Les Jeunes-France/Le Bol de punch

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LE BOL DE PUNCH


L’orgie échevelée.
De Balzac.
 
L’orgie échevelée.
Jules Janin.
 
L’orgie échevelée.
P.-L. Jacob.
 
L’orgie échevelée.
Eugène Sue.


C’était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue.

Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des cadres curieusement sculptés ; des pastels de la Régence, fardés et souriants, se pavanaient à côté de roides figures d’anges sur fond d’or, dans la manière de Giotto ou d’Orcagna.

Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si serrées et si mal en ordre, qu’on ne pouvait en voir une seule sans en déranger deux ou trois.

Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait la figure d’une sibylle de Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait du pied au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, une nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un dessin ascétique de Morales, une gouache libertine de Boucher montrait impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Dürer ; la muraille était hérissée d’antithèses, comme une tragédie du temps de l’empire.

Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu près plane, étaient entassés une foule d’objets de formes baroques et disparates.

Dans une duchesse inoccupée, au milieu de plats bosselés et d’émaux de Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de cigogne.

Des pots bleus du Japon, des nids d’hirondelles salanganes, des carpes et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du temps de Louis XIII.

Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un magot de porcelaine placé à l’autre bout de la cheminée ; des mandragores difformes se tortillaient hideusement, pêle-mêle avec des pétrifications et des madrépores, sur un rayon vide de la bibliothèque.

Sur la table du milieu, c’était bien autre chose : il était certainement impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre d’objets ayant de la tournure et du caractère :

Une babouche turque,

Une pantoufle de marquise,

Un yatagan,

Un fleuret,

Un missel,

Un Arétin,

Un médaillon d’Antonin Moine,

Du papel español para cigaritos,

Des billets d’amour,

Une dague de Tolède,

Un verre à boire du vin de Champagne,

Une épée à coquille,

Des priapées de Clodion,

Une petite idole égyptienne,

Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et laissant voir leurs blondes entrailles),

Un paon empaillé,

Les Orientales de Victor Hugo,

Une résille de muletier,

Une palette,

Une guitare,

Un n’importe quoi, d’une belle conservation.

Que sais-je ! un fouillis, un chaos indébrouillable, à faire tomber la plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais ou à Charles Nodier.

Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec les escabeaux de Saltabadil ; les unes étaient boiteuses et les autres manchots : pas plus de trois pieds et pas plus d’un bras.

Il n’est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que cette description est véritablement superbe et composée d’après les recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre, hormis celles de M. de Balzac, qui seul est capable d’en faire une plus longue. J’ai attifé un peu ma phrase, jusqu’ici assez simple ; j’ai cousu des paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de chrysocale, et la voilà qui s’en va toute pimpante, aussi fière et aussi brave que si tous ses bijoux n’étaient pas du clinquant, et ses diamants de petits morceaux de cristal.

Je fais cela parce que l’on croirait, à la voir aller humble et nue comme elle va, que je n’ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu ! je veux montrer que j’en suis aussi capable que si je n’avais pas de talent, et je dois supposer que j’en ai beaucoup, si j’ai eu l’art de vous amener, à travers trois cents pages, jusqu’à cette assertion audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m’en vais lui faire une jupe d’adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de métaphores.

D’alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d’artifice de style ; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés.

Cette description, outre qu’elle est magnifique et digne d’être insérée dans les cours de littérature, l’emporte sur les descriptions ordinaires par le mérite excessivement rare qu’elle a d’être parfaitement à sa place, et d’être d’une utilité incontestable à l’ouvrage dont elle fait partie.

En effet, ayant entrepris d’écrire la physiologie du bipède nommé Jeune-France, j’ai cru qu’après avoir constaté le nombre de ses ongles et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses appétits, il ne serait pas d’un médiocre intérêt de vous faire savoir où il vit et où il perche, et j’ai pensé que la description de cette chambre aurait autant d’importance aux yeux des naturalistes que celle du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d’Amérique.

Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière n’étaient guère moins singuliers : les figures étaient en tout dignes du fond.

Leur costume n’était pas le costume français, et l’on eût été fort embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il appartenait. L’un avait une barbe noire taillée à la François Ier, l’autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un troisième une royale, comme le cardinal Richelieu ; les autres, trop jeunes pour posséder cet accessoire important, s’en dédommageaient par la longueur de leur chevelure. L’un avait un pourpoint de velours noir et un pantalon collant, comme un archer du moyen âge ; l’autre un habit de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné ; celui-ci, une redingote de dandy, d’une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV. Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même style, et l’on eût dit qu’ils avaient pris au hasard et les yeux fermés, dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal, une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient tout à fait en rapport avec leur extérieur.

Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance espagnole.

Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une sarbacane.

Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint.

