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La nouvelle équipe/Troisième partie

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Éditions de la mère éducatrice (p. 229-344).


Troisième Partie

LA « NOUVELLE ÉQUIPE »


I


Lorsqu’Alexandre Didier était venu faire ses adieux à Maurice Bournef en annonçant qu’il s’engageait, on se souvient que Jeanne lui avait demandé si sa mère approuvait son geste. Le jeune homme avait répondu par l’affirmative.

Alexandre Didier était alors dans sa vingtième année et venait d’être reçu au concours de Normale Supérieure Il se destinait à la philosophie. Il avait toujours été brillant élève, et ses maîtres lui prédisaient un avenir riche de réalisations.

Son père, rédacteur au Ministère des Finances, était un de ces hommes qu’on a coutume de dénommer « français moyen ». Fier de posséder un fils unique doué de tant de capacités d’avenir, il n’avait rien négligé pour faciliter ses études, et lui permettre d’avancer rapidement. Sa mère, de son côté, l’avait gâté et choyé, comme font toutes les mères dont la tendresse et la sollicitude n’ont à se dépenser que sur un seul enfant. Si bien qu’à l’heure où nous avons fait sa connaissance, Alexandre Didier était un charmant garçon, spirituel et élégant, correct et bien élevé ; mais parfaitement égoïste et au demeurant ignorant de ce que peuvent être les misères matérielles et les souffrances morales. Cependant, il y avait en lui des qualités de courage et de générosité qui s’ignoraient, n’ayant jamais été mises en valeur, n’ayant jamais eu à se manifester. Et, pour la première fois, elles avaient jailli à l’annonce de l’attaque allemande.

Quand M. Didier père, qui n’était pas mobilisable, ayant atteint la cinquantaine, reçut la déclaration d’Alexandre, il en ressentit un subit orgueil. Sa vie à lui avait été si terne, si étroite, — une vie toute plate de fonctionnaire bien sage — qu’il se sentait soudain grandi par le geste héroïque de son fils. Toute sa foi patriotique en fut exaltée, et il retrouva, pour les citer, les belles pensées et les vers fameux d’auteurs classiques et d’écrivains connus. Mme Didier, d’abord alarmée, finit par partager l’ardeur de son mari, et son Alexandre lui parut auréolé d’une lumière soudaine qui attendrissait son cœur. C’est ainsi que le jeune homme partit, béni et glorifié, dans une certitude de retour qu’aucun des trois n’avait mise en doute.

Mais le désenchantement ne tarda guère. Alexandre était parti grisé d’images chevaleresques ; la caserne le ramena vite à la réalité. Quatre mois de préparation militaire, d’exercices, de discipline, de brimades, se chargèrent de refroidir le beau zèle de l’enfant gâté. Lorsqu’en janvier, il fut envoyé au front, son enthousiasme d’août était loin. L’armée, à ses yeux, avait déjà perdu son prestige. Après six mois de front, il l’avait prise en horreur. En octobre 1915, à l’offensive de Champagne, il fut assez grièvement blessé à la tête ; mais sa nature robuste le remit rapidement sur pied, aussi valide qu’au premier jour. Seule, une balafre, qui lui zébrait le front, attestait son zèle patriotique, sans toutefois le priver de ses facultés de combattant. Il fut renvoyé aux tranchées. Dès lors il voua à l’armée et à la guerre une haine sans merci.

En novembre 1916 il était fait prisonnier. Il en éprouva un soulagement subit. Assurément, la vie qui l’attendait en Allemagne n’aurait rien de réjouissant ; mais elle ne saurait en rien être comparable à cette atroce vie de tranchées, à cette horreur dépassant toutes celles de l’imagination humaine. Ah ! les belles théories sur la grandeur de la guerre, sur les vertus qu’elle suscite, comme il avait pu en découvrir le néant. Où était-elle, la grandeur de cette vie d’animaux terrés, traqués, où tout ce qui fait la valeur de l’homme était devenu inutile ? Le courage, l’héroïsme, qu’étaient-ils devenus ? Qu’en était-il besoin ? Attendre la mort, les pieds dans la boue, comme un troupeau parqué attend la charrette qui le conduira à l’abattoir. Encore l’animal ignore-t-il la mort qui l’attend. Mais les hommes, eux, ne pouvaient pas plus l’ignorer qu’ils ne pouvaient la fuir. C’était la condamnation sans recours en grâce, avec le seul faible espoir d’être peut-être, par miracle, un rescapé. On peut être héroïque pour se jeter dans la mêlée, pour monter à l’assaut, même avec la quasi certitude d’y laisser sa peau. Mais la vie des tranchées ne permettait point cet héroïsme brillant, et facile en somme. L’héroïsme des tranchées c’était tenir, tenir encore, tenir toujours, tenir comme de misérables bêtes, sans pensée, sans espoir, sous le feu des obus, au milieu des décombres et des cadavres. Certains pouvaient en être capables. D’autres vivaient dans une terreur continuelle, résignés à la mort, à demi morts déjà. D’autres étaient tenaillés par le désespoir. D’autres encore avaient l’esprit perpétuellement en révolte. Alexandre Didier était de ceux-là. Il eût été capable d’affronter la mort dans une charge, un refrain aux lèvres ; mais l’attendre passivement des jours et des nuits, derrière une palissade ou dans un souterrain, était une épreuve au-dessus de ses forces. Ceux qui résistaient le mieux étaient ceux qui pouvaient s’astreindre à ne pas penser, et c’était là, pour lui, quelque chose d’impossible. Sa pensée, surexcitée et exaspérée, n’avait certainement jamais autant travaillé qu’en ces deux années de guerre.

Sa captivité était une délivrance. Elle fut pénible pourtant, et rude pendant les premiers mois qu’il passa dans un camp de prisonniers. Mais en mars, on demanda des hommes pour les travaux agricoles. Didier se fit inscrire, assurant qu’il connaissait la partie. En réalité, il n’avait jamais manié une bêche. Deux ou trois fois, dans sa vie d’écolier, il était allé passer les vacances à la campagne et avait assisté aux travaux de la moisson. Une année même il avait participé à la fenaison du regain de septembre. Là se bornaient ses compétences. Mais il s’était dit qu’il en serait quitte pour quelques mauvais jours de début. Il regarderait faire les autres, il ferait des besognes de manœuvre puis l’habitude viendrait. Mais tout valait mieux que la discipline militaire du camp.

Il fut envoyé dans un grand domaine agricole du Wurtenberg. Le chef du domaine était à l’armée, et sa femme dirigeait l’exploitation. C’était une vaillante, dont les qualités maîtresses étaient la décision, le sang froid, la méthode. Elle savait diriger et commander, et s’y connaissait en hommes. Elle comprit tout de suite l’ignorance de Didier, et, comme elle parlait le français, elle l’interrogea. Lui, comprenant qu’il avait à faire à quelqu’un d’intelligent, lui dit très franchement les mobiles qui l’avaient fait agir.

— Mais je vous en prie, Madame, conclut-il, ne me trahissez pas, et conservez-moi. J’ai de la bonne volonté. J’apprendrai le métier.

Elle l’avait gardé, et consciencieusement il avait tenu parole. Une vie nouvelle s’était ouverte devant lui. Malgré les durs travaux, malgré la fatigue des débuts, il s’était attaché à sa besogne. Une âme de terrien lui était venue, et sa pensée avait pris une puissance d’observation et de raisonnement qui l’orientait vers une philosophie qui n’était certes pas celle qu’il eût acquise à l’École, mais qui devait donner à son caractère une trempe décisive. Cela s’opérait à son insu, d’ailleurs, sans qu’il en eût une conscience bien nette. Mais cette partie de sa captivité ne lui pesait pas, il en était parfois surpris. Il en concluait alors que sa quiétude était faite du soulagement qu’il avait éprouvé lorsqu’il s’était vu délivré du camp de prisonniers où il avait passé l’hiver.

Quand se firent les travaux de la moisson, un léger incident lui révéla sa propre transformation. Comme il avait acquis une science rapide des besognes agricoles et que frau Steinitz lui accordait une entière confiance, il avait été promu chef de toute une escouade de moissonneurs, prisonniers comme lui, français ou belges. Un soir, donc, qu’il regardait un chargement de blé prêt à prendre le chemin des granges, il laissa échapper une exclamation de satisfaction.

— La belle récolte, dit-il.

Un des prisonniers qui l’entendit s’approcha de lui et lui dit en baissant la voix :

— Belle récolte, oui. Dommage seulement que ce soit pour les Boches !

Troublé un moment par cette apostrophe, Alexandre se ressaisit vivement. Puis, regardant droit son interlocuteur :

— Pourquoi dommage, mon vieux ? du blé, ici ou là-bas, c’est toujours du blé… et c’est du pain pour nourrir les hommes.

L’autre, surpris, lui jeta un regard ébahi et s’éloigna.

Resté seul, pendant que le chargement s’éloignait, Didier était tombé dans une méditation profonde. La réponse qu’il avait faite était jaillie de ses lèvres sans préméditation de son cerveau. Elle lui était venue naturellement, sans effort, préparée secrètement par le lent travail de pensée qui depuis cinq mois s’opérait chez lui. Soudainement, ce travail lui apparut, et sa pensée en fut illuminée. Oui, ici ou là-bas, la terre c’était toujours la terre, la bonne terre des hommes, l’alma mater de l’humanité. Et tous les hommes avaient faim, et tout le blé de toute la terre était à tous les hommes.

Il tressaillit.

— Toute la terre à tous les hommes, murmura-t-il en se mettant en route vers la maison.

Maintenant, sa pensée avait pris la route illimitée de l’infini. Il voyait tout avec des yeux nouveaux. Jusqu’alors il avait haï la guerre de toute sa haine d’individu blessé dans son individualité et dans son intelligence. Il l’avait haïe égoïstement. Maintenant, sa haine se transformait, se faisait rayonnante et sacrée, dépassait sa personnalité. Il haïssait la guerre, à présent, pour le mal qu’elle faisait à l’humanité, à la pensée et à la liberté des hommes — de tous les hommes — ; il la haïssait parce qu’elle était l’ennemie de la vie, de la vie universelle dont il n’avait jamais autant compris qu’en ces quelques mois, le sens et la beauté. Cette vie universelle, elle enveloppait toutes choses comme lui-même d’un même courant circulaire, et la sève des moissons était de la même parenté que le sang de ses artères. C’était la sève et le sang de la terre généreuse et nourricière, suc de la vie dont tous les hommes étaient pareillement nourris. Pas un homme ne pouvait être étranger à un autre puisque la vie était une pour tous. Pas un homme n’en pouvait détruire un autre sans se mutiler lui-même. Devant le blé doré des moissons, ce blé qui appartenait à tous ceux qui avaient faim, Alexandre Didier avait compris, ce soir-là, la grande fraternité des hommes. Son individualisme égoïste d’enfant trop choyé avait pris fin. L’ardeur généreuse qui s’était emparée de lui à l’annonce de l’attaque allemande s’était transmuée en un sentiment nouveau où la générosité était grandie et exaltée, où le courage trouvait sa vraie signification. Il était prêt, à présent, pour le grand combat, l’ultime combat qui devait sauver le monde.

Frau Steinitz, nous l’avons dit, était une femme d’intelligence et de cœur. Elle avait vite reconnu chez Didier ces mêmes qualités. Elle aimait, de temps à autre, causer avec lui. Comprenant la nature du prisonnier, elle avait prié qu’on le lui laissât pour les travaux d’automne et on avait accédé à sa demande. Alexandre Didier se trouvait donc définitivement arraché à la vie militaire du camp, dont il avait conservé une horreur toujours vive.

Vers la fin de septembre, quand toutes les récoltes furent rentrées, que les champs furent vides, la majeure partie des prisonniers dut quitter le domaine. Avant leur départ, et désireuse de leur témoigner sa reconnaissance, Frau Steinitz résolut de les réunir en un dernier repas.

— Ce sera un banquet modeste, dit-elle en faisant part de son intention à Didier ; la situation de notre pays ne permet ni l’abondance, ni le choix des denrées. Mais je voudrais que cette simple agape soit un témoignage de remerciement et une assurance de ma bonne volonté.

Alexandre fut ému.

— Mes compatriotes en seront touchés, je peux vous l’affirmer, dit-il.

Chargé de transmettre le message, il le fit en des termes qui touchèrent les cœurs. Pour la plupart, d’ailleurs, les prisonniers en étaient arrivés, par des chemins différents, et avec moins d’élévation de pensée, aux mêmes conclusions que lui. Elles se résumaient en cette simple phrase :

— Ce sont des gens comme nous !

Vérité si évidente et si simple. Pourquoi avait-il fallu tant de massacres et de souffrances pour qu’elle fut démontrée.

— La douleur sera-t-elle donc toujours le chemin par où les hommes s’en iront vers la vérité, pensait Alexandre songeur.

Le frugal banquet de Martha Steinitz réunit autour d’une table commune les seize prisonniers, dont douze devaient partir le lendemain, les deux jeunes fils de la maison, âgés de neuf et douze ans, deux jeunes filles de quinze et dix-huit ans, et la fille aînée, mariée à un professeur de Stuttgart, et qui était revenue près de sa mère après le départ de son mari pour l’armée. Par une attention délicate de la maîtresse de maison, le pasteur d’un village voisin, qu’on savait pacifiste et ami de la France, avait été prié de présider le repas d’adieu.

Avant le service, il se leva, prononça, en français, la prière habituelle de bénédiction. Puis, tourné vers les prisonniers, il dit :

— Au nom de notre Frère et Modèle, le Christ, mes frères français et belges, je vous bénis. Ici vous n’êtes pas des prisonniers, mais des hôtes. Notre Frère et Modèle, le Christ, a reconnu pour siens tous les hommes de la terre, lorsqu’il a dit « Vous êtes tous frères, et vous n’avez qu’un seul père, le Père qui est dans les cieux » ; lorsqu’il nous a commandé d’aimer « notre prochain comme nous-mêmes », en nous expliquant, dans sa belle parabole du Samaritain, que le prochain signifiait tous les hommes, quels qu’ils fussent. Les hommes se sont trompés lorsqu’ils se sont divisés. Lorsqu’ils se traitent d’ennemis ils commettent un crime envers Dieu, qui est le père de tous et de qui nous sommes tous les enfants. Le sang de tous les hommes est le même que celui que le Christ versa sur le calvaire, puisque l’Écriture nous dit de lui qu’il était le « Fils de l’Homme ». Mes Frères Français, vous êtes nos frères en Christ et en vérité. Quand vous retournerez dans vos foyers, portez-y un cœur sans haine, et souvenez-vous que vous avez trouvé, sur notre terre d’Allemagne, des hommes qui ne sont pas vos ennemis. Un jour viendra où Christ nous rassemblera tous autour de lui, si nous savons le vouloir. Car Dieu nous a faits libres. Il ne nous oblige pas. Il nous a fait comprendre sa vérité, et maintenant il attend tout de notre bonne volonté et de notre amour. Mes frères Français, mes frères Belges, au nom du Christ, je vous bénis encore et je vous dis : « Soyez en paix »…

Le Pasteur ayant fait le signe de la croix, s’assit. L’émotion était générale et le silence profond.

Assis en face du pasteur, placé à la droite de Martha Steinitz, Alexandre Didier avait suivi attentivement tout le discours, frappé par la sereine bonté du visage du ministre chrétien. C’était pourtant un humble pasteur de village, et assez mal noté, il le savait, à cause de ses opinions internationalistes. Pourquoi n’étaient-ils pas légion comme lui ? Depuis vingt siècles que la parole du Christ avait trouvé des interprètes, comment les Chrétiens n’avaient-ils pas encore compris cette fraternité des hommes ? Mais non, prêtres et pasteurs, dans leurs églises, avaient béni toutes les armées, élevé sur tous les belligérants l’image mutilée de ce « Fils de l’Homme » si simplement, si éloquemment évoquée tout à l’heure :

« Le sang de tous les hommes est le même que celui que le Christ versa sur le Calvaire »…

Soudainement, Didier eut la vision du chargement de blé se dessinant sur la plaine nue où la moisson venait d’être faite. Toutes ses pensées d’alors lui revinrent. Le blé qui nourrit tous les hommes. La sève de la terre et le sang des artères, la vie universelle qui enveloppe l’humanité. Pas un homme, avait-il pensé, n’en pouvait mutiler un autre sans attenter à lui-même ! Le pasteur ne venait-il pas de dire les mêmes choses ? La terre nourricère, cette Alma Mater des hommes, et le Père qui était dans les Cieux, n’est-ce pas la même image de vie et d’amour ?

Cependant les deux jeunes filles faisaient le service de la table, présentaient tour à tour, à chacun, les aliments préparés. La plus jeune était très blonde, avec ses nattes flottant sur les épaules ; l’aînée, aux cheveux châtains, avait ses nattes enroulées en couronne autour de la tête. Toutes les deux avaient la grâce et la douceur de la jeunesse. Elles semblaient être la bénédiction même appelée par le pasteur. Elles étaient la vie, la vie que les hommes n’avaient pas comprise encore.

— C’est si simple, pourtant, tout cela, pensait Didier.

Vers la fin du repas, il se leva, et au nom de ses compatriotes il remercia l’hôtesse et le pasteur ; puis, tourné vers les jeunes filles, il leur demanda de chanter l’Hymne à la Joie de Beethoven.

— Je n’ignore pas, dit-il, la gravité douloureuse de l’heure qui nous réunit. Mais je vous demande de nous chanter ce chant comme une évocation des temps nouveaux que nos cœurs appellent.

Les jeunes filles, du regard, consultèrent leur mère. Celle-ci fit un signe affirmatif, et les deux voix pures firent entendre l’hymne splendide où le musicien et le poète avaient associé leur amour des hommes. Mais elles chantaient en allemand, et le bénéfice des paroles était perdu pour les prisonniers. La fille aînée de Martha Steinitz, Frida Gurtner, le comprit. Quand le chant fut terminé, elle se leva.

— Je vais, dit-elle, vous donner la traduction française du poème de Schiller.

Et elle commença : « Joie, divine étincelle…

Elle disait bien le français, prononçait lentement pour être comprise.

« Millions d’êtres soyez tous embrassés d’une commune étreinte…

« Que tout ce qui habite le grand cercle terrestre rende hommage à la sympathie…

Tous étaient émus, et Didier plus que les autres.

« Tous les êtres boivent la Joie aux mamelles de la nature. Tous les bons, tous les méchants, suivent sa trace semée de roses…

« La Joie, c’est le nom du puissant ressort de la nature éternelle…

— Hélas ! songeait Didier, pourquoi les hommes ne connaissent-ils que la douleur ?

« Détruisons notre livre de dettes. Que le monde entier soit quitte envers nous ! Frères, au-dessus de la tente étoilée, comme nous aurons jugé, Dieu jugera…

Quelques-uns des prisonniers, plus émus, laissaient librement couler leurs larmes.

« Frères dût-il en coûter les biens et la vie, au mérite ses couronnes, et ruine à la couvée du mensonge !… »

Elle avait fini. Alexandre Didier, alors, quitta son siège, et, le bras tendu vers ses compatriotes :

— Mes camarades, dit-il, vous avez entendu : « Ruine à la couvée du mensonge ! » Nous nous retrouverons en France, et ce sera notre tâche à nous : ruiner le mensonge ; c’est le mensonge qui permet la guerre.

— Très bien, Monsieur Didier, dit le pasteur. En ce moment l’aînée des jeunes filles, qui s’était absentée, revint portant sur les bras un beau bébé de deux ans environ, le fils de Frida Gurtner, qui venait de s’éveiller. L’enfant tendit les bras vers sa mère. Alors, celle-ci, animée d’une pensée soudaine, le saisit, puis le posant debout sur la table et le soutenant de deux mains.

— Voici, dit-elle, un fils des hommes, et je jure ici de l’élever dans l’amour de l’humanité.

Ce fut une minute quasi religieuse. Puis, l’un des prisonniers, d’un élan, prit le petit des mains maternelles et le baisa.

— Moi aussi, dit-il, j’ai un petit là-bas. Il ne sera jamais l’ennemi de celui-là.

Le pasteur se leva :

— Ni de personne, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

— Ni de personne, je le jure.

Alexandre Didier, le regard humide, contemplait Frida Gurtner. Puis, pour lui-même, il murmura.

— Comme elle a bien compris ! ah ! les mères si elles savaient, si elles voulaient, comme ce serait facile ! Il y a un autre chemin que celui de la douleur pour aller à la vérité — il y a l’amour.


II


Au début de février de 1918 on apprit que le mari de Frida Gurtner avait été tué. La nouvelle fut envoyée à Frau Steinitz. Avant d’en donner connaissance à ses enfants, elle appela Alexandre Didier et la lui annonça. Ce fut, pour le jeune homme, une minute douloureuse.

Depuis le jour où la jeune mère avait dit le poème de Schiller, et prononcé les mémorables paroles de paix, il s’était beaucoup rapproché d’elle. Il y avait maintenant entre eux un lien de vive sympathie. L’échange des pensées et des sentiments leur avait appris combien ils étaient près l’un de l’autre. Frida Gurtner avait l’âge d’Alexandre ; elle avait fait de bonnes études. Elle était devenue, pour le jeune homme, une compagne intellectuelle dont il appréciait la société.

Il avait compris qu’elle était très attachée à son mari, dont elle lui avait beaucoup parlé ; dont elle lui avait lu souvent de longues pages. Il avait pu admirer la saine raison de Frantz Gurtner, dont les sentiments élevés étaient à l’unisson de ceux de sa femme. Il mesurait la douleur de l’épouse par son propre accablement.

— Je lui apprendrai cette mort ce soir, disait Martha Steinitz, quand le petit sera couché, et que je serai seule avec elle.

Le lendemain de ce jour, Alexandre était dans la salle commune avec Martha, quand Frida entra, le petit enfant sur son bras. Elle était pâle, et ses yeux brillaient dans son visage défait.

Brusquement, Didier s’était levé de son siège. Il vint vers elle les mains tendues.

Mais elle, soudain, s’était redressée. Sans voir le geste de paix, elle dit froidement :

— Monsieur Didier…

Il comprit.

— Pardon, amie douloureuse, pardon pour ceux qui ne savent pas. Vous qui savez, ne soyez pas sans pitié. C’est l’ignorance, vous le savez bien, l’ignorance et le mensonge qui font le mal.

La jeune femme se détendit. Des larmes maintenant coulaient sur ses joues. Didier mit un genou à terre devant elle.

— Pour que l’amour soit encore possible entre les hommes, pardonnez.

Une longue minute s’écoula. Il gardait les yeux ardemment levés vers elle. Alors, son regard à elle tomba sur la cicatrice qui lui coupait le front. Elle tressaillit. N’avait-il pas pardonné, lui aussi ?

Elle posa sa main sur son épaule.

— Je pardonne, dit-elle.

Il prit sa main et la porta à ses lèvres. Puis il se releva. Alors elle, sans un mot, lui tendit l’enfant. Il le prit, le serra sur sa poitrine.

— Il n’a plus de père, à présent, soupira-t-elle.

À son tour, il lui posa la main sur l’épaule.

— Vous souvenez-vous de votre serment ?

Elle secoua la tête.

— « Voici un fils des hommes » avez-vous dit. Qu’il retrouve un père dans tous ceux qui, comme moi et comme vous, ont compris.

Mais cela ne la consolait point. Quand la douleur nous tenaille, quand notre cœur saigne, la raison est obligée de se taire et d’attendre. Elle sait bien que son heure reviendra, mais qu’elle ne pourra revenir qu’à la condition qu’elle-même se soit inclinée devant la souffrance.

— Frida Gurtner, demanda Didier, croyez-vous que je sois votre ami ?

— Vous, oui !

— Eh bien ! je vous jure à mon tour que je n’aurai jamais d’autre fils que le vôtre.

Elle ne répondit pas. Alors, il mit un baiser sur le front innocent et rendit l’enfant à sa mère.

Les mois passèrent. Novembre amena l’armistice. Dès le mois de décembre on commença à rapatrier les prisonniers. Quand on appela Alexandre, il refusa de partir.

— Je partirai, dit-il, quand le maître de la maison reviendra ici. Frau Steinitz ne peut pas rester seule avec un aussi vaste domaine.

Otto Steinitz, en ces derniers mois, avait, lui aussi, été fait prisonnier.

Alexandre resta donc. Il avait écrit à ses parents. Il avait instruit son père, autant qu’il l’avait pu, des idées nouvelles qui lui étaient venues. Le père Didier, heureux en somme que son fils lui eut été conservé, et toujours rempli d’admiration pour lui, n’avait pas demandé mieux que de se ranger à ses conclusions. Quand il apprit pourquoi son Alexandre ne rentrait pas, il déclara à sa femme :

— Il est sublime, ce garçon là.

