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La nouvelle équipe/Quatrième partie

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Éditions de la mère éducatrice (p. 345-386).


Quatrième Partie

LE PETIT-FILS DU GÉNÉRAL


I


Dès le début d’octobre on apprit que Jacques Salèze comparaîtrait devant le Conseil de Guerre — modernisé sous le nom de Tribunal militaire — à la fin du mois. Ce fut Robert Bourdeau qui en prévint Didier et Jean en Charente où ils poursuivaient la consultation pacifiste commencée par le vieux paysan.

« Il serait nécessaire, leur écrivait-il, de donner à l’avance un peu d’éclat à ce procès. Donnez-nous vos conseils, l’équipe d’ici s’en occupera. »

Cette lettre avait préoccupé Didier. Il s’était attaché à cette affaire Salèze dont il avait fait le fond du numéro de septembre de la revue, et à laquelle il consacrait encore quelques pages dans le numéro d’octobre, en préparation.

— Nous ne nous attarderons pas ici, dit-il à Jean, après avoir réfléchi à la lettre de Bourdeau. Il faut que pour le 15, dernier délai, nous soyons rentrés à Paris.

Le cultivateur charentais était désolé.

— Hé quoi, fit-il, vous me quittez si tôt ! Et notre propagande qui marchait si bien !

Avec la bonhomie cordiale qu’il savait prendre, Alexandre Didier l’avait consolé.

— Mais rien n’est perdu, Père Constant. Nous reprendrons ça l’été prochain. D’ailleurs notre programme touchait à sa fin.

— Oh, on aurait pu continuer encore.

— Mais puisque je vous promets de revenir. Je préparerai le terrain par une série d’articles dans La Nouvelle Équipe et nous étendrons notre action peut être à tout le département.

— C’est ça qui serait bien.

— Et ça se fera, je vous en réponds. Mais pour le moment une tâche domine toutes les autres : nous occuper de cette affaire Salèze.

Puis, tourné vers Jean, Didier avait ajouté :

— Puis après, nous occuper de Pierre.

— Tu as raison, Didier, il faut terminer ici pour cette année.

L’affaire Salèze, en se précisant, ramenait les deux amis à la pensée de leur jeune ami. Jean surtout, était très ému. Il aimait Pierre presqu’avec tendresse, comme ces natures farouches et fermées savent aimer quand leur cœur est pris. Lorsque, lui parlant de l’amour de Pierre pour Hélène, Didier lui avait dit que le jeune homme deviendrait tout à fait son frère, il avait répondu : « cela ne changera pas grand’chose. » Et c’était vrai. Pierre était son frère, en donnant à ce mot toute sa puissance. Même l’amour d’Henriette n’y changeait rien. Certes, il lui était doux de penser que des liens de tendresse réciproque entre eux quatre resserraient cette amitié. Mais Pierre restait toujours le centre, l’ami, celui avec lequel il semble qu’on ait mêlé sa personnalité. Et c’était là la profonde raison de la souffrance qu’il avait éprouvée devant la détermination de Pierre. Pour la première fois, ils s’étaient séparés. Ils en avait eu comme un déchirement. Il avait fallu toute la tendresse d’Henriette pour panser cette blessure. Reprenant les arguments de Didier, elle lui avait fait sentir la parité de leurs attitudes, lui dans son refus de commandement, Pierre dans son refus de servir ; elle avait parlé de cette action d’ensemble faite de tous les actes qui concouraient au même but, et comment chacun, en se taillant la part qui convenait à sa propre nature, assurait le triomphe définitif de l’idéal commun.

Elle lui avait montré la tâche de ceux qui restaient.

— Jacques Salèze sera emprisonné ; mon frère le sera également. Leurs voix seront muettes, étouffées. Il faut donc que d’autres voix se fassent entendre.

— Je serai emprisonné au régiment, moi, avait fait observer Jean.

— Pas autant que Pierre, quand même. Vous pourrez aider Didier et l’Équipe.

Jean s’était rendu aux raisons si justes de la jeune fille. Il lui était doux aussi de se sentir si bien compris par elle. Il ne pouvait se souvenir sans une étrange émotion des paroles qu’elle avait dites le jour où leur mutuelle tendresse avait débordé leurs cœurs, était montée à leurs lèvres. Depuis cette heure, quelque chose s’était brisé en lui, cette enveloppe de rudesse dans laquelle il claustrait ses sentiments et qui parfois mettait une âpreté douloureuse dans sa voix. Cette carapace, dont il avait un jour parlé, et qui, sous l’influence de la dureté paternelle avait peu à peu muré sa sensibilité, cette carapace, dont la douceur de sa mère et de sa sœur n’avait pu le délivrer, c’était elle, Henriette, par le don de son amour, qui en avait eu raison. Il lui en gardait une reconnaissance attendrie.

Il avait hâte, à présent, de partir et de la retrouver.

Le samedi 12 octobre les deux amis débarquaient à la gare Montparnasse, et se donnaient rendez-vous à Ville-d’Avray pour le lendemain.

Après trois semaines passées en Charente, Henriette et Jeanne étaient rentrées à Paris, pour réorganiser leur vie dans la maison d’autrefois. Elles voulaient que tout le travail d’installation fut terminé pour la fin du mois ; époque à laquelle on attendait le retour d’Hélène et Pierre avec les deux enfants.

Ce fut pour eux tous une journée heureuse que celle qui les réunit dans cette maison qui leur était chère à des degrés divers. Éliane et l’aveugle, eux aussi, bien isolés depuis ces quatre dernières années, voyaient avec satisfaction le retour vers eux de cette famille aimée. Liane et Rolf ne tarissaient pas de l’échange et du rappel de leurs souvenirs. Hélène et Pierre, un peu graves et recueillis devant l’imminence de la séparation, n’en étaient pas moins rayonnants de la profonde joie de leur tendresse avouée et triomphante. Le retour de Jean avait éclairé d’un bonheur semblable les yeux d’Henriette, et Jeanne savourait la joie de réunir autour d’elle cette jeunesse si chère à son cœur.

Alexandre Didier lui-même se sentait heureux. Il lui semblait être moins seul. Brusquement, en se retrouvant au milieu d’eux tous, il avait compris que sa famille d’élection était là.

— Chère amie, avait-il dit à Jeanne, savez-vous bien que vous avez presqu’un troisième fils.

Sans répondre elle lui avait serré la main.

La joie de revoir Rolf avait été grande aussi pour lui. Il avait pour cet enfant une affection tendre. Il retrouvait en lui quelques-uns des traits maternels, et, lorsque la voix de l’enfant se faisait affectueuse, certaines inflexions de la voix de Frida. Mais ce qu’il aimait en lui c’était toute la morte. L’enfant n’était-il pas, près de lui, sa présence continuée, la certitude de sa tendresse, le legs vivant de son amour ?

Il songeait maintenant à le prendre tout à fait près de lui pour réaliser pleinement le vœu de la disparue. D’ailleurs, le jeune garçon, à présent, devait entrer dans la période des études sérieuses, et il désirait le faire inscrire à Louis-le-Grand, qui se trouvait à deux pas de son petit appartement de célibataire. Mais il s’effrayait un peu pour l’enfant de la solitude de sa vie.

C’était de cela qu’il s’entretenait ce jour-là, avec Jeanne, après un déjeuner pris en commun, et pendant que les quatre jeunes gens échangeaient les souvenirs de leurs semaines de séparation. Il avait, en la veuve de Maurice, une confiance absolue pour tout ce qui touchait à l’éducation. Sa clairvoyance, sa compréhension, puisées à la bonne source du sentiment, la trompaient rarement dans cette question si délicate.

— Voyez-vous, lui disait-il, je me demande si j’ai bien le droit de l’enlever aux joies familiales, à la sollicitude, qu’il a toujours trouvées ici, pour lui faire partager mon désert. D’autre part, je ne puis oublier que le désir suprême de sa mère était de nous réunir. Jeanne songeait. Elle s’était attachée à Didier, attirée qu’elle avait été vers lui par ses fortes qualités, mais surtout par sa généreuse bonté. Elle n’était pas éloignée de le considérer aussi comme un fils. La grande douleur qui avait passé dans la vie de cet homme, si jeune encore et pourtant si durement éprouvé, le faisait tout proche d’elle. Et elle sentait, sous cette enveloppe stoïque, un cœur trop privé de tendresse. Oui, la présence de Rolf lui serait un réconfort ; mais il avait dit vrai, cette solitude serait nuisible au développement harmonieux du jeune garçon. D’un autre côté, elle comprenait également que le regret de la morte serait plus poignant encore avec la présence continuelle de l’enfant. Si fort que fut Didier, c’était un homme, un homme de trente-cinq ans à peine, et l’absence d’une femme aimée, évoquée quotidiennement par celui qui la rappelait, pourrait devenir une obsession trop cruelle.

— C’est bien compliqué, tout cela, pensait-elle.

Tout à coup, elle eut une inspiration.

— Dites-moi, cher ami, demanda-t-elle, au lieu d’emmener l’enfant à Paris, pourquoi ne serait-ce pas vous qui vous rapprocheriez de lui ?

— Et comment cela, chère Madame ?

