Le Bonheur conjugal (trad. Bienstock/Partie1/1

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LE BONHEUR CONJUGAL


ROMAN


(1859)




PREMIÈRE PARTIE




I

Nous étions en deuil de notre mère, morte en automne, et nous trouvions pour tout l’hiver à la campagne, seules, moi, Katia et Sonia.

Katia était la vieille amie de la maison, l’institutrice qui nous avait tous élevés, et je me la rappelais et l’aimais depuis que je me souvenais de moi-même. Sonia était ma sœur cadette.

Nous passions l’hiver sombre et triste dans notre vieille maison de Pokrovskoïé. Le temps était froid, venteux, si bien que la neige s’entassait jusqu’à hauteur des fenêtres. Les vitres étaient presque toujours gelées et ternes, et presque tout l’hiver nous ne sortions nulle part. Nous avions rarement des visiteurs, et si quelqu’un venait, il n’apportait ni la gaîté, ni la joie dans notre maison. Tous prenaient des visages tristes, comme s’ils eussent eu peur d’éveiller quelqu’un ; ils ne riaient pas, soupiraient et souvent pleuraient en me regardant et surtout en regardant la petite Sonia dans sa robe noire. On eût dit que dans la maison la mort était encore présente. La tristesse et l’horreur de la mort étaient dans l’air. La chambre de maman était fermée ; j’avais le frisson et quelque chose me poussait à jeter un coup d’œil dans cette chambre froide et vide quand je passais devant pour aller me coucher.

J’avais alors dix-sept ans, et l’année même de sa mort, maman avait voulu s’installer à la ville pour me sortir. La perte de maman m’avait frappée d’une profonde douleur, mais je dois avouer que, malgré cette douleur, je sentais aussi que j’étais jeune, belle, — tous le disaient, — et que depuis deux hivers je languissais en vain à la campagne. Avant la fin de l’hiver ce sentiment d’ennui, de solitude, de tristesse, tout simplement, grandissait à un tel point que je ne sortais plus de ma chambre, que je ne jouais plus du piano et ne prenais pas un livre. Quand Katia m’exhortait à m’occuper de telle ou telle chose, je répondais que je ne voulais pas, que je ne pouvais pas. Et en mon âme je pensais : « Pourquoi, pourquoi faire quelque chose, quand mon meilleur temps se perd en vain ? Pourquoi ? » Et à ce pourquoi il n’y avait d’autre réponse que les larmes.

On me disait que je maigrissais et enlaidissais, mais cela ne m’intéressait point. Pourquoi ? Pourquoi ? Il me semblait que toute ma vie devait s’écouler dans cet endroit solitaire, dans la tristesse décevante d’où mon âme n’avait ni le désir, ni la force de sortir. À la fin de l’hiver, Katia commença à craindre pour moi et décida, coûte que coûte, de m’emmener à l’étranger. Mais pour cela il fallait de l’argent et nous ne savions pas ce qui nous restait de notre mère. Nous attendions de jour en jour notre tuteur qui devait venir et régler nos affaires.

Au mois de mars notre tuteur arriva.

— Eh bien ! grâce à Dieu, Sergueï Mikhaïlovitch est arrivé ! — me dit Katia, un jour que je marchais, de long en large, comme une ombre, oisive, sans pensée, sans désir. — Il s’est enquis de nous et voulait venir pour dîner. Secoue-toi, ma petite Marie, — ajouta-t-elle, — autrement, que pensera-t-il de toi ? Il vous aimait tant, tous !

Sergueï Mikhaïlovitch était notre plus proche voisin et l’ami de feu mon père, bien que plus jeune que lui. Outre que son arrivée changeait nos plans et nous donnait la possibilité de quitter la campagne, dès mon enfance j’étais habituée à l’aimer et à le respecter ; et Katia, en me conseillant de me secouer, devinait qu’il me serait plus pénible de me montrer sous un mauvais jour à Sergueï Mikhaïlovitch qu’à n’importe lesquelles de nos connaissances. Outre que moi et tous dans la maison, à commencer par Katia et Sonia, sa filleule, jusqu’au cocher, l’aimions par habitude, il avait pour moi quelque chose de particulier, à cause d’un mot dit par maman devant moi. Elle avait dit qu’elle désirerait pour moi un mari tel que lui. Alors, cela m’avait semblé étrange et même désagréable : mon héros était tout autre. Mon héros était mince, maigre, pâle et triste, et Sergueï Mikhaïlovitch était un homme déjà mûr, grand, robuste, et, comme il me semblait, toujours gai. Mais malgré cela les paroles de maman me revinrent à l’esprit, et encore six années avant, quand j’avais onze ans, qu’il me tutoyait, jouait avec moi et m’appelait fillette-violette, non sans peur je me demandais parfois ce que je ferais si tout à coup il voulait m’épouser.