Au reste il avait l’esprit tranquille, puisque Alexandre se déclarait en très bonne santé, et dans un milieu excellent.

On sait combien fut lente la réintégration des prisonniers allemands. L’été arriva avant Otto Steinitz. Quand celui-ci se présenta, il était bien fatigué.

— Allons, déclara Didier, je ferai encore la moisson cette année.

Un soir de juillet, il était assis dehors près de Frida. Ils avaient causé de son prochain départ ; et tous deux, à présent, se taisaient.

— Frida, dit-il tout à coup, si vous le voulez, je ne partirai pas.

Puis, comme elle l’interrogeait :

— Je serai le père de votre fils, et j’aiderai votre père à relever son domaine.

Elle ne répondit pas tout de suite. Puis enfin elle parla.

— Non, dit-elle. Je vous ai bien compris. Vous savez que mon amitié vous est acquise. Moi je sais que vous êtes bon. Mais ce que vous demandez ne peut être.

— Pourquoi ?

— Il y a trop de choses, voyez-vous, trop de choses entre nous.

— Des préjugés, fit-il.

— Non, croyez-moi. Je n’ai pas de préjugés. Je suis votre amie du fond du cœur. Ma mère vous estime. Rien ne pourrait empêcher ce que vous demandez. Mais il ne faut pas.

— Mais encore pourquoi, Frida ?

— C’est difficile à dire. Cela se sent mieux que cela ne s’explique. Il faut que l’apaisement se fasse entre nos deux pays. Travaillons à cet apaisement ; mais n’unissons pas, par des liens du sang, ceux qu’hier encore on a dressés les uns contre les autres. Nos enfants, oui, peut-être, parce qu’ils n’auront pas su. Mais nous autres ne pourrions pas assez oublier.

Il ne répondit pas. Il sentait qu’elle devait avoir raison.

Au début de septembre, il quittait la famille Steinitz, heureux pourtant de rentrer en France. Lorsqu’il fit ses adieux à Frida, il lui dit :

— Je vous renouvelle mon serment. Je n’aurai jamais d’autre fils que le vôtre. Usez de moi pour lui quand l’influence d’un père lui deviendra nécessaire…

Rentré dans sa famille, Alexandre se trouva un peu désemparé. Que faire ? Cinq ans avaient passé sur sa jeunesse. Malgré ses titres universitaires, il était parti ignorant. Il revenait avec une maturité de pensée que dix ans d’École ne lui auraient pas donnée.

— Il faut pourtant te décider à quelque chose, lui dit un jour le père Didier.

Se décider, sans doute. Mais à quoi ? Brusquement il prit une résolution : il allait étudier le droit. L’avenir international était gros de complications. Le péril militariste pesait toujours sur les peuples. Le Président Wilson avait posé les bases d’une Société des Nations ; la solution des problèmes politiques s’annonçait à présent comme devant entrer dans le domaine juridique.

Alexandre Didier s’était juré de travailler à la paix du monde. Le droit devenant une arme de paix, il optait pour le droit. Dès janvier, courageusement, il se remettait aux études, et en juin 1925 il passait sa thèse. Le père Didier rayonnait, son fils était docteur en droit.

La guerre du Maroc battait son plein. Le militarisme allait croissant dans toutes les grandes nations d’Europe. Le bellicisme redressait la tête et la folie des armements hantait tous les gouvernements. Une dépression terrible avait succédé à la fièvre de la victoire. Les esprits étaient comme plongés dans une mauvaise léthargie. Faudrait-il le canon pour les en réveiller ?

Sa thèse finie, Alexandre Didier, qui avait un grand besoin de repos, était allé passer les mois de juillet et d’août chez ses amis du Wurtemberg. La santé de Frida n’était pas bonne, et le petit garçon, maintenant, approchait de sa dixième année.

— Si je lui manquais, dit un jour la mère, en s’adressant à Didier, je désire qu’on vous le confie.

Il comprit sa pensée et serra la main de Frida.

— N’est-il pas mon fils, dit-il.

En septembre il rentrait à Paris, désireux de suivre les travaux du Congrès de la Paix que, par une dérision criante d’ironie, on avait placé sous la présidence d’honneur de Paul Painlevé, ministre de la guerre. Le Congrès l’exaspéra.

— Vraiment, déclara-t-il peu de jours après, au milieu d’un groupe d’étudiants et d’universitaires, il serait grand temps de prouver aux Peuples qu’il y a en France un autre pacifisme que celui des adeptes du Congrès de la Paix.

Des approbations répondirent à cette déclaration.

— Je vous jure, continua-t-il, que je vais travailler à donner cette preuve. Ceux qui se sentent de taille à m’aider n’ont qu’à s’inscrire. L’équipe n’a pas besoin d’être nombreuse, pourvu qu’elle soit résolue.

Le soir même, on pouvait voir, dans l’arrière salle d’une petite taverne du boulevard Saint-Michel, Alexandre Didier entouré d’une demi-douzaine de jeunes visages. Nous y retrouverons Jean Tissier et Pierre Bournef, normaliens de fraîche date.

Lorsqu’on se sépara, toutes les mains se tendirent vers Didier.

— À bientôt, hein ?

— À bientôt, maintenant que l’équipe est constituée, je vous réponds qu’il faudra travailler.


iii


La petite salle de la taverne du boulevard Saint Michel était, ce soir-là, bourdonnante de voix et grise de fumée. Autour d’Alexandre Didier promu chef d’équipe, une vingtaine de personnes étaient groupées, presque tous des étudiants.

Deux femmes, cependant, mettaient la tache de leurs robes noires dans l’animation du groupe : c’étaient Jeanne et Henriette Bournef. On y reconnaissait encore Jean Tissier, Pierre Bournef, Jacques Bourdeau et son fils Robert, André Guérineau, jeune étudiant en médecine, Michel Grandjean de l’École des Beaux Arts, Henri Renoir, étudiant en théologie, Gaston Leclère, étudiant en droit. Bernard Lautier, dont nous avons fait la connaissance au moment de la mobilisation, et qui avait perdu une jambe à la guerre, était là aussi avec l’aîné de ses fils, Albert, qui préparait la licence de philosophie. Enfin, parmi nos anciennes connaissances encore, René Lorget que la guerre avait physiquement épargné, mais dont la femme était morte en couches, quatre mois après la mobilisation. Ceux-là étaient les plus résolument acquis à l’idée de Didier, les autres étaient venus en curieux, pour se documenter.

Jusqu’à présent la conversation avait été bruyante et générale, dans l’attente des retardataires. Enfin Alexandre Didier crut bon de mettre de l’ordre et fit un signe pour demander du silence.

— Mes camarades, dit-il, il est neuf heures et demie, et je crois que tous ceux que nous pouvions attendre sont là.

Une voix déclara :

— Et puis, on ne va pas attendre jusqu’à minuit. Tant pis pour ceux qui ne viennent pas.

Pierre Bournef se leva :

— J’ai l’adhésion à nos projets de mon cousin, Roger Bournef, qui ne peut venir ce soir, retenu près de sa mère malade. D’ailleurs, sa mère aussi sera des nôtres.

— Parfait ! déclara René Lorget, saluons en Pierre et Roger Bournef nos deux grands amis disparus.

Jacques Bourdeau, à son tour annonça qu’un camarade de son fils, ancien élève comme lui de l’école Estienne, donnait son adhésion. De plus Marcel Lenoir, dessinateur du bâtiment, avait aussi promis la sienne.

— Bravo ! s’écria Didier, l’Équipe se consolide. Pour ma part je suis heureux d’y voir venir des travailleurs manuels. Notre action ne vaudrait rien sans cela… Et maintenant, mes camarades, si vous le voulez bien, nous allons travailler. Faisons cercle autour des tables ; et puis, je vous propose de donner la présidence de cette première réunion sérieuse à notre amie Jeanne Bournef, dont la présence parmi nous ce soir est d’une haute signification.

L’émotion du silence répondit à cet appel. Jeanne Bournef la rompit :

— Mes amis, dit-elle, la sympathie que vous me témoignez m’est précieuse. Permettez-moi de la reporter tout entière à mon cher mari. J’aurai sans doute à vous dire, un jour, quelles furent ses luttes morales, et la douloureuse obsession de ses dernières années. Aujourd’hui, je me contenterai de saluer vos efforts. Il faut que la guerre disparaisse du monde. C’est à vous, les jeunes, que cette tâche appartient ; mais soyez assurés que nous sommes quelques-uns de l’ancienne génération dont la pensée est près de la vôtre et dont les efforts s’uniront aux vôtres.

— Nous le savons, Madame Bournef, répondit Didier ; et c’est cela qui nous donne confiance. L’expérience de nos aînés éclairera notre volonté.

Tous, à présent, étaient attentifs.

— Mes camarades, reprit Alexandre, trois mois se sont passés depuis ce Congrès de la Paix si fièrement présidé par le Ministre de la Guerre. Vous savez combien cette comédie me révolta. Vous savez qu’elle fit naître en moi la pensée d’un mouvement français de la Paix qui put donner aux autres peuples l’assurance qu’il y avait en France d’autres pacifistes que ceux qui donnent leur adhésion à la guerre. Cette idée, je l’ai tout de suite exposée à quelques-uns d’entre vous, à toi, mon vieux Michel, à vous Tissier et Bournef, et nous avons décidé d’y intéresser ceux des nôtres qui partageaient nos convictions. Nous avons fait chacun autour de nous la propagande utile, et nous voici, ce soir, une vingtaine, avec une dizaine de promesses encore. C’est plus qu’il n’en faut pour nous remplir de confiance. Nous pouvons à présent mettre sur pied quelque chose.

Un murmure approbatif courut. André Guérineau prit la parole.

— L’ennui, à mon avis, c’est que cela va faire encore un groupement de plus. Il y en a déjà tant.

Didier reprit.

— Nous y avons pensé. Mais les petits groupements sont sans force. Ils ont peu d’adhérents. Ils sont une illusion. Néanmoins, il est bon qu’ils existent. La diversité des points de vue peut ainsi plus facilement s’exprimer c’est absolument nécessaire. Il faut que toutes les tendances soient exposées ; l’essentiel c’est qu’au point de vue de la paix elles soient d’un radicalisme absolu.

— Parfait, dit une voix.

— Voici donc ce à quoi nous nous sommes arrêtés : Nous allons fonder notre groupement, et nous demanderons l’adhésion de tous les autres groupements, qui naturellement conserveront leur autonomie entière en dehors de nous.

— Un parti de la Paix, alors ?

— Pas précisément. Et puis, ce mot Parti évoque une idée dogmatique. Je préfèrerais, pour ma part, l’idée de Fédération, basée simplement sur une déclaration de principes.

— J’adhère entièrement, cria Bernard Lautier.

— Mais croyez-vous que vous aurez l’adhésion des groupes ? questionna Jacques Bourdeau.

— J’ai jeté déjà des coups de sonde. Je crois que nous aurons avec nous « Le Trait d’Union » et l’ « Universel ». J’ai causé de cela avec Demarquette et Dumesnil, ils sont tout à fait avec nous. Theureau aussi, des « Réfractaires » m’en a donné l’assurance. La Ligue de l’Objection de Conscience adhèrera certainement, et le Centre français des Quakers.

— Ce sera bien mélangé !

— Tant mieux. Cela prouvera qu’au-dessus des divergences dans les opinions politiques ou sociales, il y a une volonté de paix qui domine toutes les autres questions.

Henri Renoir prit la parole.

— Nous aurons l’adhésion de la « Réconciliation » certainement. J’en fais partie et j’y ai déjà parlé de notre projet.

Jeanne Bournef dit à son tour :

— Probablement aussi la Section Française de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix, dont Gabrielle Duchêne est la présidente. Je la connais. En principe, l’idée d’une Fédération lui paraît bonne.

Une voix demanda :

— Et Marc Sangnier ? sera-t-il des nôtres ?

Didier répondit :

— Nous ne l’avons point pressenti encore.

— Et l’Union Démocratique pour la Paix ?

— Sera des nôtres très probablement. Quant à René Valfort, sa collaboration personnelle nous est acquise.

— Oh, lui, c’est un pacifiste impénitent !

Michel Grandjean se leva :

— À mon avis, il ne faut pas s’inquiéter de qui viendra ou ne viendra pas. Fondons notre groupement, et puis invitons les autres à venir avec nous. Mais pas de concessions à nos principes. Nous voulons toute la paix et nous sommes contre toute la guerre. Voilà notre déclaration. Que ceux qui nous trouvent trop hardis restent en dehors.

Des cris s’élevèrent : — Bravo, Grandjean ! — Parfait ! — Vive Grandjean !

Quand l’apaisement fut revenu, Didier demanda :

– Puisque tel est l’avis général, fondons notre groupement. Quel titre lui donnerons-nous ?

Jean Tissier proposa :

— « Fédération Française de la Paix » me paraît indiqué.

— Je m’y rallie, dirent ensemble Renoir et Lorget.

— Il y a une objection reprit Didier. Le titre serait parfait si nous étions certains de rallier tous les groupements pacifistes. Mais nous venons de constater que quelques-uns d’entre eux ne viendront pas. Une Fédération qui ne pourrait pas fédérer tous les mouvements de la Paix serait ridicule, donnerait une idée de faiblesse et de division.

— C’est vrai !

— Alors, quel titre proposez-vous ?

— Est-ce nécessaire ?

— Mais voyons, il faut bien un titre. Nous ne pouvons pas continuer à dire : l’Équipe. C’était bon quand nous étions dix.

— Et pourquoi pas, intervint Tissier. Cela me plaît assez, après tout. Cela a un petit air crâne et résolu. Cela indique des gens qui veulent travailler.

— Vive l’Équipe.

— L’Équipe de quoi ?

— L’Équipe de la Paix, parbleu !

— Bien sûr.

Didier réclama le silence.

— Voyons, soyons sérieux. Quel titre proposez vous ?

— Mais celui-là ; l’Équipe de la Paix.

Michel Grandjean se leva.

— Puisqu’il s’agit de bien définir qui nous sommes, déclara-t-il et pour conserver notre nom d’Équipe, je propose ce titre : l’Équipe du Pacifisme Intégral. De la sorte, notre titre sera notre programme.

— Très bien trouvé, dit Jacques Bourdeau, et notre ami Didier restera notre chef d’équipe, n’est-ce pas ?

— Bien sûr.

Le silence étant rétabli, Alexandre reprit la parole.

— Mes camarades dit-il, ne perdons pas notre temps. Admettons ce titre, quitte à le modifier s’il y a lieu. Et maintenant, notre programme ?

Il faut savoir ce que nous voulons. Je vous ferai des propositions, et nous les discuterons ensemble. Michel tout à l’heure, nous a dit : Nous voulons toute la paix, et nous sommes contre toute la guerre. C’est exactement notre programme. Mais il faut l’éclairer pour les autres. Je propose d’abord ceci : nous rallier à l’Appel aux Consciences que vient de lancer Victor Margueritte. La suppression de l’article 231 du traité de Versailles est le premier pas à faire dans le sens de « toute la paix ». Vous connaissez tous l’appel de Margueritte. Je n’ai pas à le citer en détail. Il est certain que cet article 231 constitue une violente injustice, surtout à présent que nous connaissons l’étendue des responsabilités de la guerre. Depuis cinq ans la vérité a fait du chemin. Ce fut d’abord la révélation des Livres noirs, vulgarisés en France par les livres de Converset et Morhardt : Trois ans de Diplomatie Secrète et les Preuves. Ce fut également l’ouvrage du Comte de Montglaes : Un plaidoyer Allemand, traduit l’an dernier par Gouttenoire de Toury. Ce fut aussi l’admirable livre de Georges Demartial : La Mobilisation des Consciences, qui, en s’attachant surtout à révéler tous les mensonges qui rendirent la guerre possible et acceptable, a démasqué les multiples responsabilités de la guerre. Devant de tels témoignages, ce maintien de l’article 231 du traité de Versailles est un déni de justice et une violation du droit. L’Allemagne n’a jamais cessé de protester contre lui. Elle a signé le traité le couteau sur la gorge, sous la menace de la reprise des hostilités. Mais il faut faire comprendre à nos compatriotes qu’une acceptation pareillement obtenue n’est pas valable. Que, de plus, elle entretient en Allemagne un état d’esprit qui rend impossible le rapprochement des deux peuples et que cet article 231 est peut-être la plus grande menace de guerre. Si vous êtes de mon avis, nous mettrons en tête de notre programme la révision du Traité de Versailles et l’abrogation de l’article 231…

Toutes les mains se levèrent.

Alexandre Didier eut, dans le regard, un éclair farouche. Il avait dit tout ce qui précède âprement, d’une voix de passion douloureuse. C’est qu’une image n’avait point cessé, pendant qu’il parlait, de se tenir debout devant lui : celle de Frida Gurtner, tenant par la main son petit garçon. « Trop de choses sont entre nous » avait-elle dit. Ni elle, ni lui, ne savaient encore, ce jour-là, à quel point c’était vrai. Il le savait aujourd’hui. Oui, trop de choses étaient entre les deux peuples. À quoi servait-il que les victimes se soient mutuellement accordé le pardon, puisqu’on avait, par un mensonge, cloué l’un des deux peuples au pilori de la conscience universelle ? Frida avait pu dire « Je pardonne » parce que la mort de son mari n’avait pas été voulue par ceux qui l’avaient tué, et qu’elle devait surtout en accuser l’ignorance. Mais, la flétrissure morale imposée à son pays transformait la victime en criminel, et faisait retomber le crime sur la tête de l’enfant. L’abîme qui les séparait était là, dans cette iniquité imposée par la nation vainqueur à la nation vaincue. Ce que la guerre avait coûté, à l’une et à l’autre en vies humaines, en ruines, en rançon de guerre, tout cela pouvait être oublié dans une volonté commune ; mais la flétrissure morale ne se pouvait point effacer. Tant il est vrai que devant les consciences la loi morale est au-dessus de toutes les autres questions.

Depuis cinq ans, Alexandre Didier les avait étudiées, les responsabilités de la guerre ; elles lui étaient à présent familières.

Il poursuivit :

— À mon avis, notre plus grand effort doit être donné dans ce sens. Ensuite, nous devons poser en principe une transformation de la Société des Nations. Elle doit devenir une Société des Peuples pour pouvoir travailler efficacement à empêcher le retour des guerres. Or, elle n’est, pour le moment, qu’une assemblée de plénipotentiaires. On y fait de la politique et de la diplomatie. Chacun prétendant conserver à sa propre nation la souveraineté entière, il est impossible qu’un statut de paix y soit vraiment élaboré.

— Très bien, déclara Guérineau.

— Enfin notre troisième point sera la question de l’arbitrage obligatoire dans tous les cas. Tous les conflits, quels qu’ils soient, devront être soumis à un tribunal international. Pour cela, nous déclarerons que la guerre est un crime au même titre que l’assassinat.

— Très bien !

— Et pas de guerre de défense, hein ?

— Bien entendu. Nous savons trop bien, à présent, combien le prétexte est fallacieux ; et comment les belligérants s’arrangent toujours pour mettre le bon droit de leur côté, dans un camp comme dans l’autre.

— Tout à fait avec toi, Didier, cria Michel Grandjean ; l’heure passe, arrivons aux conclusions.

— Sommes-nous d’accord, demanda Didier.

Encore une fois les mains s’élevèrent.

— Fort bien. Alors, je propose ceci. Nous allons nous réunir, trois ou quatre d’entre nous, pour rédiger le programme sur les trois points que nous venons d’examiner et d’admettre. Ceci fait, nous soumettrons ce programme aux divers groupements pacifistes pour qu’ils l’examinent à leur tour, et qu’ils décident s’ils nous donnent leur adhésion.

— Ça va ! cria Bourdeau. Mais à condition d’être intransigeants, nous aussi, et de n’accepter aucun retranchement. Grandjean l’a dit tout à l’heure, ceux qui nous trouveront trop hardis n’auront qu’à ne point venir.

— Nous sommes d’accord.

— Tout cela va prendre du temps, fit observer Albert Lautier.

— Un mois, sans doute. Mettons six semaines pour que chaque groupe ait le temps de convoquer ses membres. Au 15 mars au plus tard, nous serons fixés.

Rapidement on termina. À l’unanimité, le groupe décida que Didier, Michel Grandjean, Tissier, René Lorget et Pierre Bournef rédigeraient le programme.

— Je demande que Mme Bournef soit aussi du comité, intervint Jacques Bourdeau.

— Merci, mon brave Bourdeau ; mais c’est inutile, puisque Pierre y sera.

— Mais si. Mais si, protesta Didier, qui trouvait l’idée juste.

— Il y a un moyen, proposa Pierre, c’est de nous réunir chez nous pour faire ce travail. Maman sera des nôtres.

Depuis un an, Mme Bournef habitait à Paris, avec ses deux enfants. Cela facilitait grandement Pierre. Une partie de la villa de Ville-d’Avray était louée à des amis. Éliane et son mari avaient conservé le reste pour eux.

On se rangea à la proposition de Pierre, et il fut convenu que le surlendemain le petit comité se tiendrait chez les Bournef. La décision prise on se sépara. Jean Tissier accompagna jusque chez eux les trois Bournef.

— C’est une bonne soirée, n’est-ce pas, Madame Bournef.

Jeanne soupira.

— Oui, mes enfants. Puisse-t-elle porter ses fruits, et puisse l’avenir être avec vous.

— Il faut avoir confiance, maman, dit Henriette.

— Oui, ma fille !

— Moi, dit Pierre, j’ai confiance. On peut toujours avoir confiance quand on est sûr de sa force.

Pourtant les choses ne s’arrangèrent pas aussi bien qu’on l’avait escompté. Le projet, rédigé, et soumis aux divers groupements pacifistes fut vivement pris à partie et discuté par certains. Il fallut faire de nouvelles réunions. Puis un petit groupe prétendit que le titre « Pacifisme Intégral » était une usurpation, que ce titre lui appartenait, puisqu’il l’avait pris le premier.

— Mais puisqu’on y a ajouté un mot, fit observer Grandjean : L’Équipe du Pacifisme Intégral.

Mais les propriétaires du titre ne voulurent rien entendre. Ils étaient les détenteurs du « Pacifisme Intégral » et ne voulaient pas le céder.

— Tout cela est stupide, déclara Didier, nous perdons notre temps. Qu’importe le titre, qu’on en prenne un autre.

Ce fut un nouveau sujet de discussions. L’affaire traînait trop et chacun s’énervait. Mai était arrivé que la querelle durait encore.

— Revenons à l’Équipe de la Paix, proposa un jour Tissier.

Une voix cria :

— C’est un titre ridicule !

Le malheureux Didier était désolé.

— Quand on songe, déclara-t-il, que la guerre nous menace toujours et qu’on s’attarde à de pareilles niaiseries.

Sauf Didier et ses fidèles, personne ne venait plus aux réunions. Les vacances arrivèrent. C’était la dislocation dernière.

Un soir que Jean Tissier avec sa sœur et Alexandre étaient venus passer la soirée chez les Bournef, et qu’on avait parlé du groupe évanoui, Jeanne, qui les avait écoutés en silence, se tourna tout à coup vers Didier :

— Savez-vous ce que vous devriez faire, Monsieur Didier ?

— Dites, Madame.

— Eh ! bien, fonder une petite revue autour de la quelle vous grouperiez vos amis. Vous y exposeriez toutes les idées qui faisaient le fonds de votre programme : Révision du traité de Versailles, Société des Nations, Arbitrage. Au bout de quelques mois, vous pourriez reprendre votre tentative d’un groupement.

Pierre était rayonnant.

— Maman a raison, s’écria-t-il. Maman a toujours raison. Qu’en pensez-vous Didier ?

— Je pense comme vous, Pierre. Mais une Revue, cela demande des fonds.

— Ne pensez pas trop à cela, dit Jeanne, nous trouverons de l’argent, j’en réponds.

Tous les jeunes, maintenant, se montraient joyeux. Jeanne Bournef les réunit dans un regard plein d’affection.

— Chers amis, dit-elle, comme votre enthousiasme me fait du bien. Allez, vous réussirez, je vous en réponds. Et croyez-moi ne soumettez pas vos projets à trop de gens. Vous savez exactement lesquels sont avec vous. Commencez. Ceux qui voudront venir viendront ensuite.

— Vous êtes la sagesse même, Madame Bournef, déclara Didier.

Jean, à son tour, se déridait.

— Alors, fit-il, l’Équipe va renaître.

— Mais certainement, répondit Pierre. Ce sera le titre de la Revue, n’est-ce pas Didier ?

— Si vous voulez. Cela peut faire un titre, en effet.

— Je vous donnerai encore mon avis, reprit Jeanne. Mettez donc « La Nouvelle Équipe », ce sera mieux.