— Eh bien, voici à quoi je songeais. Si vous pouviez trouver un petit appartement dans notre voisinage, l’enfant resterait ici. Vous pourriez prendre vos repas du soir avec nous, passer la soirée près de Rolf. Le matin, vous l’emmèneriez avec vous. Les dimanches, vous pourriez, à votre gré, venir ici, ou l’emmener. Ainsi, toutes les conditions seraient remplies, il serait près de vous sans cesser d’être en famille.

Alexandre Didier était tenté.

— C’est le bonheur que vous m’offrez, amie.

— Prenez-le donc, Didier, fit-elle doucement, vous n’êtes pas tellement gâté, pauvre ami.

— Eh bien, je vais y penser.

Pierre, à ce moment, venait de s’asseoir près d’eux.

— Je vous y prends à comploter, dit-il avec enjouement. Est-ce que j’ai le droit de savoir de quoi il s’agit ?

— Oh, bien sûr, répondit Alexandre. Ta mère veut faire de moi un homme heureux.

Il soupira.

— Du moins, aussi heureux que je puis l’être.

— Cela ne me surprend pas de maman, dit Pierre.

— Moi non plus.

— Enfin, veux-tu me dire ?

En quelques mots, Alexandre Didier exposa la proposition de Jeanne.

— Maman est toujours ingénieuse, dit Pierre. Mais j’espère que tu ne fais pas d’objections.

— En principe, non. C’est le bonheur de Rolf, et le mien par surcroît. La difficulté sera peut-être de trouver près d’ici un appartement.

— Remarquez, continua-t-il, après un moment de réflexion, que je n’ai point besoin d’un grand appartement, si Rolf conserve sa chambre ici, et si moi-même je dîne ici tous les soirs. Il me suffirait, à la rigueur, de trouver une chambre.

Une pensée soudaine traversa l’esprit de Pierre.

— Eh bien, dit-il, je crois que j’ai trouvé la clé du problème.

Tous les deux le regardaient interrogativement.

— Tout d’abord, continua-t-il en présentant à Didier un papier qu’il venait de tirer de sa poche, tout d’abord, cher ami, prends connaissance de cela.

Alexandre prit le papier qu’on lui tendait. C’était la convocation adressée à Pierre, lequel était invité à se rendre à Nancy, le 6 novembre.

Machinalement, après avoir lu, Didier repliait la feuille, la tendait à Pierre.

— Je n’ai pas voulu qu’on t’apprenne cela à ton arrivée, dit le jeune homme, pour ne pas assombrir la joie que nous éprouvions tous à nous retrouver. Je me proposais de ne t’en entretenir qu’à la fin de notre réunion. Mais il faut, cependant, que nous abordions le sujet.

Brusquement Alexandre oublia ses préoccupations personnelles pour ne plus songer qu’à la gravité de la situation de son ami.

— Il le faut, dit-il vivement. Que comptes-tu faire ?

— Mais ce que j’ai décidé, refuser de partir.

Jeanne, maintenant, était tombée dans une rêverie douloureuse. Son fils, doucement, se rapprocha d’elle, prit sa main.

— Ma mère aimée, dit-il, sois forte si tu ne veux pas que je sois désespéré. Tu m’as toujours compris…

— Je te comprends toujours, cria-t-elle, en étreignant la main du jeune homme.

— Oui, mère, je le sens. Mais je veux que tu sois heureuse, parce que tu sais bien que l’acte que je vais accomplir c’est la réalisation de la pensée suprême de mon père. Souviens-toi, mère, du dernier effort de son agonie : « La guerre, c’est l’armée », nous a-t-il dit. Eh bien, en rejetant l’armée, c’est la guerre que je rejette.

— Oui, mon fils.

— Ne soyons donc pas tristes. Je t’assure que j’ai toute la force nécessaire. Il faut que tu l’aies, toi aussi.

— Je l’ai, Pierre. Mais la force n’empêche pas la douleur.

— C’est vrai, murmura Didier.

Pendant un moment tous trois gardèrent le silence. Pierre, le premier, le rompit.

— Et voici justement l’idée qui m’est venue, voyez vous ! Dans un mois je ne serai plus ici…

— Mon Dieu, soupira la mère.

— Pourquoi Didier n’occuperait-il pas ma chambre ?

Elle eut un cri.

— Ta chambre ! tu voudrais…

— Pierre, ne demande pas cela à ta mère, dit Alexandre.

Mais Jeanne s’était ressaisie. Une grande douceur éclairait son visage.

— Et pourquoi ne me demanderait-il pas cela, cher ami, dit-elle. Je comprends si bien, maintenant, sa pensée.

— Ma mère !

— Mais oui, Didier, vous prendrez la chambre de Pierre. Vous l’occuperez jusqu’à… jusqu’à ce qu’il nous soit rendu…

Alexandre voulut réagir.

— Que diable, dit-il gaiement, attendez au moins qu’on l’ait condamné. Qui vous dit qu’il n’adviendra pas, pour lui, ce qui advint, l’an dernier, pour votre neveu Roger ?

— Ne t’illusionne pas, Didier. Le cas n’est pas le même. Roger s’est rendu à l’appel. Sa rébellion devenait une atteinte à la discipline intérieure qu’on pouvait étouffer dans le silence, ce qui eût été exact si tu n’avais mené ta campagne avec la revue. Il n’en sera pas de même pour moi. D’abord, je ne me rendrai pas à l’appel.

— Tu veux donc qu’on vienne t’arrêter, demanda Jeanne ?

— J’essayerai d’éviter cela, mère. Je voudrais qu’il n’y eût point de bruit dans la presse autour de mon arrestation, à cause surtout de grand-père, dont je respecte les idées, quoiqu’il en pense. Je compte donc agir ainsi : retourner ma convocation au ministre, le prévenir de mon refus, et lui dire que je me tiens à la disposition de la justice militaire. Je serai sans doute convoqué à l’instruction, et j’espère que devant les raisons que je lui donnerai, le juge me mettra en état d’arrestation.

Il avait expliqué cela posément, comme s’il se fut agi de dispositions sans importance. Mais à chacune de ses paroles, Jeanne sentait la douleur s’enfoncer en elle.

— Et quand penses-tu renvoyer ta convocation, demanda Didier ?

— Le lendemain du jugement de Salèze. Je ne voudrais pas que mon cas risquât d’aggraver le sien.

— Je comprends.

— J’ai donc raison de dire que dans un mois je ne serai plus ici.

À nouveau, Jeanne frissonna. Didier voulut protester.

— Attendons au moins de voir comment cela va s’arranger pour Jacques Salèze.

— Mais voyons, Didier, Salèze sera condamné. Dans l’état actuel du code militaire, il ne peut en être autrement. Son acquittement serait la reconnaissance, par la loi, de l’objection de conscience. Les juges sont ligotés par ce dilemme : punir toujours ou laisser à tous la liberté. Et ce ne sont pas les batailles que nous menons, depuis deux ans, avec l’Équipe et la revue, qui arrangeront les choses.

Didier sentait que toute objection serait pour la forme et ne se devait pas.

— Ainsi, continua Pierre, mon raisonnement est juste. Je serai arrêté et condamné, il ne faut pas s’attendre à autre chose. Donc, c’est dit, tu prends ma chambre, et…

D’un geste tendre il avait pris la main de son ami et l’avait mise dans celle de sa mère.

— … et tu me remplaceras ici le mieux que tu pourras.

— Cher Pierre, s’écria Didier, étranglé par l’émotion.

— Mon fils, dit Jeanne que les larmes aveuglaient.

Mais le jeune homme, à présent, les réunissait dans ses bras.

— C’est mon vœu le plus cher, dit-il gaiement. N’assombrissez pas les derniers jours que nous passerons ensemble. Didier est mon légataire… temporel, bien entendu, et toi, chère mère, l’exécutrice testamentaire.

Jeanne maintenant, avait dominé sa douleur.

— Il sera fait comme tu le désires, Pierre, n’est-ce pas, ami Didier ?

Alexandre secoua la tête, incapable de dire quoi que ce soit.

— Nous nous resserrerons autant que nous le pourrons, ajouta-t-elle. Plus nous nous rapprocherons, mon Pierre, nous qui t’aimons, plus nous rendrons réelle ta présence au milieu de nous…


Jacques Salèze fut jugé le 28 octobre. Ce fut un beau procès, auquel Didier donna, par les soins de l’Équipe, tout le retentissement possible. Quelques personnalités bien connues du pacifisme, un prêtre catholique, un pasteur protestant, firent entendre leur témoignage. Mais le témoignage le plus hautement ironique fut celui de Roger Bournef. Ce beau et fort garçon, venant déclarer le motif de sa réforme, eut le don de mettre le tribunal de fort mauvaise humeur.

— Inaptitude morale ! vous voulez dire inaptitude physique, rectifia le Président.

— Faites excuse, Monsieur le Président, c’est bien pour inaptitude morale au service militaire que j’ai été réformé. Ma santé est excellente. Au reste, l’examen spécial de l’aviation m’avait reconnu propre à faire partie de ce corps, et l’on sait combien on y est difficile !

Le président, furieux, fit taire le témoin.