Le conventionnel racontait d’une voix de Stentor une de ses bonnes fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret.

L’archer lisait le Courrier des Théâtres ; le dandy guillotinait des mouches avec des queues de cerises.

Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa bouche un grand O, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde. Bref, toute l’assemblée avait l’air de jouir médiocrement et de se souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés et embarrassés d’eux-mêmes, qu’ils n’eussent pas refusé des billets d’Opéra-Comique ou de Vaudeville.

albert. — Par les cornes de mon père ! on s’ennuie ici comme en pleine Académie.

rodolphe. — On se croirait au Théâtre-Français.

théodore. — Que faire pour couper le cou au temps ? Si nous faisions des armes ?

albert. — Le fleuret est cassé.

théodore. — Si nous jouions aux dés ?

albert. — Les dés de Philadelphe sont pipés.

théodore. — Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque chose de colossalement bouffon.

albert. — Autant nous faire avaler de la panade sans sel.

théodore. — Si chacun racontait ses bonnes fortunes ?

tous. — Allons donc poncif ! pompadour ! ce serait bien amusant et varié ! À bas la motion ! à bas l’orateur !

roderick. — Si nous faisions de la musique ?

tous, avec une expression de terreur profonde. — Non ! non ! non !

philadelphe. — Le piano n’est pas d’accord, et c’est d’ailleurs un plaisir très-médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un clavier, comme le lapin savant qui tambourinait en l’honneur de Charles X.

théodore. — J’aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la bouillie bien chaude qu’avec des sol et des ut, d’autant que très-souvent le sol est un ut et l’ut un sol, et que la bouillie est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement.

philadelphe. — Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de société comme des tartines qui sortent de pension.

tous. — Au diable la musique, et le musicien surtout !

roderick. — Qu’allons-nous faire, au bout du compte ?

rodolphe, du ton le plus dithyrambique du monde. — Tête et sang ! messieurs, vous mériteriez bien d’avoir des membranes entre les doigts, car vous n’êtes, à vrai dire, que de francs oisons.

philadelphe. — L’oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé comme l’oie, et l’on court risque de s’y tromper, quand on a la vue courte. Ô mon ami ! l’on voit bien que tu as oublié de chausser tes lunettes ; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, tu verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes et non des oies.

albert. — Oie ou cygne, n’importe ; de loin l’effet est le même. J’ai, en ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en général c’est que j’ai une idée, et que vous n’en avez évidemment pas.

philadelphe. — Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d’avoir une idée ! Tu n’as pas plus d’idées que de femmes.

albert. — C’est en quoi tu te trompes, j’ai trois femmes et une idée ; différent en cela de toi, qui as peut-être trois idées, et qui n’as certainement pas de femme.

tous. — L’idée ! l’idée ! l’idée !

albert. — Messeigneurs, la voici ; elle est simple et triomphante. Je m’étonne que pas un d’entre vous ne l’ait eue avant moi.

tous. — Voyons.

albert, solennellement. — Faisons une orgie ! Une orgie est indispensable pour nous culotter tout à fait : il ne nous manque que cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée très-agréablement.

tous, avec un enthousiasme frénétique. Bravo ! bravo !

albert. — Rien n’est plus à la mode que l’orgie. Chaque roman qui paraît a son orgie : ayons aussi la nôtre. L’orgie est aussi nécessaire à une existence d’homme qu’à un in-octavo d’Eugène Renduel…

En vérité, je ne sais trop pourquoi j’ai pris la forme du dialogue pour vous narrer ce conte véridique ; il est clair qu’elle s’y adapte fort mal, et la page précédente est un chef-d’œuvre de mauvais goût. Je ne crois pas qu’il soit possible d’écrire d’une manière plus prétentieuse et plus fatigante : chaque interlocuteur prend le dernier mot de l’autre, et le renvoie comme un volant avec une raquette.

Je pense que le seul motif qui m’a poussé à cette abomination est le désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte, intitulé le Bol de Punch, aille jusqu’à la page 570, qui est la colonne d’Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser, parce que, dans l’un ou l’autre de ces deux cas, mon volume serait galette ou billot, écueil également à redouter.

Le dialogue a cela d’agréable qu’il foisonne beaucoup : chaque demande et chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en lettres majuscules, l’on peut, avec un peu d’adresse, composer une page sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son style court et menu. Il y a, dans les Marrons du Feu, une feuille qui ne contient que treize syllabes ; c’est le nec plus ultra du genre, et il n’est pas donné à beaucoup de s’élever à cette hauteur :


..... Vestigia pronus adoro.


Quoiqu’il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis engagé à les livrer à mon éditeur très-cher.

Cette grandeur d’âme est d’autant plus antique et digne qu’on la loue, qu’elle recule l’instant fortuné où je toucherai l’argent qui m’est dû pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et à faire progresser l’humanité dans la route de l’avenir.

Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de l’argent, je vous répondrai primo, comme Gubetta à Lucrèce Borgia,


..... Pour en avoir,


ce qui est très-logique ; secundo, pour acheter des vieux pots du Japon et des magots de la Chine ; tertio, pour manger du flan et des pommes de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne pourra trouver subversif de l’ordre de choses et provoquant au mépris de la monarchie citoyenne.

Maintenant, au bol de punch !

Si vous n’avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô vénérable lecteur, tendez votre verre que je vous verse de ce délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n’y a aucun doute que vous ne soyez charmante), avancez le vôtre, que je ne répande rien sur la nappe. Vous direz probablement qu’il est d’une force horrible ; vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus adorable grimace que l’on puisse imaginer ; mais vous n’en boirez pas moins le calice jusqu’à la dernière goutte, et vous vous en trouverez on ne peut mieux, vous et vos chastes amies.

— Oui ! oui une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans la Peau de M. de Balzac, comme dans le Barnave de M. Janin, comme dans la Salamandre de M. Eugène Sue, comme dans le Divorce du bibliophile Jacob.

— Non, non, à bas celle-là ! c’est empire, c’est poncif !

— Comme dans la Danse Macabre, du même.

— À la bonne heure, c’est moyen âge, au moins, cela a une tournure.

— Qu’est-ce qui tient pour la Peau ?

— Moi, — moi, — moi !

— C’est bien : passez par là, dit Philadelphe.

Les Balzaciens se rangèrent à sa droite.

— Qui pour Barnave ?

— Nous quatre.

— À droite aussi ; vous êtes les aristocrates de l’orgie, et nous vous guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage.

Les Janinphiles, les Janinlâtres ou les Janiniens, car ces trois mots sont d’une composition également régulière, allèrent se placer à côté des Balzaciens.

— Où sont les flambarts ?

— Ici, — ici !

— À gauche les flambarts.

Et ils passèrent à gauche.

— Où sont les truands ?

— Voilà ! — voilà !

Et plusieurs mains se levèrent.

— À gauche, avec les flambarts ; vous êtes les démocrates, c’est pourquoi vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du maryland ; c’est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu’ils se l’humecteront avec les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le vin de Chypre est supérieur au vin de Brie.

Les truands se mêlèrent aux flambarts.

— C’est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse ?

— Pas ici, c’est trop petit.

— Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez : il y aura plus de place. Que vous en semble ? — C’est convenu. — À quand l’orgie ? — Il est six heures. — À minuit ; il faut bien cela pour les préparatifs.

— À propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la salle ?

— Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments comme dans le Roi s’amuse. Il me paraît difficile de concilier la salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L. Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l’auberge de Saint-Tropez de M. Eugène Sue.

— Ceci est épineux, et, d’ailleurs, le temps nous galope ; admettons pour cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de ses tragédies, un lieu qui n’est ni un cabinet, ni une antichambre, ni une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous faire illusion. On établira une table en fer à cheval : à l’une des extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de porcelaine, des cristaux et de l’argenterie ; à l’autre, un torchon de toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des fourchettes en métal d’Alger.

— Et des filles, il nous faut absolument des filles !

— Des filles, je m’en charge, fit Roderick, mais pour la partie fashionable seulement. Je connais tout ce qu’il y a de mieux de ce genre, et je vous amènerai ce qu’on peut nommer à juste titre l’élite de la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous les enverrez ici ; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles vaudront !

— Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur toi, Roderick.

— Soyez tranquilles.

Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes Jeunes-France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de tout ce qui pouvait gêner ; il envoya chercher de l’eau-de-vie, du rhum et plusieurs paniers de vin ; il posa lui-même un chef et trois ou quatre marmitons auprès des fourneaux, et casseroles, poêles, marmites d’entrer en danse, et de siffler, et de chanter, et de faire flah-flah, et de faire floh-floh, le plus joyeusement du monde.

Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines, rien que de manger leur pain à la fumée de cette cuisine.

Le lieu de réunion présentait l’aspect le plus étrange : d’un côté, des sièges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux dorés ; de l’autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de grosses chandelles de suif ou de poix-résine dans des chandeliers de fer-blanc ; la plus complète opposition.

La maison, ainsi illuminée, jetait feu et flammes par toutes les ouvertures, et inondait d’une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses voisines, qui s’étaient couchées à neuf heures, et avaient fermé l’œil pour jusqu’au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de la vieille roche qu’elles étaient effectivement.