Henriette applaudit.

— Notre chère mère voit toujours juste, dit-elle. Si vous voulez, fondons notre revue ce soir.

— C’est fait déclara Jean. Et Alexandre Didier sera le rédacteur en chef.

— Et toi le secrétaire de rédaction, ajouta Pierre.

— Oh ! il n’y a pas besoin de tant de titres.

— Et puis, nous avons bien le temps de songer aux grades, dit gaiement Henriette.

— Cela fait riche, cependant, des titres et des grades, fit Alexandre malicieusement.

Henriette reprit :

— Si vous y tenez tant, moi je propose maman au grade de fondatrice.

— Ce serait juste, Mademoiselle Henriette, approuva Didier, puisqu’elle en est l’inspiratrice.

— Mais c’est bien inutile, dit Jeanne, je ne veux aucun titre dans votre revue. Je me contenterai de vous faire les adresses de vos abonnés.

On se quitta, ce soir-là, sur de nouveaux projets. On allait étudier l’idée de la revue pour la lancer dès l’automne. Les vacances n’étaient pas une époque favorable.

Quelques jours plus tard, Alexandre Didier recevait une lettre de Martha Steinitz. Frida allait beaucoup plus mal et le réclamait.

« Si vous êtes libre de vos vacances, ajoutait la mère, venez donc les passer ici… »

Ce fut vite fait. Le temps de faire viser son passeport, et Alexandre reprenait le chemin de Wurtemberg. Une grande douleur l’y attendait, Frida était presque mourante.

— Je n’aurais pas voulu partir sans vous revoir lui dit-elle. Mais voyez-vous ce sera mieux ainsi. Je me sentais si seule entre la pensée de mon cher mari, et celle de votre si chère affection…

— Frida ! vous m’aimez donc aussi ?

— Cher ami, je n’ai plus à vous le cacher. Mais vous savez bien que notre union était impossible.

— Ah ! ne dites pas cela.

— Si, je le dis. Il y a trop de choses, voyez-vous…

Il ne répondit pas. Ne l’avait-il pas pensé aussi ?

Elle reprit :

– Vous allez rester près de moi. Ma mère sait que je vous aime. Je veux m’endormir près de vous. Je veux vous confier mon petit Rolf. Je veux vous bénir tous les deux avant de partir.

Il avait les yeux pleins de larmes.

— Vous pouvez rester, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

— Ah ! Frida ! Frida ! vous savez bien que j’aurais voulu ne jamais vous quitter…


IV


Au 15 décembre, le premier numéro de La Nouvelle Équipe paraissait. C’était une petite publication de 32 pages, d’un format facile. Au-dessous du titre, elle précisait son but par cette définition : « La Paix par la Volonté des Hommes ». Et elle portait cette épigraphe : Les jeunes osent regarder la guerre en face. Ils la dépouilleront de ses oripeaux. Ils mettront à nu ses mensonges. Ils prouveront au monde qu’elle n’est qu’un mannequin habillé par la peur et mis au service de la ruse ; et qu’il dépend des hommes de rendre au néant cet épouvantail humiliant pour la pensée et la dignité humaines.

Renonçant aux titres et aux grades, les fondateurs annonçaient seulement un Comité d’administration qui comprenait Pierre Bournef, Jean Tissier et Michel Grandjean, Jeanne et Henriette Bournef et Hélène Tissier.

Alexandre Didier était modestement désigné comme secrétaire de rédaction et René Lorget avait pris pour lui la responsabilité de gérant.

Jeanne avait protesté contre la figuration de son nom dans le comité. Mais Didier y tenait.

— L’idée première est venue de vous, lui avait-il dit, et il est juste que votre nom soit associé aux nôtres.

D’un autre côté cela s’équilibre parfaitement ainsi, trois noms d’hommes et trois noms de femmes. Nous voulons que les femmes répondent à notre appel. Vous savez bien qu’il faut à la paix du monde la collaboration des deux éléments qui font le monde.

Jeanne avait souri.

— Mais je ne suis pas précisément de la nouvelle équipe, moi.

— Et pourquoi donc ?

— D’abord parce que je pourrais être votre mère à tous ; ensuite parce que les idées que vous voulez exposer et répandre ne sont pas neuves pour moi. Elles me sont apparues à la mobilisation, et depuis elles n’ont fait que s’enraciner en moi et prendre de la force.

— Alors, Madame Bournef, nous avons donc pleinement raison de vous associer à notre travail. Vous pourriez être notre mère, dites-vous. Eh bien justement, vous serez notre mère. La mère est nécessaire partout, qu’il s’agisse du temporel ou du spirituel, et vous le savez fort bien. La mère est à la base de la société, à l’origine de la civilisation. Tout ce qu’on voudra édifier sans la mère n’aura pas de durée et devra fatalement s’écrouler. Si les mères ne prennent pas en mains la cause de la paix, la paix ne pourra pas se réaliser. Vous voyez donc bien que vous devez être avec nous. Vous y symboliserez la mère…

Brusquement, Didier s’était tu. Pendant qu’il parlait il avait, malgré lui, évoqué l’image d’une jeune femme, tenant dans ses mains maternelles un bel enfant blond, et disant : « Voici un fils des hommes ». L’image était devenue si vivante que l’émotion ne lui avait pas permis de continuer.

Il était revenu d’Allemagne en septembre, ramenant avec lui, selon le désir de Frida, l’enfant de cette dernière, le jeune Rudolph Gurtner, qu’on appelait familièrement du diminutif de Rolf. La mère s’était éteinte doucement en pressant sa main.

Quelques jours avant sa mort elle avait appelé autour d’elle les membres de sa famille, et leur avait confié son vœu suprême. L’enfant serait emmené en France, par Alexandre Didier qui veillerait à son éducation et dirigerait ses études. Elle désirait qu’il conservât sa nationalité et qu’ayant appris à comprendre et aimer la France, il revînt, devenu homme, dans son pays pour y travailler au rapprochement des deux peuples.

Dans la crainte de difficultés de la part des siens, elle avait ajouté :

— C’est ma volonté formelle.

— Il sera fait comme tu le demandes, ma fille, lui avait répondu Martha Steinitz.

Avant de le quitter pour toujours elle avait dit à Alexandre :

— Je vous donne mon fils. C’est tout ce que je pouvais vous donner de moi-même, et c’est tout mon amour.

On devine dans quel état douloureux Alexandre Didier était revenu. Après la mort de Frida, il s’était demandé : que vais-je faire ? non point que la pensée de se dérober au vœu de la morte l’eut un moment effleuré. Mais, comment assurerait-il à l’enfant les soins maternels que son âge réclamait encore ? Dans le désarroi de son esprit, il avait songé à Jeanne Bournef et lui avait écrit, lui confiant toute cette histoire. Il ne pouvait pas, disait-il, mettre l’enfant sous la garde de ses parents ; il y trouverait certainement de l’affection, mais ils étaient trop âgés, trop étriqués dans leur existence, trop cristallisés dans leurs manies et dans leurs habitudes. L’enfant étoufferait près d’eux.

Jeanne avait répondu : « Amenez-nous le petit Rolf. Nous aviserons ensemble. Et ne craignez rien, nous aimerons votre fils d’adoption. »

C’était vrai. Le petit garçon avait été accueilli à bras ouverts. Jeanne et Henriette avaient pleuré en écoutant le récit de Didier, et toutes deux, d’un même élan maternel, l’avaient adopté. Par la suite, les choses s’étaient très bien arrangées. Éliane Bournef, la femme de l’aveugle, avait offert de prendre l’enfant dont elle s’occuperait avec sa fille. Leur appartement de Ville-d’Avray le lui permettait. Julien Lenormand, à présent, la réclamait moins. Ayant appris la lecture et l’écriture des aveugles, il avait pu se réfugier dans le travail intellectuel. Il avait composé un ouvrage traitant « De la lumière dans l’art du peintre » qui était d’une exactitude artistique remarquable. L’ouvrage venait d’être publié, et l’auteur y trouvait un apaisement moral qui le rendait plus sociable.

— Je rebâtis ma vie parmi mes ruines, disait-il quelquefois avec douceur.

Il applaudit à la proposition d’Éliane.

— Cela sera excellent pour la petite, dit-il. Elle est trop seule. Pour le garçon, ce sera aussi très bien. Les enfants ont besoin des enfants.

La sympathie qu’il avait trouvée dans cette famille, si durement éprouvée elle-même, avait été un puissant réconfort pour Alexandre Didier. Il s’était jeté à plein cœur dans le travail, et la création de la Revue l’avait aidé à remonter le courant.

Commentant un jour la phrase de l’aveugle, il avait dit à Jeanne.

— Nous en sommes tous là, Madame Bournef, nous édifions notre vie sur des ruines.

— Hélas ! soupira la veuve de Maurice.

Le premier numéro de la revue fit sensation. On en parla beaucoup. Les étudiants la firent connaître dans les milieux universitaires, Grandjean la fit circuler parmi les artistes, René Lorget et Bourdeau l’introduisirent dans les organisations du travail. Il fallait à présent lui trouver des lecteurs et des abonnés.

Roger Bournef l’avait triomphalement rapportée à sa mère.

— Pourquoi ne fais-tu pas partie du Comité ? demanda Louise.

— J’en fais partie, maman, mais je n’y figure pas. Je ne l’ai pas voulu.

— Pourquoi ?

— J’ai mes raisons. Tu les comprendras bientôt, sois tranquille.

La lecture de la Revue intéressa Louise. Elle écrivit à Didier : « Il faut qu’on vous lise beaucoup. Il faut faire beaucoup de propagande. Disposez de moi pour le travail, c’est tout ce que je peux offrir ; mais je l’offre de tout mon cœur. »

Le second numéro venait d’être lancé, et recueillait le même succès, lorsqu’on commença à parler, dans les milieux de la politique, du projet de loi Paul Boncour, qui allait être discuté à la Chambre dans le courant de février.

— Notre revue est née juste à pic, qu’en pensez-vous Didier ? demanda Jean Tissier.

— Absolument. Il va falloir préparer un bon numéro. Mais nous attendrons celui de mars. Je veux suivre les débats dans l’Officiel et relever tous les points du projet.

Dès que le projet de loi tendant à militariser la nation entière fut mis en discussion, toute la jeune équipe se passionna autour de la lecture des journaux.

— Ce qui me surprend, dit un jour Pierre Bournef, c’est la quasi indifférence populaire.

À quoi Jean Tissier répondit :

— Pourquoi cela te surprend-il ? Le peuple est vacciné de militarisme depuis plus d’un siècle. Un peu plus ou moins de virus, que veux-tu que cela lui fasse ?

— Mais cette loi est dangereuse.

– D’accord. Je ne prétends pas le contraire, tu penses bien. Je cherche seulement à expliquer l’indifférence du peuple à son égard.

L’équipe de la revue se réunissait régulièrement chez les Bournef. Jeanne avait mis le cabinet de travail à la disposition des jeunes gens. Un soir qu’ils étaient réunis, elle dit tout à coup :

— À propos, j’ai rencontré cet après-midi Gabrielle Duchêne. La Ligue Internationale des femmes prépare une pétition contre le projet Boncour, et la section française fait un appel pour mettre sur pied un Comité d’action contre le projet de loi.

— Bravo ! cria Jean.

– Voilà de vaillantes femmes, déclara Didier.

– Est-ce que ce comité sera exclusivement féminin, maman ? demanda Pierre.

— Non, toutes les organisations sont invitées à s’y inscrire.

— Somme toute, remarqua Jean, c’est l’idée de notre Fédération qui est reprise.

— Tout juste. Mais avec un but nettement défini : combattre la loi Boncour.

– Didier, nous nous y inscrivons, hein ?

— Naturellement, et sur l’heure encore.

— La première réunion aura lieu la semaine prochaine, ajouta Jeanne.

— Nous irons ! il faut désigner ceux qui iront !

— À mon avis, dit Henriette, nous devons assister tous à cette première réunion. Ensuite, une délégation des nôtres sera chargée de suivre les travaux du comité.

— J’allais le proposer, dit Jean Tissier…

La salle de réunion était déjà aux trois quarts pleine quand « la Nouvelle Équipe » s’y présenta. Ils y étaient tous : Jeanne Bournef avec ses deux enfants, Louise et Roger, Jean et sa sœur, Didier, Grandjean, Lorget, Bourdeau et son fils, André Guérineau, Henri Renoir et Albert Lautier. Leur groupe était si important qu’on se retourna à leur arrivée.

Bourdeau, toujours jovial, désigna d’un geste ceux qui l’accompagnaient.

— Salut ! dit-il. Voilà l’Équipe de la Paix, elle répond présent tout de suite. Le petit Boncour n’a qu’à bien s’tenir.

On rit.

La réunion était présidée par le bureau de la Section française de la Ligue : Gabrielle Duchêne, Andrée Jouve, Camille Drevet. Rapidement Gabrielle Duchêne exposa les mobiles qui avaient poussé la Section française à proposer la constitution d’un Comité d’action.

— Il nous a paru que si nous prenons tous séparément position contre le projet de loi, nous serons affaiblis par le fait de la dispersion des efforts. En nous unissant tous sur cette unique plate-forme : Contre la Loi Boncour, nous aurons plus de force, plus de cohésion. Notre voix portera davantage.

— C’est juste, dit une voix.

— Si le principe du Comité est accepté, nous allons le constituer et examiner l’action que nous voulons faire. Je tiens à spécifier qu’en ce moment je fais les propositions parce que c’est la Section française de la Ligue qui a lancé l’appel ; mais que, puisque le principe est adopté, la Section s’efface devant le Comité pour n’être plus qu’une adhérente au même titre que les autres groupes.

— Très bien.

— Je passe donc la parole à Camille Drevet.

À son tour, Camille Drevet parla de la pétition organisée par la Ligue et qui déjà commençait à se couvrir de signatures.

— Mais cette pétition, dit-elle, c’est l’action de la Ligue. Il est nécessaire que nous décidions ce que sera l’action propre du Comité.

Alexandre Didier demanda :

— Il faudrait d’abord qu’on définisse le programme du Comité.

— Mais son titre l’indique : contre le projet de loi Paul Boncour.

— C’est entendu. Mais c’est presque un titre négatif, cela. Il nous faudrait un programme positif pour asseoir notre action et savoir où nous allons. Qu’opposons-nous au projet Boncour ?

— Nous n’avons rien à opposer ; nous ne voulons pas du projet, voilà tout ; nous exigeons que la Chambre ne vote pas la loi.

— C’est tout ?

— Mais oui.

— Eh ! bien, c’est insuffisant.

Des protestations s’élevèrent. Michel Grandjean, à son tour parla.

— Je m’associe à Didier, dit-il. S’opposer à la loi Boncour c’est bien, mais c’est en effet insuffisant. C’est laisser croire que nous trouvons l’organisation actuelle de l’armée à notre gré.

— Très bien ! dit quelqu’un.

— Nous autres, à la Nouvelle Équipe, nous avons pris une position nette. Nous avons dit : Nous voulons toute la paix et nous sommes contre toute la guerre. Ce n’est pas seulement la loi Boncour que nous repoussons, ce sont toutes les lois militaires. Qu’on organise l’armée comme on l’entendra, elle sera toujours une menace de guerre.

Il y eut quelques applaudissements. Jean Tissier cria :

— Nous voulons le Désarmement.

Les protestations recommencèrent. Gabrielle Duchêne, à nouveau, parla.

— Voilà bien la difficulté, dit-elle. Nous voulons faire un Comité contre la loi Boncour, nous invitons tous les groupes qui sont adversaires de cette loi à s’unir dans une même action. Mais ces groupes ont des buts et des programmes différents. Ils ne sont pas tous partisans du Désarmement. C’est pourquoi il est nécessaire que nous nous en tenions à cette action unique : protester et lutter contre le projet de loi Paul Boncour.

La salle se divisa ; les uns approuvaient la déclaration de Gabrielle Duchêne, les autres se rangeaient avec Didier et Grandjean. On ne s’entendait pas.

Alexandre Didier reprit la parole.

— Je comprends parfaitement les arguments de Mme Duchêne, dit-il très posément ; et je les accepte en ce qui concerne le Comité. Mais je tiens à déclarer que nous autres, si nous nous associons au Comité d’action contre la loi Boncour, c’est parce que nous sommes contre toutes les formes du militarisme, et pas seulement contre le projet actuel.

— Nous l’entendons bien ainsi, Didier, cria Andrée Jouve ; et vous savez que, personnellement, je suis entièrement avec vous.

Le calme s’était fait.

— Quelqu’un a-t-il des propositions à faire, demanda Camille Drevet.

Louise Bournef se leva. La veuve de Léon n’avait jamais quitté le deuil. De taille élancée, elle paraissait grandie encore par sa maigreur. Quelque chose de tragique émanait d’elle.

— J’ai des précisions à demander, dit-elle. Voici une des feuilles de pétition de la Ligue. Il y est dit ceci : « Que cette loi permet de disposer de la vie et de la conscience des femmes, sans leur consentement, puisque celles-ci ne jouissent pas de leurs droits politiques. » Cela veut-il dire que si les femmes jouissaient de leurs droits politiques elles accepteraient le projet Boncour ? Je voudrais qu’on réponde à ma question,

Louise Bournef se rassit. Impressionné, l’auditoire faisait silence.

Une femme s’était levée à son tour.

— Je crois, dit-elle, qu’on a voulu simplement faire remarquer ici l’illogisme de cette loi en ce qui concerne les femmes. Les hommes sont citoyens, ils votent les lois ; on peut dire qu’en obéissant aux lois militaires ils obéissent à eux-mêmes. Les femmes ne sont rien dans la nation ; en les mobilisant on les traite en esclaves.

— Je comprends bien, dit Louise. Je poserai donc ma question différemment : y a-t-il ici des femmes qui accepteraient d’être mobilisées si elles jouissaient des droits politiques ?

— Cette question est en dehors de ce qui nous intéresse, déclara une vieille dame qui dévisageait Louise à l’aide de son face à main.

En ce moment une jeune femme brune se leva brusquement de son siège.

— Cette question est importante, dit-elle ; et je demande qu’on y réponde. Nous sommes ici pour une action qui demande malgré tout une certaine communauté d’idées. On peut opter pour le désarmement ou pour d’autres méthodes. Mais pour nous, femmes, qui n’avons jamais subi la loi militaire, il est important que nous examinions devant notre conscience si nous accepterions d’être militarisées ?

Andrée Jouve répondit :

— Noélie Drous a raison : la question doit être posée. Pour ma part je réponds que si la loi Boncour est votée, je me déclarerai, le même jour, objecteur de conscience.

— Merci, répondit Louise Bournef.

— Vous ne serez pas seule, ajouta Henriette.

Cependant des chuchotements assez violents s’échangeaient entre quelques femmes qui s’étaient ostensiblement groupées à l’écart des autres. L’une d’entre elles se leva. Elle était grande et très élégante. Elle portait, très apparente sur sa poitrine, la rosette de la Légion d’Honneur.

— Je parlerai, dit-elle, au nom de la « Ligue pour la Revendication des droits politiques des femmes ». Nous estimons en effet que cette question doit être éclaircie. Nous estimons qu’appeler les femmes à la défense du pays, c’est leur faire un grand honneur. Nous estimons aussi que les femmes ne doivent rien à leur pays, si celui-ci ne reconnaît pas leurs droits.

La jeune femme qu’on avait appelée Noélie Drous était restée debout.

— C’est de bon commerce, fit-elle avec ironie. Donnant, donnant. Votre patriotisme ne va pas jusqu’à la gratuité.

L’autre se redressa, et dit avec hauteur :

— Nous voulons bien accepter des devoirs, mais nous voulons qu’on reconnaisse nos droits.

— Autrement dit vous acceptez d’être soldats si l’on vous accorde les droits de suffrage.

— Mais oui. Qu’y a-t-il là d’extravagant ? C’est exactement la situation politique des hommes : Citoyens et soldats. Nous ne demandons que l’égalité : citoyennes et…

— Soldates ! cria Jean Tissier. Bravo !

La jeune femme brune avait croisé ses bras sur sa poitrine. Le feu de l’indignation brillait dans ses yeux.

— Je suis heureuse, Madame, de cette déclaration qui précise nos positions. Moi aussi j’ai bataillé pour les droits politiques des femmes, mais je tiens à dire ici que si c’est dans le sang des champs de bataille qu’il nous faut aller ramasser le bulletin de vote, je fais des vœux pour que nous ne l’obtenions jamais.

Des applaudissements frénétiques éclatèrent.

Noélie Drous continua :

– Seulement, maintenant, je demande s’il est possible que nous restions côte à côte dans ce comité. Pour ma part, je me sens incapable d’y rester si la Ligue de Revendication des femmes y demeure.

La dame élégante avait échangé quelques mots avec ses voisines qui s’étaient levées de leurs sièges.

— C’est également notre avis, répliqua la présidente de la Revendication. Aussi bien notre place n’est pas ici. Nous ne sommes ni des anarchistes, ni des révolutionnaires.

Rapidement, elle avait gagné la sortie, suivie de ses compagnes.

— Parbleu ! fit Noélie Drous, quand on étale une rosette qu’on a gagnée pendant la guerre en flattant les états-majors, on n’a pas besoin de préciser de quel parti on est. Tout le monde le sait.

Cependant le tumulte provoqué par l’incident et le départ des femmes de la Revendication s’apaisait.

Gabrielle Duchêne conclut :

— C’est mieux ainsi. La situation est nette. De toute façon elles ne pouvaient pas rester avec nous.

Jacques Bourdeau eut un bon mot :

— Des particulières comme ça, je voudrais bien les voir seulement six semaines dans une tranchée, quand les marmites vous tombent dessus et qu’on ne sait jamais si on est mort ou vivant.

Un rire sympathique éclata.

— Moi, continua le charpentier en fer, je l’ai faite pendant quatre ans et demi, la guerre. J’en porte la marque, et pas avec un ruban rouge, non. Celui de la dame n’a sans doute pas été aussi difficile à obtenir.

Puis changeant de ton :

— Oui, je l’ai faite, la guerre ; mais vous entendez bien, moi, je ne veux pas que mon gars la connaisse. J’aimerais mieux le voir mourir demain.

Les rires s’étaient effacés. Dans la bonhomie du travailleur, on avait senti passer la révolte.

— Continuons notre travail, dit Camille Drevet.

Mais les esprits n’y étaient plus. L’heure était fort avancée. On convint de remettre la suite à huitaine. Puis on consacra la constitution du Comité par la distribution des rôles : deux secrétaires, un trésorier et l’on se sépara.

À la sortie, Louise Bournef alla serrer la main de Noélie Drous.

— Merci, lui dit-elle. Vous avez sauvé la dignité morale des femmes.

— Qui êtes-vous, madame ? demanda la jeune femme brune. Je ne crois pas vous connaître.

— Je suis la veuve de Léon Bournef. Je ne milite pas. Mon tempérament ne m’y porte pas. Mais la guerre n’a pas d’ennemie plus acharnée que moi. Et je crois que nous sommes beaucoup dans mon cas. Il ne faut pas s’illusionner parce que quelques-unes, comme celles-là, font beaucoup de bruit et attirent l’attention. Les femmes que la guerre a meurtries souffrent comme moi, silencieusement, et les autres sont dans l’angoisse lorsqu’elles pensent que cela pourrait recommencer. Seulement, les femmes ont pris l’habitude de ne pas se faire entendre.

— Je suis de votre avis. C’est pourquoi, ce soir, j’ai parlé comme je l’ai fait. J’ai la conviction d’avoir exprimé la pensée de la grande majorité des femmes.

Dehors, les deux familles Bournef se séparèrent, ne se dirigeant pas du même côté. Alexandre Didier et les Tissier, qui prenaient la même direction que Jeanne et ses enfants partirent avec eux.

— Jamais on ne s’entendra, dit tout à coup Didier, il y a trop de divergences entre nous.

— C’est aussi ce que j’ai pensé, confirma Tissier.

— Pourtant, fit observer Jeanne, cette action est de grande utilité, à mon avis.

— Sans doute, Madame Bournef, je le pense absolument comme vous. Il faut, si possible, réveiller l’opinion publique, et, à l’aide de cette loi, faire comprendre le danger du militarisme qui nous menace plus que jamais. Mais le fait même de se borner à lutter contre le projet Boncour limite notre puissance d’action.

— Que c’est donc difficile de faire quelque chose, dit Pierre à son tour. L’année dernière, c’est la Fédération qui n’a pas pu s’organiser ; maintenant c’est ce comité d’action qui menace de rester en carence.

— Il est toujours difficile de grouper les gens pour une action commune, remarqua Jean.

— Pourtant fit amèrement Alexandre, on n’a qu’à faire battre les tambours pour qu’ils soient tous prêts à partir et à obéir.

