Le Bonheur conjugal (trad. Bienstock/Partie2/2

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II

Notre voyage à Pétersbourg, une semaine passée à Moscou, ses parents, les miens, l’installation de notre nouvelle résidence, la route, les nouveaux pays, les nouveaux visages tout cela passait comme un rêve. Tout cela était si varié, si neuf, si gai, tout cela était si chaudement et si brillamment éclairé par sa présence, par son amour, que la vie paisible de la campagne me semblait quelque chose de très lointain, et de mesquin. À mon grand étonnement, au lieu de la morgue et de la froideur que je m’attendais à trouver dans le monde, tous me recevaient avec une sympathie et une joie si naturelles (non seulement les parents, mais même les inconnus) qu’on eût dit que tous ne pensaient qu’à moi et n’attendaient que moi pour se trouver heureux. Une autre surprise pour moi : dans le cercle mondain, que je jugeais le meilleur, mon mari avait beaucoup de connaissances dont il ne m’avait jamais parlé, et souvent j’étais étonnée et peinée d’entendre dans sa bouche des jugements sévères touchant quelques-unes de ces personnes qui me semblaient si bonnes, et je ne pouvais comprendre la froideur de son attitude envers elles et ses soins à éviter beaucoup de connaissances qui me semblaient flatteuses. Je pensais qu’il était bon de connaître le plus de braves gens possibles, et tous me semblaient bons.

— Vois-tu, quand nous serons bien installés là-bas voici comment nous nous arrangerons, — me disait-il avant notre départ de la campagne. — Ici nous sommes de petits Crésus, mais là-bas, nous ne serons pas du tout riches, c’est pourquoi nous ne pourrons rester en ville que jusqu’à Pâques et il nous faudra renoncer à aller dans le monde, autrement nous nous enfoncerions. Et pour toi je ne voudrais pas…

— Pourquoi le monde ? — avais-je dit — nous irons seulement au théâtre, nous verrons les parents, nous entendrons l’Opéra et la bonne musique, et bien avant Pâques nous serons de retour à la campagne.

Et aussitôt arrivés à Pétersbourg, ces plans étaient oubliés. Je me trouvais tout d’un coup dans un monde nouveau, heureux ; tant de joie me grisait, des intérêts si nouveaux se montraient à moi que d’un coup, bien qu’inconsciemment, je reniais tout mon passé et toutes mes résolutions de jadis : c’était donc de l’enfantillage, et maintenant, c’était la vraie vie ! Et que n’adviendra-t-il pas encore ? — pensais-je. L’inquiétude et l’ennui incessant qui me troublaient à la campagne, disparaissaient tout à coup comme par enchantement. Mon amour pour mon mari devenait plus calme ; ici, jamais je ne songeais à me demander s’il m’aimait ou non. Et je ne pouvais douter de son amour. Chacune de mes pensées était aussitôt comprise, chacun de mes sentiments partagé, chaque désir rempli par lui. Son calme ici disparut ou du moins ne m’agaçait plus. De plus, je sentais qu’outre son amour ancien pour moi, ici il m’admirait. Souvent, après une visite, après une nouvelle connaissance, après une soirée chez nous où, tremblant intérieurement de la peur de me tromper je remplissais les fonctions de maîtresse de maison, il disait : « Eh ! ma petite ! Bravo ! N’aie pas peur. C’est vraiment bien ! » Et j’étais très heureuse.

Bientôt après notre arrivée, il écrivit à sa mère et quand il m’appela pour ajouter quelques mots, il ne voulut pas me laisser lire sa lettre ; à cause de cela sans doute, je l’exigeai et lus : « Vous ne reconnaîtriez pas Macha, et moi-même ne la reconnais pas. D’où a-t-elle pris ce charme, cette grâce, cette assurance, cette affabilité, même cet esprit et ce charme mondains ? Et chez elle tout cela est simple, charmant, plein de naturel. Tous sont enchantés d’elle. Moi-même je l’admire et si possible je l’aime encore davantage. »