— Il n’y a pas d’inaptitude morale, cria-t-il, c’est un motif qui n’existe pas. Tout le monde n’aurait qu’à prétendre qu’il n’a pas d’aptitude morale, la France serait mise dans une belle situation. Je vous dis que c’est de l’inaptitude physique, moi.

Didier, qui était présent à titre de témoin, voulut ironiser. Il cria gaiement.

— Pas possible non plus, monsieur le Président. La Faculté est contre vous, elle a reconnu l’aptitude en physique du Professeur Bournef.

L’assistance éclata de rire, et le tribunal expulsa le témoin, dont la déposition, d’ailleurs, avait été entendue précédemment.

La condamnation de Jacques Salèze à une année d’emprisonnement ne permettait pas de croire qu’on serait plus indulgent pour Pierre Bournef, surtout avec autant de rapprochement entre les deux affaires. Et surtout, comme l’avait fait observer si justement le jeune homme, après les campagnes de presse que Didier avait soulevées, et entretenues avec la revue.

Pourtant, ainsi qu’il l’avait dit, le 28 octobre au soir Pierre mettait à la poste le pli qui contenait son refus d’obéissance à la loi militaire. Ce soir-là en embrassant sa mère il lui dit :

— Mère chérie, soyons calmes, attendons les événements avec la fermeté des consciences libres. Nous avons à présent la certitude que les souffrances de mon père n’ont pas été vaines.

— Mais tu vas souffrir aussi, toi !

— Pour l’avénement d’un monde nouveau, mère ; et souviens-toi que toute naissance demande la douleur, même quand c’est pour l’avènement de l’amour.


II


Si Charles Tissier avait été fier du succès de son fils au concours de l’agrégation, il n’en avait pas moins conservé un vif ressentiment contre lui à propos de l’attitude prise par le jeune homme lors de la pétition des normaliens. Il n’avait pas compris les raisons qui l’avaient déterminé à se refuser au grade d’officier. Il n’y avait vu qu’une extravagance d’idées, un besoin de se distinguer des autres, en tous cas un bien inutile sacrifice.

— La belle affaire, avait-il dit, qu’il y ait un officier de plus ou de moins. Si tu crois que ton geste servira à quelque chose.

Jean avait jugé inutile de répondre, et comme toujours s’était renfermé dans le mutisme.

La date du départ approchant, la résolution de Jean s’avéra formelle. Lorsque son père fut convaincu qu’il conserverait l’attitude prise, il se fâcha.

— Je te préviens, dit-il, que tu te débrouilleras comme tu l’entendras pendant la durée de ton service. Je ne t’enverrai pas un sou. Outre une existence plus agréable que celle qui sera la tienne, tes camarades officiers toucheront mille francs par mois. Eux, au moins, ont pensé à leurs familles.

Devant le silence obstiné de Jean, la colère le gagnant, il éclata.

— Quand je pense aux sacrifices que j’ai dû faire, moi, pour te permettre d’étudier. Sais-tu qu’il y a de jeunes officiers qui trouvent le moyen de rembourser à leurs parents, pendant leur temps de service militaire, une partie des dépenses occasionnées par leurs études.

Tout l’odieux de ces reproches avait été pour le jeune homme une blessure nouvelle. Une amertume mauvaise s’était glissée en lui.

— Les pauvres n’ont pas le droit d’être dignes, avait-il dit à Henriette, après lui avoir fait le récit de la scène. Obéir à sa conscience, c’est un luxe. Aux yeux de mon père je suis un ingrat, un fils dénaturé.

La jeune fille avait compris la souffrance qui ne s’exprimait point.

— J’espère bien, répondit-elle, que vous n’allez pas vous attarder à ces considérations misérables. Vous connaissez votre père depuis assez longtemps pour ne plus vous étonner de sa dureté qui n’est peut-être, après tout, que la surface de lui-même. Au fond, il vous aime, j’en suis sûre. S’il en était autrement, pour quoi vous aurait-il permis de vous réaliser ?

Et comme Jean se taisait.

— Voyez-vous, on ne sait jamais ce qui se passe au fond des âmes, même parfois chez les proches. Il est des êtres qui sont bons sans douceur, incapables de donner avec grâce, et qui conservent une attitude hostile en faisant le bien. Votre père est de ceux-là. De plus, il ne partage pas vos idées.

Le jeune homme l’avait interrompue.

— Ma mère ne les partage peut-être pas absolument, elle non plus ; mais du moins elle les comprend.

— Elle est votre mère.

— C’est-à-dire, elle m’aime.

Henriette, doucement, lui prit la main.

— Votre père vous aime aussi, Jean. Mais d’une autre façon.

Mais la blessure avait été trop vive.

— Non, dit-il âprement, s’il m’aimait il ne m’eût pas dit ces choses.

La jeune fille sentit qu’il valait mieux ne pas insister.

— Dans quelque temps vous verrez plus juste, dit-elle.

Il fit un geste d’incrédulité.

— Dites plutôt, conclut-il, que le fossé se creuse toujours un peu plus entre nous deux.

Henriette soupira.

— Toujours l’incompréhension, fit-elle. Savez-vous qu’il m’arrive de penser qu’elle fait autant de mal que la haine.

Il eut un cri.

— Mais, est-ce ma faute, Henriette ?

Tendrement, presque maternelle, elle attira sa tête sur son épaule.

— Ce n’est pas votre faute, ami ; mais c’en serait une d’aggraver encore cette incompréhension qui est entre vous. Tâchez de comprendre votre père, vous. Ainsi vous réduirez la distance qui vous sépare. C’est votre devoir, à vous, de faire cet effort, puisque vous savez mieux. Jadis, le pauvre Pagnanon me disait : si ma mère ne peut me comprendre, il n’en est pas de même pour moi, à son égard ; ainsi, il n’y a pas de rupture. La situation est la même.

Le jeune homme, un moment, garda le silence.

— Chère Henriette, dit-il enfin, vous êtes comme toujours la sagesse. Mais vous ne savez pas quel bonheur vous et Pierre avez eu en partage. Entre vos parents et vous, la communion a toujours été parfaite.

— Ah ! dit-elle, ne croyez pas que nous n’ayons pas apprécié ce bonheur-là. Nous avons pu comparer, parfois, avec d’autres. Mais cette communion devrait être la règle, et personnellement je me suis toujours promis de l’établir, un jour, avec mes enfants.

Puis, comme il restait silencieux, elle ajouta plus bas.

— N’est-ce point votre désir aussi, cher Jean ?

Encore une fois la tendresse de sa voix délia son âme. À son tour il l’attira sur sa poitrine.

— Chère Henriette, vous avez su briser les chaînes qui me tenaient captif. Si nos enfants trouvent en moi un père selon le cœur, c’est à vous qu’ils le devront.

Elle sourit.

— Nos enfants ! Jean, n’est-ce pas un bonheur sans fin, de pouvoir dire cela ? Nos enfants, nous, notre amour, notre pensée, vivant devant nous.

Une joie puissante, à présent, était en lui. Il baisa le front si cher où il aimait imaginer la pensée tendrement clairvoyante.

— Henriette, murmura-t-il, c’est vous qui m’aurez révélé la grâce de vivre…

Le 1er novembre, jour de la Toussaint, réunit une dernière fois nos jeunes amis avant le départ de Jean qui devait avoir lieu le surlendemain.

— Et, comme mon arrestation ne traînera sans doute pas, avait dit Pierre, ce sera, pour moi aussi, une réunion d’adieu.

On avait voulu s’en tenir à l’intimité familiale, en y comprenant Didier qui, de plus en plus, se révélait comme un troisième fils. Toutefois, on avait fait exception pour Jacques Bourdeau, dont l’amitié pour toute la famille Bournef avait la solidité d’un roc, et auquel Jeanne était attachée par tous les souvenirs qui les unissaient. Puis, le culte gardé à la mémoire de Maurice par le militant ouvrier était un lien de plus entre eux. La présence de Bourdeau rendait plus vivante l’image de celui dont Jeanne ne se consolait pas.

De toute l’Équipe, seul Bourdeau avait appris les doubles fiançailles qui étaient venues resserrer l’amitié des quatre jeunes gens. Il s’en était montré franchement heureux.

— Pour vous d’abord, avait-il déclaré, et pour l’Équipe ensuite. De cette manière il n’y aura pas de dislocation. Dans la vie d’un militant le mariage est toujours une chose grave.

Lui-même avait sujet de se réjouir. Son fils Robert, dont il était justement fier, allait épouser la fille de Marcel Lenoir, laquelle, en cette dernière année, s’était attachée au travail de propagande pacifiste poursuivi par la Nouvelle Équipe.

— Que les femmes s’en mêlent, disait le charpentier en fer, et tout ira bien, vous verrez. Quand les femmes veulent une chose, elles tiennent bon, elles vont jusqu’au bout de leur idée. Le petit maître Boncour a voulu les enrôler dans la guerre, elles ne peuvent pas mieux faire que de travailler pour la paix. Ce sera au moins une bonne manière de lui river son clou.

Jacques Bourdeau admirait Pierre Bournef. Lorsqu’il avait appris la détermination du jeune homme, son admiration avait oublié toute réserve et il avait embrassé le fils de Maurice avec une fougue qui les avait tous fait rire.