Cependant les fiacres commençaient à arriver : on criait, on jurait. D’étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et les portes de la maison. C’était tantôt des marquis poudrés, en habit à la française, l’épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l’air, tenant par le doigt des comtesses en paniers, avec du rouge, des mouches, des paillettes et un éventail ; tantôt des marins, le chapeau ciré sur la tête, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin au bras ; ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés, menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de bijoux, ou des truands et des mauvais-garçons, avec le camail et le chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées et étincelantes de clinquant.

Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre leurs lunettes sur le nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises qu’elles étaient d’un pareil tapage à une heure aussi indue.

On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes fontanges. Plus d’un épicier retiré gagna cette nuit-là un rhume de cerveau, plus d’une grisette oublia de faire une corne à la page du roman commencé, plus d’un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d’un toit dans la rue.

À chaque entrée, c’était un hurrah frénétique ; tous les carreaux dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets, comme par un tremblement de terre.

Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce tintamarre, s’imaginaient qu’on allait donner une seconde représentation des Immortelles au profit de la république. Les bonnes vieilles édentées descendaient à la cave, persuadées que c’était la fin du monde et que le bon Dieu nous punissait d’avoir renvoyé Charles X.

Un abonné du Constitutionnel, le même qui fait des remarques si ingénieuses au quatrième acte d’Antony, prétendit que c’était un conciliabule de jésuites, attendu que plusieurs de ces messieurs avaient des cheveux longs, ce qui est éminemment jésuitique.

Un abonné de la Gazette jura ses grands dieux que c’était le comité directeur qui s’assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et manger des petits enfants, ainsi qu’il en a contracté la vicieuse habitude.

Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoiqu’au premier coup d’œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma que c’étaient des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux bustes et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur m’empêche de nommer.

Chacun prit place les balzaciens et les janinlâtres au bout aristocrate, les autres plus bas ; mais ce qu’il y avait de plaisant, c’est qu’à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de Barnave, soit de la Peau, soit de la Salamandre, ou de la Danse Macabre, ouvert précisément à l’endroit de l’orgie, afin que chacun pût suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la tournure.

Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se vidèrent, sans qu’il se passât rien de remarquable, sans qu’il se dît rien de très-superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un bruit de déglutition et de mastication, coupé çà et là de quelques rires stridents, était à peu près tout ce qu’on entendait.

De temps en temps une feuille du livre retombait sur une autre feuille avec un frissonnement satiné.

— Diable ! je ne suis encore qu’à la description du premier service, dit un balzacien. Ce gredin de Balzac n’en finit pas ; ses descriptions ont cela de commun avec les sermons de mon père.

— J’ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit, cria un flambart, de l’autre côté de la salle ; j’ai déjà bu deux ou trois bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucuns des effets décrits dans la Salamandre n’a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est toujours de la même couleur, il n’est que rouge, quoique M. Eugène Sue ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge devenait pourpre et le pourpre violet.

— Bah ! bah ! c’est que nous ne sommes pas encore assez gris ; buvons !

— Buvons ! reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique déjà passablement ivres, s’entonnèrent rasades sur rasades.

C’est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière la plus invraisemblable ; les uns font tenir dans le corps d’un misérable petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de vin qu’il n’en tiendrait dans la tonne d’Heidelberg ; les autres font accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui énerveraient plusieurs douzaines d’hercules. Je voudrais bien savoir quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils livres sont très-pernicieux ; ils nous font mépriser des marchands de vin et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses, doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants.

Comme j’ai le malheur d’avoir petite poitrine et assez mauvais estomac, et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l’eau coupée de lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême.

En attendant qu’ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui, Dieu et les épithètes aidant, n’aura guère que cinq ou six pages. Je ne sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous ? on oublie bien son chien et sa maîtresse) ; mais j’ai promis, quelques lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières de dire en usage aujourd’hui.

Vous devez être las de m’entendre jargonner, dans mon grossier patois, comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de me retirer de ce monde.

Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne vous satisfait pas complétement, j’espère, mesdames, que vous daignerez m’excuser, vu le peu d’habitude que j’ai de ces sortes de choses.

Certes, c’était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes réunis autour de cette table on eût dit un sabbat de sorciers et de démons…

Pouah ! pouah voilà un commencement fétide, c’est le poncif de 1829. Cela est aussi bête qu’un journal d’hier, aussi vieux qu’une nouvelle de ce matin. Si vous n’êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et, comme Cathos ou Madelon des Précieuses ridicules, il n’y a pas jusqu’à mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n’y a pas jusqu’à mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode : donc je recommence.

Oh ! l’orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de baisers ; l’orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues, dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à celui-là ; l’orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe, qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie ; l’orgie débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à droite et à gauche ; l’orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à chercher son stylet à sa jarretière ; l’orgie frémissante, qui n’a qu’à étendre sa baguette pour faire un poëte d’un idiot, et un idiot d’un poëte ; l’orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos lèvres ; l’orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme ; l’orgie…

Ouf ! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l’amour de ma dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et renâcle comme un âne poussif.