— « Ah ! voilà ce que je suis ! » — pensai-je ; — et je devenais gaie et bonne, et il me semblait l’aimer plus encore. Le succès que j’obtenais chez toutes nos connaissances était tout à fait inattendu pour moi. De tous côtés on me disait, là, que j’avais plu particulièrement à un oncle ; ailleurs, qu’une tante était folle de moi ; qu’un tel disait qu’à Pétersbourg il n’y avait pas de femme comme moi. Un autre m’affirmait que je n’avais qu’à le vouloir pour devenir la femme la plus recherchée de la société. Surtout la cousine de mon mari, la princesse D… une femme déjà plus jeune, mondaine, qui tout d’un coup s’entichait de moi, disait de moi les choses les plus flatteuses qui me tournaient la tête. Quand cette cousine m’invita pour la première fois au bal et en parla à mon mari, il s’adressa à moi avec un sourire rusé à peine visible et me demanda si j’y voulais aller. J’inclinai la tête en signe de consentement et me sentis rougir.

— Elle avoue comme une criminelle ce qu’elle désire, — dit-il avec un rire heureux.

— Mais, c’est toi, tu le sais bien, qui as dit que nous ne pouvions aller dans le monde et même tu n’aimes pas cela, — répondis-je en souriant et avec un regard suppliant.

— Si tu en as un grand désir, allons-y, — fit-il.

— Vraiment, ce sera mieux de n’y pas aller.

— Tu le veux ? Beaucoup ? — me demanda-t-il de nouveau.

Je ne répondis pas.

— Le monde, ce n’est pas encore un grand malheur, — continua-t-il, — mais le désir mondain non satisfait c’est mauvais et vilain. Il faut absolument y aller et nous irons, — conclut-il résolument.

— À te dire vrai, je ne désirais rien tant au monde que ce bal.

Nous y allâmes et le plaisir que j’y éprouvai surpassa toutes mes espérances. Au bal, encore plus qu’auparavant, je me sentais le centre autour duquel tous s’agitaient, c’était, me semblait-il, exclusivement pour moi que s’éclairait cette grande salle, que jouait la musique, qu’était venue cette foule de gens qui m’entouraient. Tous, à commencer par le coiffeur et la femme de chambre, jusqu’aux danseurs et aux vieillards qui circulaient dans la salle, semblaient me laisser entendre qu’ils m’aimaient. L’opinion générale qui se forma sur moi à ce bal, et qui me fut rapportée par ma cousine, c’est que je n’étais pas du tout semblable aux autres femmes, qu’il y avait en moi quelque chose de particulier, rustique, simple et charmant. Ce succès me flatta tant que j’avouai franchement à mon mari mon désir, d’aller encore cette année, à deux ou trois bals, afin de m’en rassasier une bonne fois, — ajoutai-je pour calmer ma conscience.

Mon mari y consentit très volontiers, et les premiers temps m’accompagnait avec un plaisir évident, se réjouissant de mes succès et paraissant oublier tout à fait, ou renier ce qu’il avait dit auparavant.

Dans la suite il commença à s’ennuyer visiblement de la vie que nous menions. Mais cela m’importait peu. Si même je remarquais son regard attentif et sérieux, fixé interrogativement sur moi, je n’en comprenais pas le sens. J’étais étourdie de cet amour qu’inopinément j’excitais, comme il me semblait, chez tous ceux qui me voyaient, de cette atmosphère d’élégance, de plaisir, de nouveauté que je respirais ici pour la première fois. Tout d’un coup aussi disparaissait son influence sur moi qui me déprimait ; il m’était si agréable, non seulement de m’égaler à lui dans ce monde, mais de me placer plus haut que lui et par là même de l’aimer davantage et d’une manière plus indépendante, que je ne parvenais pas à comprendre ce qu’il pouvait trouver de fâcheux pour moi dans la vie mondaine. J’éprouvais un sentiment nouveau pour moi, sentiment d’orgueil et de satisfaction de moi-même, quand, entrant au bal, tous les yeux se fixaient sur moi, et que lui, ayant honte de s’avouer devant tous mon possesseur, se hâtait de me laisser et se perdait dans la foule noire des habits. « Attends ! — pensais-je souvent en cherchant des yeux, au bout de la salle, sa personne inaperçue, et parfois ennuyée, — attends ! nous viendrons à la maison et tu comprendras et tu verras pour qui j’ai voulu être belle et brillante, et qui j’aime parmi tous ceux qui m’entouraient ce soir ». Je croyais franchement que mes succès ne me réjouissaient que pour les lui sacrifier. La seule chose en quoi pouvait m’être nuisible la vie mondaine, c’était pensais-je, la possibilité de me laisser entraîner par un des hommes que je rencontrais dans le monde, et la jalousie de mon mari. Mais il avait tant de confiance en moi, il semblait si calme et si indifférent, tous ces jeunes gens me semblaient si au-dessous de lui, que le seul danger que j’avais craint du monde ne me parut pas terrible. Mais cependant, l’attention de beaucoup de personnes me faisait plaisir, flattait mon amour-propre, me faisait penser qu’il y avait un certain mérite dans mon amour pour mon mari, et rendait ma conduite envers lui plus hardie et un peu plus négligente.