— Riez si vous voulez, avait-il dit, mais moi je ne suis qu’une vieille bête de brave homme. Je ne sais pas faire de beaux discours, alors…

— Nous vous comprenons, vieil ami, avait dit Pierre, ému.

En cette dernière réunion où chacun s’efforçait d’être gai, la gaieté cependant revêtait une allure grave. Dans le courant de l’après-midi, Mme Tissier était venue rejoindre ses enfants. Elle aussi, naturellement, était dans la confidence de leurs tendresses. Mais on n’avait pas cru devoir en instruire le père de Jean. Dans l’état d’esprit où l’avait mis la détermination de son fils relativement à son service militaire, il eût sans doute très mal accueilli cette nouvelle, non point à cause de Jean lui-même, mais à cause d’Hélène dont l’avenir lui serait apparu gros de menaces.

— Attendons, avait prudemment conseillé Mme Tissier. Puisque Jean et Henriette ont toute une année devant eux avant de réaliser leur mariage, nous pouvons bien attendre cette époque pour annoncer les fiançailles d’Hélène.

Didier avait approuvé la sagesse de ce raisonnement.

— Oui, certes, attendons, avait-il ajouté. Qui sait si nous ne bénirons pas les deux mariages le même jour, à la Nouvelle Équipe.

Jean avait ri.

— Tu y tiens toujours, ami Didier.

— Et pourquoi pas ? Jusqu’à présent ma prophétie de l’an dernier ne s’est déjà pas si mal réalisée.

Le goûter avait réuni toute la famille. On causait peu, chacun étant préoccupé du double événement qui se préparait, le départ de Jean, l’arrestation imminente de Pierre. Un moment même le silence fut si complet qu’il pesa trop lourdement, les oppressant tous.

Jacques Bourdeau sentit le malaise, et comprit la nécessité d’y mettre un terme.

— Mes amis, dit-il, ne soyons pas tristes. Songeons à celui qui n’est pas là, mais auquel nous pensons tous. S’il était là, il serait content, je vous en réponds.

Henriette dit, de sa voix grave :

— Il est là, Bourdeau.

Cette affirmation allégea les cœurs.

— Oui, dit Jeanne à son tour, il est là. Et il approuve son fils, il se réjouit de sa force.

Mme Tissier, un peu timidement, fit observer :

— Cependant, nous ne pouvons pas oublier que Pierre va souffrir.

Hélène, doucement, chercha la main du jeune homme.

Pierre pressa la chère main, la garda dans la sienne, et dit.

— Que seront pour moi les souffrances d’une captivité relativement douce près des souffrances de tout ordre que mon père a connues pendant dix ans ?

Jeanne soupira.

— Des souffrances que nul n’a connues, dit-elle. Et sa mort même en a été accablée.

Pierre reprit.

— Je réalise aujourd’hui sa dernière pensée. C’est pourquoi je ne puis pas être triste. Malgré l’inévitable séparation, je me sens pleinement heureux, non seulement de cet acte de libération que j’accomplis, mais encore de votre confiance à tous et de votre approbation. Pas un instant, voyez-vous, je ne me sentirai seul ; votre présence ne me quittera pas.

— Et puis, fit Didier, l’Équipe va batailler, mon cher Bournef. Salèze et toi vous lui fournissez de précieuses munitions. Elle va les mettre à profit.

— Mais j’y compte bien. Je dis, avec Salèze, ne faites de moi, ni un héros, ni un martyr ; mais utilisez ma résistance pour la cause commune.

— C’est ce que nous ferons. Il y a une fameuse thèse à soutenir pour justifier l’objection de conscience, à présent que nous pouvons nous appuyer sur la mise hors la loi de la guerre. Les objecteurs de conscience sont dans le droit, remarquez-le. C’est l’armée qui n’y est plus.

— C’est juste, approuva Bourdeau. Si la guerre est condamnée, l’armée l’est aussi, bien entendu.

— En somme, reprit Didier, voici le dilemme : la conscience triomphera ou l’homme retournera à l’animalité. Les deux forces qui depuis les origines ont conduit le monde sont à présent arrivées au point culminant de leur antagonisme. Elles se livrent les dernières batailles. Le matérialisme aveugle, symbolisé par tous les agents de la violence : armée, finance, désirs de domination et de jouissance, est maintenant dressé devant la force spirituelle de l’humanité entière.

C’est pourquoi la guerre se présente à nous avec des aspects effrayants, dépassant toutes les horreurs jus qu’ici connues. La science la sert de tous les progrès de la technique, de la chimie et de la mécanique.

— Pourtant, interrompit Mme Tissier, c’est une belle chose la science, et c’est aussi une conquête de l’intelligence humaine.

— Vous avez raison, Madame, mais l’intelligence, ce n’est pas la suprême grandeur de l’homme. Au-dessus d’elle il y a la raison, il y a la conscience, il y a les forces morales. L’intelligence ne doit être que leur servante. La science, fille de l’intelligence, sert égale ment le bien et le mal. C’est à la raison et à la conscience qu’il appartient de juger en dernier ressort. Eh bien, je le répète, l’heure est proche où le tribunal suprême devra se prononcer.

Jean demanda.

— Et où sont les juges, Didier ?

— Mais, dans les consciences, dans toutes les consciences libres. Rappelez-vous ce que je vous ai dit un jour à ce sujet. Je le maintiens. Il n’y a pas de castes pour les consciences. Ainsi l’ouvrier Salèze est l’égal du professeur Pierre Bournef. Il n’y a d’ailleurs pas d’autre égalité.

Pierre dit à son tour.

— Tu as raison, Didier. Mais précisément parce que l’heure est grave, tous ceux qui ont une conscience ont le devoir de sauver l’humanité. Rappelle-toi, toi aussi, tes arguments sur la responsabilité.

— Je les maintiens. Dans une collectivité, les responsables sont ceux qui sont capables de l’être. On ne peut pas demander aux aveugles de frayer le chemin et d’indiquer la route.

Jeanne se tourna vers Alexandre.

— Vous dites-là ce que je disais moi-même à Maurice il y a quinze ans.

— Oui, vous y avez vu clair tout de suite, vous, amie.

Elle eut un cri.

— Oh ! Didier, ne condamnez personne. Si vous saviez ce que quelques-uns ont souffert, les uns de l’incertitude dans laquelle ils se débattaient, les autres de leur impuissance.

— Je le sais. N’oubliez pas que moi aussi, je suis parti. Mais parti sans incertitude, par exemple. Je me croyais très fermement dans le droit.

— Oh vous ! vous aviez vingt ans.

— N’importe ! J’obéissais au vieux dogme. Pour quoi condamnerais-je ceux qui, comme moi, lui avaient asservi leur raison.

Henriette demanda.

— Mais si on peut asservir la raison, Didier, comment voulez-vous qu’elle soit juge ?

— Je n’ai pas dit la raison seulement, j’ai dit surtout la conscience. C’est elle qui doit être le critérium définitif.

Hélène, doucement, interrompit Alexandre.

— Vous vous trompez, ami Didier, le critérium définitif c’est l’amour. Donnez la présidence de votre tribunal à l’amour, et la guerre ne sera plus possible.

— Vous aurez toujours raison, chère apôtre, répondit gaiement Didier, le critérium suprême, c’est l’amour.

— Parce qu’il est la vie, ajouta-t-elle.

Encore une fois, tous se turent. Mais le silence, cette fois, n’était point fait de malaise. Il semblait que les paroles d’Hélène avaient mis de la lumière dans les cœurs.

Pierre, tout à coup, eut une inspiration.

— Chers amis, dit-il, je veux vous communiquer une lettre écrite par mon père, il y a quatorze ans, pour m’être remise quand je serais un homme. Jusqu’à présent, ma mère seule l’a connue, mais je considère que je vous en dois la lecture aujourd’hui. Elle est tellement en accord avec ce que nous a dit Didier, qu’elle sera pour nous comme une certitude de vérité.

D’une poche intérieure, Pierre avait tiré un petit portefeuille. Il y prit une enveloppe qu’il ouvrit.

— Par exemple, dit-il, je vais demander à Henriette de nous en faire la lecture.

Sans répondre, la jeune fille prit les feuilles dépliées que lui tendait son frère. C’était cette lettre de Maurice Bournef, écrite en septembre 1915, et confiée à Jeanne. La voici dans son intégralité.

« Mon Pierre,

« Quand ta mère te remettra ce pli tu seras un homme. Je ne serai plus là ; mais je veux que tu connaisses l’ultime pensée de ton père, écrite pour toi après treize mois de douloureuses méditations.

« Je suis parti pour la guerre l’âme déchirée. Ta mère te dira ce que furent pour moi les premiers jours d’août 14, et quelles luttes j’ai soutenues, dans ma conscience, entre mon devoir d’homme et mon devoir de citoyen.