J’aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple : l’orgie, avec ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que j’aurais voulu ; mais cette forme de phrase, qui florissait la semaine passée, n’est plus déjà de mise celle-ci, et d’ailleurs l’autre est plus échevelée et plus dithyrambique.

Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la partie technique.

Je ne dirai pas que la nappe avait l’air d’une couche de neige fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poëte pour cela, surtout en prose, mais je prendrai sur moi d’affirmer qu’elle était d’un assez beau blanc, et qu’elle avait été probablement à la lessive.

Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette pour lui tout seul ; il avait aussi la jouissance d’un couteau, d’une cuiller et d’une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont très-utiles, mais je me ferais un scrupule d’en priver les lecteurs de cette glorieuse histoire : dans un si grand sujet il n’y a pas de petite chose.

Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique souper, mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d’une ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je n’ai jamais su distinguer l’aile gauche d’une perdrix de son aile droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l’avale pieusement, et je dis que c’est de bon vin. Pourtant il faut que vous sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce qu’ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée.

Je n’ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner ; ma pitance habituelle se compose de mets très-humbles et très-bourgeois, et vous ne vous figurez pas l’embarras où je suis pour trouver les noms d’une vingtaine de plats assez drôlatiques pour composer la carte de ce merveilleux festin.

Quelle soupe leur ferai-je manger ? du riz au gras ou de la julienne ? Fi donc ! c’est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon, j’y suis : de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la tortue, vous ? Je veux que le diable m’emporte si j’en ai mangé, moi ; je n’en ai même jamais vu, ni flairé, mais ce n’en doit pas moins être une merveilleuse soupe.

— Après ?

— La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli.

— Après ?

— Après, après, vous croyez, vous autres, qu’un dîner se compose aussi facilement qu’un poëme. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie qu’un auteur tragique ne ferait un bon dîner.

Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefsteaks de chameau et des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et approuvés par Carême. Que faire ? Je ne sais qu’un expédient pour me tirer de ce mauvais pas.

— Mariette ! Mariette !

— Plaît-il, monsieur ?

— Apportez-moi votre livre de cuisine.

— Voilà, monsieur.

— Je m’en vais tout bonnement transcrire un menu de dîner de vingt-quatre couverts ; au moins nous serons sûrs de ce qu’ils mangeront.

— Diable ! ce n’est que la Cuisinière bourgeoise ; je croyais que c’était le Cuisinier royal. Il n’y a pas de dîner de vingt-quatre couverts, et ces mets-là ne m’ont pas l’air anacréontiques. Ma foi, tant pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.

Je transcris littéralement :


TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR
POUR VINGT À DÎNER.
Premier service.

Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le service.

(Très-bien.)

Aux deux bouts, deux potages :

Un potage aux choux.
Un potage aux concombres.

Quatre entrées pour les quatre coins du surtout :

Une tourte de pigeons.
Une de deux poulets à la reine et sauce appétissante.
Une d’une poitrine de veau en fricassée de poulets.

(Ceci est peut-être fort simple, et me parait néanmoins assez bouffon ; je ne comprends guère comment une poitrine de veau est une fricassée de poulets. N’importe, le livre le dit, αὐτὸς ἔφη, et il n’y a que la foi qui sauve.)

Une queue de bœuf en hoche-pot.

(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf ? Il me semble qu’il faut être anthropophage pour cela.)

Six hors-d’œuvre pour les deux flancs et les quatre coins de la table :

Un de côtelettes de mouton sur le gril.

(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est très-agréablement écrit, et pensé avec beaucoup de profondeur.)

Un palais de bœuf en menus droits.

(Du palais de bœuf allons donc, autant vaudrait une empeigne de botte. Au reste, il parait que les cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de Sully, lui voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit : « Pourquoi donc jetez-vous cette culotte ? Donnez-la-moi, je la ferai manger à un ambassadeur. » En menus droits, comprenez-vous ce que cela veut dire ? c’est du haut allemand pour moi ; je trouve Hegel et Kant plus clairs.)

Un de boudin de lapin.

(Par exemple, voilà un cuisinier qui est bien jovial avec son boudin de lapin ; je trouve le boudin de lapin très-drôle, et je ne doute pas qu’il n’ait un très-grand succès.)

Un de choux-fleurs en pain.

(Le chou-fleur est un estimable légume, que je connais particulièrement, et que j’apprécie comme il le mérite ; habituellement je le mange à l’huile, parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. Je ne relèverai pas l’expression en pain ; ce n’est pas que je la comprenne, au contraire, mais j’ai vraiment honte d’ignorer des choses si simples, et j’espérais, en n’en parlant pas, vous faire croire que je savais parfaitement ce que c’était.)