— Et moi, j’ai remarqué que tu as causé avec trop d’animation à madame N N…, — lui dis-je un jour, en revenant du bal, en le menaçant du doigt ; je nommai une dame très connue à Pétersbourg, avec qui, en effet, il avait causé cette soirée. Je disais cela pour le remuer un peu ; il était particulièrement triste et ennuyé.

— Ah ! pourquoi dis-tu cela ? Tu dis parfois des choses, Macha ! — prononça-t-il les dents serrées et les sourcils froncés comme sous l’effet d’un mal physique. — Comme cela nous sied peu à toi et à moi ! Laisse cela aux autres, ces relations mensongères peuvent gâter les vraies qui, je l’espère, reviendront encore.

J’avais honte et me tus.

— Elles reviendront, Macha ? Hein ! qu’en penses-tu ?

— Elles n’ont pas disparu et ne disparaîtront jamais, — dis-je ; et en effet cela me semblait être ainsi.

— Dieu le veuille ! — prononça-t-il. — Je crois qu’il est temps déjà que nous rentrions à la campagne.

Mais il ne me parla qu’une fois sur ce ton ; généralement, il me paraissait aussi satisfait que moi et j’étais heureuse et gaie. « Et s’il s’ennuie parfois, — me consolais-je, — alors je m’ennuie aussi, en échange, à la campagne, et si nos relations se sont un peu modifiées, tout cela reviendra de nouveau, l’été, quand nous nous retrouverons seuls avec Tatiana Sémionovna, dans notre maison de Nikolskoié ».

Ainsi s’écoula l’hiver, sans qu’on s’en aperçut, et, contrairement à nos plans, nous passâmes même la semaine de Pâques à Pétersbourg.

La semaine de Quasimodo, quand déjà nous nous préparions à partir, que tout était emballé, que mon mari, qui faisait des achats de cadeaux, de divers objets, de plantes pour la campagne, se trouvait d’humeur particulièrement tendre et gaie, notre cousine, tout à fait à l’improviste, arriva chez nous et nous demanda de rester jusqu’au samedi, afin d’aller à la soirée de la comtesse R… Elle disait que la comtesse R… tenait beaucoup à m’avoir, que le grand-duc N…, alors à Pétersbourg, désirait beaucoup faire ma connaissance, qu’il ne venait que pour cela à la soirée, qu’il avait dit de moi que j’étais la plus jolie femme de la Russie. Toute la ville devait y être, et, en un mot, ce serait tout à fait mal à moi de ne pas y aller. Mon mari était à l’autre bout du salon, il causait à quelqu’un.

— Eh bien ! Macha ! alors vous viendrez ? — dit-elle.

— Nous voulions partir à la campagne après-demain, — répondis-je indécise, en jetant un regard sur mon mari. Nos yeux se rencontrèrent, il se détourna vivement.

— Je la persuade de rester, — dit sa cousine, — et nous irons samedi tourner les têtes. Hein ?

— Cela dérange nos plans, nous avons déjà emballé, — répondis-je, commençant déjà à céder.

— Mais ce serait mieux pour elle d’aller ce soir saluer le grand-duc, — dit du bout de la chambre mon mari, d’un ton contenu, irrité, que je n’avais encore jamais entendu.