« Mon fils, j’ai toujours eu confiance dans les destinées de l’Humanité. J’ai confiance dans les possibilités que l’homme porte en lui. Depuis ses origines, venu de l’animalité, il monte vers une humanité supérieure. Le mythe qui fait de l’homme un ange déchu se trompe certainement. L’homme n’est pas un dieu tombé, c’est un dieu en puissance, car il porte en lui-même la lumière intérieure qui est sa divinité même. Mais, possédant cette lumière divine que nous appelons la sagesse, l’homme n’en reste pas moins pétri de cette animalité primitive, qui l’accable lorsqu’il ne parvient pas à la dominer. De là le conflit incessant entre l’homme matériel et l’homme spirituel ; de là le duel entre la sagesse et la violence.

« L’humanité connaîtra l’âge d’or de la sagesse, si elle parvient à vaincre la violence et à la réduire à l’impuissance. Elle disparaîtra si elle est incapable de réaliser cette conquête.

« Mon fils, l’ennemie par excellence de l’humanité, c’est la guerre, synthèse de toutes les violences. La guerre est un crime, voilà ce que j’ai le droit d’écrire après ces treize mois de souffrance morale. La guerre est le crime de l’homme contre l’humanité.

« Ce crime, tous les hommes de ma génération — y compris moi-même — l’ont commis. L’avenir nous jugera et nous condamnera sans doute. L’avenir se trompera. Nous sommes avant tout des victimes.

« Quand tu liras ces lignes, tu atteindras la fin de tes études. Tu sauras ce que fut l’histoire des hommes dans le passé et dans la succession des âges. Cela me permet de ne pas transformer cette lettre en un cours d’histoire.

« Je t’ai parlé tout à l’heure des luttes que j’ai soutenues entre mon devoir d’homme et mon devoir de citoyen. Finalement, c’est le citoyen qui a triomphé, et, vaincu dans mon humanité et dans ma liberté morale, j’ai donné mon adhésion à la guerre.

« Pierre, c’est là qu’est l’erreur. L’homme ne doit pas disparaître devant le citoyen ; l’homme est supérieur au citoyen, comme l’humanité est supérieure à la cité. L’évolution de l’homme est un élargissement continuel des limites qui l’enserrent. La cité fut une belle page dans l’histoire sociale de l’homme. L’idée de patrie eut sa grandeur. Mais ces stades sont dépassés. L’humanité porte en elle le principe de son universalité, et elle marche vers sa réalisation. C’est ce qu’il faut entendre, à mon avis, par le règne de Dieu. L’homme, en maintenant les prérogatives du citoyen, entrave cette évolution de l’Humanité vers le règne de Dieu.

« La guerre, c’est l’œuvre du citoyen, affirmant la supériorité de sa cité sur la cité voisine, de sa nation sur la nation qui lui est étrangère. À l’origine de la guerre il y a l’orgueil et la vanité, il y a l’égoïsme et le désintéressement de la souffrance d’autrui. Si l’homme ne fait pas disparaître la guerre, il tarira les sources de l’humanité. Et il ne fera disparaître la guerre qu’en proclamant cette supériorité de l’homme sur le citoyen, que je viens ici d’affirmer.

« Mon fils, cette guerre qu’on déclare être la dernière des guerres, ne sera pas la dernière si ceux de ta génération ne comprennent pas cette vérité, qui m’est apparue pendant ces deux mois de convalescence où j’ai trouvé assez de repos d’esprit pour pouvoir juger clairement les événements qui bouleversent actuellement le monde.

« Vois-tu, les seules réalités sont des réalités vivantes. La vie, voilà le critérium. L’humanité est une réalité vivante, et chacun de nous représente la vie de l’humanité. Un Français et un Allemand, ce sont deux hommes portant en eux l’humanité tout entière. Dans leur humanité, ils ne sont pas ennemis. J’ai encore le souvenir très net des deux Allemands qui sont venus, le jour de la déclaration de guerre, nous affirmer la sincérité de leur foi humaine. Ces hommes-là n’étaient pas nos ennemis. Ce qui divise et sépare les individus, ce sont des croyances et des mots. L’idéologie nationale, la patrie devenue dieu, le dogme patriotique transformé en religion, ont divisé les hommes par la magie de leurs formules. Ces formules, entités mortes, ont écrasé l’individu, réalité vivante, sous le poids des croyances et des conventions résumées, pour chaque groupe humain, par cette entité suprême : la nation. L’homme s’est effacé devant le citoyen, et c’est pourquoi nous sommes tous partis, dans tous les pays ; c’est pourquoi nous ne pouvions pas ne pas partir. Une force, venue de nous pourtant, nous entraînait, une force que nous ne discutions pas, parce que nous l’avions reçue de notre éducation première. Tous les belligérants ont obéi au même dogme.

« Plus clairvoyante que moi, ta mère me disait en août de l’an dernier : « Vous obéissez à votre croyance. » Comme elle avait raison. Oui, nous obéissions à notre croyance, et c’est pourquoi notre liberté morale était vaincue.

« Cette croyance, Pierre, il faut qu’elle soit répudiée par les esprits. Ce dogme, il faut que les hommes que vous serez demain le rejettent. Et ce sont ceux qui, comme toi, auront les possibilités de comprendre et de juger, qui devront élever le flambeau de vérité sur les consciences. Ta mère disait aussi que les responsables sont toujours ceux qui savent. Et elle avait encore raison. La lumière vient d’en-haut. Peut-on reprocher aux êtres frustes, aux ignorants, aux faibles, d’obéir aux disciplines héréditaires, aux forces obscures qu’on a développées en eux ? Beaucoup de ceux-là ont souffert, dans leur humanité, de devoir prendre les armes. Mais il n’était pas en leur pouvoir de résister.

« La guerre sera vaincue par la résistance des consciences libérées du vieux dogme national ; elle sera vaincue par ceux qui lui refuseront totalement leur adhésion. L’homme ne peut pas rester cristallisé dans le passé. La connaissance de son passé doit l’aider et non l’enchaîner. J’ai entendu bien des fois répéter autour de moi que la guerre était une fatalité qui accablait l’humanité. C’est là encore une croyance qu’il faut faire disparaître. La guerre est l’œuvre de l’homme, de l’homme seul. Le jour où il en sera convaincu, il n’en sera plus la victime.

« J’écris ces lignes, mon fils, en prévision de ma disparition possible. Si je survis à ce drame douloureux, j’aurai sans doute d’autres pensées à te communiquer. Mais je t’en conjure, quand tu seras à ton tour un homme, étudie les événements de ces années néfastes, recherche la lumière, recherche la vérité.

« Il faut toujours rechercher et dire la vérité. C’est elle qui m’inspire en ce moment. Si la clairvoyance qui m’est venue peut t’aider, un jour, à sauver le monde, mes heures douloureuses n’auront pas été inutiles. Et si notre martyre est pour vous, chère jeunesse, la rançon de ce passé d’ignorance dont nous sommes les victimes, qu’il soit béni par nous, qui, vous ayant appelés à la vie, vous devons aussi le bonheur sans lequel la vie n’a pas de sens… »

La voix d’Henriette s’était tue depuis un moment. Tous écoutaient encore.

Didier dit enfin.

— Cette lettre, Pierre, c’est un legs précieux. Mais elle ne doit pas demeurer scellée entre nous. Veux-tu me permettre de la faire connaître en la publiant dans la revue ?

Le jeune homme hésitait.

— Qu’en penses-tu, mère ? demanda-t-il.

— Je crois que la pensée de Didier est excellente, répondit Jeanne. Cette lettre, je ne l’ai jamais relue depuis que tu me l’as communiquée, mais en l’écoutant tout à l’heure, je disais presque, avec notre ami, que nous n’avions pas le droit d’en frustrer ceux qui, comme nous, cherchent la route de la sagesse.

— C’est mon avis, poursuivit Alexandre. Il y a, dans ce testament moral, des vues admirables, une élévation de la pensée, une clairvoyance, dont nous devons nous inspirer.

— Et remarquez, Didier, que mon mari a écrit cela en 1915. Il en était réduit à ses propres méditations. Rien n’était connu, alors, des responsabilités de la guerre, de la duplicité des chancelleries, des mensonges gouvernementaux, des hypocrisies de la presse. Il n’a pu juger que du seul point de vue philosophique.

— Il a jugé clairement, cependant. Et tout ce que nous savons aujourd’hui, tout ce qui nous a été révélé en ces dernières années, renforce encore le jugement qu’il exprime. La guerre nous menacera aussi longtemps que nous accepterons les idéologies qui la rendent possible.

Jacques Bourdeau éclate :

— Et que nous nous laisserons gouverner par tous les bandits qui ont encore sur leurs mains le sang des pauvres poilus.

— Sans compter, dit Jean à son tour, que les mêmes fautes se renouvellent. Nos diplomates trafiquent du jeu des alliances, la Pologne remplaçant pour nous la Russie. La nouvelle carte d’Europe mécontente tout le monde. Une injustice criante accable les vaincus. Autant de dangers pour la paix.

Didier intervint.

— Et n’oublie pas la presse qui ne cesse pas son odieuse besogne de division, d’excitations chauvines, de mensonges criminels.

— Comme en 14, alors, reprit Bourdeau. Ah ! mais, qu’ils ne recommencent pas. Je vous jure qu’ils n’auront pas mon Robert.