Deux hors-d’œuvre de petits pâtés friands pour les deux flancs.

(Les petits pâtés sont bien trouvés, et l’épithète friands est du plus beau choix.)


Second service.


Deux relevés pour les potages :

Un de la pièce de bœuf,
Un d’une longe de veau à la broche.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Au diable ! je n’aurais jamais fini si je voulais dire tout. Figurez-vous qu’il y a encore toute une grande page écrite d’un style aussi soutenu que celui de la page précédente ; il est impossible de voir une phraséologie plus substantielle, chaque mot est représentatif d’une indigestion. Et tout cet immense entassement de gibier et de viandes pour quatorze personnes ! il y aurait de quoi nourrir, pendant quatorze jours, quatorze Gargantuas, toute une armée de dîneurs pantagruélistes !

Mais ceci n’est que la partie technique. Je ne vois pas en quoi vous avez mérité que je vous fasse grâce de la partie pittoresque ; cependant ces messieurs continuent à boire et cherchent le caractère.

.....Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent, en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement ciselés. Leur lumière rose et bleue danse autour de la mèche, tantôt calme, tantôt échevelée ; selon les mouvements des convives et des courants d’air qui traversent la salle, elle monte droite comme un poignard, ou s’éparpille comme une crinière. Les cristaux la répercutent dans leurs mille facettes, et la renvoient à toutes les saillies de l’argenterie et de la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa paillette étincelante ; tout reluit, tout miroite : le satin des chairs, le satin des robes, les diamants des colliers, les diamants des yeux, les perles des bouches et celles des boucles d’oreilles ; les rayons se croisent, se confondent et se brisent ; des iris prismatiques se jouent sous toutes les paupières, un brouillard chatoyant, une espèce de poussière lumineuse enveloppe les convives : c’est le beau moment. Les langues se délient, les mains se cherchent, les confidences et les propos d’amour vont leur train ; on mange, on rit, on chante, les verres circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, les bouchons du champagne vont frapper le plafond, on pille les assiettes, on se trompe de genoux ; c’est un désordre ravissant, un tapage à rendre l’ouïe à un sourd.

Je crois qu’en voilà assez pour montrer qu’au besoin je pourrais faire une description ; remerciez-moi de ne mettre que cela, car je pourrais continuer sur ce ton pendant huit jours de suite — les heures de repas exceptées — sans que cela m’incommodât aucunement et m’empêchât de recevoir mes visites, de fumer mon cigare et de causer avec mes amis.

D’ailleurs je crois que nos drôles sont à point, et que leur conversation doit commencer à être intéressante. Je reprends le dialogue.

théodore. — C’est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de la Peau de chagrin. Voici l’endroit. Diable ! c’est précisément mon plus beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d’or guillochés. N’importe, il faut que le caractère soit conservé ; le gilet sera perdu. Bah ! j’en aurai un autre. (Il se verse un grand verre de vin dans l’estomac.) Ouf ! c’est froid comme le diable ; j’aurais dû avoir la précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n’attrape pas une pleurésie. C’est joliment commode d’avoir la poitrine toute mouillée comme je l’ai !

roderick, à l’autre bout de la table. — Allons, voyons, ne fais pas la bête, mets-y un peu de bonne volonté. Tu vois bien, puisque c’est toi qui fais Bénard, qu’il faut que je te fourre une serviette dans la bouche ; il n’y a pas à alléguer que tu n’en manges pas et que c’est une viande trop filandreuse pour ton estomac. Je ne puis pas entrer dans tous ces détails : le texte est formel, voilà ton affaire, page 152. Allons, flambart, ouvre le bec et avale ; tu ne voudrais pas faire manquer la scène pour si peu, et chagriner le plus tendre de tes amis. Après tout, ce n’est pas si mauvais une serviette ; quand une fois tu t’y seras mis, tu en redemanderas toi-même, et tu ne voudras plus manger autre chose.

(Voyant qu’il sème en vain les fleurs de sa rhétorique, il passe de la parole à l’action. Rodolphe crie et se débat.)

rodolphe. — Que quatre-vingts diables te sautent au corps ! mille tonnerres ! sacré nom de Dieu ! (Ici Roderick, profitant de l’hiatus occasionné par l’émission de cet horrible jurement, lui fourre subtilement une demi-aune de serviette dans le gosier.)

l’un. — Il étouffe ; laisse-le tranquille.

l’autre. — Qu’il tienne seulement le bout de la serviette dans sa bouche, cela suffira pour conserver le caractère.

philadelphe. Il a manqué d’avaler sa langue avec la serviette ; il n’y aurait pas eu grand mal.