— Ah ! il est jaloux ! Je m’en aperçois pour la première fois, — fit en riant notre cousine. — Mais Sergueï Mikhaïlowich, ce n’est pas pour le grand-duc que je l’en prie, c’est pour nous tous. La comtesse R… la supplie !

— Cela dépend d’elle, — répondit froidement mon mari, et il sortit.

Je vis qu’il était ému plus qu’à l’ordinaire ; cela m’inquiétait et je ne promis rien à ma cousine. Dès qu’elle partit, j’allai vers mon mari. Il marchait, songeur, de long en large, et ne remarqua pas comment, sur la pointe des pieds, j’entrai dans la chambre. « Il se représente déjà la charmante maison de Nikolskoié, — pensai-je en le regardant, — et le café du matin dans le salon clair, et ses champs et ses paysans, et les soirées au divan, et les soupers mystérieux la nuit. Non ! me dis-je, je donnerais tous les bals du monde et les adulations de tous les grands-ducs pour sa confusion joyeuse, pour ses caresses douces. » Je voulais lui dire que je n’irais pas au bal et ne voulais pas y aller, quand, tout à coup, il m’aperçut ; il fronça les sourcils, l’expression douce et pensive de son visage le quitta. De nouveau la perspicacité, la sagesse et la tranquillité protectrice s’exprimaient dans son regard. Il ne voulait pas que je le visse tout simplement comme un homme ; il lui fallait être, devant moi, un demi-dieu placé sur un piédestal.

— Qu’as-tu, mon amie ? — demanda-t-il négligemment, avec calme, en se tournant vers moi.

Je ne répondis pas. J’étais fâchée qu’il se cachât de moi, qu’il ne voulût pas se montrer comme je l’aimais.

— Tu veux aller à la soirée samedi ? — demanda-t-il.

— Je le voulais, mais cela ne te plaît pas, et en outre tout est emballé, — ajoutai-je. Jamais il ne m’avait regardé ni parlé si froidement.

— Je ne partirai pas avant mardi et je donnerai l’ordre de déballer, — prononça-t-il ; — c’est pourquoi, si tu veux, tu peux y aller. Fais-moi plaisir, vas-y. Je ne partirai pas.

Comme toujours quand il était ému, il se mit à marcher inégalement dans la chambre et ne me regardait pas.

— Vraiment je ne te comprends pas, dis-je, en restant à ma place et le suivant des yeux. Tu dis que tu es toujours si calme (il n’avait jamais dit cela). Pourquoi donc me parles-tu si étrangement ? Je suis prête à sacrifier ce plaisir pour toi, et toi, d’un air ironique, que tu n’as jamais pris avec moi, tu exiges que j’y aille.

— Eh bien ! quoi ? Tu te sacrifies (il accentua particulièrement ces mots), et moi, je me sacrifie aussi. Qu’y a-t-il de mieux ? La lutte de magnanimité. Que faut-il encore au bonheur conjugal ?

C’était la première fois que je l’entendais prononcer ces paroles si méchantes et si ironiques. Et sa raillerie ne me faisait pas honte, elle ne me blessait pas, et son agacement ne m’effrayait pas, mais se communiquait à moi.

Est-ce lui, qui toujours, dans nos relations, craignait la phrase, qui était toujours franc et simple, est-ce lui qui parle ainsi ? Et pourquoi ? parce que, vraiment, je voulais lui sacrifier un plaisir où je ne pouvais voir aucun mal, et parce qu’un moment avant, je le comprenais et l’aimais tant !… Nos rôles se changeaient. Il évitait les paroles droites et simples et moi je les cherchais.

— Tu es bien changé, — dis-je en soupirant. — De quoi suis-je coupable envers toi ? Ce n’est pas la soirée, tu as sur le cœur quelque chose d’ancien contre moi. Pourquoi n’es-tu pas sincère ? Toi-même, auparavant tu craignais tant de n’être pas franc ? Dis-le franchement, qu’as-tu contre moi ? « Que va-t-il dire ? — pensai-je en me rappelant avec satisfaction qu’il n’avait rien à me reprocher de tout cet hiver. Je m’avançai au milieu de la chambre, de sorte qu’il devait passer très près de moi, et je le regardai. » Il s’approchera, m’embrassera et tout sera fini, « — me dis-je, et même je regrettais de ne pouvoir lui prouver jusqu’à quel point il n’avait pas raison. Mais il s’arrêta au bout de la chambre et me regarda.

