Les Petits poèmes grecs/Hésiode/Le Bouclier d’Hercule

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Traduction par Ernest Falconnet.
Les Petits poèmes grecsDesrez (p. 151-157).

LE BOUCLIER D’HERCULE.




Ou telle (1), abandonnant sa maison et la terre de la patrie, la fille d’Électryon, de ce chef belliqueux des peuples, Alcmène (2) arriva dans Thèbes avec l’intrépide Amphitryon, Alcmène qui surpassait toutes les femmes au sein fécond par la beauté de son visage et par la grandeur de sa taille. Aucune de ces femmes que les mortelles enfantèrent en s’unissant à des époux mortels ne pouvait lui disputer le prix de la sagesse. Dans sa haute chevelure, dans ses noires paupières respirait une grâce (3) semblable à celle de Vénus à la parure d’or et, dans le fond de son cœur, elle aimait son époux comme jamais aucune femme n’avait aimé le sien. Cependant ce guerrier furieux en disputant des bœufs au noble père d’Alcmène, vainqueur l’avait fait périr par la force (4). Contraint de fuir sa patrie (5), il était venu dans Thèbes demander un asile aux enfans de Cadmus, porteurs de boucliers : c’est là qu’il demeurait avec sa pudique épouse, mais privé des aimables plaisirs de l’hyménée ; car il lui était défendu de monter sur la couche de la fille d’Électryon, d’Alcmène aux pieds charmans, avant d’avoir vengé le meurtre des généreux frères de son épouse et livré à la flamme dévorante les villages des belliqueux Taphiens (6) et des Téléboens. Telle était la loi de son hymen et les dieux en avaient été les garans ; dans la crainte de leur colère, il s’empressait d’accomplir sans retards le grand ouvrage que lui avait imposé la volonté céleste. Sur ses pas s’avançaient des soldats avides de guerre et de carnage, les Béotiens, ces dompteurs de chevaux, respirant par-dessus leurs boucliers, les Locriens habiles à combattre de près (7), et les magnanimes Phocéens : le noble enfant d’Alcée (8) marchait fier de ces peuples.

Mais le père des dieux et des hommes, concevant dans son âme un autre projet, voulait engendrer pour ces dieux et pour ces hommes industrieux un héros qui les défendît contre le malheur. Il s’élança de l’Olympe, méditant la ruse au fond de sa pensée et désirant coucher, une nuit, auprès d’une femme à la belle ceinture. Le prudent Jupiter se rendit sur le Typhaon (9), d’où il monta jusqu’à la plus haute cime du Phicius. Là il s’assit et roula encore dans son esprit ses merveilleux desseins. Durant la nuit il s’unit d’amour (10) avec la fille d’Électryon, Alcmène aux pieds charmans et satisfit son désir. Cette même nuit, le chef belliqueux des peuples, Amphitryon, cet illustre héros, content d’avoir terminé son grand ouvrage, revint dans sa maison. Avant de visiter ses esclaves et les rustiques gardiens de ses troupeaux (11), il monta sur la couche de son épouse, tant une violente passion agitait le cœur de ce pasteur des peuples ! Tel un homme (12) échappe plein de joie aux tourmens d’une douloureuse maladie ou d’un cruel esclavage : ainsi Amphitryon, délivré d’une entreprise difficile, rentra dans sa maison avec empressement et avec plaisir. Toute la nuit il coucha près de sa pudique épouse, jouissant des présens de Vénus à la parure d’or. Amoureusement domptée par un dieu et par le plus illustre des mortels, Alcmène enfanta dans Thèbes aux sept portes des jumeaux doués d’un esprit différent, quoique frères ; l’un inférieur au reste des hommes, l’autre courageux et terrible parmi tous les héros, le puissant Hercule. Tous deux avaient été engendrés, Hercule par Jupiter, qui rassemble les sombres nuages, Iphiclès par Amphitryon, chef belliqueux des peuples. Leur origine n’était pas la même : leur mère avait conçu l’un d’un mortel et l’autre du fils de Saturne, de Jupiter, maître de tous les dieux (13).