théodore. — Pardieu ! c’est ici et non autre part que je dois jeter en l’air une pièce de cent sous, pour savoir s’il y a un Dieu. (Il fouille dans sa poche.) Je ne trouverai pas une scélérate de pièce. Je m’en vais rater ma scène. Ô mon Dieu (Il fouille dans son gilet.) Rien, je n’ai pas seulement sur moi un gredin de sou marqué pour empêcher que le Diable m’emporte.

albert. — Qu’est-ce que tu cherches donc comme cela ? et pourquoi retournes-tu toutes tes poches comme un avare qui veut trouver ses pièces fausses pour faire l’aumône avec ?

théodore. — Mon ami, si tu pouvais me prêter cinq francs, je t’en serais reconnaissant jusqu’à la mort, et même après.

albert. — Les voilà, tâche de me les rendre, et je te tiens quitte de la reconnaissance.

théodore. — Pile ou face.

albert. — Face pour Dieu.

théodore, jetant la pièce, qui casse un verre en retombant. — C’est face.

albert. — Diable ! voilà une pièce de cent sous qui est plus catholique que nous ; elle ira en paradis après sa mort : avantage que j’espère ne pas avoir. Pièce de cent sous, mon amie, tu n’es qu’une menteuse : il n’y a pas de Dieu ; s’il y avait un Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait pas vivre M. Delrieu, qui a fait Artaxerce.

rosette. — Non, non, je ne le veux pas, c’est une horreur ! Monsieur, messieurs, finissez ; a-t-on jamais vu pareille chose ! Allez donc, vous êtes ivres comme la soupe.

philadelphe. — Voyons, Rosette, soyons raisonnable.

rosette. — Je le suis ; c’est vous qui ne l’êtes pas.

philadelphe. — Au contraire.

plusieurs voix. — Qu’est-ce ? qu’est-ce ? Rosette qui fait la bégueule pour la première fois de sa vie. C’est scandaleux !

rosette. — Embrassez-moi et caressez-moi tant que vous voudrez, cela m’est égal ; je suis ici pour cela ; mais, pour ce que vous dites, je n’y consentirai pas.

philadelphe, se dressant tant mal que bien sur ses pieds de derrière. — Messieurs, ne croyez pas que j’exige de cette auguste princesse quelque chose de monstrueux ; ne prenez pas, je vous en prie, une si mauvaise idée de mes mœurs. Je lui demande une petite faveur toute pastorale, et qui ne tire nullement à conséquence. Rien, moins que rien ; il ne s’agit que d’une bagatelle, c’est de me laisser mettre mes bottes sur sa gorge ; j*ai une autorité pour cela, et je suis dans mon droit : c’est moi qui fais Raphaël, et Rosette, Aquilina. Voici le passage dont je m’appuie ; vous jugerez vous-mêmes si j’ai tort : — Si tu n’avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina… C’est Émile qui parle à Raphaël ; il n’y a pas à sourciller, c’est on ne peut plus formel.

différentes voix. — Il a raison, il a raison. Allons, Rosette, exécute-toi de bonne grâce.

rosette. — Me faire meurtrir la gorge et tacher ma robe pour satisfaire un pareil caprice, jamais !

un officieux. — Il ôtera ses bottes.

(Philadelphe ôte ses bottes : deux ou trois de ses camarades prennent Rosette et la couchent par terre. Philadelphe pose légèrement son pied dessus. Rosette crie, se débat, et finit par rire : c’est par où elle aurait dû commencer.)

voix de femmes, à l’autre bout de la table. — Au secours ! au secours !

un flambart. — Eh bien ! quoi ? qu’avez-vous à crier ? On veut vous jeter par les fenêtres, c’est bachique, c’est échevelé, et cela a une belle tournure ; rien au monde n’est moins bourgeois.

laure. — Mais c’est un vrai coupe-gorge ici.

celui-ci. — On sait vivre, on a des égards pour les dames, on les ouvrira auparavant, non pas les dames, mais les fenêtres ; il faut éviter l’amphibologie. Le Français est essentiellement troubadour.

celui-là, qui est un peu moins ivre que celui-ci. — N’ayez pas peur, mes mignonnes, nous sommes au rez-de-chaussée, et l’on a eu soin, crainte d’accident, de mettre des matelas au dehors.

voix de femmes et autres. — Aie ! aie ! morbleu ! oh ! ah ! mille sabords ! etc.