— Tu ne comprends toujours pas ? — dit-il.

— Non.

— Eh bien ! alors, je te le dirai… Je suis écœuré, pour la première fois écœuré de ce que je sens et de ce que je ne peux pas ne pas sentir.

Il s’arrêtait, visiblement effrayé du son grossier de sa voix.

— Mais quoi donc ? — demandai-je avec des larmes d’indignation dans les yeux.

— Je suis écœuré de ce que le grand-duc t’ayant trouvé jolie, tu coures à sa rencontre en oubliant ton mari, toi-même, et ta dignité de femme ; et tu ne veux pas comprendre ce que doit éprouver pour toi ton mari, si toi-même tu n’as pas le sentiment de ta dignité. Au contraire, tu viens et me dis que tu feras le sacrifice, c’est-à-dire, « me montrer à Son Altesse est pour moi un grand bonheur, mais je le sacrifie ».

Plus il parlait, plus il s’échauffait de sa propre voix, et cette voix était envenimée, dure, grossière. Je ne l’avais jamais vu en cet état et ne m’attendais pas à l’y voir. Le sang me montait au cœur, j’avais peur, mais en même temps, un sentiment de honte imméritée et d’amour-propre blessé, m’émouvait et je voulais me venger.

— J’attendais cela depuis longtemps, — dis-je. — Parle, parle.

— Je ne sais pas ce que tu attendais, — reprit-il, mais je pouvais attendre les pires choses en te voyant chaque jour dans cette boue, dans cette oisiveté, dans le luxe de cette société stupide, et voilà, j’ai attendu… J’en suis arrivé à me sentir honteux et attristé comme jamais. Je souffrais, quand ton amie avec ses mains sales, a fouillé dans mon cœur et s’est mise à parler de jalousie. Ma jalousie, et de qui ? D’un homme que ni toi ni moi ne connaissons. Et toi, comme exprès, tu ne veux pas me comprendre ; et tu veux me sacrifier quoi ? j’ai honte pour toi, pour ton humiliation, j’ai honte ! Le sacrifice ! — répéta-t-il.

« Ah ! voilà le pouvoir du mari, — pensais-je : — blesser et humilier la femme qui n’est pas du tout coupable. Voilà en quoi consistent les droits du mari ; mais je ne me soumettrai pas. »

— Non, je ne sacrifierai rien, — prononçai-je ; — et je sentis que mes narines se dilataient d’une façon anormale et que le sang quittait mon visage. J’irai samedi à la soirée, j’irai absolument !

— Et que Dieu te donne beaucoup de plaisir, seulement tout est fini entre nous ! — cria-t-il en un élan de fureur qu’il ne pouvait retenir. — Mais tu ne me tourmenteras pas davantage. J’étais sot… — commença-t-il de nouveau, — mais ses lèvres tremblaient et, avec un effort évident, il se retint pour ne pas achever ce qu’il avait commencé.

En ce moment j’avais peur de lui et je le haïssais. Je voulais lui dire une foule de choses et me venger de tous ses outrages… Mais si j’eusse ouvert la bouche j’aurais pleuré et me serais perdue à ses yeux.

Sans rien dire, je sortis de la chambre. Mais tout à coup, dès que je cessai d’entendre ses pas, je m’effrayai de ce que nous avions fait. Il me devint terrible de penser que ces liens qui faisaient tout mon bonheur s’étaient rompus pour toujours et je voulus retourner. « Sera-t-il assez calme pour me comprendre quand je le regarderai en silence et lui tendrai la main ? — pensai-je. — Comprendra-t-il ma générosité ? Et s’il traite mon chagrin de comédie, ou s’il accepte mon repentir avec la conscience qu’il a raison, avec un dédain fier, et qu’il me pardonne ? Et pourquoi, pourquoi lui que j’aimais tant, m’a-t-il blessée si cruellement ? »

Je ne me rendis pas chez lui, mais dans ma chambre où longtemps je restai seule et pleurai en me rappelant avec horreur chaque parole de notre conversation. En remplaçant ces paroles par d’autres, en y ajoutant de nouvelles, de bonnes, et de nouveau, me rappelant avec horreur l’offense subie, quand, le soir je vins au thé, et rencontrai mon mari devant Sonia qui était chez nous ; je sentis qu’à partir d’aujourd’hui un abîme s’était ouvert entre nous. Sonia me demanda quand nous partirions, je ne pus lui répondre.