— C’est qu’alors ils subissent la discipline à laquelle on les a pliés dès leur jeunesse, dit pensivement Jeanne. Ils n’ont plus à réfléchir, ni à décider. La pensée n’a plus à intervenir. Et voyez-vous, il est plus difficile de décider soi-même de sa vie que de laisser aux autres le soin d’en disposer.

— C’est la force morale qui fait défaut, dit Henriette.

— Pourtant c’est elle seule qui peut être efficace, ajouta Pierre. Mais on manque de confiance en elle.

Hélène Tissier posa doucement sa main sur le bras du jeune homme.

— Heureusement que la Nouvelle Équipe est là, dit-elle.

Pierre prit la main de la jeune fille, la glissa sous son bras. Puis, rasséréné par cette présence qui lui était chère, il dit presque gaiement.

— Bien sûr que c’est heureux. La « Nouvelle Équipe » montrera la route. Il n’en faut pas plus pour donner l’impulsion. Il en est des consciences comme des cœurs ; les uns et les autres répondent à qui les appellent.

Le bras d’Hélène s’appuya un peu plus sur celui du jeune homme.

— C’est vrai, dit-elle. Il ne faut pas craindre de montrer son cœur. Il n’y a peut-être tant de douleur dans l’humanité que parce que les cœurs ne s’ouvrent pas assez. Il semble que les hommes considèrent l’amour comme une faiblesse et que leur plus grand souci soit de le cacher. Pourtant, la paix du monde ne se réalisera pas sans l’amour.

Tous s’étaient tus. On était arrivé au carrefour de l’Odéon et Alexandre Didier devait se séparer du groupe. Alors il tendit la main à Hélène, et gardant un moment dans la sienne la main de la jeune fille, il dit avec émotion :

— Mademoiselle Hélène, il y a bientôt dix ans que je suis convaincu de la grande vérité que vous venez de dire. Il ne faut pas se lasser de la faire entendre. Voyez-vous, le monde se meurt par ce qu’il l’ignore trop.


V


Il n’était que trop vrai que le nouveau Comité serait difficilement actif. Il manquait trop d’unité dans la pensée. Il était ligoté par la nécessité de rester seulement une action d’opposition. Nos jeunes amis en eurent bientôt la démonstration.

Ce fut au cours d’une grande manifestation publique, qui eut lieu en mai, et où les délégués des divers groupes se firent entendre. Il était bien entendu qu’on devait rester sur la plate-forme de la loi Boncour ; mais il n’était pas possible que chacun d’eux ne fît entendre les tendances particulières du groupe qu’il représentait. C’est ainsi qu’après Armand Charpentier parlant au nom des pacifistes intégraux, se déclarant contre toutes les guerres, quelles qu’elles fussent, on put entendre des délégués communistes qui affirmèrent que la guerre impérialiste seule était condamnable et que la guerre révolutionnaire était sacrée.

— Nous ne voulons pas de l’armée bourgeoise, mais nous savons bien que l’armée prolétarienne sera toujours nécessaire.

L’un d’entre eux précisa même :

— Nous ne sommes pas des pacifistes. Qu’il faille verser le sang, nous savons bien que c’est une nécessité. Mais si nous devons y recourir ce sera le sang bourgeois, et non le sang du peuple, qui rougira nos mains…

Révolté, Jean Tissier se tourna vers Alexandre.

— En vérité, je me demande ce que nous faisons avec ces gens-là, nous autres, dit-il.

— Quelle horreur ! dit Pierre à son tour.

— Sortons ! déclara Jeanne, je ne veux plus entendre ces choses.

— Oui, répondit Didier, nous en avons assez entendu. Au reste, toutes leurs thèses nous les connaissons.

Tous les quatre sortirent. Ni Hélène, ni Henriette n’étaient venues ce soir-là. Didier fit remarquer que c’était bien heureux.

— Il ne faudrait pas que Mlle Hélène perde sa confiance dans l’amour, dit-il. Et de pareils discours ne réconfortent pas.

— Oh ! la confiance d’Hélène est robuste, dit vivement Pierre.

— Notez qu’elle a raison. Les prêcheurs de haine et de massacre, au fond, ne sont qu’un bien petit nombre dans l’humanité. Le malheur c’est qu’ils font beaucoup de bruit et qu’on les croit très nombreux. Mais je crois, moi, que les gens sont bien plus pacifiques qu’on ne le pense. Pendant que nos deux braillards de ce soir répandaient à profusion le sang bourgeois dans leurs discours, il y avait partout, dans les petits logements parisiens, et dans les calmes foyers des campagnes, de très braves gens qui ne pensaient qu’à la joie du repos après le travail, au plaisir d’être avec leurs enfants et leurs familles. Il y avait des promeneurs, comme nous en ce moment, des couples d’amoureux, des amateurs de musique qui s’en allaient au concert, des studieux qui lisaient, des causeurs qui discutaient. Mais tous ceux-là on ne les voit pas. Ils ne font pas de déclamations en public, et ne viennent pas applaudir les orateurs sanguinaires. Alors, parce qu’ils ne se montrent pas, on ignore leur existence.

— Comme c’est vrai, ce que vous dites, approuva Jeanne.

— Pourtant, dit Jean, il suffit de deux braillards comme ceux-là pour monter la tête à tous les braves gens, et les enrôler tantôt dans un camp, tantôt dans un autre.

— Mon cher ami, c’est précisément notre travail, à nous qui essayons d’y voir un peu plus clair, d’éclairer un peu mieux les lanternes. Au lieu de discutailler avec tous les prêcheurs de systèmes, adressons-nous directement à ces braves gens qui nous intéressent. Il ne faut pas croire que la raison et le bon sens sont l’apanage des seuls philosophes.

Jeanne répondit :

— Il y a un grand bon sens dans le peuple, Monsieur Didier, je suis tout à fait de votre avis ; mais voyez-vous le peuple n’a pas assez confiance en lui-même. Dans la question de la paix et de la guerre, il est persuadé qu’il ne peut rien. À la mobilisation de 1914, c’était le refrain général.

— C’est pourquoi le meilleur travail est de faire naître cette confiance, en montrant aux individus les possibilités qu’ils portent en eux, au lieu de les diviser en les dressant les uns contre les autres. Pendant qu’ils se chamaillent, la poignée de ceux qui ont intérêt à leur division font leurs petites affaires.

On marcha quelque temps en silence, puis Pierre demanda :

— Et notre numéro de mai, va-t-il bientôt sortir ?

— Demain ou après-demain.

— Savez-vous, dit Jeanne, que nous avons à présent bien près de cinq cents abonnés, ce qui est un beau chiffre si l’on considère que cinq numéros seulement sont parus.

— Oui, Madame Bournef, c’est encourageant.

— Monsieur Didier, ne croyez-vous pas le moment venu de tenter à nouveau ce groupement si malencontreusement avorté l’année dernière. Avec la Revue, qui vous constitue un programme, les difficultés du début sont aplanies.

— J’y pensais justement ces jours-ci. La loi Boncour doit nous faire prendre une position très nette. Je l’indique catégoriquement dans mon article du numéro qui va paraître. Je crois qu’il serait bon de réunir nos amis et d’envisager une action plus cohérente et plus précise que celle du nouveau Comité.

— Cependant, demanda Jeanne, vous ne vous séparez pas absolument de lui.

— Nullement. Nous lui avons donné notre adhésion, restons-y. Il faut au contraire que notre voix y soit entendue. Mais nous avons à poursuivre notre propre tâche. C’est d’ailleurs bien ainsi que l’ont entendu les initiateurs du Comité Boncour.

Quelques jours plus tard, nous retrouvons dans l’arrière salle de la taverne du boulevard Saint-Michel, tous ceux qui assistaient l’année précédente à l’essai de constitution d’une fédération pacifiste. D’autres s’y étaient joints, des normaliens, amis de Jean et de Pierre, et de jeunes militants ouvriers, amenés par Robert Bourdeau et Lorget. La salle était remplie.

Alexandre Didier prit immédiatement la parole.

— Mes camarades, dit-il, nul d’entre vous n’a été surpris de notre appel. Vous sentez tous, comme nous l’avons senti, que l’heure est grave. Ce projet de loi Paul Boncour est d’une puissante signification. Personnellement, il ne m’alarme pas, parce qu’il pose parfaitement la question et qu’il va permettre de délimiter, dans notre pays, le courant du pacifisme et celui du militarisme. Il sera, si vous voulez, la ligne de partage des eaux. Il faut savoir ce que nous entendons par pacifisme et par militarisme. Pour nous, à la Nouvelle Équipe, nous avons dit : « Nous voulons toute la Paix et nous sommes contre toute la Guerre ». Aujourd’hui le projet Boncour nous permet de préciser encore, et d’ajouter : « Ceux qui ne veulent pas toute la Paix sont à nos yeux des bellicistes. Il ne peut plus y avoir de demi-mesures. Le projet Boncour, dis-je, pose la question, et c’est pourquoi, toujours en ce qui me concerne, je remercie Paul Boncour de l’avoir posée.

Des rires et des applaudissements saluèrent l’orateur.

— Mais, sans nous alarmer plus qu’il ne convient, nous devons quand même comprendre qu’il y a urgence à réveiller, chez les individus, la conscience du danger qui se prépare. Il faut répondre à l’ultimatum Boncour : toute la nation sous les armes, par un autre ultimatum : la nation désarmée.

— Le désarmement ! cria une voix.

– Oui, le désarmement. C’est pour examiner avec vous cette question que nous avons décidé cette réunion. Nous devons prendre position. Nous sommes ici en grande partie des intellectuels. Les militants ouvriers qui sont avec nous n’infirment pas cette constatation, car leur habitude d’étudier les questions sociales et de s’y intéresser, a fait d’eux également des intellectuels. Eh bien, je déclare que si la guerre de 1914 a pu être déclanchée, c’est parce que les intellectuels ont failli à leur tâche.

— Les travailleurs aussi, cria Jacques Bourdeau.

— Les travailleurs aussi, je vous l’accorde. Mais il y a des degrés dans les responsabilités. Ceux que des connaissances plus étendues, l’habitude de penser et de raisonner, l’habitude aussi d’étudier dans toute leur ampleur les problèmes de la politique et de l’économie, ont en quelque sorte constitués les chefs moraux de la Société, ceux-là sont plus responsables que les autres. Si des hommes comme Poincaré, Millerand, Delcassé, sont parmi nos hommes politiques ceux qui assument les plus lourdes responsabilités dans le déclanchement de la guerre, je dis que les maîtres de l’Université, les écrivains qui constituaient l’avant-garde intellectuelle du pays, aussi bien que les chefs socialistes et les chefs syndicalistes sont responsables de n’avoir pas su empêcher ce déclanchement.

On applaudit. Jacques Bourdeau se leva :

— Et moi, cria-t-il, je dis que les mécaniciens du chemin de fer sont responsables d’avoir fait partir les trains de soldats.

On cria : Bravo ! Didier reprit :

— Mais oui, Bourdeau, vous avez raison. Tout le monde a été responsable, à commencer par moi-même qui me suis stupidement engagé le 4 août en apprenant l’attaque allemande. Pourquoi l’ai-je fait ? Parce que j’avais le crâne bourré de tous les sophismes nationaux. Mais qui était responsable de cette intoxication, sinon ces grands maîtres de l’Université que je dénonce ici ? Oui, tous ont été responsables, c’est entendu. Mais je vous en prie, pas au même titre. Le journalier des campagnes qui ne lit jamais le journal, l’ouvrier des villes qui sait des problèmes sociaux ce que son journal lui en dit — et nous savons comment la presse le renseigne — tous ces braves gens sur qui la guerre est tombée comme un coup de massue, nous n’allons tout de même pas prétendre que leur responsabilité est égale à celle des chefs de la politique, de la pensée et du travail.

Des applaudissements frénétiques éclatèrent.

— J’estime donc que c’est nous, à présent, nous qui serions responsables demain, qui devons constituer l’avant-garde de la paix. La Nouvelle Équipe s’est fondée pour jeter le cri d’alarme. Elle sonne ce soir le rassemblement. Nous ne voulons avec nous que ceux qui sont comme nous, animés d’une volonté irréductible : toute la paix contre toute la guerre.

L’orateur s’assit. Pierre Bournef, qui dirigeait les débats, demanda qui voulait parler.

Un jeune homme se leva sur cette invitation.

— J’applaudis aux paroles de Didier, dit-il. Toutefois je ferai des réserves. Cette loi Boncour, qui fait le fonds de la question que nous voulons débattre aujourd’hui, cette loi, en somme, n’est que la mise en vigueur du projet présenté par Jaurès dans l’Armée Nouvelle, projet que les socialistes avaient applaudi à son heure. Il y aurait peut-être lieu d’examiner si, dans ce projet, il n’y a pas quelques indications à retenir.

Jean Tissier prit la parole.

— Nous attendions cette objection, dit-il. Nous l’avons examinée et nous y répondrons. Pour notre part, nous estimons que si Jaurès avait traversé la guerre, il n’écrirait plus l’Armée Nouvelle. Lui, dont la pensée était si large, si claire, si compréhensive, lui qui avait pris l’habitude d’étudier tous les problèmes sociaux et politiques de très haut et dans toute leur ampleur, il aurait compris combien la dernière guerre a changé ces problèmes, et le bouleversement profond qu’elle a apporté dans la constitution du monde.

Tout le thème de l’Armée Nouvelle, d’ailleurs, repose sur la guerre défensive. Jaurès a soin de le préciser dans tout le cours de son ouvrage et dans les trois derniers articles de son projet de loi. Il déclare à diverses reprises que tout gouvernement qui entrerait dans une guerre sans proposer l’arbitrage deviendrait criminel et traître à l’humanité. Et il précise « toute guerre est criminelle si elle n’est pas manifestement défensive ». Aujourd’hui, nous savons, et Jaurès le saurait comme nous, qu’il n’y a pas de guerre défensive. La révélation des documents diplomatiques qui précédèrent la dernière guerre nous a appris ceci : c’est que toutes les grandes puissances préparaient secrètement la guerre par le canal de leurs diplomaties. La Russie et la France avaient posé leurs conditions et stipulé leur part de butin ; la Serbie entretenait la mésintelligence dans les Balkans ; le Monténégro se faisait le complice complaisant de Nicolas ; l’Angleterre promettait à la France l’appui de ses troupes de terre et de mer si la Belgique était attaquée, ce à quoi s’attendaient tous les gouvernements. De l’Allemagne je ne dirai rien de particulier, puisqu’il est entendu qu’ayant déclaré la guerre, elle ne peut prétendre avoir fait une guerre défensive. Mais peut-on dire des autres qu’ils faisaient des guerres défensives alors que toute leur diplomatie, traités secrets et conventions interalliées, avaient préparé les batteries de la guerre, réglé la marche des événements, si bien que, dès février 1912, Iswolsky pouvait écrire au tzar :

« Je sais de source très certaine que, malgré la fin très heureuse de la crise marocaine, on s’attend dans les sphères militaires d’ici — c’est-à-dire de Paris — à de nouvelles complications internationales au printemps, et le département de la guerre continue à se préparer activement à des opérations militaires dans un proche avenir. »

Peut-on dire que c’est une guerre défensive, cette guerre prévue plus de deux ans à l’avance ? Jaurès voulait que tout conflit fût porté devant la Cour de la Haye, il le précise dans son projet ; mais, puisque c’est la diplomatie elle-même qui prépare les conflits, les fait naître, en détermine sournoisement les moindres phases, comment peut-on espérer qu’ils soient jamais dénoncés ? dénoncés par qui ? Si la diplomatie ne les avait pas suscités, il n’y aurait pas à les soumettre à un tribunal. Ce ne sont pas les peuples qui les font naître, ces conflits, ce sont toujours les gouvernements. Seulement, on ne l’apprend qu’après la bataille, nous l’avons bien vu. Demain ce serait pareil encore. C’est pourquoi nous devons rejeter définitivement l’hypothèse de la guerre défensive. Toutes les guerres sont offensives, voilà ce que la dernière nous a clairement démontré.

Le jeune orateur s’assit, un peu fatigué. Il n’avait pas pris encore l’habitude de la tribune.

Didier reprit :

— Voilà pourquoi nous avons pris une position nette : le désarmement. La voilà bien la vraie défensive, la défensive contre la guerre elle-même. Mais je passe la parole à Grandjean qui la demande.

— Naturellement, c’est pour m’associer à ce que viennent de déclarer nos deux amis. Mais j’ai entendu tout à l’heure, à la fin de l’exposé de Tissier, quelqu’un qui disait : « Il n’y a qu’à exiger la suppression de la diplomatie secrète ». C’est à cela que je veux répondre. Nous savons bien que c’est un leurre. Il y aura une diplomatie secrète aussi longtemps qu’il y aura une armée. L’une est le corollaire de l’autre. La diplomatie secrète est l’arme des dirigeants et la consécration de leur puissance. Les gouvernants sont trop intelligents pour ne pas savoir qu’il faut donner aux guerres des causes acceptables, la diplomatie y pourvoit.

En ce moment Marcel Lenoir se leva.

— N’oubliez pas, Grandjean, les intérêts économiques, la finance et le Comité des Forges.

— Je n’oublie rien, mon cher Lenoir. Et précisément j’allais aborder le sujet qui vous est cher.

Les causes économiques des guerres, nous les connaissons aussi bien que quiconque. Nous pensons d’ailleurs qu’on les exagère, mais ceci est un autre chapitre que je ne veux pas aborder ici. Nous connaissons les intérêts financiers qui poussent à la guerre, les dangers que font courir à la paix les potentats de la haute métallurgie. Nous savons tout cela. Si nous ne faisons pas jouer ces causes dans notre thèse du désarmement, c’est qu’en réalité elles restent toujours dans la coulisse et n’apparaissent jamais ouvertement. Ce sont peut-être des forces occultes ; mais ce sont toujours des motifs inavouables. On ne peut pas dire aux peuples qu’ils vont se battre pour Schneider et Krupp, pour les intérêts de la haute banque ou les rivalités commerciales. On leur donne des raisons plus nobles : intérêts de la patrie, honneur de la nation. Tous ces beaux arguments là, c’est la diplomatie qui les prépare en suscitant ces conflits que Tissier dénonçait tout à l’heure. De sorte qu’on peut dire que les chancelleries sont le creuset où s’élaborent les motifs de guerre, cependant que nos métallurgistes chauffent le creuset qui alimentera les batailles.

— Bravo Grandjean ! cria André Guérineau.

— Nous disons donc ceci : quand nous aurons enlevé l’armée à nos hommes politiques, nous aurons du même coup rendu inutile les trafics diplomatiques. Mais n’espérons pas le contraire. La suppression de la diplomatie secrète ne sera rendue réelle que par le déSarmement.

Il en va de même pour les causes économiques. Les rivalités financières ne seront sans doute pas supprimées par la suppression de l’armée, mais elles perdront leur intensité. Les grands maîtres de la finance, n’ayant plus l’appui des chancelleries, ni celui des hommes d’État, seront dans l’obligation d’apporter dans leurs affaires un peu plus de loyauté, peut-être. En tout cas, leurs rivalités ne pourront plus s’affronter dans le sang des champs de batailles.

Quant à nos hommes politiques, lorsqu’ils ne sentiront plus derrière eux cette force passive qu’est l’armée, il ne leur sera plus possible de jouer avec la vie des peuples. Ils trouveront alors le moyen d’arranger les affaires de la nation par des voies moins brutales. Sous quelqu’angle qu’on examine la question, nous arrivons toujours à cette conclusion : le désarmement seul assurera la paix.

Michel Grandjean ayant terminé, une voix s’éleva pour demander :

— Ne pourrait-on pas d’abord, et préalablement au désarmement, réclamer l’arbitrage obligatoire ?

Ce fut Didier qui répondit :

— Ce serait renvoyer le désarmement aux calendes. Il en est de l’arbitrage obligatoire comme de la diplomatie secrète. Il suivra le désarmement ; mais ne le précèdera pas. Soyez tranquilles, quand les armées auront disparu, l’institution nécessaire s’organisera d’elle-même.

— Mais la sécurité.

— Quelle sécurité estimez-vous supérieure au désarmement ? La guerre n’est possible que par l’armée. Pour qu’une guerre puisse se réaliser il faut cette formidable organisation militaire où tout est, à l’avance, prévu et ordonné, cadres et effectifs, fortifications, plans d’attaque et de défense, espionnage, maniement des armes. Il faut cette despotique discipline qui transforme l’individu, lui interdit de penser, pour en faire l’instrument aveugle obéissant au commandement des chefs.

— Pourtant, si on était attaqué ?

— Mais voyons, les grandes invasions, c’est du passé. Les guerres ne sont jamais des cataclysmes imprévus. Nous en avons eu la preuve dans ce travail des diplomaties que nous pourrions appeler la préméditation. Elle demande des années. Ensuite, les manœuvres sournoises et hypocrites ayant été opérées, il reste l’actif décisif : la déclaration. Nous savons avec quelle subtilité on la présente. Mais ce n’est pas tout encore : la guerre déclarée, il faut qu’elle soit acceptée par la partie adverse. Sans acceptation, point de guerre, on ne se bat pas tout seul.

Or, avons-nous jamais vu un gouvernement répondre par la non-acceptation ? L’honneur national prétend-on, ne peut pas ne pas relever le défi. C’est là un de ces arguments spécieux avec lesquels on fait marcher les peuples. Mais croit-on que si la France n’avait pas mobilisé le 1er août 1914, l’Allemagne lui aurait déclaré la guerre le 3 août ? La mobilisation, c’était l’acceptation tacite, et les maîtres du jeu l’entendaient bien ainsi. Mais si, par une inimaginable déraison, l’Allemagne avait malgré tout tenté une déclaration de guerre le 3 août, croit-on qu’elle eût pu mettre sa menace à exécution si la France avait répondu par la force d’inertie ? C’eût été chose impossible. L’agression brutale n’est plus un fait des temps modernes…

Alexandre Didier se tut. Un murmure approbatif avait ponctué ses dernières phrases. Et nulle autre question ne fut posée.

— Chers amis, dit Pierre Bournef, nous vous avons exposé notre thèse du désarmement dans tous ses développements, et nous vous demandons si vous êtes d’accord avec nous pour entreprendre une action de propagande réclamant le désarmement.

Toutes les mains se levèrent et de multiples « oui » se firent entendre.

— Voici donc ce que nous proposons. Une pétition portant sur ces points essentiels : La mise hors la loi de la guerre ; — le désarmement intégral et immédiat ; — la destruction du matériel de guerre, et la cessation de toute industrie publique ou privée des armes. Cette pétition nous la ferons circuler par tout le pays pour qu’elle soit couverte de signatures. Nous vous faisons remarquer que nous n’inventons rien. De semblables plébiscites ont été organisés en Angleterre, en Allemagne, aux Pays-Bas. Ils ont recueilli dans les deux premiers pays des centaines de mille de signatures. Nous estimons nécessaire de tenter en France une pareille action. Ainsi nous entendons réaliser le but précisé par notre revue : « La Paix par la Volonté des Hommes ». Si nous sommes d’accord, nous mettrons sur pied une grande réunion publique le mois prochain, avant l’ouverture des vacances ; et nous commencerons notre consultation dès l’automne.

À nouveau des réponses affirmatives furent lancées.

Alexandre Didier, alors, lut le texte du plébiscite, qu’on trouva très bien rédigé ; après quoi il dit :

— Mes Camarades, voici notre travail terminé. Toutefois, avant de nous séparer, je vous demande de prêter toute votre attention à notre amie, Mme Bournef, qui a quelque chose à vous dire.

Jeanne se leva. Elle était pâle et résolue. Dans ses yeux tendres, on eut dit que des larmes étaient cristallisées.

Dans la salle, le silence s’était fait profond et attentif.

— Mes amis, dit-elle, vous m’excuserez. Je n’ai point l’habitude de la parole. Je vous parlerai donc simplement, au fil de ma pensée et sous l’inspiration de mon cœur.

Presque tous ici, vous êtes des jeunes. Vous avez à peu près l’âge de mon fils, à l’exception de quelques anciens que je connais bien, et qui ne me contrediront pas. Vous n’avez pas connu la dernière guerre. Vous étiez encore des enfants. Moi, je l’ai vécue toute entière et je peux vous en parler. Et les paroles que je vais vous dire, croyez que je ne suis pas seule à les prononcer. Mon cher Maurice est en ce moment près de moi, et sa pensée est unie à la mienne.