Hercule tua le fils de Mars, le magnanime Cycnus (14). Dans un bois consacré à Apollon qui lance au loin ses traits, il trouva Cycnus et Mars, son père, ce dieu insatiable de combats, couverts d’armes étincelantes comme les éclairs de la flamme, et debout sur un char. Leurs agiles coursiers frappaient du pied la terre, et sous les pas de ces coursiers la poussière tourbillonnait autour du char magnifique dont leur rapide vol faisait retentir les roues. Le brave Cycnus se réjouissait, espérant immoler le belliqueux enfant de Jupiter avec son écuyer et les dépouiller de leur glorieuse armure. Mais Phébus-Apollon n’exauça point ses vœux : car il excita contre lui le puissant Hercule. Partout le bois sacré et l’autel d’Apollon Pagaséen (15) brillaient du vif éclat que répandaient les armes de Mars et la présence d’un si terrible dieu. De ses yeux semblait jaillir une ardente flamme. Quels mortels, excepté Hercule et l’illustre Iolaüs, auraient osé s’élancer à sa rencontre ? Ces deux héros en effet étaient doués d’une grande force, et des bras invincibles, attachés à leurs épaules, s’allongeaient sur leurs membres robustes. Alors Hercule adressa la parole à son écuyer, au courageux Iolaüs :

« Iolaüs ! héros, le plus cher de tous les humains, sans doute Amphitryon s’était rendu coupable envers les bienheureux immortels habitans de l’Olympe lorsque, laissant Tirynthe aux palais magnifiques, il vint dans Thèbes couronnée de beaux remparts, après avoir tué Électryon à qui il disputa des bœufs au front large. C’est là qu’il se réfugia auprès de Créon et d’Hénioché (16) au long voile, qui l’accueillirent avec bienveillance, lui prodiguèrent tous les secours dus aux supplians et le chérirent chaque jour davantage. Il vivait heureux et fier de son épouse, d’Alcmène aux pieds charmans, lorsque les années étant révolues, nous naquîmes ton père et moi, différens tous deux de stature et de caractère. Jupiter égara l’esprit de ton père (17) qui abandonna sa maison et les auteurs de ses jours, pour servir le coupable Eurysthée. Le malheureux ! plus tard il en gémit profondément et déplora sa faute ; mais cette faute est irréparable. Pour moi, le destin m’imposa de pénibles travaux. Ami ! hâte-toi de saisir les brillantes rênes de mes coursiers aux pieds rapides, et, l’âme remplie d’une noble confiance, pousse en avant le char léger et les chevaux vigoureux, sans redouter le bruit de l’homicide Mars. Maintenant il fait retentir de ses cris de rage le bois sacré d’Apollon, qui lance au loin ses traits ; mais quelle que soit sa force, il sera bientôt rassasié des fureurs de la guerre.

« Respectable ami ! répondit l’irréprochable Iolaüs, combien ta tête est honorée par le père des dieux et des hommes, et par Neptune Tauréen (18) qui protège les remparts et défend la ville de Thèbes, puisqu’ils font tomber entre tes mains un héros si grand et si fort, pour te procurer une gloire immortelle ! Revêts donc tes belliqueuses armes et combattons soudain en mettant aux prises le char de Mars et le nôtre. Mars ne saurait effrayer ni l’inébranlable enfant de Jupiter, ni celui d’Iphiclès ; je crois plutôt qu’il fuira les deux rejetons de l’irréprochable fils d’Alcée, les deux héros qui sont là, brûlant d’une noble ardeur et tout prêts à combattre, car ils aiment bien mieux la guerre que les festins. »

Il dit et le puissant Hercule sourit en se réjouissant dans son cœur, parce qu’il venait d’entendre un langage généreux. Soudain volèrent de sa bouche ces paroles ailées :

« Iolaüs ! héros nourrisson de Jupiter, voici l’instant du terrible combat. Si tu te montras toujours habile, aujourd’hui encore dirige avec adresse cet Arion (19), ce grand coursier aux crins noirs et seconde-moi de toutes tes forces. »