— Mardi, — répondit mon mari, — nous irons encore à la soirée chez la comtesse R. Tu y vas, n’est-ce pas ? — me fit-il.

Effrayée de ce ton naturel, je regardai timidement mon mari. Ses yeux me fixaient, droit, leur regard était méchant et moqueur, la voix était ferme et froide.

— Oui, — répondis-je.

Le soir, quand nous restâmes seuls, il s’approcha de moi et me tendit la main :

— « Oublie, s’il te plaît, ce que je t’ai dit, — fit-il.

Je pris sa main, un sourire craintif était sur mon visage, des larmes étaient prêtes à couler de mes yeux. Mais il retira sa main, et comme s’il craignait une scène sentimentale, il s’assit dans une chaise, assez loin de moi. « Croit-il encore avoir raison ? » — pensai-je, et l’explication toute prête, et la demande de ne pas aller à la soirée s’arrêtèrent sur ma langue.

— Il faut écrire à ma mère que nous avons ajourné notre départ, — dit-il, — autrement elle s’inquiéterait.

— Et quand penses-tu partir ? — demandai-je.

— Mardi, après la soirée.

— J’espère que ce n’est pas pour moi, — dis-je en le regardant dans les yeux. — Mais ses yeux me regardaient et ne disaient rien, comme si quelque voile eût été entre eux et moi. Son visage me semblait tout à coup vieux et désagréable.

Nous allâmes à la soirée. Les bonnes relations d’autrefois paraissaient se rétablir entre nous, mais elles étaient tout autres qu’auparavant.

À la soirée, j’étais assise avec des dames, quand le grand-duc s’approcha de moi, de sorte que je dus me lever pour causer avec lui. En me levant, involontairement, je rencontrai les yeux de mon mari, et je vis comment, à l’autre bout de la salle, il me regarda et se détourna. Je me sentis subitement si honteuse et si peinée que je devins confuse, maladroite, et que mon visage et mon cou se couvrirent de rougeur sous le regard du grand-duc. Mais je devais rester debout et écouter ce qu’il disait en me regardant de haut. Notre conversation ne fut pas longue, il n’avait pas de place pour s’asseoir près de moi et il sentit sans doute que j’étais gênée avec lui. La conversation roulait sur le bal passé, sur mes projets d’été, etc.

En s’éloignant de moi, il exprima le désir de faire connaissance avec mon mari, et je le vis s’approcher de lui ; ils causèrent ensemble à l’extrémité de la salle. Le grand-duc disait sans doute quelque chose de moi, car, au milieu de la conversation il regarda en souriant de notre côté.

Mon mari, tout à coup, rougit, salua bas, et, le premier, s’éloigna du grand-duc. Je rougis aussi. J’avais honte de l’idée que le grand-duc devait se faire de moi, et surtout de mon mari. Il me semblait que tous avaient remarqué ma timidité gauche, pendant que je causais au grand-duc, et l’acte étrange de mon mari.

Dieu sait comment on pouvait interpréter cela : Ne savent-ils pas aussi ma conversation avec mon mari ? Notre cousine me ramena à la maison et en route nous causâmes de mon mari. Je ne pus me retenir de lui raconter tout ce qui s’était passé entre nous à cause de cette malheureuse soirée.

Elle me rassura en disant que c’était un sentiment très ordinaire, qui ne signifiait rien et ne laisserait aucune trace. Elle m’expliqua, à son point de vue, le caractère de mon mari, et trouva qu’il était devenu très renfermé et orgueilleux. J’en tombai d’accord avec elle, et il me sembla que moi-même je commençais à le mieux comprendre et avec plus de sang-froid. Mais ensuite, quand je me retrouvai en tête-à-tête avec mon mari, un crime semblait peser sur ma conscience, et je sentis que l’abîme qui nous séparait maintenant se creusait davantage.