Avant le dîner, auquel Katia ajouta un gâteau à la crème et de la sauce aux épinards, Sergueï Mikhaïlovitch arriva. Par la fenêtre je le vis s’avancer en petit traîneau ; aussitôt qu’il fut au tournant, je me sauvai dans le salon et voulus feindre de ne pas l’attendre. Mais, quand j’entendis dans l’antichambre le bruit de ses pas, sa voix forte et les pas de Katia, je ne pus me retenir et allai à sa rencontre. En tenant la main de Katia il parlait à haute voix et souriait. Dès qu’il m’aperçut, il s’arrêta un moment et me regarda sans me saluer. Je me sentis gênée et rougis.

— Ah ! Est-ce vous ? — fit-il de son ton décidé, simple, en ouvrant les bras et s’approchant de moi. — Peut-on changer ainsi ! Comme vous avez grandi ! En voilà une violette ! Vous êtes devenue une rose, une vraie rose !

Dans sa large main il prit la mienne, la serra si fortement, si loyalement, qu’il me fit presque mal. Je crus qu’il allait me baiser la main et m’inclinai vers lui, mais il me serra la main encore une fois et me regarda droit dans les yeux avec un regard ferme et gai. Je ne l’avais pas vu depuis six ans. Il avait beaucoup changé. Il avait vieilli, bruni, et portait des favoris qui ne lui allaient pas du tout. Mais c’étaient les mêmes manières simples, le même visage ouvert, loyal, aux traits forts, les yeux intelligents, brillants, et le sourire doux, presqu’enfantin.

Cinq minutes après, il cessait d’être un hôte et devenait de la famille pour nous tous, même pour les domestiques qui, on le voyait à leur façon de servir, étaient particulièrement joyeux de son arrivée.

Il ne se tenait pas du tout comme les voisins qui venaient depuis la mort de maman, et croyaient nécessaire de se taire et de pleurer chez nous. Au contraire, il était bavard, gai, ne disait pas un mot de maman, si bien, qu’au commencement, cette indifférence me sembla étrange, même inconvenante, de la part d’un homme si proche. Mais après je compris que ce n’était pas de l’indifférence mais de la franchise, et je lui en étais reconnaissante. Le soir, Katia servit le thé, au salon, à la place d’autrefois, comme du temps de maman. Moi et Sonia nous étions assises de chaque côté d’elle ; le vieux Grigori lui apporta une pipe de papa qu’il avait retrouvée, et lui, comme autrefois, se mit à marcher de long en large dans la chambre.

— Quels terribles changements dans cette maison, quand on pense… — fit-il en s’arrêtant.

— Oui, — dit Katia avec un soupir, et, recouvrant le samovar, elle le regardait, déjà prête à pleurer.

— Je pense que vous vous rappelez votre père ? — me dit-il.

— Peu, — répondis-je.

— Comme ce serait bien maintenant… vous avec lui ; — prononça-t-il d’un ton doux et pensif, en regardant ma tête, au-dessus de mes yeux. — J’aimais beaucoup votre père, — ajouta-t-il plus bas. Et il me sembla que ses yeux devenaient encore plus brillants.

— Et tout d’un coup Dieu l’a pris, — prononça Katia. Et, posant la serviette sur la théière, elle tira son mouchoir et se prit à pleurer.

— Oui, que de tristes changements dans cette maison, — répéta-t-il en se détournant. — Sonia, montre tes jouets, — ajouta-t-il un moment après, et il sortit dans la salle.

Quand il fut sorti, les yeux pleins de larmes, je regardai Katia.

— C’est un si brave ami ! — dit-elle.

Et, en effet, je me sentais rassérénée par la compassion de cet homme étranger et bon.

Du salon on entendait les cris de Sonia et ses jeux avec lui. Je leur envoyai du thé, et on l’entendit s’asseoir devant le piano et les petits doigts de Sonia frapper les touches.

— Maria Alexandrovna ! — fit entendre sa voix, — venez ici jouer quelque chose.

Il m’était agréable qu’il s’adressât à moi si simplement et amicalement. Je me levai et m’approchai de lui.

— Voilà, jouez cela, — ajouta-t-il en ouvrant un cahier de Beethoven sur l’adagio de la sonate Quasi una fantasia. — Voyons comme vous jouez. — Et tenant son verre, il s’en alla au bout du salon.

Je sentis, je ne sais pourquoi, qu’avec lui il était inutile de se faire prier, de dire que je jouais mal. Je m’assis doucement devant le clavier et me mis à jouer comme je le savais, bien que je craignisse son jugement, car je savais qu’il comprenait et aimait la musique. L’adagio était dans le ton des sentiments excités par les souvenirs et la conversation durant le thé, et je crois que je ne le jouai pas mal. Mais il ne me laissa pas jouer le scherzo.

