Lamartine, Mollard, Denain (Leconte de Lisle)

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La Variété, 5e livraison, août 1840, p. 159-160.
Leconte de Lisle

Toussaint-Louverture - Romans et nouvelles - Poésies. Une revue critique


REVUE MENSUELLE
TOUSSAINT-LOUVERTURE - ROMANS ET NOUVELLES - POÉSIES
UNE REVUE CRITIQUE

M. de Lamartine prépare, dit-on, un drame pour le Théâtre-Français. Cette œuvre intitulée Toussaint-Louverture, serait le complément des opinions émancipatrices proclamées par l’auteur dans ses discours parlementaires, à l’occasion de l’esclavage des noirs. — En ne nous arrêtant pas sur cette tentative théâtrale, nous pensons que M. de Lamartine ne saurait manquer de nobles idées dans l'exposition de sa théorie, mais qu'il a trop profondément prouvé son entière ignorance du véritable état de l’esclavage dans nos colonies, pour faire naître une conviction quelconque de son côté. — Des publications récentes, d’une bien moins grande importance sans doute, obtiennent un succès que, proportionnément, le drame social du grand poète sera peut-être loin de conquérir ; ce sont le Cabaret des Morts et le Peloton de fil de M. R. de Beauvoir, deux modèles de style facile, élégant et coloré ; puis une nouvelle du même auteur, le Neveu du Mercier. Cette dernière publication rappelle une des pages intimement du xviie siècle ; c’est l’histoire dramatique de la courte et brillante apparition de Tancrède de Rohan, dépossédé de son nom, par Henri de Chabot. — Madame Clara Francia Mollard vient de publier un volume de gracieuse poésie qu’elle dédie à M. V. Hugo. — Entre autres Grains de sable — tel est le titre de l’ouvrage — madame Mollard adresse au poète un beau sonnet dont les deux derniers vers contiennent à la fois un éloge religieux d’admiration et une épigramme sanglante ; nous n’avons pas besoin de dire que l’épigramme appartient de droit à l’Académie. — Voici ces deux vers :


Jésus en rachetant le monde à son adieu,
Avant d'être à la croix savait qu’il était Dieu !


Telle n’est pas l’opinion d’une revue critique sur laquelle nous demandons la permission de dire quelques mots. Nous savons jusqu’à quel point l’esprit de système peut égarer aujourd’hui en littérature ; nous concevons qu’un génie novateur dont l’énergie a heurté trop rudement la vieille routine puisse encourir tout d’abord un anathème général, ou, pour nous faire mieux entendre, un anathème qui frappe l’ensemble de ses vues sur l’art et de ses œuvres ; nous concevons même qu’il soit nié par les élus du parti contraire ; c’est user d’un droit de ressentiment et d’envie, mais enfin d’un droit, c’est bien ; — mais, que sans bases littéraires, sans convictions, sans preuves, nous ne dirons pas de talent, mais d’une force intelligente quelconque, des articles signés d’un nom inconnu, viennent, réveiller de longues discussions mal apaisées ; — que de vains et stériles souvenirs politiques soient évoqués pour la millième fois, alors qu’il s’agit de poésie ; — qu’un littérateur enfin ose nier le soleil qui l'éblouit, voilà ce que nous ne saurions concevoir.

Dans une étude en deux articles publiée par M. Saint-Denain, dans l’un des grands journaux parisiens, les Rayons et les Ombres sont étendus sur le chevalet de la critique, et M. Denain s’y charge du rôle de tortionnaire. Cet écrivain s’est montré digne d’une telle tâche : l’aveuglement et la brutalité ne lui ont pas fait défaut. Nous n’avons point l’intention de le suivre dans les développements de sa longue insulte : Qu’importe à la gloire du poète ? Mais nous voulions pour notre faible part, signaler au mépris littéraire ce nouvel exemple de la critique routinière et vide.

Seulement, comme il faut une preuve à notre assertion, la voici : — M. Denain conseille, dans la seconde partie de son travail odieux ou stupide, aux aveugles admirateurs de l’ouvrage qu’il attaque, de relire, pour se convaincre de la médiocrité de l’auteur, les morceaux adressés au statuaire David et à Mlle Louise B. !.

A. Léonce