Tout à l’heure, Alexandre Didier vous a dit que si la France n’avait pas mobilisé en 1914, la guerre eût été impossible. C’est une vérité absolue. Mais ce n’est pas une vérité seulement parce que la mobilisation indique à l’adversaire que la nation accepte la guerre. C’est une vérité parce que, lorsque la mobilisation est décrétée, il n’y a plus de consciences libres. L’affolement s’empare des esprits, on ne sait plus où est la vérité. On doute de tout et de soi-même, et plus on veut raisonner, plus on s’enlise. Croyez-moi, je le sais. J’ai été témoin des luttes morales, des déchirements de conscience, de mon cher mari et de son frère. J’ai compris le désarroi et la panique des travailleurs, et mon vieil ami Bourdeau en donnera comme moi le témoignage. La mobilisation c’est l’arrêt de la pensée, c’est le renoncement, par les individus, à tout ce qui les fait hommes. S’il n’en était pas ainsi, la guerre ne se pourrait pas. Car si c’est l’armée qui permet de réaliser la guerre, il ne faut pas oublier que ce sont les hommes qui forment l’armée. S’ils ne répondaient pas à l’appel de la mobilisation, la force de l’armée serait par cela même détruite. C’était ce que comprenaient les travailleurs, avant 1914, quand ils disaient qu’à la mobilisation ils répondraient par la grève générale. Ils n’avaient oublié qu’une chose : l’emprise formidable, sur les esprits, d’une éducation commencée à la naissance et continuée pendant toute la vie des individus. Personne n’était capable d’y résister, parce que, plus encore qu’à l’appel aux armes, c’était à leur croyance que tous obéissaient.

La voix de Jeanne s’était mouillée. Elle se ressaisit et continua.

— Je vous ai dit : la mobilisation c’est l’arrêt de la pensée, c’est donc l’arrêt du raisonnement. Et la raison puisant ses meilleures racines dans la sensibilité, on peut dire également que la mobilisation c’est la mort du cœur. Ainsi toutes les nobles forces qui animent l’humanité : l’amour et la pensée, la lumière de l’esprit et du sentiment, disparaissent. Il ne reste plus que des hommes inertes, les uns brutes animées par la violence, les autres cerveaux cristallisés par le dogme, tous obéissant à la force aveugle du fanatisme. Voilà ce que je voulais vous dire. Toute la force est dans l’homme ; mais il faudrait qu’il connaisse sa force et qu’il en soit le maître.

Et puisqu’il est si difficile de réaliser cela, il faut aller au devant du mal. Pendant que les cerveaux sont lucides, travaillons à empêcher l’inévitable. Désarmons-nous à l’avance. N’attendons pas, la mobilisation ce sera toujours la guerre…

Jeanne se tut. Un sanglot s’était brisé dans sa gorge en disant ces derniers mots. L’agonie de Maurice était devant ses yeux.

Jacques Bourdeau l’avait écoutée debout. Toutes ses paroles entraient en lui comme des flèches douloureuses, et des larmes coulaient inconsciemment de ses yeux. La cicatrice de sa joue s’était creusée plus encore qu’à l’ordinaire.

Quand Jeanne eut fini, il étendit la main vers les assistants.

— Écoutez-là, dit-il, solennellement. Ce qu’elle vient de dire là, c’est vrai. Je suis un témoin, moi. Oui, nous n’étions plus des hommes libres, nous étions tous des lâches…

— Non, Jacques Bourdeau, cria Jeanne, vous étiez des malheureux.

— Ah ! ça, c’est vrai, des malheureux et des misérables.

Empoignée par l’émotion, la salle entière se taisait. Alors, se ressaisissant, et redevenant maître de lui, le charpentier en fer ajouta de sa bonne voix faubourienne :

— Alors, voyez-vous, puisqu’on serait encore bien capables d’être tous des Jean-foutre, le bon remède c’est de briser les fusils d’avance. Quand il n’y en aura plus, on ne sera pas tenté de s’en servir. L’Équipe de la Paix est dans le bon chemin, emboîtons lui le pas.

Des rires éclatèrent. L’emprise de l’émotion cessa. On leva la séance et la salle se vida.

Dehors, Pierre passa son bras sur celui de sa mère.

— Chère maman, lui dit-il, comme tu étais belle. Pendant que tu parlais, je voyais papa à tes côtés, j’entendais les dernières paroles qu’il m’a adressées : l’armée… la guerre… adieu. Va, depuis ce jour ils sont gravés dans ma pensée, ils me dictent ma conduite, et les souffrances morales de mon père n’auront pas été stériles, je te le jure !

Jeanne appuya doucement sa tête contre le bras de son fils :

— Mon Pierre, dit-elle, la douleur sera-t-elle donc toujours l’éducatrice des hommes.

Le jeune homme se pencha, effleura d’un baiser le front maternel.

— La douleur n’est pas la seule éducatrice, mère, et tu le sais bien. Il y a aussi l’amour. C’était lui qui était dans ta voix ce soir quand tu as crié à Jacques Bourdeau : Vous étiez des malheureux.

— C’est la vérité, Pierre. Je l’ai dit à ton père devant la mobilisation, quand je constatais précisément la défaillance de l’amour.

— Va mère, l’amour triomphera. Il ne faut pas désespérer de l’humanité.

— Oh ! je n’en ai jamais désespéré, dit Jeanne.


VI


Nous franchirons une période de près d’une année, et nous retrouverons La Nouvelle Équipe en mai 1928. Elle avait fait du chemin. La Revue, en propageant l’idée du désarmement, en développant les thèses de nos jeunes amis, avait groupé autour d’elle la sympathie de tous les pacifistes dont le nom faisait autorité, Armand Charpentier, l’auteur d’un très bel ouvrage documentaire La Guerre et la Patrie, Victor Margueritte que son Appel aux Consciences plaçait au premier plan des pionniers de la paix, Han Ryner, le vieil apôtre de la pensée libre, Grillot de Givry, qui, dans une remarquable étude sur le Christ et la Patrie avait magistralement souligné la grande erreur des Chrétiens et leur responsabilité dans les guerres qui avaient ensanglanté le monde après la venue du Christ ; Georges Pioch, toujours sur la brèche pour la défense des objecteurs de conscience ; enfin le savant Langevin, le philosophe Alain, Gouttenoire de Toury, Charles Gide, Georges Demartial, Félicien Challaye, et le grand et noble Romain Rolland, dont l’attitude en 1914 avait sauvé la conscience humaine. Des femmes aussi, militantes éprouvées, dont cette Andrée Jouve, amie et disciple de Romain Rolland, avaient répondu à l’appel de Didier et de ses amis.

Le plébiscite, qui n’avait pu être lancé qu’en janvier, circulait maintenant dans tous les milieux où la paix était étudiée. Il se couvrait de signatures, pas assez vite au gré de la jeune équipe qui eût voulu des réalisations plus rapides.

En ce mois de mai où nous les retrouvons, un événement mondial se préparait qui les remplissait de confiance et d’espoir. Le ministre français des affaires étrangères étudiait, en collaboration avec un éminent homme d’État Américain, un projet de pacte mettant la Guerre hors la loi. S’ils menaient ce projet à bonne fin, si les nations répondaient à l’appel en signant ce pacte, c’était, leur semblait-il, un bouleversement radical dans le statut moral du monde.

C’est de cette grave question qu’ils s’entretenaient, ce soir-là, chez les Bournef, dont l’appartement était décidément devenu le siège de La Nouvelle Équipe.

— Oui, affirmait Alexandre Didier, ce pacte Briand-Kellog, s’il peut vraiment se réaliser, sera quelque chose de magnifique, quelque chose que le monde attend depuis un siècle, depuis que l’anéantissement de la splendeur Napoléonienne a démontré le danger du militarisme. Il sera la réalisation d’une idée qu’il eût appartenu aux Chrétiens de la première époque de répandre dans l’humanité, s’ils ne s’étaient pas inféodés aux puissances politiques, dont ils se sont fait les alliés et les serviteurs. Car, cette image du Christ crucifié, n’est-ce pas au demeurant le symbole de cette idée de la guerre répudiée par la conscience ? Au lieu d’en faire une image de soumission, ce qui est faux, car le Christ était un révolté — un révolté pacifique, et il s’en trouve — il fallait en faire précisément l’image de la conscience posant le principe de la liberté morale de l’homme. Et la liberté morale de l’homme est affirmée par le Christ acceptant la mort plutôt que de se soumettre à la violence et aux vices de son époque. Si les Chrétiens l’avaient compris, voilà vingt siècles que la guerre serait hors la loi.

— Ne les accablez pas trop, Monsieur Didier, dit Jeanne. Ils ont fait ce qu’ils ont pu. Les chrétiens des premiers âges, vous le savez, étaient de très pauvres gens.

— Ils ont été admirables, chère Madame. Ils se sont trompés, c’est humain. Du moins que leur exemple nous apprenne que pour servir vraiment la paix et l’humanité, il ne faut pas se mettre dans la dépendance des partis politiques.

— Il faut pourtant bien une administration politique, remarqua Tissier.

— Il en faut une. Mais qu’elle se contente d’administrer le temporel. Le spirituel n’est pas son fait. Le spirituel relève de la conscience, il appartient aux consciences, à toutes les consciences, sans distinctions de caste, pourvu que ce soient des consciences libres. S’il est une chose qui doit être considéré comme le patrimoine spirituel de l’humanité toute entière, c’est la conscience ; et s’il est une richesse qui appartienne en propre à chaque individu, c’est sa vie. Que l’administration politique nous fasse payer des impôts pour l’entretien des routes et pour bâtir des hôpitaux, je l’admets fort bien. Mais qu’elle ne touche ni à la liberté morale, ni à la vie des individus.

— Monsieur Didier, dit Jeanne, vous exprimez-là les pensées qui étaient devenues celles de mon mari en ses dernières années. Que de fois il m’en a entretenue.

— Il les avait puisées à la même source que moi, Madame Bournef.

Jeanne soupira. Quatre ans bientôt avaient passé sur la mort de Maurice, mais sa douleur était aussi sensible qu’au premier jour.

— Pourtant, fit remarquer Pierre, ce sont les hommes politiques qui sont en train d’élaborer ce pacte ; et ce seront des puissances politiques qui seront invitées à l’approuver et le signer.

— C’est précisément là qu’est le danger. Ce pacte, s’il est signé, il faudra nous en emparer pour en faire une force vivante et agissante. Si nous le laissons se cristalliser dans les Chancelleries, il est certain qu’il ne sera qu’un traité de plus parmi tant d’autres. C’est ce que je me propose de dire dès qu’il sera devenu chose concrète.

— Ne croyez-vous pas, Monsieur Didier, demanda Henriette, que s’il est ratifié par les Nations, il y aurait lieu pour nous, d’entreprendre à ce sujet une nouvelle campagne ?

— Si je le crois Mademoiselle Henriette ; mais vous exprimez là ma pensée absolue.

— D’autant plus, ajouta Jean, que la mise hors la loi de la guerre, c’est le premier point de notre programme, la première déclaration de notre plébiscite.

— Ce qui indique que nous étions dans la bonne voie, dit Pierre.

Hélène adressa au jeune homme un doux sourire.

— L’Équipe de la paix ne peut être que dans la bonne voie, dit-elle. Puisse cette première étape, en se réalisant, être d’un heureux augure. Après la guerre hors la loi, le désarmement.

— Mademoiselle Hélène, fit Didier, vous exprimez là, très plaisamment, une forte vérité. La guerre hors la loi appellera fatalement le désarmement. Quand l’esprit marche, il faut que le monde marche avec lui. La condamnation de la guerre, c’est la condamnation de l’armée, puisque l’armée est l’instrument qui permet la guerre. Si la guerre est mise hors la loi, le désarmement viendra.

— Souhaitons qu’il vienne vite, dit Jeanne.

— Il viendra, Madame Bournef, croyez-le. Ce sera long et difficile je vous l’accorde, car on ne peut pas extirper sans efforts une plante qui a poussé de millénaires racines dans le champ de la pensée humaine. Mais il viendra par ce que, quoiqu’on en dise, le progrès moral marche toujours à nos côtés. Le désarmement, nous le réalisons un peu chaque jour, voyez-vous, en ruinant le prestige de l’armée, en dévoilant ses crimes, sa nocivité, ses ruses, les mensonges qu’elle couvre.

— En désarmant les cœurs aussi, ajouta Hélène.

— Surtout en désarmant les cœurs, charmante apôtre de la loi d’amour, qui ne peut pas avoir de plus gracieux défenseur.

Un regard tendre de Pierre enveloppa la jeune fille ; et Henriette demanda gaiement en se tournant vers Jean Tissier.

— La loi d’amour, notre spécialité, n’est-ce pas ?

Jean, à son tour, posa sur la sœur de Pierre un regard de gravité tendre, puis dit lentement :

— La loi d’amour est la loi universelle. Mais il vous appartient à vous, qui avez reçu la douceur en partage, de la rendre accessible et compréhensible aux hommes. Nous autres, nous sommes toujours un peu des brutes et des égoïstes. Il nous faut le rayonnement dont la maternité vous enveloppe pour comprendre le mystère du rythme universel.

Alexandre Didier, pensif, contemplait les deux jeunes filles. Une vision était passée en lui. Celle des deux jeunes sœurs de Frida, faisant le service de la table, le jour mémorable du repas fraternel. Il avait pensé, alors, qu’elles symbolisaient la vie. Jean ne venait-il pas de formuler la même pensée.

— Comme c’est vrai, murmura-t-il…


Cette année 1928 devait être féconde en événements de bon augure pour la cause de la paix. L’idée était en marche et, Didier l’avait dit très justement, quand l’esprit marche, il faut que le monde marche avec lui. Il y avait, dans le monde, des frémissements précurseurs qui lui donnaient raison.

— Les ondes de l’esprit de paix qui se répandent, disait Pierre.

— Les intersignes du désarmement, disait Jean.

Quelques jours après leur conversation sur le pacte de la guerre hors la loi, Pierre et Jean s’entretenaient, en revenant de la Sorbonne, d’un appel lancé par « Le Service Civil Volontaire » fondé par Pierre Cérésole.

Il s’agissait de porter secours à la population du petit état du Lichtenstein, situé entre la Suisse et l’Autriche, qui avait été ravagé, au cours de l’hiver, par les inondations du Rhin, des inondations comme il ne s’en était pas produit depuis fort longtemps. Le pays était complètement dévasté et la population était réduite à la famine ou à l’exil. Ce que voyant, « Le Service Civil Volontaire », qui n’en était pas à son coup d’essai, avait entrepris le sauvetage. Il avait lancé un appel et, dès avril, une équipe d’une centaine d’hommes y avait répondu. Les volontaires venaient de tous les points de la terre, apportant un témoignage de la puissance de l’entr’aide, que les hommes avaient trop souvent méconnue ; témoignant également d’une autre puissance : celle de l’esprit fraternel dont les hommes avaient trop longtemps douté.

— À mon avis, dit Jean, il y a une démonstration splendide dans cette idée du service volontaire. Notre Équipe ne peut pas ne pas la souligner.

— Didier n’y manquera pas, sois-en certain, répondit Pierre. Il est sensible à tout ce qui peut servir notre cause.

Le jeune homme ne se trompait point. Le surlendemain Didier arrivait rayonnant à la réunion du petit comité.

— Mes amis, dit-il, il faut que nous donnions un coup d’épaule au Service Civil de Cérésole. Cette idée consolide l’idée de désarmement. Au service militaire, qui trouve sa consécration dans le meurtre, nous allons opposer le service civil destiné, lui, à soulager l’humanité.

— Nous en causions précisément avant-hier, répondit Pierre ; et je disais que vous n’alliez pas manquer d’y songer.

— J’ai déjà rédigé un article pour notre numéro. Je dis que ce serait, pour beaucoup d’entre nous, une excellente occasion d’employer nos vacances. Qu’en pensez-vous ?

— C’est parfait.

— D’ailleurs, vous savez que j’y songe réellement pour moi. Vers la mi-juillet, je dois conduire Rolf à ses grands-parents. Alors, j’ai pensée me rendre du Wurtemberg au Lichtenstein, après avoir passé une huitaine près de la famille Steinitz.

— Ce sera dur, Monsieur Didier, fit observer Jeanne Bournef.

— Pas plus dur que la vie des tranchées.

— Vous avez raison, dit vivement Jeanne.

— Et puis, chère Madame, j’ai été un terrien pendant trois ans, moi.

— C’est juste.

Alexandre ajouta.

— Et voyez-vous, je ne demandais qu’à le rester.

Pierre, depuis un moment pensif, se tourna vers sa mère.

— Chère maman que dirais-tu si j’imitais Didier ?

— Toi, Pierre ! mais tu n’es pas habitué…

— Je m’habituerai, maman.

Remarquant l’air soucieux de sa mère, Pierre alla vers elle, l’embrassa.

— Ne crains rien, mère chérie, je suis fort. Donne-moi ton consentement.

— Je te le donne, dit Jeanne, en répondant au baiser de son fils.

— C’est admirable, cria Didier.

— Mais c’est du lâchage, cela, ajouta Jean, c’est un crime de lèse-amitié.

— Jean !

— Tu ne m’avais pas fait part de ce projet ; et moi, j’hésitais à m’y résoudre parce qu’il était convenu que nous passerions nos vacances ensemble.

— Alors ?

— Alors je m’engage avec toi pour te punir.

— Ami, pardonne-moi, mais je viens seulement d’y songer sérieusement.

— C’est bon, je te pardonne.

— Dites donc, demanda Didier, c’est sérieux.

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux, mon cher Didier. Nous partons tous les trois.

— Ou plutôt, nous nous retrouverons là-bas. Car je vous l’ai dit, je séjournerai une huitaine dans le Wurtemberg.

Pierre eut un rire joyeux.

— Gageons que nous ne serons pas les seuls de l’Équipe.

— Je l’espère, dit Alexandre.

En ce moment les yeux de Pierre rencontrèrent le regard d’Hélène qu’un peu de tristesse assombrissait. Il en reçut un choc.

— Mais il faut aussi des femmes là-bas, n’est-ce pas, Didier ? demanda-t-il.

— Il en faut quelques-unes. Mais très peu, naturellement.

Puis, ayant l’intuition de ce qui se passait dans le cœur de ses jeunes amis.

— Cependant, ajouta-t-il, si ces demoiselles veulent être des nôtres, il y aura moyen de les faire inscrire, je pense.

— C’est impossible, Monsieur Didier, répondit Henriette. Nous nous sommes inscrites, voici près d’un

mois, pour accompagner un groupe d’enfants en Allemagne, pendant les vacances.

— C’est vrai, fit Pierre, je le savais, et je n’y songeais pas.

— Vous aviez pourtant dit que vous viendriez nous y rendre visite, dit Hélène. Vous êtes bien oublieux aujourd’hui.

Le jeune homme se rapprocha de la jeune fille.

— Pardonnez-moi, Hélène. J’ai été, tout à coup, empoigné par cette idée de service civil ; c’est une si noble idée !

— Cher Pierre, je vous pardonne bien volontiers. Croyez que si je n’avais pas promis ailleurs, je m’inscrirais, moi aussi, pour le Lichtenstein.

Henriette, qui était devenue pensive, s’approcha de son frère.

— Pierre, lui dit-elle, te souviens-tu de notre pauvre Émile ? Cette idée du service civil que tu déclares si belle, te souviens-tu qu’elle était sienne ? Rappelle-toi comme il nous en parlait ?

— Je m’en rappelle, Henriette.

— Rappelle-toi, quand nous l’avons quitté à la gare du Nord, sac au dos, les yeux remplis de foi, le matin où il est parti pour sa croisade de réconciliation humaine.

— Oui, ma sœur, je le revois.

— Il est revenu brisé, vaincu, et perdu, hélas ! pour cette cause à laquelle il donnait toute son âme. Aujourd’hui, l’idée a fait du chemin. Vous allez partir, certains de trouver, là-bas, accueil et fraternité. Il faut, d’ailleurs, en être heureux, car c’est une certitude de la force de nos idées, une certitude que notre idéal marche vers les réalisations que nous attendons. Mais il ne faut pas oublier les premiers pionniers, ceux qui ont frayé le chemin, qui n’ont pas été compris, et qui sont tombés sur la route.

Jeanne Bournef s’approcha de sa fille, posa sa main sur son épaule.

— Tu as raison d’évoquer Emile Pagnanon, ma chère enfant. Sur cette route de la Paix, dont nous sentons chaque jour les assises se consolider, il a été un précurseur.

— Et un martyr, chère maman.

Alexandre Didier sentit le besoin d’intervenir.

— Mademoiselle Henriette, toutes les grandes causes, toutes les nobles idées, ont eu leurs martyrs. Ils en sont presque, pourrait-on dire, la consécration. Émile Pagnanon est pour nous la certitude d’être dans la vérité. Une cause qui n’en vaudrait pas la peine, n’aurait pas pu provoquer tant de grandeur et de désintéressement. Saluons son souvenir ; mais que ce souvenir ne nous affaiblisse pas.

— Vous avez raison, Monsieur Didier, dit Jeanne. Mon cher Maurice avait coutume de dire à notre ami Converset, qui l’a sitôt rejoint dans la tombe : « que notre martyre serve au moins à quelque chose, et que nos enfants tirent le bénéfice de la rude leçon que nous avons apprise. »

— Toujours la douleur, chère Madame.

— Monsieur Didier, dit Hélène, ne blasphémez pas. Vous savez bien qu’il y a autant d’amour que de douleur dans la naissance de la « Nouvelle Équipe ».

— Vous aurez toujours raison, Mademoiselle Hélène. D’ailleurs c’est la loi souveraine, et dans toutes les naissances, il y a à la fois de la douleur et de l’amour.


Henriette l’avait dit, le pauvre Pagnanon était à présent perdu. Dans le triste asile où il avait été enseveli, sa raison avait peu à peu sombré. Il ne restait plus de lui qu’une pauvre et misérable enveloppe humaine encore enchaînée à la communauté de ses semblables. Mais l’âme, déjà, avait déserté sa prison.

— Un précurseur et un martyr ! avaient dit Jeanne et Henriette. C’est la loi. La vie est si riche de sève qu’elle continue sa magnifique expansion, en dépit des souffrances dont la route des hommes est semée. Mais c’est le devoir de la conscience humaine d’effacer la nécessité du martyre, en élevant toujours plus haut le clair flambeau de la raison. Quand les hommes pourront mesurer, un jour, de quels crimes l’ignorance est coupable, ils ne voudront pas croire qu’une pareille somme de douleur ait été nécessaire pour arriver à la compréhension de l’amour.

Oui, les idées généreuses dont Pagnanon était animé avaient fait du chemin. Pas un verre d’eau n’aura été donné en vain, avait-il dit, en annonçant sa résolution à Henriette. Cette vérité éternelle, encore une fois, se réalisait.

L’idée du service civil enthousiasma toute l’Équipe. Roger Bournef, Michel Grandjean, Henri Renoir, Albert Lautier, décidèrent d’y donner une partie ou la totalité de leurs vacances. Jacques Bourdeau, aussi, décida de s’y rendre.

— On n’a pas de vacances dans ma corporation, déclara-t-il, mais pour une fois, j’en prendrai.

— Singulières vacances, fit remarquer Grandjean ; à votre âge cela sera fatigant.

— Et puis quoi, si ça me réconforte, moi ? Voyez-vous, ça me donnera l’absolution d’être allé faire l’imbécile, il y a quatorze ans, en répondant à la mobilisation.

— L’imbécile, dit plaisamment Didier, vous voulez dire le Jacques ?

— Ah bien, mon vieux Didier, vous ne me l’envoyez pas dire ; mais vous avez raison, et pour cette fois, le Jacques était bien un imbécile.


VII


Le 27 août 1928 vit la réalisation d’une grande idée, la signature officielle du décret de mise hors la loi de la guerre. Que vaudrait cet acte ? Alexandre Didier l’avait dit excellemment, il vaudrait ce que les peuples en sauraient faire. C’était une puissance morale que leur apportaient leurs dirigeants, la plus grande des puissances morales, l’idée reconnue que la souveraineté de la vie est l’expression même de la vérité. Par cet engagement de ne plus jamais recourir à la guerre, pour quelque raison que ce fût, les gouvernements se livraient aux peuples, si les peuples savaient comprendre. Sauraient-ils comprendre, et surtout, sauraient-ils vouloir, toute la question était là.

Ce fut sous le soleil brûlant de Lichtenstein que nos amis de l’Équipe apprirent la signature du pacte Kellog-Briand. Ils la saluèrent comme un présage heureux.

— Mon cher Didier, dit Jean, se retrouvant seul un moment avec son compagnon, voilà du travail pour notre retour en France.

— Je le crois, en effet.

— Nous aurons, cet hiver, une double campagne à mener : la guerre hors la loi, et le service civil.

— Deux belles campagnes, précisa Didier.

— Et deux idées-forces. Au service militaire, nous opposerons le service civil ; à la nation armée, la guerre hors la loi.