— « Non, vous ne le jouerez pas bien, — dit-il en s’approchant de moi. — Laissez cela, la première partie n’est pas mal. Je crois que vous comprenez la musique. »

Cette louange médiocre me fît tant de plaisir que j’en rougis. Il était si nouveau et si agréable pour moi que lui, l’ami et l’égal de mon père, causât avec moi en tête-à-tête, sérieusement, et non plus comme à une enfant… Katia monta faire coucher Sonia et nous restâmes seuls au salon.

Il me parla de mon père : comment il était lié avec lui, combien, jadis, il vivait gaîment quand j’en étais encore aux livres et aux joujoux, et dans ses récits, mon père se présentait à moi, pour la première fois, comme un homme simple et charmant que je n’avais pas soupçonné jusqu’alors. Il m’interrogea aussi sur mes goûts, sur mes lectures, sur mes intentions et me donna des conseils. Maintenant il était pour moi non le plaisant et l’amuseur qui me taquinait, me faisait des jouets, mais un homme sérieux, simple, aimant, pour qui je sentais un respect involontaire et de la sympathie.

Je me sentais à l’aise, gaie, et en même temps, en causant avec lui, je m’observais malgré moi.

Je craignais pour chacune de mes paroles. Je voulais tant mériter cette affection qui m’était acquise par cela seul que j’étais la fille de mon père.

Quand Katia eut fait coucher Sonia, elle se joignit à nous, et se plaignit à lui de mon apathie dont je n’avais pas parlé.

— C’est la chose principale qu’elle m’a tue, — dit-il en souriant et hochant la tête avec reproche.

— Mais que raconter ? — dis-je. — C’est très ennuyeux et ça passera.

(Maintenant il me semblait en effet que non seulement ça passerait, mais que c’était déjà passé et que même ça n’avait jamais existé.)

— Ce n’est pas bien de ne pouvoir supporter la solitude, — dit-il. — Êtes-vous une demoiselle ?

— Sans doute une demoiselle, — répondis-je, en riant.

— Non, une vilaine demoiselle qui n’est contente que si on l’admire et qui, une fois restée seule, s’affaisse, ne trouvant rien d’agréable pour elle-même. Tout pour l’extérieur et rien pour soi.

— Vous avez une bonne opinion de moi, — dis-je pour dire quelque chose.

— Non, — prononça-t-il, après un court silence, — ce n’est pas en vain que vous ressemblez à votre père. Il y a en vous quelque chose. Et son regard bon, attentif me caressa de nouveau, et me fit joyeusement confuse.

Maintenant seulement je remarquais, à travers la première impression joviale du visage, ce regard qui n’appartenait qu’à lui seul, d’abord serein, puis de plus en plus attentif et un peu triste.

— Vous ne devez ni ne pouvez vous ennuyer, — dit-il. — Vous avez la musique que vous comprenez, les livres, l’étude, devant vous toute la vie à quoi on peut se préparer pour ne rien regretter après. Dans un an il sera déjà tard.

Il causait avec moi comme un père ou un oncle, et je sentais qu’il se contenait pour toujours être sur un pied d’égalité avec moi. Il m’était blessant qu’il me considérât comme inférieure à lui, et agréable que pour moi seule il crût nécessaire de devenir autre.

Le reste de la soirée il causa des affaires avec Katia.

— Et bien, adieu mes chères amies ! — dit-il en se levant. Et s’approchant de moi il me prit la main.

— Quand est-ce que nous vous reverrons ? — demanda Katia.

— Au printemps, — répondit-il, toujours me tenant la main. — Maintenant j’irai à Danilovka (notre autre domaine), je verrai ce qui s’y passe, j’arrangerai tout ce que je pourrai, j’irai à Moscou pour mes affaires et l’été nous nous reverrons.

— Mais pourquoi pour si longtemps ? — dis-je tristement.

Et en effet j’avais espéré le voir chaque jour et tout d’un coup il m’était de nouveau triste et pénible de retomber dans mon ennui. Cela sans doute s’exprimait dans mon regard et dans ma voix.

— Mais occupez-vous davantage, ne vous ennuyez pas, — dit-il d’un ton qui me parut trop froid et trop simple. — Au printemps je vous ferai subir un examen, — ajouta-t-il en laissant ma main et sans me regarder.

Dans l’antichambre, où nous l’accompagnâmes, il mit hâtivement sa pelisse et de nouveau me dépassa du regard : — « En vain il feint, — pensai-je. — Croit-il que ce me soit si agréable qu’il me regarde ? C’est un homme très bon, très bon… mais c’est tout. »

Cependant, ce soir-là, moi et Katia, de longtemps ne pûmes nous endormir et tout le temps nous causâmes, non de lui, mais de nos projets d’été, où et comment nous passerions l’hiver. La terrible question « pourquoi ? » déjà ne se présentait plus à moi. Il me paraissait très simple et naturel de vivre pour être heureuse et l’avenir m’apparaissait plein de bonheur. Notre vieille maison de Pokrovskoié semblait s’être remplie soudain de vie et de lumière.