(Ici l’on jette les femmes par les fenêtres. L’économie de quelques jupons est un peu dérangée, et si les assistants avaient été en état de voir, ils auraient vu plusieurs choses et beaucoup d’autres.)

théodore. — Heuh ! heuh !

une âme charitable. — Tenez-lui la tête.

théodore. — Ouf !

seconde âme charitable. — Rangez-le dans un coin, qu’on ne lui marche pas dessus.

un farceur. — Portons-le au tas avec les autres. Quand il y en aura assez, nous les fumerons pour les conserver à leurs respectables parents, selon la recette de la Salamandre.

albert. — Combien suis-je ? Il me semble que je suis plusieurs, et que je pourrais faire un régiment à moi tout seul.

roderick. — Tu n’es pas même un : la partie la plus noble de toi n’existe plus ; elle s’est noyée dans la mer de vin dont tu t’es rempli l’estomac. Ainsi, l’on peut parler de toi au prétérit défini : Albert fut.

albert. — Mon verre doit être à gauche ou à droite, à moins qu’il ne soit dans le milieu, et cependant je ne le vois nulle part. Qu’est-ce qui a mangé mon verre ?… Ah çà ! il y a donc des filous ici ? Fermez les portes et fouillez tout le monde, on le retrouvera. Un honnête homme ne peut pourtant pas se laisser périr faute de boire quand il a soif. Voilà un saladier qui remplacera merveilleusement le verre. (Il verse une bouteille tout entière et l’avale d’un seul trait.) Certainement, Dieu est un très-bon enfant d’avoir donné le vin à l’homme. Si j’avais été Dieu, j’en aurais gardé la recette pour moi seul. Ô divine bouteille ! Quant à moi, j’ai toujours regretté de ne pas être entonnoir au lieu d’être homme.

roderick. — En vérité, je crois que tu es plus près de l’un que de l’autre.

albert. —


Entonnoir ! entonnoir ! être entonnoir !… Ô rage !
Ne pas l’être !


guillemette. — Malaquet, mon doux ami, mon gentil ladre, tu n’es mie dans l’esprit de ton rôle : tu as omis un très-beau et très-mirifique passage : « Ils léchaient le plancher couvert d’un enduit gastronomique. »

malaquet. — Cuides-tu, ribaude, que j’aie envie de faire un balai de ma langue ?

hourra général. — Le bol de punch ! le bol de punch !

Un bol de punch, grand comme le cratère du Vésuve, fut déposé sur la table par deux des moins avinés de la troupe.

Sa flamme montait au moins à trois ou quatre pieds de haut, bleue, rouge, orangée, violette, verte, blanche, éblouissante à voir. Un courant d’air, venant d’une fenêtre ouverte, la faisait vaciller et trembler ; on eût dit une chevelure de salamandre ou une queue de comète.

— Éteignons les lumières ! cria la bande.

Les lumières furent éteintes ; on n’y voyait pas moins clair.

La lueur du bol se répandait dans toute la chambre, et pénétrait jusque dans les moindres recoins. L’on se serait cru au cinquième acte d’un drame moderne, quand le héros monte au ciel, ou à la potence au milieu des feux de Bengale.

Des reflets verdures et faux couraient sur ces figures déjà pâlies, hébétées par l’ivresse, et leur donnaient un air morbide et cadavéreux. Vous les eussiez pris pour des noyés à la Morgue, en partie de plaisir.

Ce fut l’instant le plus triomphal de la soirée.

Le punch fut versé tout brûlant dans les verres, qui se fendaient et claquaient avec un ton sec. En moins d’un quart d’heure il n’en restait pas une goutte, et l’obscurité la plus complète régna dans la salle.

Au reste, le tapage continuait de plus belle ; c’était un bruit unique composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que très-imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes froissées, d’assiettes cassées, et mille autres.

Pan, pan ! Frou, frou.
Glin, glin ! Clac !
Brr… Aie, aie !
Hamph ! Ah !
Fi ! Oh !
Euh, heu… Paf !
Pouah ! Ouf !

Tous ces bruits finirent par s’absorber et se confondre dans un seul, un ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d’un orgue.

Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille, donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et vint éclairer l’univers. La première chose qu’il vit, ce fut nos drôles dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique rayon très-bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de leur paresse ; il y perdit son latin.

Il fit ainsi le tour du quartier ; il trouva tout le monde dormant. Il eut beau tirer l’oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci, personne ne se leva que lorsqu’il s’en fut coucher.

Le train de l’orgie avait tenu tous les bourgeois d’alentour éveillés jusqu’au matin. Les maris s’en plaignirent plus que les femmes, et, quelque neuf mois après, la population de l’arrondissement fut augmentée de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants.

Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue ou verte ; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de cette étrange teinte. Le reflet du punch s’était collé à leur peau, et en était devenu inséparable ; ils étaient comme l’Homme-Vert de la Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d’avoir voulu se rendre autrement qu’il ne les avait faits.

Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu’il y a de mettre en action les romans modernes.

J’oubliais de dire que l’estimable société, au sortir de la salle du banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en prison comme prévenue de tapage nocturne.

Bénissons les décrets de la Providence !


fin des jeunes-france.