— Parfait. Quand même, vois-tu bien, Tissier, ce pacte qui vient d’être signé, quelle belle et cinglante réponse au petit Boncour.

— À propos de Boncour, veux-tu bien savoir une nouvelle que j’ai apprise avant de quitter Paris ?

— Dis toujours.

— Eh bien, l’un de ses secrétaires épouse ma cousine, Suzanne Tissier, la fille de mon oncle, ce Gaston Tissier dont Pierre t’a conté l’histoire.

— Vraiment ?

— J’ai lu le billet des fiançailles avant mon départ, et le mariage a du se faire ces jours-ci.

— Mes compliments à Mlle Suzanne. Mais, dis-moi, son père ne fabrique-t-il pas des munitions de guerre ?

— Je te crois. Il a énormément travaillé pour le Maroc.

— Comme ça se trouve. Alors, il va avoir pour gendre un secrétaire de Boncour ?

— Mais oui.

— Eh bien, il est très adroit, ton oncle. Il prend une assurance pour des commandes futures.

Les deux jeunes gens se turent un instant. Puis Jean reprit :

— Ce n’est pas cette nouvelle qui rassérène l’esprit de mon père. Quand je l’ai quitté, il était plus amer, plus misanthrope que jamais.

— C’est étrange qu’il n’ait pas pu dominer cela, lui qui avait traversé toute l’épreuve de la guerre.

— Il avait en son frère une confiance absolue. Cette trahison a blessé chez lui toutes les forces vives, le cœur et la conscience.

— Vous n’avez pas eu une jeunesse gaie, pauvres amis, fit Didier compatissant. Ta sœur ne semble pas, cependant, en avoir été atteinte ; elle possède une confiance, une fraîcheur d’âme qui réconfortent.

— Elle ressemble beaucoup à ma mère.

— Et toi ?

— Oh ! moi, je serais comme mon père si je ne me raisonnais pas et si je n’avais pas appris à me dominer. Mon père a été trop dur, trop cassant ; il a blessé chez moi la sensibilité, tant et tant de fois qu’il m’a fallu lui faire une carapace. Et pour l’avoir ainsi murée, je lui ai certainement enlevé de sa puissance.

— N’exagère pas. Je te connais mieux. L’écorce est rude, mais le cœur est bon.

Jean Tissier ne répondit pas.

— À propos de ta sœur, poursuivit Alexandre, ne te semble-t-il pas qu’il y ait entre elle et Pierre, un sentiment très tendre ?

— Il ne me le semble pas, Didier, c’est pour moi une chose certaine. Et cela date presque des premiers mois où ils se sont connus.

— Heureuse jeunesse, soupira Alexandre. Eh bien, mais, mon cher ami, Pierre deviendra ton frère.

— Cela ne changera pas grand chose.

— Je le sais, votre amitié est un réconfort.

Quelque temps encore, ils se turent. Puis Didier posa la main sur l’épaule de Jean, et, avec une grande affection :

— Et toi, Tissier, tu aimes Henriette Bournef.

Le jeune homme tressaillit. Son masque se contracta, le pli de son front se durcit.

— Moi, dit-il.

— Ne te dérobe pas, Jean, tu l’aimes. Va, je sais lire au travers l’écorce. Tu peux me dire non ; mais je connais ton secret.

À nouveau, Jean Tissier ne répondit pas.

— D’ailleurs, elle t’aime aussi.

— Tu es fou, dit vivement Tissier.

— Non, elle t’aime.

— D’une bonne amitié, oui, j’en suis sûr. Mais pas autrement.

Le regard du jeune homme s’était assombri en disant ces derniers mots. Alexandre était fixé. Il avait deviné juste.

— Écoute-moi, Jean, vous vous aimez. Je m’y connais un peu, peut-être. Pourquoi ne serais-tu pas tout à fait le frère de Pierre ?

— Didier, ne dis pas de pareilles choses, cria Jean.

— Pourquoi ?

— Si tu te trompais…

Jean Tissier comprit qu’il venait de se vendre. Il se tut brusquement. À nouveau, Didier l’attira vers lui.

— Cher ami, aie confiance en ma discrétion. Je ne me trompe point. Laisse Henriette lire dans ton cœur. Elle ne se tait que parce que tu restes fermé devant elle.

Puis, gaiement :

— Eh bien, cela nous fera deux mariages à bénir, à la Nouvelle Équipe. Je prononcerai les discours.

— Tu vas vite.

— Mais non. Cela se fera l’année prochaine, quand vous aurez décroché vos diplômes. Tu vois que je vous donne le temps.

Cette fois, Jean sourit.

— Heureusement que personne ne nous a entendus, dit-il.

— Eh quoi, nous n’avons dit que d’excellentes choses. Vous vous aimez, mariez-vous. Ainsi soit-il. Cela fera deux billets de faire part à envoyer à ton oncle en échange du sien. La Paix contre la Guerre, tout simplement, et la majorité du côté de la Paix.

— Tu es bien gai, aujourd’hui ?

— Dame, la signature du pacte Briand-Kellog, la joie de vos mutuelles tendresses, tout cela m’a mis le cœur en fête.

— Tant mieux, mon vieux Didier.

Mais le regard d’Alexandre Didier s’était soudain embrumé, démentant ses paroles. Ses lèvres s’étaient brusquement crispées. Alors, dans un grand besoin de n’être pas seul à porter sa douleur, il cria la souffrance qui l’étreignait.

— Et puis, Jean, vois-tu, aujourd’hui il y a deux ans que je sais que toute tendresse est morte pour moi.

Une émotion dont il ne fut pas maître jeta Jean en avant, les mains tendues.

— Mon pauvre ami !

Et les deux hommes s’étreignirent…


Deux jours plus tard, après le travail, Pierre emmenait Jean à l’écart.

— Écoute, lui dit-il, j’ai à te soumettre des idées qui me sont venues depuis avant-hier.

— À propos de la signature du pacte, je gage ?

— Bien sûr.

— Je m’en doutais.

— Alors, je t’écoute.

— Vois-tu, cette reconnaissance officielle mettant la guerre au rang d’un crime, la bannissant à jamais de la vie politique et des relations internationales, apporte avec elle des conséquences multiples. Nous en avons, pour notre part, quelques-unes à retenir, dont celle-ci entre autres : si la guerre est un crime, j’ai le droit de lui refuser mon concours, comme j’aurais le droit de te le refuser, si tu me demandais de prêter la main à un assassinat.

— Absolument.

— Si la guerre est un crime, se préparer à la guerre, c’est commettre la même action que préméditer un assassinat.

— Évidemment, et tu veux en venir à ceci : le pacte de mise hors la loi de la guerre exige la suppression de l’armée.

— Dans l’ordre collectif, oui ; dans le domaine individuel, elle autorise l’objection de conscience.

— Je suis de ton avis. Le pacte Briand-Kellog nous donne le droit — je dirai même, nous fait un devoir — de résister à la guerre, si nos hommes politiques transgressent leurs engagements.

— Je dis plus, Jean, elle nous fait un devoir de résister à la préparation de la guerre. Rappelle-toi ce que nous disait mère l’an dernier : si c’est l’armée qui permet de réaliser la guerre, ce sont les hommes qui forment l’armée. Et rappelle toi aussi les paroles de Didier lorsqu’on parlait du projet de pacte : il faudra nous en emparer pour en faire une force vivante et agissante, ne pas le laisser se cristalliser dans les archives des chancelleries. Autrement dit, la guerre n’est possible que par le concours des hommes, et les hommes aujourd’hui, avec ce pacte, ont une arme de droit pour lui résister.

— C’est toujours très juste.

— Eh bien, il me semble, moi, que nous autres, à l’École, nous avons une position à prendre.

— À l’École ?

— Oui, à l’École. J’estime qu’à présent on n’a plus le droit de nous obliger à la Préparation Militaire.

Jean secoua la tête.

— Tu pourrais bien avoir raison. Même avant ce pacte, nous avons maintes fois protesté contre l’obligation qui nous est faite de nous préparer à devenir des officiers. Ni toi, ni moi, d’ailleurs, n’avons manqué de protester d’une manière agissante en nous dérobant huit fois sur dix à l’instruction.

— Mais ce sont là des moyens de ruse qu’on emploie quand on ne peut pas faire autrement. Aujourd’hui il me semble qu’en nous appuyant sur le pacte, nous pouvons résister ouvertement.

— À quoi as-tu songé ?

— À adresser une pétition au Ministre.

— Et tu crois que nos camarades la signeraient ?

— Il faut essayer.

— J’ai grand peur que ce soit impossible. Nos camarades en général n’aiment pas se créer des histoires. Et c’en serait une fameuse.

— Sans doute ! enfin, je voulais te livrer ma pensée. Réfléchissons-y, si tu veux.

— Oui, nous en reparlerons…

Septembre touchait à sa moitié. Les travaux de sauvetage du Lichstenstein touchaient à leur fin. Le petit État, renaissant de ses ruines, repenait sa vie, délivré du cauchemar d’anéantissement et de misère qui s’était abattu sur lui.

— Voilà ce que c’est quand les hommes veulent s’entr’aider avait un jour déclaré Bourdeau dans un groupe. C’est tout à l’inverse de la guerre, ici. En 1914, en France, nos départements du Nord étaient prospères ; en 1918, il y en avait onze qui étaient en ruines. Et pourquoi, hein ? Pas par des inondations, non. Parce que les brutes sauvages que nous étions tous, aussi bien allemands que français, sans compter les autres, nous nous étions avisés de nous jeter les uns sur les autres. Ici aussi on est tous venus, des allemands, des français, et des tas d’autres avec. Mais comme on est venu avec un peu plus de bon sens, on a agi en sens contraire, on a trouvé un pays en ruines, on va le laisser restauré. Ça, au moins, c’est du travail d’hommes, du beau travail. Ça réconforte d’être venu ici ; moi, je vais m’en retourner heureux d’avoir vu ça. Oui, c’est bien tout le contraire de la guerre, et c’est une preuve, hein, que si les hommes voulaient s’en donner la peine, il y aurait du bonheur sur toute la terre.

On avait applaudi le charpentier en fer, Didier, gaiement, lui avait frappé sur l’épaule :

— Mais vous êtes orateur, mon vieux Bourdeau. Vous nous avez dit là beaucoup de bonnes choses.

— Des choses que je pense, simplement. Moi, vous le savez bien, Didier, je ne brille pas par l’éloquence. Mais ce que j’ai dans la tête ou dans le cœur, il faut que ça sorte.

— Et vous avez raison. Alors, vous êtes content ?

— Si je le suis ! Et je ne regrette pas le sacrifice que j’aurai fait de ces deux mois là.

— C’est vrai, vous n’avez pas de vacances, vous, dans votre profession.

— Non ; mais ça n’ fait rien, allez. J’ai bien donné gratuitement cinquante-deux mois de ma vie pour faire le mal, c’est bien le moins que j’en donne deux pour faire le bien. Ça ne rétablit pas encore l’équilibre.

Alexandre Didier tendit la main au vieil ouvrier.

— Jacques Bourdeau, vous venez de dire là une chose touchante. Et je vous jure qu’elle ne sera pas perdue. Le prochain numéro de la Revue la fera passer à la postérité.

À quelques jours de là, un dimanche après midi, Alexandre Didier était emmené par Jean.

— Allons rejoindre Pierre et Roger. Nous avons à causer ensemble.

— À propos de l’idée de Pierre ?

— Oui.

À nouveau, Pierre reprit le sujet dont il avait entretenu Jean : une pétition au Ministre pour la suppression de l’obligation faite aux élèves des Écoles Supérieures d’avoir à se préparer aux fonctions d’officier.

— Et vous voudriez qu’elle soit signée dans toutes les Écoles ? Ce sera une entreprise difficile.

— On pourrait toujours essayer à Normale, dit Roger.

— Certes. Mais il faudra être très circonspect dans la rédaction du texte.

— Justement, mon cher Didier, nous aimerions avoir ton avis.

— J’y songerai.

— Maintenant, ajouta Pierre, Roger voudrait te soumettre son projet personnel. Il s’est décidé à mettre en pratique l’idée même de la pétition, en refusant catégoriquement d’être incorporé aux E. O. R.

— Quand ?

— Mais en novembre, mon cher Didier.

— C’est vrai, tu en as fini, toi, avec l’École.

Roger Bournef avait en effet passé avec succès l’agrégation de physique. Il lui restait maintenant à satisfaire aux lois militaires avant d’être nommé professeur. Il expliqua très posément la résolution qu’il avait prise. On pouvait le contraindre à être soldat, non à être officier. On ne peut pas obliger à être chef. L’idée lui était venue de cette résistance, en causant avec Pierre d’une pétition au Ministre. La pétition pourrait être faite, et répandue publiquement, précisément au moment même où il serait appelé. Son geste la soulignerait, la préciserait, permettrait à la Nouvelle Équipe de partir en campagne sur ce thème. Lui, sans doute, serait l’objet de poursuites, d’emprisonnement. La démonstration n’en vaudrait que mieux.

— Martyr, alors, fit gaiement Didier.

— N’exagérons rien. Comment veut-on servir une cause, si l’on n’est pas décidé à payer de sa personne. D’ailleurs, j’ai dit à maman que je ne serais pas soldat. Ainsi, tout ira bien. Et vous, cela va vous donner du bon travail.

— Je le crois, fit Didier : guerre hors la loi, service civil, pétition au Ministre. Il va falloir mettre des rallonges à la revue…


À la fin de septembre, nos quatre amis regagnaient Paris. Vers la même époque, Hélène et Henriette rentraient d’Allemagne, ramenant le jeune Rolf qu’Henriette s’était engagée à aller chercher chez ses grands-parents. Le gamin s’était un peu ennuyé.

— L’année prochaine, avait-il dit, je veux venir avec Liane.

Et Martha Steinitz, qui connaissait toute la douloureuse histoire de la famille Bournef, avait dit à Henriette :

— Il faudra amener la petite fille. Elle sera de la famille puisqu’elle est un peu la sœur de Rolf à présent.

— Et puis, on s’entend bien tous les deux, avait déclaré le jeune garçon.


VIII


La pétition des Normaliens fut publiquement connue au début de novembre. Elle fit sensation. Renonçant à l’idée d’une démonstration d’ensemble de toutes les grandes Écoles, nos amis s’étaient bornés à grouper pour cette action les seuls élèves de Normale Supérieure. Sur l’instigation de Didier, on avait également renoncé à demander la suppression totale de toute préparation militaire.

— Il faut, avait-il dit, donner à votre pétition le plus de chances de succès. Pour qu’elle retienne l’attention du plus grand nombre gardez-vous de lui donner une allure révolutionnaire, appuyez-vous simplement sur les droits de l’homme, sur le principe de liberté morale. Si vous dites : plus de service militaire…

Pierre l’avait interrompu.

— Je n’ai pas dit que la pétition prendrait position contre le service militaire, mais seulement contre la préparation militaire dans les écoles.

— Je t’ai compris. Mais on peut faire mieux encore, pour réunir d’abord une plus grande quantité de signatures parmi les Normaliens, ensuite un plus grand nombre de suffrages dans le public. Car notez bien que c’est là le point essentiel, obtenir de la sympathie. Bornons-nous donc à dire ceci : tout le monde est obligé, par la loi, à payer ses impôts ; mais la loi ne peut obliger personne à être percepteur d’impôts, ni même à faire l’apprentissage du métier de percepteur. De même, la loi oblige tous les citoyens à être soldats, mais elle n’en peut forcer aucun à être chef, ni même à faire l’apprentissage du métier de chef.

— Très bien vu, avait précisé Jean.

— Voilà un terrain solide. Vous vous réclamez de la loi elle-même. C’est toujours une force. Et vous vous appuyez sur le principe de liberté d’abord en réclamant le droit de décider vous-mêmes si vous serez ou non officiers, sur le principe d’égalité ensuite, en réclamant, pour ceux qui ne veulent pas être chefs, le même traitement que les autres citoyens. Vous aurez pour vous tous les gens de bon sens.

— Ferons-nous intervenir le pacte Briand-Kellog ? avait demandé Pierre.

— À quoi bon. Les gens feront eux-mêmes le rapprochement, soyez sans crainte. Puisque la guerre est mise hors la loi, il appartient aux intellectuels d’être les premiers pionniers de l’idée ; et parmi les intellectuels, ce sont ceux qui seront appelés à être les éducateurs du peuple qui doivent faire le premier geste de libération. Refuser le commandement dans l’armée, c’est se refuser à dresser le peuple au crime de la guerre. Et c’est votre droit à vous, qui devrez faire l’éducation morale et civique des citoyens et qui aurez à leur enseigner que le meurtre, le vol, la rapine, les violences de toute espèce, sont contraires aux lois morales aussi bien qu’aux lois sociales et civiques. Il y aurait contradiction flagrante entre cet enseignement que vous êtes appelés à donner, et le fait de vous faire les initiateurs au meurtre et à la rapine, en acceptant d’être des chefs militaires.

Les trois jeunes gens qui entouraient Didier avaient été frappés de la justesse de ce raisonnement et l’avaient accepté.

— Voilà, à mon avis, le fond même de la pétition. Son but doit être simplement la transformation de la préparation obligatoire en préparation facultative. Cela n’a l’air de rien, et c’est beaucoup. Toutes les fois où l’on élargit les barrières de la liberté, on fait avancer le progrès.

La pétition avait donc été rédigée dans le sens et avec l’esprit indiqués par Didier. Dès qu’elle fut connue, ce fut un beau tumulte parmi les officiels de la plume et du journalisme. C’était le pavé dans la mare, l’obligation pour certains de montrer le fond du sac et de livrer leur pensée secrète. Les Normaliens furent voués à toutes les gémonies par tout ce que la presse, l’Université et le public contenaient de gens bien pensants. Mais il va sans dire que le ministre de l’Instruction Publique repoussa la pétition. Un ministre qui tient à son portefeuille ne prend jamais de pareilles initiatives.

Cependant, fidèle à sa promesse, Roger Bournef dès son arrivée au régiment, avait refusé son incorporation aux E. O. R. Ses réponses ayant irrité les chefs, il était maintenant en prison. Sa mère le soutenait dans sa résistance. Elle n’était nullement effrayée. Son fils ne lui avait-il pas dit souvent : « Je vengerai mon père ». Il ne pouvait pas le venger plus noblement. Pour la première fois depuis la mort de Léon, Louise Bournef sentait se desserrer l’étau qui encerclait sa poitrine.

— Il est probable qu’il sera traduit devant un Conseil de Guerre, avait dit Alexandre.

— Tant mieux, avait répondu Louise. J’irai lui porter mon témoignage. Les discours ne sont pas mon fait, mais je vous jure que ce jour là je saurai quoi dire.

Les numéros de la Nouvelle Équipe étaient doublés depuis l’automne. Le numéro d’octobre avait mené campagne pour le pacte Briand-Kellog et avait eu un grand retentissement. Celui de novembre porta sur « Le Service Civil Volontaire », résumant d’abord les résultats obtenus au Lichtenstein, et posant le principe du service civil en opposition avec le service militaire ; enfin, le numéro de décembre fut consacré aux Normaliens en général et au cas de Roger Bournef en particulier.

— Je veux obliger la presse à s’occuper de lui, avait déclaré Alexandre. Il faut que son acte soit connu et discuté. On veut étouffer l’affaire dans le silence, c’est entendu, mais nous sommes là.

Il fallut évidemment bien que la presse prenne position lorsque la petite revue de l’Équipe, qui avait à présent un public sympathique, eut jeté le cas Bournef dans l’actualité. La presse nationaliste ne lui accorda cependant que de petites notes dédaigneuses, de courts articles tendant à discréditer le jeune homme et à présenter son acte comme n’ayant aucune valeur. « C’est un demi fou », déclara même une feuille à deux sous.

— Voilà le danger, dit Henriette. Souvenons-nous de Pagnanon.

— Ne craignez rien, chère Henriette, fit Didier. L’Équipe est là, cette fois. Et puis, il y a des chances que votre tante ne laisserait pas enfermer son fils dans un cabanon.

— Ils peuvent toujours essayer, dit Louise.

Néanmoins, Didier avait réuni tous les documents et témoignages qu’il avait pu trouver en faveur de Roger Bournef : ses notes à l’École, son agrégation brillamment passée ; il avait rappelé ses articles de la revue, les deux mois donnés au Service Civil, témoignage de courage et de foi humaine. Et dans le numéro de janvier, il argumentait de tout cela pour établir la pleine responsabilité du jeune homme dans le refus qu’il opposait à ses chefs.

— Il faut qu’ils le jugent, déclara-t-il ; nous voulons le grand jour. Qu’ils se prononcent et que nous puissions les confondre.

Mais l’alerte avait été donnée. Les grands chefs avaient senti le danger. Une campagne d’opinion sur un élève de Normale, futur professeur de l’Université, cela pouvait devenir scabreux. Des ordres secrets furent adressés à qui de droit. Brusquement, Roger Bournef fut appelé devant le conseil de réforme, et réformé. En février, il revenait dans sa famille.

— Par exemple, déclara Didier, ça c’est un bon tour.

— Et admirez le motif de ma libération, dit Roger ; je suis réformé pour inaptitude morale au service militaire.

— Sans blague ?

— Mais oui. C’est mot à mot le motif de réforme.

Didier eut un bon rire.

— Eh bien, mon cher ami, nous n’avons quand même perdu ni notre temps, ni nos efforts. Cette inaptitude morale, c’est une perle. Nous allons la sertir pour notre prochain numéro.

Jean Tissier à son tour, fut pris de gaieté.

— Pour la jeter aux pourceaux, dit-il.

— Nullement, mon cher. Ce sont les pourceaux qui nous la fournissent, peut-être ; mais c’est pour la soumettre aux braves gens que nous allons lui donner tout l’éclat qu’elle mérite.

La gaieté se fit générale.

— C’est égal, conclut Didier, « inaptitude morale au service militaire » ! Si après ça on laisse encore des objecteurs de conscience en prison, la partie sera belle pour la Ligue des Droits de l’Homme.


L’acte de Roger Bournef avait été porté à la connaissance du Général Delmas par un journal d’Officiers. On devine comment il en avait été ému, Roger Bournef n’était point de son sang, mais il était le cousin germain de son petit-fils.

Depuis plusieurs années, le Général Delmas passait l’hiver dans le Midi, et l’été dans une petite propriété qu’il avait acquise aux environs de Saumur. Il ne venait presque jamais à Paris. La vue de Jeanne le troublait. Il lui semblait toujours lire un reproche dans ses yeux clairs où la tristesse à présent, mettait une ombre. Quand il était avec elle, il ne savait plus que dire. De plus en plus il s’était détaché de Pierre, dont la nature sensible et réfléchie, trop idéaliste pour un garçon, disait-il, lui avait toujours déplu, et dans lequel il avait senti, à mesure que l’adolescent se faisait homme, une pensée et une conscience tout à fait opposées à ce qu’il était lui-même. Seule, Henriette le retenait encore un peu par ses qualités de douceur, mais il sentait chez elle la fermeté qu’il avait jadis sentie chez sa mère lorsqu’elle lui avait déclaré sa volonté d’épouser Maurice Bournef. Il comprenait qu’en dépit de la tendresse qu’elle lui témoignait, des soins dont elle l’entourait, elle n’acceptait aucune de ses idées. Lorsqu’il voulait discuter encore, elle le faisait taire en l’embrassant et en lui racontant de petites histoires pleines d’enjouement.

— Tu me prends pour un enfant, lui disait-il quelquefois, mais je ne suis pas dupe.

— Je ne te prends pas pour un enfant, disait-elle, mais pour un bon petit grand-père. Et le rôle des grands-pères, c’est de rire avec leurs petits enfants.

Par l’intuition de sa nature compréhensive, Henriette sentait que son grand-père n’était pas heureux. Toujours juste et sincère, elle comprenait qu’on ne pouvait pas lui faire un reproche d’être ce qu’il était. Il était le représentant d’une époque. Les idées qu’il représentait faisaient comme lui, elles perdaient de la vie et de la force. Et c’était bien heureux, pensait-elle, pour le bonheur du monde. Mais il fallait admettre que le général mourrait avec elles. Il avait été bon à sa manière, courageux à sa manière, juste à sa manière ; mais il avait compris tout cela comme on le comprenait un demi siècle plus tôt. La vérité morale avait marché ; lui était resté à son ancien poste de commandement, sans rien connaître d’autre que l’inflexible discipline qui avait formé ses jeunes années et qui était restée la règle de sa vie.

— Quand on veut être juste, il faut essayer de tout comprendre, avait-elle dit un jour à Jean Tissier, en lui parlant de son grand-père.