— Et d’autres avec lui, Bourdeau, dit Alexandre Didier en frappant sur l’épaule du vieux militant. Il y a tout de même quelque chose de changé depuis 1914. Si le pacte de Paris à flétri la guerre devant le droit, voyez-vous, c’est qu’on a compris que les consciences l’avaient condamnée. Lorsqu’on est journellement pris par la lutte, il est difficile de mesurer exactement le chemin parcouru, mais je crois que la conscience humaine a pris connaissance de sa force, du moins chez une fraction d’individus suffisante pour montrer la voie aux autres.

— Avec l’Équipe pour prendre le commandement, fit Bourdeau, redevenu jovial.

Debout près de Pierre, Hélène posa sa main sur le bras du jeune homme.

— Et Pierre Bournef pour éclairer la route, dit-elle.

Toute sa tendresse était dans sa voix. Doucement, Pierre l’attira dans ses bras.

— Non, chère Hélène, dit-il. Ce n’est pas Pierre Bournef qui éclairera la route. Ce sera l’amour.

— Bravo, cria Didier. Pierre vous rend des points, Hélène ; mais tout le mérite vous en revient. Il a profité de vos leçons.

Les yeux humides, Jeanne s’approcha de la jeune fille, et l’embrassa.

— Hélène a raison, dit-elle. Il faut affirmer hautement les droits de l’amour. Devant l’affolement de 1914, Maurice me disait : Si on écoutait l’amour, la guerre ne serait pas possible, mais on a peur de lui. Eh bien il faut faire entendre sa voix, aujourd’hui, afin qu’elle domine les paroles qui blessent et les mots qui trompent. Il faut qu’on ne le considère plus comme une faiblesse, mais comme la plus grande des forces de la vie.

Les yeux bleus d’Hélène rayonnaient de joie.

— Parce qu’il est l’expression même de la vie, dit elle, et nous pourrions répéter avec l’Évangéliste « il est la lumière des hommes, et les hommes ne l’ont point comprise. »

Devant les yeux d’Henriette, une vision rapide passa, celle d’Émile Pagnanon leur disant adieu à la portière d’un wagon de troisième classe.

— Les temps viennent où ils comprendront, conclut-elle, mais la route sera semée de victimes.

— Qu’importe, dit Pierre, pourvu qu’elle ait conduit l’humanité vers le bonheur.


III


Pierre ne s’était pas trompé. Il fut, comme Jacques Salèze, condamné à une année d’emprisonnement.

Il passa en jugement le 23 décembre. On avait voulu expédier l’affaire avant les fêtes de fin d’année.

Le tribunal se montra très rigoureux quant à l’audition des témoins. Pourtant, il ne pouvait pas refuser d’entendre les dépositions de plusieurs membres éminents de l’Université, qui avaient été des professeurs de Pierre, et dont l’un deux siégeait à la Ligue des Droits de l’Homme. Les juges durent entendre, pendant plus de deux heures, les témoignages les plus éloquents, en faveur des droits de la conscience et de la liberté morale des individus.

Mais les témoignages les plus émouvants furent ceux de Jeanne et de Louise Bournef. La veuve de Léon avait tenu à s’associer à sa belle-sœur dans ce qu’elle appelait « la reconnaissance de ceux qui n’avaient pas voulu oublier ».

Les deux mères, vêtues de noir comme à l’ordinaire, firent impression, non seulement parce que l’une était la mère, l’autre la tante de l’accusé, mais encore parce qu’elles évoquaient la mémoire de deux hommes qui avaient réuni sur leurs noms l’estime, le respect, la sympathie, de tous ceux qui les avaient connus ou approchés.

Lorsque le président du Tribunal militaire demanda à Jeanne :

— Alors, vous approuvez la conduite de votre fils ?

Celle-ci, qui venait de faire sa déposition étendit la main dans la direction de Pierre, et répondit :

— Non seulement, je l’approuve, Monsieur le Président, mais j’en suis heureuse. Et je déclare hautement que j’apporte ici, dans mon témoignage, l’approbation de mon cher mari. L’acte de mon fils est, pourrait-on dire, la réalisation de la dernière pensée de son père.

La mère de Pierre ajouta :

— Si toutes les mères comprenaient leur devoir, elles seraient avec moi, à cette heure, pour apporter leur témoignage à celui qui se donne ici pour la libération de tous les fils.

— C’est bon, déclara rudement le président, vous n’avez à donner que votre propre témoignage.

Mais les paroles étaient dites.

Quand on demanda à Pierre ce qu’il avait à dire pour sa défense, le jeune homme répondit par quelques phrases très courtes.

— Je n’ai rien à demander. Je ne me défends pas. Je suis coupable devant la loi militaire, et ne me suis point dérobé, puisque je suis venu moi-même au devant d’elle. J’ai exposé, au début de la séance, toutes les raisons qui avaient dicté ma conduite. Je maintiens toutes ces raisons. J’attends sans faiblesse votre verdict. Je sais qu’il ne peut être différent de celui qui a frappé Jacques Salèze et je m’en réjouis. Trop souvent les travailleurs manuels ont eu l’amertume de constater l’inégalité volontairement mise entre eux et les travailleurs intellectuels. Qu’un même traitement de la justice militaire rétablisse aujourd’hui l’équilibre en affirmant, devant la loi morale, l’égalité de l’ouvrier cimentier et de l’élève de l’École Normale Supérieure.

Le soir de ce jour, Didier ramenait à Ville-d’Avray la mère douloureuse qui avait été autorisée à embrasser son fils après la prononciation du verdict.

— Chère amie, lui disait-il avec douceur, je ne vous dis pas d’avoir du courage, vous en avez. Vous avez été sublime en tout ceci. Si toutes les mères vous ressemblaient la guerre serait morte. Mais croyez-moi, une journée comme celle-ci lui porte un coup mortel.

— Cher Didier, je le sais. Je n’ai pas à vous dire que je souffre. Mais je suis forte. Mon Pierre a été si beau, n’est-ce pas ?

— Admirable ! Ah, quand je pense à ce qu’on appelle de l’héroïsme, dans les manuels scolaires…

Tous deux, un moment, gardèrent le silence, puis Jeanne dit tout à coup :

— Croiriez-vous, ami, qu’à la naissance de Pierre, mon père lui avait prédit une destinée héroïque.

— Hé, mais, il ne s’était pas trompé.

— Sans doute, mais ses prévisions n’étaient pas celles qui se réalisent aujourd’hui, vous le comprenez bien. L’enfant, selon lui, était né sous le double signe de Mars et du Lion, vous voyez l’image, Mars, c’est la guerre.

— Mais c’est toujours vrai. Le signe était de bon augure, seulement votre père s’est trompé dans la signification, au lieu d’être pour, Pierre s’est déclaré contre.

— Et puis, dit Jeanne, mon père prétendait encore que l’enfant avait le symbole du glaive au sommet de sa destinée.

— Il est donc astrologue, votre père ?

— Oui, autrefois, il se distrayait à cela.

Un moment rêveur, Didier s’écria :

— Le symbole du glaive, avez-vous dit, attendez ! Si je ne me trompe, cela ne signifie pas la carrière des armes. Cela signifie, dans les vieilles arcanes d’Hermès, le triomphe en dépit des obstacles.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr, à présent… oui sûr. Eh bien, voyez vous le grand-père ne s’était pas trompé.

Jeanne sourit.

— En ce qui concerne Pierre, non sans doute ; mais sûrement il s’était trompé pour ce que lui-même entendait par ce signe.

Puis elle ajouta, assombri :

— Pauvre père ! pourvu que ma mère ait bien pris toutes les précautions ; pourvu qu’il n’apprenne rien de tout cela.

Depuis que Pierre avait pris la détermination que nous savons, la pensée de son père n’avait pas quitté Jeanne. Sa préoccupation capitale avait été de lui épargner la connaissance de la conduite de son petit fils. Elle s’en était entretenue avec Henriette, dont elle savait l’intelligente tendresse pour le vieillard. La jeune fille, de son côté, avait eu les mêmes préoccupations.

— Mère chérie, avait-elle dit, il n’y a pas d’hésitation possible. Il faut mentir, mentir toujours. Que veux-tu, nous ne pouvons pas tuer grand-père en lui disant la vérité.

— Tu as raison. Mais sera-t-il possible de l’empêcher d’apprendre quelque chose, quand la presse s’occupera de cette affaire.

— Il faut mettre grand’mère dans la confidence. Elle ne sera pas surprise de la décision de Pierre. Il y a longtemps qu’elle comprend ses tendances. Et tu sais combien elle l’aime.

— Je le sais.

— Nous n’avons rien à craindre en ce qui la concerne. Le geste de Pierre ne risque pas de la blesser. Et il n’y a qu’elle qui puisse faire assez bonne garde autour de grand-père.

Jeanne s’était rendue aux raisons de sa fille. On s’était donc déterminé au mensonge. Avant de partir pour l’Allemagne, Pierre était allé, avec sa sœur, embrasser ses grands-parents à Saumur. Il avait trouvé son grand-père très souffrant de ses rhumatismes et de fort méchante humeur.

— Je suis presqu’aussi impotent qu’un paralytique, disait-il.

En toutes manières, d’ailleurs, le général Delmas déclinait. Il avait énormément vieilli depuis deux ans. La vue baissait, l’oreille devenait dure.