À ces mots il enlaça à ses jambes les brodequins d’un orichalque (20) splendide, glorieux présent de Vulcain ; puis il ceignit sa poitrine de cette belle cuirasse d’or, magnifique chef-d’œuvre que lui donna Minerve, fille de Jupiter, lorsque pour la première fois il s’élança vers les combats meurtriers. Ce redoutable guerrier suspendit encore à ses épaules le fer qui repoussait le trépas et il jeta derrière lui le carquois profond rempli de flèches horribles (21), messagères de la mort, qui étouffe la voix de ses victimes ; cette mort semblait attachée à leurs pointes trempées de larmes ; polies et longues par le milieu, elles étaient revêtues à leur extrémité des ailes d’un aigle noir. Le héros prit la forte lance armée d’airain et sur sa tête guerrière posa le superbe casque d’acier qui, travaillé avec art, s’ajustait à ses tempes et protégeait le front du divin Hercule.

Enfin il saisit dans ses mains ce bouclier (22) aux diverses figures, que les flèches d’aucun mortel ne purent jamais ni rompre ni traverser, ce boucher merveilleux, tout entier entouré de gypse (23), orné d’un blanc ivoire, étincelant d’un ambre jaune et d’un or éclatant ; garni de lames bleues qui s’y croisaient de toutes parts.

Au milieu se dressait un dragon (24) qui inspirait une terreur indicible et lançait en arrière des regards brûlans comme le feu. Sa gueule était remplie de dents blanches, cruelles, insaisissables. Sur son front menaçant voltigeait l’odieuse Éris (25), cette inhumaine déesse qui, excitant le trouble et le carnage, égarait l’esprit des guerriers assez hardis pour attaquer le fils de Jupiter ; leurs âmes descendaient dans la demeure souterraine de Pluton, et sur la terre leurs ossemens pourrissaient, dépouillés de leurs chairs et dévorés par le brûlant Sirius. Là se heurtaient la Poursuite et le Retour (26) ; là s’agitaient le Tumulte et la Fuite ; là s’échauffait le Carnage ; là couraient en fureur Éris et le Désordre. La cruelle Parque saisissait tantôt un guerrier vivant, mais qui venait d’être blessé ou un autre qui ne l’était pas encore, tantôt un cadavre qu’elle traînait par les pieds à travers la bataille. Sur ses épaules flottait sa robe souillée de sang humain ; elle roulait des yeux effrayans et poussait des clameurs aiguës. Là paraissaient encore les têtes de douze serpens hideux, funestes à nommer, et terribles sur la terre pour tous les hommes qui osaient attaquer l’enfant de Jupiter ; leurs dents s’entre-choquaient avec de longs sifflemens, tandis que le fils d’Amphitryon combattait. Un art merveilleux avait nuancé les corps de ces épouvantables dragons ; l’œil distinguait et les taches bleues de leurs dos et la noirceur de leurs mâchoires profondes.

On voyait aussi des sangliers sauvages et des lions qui s’entre-regardaient avec fureur, et, rangés par troupes, se précipitaient en foule les uns sur les autres : ils ne s’inspiraient mutuellement aucun effroi ; mais leurs cous se hérissaient de poils ; car déjà un grand lion avait été abattu, et près de lui deux sangliers étaient tombés privés de la vie ; de leurs plaies un sang noir s’épanchait sur la terre, et la tête renversée, ils gisaient morts sous leurs terribles vainqueurs. Cependant les deux troupes brûlaient encore de combattre ; une nouvelle ardeur enflammait les sangliers sauvages et les farouches lions.