— Je suis tout à fait de votre avis, Henriette. C’est toujours ce que j’ai pensé au sujet de mon père. Si je n’avais pas compris les motifs de sa dureté, il y a longtemps que j’aurais fui sa présence.

Quand le général Delmas était à Saumur, il prétextait toujours la fatigue que lui causait Paris, pour n’y faire que de courts séjours. Mais il était heureux de posséder quelque temps sa petite-fille chez lui. Henriette lui refusait le moins possible cette douceur.

Lorsqu’il apprit l’acte de résistance de Roger, le général écrivit à sa fille une lettre alarmée et désapprobative. L’heure approchait où Pierre, lui aussi, serait appelé à l’armée. Quelles étaient ses intentions ? Il voulait espérer, disait-il, que son petit-fils se souviendrait du sang qui coulait en ses veines.

Jeanne crut bon de ne pas communiquer cette lettre à Pierre, mais la fit lire à Henriette. Ce fut la jeune fille qui répondit au général. Elle éluda la question, lui conta quelques petits faits amusants, et lui promit sa visite dès que le printemps l’aurait ramené à Saumur.

« Nous causerons alors de tout ce que tu voudras, cher grand-père, disait-elle ; mais surtout nous irons faire de belles promenades aux bords de la Loire. Vois-tu, c’est bien encore ce qu’il y a de meilleur… »

En cachetant sa lettre, elle dit à sa mère :

— Je lui promets ma visite. Cela calmera ses inquiétudes, et le fera penser à autre chose. Il va chercher dans ses relations militaires de Saumur quels jeunes lieutenants ou capitaines il pourrait bien me présenter cette année. Vois-tu quelle belle revanche ce serait pour lui s’il pouvait marier sa petite-fille à un officier ?

— S’il y réussissait, pourtant ?

— Oh ! chère mère, à quoi vas-tu penser, voyons. Si je suis la petite-fille du général Delmas, je suis la fille de Maurice Bournef.

Jeanne, pensive, songeait au temps où elle bataillait contre son père pour épouser l’homme de son choix.

— Notre cœur a des replis qui nous surprennent nous-mêmes, dit-elle.

Doucement, Henriette passa la main sur la chevelure maternelle, où des fils d’argent, à présent, se mêlaient par endroits aux fils blonds.

— Sois tranquille, mère chérie, je connais mon cœur tout entier, et je suis sûre de lui. Et celui qui partagera ma vie, tu pourras le nommer ton fils sans arrière-pensée et sans amertume.


IX


Le Centre français des Quakers avait mis à la disposition de la Nouvelle Équipe l’une de ses salles de réunion. Chaque semaine le Comité y tenait une permanence, et deux fois par mois, les fondateurs, les adhérents, les sympathisants, se réunissaient pour discuter, envisager les campagnes de propagande qui pouvaient utilement être faites, étudier les questions de l’actualité. Le plébiscite continuait toujours à se couvrir de signatures. La revue devenait plus appréciée et se faisait une place bien marquée dans la presse d’idées et de combat. Pierre Bournef et Jean Tissier, depuis janvier, n’y collaboraient plus guère, absorbés par leur travail personnel, ayant à préparer leur agrégation ; Jean, surtout, tenait à réussir à cause, disait-il, de son père.

— Je lui dois cela, tu comprends, avait-il dit à Pierre. Ce sera pour lui un peu comme une revanche, lorsqu’il pourra dire : « Mon fils, agrégé de philosophie »…

— Mais, cher ami, avait doucement répondu Pierre, j’ai les mêmes motifs que toi pour vouloir réussir. Je sais que mon père en aurait été heureux. Il ne pourra pas le dire, mais c’est une raison de plus pour que je me fasse un devoir de réaliser ce qui eut été son plus vif désir.

À la première réunion de mai, la discussion s’établit sur la question du service militaire obligatoire. Michel Grandjean demandait qu’on mit à l’étude un projet de motion réclamant la suppression de l’obligation militaire.

Il exposait ses idées :

— Il y a déjà plusieurs années que la question a été posée en d’autres pays. Il faut la reprendre et lui donner de l’ampleur ; à présent que la signature du pacte Kellog a consacré définitivement la mise hors la loi de la guerre, l’obligation du service militaire ne se justifie plus.

— Si elle s’est jamais justifiée, interrompit Henri Renoir.

— Permettez. En ce moment, ce ne sont pas nos idées que j’expose. Je me place au point de vue général. La conscription militaire obligatoire a pu paraître juste quand il était admis que la guerre était un moyen légal de combat et de défense. La guerre acceptée par tous, mettait les nations dans l’obligation de s’armer ; et la conscription de tous les hommes valides se justifiait par l’égalité de tous les citoyens devant la loi.

— Sans doute, dit encore Renoir, ce raisonnement est juste, si l’on admet que la loi civique soit souveraine ; mais au-dessus de la loi civique, il y a la loi morale. Celle du Christ, par exemple.

— Il est un peu tard pour la faire valoir, dit un interrupteur, du fond de la salle.

Renoir répliqua :

— Pardon ! il y a toujours eu des chrétiens qui ont protesté contre la guerre et l’usage des armes. Ils n’ont pas été nombreux, je vous l’accorde, mais ce n’est pas une raison pour les méconnaître. Il y en eut dans tous les temps. Sans doute, c’eût été le rôle même de l’Église Chrétienne de s’opposer à la guerre ; mais elle eut le tort de s’allier aux puissances politiques, et perdit toute sa force morale du fait même de cette alliance. Du moins dans cette église qui faisait fausse route, il resta des consciences libres, qui avaient compris la pensée du Christ. Ceux-là ont proclamé l’indépendance de l’esprit en répudiant l’autorité des puissances temporelles. C’est eux, peut-être, qui ont permis à la pensée libre de continuer sa route. C’est eux, peut-être, qui vous permettent aujourd’hui de vous appuyer sur des forces morales pour combattre les forces de la violence.

L’interrupteur voulut répondre. Didier intervint.

— Mais non, voyons, pas de discussions vaines. Renoir a parfaitement raison. Les chrétiens qui conservèrent l’esprit du Christ, dans ses principes essentiels de vie, de liberté et d’amour, ont sauvé la liberté morale des hommes et sont les précurseurs de la conscience moderne. Il n’est pas de libre-penseur de bonne foi qui ne le reconnaisse. Ne perdons pas notre temps en des contradictions inutiles. Continue donc, Grand-jean.

— Je reviens à mon point de départ. La conscription obligatoire, ai-je dit, se justifiait par l’obligation du recours à la guerre pour régler les différents des Nations. Maintenant que la guerre est répudiée en tant qu’instrument de politique nationale, le principe de la Nation armée ne peut plus se soutenir. Pourquoi une armée, puisque toutes les grandes nations du monde, celles-là même qui représentent aujourd’hui les plus grandes forces militaires, se sont engagées à ne plus jamais utiliser la force des armes ?

Un nouveau venu demanda :

— Et les guerres de sanction, cependant ?

— Les guerres de sanction ? Mais, voyons, c’est à présent une idée périmée. Le pacte Kellog dit ceci : « Que les règlements ou la solution de tous les différents ou conflits, de quelque nature ou de quelque origine qu’ils puissent être, ne devront jamais être cherchés que par des moyens pacifiques. » Ce sont là les termes mêmes de l’article II. Or, une guerre de sanction n’est pas un moyen pacifique, je pense ?

— Très juste.

— La conclusion logique du pacte Kellog, c’est donc, redisons-le encore une fois, le désarmement. Seulement, il me paraissait nécessaire de demander, dès maintenant, la suppression du service obligatoire. Après la signature du pacte, on ne peut plus obliger personne à être soldat.

— Une armée de métier, alors ?

— Jamais de la vie. Nous ne voulons de la guerre pour personne, l’ayant répudiée pour nous. Nous n’acceptons pas que d’autres la fassent en notre nom, car, en toute logique, une armée de métier en France, ce serait encore l’armée française, et nous serions responsables de ses crimes.

— Alors, la solution ?

— La solution, c’est toujours le désarmement. Mais en attendant, et comme nous n’ignorons pas que le désarmement ne pourra s’accomplir en un tournemain, nous demandons la conscription facultative permettant d’opter pour un service civil de reconstruction, de sauvetage, d’entr’aide, dans le genre de celui que nous avons vu fonctionner au Lichtenstein. Et, je le précise encore, ceci n’étant qu’une mesure transitoire pour attendre que puisse s’opérer le désarmement définitif et complet.

Des approbations saluèrent la fin de l’exposé de Grandjean. Didier précisa :

— Tout cela, d’ailleurs, c’est le programme de notre Équipe.

En ce moment, un des assistants demanda la parole. C’était un jeune homme brun et mince, au visage plutôt maigre, qui pouvait avoir entre vingt-deux et vingt-cinq ans. Il ne venait aux réunions que depuis deux mois, et se nommait Jacques Salèze.

— Chers camarades, dit-il, je suis parmi vous depuis peu de temps et n’ai pas encore eu l’occasion d’entendre vos idées sur la question de l’objection de conscience. Peut-être avez-vous discuté cette question en de précédentes réunions. Mais j’aimerais savoir ce que vous en pensez.

Il s’était exprimé très correctement, d’une voix posée et grave. Son attitude était calme, sa mise simple et soignée, sans prétention ni laisser aller. La tenue d’un employé modeste.

Ce fut Didier qui répondit.

— Mais l’objection de conscience fait partie de notre programme, camarade. Cela ne se discute même pas. Les objecteurs de conscience sont les premiers pionniers de la résistance à la guerre. C’est eux qui ont montré le chemin. Peut-être est-ce parce qu’ils ont porté la question sur le terrain moral, que le pacte de mise hors la loi de la guerre a pu naître dans l’esprit de ses promoteurs ? L’objection de conscience, c’est la guerre condamnée par l’individu, avant de l’être, officiellement, au nom de la collectivité.

— Je vous remercie. Alors, vous soutiendrez les objecteurs de conscience ?

— Sans doute ; d’ailleurs, nous les avons toujours soutenus.

Jean Tissier se leva.

— Je voulais préciser, dit-il. Nous soutiendrons les objecteurs de conscience, nous les défendrons. Mais nous ne préconisons pas l’objection de conscience comme l’unique forme de résistance à la guerre.

— Cela va de soi, répondit Didier ; chacun prend l’attitude qui convient à son caractère. L’essentiel c’est de résister à la guerre.

Jacques Salèze dit encore :

— Je vous remercie à nouveau. Je n’ai rien de plus à dire aujourd’hui…

Il se rassit. Les assistants le regardèrent, un peu surpris de cette interruption sans motif.

— Qu’a-t-il bien voulu dire, par sa question sur l’objection de conscience, disait un peu plus tard Alexandre Didier, s’en retournant en compagnie de Pierre et de Jean.

— Connaître notre opinion, vraisemblablement, dit Pierre.

— Je le remarque depuis quelque temps, reprit encore Didier. Il est sympathique. Il est intelligent, certainement. Il y a en lui quelque chose de méditatif qui retient la pensée. Je me demande qui ce peut être.

— J’ai posé la question à plusieurs d’entre nous, dit Jean ; personne ne le connaît. Un ami de Robert Bourdeau m’a dit qu’il devait être depuis peu à Paris.

— Un petit fonctionnaire, ou un employé, venant de la province, fit Pierre. Mais je suis de l’avis de Didier, il est sympathique.

Nos trois amis marchèrent un moment en silence.

— Cependant, fit Jean, comme s’il concluait une méditation intérieure, il ne faut pas faire de l’objection de conscience une question plus importante que les autres. Pour ma part, je considère les objecteurs absolus comme des forces perdues pour la résistance.

— Mais, voyons, Jean, dit vivement Pierre, souviens-toi que toute la force est dans l’individu et que leur résistance même est une force qui ne saurait être perdue. Pour moi, je me souviens des dernières recommandations de mon père : le devoir de résister… ne demander conseil qu’à sa conscience.

— Oui, Pierre, mais ton père venait d’évoquer la mobilisation. Alors là, vois-tu, je suis en plein accord avec lui. Et pour ma part, je sais que je n’aurais pas une minute d’hésitation. Seulement ce soir, si j’ai bien compris la pensée de ce Salèze, il s’agissait de l’objection de conscience devant le service militaire.

— Bien entendu, étant donné qu’on avait discuté la soirée sur l’obligation militaire.

— Eh bien, dans ce cas, je maintiens que les objecteurs sont des forces perdues. On les arrête, on les condamne ; et s’ils tiennent bon, c’est trente ans de leur vie qu’ils devront passer en prison.

— Pourtant l’exemple qu’ils donnent est fécond, Jean. Regarde les objectors anglais pendant la guerre ?

— Mais oui, je le répète, dans ces heures-là la résistance absolue est un devoir et une force.

Didier intervint.

— À quoi bon discuter ? Je répète ce que j’ai dit : chacun prend l’attitude qui convient à son caractère. Il est certain que je ne verrais pas Jean, actif et réalisateur comme il l’est, passer trente années en prison. D’autres pourraient envisager cette hypothèse. Que chacun donne sa mesure. On ne fait rien de bon si l’on ne se décide en pleine liberté morale.

— C’est aussi mon avis, dit Pierre.

À la réunion qui suivit, c’est-à-dire à la seconde réunion de mai, on ne vit pas Jacques Salèze. Mais à celle de la première semaine de juin, il était présent. Dès son arrivée, il confia à Didier qu’il avait à faire une déclaration importante.

— C’est bien simple, répondit Alexandre, prenez la parole tout de suite, nous vous écoutons.

Debout, Jacques Salèze commença son exposé. Comme la première fois, il s’exprimait clairement et posément, sans éclats de voix.

— Voici, dit-il. Je suis simplement un ouvrier cimentier et j’appartiens au Syndicat du Bâtiment. J’avait huit ans à la mobilisation. J’habitais Lille, avec ma famille. Mon père était maçon. Il partit. Nous restions quatre avec ma mère, et j’étais le plus jeune. J’avais un frère de quinze ans et deux sœurs. J’ai connu toutes les douleurs de l’occupation. Ma grand’mère, qui vivait avec nous, est morte dans une cave pendant le bombardement de Lille par les troupes françaises. En 1915, ma plus jeune sœur mourut d’une rougeole mal soignée. En 1917, mon frère qui avait été réquisitionné par les Allemands pour des travaux au-dessus de ses forces, est mort d’épuisement. Après l’armistice, nous apprenions la mort de mon père. Ma mère restait seule avec ma sœur qui avait seize ans et moi qui en avais douze. J’appris le métier de mon père, puis me spécialisai parmi les cimentiers. J’avais conservé du temps de guerre une image d’épouvante qu’entretenaient devant mes yeux les quartiers dévastés de Lille. Je me jurai de n’être jamais soldat. J’ai beaucoup lu ; j’ai pensé, j’ai médité. Je suis convaincu que c’est à chacun de nous qu’il appartient de rendre la guerre impossible en lui refusant notre concours personnel. Il ne faut pas attendre la mobilisation : il faut aller au devant même de cette éventualité. La mobilisation, c’est déjà la guerre. Tout individu qui sait se servir d’un fusil peut être tenté de le prendre ; celui qui a obéi à la discipline militaire en temps de paix, pourra peut-être n’avoir pas la force de lui résister devant la guerre. Ma décision est donc prise : je n’apprendrai pas le maniement des armes, je ne me plierai pas sous la discipline du militarisme. Sans attendre le désarmement, je me désarmerai moi-même. Voilà ce que j’avais à vous dire.

Tous avaient écouté, frappés par cette voix calme, lente, presque froide.

Henri Renoir demanda :

— Vous êtes chrétien, peut-être ?

— Non, je suis anarchiste.

Puis, remarquant un peu d’étonnement autour de lui :

— Vous êtes surpris ? Habituellement, je sais, les anarchistes sont plus démonstratifs, plus bruyants. Moi, je ne suis pas un violent. Je réprouve tous les systèmes qui ont recours à la violence. Je ne suis pas révolutionnaire, au sens où l’on entend ce mot. Mais je suis un anarchiste. Je pense que l’individu possède toute la force morale, s’il le veut.

— Quel âge avez-vous ? demanda Didier.

— J’ai vingt-trois ans.

— Mais alors, vous auriez dû faire votre service militaire ?

— Je sais. Je ne l’ai pas fait encore. Devant la loi, je suis un insoumis. Mais cette situation ne me plaît pas. Je l’ai acceptée pour des raisons supérieures. Ma mère, qui avait souffert des privations de l’occupation, est devenue très malade en ces dernières années. Les médecins appelés à la soigner la condamnèrent. Je n’ai pas voulu lui imposer les souffrances morales de me savoir poursuivi, emprisonné. Je n’ai pas répondu à l’appel de la conscription, et j’ai attendu. Ma mère est morte en novembre. J’ai quitté Lille immédiatement et suis venu me fixer à Paris. J’ai à présent six mois de séjour, j’ai un emploi régulier dans un chantier, j’ai une chambre à moi. On ne peut pas dire que je sois un vagabond, un paresseux, un exalté. Ma vie est paisible et ordonnée. Je peux donc à présent affirmer ma liberté de conscience devant la loi. J’ai écrit, hier, au Président de la République. Je lui dénonce ma situation et lui donne mon adresse. J’attends à présent mon arrestation.

L’attention des assistants était si profonde que le silence ne fut pas troublé par le silence de Salèze, qui avait terminé sa déclaration.

— C’est admirable, dit enfin Alexandre Didier. Et qu’attendez-vous de nous ? Que nous prenions votre défense ?

— Pas ma défense, mais celle de l’idée qui m’a fait agir. On va m’arrêter. On va essayer de me discréditer, de salir ma pensée. Voilà ce que je ne veux pas. Je n’ai pas peur de la prison, ni même de la mort. Mais je veux savoir que l’idée qui m’anime ne sera pas traînée dans le mépris et dans la boue.

Didier était conquis par tant de noblesse d’âme.

— Nous vous comprenons, dit-il, soyez sans crainte. Nous sommes les dépositaires de votre testament moral. Comptez sur nous.

— Merci, c’est tout ce que je voulais vous demander. Si mon acte peut servir votre cause, utilisez-le. Mais ne faites de moi ni un héros, ni un saint, ni un martyr. Je suis seulement un homme libre affirmant sa liberté.

La soirée était avancée et les esprits n’étaient plus tournés vers les discussions habituelles ; Didier prit l’adresse de Salèze et on leva la séance.

Henri Renoir vint serrer la main de l’ouvrier du bâtiment.

— Vous m’avez dit que vous n’étiez pas chrétien, mais le Christ est sûrement avec vous.

— C’est possible, voyez-vous. Je suis avec tous ceux qui ont voulu et qui veulent la fraternité et la justice. Mais j’ai pris l’habitude de penser devant un seul témoin : ma conscience.

— Voulez-vous me considérer comme un ami ?

— Mais oui.

À la sortie, Pierre Bournef s’approcha de Jacques Salèze. Il avait été fortement impressionné par les déclarations de l’ouvrier cimentier.

— Je ne puis vous dire à quel point je suis ému, lui dit-il. Pourriez-vous me donner un rendez-vous demain, je voudrais causer seul avec vous.

— Je veux bien ; dans la journée je travaille. Mais le soir après huit heures, je suis à votre disposition, où vous voudrez.

— Puis-je aller chez vous ?

— Si vous voulez.

— Alors, demain soir, huit heures et demie.

— Je vous attendrai.


X


Jacques Salèze fut arrêté dans la première semaine de juillet, au moment où Pierre et Jean préparaient la seconde partie du concours de l’agrégation.

— Voici les vacances, avait dit Alexandre Didier, lorsqu’il sut que l’arrestation était chose faite. Il ne sera pas jugé avant novembre. Nous avons le temps de préparer deux bons numéros de la revue, et de lui assurer une belle défense.

Exposant à Jeanne Bournef ses projets de campagne en faveur du jeune cimentier, il avait ajouté :

— Et je ne manquerai pas de m’appuyer, vous le pensez, sur la déclaration faite récemment par Albert Einstein.

Le savant physicien allemand, Albert Einstein, avait, en effet, répondu publiquement à une question qui lui avait été faite sur l’attitude qu’il prendrait en cas de guerre, par cette déclaration que la presse allemande d’abord, la presse française ensuite, avaient répétée et commentée :

En cas de guerre, je refuserais tout service militaire, direct ou indirect, et je m’efforcerais de persuader à mes amis d’en faire autant, sans tenir compte des droits et des torts quant à l’origine du conflit.

— Cette déclaration là, disait Didier, c’est exactement comme le pacte Briand-Kellog ; c’est une force morale qu’il s’agit de ne pas laisser dormir dans les colonnes des journaux d’information.

Comme il convient, le numéro de juillet de La Nouvelle Équipe la présentait à la méditation de ses lecteurs, avec un très bon article de Didier exposant la thèse de la résistance individuelle à la guerre, et faisant de la conscience humaine le suprême refuge de la paix.

— Je pose des jalons pour l’affaire Salèze, avait-il dit.

— Sans compter, avait répondu Tissier, que ce pourrait être pour nous la formule même de notre action. Tous les individus ne sont pas capables d’accepter de passer leur vie en prison, pour affirmer leur pacifisme ; mais tous les hommes qui se sont dressés contre la guerre peuvent prendre l’engagement formulé par Einstein.

— Ton idée est excellente, Tissier, nous en reparlerons.

— Oui, quand le concours sera terminé.

Vers la fin du mois, les deux amis eurent enfin la joie du succès. Jean ne s’était pas trompé en disant que son père y trouverait un élément d’apaisement pour ses habituelles rancœurs. Toute la famille en bénéficia. L’humeur de Charles Tissier s’adoucit.

Jean n’avait pourtant pas dit toute sa pensée en affirmant qu’il voulait surtout réussir à cause de son père. Il y avait en lui un autre motif qu’il ne s’avouait peut-être pas à lui-même ; mais la véritable joie qu’il eut de son succès, fut le regard heureux d’Henriette et le ton ému de sa voix lorsqu’elle lui dit sa satisfaction. C’était à cause d’elle qu’il avait ardemment souhaité cette réussite.

Pierre, lui aussi, était heureux. Mais son bonheur avait été voilé de tristesse. Celui dont il se sentait si profondément le fils, n’était plus là pour s’associer à leur joie. Il avait senti cette tristesse passer dans la voix de sa mère, lorsqu’elle l’avait serré dans ses bras.

— Mon Pierre, avait-elle dit, pensons à Lui…


Cependant, on pouvait remarquer qu’une préoccupation intérieure ne quittait point Pierre Bournef. Il semblait que la satisfaction des études, heureusement terminées, aurait dû apporter chez lui une détente, lui permettre une expansion de vie physique où sa jeunesse se serait donné libre cours. Il n’en était rien, il restait méditatif et soucieux.

Un jour, enfin, il se décida à parler. Ce fut exactement le 2 août, jour anniversaire de sa naissance. Il avait prié sa mère de réunir pour cette date, ses deux amis les plus chers, Hélène et Jean, et Alexandre Didier pour lequel il avait à présent une amitié admirative.

— Eux seulement, chère Maman, avait-il précisé. On avait déjeuné assez gaiement. Jeanne, que la date même reportait à quinze ans en arrière, s’efforçait de surmonter la tristesse des souvenirs pour s’associer à la jeune espérance de ceux qui l’entouraient. Hélène et Pierre, assis l’un près de l’autre, échangeaient parfois un regard plein de tendresse, et Alexandre Didier, refoulant en lui l’amertume de son cœur, était rayonnant et ne tarissait point de réparties spirituelles.

Quand le café fut pris, Pierre enveloppa ses amis, sa sœur, sa mère, dans un regard de gravité affectueuse, qui semblait être la conclusion d’un débat intérieur.

— Je suis heureux, dit-il. Depuis un mois, il s’est livré en moi un combat, maintenant terminé. C’est parce que je voulais vous le confier, et vous faire les juges de ma conduite, que j’ai désiré vous réunir aujourd’hui.

Tous à présent avaient pris une attitude interrogative.

— Mais d’abord, continua le jeune homme, passons dans notre cabinet de travail. Nous y serons mieux au milieu de nos pensées.

Dès qu’ils furent installés, Pierre faisant le centre du petit groupe, Jeanne dit à son fils, en l’enveloppant d’un long regard d’amour.

— Eh bien, mon Pierre, nous t’écoutons.

Le jeune homme, un moment, se recueillit. L’heure était venue pour lui d’affirmer sa foi.

— Mère chérie, dit-il enfin, ce que je vais dire apportera peut-être à ton cœur une souffrance nouvelle, et de cela je te demande pardon. Mais je sais aussi que ton âme si humaine, faite de lumière, je sais que ta conscience si haute, se réjouiront de mon choix.

Jeanne avait deviné déjà.

— À vous aussi, chère Hélène, continua Pierre, en se tournant vers la jeune fille, à vous aussi je demande pardon.