Dans un entretien qu’elle se put ménager avec sa grand’mère, Henriette avait prévenu Mme Delmas du désir qu’avait sa mère de lui confier certains projets qui devaient rester insoupçonnés du grand-père. Mme Delmas ne pouvant point quitter son mari, toute la difficulté était de trouver un prétexte à la visite de Jeanne. Mais les choses prirent, par la suite, une tournure providentielle pour tous. En septembre, les rhumatismes du général s’étaient tellement accrus que le docteur avait conseillé les bains de boue de Salies-de-Béarn. La visite de Jeanne avait donc eu des causes plausibles. Elle était venue au début d’octobre, quelques jours avant le départ de son père pour les Pyrénées. Elle avait pu s’entretenir avec sa mère et la mettre au courant des événements qui allaient s’accomplir. {Mme Delmas, qui était restée la femme de cœur que nous avons connue, et qui avait conservé un culte pieux pour la mémoire du gendre qu’elle avait aimé comme un fils, ne s’était nullement alarmée de la détermination de Pierre.

— Le vaillant enfant, avait-elle dit.

Elle avait été d’accord avec sa fille, pour convenir que le général devait ignorer tout le drame qui allait se jouer autour de son petit-fils.

— Ses quatre-vingt-trois ans ne résisteraient pas à un coup pareil, conclut-elle.

— L’essentiel, disait Jeanne, ce serait qu’aucun journal ne tombe entre ses mains pendant les quelques jours où la presse relatera les détails de cette affaire.

— J’y veillerai, avait dit la grand’mère, mais depuis près d’une année c’est moi qui lui lis les journaux. La lecture le fatigue. Cela simplifiera pour moi la surveillance.

Lorsqu’elle avait quitté son père, le général avait dit à Jeanne :

— Et Pierre, il va bientôt être appelé pour son service militaire.

— Oui, papa, bientôt, en novembre, pensons-nous.

— Il n’a pas encore reçu sa feuille ?

— Non.

— J’espère qu’il sera sage, lui, hein ?

Jeanne avait frémi.

— Mais bien sûr, papa, voyons.

Le général avait eu un geste las, puis il avait dit de sa voix cassée :

— Ah, je sais bien qu’il ne fera pas ça avec goût. Le général Delmas n’a pas eu de chance voilà tout. Enfin, pourvu qu’il ne me déshonore pas, je ne demande plus autre chose.

Il y avait eu dans l’accent du vieillard une amertume si poignante que Jeanne l’avait quitté, bouleversée.

— Veille bien sur lui, maman, avait-elle dit, surveille les journaux et les visiteurs. Je te tiendrai au courant de tout.

Puis elle convint avec sa mère de lui écrire poste restante, et revint à Paris.

Henriette s’était chargée d’écrire au grand-père que Pierre était appelé à Nancy, et elle avait obtenu de son frère une lettre dans laquelle il s’excusait de ne pas aller lui faire ses adieux, étant donné l’éloignement. Ce mensonge pesait au jeune homme, mais sa sœur le lui avait fait accepter.

— Nous ne pouvons pas le tuer, avait-elle répété.

Pierre avait dit :

— Cela ne pourra pas toujours durer. Il s’étonnera de ne pas recevoir de lettres de moi, de ne pas me voir.

— Nous aviserons, mon frère. Quand on entre dans le mensonge, il faut y rester.

Pour commencer, tout s’était bien passé. Là-bas, dans les Pyrénées, occupé par sa santé, loin de ses relations habituelles, le général ne s’était douté de rien. Sa femme, comme à l’ordinaire, lui lisait les journaux, et n’en laissait traîner aucun. Il ne sut pas un mot de l’affaire Salèze, qui eût pu lui donner l’éveil. Mais la chance, qui jusque-là les avait servis, tourna brusquement contre eux. Le général se trouva tout à coup beaucoup mieux. Le traitement lui réussissait. Il pouvait sortir, refaire quelques promenades, appuyé sur sa canne, bien entendu, et à condition de ne pas aller loin ; mais ce succès le remettait en bonne humeur. Aux approches de Noël il dit à sa femme :

— Si le mieux continue, nous irons passer le premier janvier avec les enfants.

— Tu n’es pas fou, s’exclama-t-elle. Toi qui ne peux plus sentir Paris, tu veux y aller à cette époque ?

— D’abord, maintenant Jeanne est à Ville-d’Avray. Et puis, je ne veux pas y rester longtemps. Quatre ou cinq jours seulement, une semaine peut-être. Sans doute Pierre sera en congé pour les fêtes, je le verrai.

Elle répéta :

— Tu ne vas pas aller à Paris, en cette saison.

— Je ne veux pas rester ici.

— Eh bien, allons ailleurs, dans une autre région des Pyrénées, ou à Cannes, comme nous faisons tous les hivers. Nous irons à Ville-d’Avray au printemps.

Mais le général s’était entêté. Il allait bien, il se sentait guéri. Il voulait aller à Paris. À bout d’arguments, Mme Delmas dut céder, bouleversée. Elle savait, par Jeanne tous les détails du procès. Elle avait fait bonne garde autour des journaux, pendant les quelques jours où ils avaient parlé de l’affaire. Elle croyait tout sauvé, et voilà que tout était peut-être perdu ! Le 28 décembre au matin, elle prenait le rapide de Paris avec son mari, après avoir longuement télégraphié à Jeanne.

On devine le désarroi qu’une telle nouvelle pouvait apporter dans la maison de Ville-d’Avray. Jeanne était consternée. Henriette s’arma de sang-froid et dit à tous :

— Il n’y a qu’un mot d’ordre, mentir. Pierre est à Nancy. Il n’a pas de congé. On s’arrangera pour éviter tout contact de grand-père avec des visiteurs, s’il en vient. Grand-père ne restera pas ici plus d’une semaine. C’est une semaine à tenir dans le mensonge.

— Vous êtes admirable, déclara Didier qui était maintenant commensal de la maison.

L’inspection faite dans toutes les pièces assura que pas un papier, pas un journal ne traînaient. On convint d’écarter le plus possible du général les deux enfants, trop âgés pour n’avoir pas su en grande partie la vérité au sujet de Pierre, et trop jeunes pour qu’on pût leur demander quelque adresse dans la conduite qu’il faudrait tenir autour du vieillard. D’ailleurs le général ne connaissait pas Rolf. On le lui présenterait comme un hôte de passage. Mais la prudence exigeait que la fillette et le jeune garçon soient tenus hors la présence du général.

— Et moi, avait dit la jeune fille, j’accaparerai grand-père tout le temps.

Le sang-froid d’Henriette s’était communiqué à tous.

— Après tout, avait conclu Didier, il n’est pas tellement difficile de tromper un vieillard de quatre-vingt-trois ans.

Et ma foi, on y réussit. Les fêtes du premier janvier se passèrent sans incident. On avait tellement bien persuadé au général que les brouillards de la région parisienne ne pouvaient que lui être funestes, qu’il s’était laissé convaincre et qu’il était décidé à repartir dans le midi vers le 8 janvier.

— Nous l’aurons échappé belle, dit Henriette.

Le 5 janvier, le général Delmas était seul avec Julien Lenormand dans la petite pièce où le peintre aveugle travaillait. L’artiste le mettait au courant de ses travaux. Il se livrait en ce moment à une nouvelle étude sur la peinture. Désireux lui aussi d’apporter sa contribution à la bonne œuvre d’Henriette, il essayait d’intéresser le général à la méthode Braille, lui expliquant le mécanisme de l’écriture des aveugles, cette écriture qui demandait tant de patience. Pour éclairer sa démonstration il attira à lui le casier dans lequel il renfermait ses feuilles.

— Je vais vous expliquer, dit-il.

L’aveugle, maintenant, avait acquis une merveilleuse souplesse, et une grande sûreté du sens tactile. Il se servait seul avec assez de facilité.

Il prit dans le casier un certain nombre de feuilles qu’il posa devant lui, sur la table. Mais il ne put pas voir qu’un numéro de L’Intransigeant, qui par hasard s’était trouvé renfermé dans le casier, était tombé à terre. Le général le vit, et machinalement se baissa pour le ramasser. Toute l’ingénieuse tactique d’Henriette, en un clin d’œil, fut vaincue. C’était un numéro de L’Intransigeant du 23 décembre, édition du soir. Le général qui avait mis son lorgnon pour mieux suivre la démonstration du peintre, fut attiré par les grosses capitales d’une manchette : « Le petit-fils d’un général en Conseil de Guerre ».

Et il lut la terrible nouvelle : la condamnation à un an de prison de Pierre Bournef pour refus de service militaire.

L’information se terminait par ces lignes :

« Pierre Bournef, qui avait passé avec succès, en juillet, le concours de l’agrégation, est le fils de Maurice Bournef, ancien normalien et professeur d’histoire aujourd’hui décédé, et petit-fils du général Delmas, l’une de nos gloires coloniales, qui avait repris du service lors de la dernière guerre. »

Par deux fois, le général lut les lignes révélatrices. Puis il poussa un cri déchirant :

— Qu’avez-vous, demanda l’aveugle ?

Mais le général s’affaissait, et, du fauteuil qu’il occupait, glissait à terre.

