automne dans un jardin flétri.

Aux derniers mots, la femme, devenue toute pâle, avait fait un pas en avant, et elle ouvrait la bouche quand la porte livra passage à un homme grand et maigre dont les yeux cernés brillaient sous les sourcils noirs. Le paletot râpé, les mauvaises chaussures, le chapeau fatigué le désignaient bien comme le maître de ce taudis.

En reconnaissant le nouvel arrivant, — comment ne l’aurai t-il pas reconnu ? — le vieux Jacques avait reculé d’un pas. C’était Arthur, son Arthur, mais combien changé et vieilli par la misère ! Une minute, le père et le fils se mesurèrent du regard pendant que la jeune femme, effrayée, se réfugiait vers le pauvre lit, dans un angle, et serrait son bébé sur son cœur.

À cette heure même, dans la petite demeure de la Rivière-à-Gagnon, la lampe venait de s’allumer, et, agenouillée devant l’image de la Sainte-Famille derrière laquelle passait le rameau bénit, à demi-baignée dans la lumière jaune descendant de l’abat-jour, la vieille mère priait, son âme tendue toute vers Celui qui console, qui pardonne et qui ramène. La flamme du poêle jetait parfois des ardeurs sur le mur en face, le vent travaillait les poutres du grenier, de sorte que l’âme obscure de la vieille maison semblait s’agiter et demander aussi le retour du prodigue. Au dehors la solitude était complète sur la terre, tout se taisait dans les bois enneigés ; mais le firmament tout entier, criblé d’étoiles, s’arrondissait en voûte d’église sur la petite maison où une âme, invinciblement croyante, traitait avec Dieu ! Et parce que les humbles, ceux qui ont écouté toute leur vie, à chaque heure, la voix divine de la terre, ont des façons directes de prier que nous ne connaissons pas, Dieu, qui est d’abord le Dieu des humbles, entendit enfin la prière maternelle.

Là-bas, au loin, dans la ville trépidante, où le


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EMBRASSE TON GRAND-PÈRE !…

travail seul faisait trêve, mais où le vice et la misère s’agitaient toujours dans la nuit montante, le père et le fils étaient en face l’un de l’autre, retranchés dans leur orgueil et le souvenir du passé. Jacques hésitait entre la vieille colère qui lui remontait au cœur comme un mauvais levain, et son amour — ancien aussi — pour la chair de sa chair ! Se détournerait-il avec dégoût du renégat de la terre, ou bien son cœur de père et sa foi de chrétien lui arracheraient-ils le pardon ?

Aux heures de désastre familial, l’enfant reste encore la ressource suprême, son front pur est le terrain neutre où l’on peut dans un baiser, exhaler ses rancœurs. Jacques le sentit. Brusquement il enleva dans ses bras le petit que la surprise avait empêché de suivre sa mère, le baisa, tremblant, en lui disant tout bas :

— Embrasse ton grand-père !…

Puis d’une voix tranquille où il n’y avait plus d’orgueil, mais seulement de la pitié et de l’amour, il ajouta, comme s’il se fût agi d’une chose toute simple et résolue à l’avance :

— Donc, Arthur, c’est entendu, tu reviens chez nous !

La misère et la désillusion sont de terribles dissolvants pour l’orgueil humain. Arthur avait le cœur bien fait. Cédant à un emportement de jeunesse il avait rompu avec le foyer, mais il s’était gardé de la corruption urbaine qui, trop souvent, atteint le campagnard et du premier coup, jusqu’aux moelles. Il savait bien au fond de lui-même que Dieu le punissait. La ruine de son pauvre ménage par l’incendie, cette typhoïde qui, en épuisant ses dernières ressources l’avait mis à deux doigts de la mort, tous ces maux accumulés châtiaient — il le comprenait — l’insulte jetée à la face paternelle. À ce retour inattendu des choses, devant ce père qui s’humiliait et venait à lui en passant par son enfant, il porta la main à ses yeux. Un flot de larmes, accumulées comme l’eau derrière un barrage, déborda tout-à-coup, et il tomba à genoux en murmurant :

— Pardon, père, pardon !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un quart d’heure après, le bébé dormait dans le capot du père Jacques Maillé, et devant un bon feu d’érable, il y avait un vieillard tenant un enfant sur son genou, qui disait à un jeune homme et une jeune femme pleurant tous deux en face de lui :

— C’est la vieille mère qui va en faire une joie quand elle va nous voir tourner le coin de la route !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Quand la corvée sortit de Montréal le lendemain matin, la jument noire avait des pompons rouges et les gens de Saint-Jérôme disaient à demi-voix en se montrant le traîneau où une jeune femme était chaudement installée avec deux enfants :

— C’est le père Jacques Maillé qu’a rapaillê son gars !

Fr. MARIE-VICTORIN des E. C.
Jean-Baptiste de l’Érablière