Elle dit, troublée :

— Pardon à moi, Pierre ?

— Oui, j’ai à vous demander pardon, car peut-être jugerez-vous que je ne devais pas disposer de moi-même sans vous avoir consultée.

— Pierre !

— C’est peut-être vrai. Bien que je ne vous aie point fait l’aveu de ma tendresse, vous la connaissez, comme je connais la vôtre. Les cœurs qui s’aiment n’ont que faire des paroles.

Hélène, maintenant, les joues roses, le cœur battant, levait vers le jeune homme la flamme ardente de ses yeux.

— Nous nous aimons, mère chérie, poursuivit Pierre, et j’attendais la fin de mes études pour te le dire et te demander d’accueillir Hélène comme ta seconde fille…

— Oh ! c’était déjà fait, Pierre, interrompit Jeanne. As-tu pu croire que je n’avais pas compris votre amour ? Il y a longtemps que vous êtes unis dans mon cœur, car votre tendresse, mes chers enfants, est aussi vieille que votre amitié.

Hélène se livra dans un cri spontané :

— C’est vrai…

Jeanne sourit.

— Mais oui, c’est vrai, dit-elle ; c’est si vrai, mes enfants, que ton père, mon Pierre, l’avait pressentie cette tendresse…

— Mère !

— Mais oui. Et il m’avait dit que s’il ne se trompait point, il eût été heureux de nommer Hélène sa fille.

Le jeune homme paraissait bouleversé.

— Mon père, murmura-t-il… Mon père avait deviné cela à une époque où je ne lisais peut-être pas encore en moi-même. Ah ! mère, que je suis heureux. C’est un lien de plus entre mon père et moi. Je me sentais déjà tellement uni à sa pensée. À présent je comprends que nos cœurs aussi sentaient de même.

Il se tut. Un moment son visage se crispa dans une expression de douleur. Puis les traits se détendirent, reprirent leur douceur et leur fermeté.

— C’est une raison de plus pour que je demande pardon à Hélène, dit-il enfin. Car ma vie, qui devrait lui appartenir, j’en ai disposé pour une autre cause. Tous avaient compris. Mais déjà Hélène était debout, rayonnante, devant le jeune homme.

— Cher Pierre, dit-elle, si j’ai à vous pardonner, c’est pour une autre raison…

Et comme ses yeux à lui l’interrogeaient :

— Car vous avez douté de ma tendresse, Pierre, puisque vous n’avez pas cru qu’elle était capable de vous suivre jusque dans le renoncement ; puisque vous n’avez pas cru que je pouvais être près de vous pour servir cette cause.

— Hélène !

— Vous voulez imiter le geste de Jacques Salèze. Je le sais, je l’ai compris, et…

Sa voix faiblit, se fit tremblante.

— Et j’avais accepté, dit-elle.

Puis, tout son courage l’abandonnant, elle fondit en larmes. Jeanne s’élança vers elle, tandis que Pierre, s’agenouillant, prenait ses mains.

— Pardonnez-moi Hélène, redit-il.

Sans parler, Jeanne avait attiré la tête de la jeune fille sur sa poitrine, essuyait ses yeux.

— Mes enfants, dit-elle enfin, je n’avais pas prévu pour vous d’aussi cruelles fiançailles. Ce sera donc toujours la douleur qui aura raison ?

Mais Hélène s’était reconquise. Elle porta la main de Jeanne à ses lèvres.

— Non, mère, pour cette fois ce sera l’amour, dit elle, tandis que son visage s’empourprait.

Didier, Henriette et Jean, émus, n’avaient pas dit un mot. Mais lorsqu’Hélène eut prononcé cette dernière phrase, Alexandre Didier se sentit soudain délivré.

— Notre amie est dans la vérité, dit-il, c’est l’amour qui est vainqueur aujourd’hui. La décision de Pierre n’y change rien, car la décision de Pierre, c’est de l’amour encore.

— Oui, dit Hélène, sans cela l’aurais-je comprise ?

Ces paroles ramenaient Pierre à la réalité.

— Il faut pourtant, dit-il, que je termine ma confession. Il est vrai qu’elle me sera facile à présent, puisque tous vous avez deviné.

Ils avaient repris leurs places, et maintenant attendaient.

Il parla. Hélène l’avait dit, il voulait imiter Jacques Salèze, non par désir d’imiter, mais parce que l’ouvrier cimentier avait exprimé toutes les pensées qui étaient en lui, depuis longtemps. Que sa mère se souvînt ! Lorsqu’Émile Pagnanon leur avait confié sa résolution de ne pas répondre à la conscription, il l’avait approuvé. Déjà, à cette époque, il avait compris la vérité de cette résistance ; il avait senti que cette vérité dicterait un jour sa conduite. Et les simples paroles de Salèze, le soir de la réunion, avaient trouvé un écho dans sa conscience. Il était allé voir l’ouvrier, avait causé avec lui. Depuis ce jour, sa résolution était prise. Il n’avait combattu avec lui-même que parce qu’il avait songé à la douleur de ceux qu’il aimait.

— Maintenant, mère, ajouta-t-il, je veux te faire la même demande que pour le service civil : donne-moi ton consentement.

Jeanne ferma les yeux. Son fils lui demandait peut-être de consentir à son martyre.

Mais une rapide vision lui montra Paris, quinze ans plus tôt, bouleversé par la mobilisation. Elle revit les rues, la foule, la fièvre des individus, et les soldats de l’active qui quittaient la caserne de la République.

— Ils ont des mères ! avait-elle crié.

Oui, ils avaient des mères, et pourtant ils s’en allaient à la mort.

Alors, elle n’hésita plus. Elle rouvrit les yeux, regarda Pierre, puis, comme l’année précédente, elle répondit :

— Oui, mon fils, je te donne mon consentement.

Mais une grande douleur était en elle. Pierre le sentait.

— Merci, mère, dit-il. Mais je voudrais que vous ne soyez pas tristes ; avec votre amour et votre amitié, je ne serai pas malheureux. J’aurai toute la force.

Didier voulut faire diversion.

— Et puis, ajouta-t-il, pour cette fois encore l’Équipe sera là. Pierre ne sera pas seul.

— Je le sais, Didier.

— Voyez-vous, poursuivit Alexandre, je m’étais toujours un peu douté de cela. Mais j’ai confiance. Nous sommes à présent à un tournant du chemin, et nous ne pouvons pas apercevoir ce que nous cache le coude de la route. Pour moi, j’ai l’intime conviction que ce sont les larges horizons de la paix.

— Le ciel est pourtant bien noir encore, dit Jeanne.

— Chère Madame, le calme n’est jamais aussi près que lorsque l’orage touche à son paroxysme, et c’est lorsqu’il atteint le terme extrême de la fièvre que le malade est à la veille de la convalescence. Et moi je vous dis que jamais nous n’avons eu autant de raisons d’avoir confiance en l’harmonie du monde. La paix, maintenant, est entrée dans le domaine moral, et c’est là seulement qu’elle peut trouver des assises solides. La guerre est condamnée. Elle ne l’est pas seulement par le pacte du 27 août ; elle l’est par les consciences, et les paroles d’Einstein l’expriment admirablement. Tous ceux qui pensent, savent bien aujourd’hui que les raisons qu’on lui oppose encore sont de misérables raisons. Assurément le militarisme se débat, résiste, et notre lutte n’est pas terminée, car le monstre est pourvu de terribles défenses. Mais ce qui fait notre force à présent, c’est que nous savons qu’il ne peut plus nous écraser sans notre volonté.

— Vous avez raison, Monsieur Didier, dit Jeanne. Il y a quinze ans que j’ai compris que l’individu, seul, était le maître. Mais j’ai compris aussi, il y a quinze ans, que tous les hommes étaient dans la dépendance les uns des autres, et que pas un ne pouvait être sauvé si tous ne l’étaient pas.

— C’est juste, s’écria Jean Tissier, qui n’avait pas encore dit un mot. Moi aussi je l’ai compris, et c’est pourquoi j’ai donné ma préférence à l’action d’ensemble plutôt qu’aux actes individuels.

Il y avait, dans les paroles du jeune homme, un peu d’âpreté.

Alexandre Didier se tourna vers lui.

— Mais, mon cher Tissier, l’acte de Pierre ne se détache pas de l’action d’ensemble. Je te l’ai déjà dit, chacun prend la tâche qui convient à son caractère et à son tempérament. Dans l’effort commun, il y a l’effort de chacun. Si le geste que Pierre a décidé, était un geste isolé, incompris, il serait sans force. Mais nul aujourd’hui n’en peut ignorer la signification, parce que, ce geste, on le sent lié à l’immense assaut des consciences contre le militarisme.

— Notre ami Didier est, comme toujours, dans le vrai, dit Henriette. Mère l’a dit : les hommes sont dans la dépendance les uns des autres. C’était vrai dans la déroute de 1914. Et c’est vrai aujourd’hui encore. C’est tous ensemble que les hommes chanteront l’hymne de la délivrance.

Cependant Pierre, maintenant, avait attiré Hélène près de lui. Ils ne disaient rien, trop émus pour pouvoir parler.

Jeanne Bournef s’approcha.

— Vous restez ce soir, n’est-ce pas, Hélène ? Cette date, et les événements de la journée, ne permettent pas que nous nous séparions aussi brusquement.

— C’est que nous n’avons pas dit que nous ne rentrerions pas dîner.

Pierre eut une inspiration soudaine.

— Qu’à cela ne tienne, je vais aller prévenir votre mère.

C’était en effet facile. Les Tissier habitaient assez près des Bournef. À peine un quart d’heure de marche les séparaient.

Rapidement, le jeune homme se disposait à sortir.

— Allez-y donc tous les deux, dit Jeanne.

Dans le cabinet de travail, Didier, Jean et Henriette causaient.

Didier mettait Jean au courant d’une correspondance qu’il avait échangée au cours des deux derniers mois avec un vieux paysan de la Charente, qui faisait dans son coin une inlassable propagande pacifiste. L’hiver précédent, il avait imaginé de faire, dans sa petite commune, une consultation sur le désarmement. Il avait procédé avec le système du bulletin de vote, en se servant de la liste des électeurs, et avait obtenu une majorité en faveur du désarmement. La petite revue de l’Équipe, et le plébiscite organisé par nos amis, étant venus à sa connaissance, il avait écrit à Didier pour le mettre au courant de ses propres efforts. L’idée du paysan avait paru ingénieuse à Alexandre, qui s’était entretenu avec lui des moyens possibles de continuer la consultation en l’élargissant.

— Je n’ai point voulu vous entretenir de tout ceci pendant que vous étiez absorbés par vos examens. Mais j’ai songé sérieusement à aller faire un tour là bas pendant les vacances. Qu’en penses-tu, Jean ?

— Que la chose pourrait être étudiée, en effet.

— Ce n’est pas que je m’illusionne, poursuivit Didier. Mais pas un effort n’est négligeable. Il y a là un terrain tout préparé. Notre cultivateur est connu dans sa région. Il a pensé qu’une série de causeries et conférences dans les gros bourgs et bourgades autour de chez lui donnerait de bons résultats. Je lui ai donc dit que j’irais, et il m’attend vers le 15 août.

— Déjà ?

— Oui. On ne peut guère compter travailler qu’en septembre, août étant pris par la moisson. Mais il faut opérer des reconnaissances, voir les Maires, les secrétaires de Mairie.

— Vous êtes actif, Monsieur Didier, fit Henriette.

— Il me faut cela, chère Henriette.

— Alors, tu pars bientôt ?

— Oui, et je t’emmène si tu veux. Je serai un peu seul, là-bas, pour ce travail. Et toi, ce serait assez dans tes cordes.

— C’est vrai.

— Alors, c’est dit.

— Écoute, je te dirai cela dans quelques jours ; j’ai besoin d’y réfléchir.


XI


Jean Tissier était seul dans le cabinet de travail des Bournef. Hélène et Pierre étaient sortis ensemble. Jeanne était partie à Ville-d’Avray, qu’elle se préparait à réhabiter dès octobre. Les amis auxquels elle avait cédé une partie de la villa devaient la quitter, et elle avait décidé d’y revenir. Elle était surtout venue à Paris pour Pierre, afin qu’il n’eut pas à recourir à l’internat de l’École. Mais elle restait attachée à sa villa de Ville-d’Avray où Pierre était né, où Maurice était mort, où tant de souvenirs chers et douloureux de sa vie étaient enfermés. Puisque Pierre n’avait plus besoin de l’appartement de Paris, il était inutile de le conserver. Il allait d’ailleurs faire des heureux. Michel Grandjean devait se marier au début de l’hiver, et cet appartement des Bournef se trouvait libre à point pour le jeune ménage. Ainsi, avait dit Grandjean, il ne perdrait point ses fidèles, et le Comité de la Nouvelle Équipe pourrait toujours s’y réunir.

Elle allait se trouver quelque peu désorganisée, l’Équipe, par le départ de Pierre et de Jean. Mais Alexandre Didier était plus résolu que jamais à poursuivre l’action commencée. Grandjean lui était attaché. Albert Lautier se montrait plus actif. Et puis les deux jeunes filles et Jeanne étaient fidèles. Tout irait bien.

Jean se trouvait donc seul dans le cabinet de travail lorsqu’Henriette vint le rejoindre.

Un moment ils causèrent de quelques points de détail concernant la revue, puis Henriette demanda :

— Eh bien, êtes-vous décidé à accompagner Didier dans la Charente ?

— Ma foi, oui. Je m’y suis résolu. Cela occupera mes vacances. Je suis comme notre ami, j’ai besoin d’activité.

— C’est vrai, dit-elle, vous êtes un réalisateur, vous, je l’ai toujours dit.

Il ne répondit pas.

— Pensez-vous rester longtemps ? demanda-t-elle.

— Deux mois peut-être. On ne fera guère d’action positive qu’en septembre. Nous ne rentrerons sans doute pas avant la mi-octobre.

Elle dit :

— L’heure sera proche du départ de Pierre.

— Et du mien, ajouta-t-il.

— C’est vrai, vous aussi partirez.

Le visage du jeune homme s’était soudainement fait très dur. Farouche, il dit brusquement :

— Mais ce ne sera pas pour une noble cause.

Elle tressaillit. Elle avait compris. Il y avait longtemps qu’elle avait appris à déchiffrer cette âme rebelle.

Elle vint s’asseoir près de lui.

— Que voulez-vous dire, Jean ?

— Vous le savez bien ; mon départ pour le régiment ne sera-t-il pas un peu comme une trahison ?

Puis, comme elle se taisait :

— Oh, je le sais bien, je ne suis pas un héros !

Elle lui avait pris la main.

— Cher Jean, dit-elle, vous souffrez ?

— Moi ? je ne souffre jamais.

Elle rit.

— Eh bien, vrai, on ne le dirait pas en ce moment. Si vous pouviez voir votre tête…

Il se dérida un peu.

— Je la connais, ma tête. C’est une vieille caboche de paysan têtu.

— Mais oui, c’est un peu vrai, dit-elle. Mais je la connais assez, moi aussi, cette vieille caboche, pour savoir que je ne me trompe point.

Devenue grave, elle poursuivit :

— Cher Jean, je lis en vous. Vous croyez que je vous juge mal. Vous croyez que je vous estime moins parce que, devant l’appel de la conscription, vous n’avez pas pris l’attitude de Pierre.

— Henriette…

Elle mit sa main sur son épaule, le regarda droit dans les yeux.

— Est-ce vrai ?

Il répondit, vaincu :

— C’est vrai.

— Là, je suis contente. Au moins, à présent, nous pouvons causer.

— Jean, poursuivit-elle, croyez-vous à mon affection pour vous ?

Il fit signe que oui, de la tête, sans parler.

— Moi, dit-elle, je suis sûre de la vôtre. Pour fermé que vous êtes, j’ai su lire en vous. Jean, c’est à cause de moi qu’en ce moment vous n’êtes pas heureux. Et puisque je suis votre aînée, — oh ! pas de beaucoup sans doute, mais votre aînée tout de même — je prends les devants. Je veux que ce malentendu cesse. Je veux vous dire que vous êtes un vaillant que j’estime ; et que j’aime, ajouta-t-elle plus bas.

— Henriette…

— Je veux vous dire que j’admire toute votre vie, votre courage tranquille, votre opiniâtre labeur. Pas un héros, vous ? Mais on est un héros à sa manière. Vous n’avez pas pris l’attitude de Pierre, vous en avez prise une autre. Vous allez partir au régiment comme un simple fils du peuple. Je sais par mon frère que, toute cette année, vous avez refusé de vous rendre à la préparation militaire. Vous repoussez les distinctions qu’on vous offre ; à la vie facile, aux avantages offerts aux élèves officiers, vous préférez la rude vie de la caserne, les contacts avec les jeunes recrues, la communauté de la table, du dortoir, des besognes vulgaires. Vous qui êtes un intellectuel, un lettré, qui aimez toutes les manifestations de l’esprit, vous allez être journellement mêlé à de pauvres garçons incultes ou bornés, et soumis à l’autorité de sous-officiers ignorants ou brutes. Et vous choisissez cela pour affirmer, vous aussi, votre foi humaine et la liberté de votre conscience. Vous n’acceptez pas d’être délivré seul, vous entendez rester avec ceux qui doivent subir toute la rigueur de ce militarisme que par ailleurs vous combattez. Et ce faisant vous le combattez encore. J’affirme moi, que vous donnez là le témoignage d’une belle force morale, qu’on ne comprendra guère et qu’on ne louangera pas. Et cependant vous n’auriez qu’un geste à faire pour qu’on soit tout heureux de vous admettre, vous, Jean Tissier, agrégé de philosophie, aux honneurs du commandement. Et vous dites que vous n’êtes pas un héros ?

Elle avait dit tout cela d’une voix tranquille et douce, où, malgré elle, montait lentement comme un aveu de tendresse. Lui, l’écoutait, incapable de l’interrompre ; mais heureux, heureux infiniment. Il se souvenait des paroles de Didier : « elle t’aime ; laisse-la lire en ton cœur. » Oui, elle l’aimait, c’était vrai ; et elle avait su lire en lui, malgré qu’il eut obstinément fermé son cœur devant elle. Du moins, il le croyait.

Elle s’était tue. Il dit seulement, très bas :

— Chère, chère Henriette !

Elle répondit :

— Cher Jean, si vous saviez comme je suis fière de vous aimer.

Alors, il se détendit, et des larmes montèrent à ses yeux, mouillèrent ses joues.

— Ah ! dit-il, votre douceur est la plus forte, puis qu’elle a pu trouver le chemin de ma sensibilité.

— Qui n’est pas tellement difficile à trouver.

— Pour vous, non, je le reconnais.

Leurs mains s’étreignaient. Elle dit encore : « Cher Jean ! » Alors, lui, dans un élan :

— Il y a si longtemps que je vous aime, moi.

Elle se recueillit, perdue en une vision douloureuse.

— Voyez-vous, Jean, quand votre main serrait la mienne, devant l’agonie de mon père, je sentais déjà que cette main serait celle à qui je confierais ma vie. Nous avons juré tous les deux à mon père de lutter contre la guerre. Voici déjà trois années que nous avons commencé la lutte, nous continuerons à tenir notre promesse, n’est-ce pas ?

— Oui, dit-il.

Le soir de ce même jour, Alexandre Didier monta chez les Bournef. Il trouva Jeanne entre ses quatre enfants. Il n’eut pas besoin de confidences. L’attitude et le regard de Jean et d’Henriette le fixèrent tout de suite.

Il sourit.

— Ah, dit-il, chère Madame, vous n’avez pas voulu que l’équilibre soit détruit. Vous aviez une seconde fille, et je vois que vous avez trouvé un second fils.

La veuve de Maurice regarda les deux jeunes couples. Puis elle dit de sa voix tendre :

— C’est l’amour qui est vainqueur, avez-vous dit l’autre jour, Monsieur Didier. Puissiez-vous avoir dit vrai pour l’humanité entière.

Alexandre Didier surmonta son émotion.

— Le bonheur de l’humanité est fait de tous les bonheurs, dit-il. C’est pourquoi les hommes ont le devoir d’être heureux quand ils peuvent l’être.

Puis, se tournant vers Jean :

— À propos, j’ai reçu le mot par lequel tu m’apprends ta décision pour la Charente. Tu me demandes la date du départ. Dans une quinzaine de jours sans doute.

— C’est entendu, répondit le jeune homme.

— Et maintenant, j’ai encore un service à vous demander, ajouta Didier. Je m’adresse à vous, Hélène et Pierre. Vous serait-il agréable d’accompagner les deux enfants dans le Wurtemberg ?

— Vous n’y allez donc pas, vous, Monsieur Didier ? demanda Jeanne.

— Non, chère amie. Je vous avoue qu’il m’est plutôt pénible de retourner là-bas. L’année dernière j’ai compris que le séjour ne me valait rien. J’ai besoin de ma force, vous le comprenez.

— Je vous comprends, ami.

— Et je songeais, ces jours-ci, que peut-être ce voyage ne déplairait pas à mes jeunes amis.

Alexandre Didier ne pouvait certes pas leur faire une proposition plus agréable.

— Partez le plus tôt possible, dit-il, quand il eut reçu leur acceptation. La famille Steinitz vous recevra avec la plus franche cordialité.

— Ce que je vois de plus clair, moi, dit tout à coup Henriette, c’est que je vais rester seule.

— Bah, chère Henriette, fit Didier, avec sa gaieté coutumière, pourquoi ne viendriez-vous pas faire un petit stage en Charente avec votre mère ?

— C’est une idée à étudier, répondit finement Jeanne, et je crois, ma foi, que c’est une idée tout à fait réalisable.

Huit jours plus tard, Didier accompagnait les voyageurs à la gare de l’Est. Lui-même devait partir pour la Charente le lendemain.

Hélène et Pierre étaient radieux. Ce voyage, cette solitude à deux où leur tendresse pourrait s’épanouir sans être gênée, les remplissait de joie. Pierre y puiserait la force tranquille de réaliser la promesse faite à sa conscience. Hélène songeait que ce serait un souvenir heureux qui viendrait adoucir plus tard les heures cruelles de séparation et d’attente.

Le jeune Rolf et sa compagne jouissaient, eux, d’un bonheur sans revers. Ils partaient ensemble pour six semaines de liberté, d’excursions, de vie au grand air, et laissaient leur gaieté s’exhaler, sans remords.

— Et tu verras, disait Rolf, les bons gâteaux que fait grand’mère Martha.

— Et puis, on ira faire des promenades sur le lac, dis, demandait Éliane-Renée, qui était à présent une jolie fillette de quatorze ans.

— Et puis, Liane, on ira dans la montagne avec mes oncles.

Assis dans le compartiment, en attendant l’heure de la séparation, Didier regardait les deux enfants. Ils étaient beaux tous les deux, du même âge, lui plus fort, déjà robuste, elle élancée et gracieuse. Lui, fils du Nord, blond, avec des yeux bleus comme l’eau des lacs du pays maternel ; elle, femme déjà, malgré ses nattes de fillette, avec ses admirables yeux d’ambre clair, les yeux de l’aveugle, où la tendresse et la joie mettaient de la lumière.

Didier songeait. Il revoyait une grande salle au milieu de laquelle une table réunissait des convives ennemis, sous la bénédiction d’un ministre de paix. Il entendait les évangéliques paroles : « Nous sommes tous frères. » Il entendait la voix aimée de Frida disant le poème de Schiller : « Joie, divine étincelle… » Il voyait le bel enfant blond que la mère présentait comme une promesse de fraternité. Puis il voyait la scène de douleur où elle avait mis l’enfant sur ses bras, en disant : « il n’a plus de père », et puis revenaient les paroles inexorables : il y a trop de choses entre nous… Oh ! ces barrières, n’avait-il pas travaillé depuis lors à les faire disparaître ? Disparaîtraient-elles ? L’étreinte d’amour deviendrait-elle possible ?

L’heure avait tourné. Il embrassa les enfants, serra les mains d’Hélène et de Pierre, et quitta le wagon. Descendu sur le quai, il revint en face de la glace pour un ultime adieu. Les deux enfants avaient passé la tête par l’ouverture de la glace baissée. Ils riaient, heureux, leurs chevelures se mêlant dans le remous du rire. Le coup de sifflet déchira l’air, la lourde machine s’ébranla. À pleines mains, Liane et Rolf lui envoyaient des baisers.

Et pendant que l’image gracieuse fuyait, Didier entendait la voix de la morte :

« Nos enfants, oui, peut-être, parce qu’ils n’auront pas su… »

L’heure du pardon allait-elle enfin sonner ? La douleur allait-elle s’effacer devant l’amour ? L’humanité réconciliée pourrait-elle bientôt redire l’hymne du poète : « Joie, divine étincelle… »