Au bruit de la chute, l’aveugle avait gagné la porte.

— Venez, venez vite, criait-il, le général se trouve mal !

Henriette, qui était dans le cabinet de travail, accourut. Elle vit son grand-père étendu par terre, la face congestionnée, la gorge haletante. Près de lui le fatal numéro de L’Intransigeant lui révéla ce qui s’était passé.

— Mon Dieu, cria-t-elle, pourquoi l’ai-je abandonné ?

Elle qui justement avait pensé que les histoires de l’aveugle allaient au moins l’occuper pendant deux ou trois heures, et que c’était autant de gagné.

À son tour, Jeanne arrivait avec sa mère.

— Vite, un médecin, tout de suite, cria la malheureuse femme.

— Il faut transporter papa sur un lit, et aller chercher de la glace, dit Jeanne.

Éliane était absente. Elle avait emmené en promenade Rolf et sa fille.

Henriette avait bondi au téléphone pour appeler le docteur. Quand ce fut fait elle revint près de sa mère.

— Le docteur est chez lui, il vient tout de suite.

— Il va nous aider à le transporter, dit Jeanne.

Julien Lenormand se désolait de ne pouvoir apporter secours. Il ne comprenait qu’imparfaitement ce qui se passait.

— Il est inutile de lui révéler la vérité, avait dit Henriette aux deux femmes. Il ne pouvait pas savoir, le malheureux.

Une heure après, le docteur quittait la villa. Le général était étendu sur le lit, de la glace autour de la tête. Il haletait toujours, mais avec moins de violence. Ses yeux étaient ouverts, mais fixes.

— C’est de la congestion cérébrale, avait dit le docteur. Il est perdu. Mais il peut rester dans cet état vingt-quatre heures, deux jours peut-être.

— Il est réellement perdu, docteur, demanda Henriette ?

— Oui, mademoiselle, à son âge, on ne se relève pas d’une pareille attaque.

Lorsqu’Alexandre Didier arriva le soir, il trouva la maison dans un funèbre bouleversement. Dans la chambre où était mort Maurice, le général Delmas vivait ses dernières heures, si toutefois il était possible de dire qu’il vivait encore. Près de lui, Jeanne était assise dans une attitude de désespoir. Farouche, Henriette était accoudée sur le pied du lit et regardait le pauvre visage violacé dans lequel les lèvres s’agitaient convulsivement, cherchant l’air. Seule entre elles deux Mme Delmas était calme. Debout à la tête du lit, elle renouvelait la glace, essuyait le front, mouillait d’eau fraîche les pauvres lèvres. Elle paraissait impassible ; mais parfois elle soupirait profondément.

Quand Henriette vit Didier, elle étendit la main vers le moribond :

— Voyez, dit-elle, on l’a tué quand même.

— Emmenez-là, Monsieur Didier, dit Mme Delmas.

Alexandre entraîna la jeune fille. Il la fit asseoir près de lui, et obtint d’elle le récit de ce qui s’était passé.

— Fatalité, dit-il.

— Le journal avait dû glisser entre deux feuilles, ou s’y trouver pris, quand Julien a rangé ses feuilles dans le casier. Cela ne s’explique pas autrement. J’ai fouillé toute la maison quand j’ai su que grand-père allait venir, et je suis certaine qu’aucun journal ne restait, nulle part. J’avais inspecté cette pièce là comme les autres, mais je n’ai pas pu avoir l’idée de regarder là. Et quand le journal est tombé, l’oncle Julien ne pouvait le voir.

— Terrible revanche, fit Didier, rêveur.

— Que dites-vous, Didier ?

— Que la guerre, qui a mutilé votre oncle, vient par ricochet de tuer votre grand-père par l’intermédiaire de l’aveugle. S’il avait eu ses yeux comme nous tous, Julien Lenormand n’aurait pas cette mort sur la conscience.

— Didier, ne dites pas cela. Julien Lenormand est innocent.

— Je suis heureux que vous le disiez, Henriette. Je craignais que la douleur ne vous ait fait perdre la droiture habituelle de votre raison.

Elle se redressa :

— Ne craignez rien. J’ai toute ma raison, et je n’accuse personne. Mais j’aimais mon grand-père.

— Je le sais, dit-il…

Vers minuit la respiration du mourant s’était faite plus calme. L’oppression avait beaucoup diminué. Ses yeux s’étaient fermés. On eût dit qu’il dormait.

Didier voulut obliger les trois femmes à se reposer.

— Je le veillerai seul, dit-il, je renouvellerai la glace, et au moindre changement je vous appellerai.

Elles s’y refusèrent. Didier fit appel à la sagesse coutumière d’Henriette.

— Le docteur vous a dit qu’il pouvait rester deux jours dans cet état, et cette accalmie prouve qu’il avait raison. Votre mère et votre grand’mère ne peuvent pas rester deux jours sans prendre de repos. Obligez-les à être raisonnables.

La jeune fille comprit la justesse de ce raisonnement et ses instances eurent, comme toujours, un bon résultat. Mme Delmas et Jeanne consentirent à s’étendre tout habillées, prêtes à répondre en cas d’alarme. Cédant à Didier, Henriette les imita.


Seul, près du lit, Alexandre Didier songeait. Il songeait à ce qu’il y avait d’inexorable, quelquefois, dans les événements. Le geste de Pierre tuait le grand père. Le petit-fils, pacifique d’esprit, de cœur et de caractère, devenait le meurtrier du vieux guerrier, farouche serviteur de la vieille entité bardée de fer et casquée d’acier qui se dressait encore sur le monde. Pourtant, Pierre aussi, comme l’aveugle, était innocent. Depuis quinze ans la guerre n’avait point cessé d’achever ses victimes. Il en tombait encore tous les jours. Aujourd’hui, elle assassinait l’un de ses servants. Elle avait fait une fausse manœuvre ; mais la coupable, c’était elle.

« Toute la paix contre toute la guerre » avaient-ils dit à la Nouvelle Équipe. L’image, ici, était saisissante. Dans le geste de Pierre, c’était la paix qui s’était dressée contre la guerre, et c’était la paix encore qui s’était levée contre le vieux soldat. Mais c’était la discipline qui frappait le petit-fils qui du même coup terrassait le grand-père. Les événements s’enchaîneront toujours. Toutes les précautions qu’on avait prises avaient échoué par la faute de la guerre elle-même. Julien Lenormand n’était que l’instrument, aveugle, hélas, du destin ! Mais le destin, là encore, était forgé par les hommes. Il n’y a pas de destin hors des hommes. Ils sont les maîtres du mal ; quand ils voudront le bien, le mal sera vaincu.

Didier songea ainsi toute la nuit.


Au petit jour, le général qui jusque là avait conservé une complète immobilité, essaya quelques mouvements. Des sons rauques s’articulèrent dans sa gorge. Didier crut bon d’aller chercher Jeanne. Derrière elle, Henriette et Mme Delmas pénétrèrent dans la chambre.

Le général, visiblement, était agité. Ses yeux s’étaient ouverts, ses lèvres remuaient. Il essayait de parler. Des réminiscences sans doute passaient dans son cerveau blessé. Et toujours les sons rauques roulaient dans sa gorge.

Enfin, sous l’effort d’une dernière volonté, ces sons prirent une forme, un semblant de forme :

— Le… pe… pe… tit… fils…

Ils avaient compris. L’effort continuait :

— du… du… gé… gé… né…

Mais ce fut tout. La dernière syllabe ne vint pas. Les sons s’arrêtèrent, l’oppression monta, devint râle.

Jeanne était tombée à genoux au pied du lit. Le mourant, maintenant, était aux prises dernières avec l’agonie. Ses râles emplissaient la chambre. Vers dix heures un pâle soleil de janvier tomba sur le lit, et tout à coup les râles s’arrêtèrent.

Le silence les avertit tous que c’était fini.

— Mon père, mon père, cria Jeanne, pardon !

Elle était terrassée par cette mort. Son père tué par le geste de son fils ! Le cauchemar s’effacerait-il jamais ?

Henriette pleurait. Alexandre Didier, crispé, continuait sa songerie intérieure.

Ce fut l’aïeule qui délivra les âmes. Doucement Mme Delmas avait arrangé la pauvre tête sur l’oreiller, et mis sur le front du mort le baiser de paix. Alors, infiniment triste et belle sous ses cheveux blancs, elle étendit la main.

— Ne demande pas pardon, ma fille, dit-elle. Il n’y a pas ici de coupable. Nous sommes tous des victimes, lui comme nous. C’est tout le passé de violence et de nuit qui est retombé sur lui, ce n’est pas le geste de Pierre. Le geste de Pierre, c’est l’avénement de l’amour, c’est la conscience s’affirmant dans la clarté des jours nouveaux, c’est la délivrance du monde.

Jeanne, redressée vers sa mère, sentait l’apaisement descendre en elle avec les bienfaisantes paroles.

Mme Delmas dit encore :

— Le geste de Pierre, ce sont les hommes réconciliés et s’étreignant dans la lumière. Ma fille, relève-toi, et sois calme, car c’est vers la lumière qu’il faut à présent tourner nos regards.

Pissy-Poville (Seine-Inférieure).

Juillet-Septembre 1930.