Ailleurs s’offrait le combat des belliqueux Lapithes (27) qui entouraient le roi Cénée, Dryas, Pirithoüs, Hoplée, Exadius, Phalère, Prolochus, le Titarésien Mopsus, fils d’Ampyx, rejeton de Mars et Thésée fils d’Égée, semblable aux immortels ; tous, formés d’argent, portaient des armures d’or. De l’autre côté, les Centaures ennemis se rassemblaient autour du grand Pétréus, du devin Asbole, d’Arctus, d’Hurius, de Mimas aux noirs cheveux, et des deux enfans de Peucis, Périmède et Dryale : formés aussi d’argent, tous avaient des massues d’or entre leurs mains. Les deux partis s’attaquaient, comme s’ils eussent été vivans et ils combattaient de près, armés de lances et de massues. Les coursiers aux pieds rapides du cruel Mars étaient figurés en or ; au milieu de la mêlée ce dieu, ravisseur de butin, ce dieu funeste frémissait, une pique à la main, excitant les soldats, couvert de sang, dépouillant les vaincus qui paraissaient respirer encore et triomphant du haut de son char. Près de lui se tenaient la Terreur et la Fuite, impatientes de se mêler au combat des héros. La belliqueuse fille de Jupiter, Pallas Tritogénie semblait vouloir allumer le feu des batailles ; une lance brillait dans ses mains, un casque d’or sur sa tête, et l’égide sur ses épaules. Ainsi armée, elle se précipitait vers la guerre terrible.

Ici on contemplait le chœur sacré des immortels ; au milieu de ce chœur le fils de Jupiter et de Latone tirait de sa lyre d’or des sons ravissans qui perçaient la voûte de l’Olympe, séjour des dieux. Autour de la céleste assemblée s’élevait en cercle un monceau d’innombrables trésors ; et dans cette lutte divine, les Muses de la Piérie (28) chantaient les premières, comme si elles faisaient entendre une voix harmonieuse.

Là sur la mer immense s’arrondissait un port à l’entrée facile, composé de l’étain le plus pur et rempli de flots écumans. Au milieu, de nombreux dauphins paraissaient nager çà et là, en épiant les poissons ; deux dauphins d’argent, soufflant l’eau par leurs narines (29), dévoraient les muets habitans de l’onde, et sous leurs dents se débattaient les poissons d’airain. Un pêcheur les contemplait, assis sur le rivage (30), et balançait dans ses mains un filet qu’il semblait prêt à lancer.

Plus loin, le fils de Danaë à la belle chevelure, Persée (31), ce dompteur de chevaux, ne touchait pas le bouclier de ses pieds rapides et n’en était pas très-loin ; par un incroyable prodige, il n’y tenait d’aucun côté. Ciselé en or par les mains de l’illustre Vulcain, il portait des brodequins ailés, et le glaive d’airain à la noire poignée, suspendu au baudrier, brillait sur ses épaules ; il volait comme la pensée (32). Tout son dos était couvert par la tête de la cruelle Gorgone (33) : autour de cette tête voltigeait, ô merveille ! un sac d’argent d’où tombaient des franges d’or au loin étincelantes. Sur le front du héros s’agitait le formidable casque de Pluton (34), enveloppé des épaisses ténèbres de la nuit. Le fils de Danaë lui-même s’allongeait en courant, semblable à un homme qui précipite sa fuite tout frissonnant de terreur ; sur ses pas s’élançaient les monstres insaisissables et funestes à nommer, les Gorgones, impatientes de l’atteindre. Dans leur élan impétueux, l’acier pâle du bouclier retentissait d’un bruit aigu et perçant. À leurs ceintures pendaient deux dragons qui courbaient leurs têtes, dardaient leurs langues, entre-choquaient leurs dents avec fureur et lançaient de farouches regards. Sur les épouvantables têtes de ces Gorgones planait une grande terreur. Là combattaient deux peuples couverts de leurs belliqueuses armes, les uns cherchant à repousser la mort loin de leur cité et de leur famille, les autres avides de meurtre et de ravage. Plusieurs guerriers étaient déjà tombés, sans vie ; un plus grand nombre soutenait le choc des combats. Du haut des tours magnifiques, les femmes poussaient des clameurs aiguës, se meurtrissaient les joues et semblaient vivantes, grâce au talent de l’illustre Vulcain. Les hommes qui avaient atteint la vieillesse, rassemblés hors des portes, élevaient leurs mains vers les bienheureux immortels et tremblaient pour leurs fils. Ceux-ci combattaient sans relâche et derrière eux les noires Destinées (35), entre-choquant leurs dents éclatantes de blancheur, ces déesses à l’œil farouche, hideuses, ensanglantées, invincibles, se disputaient les guerriers couchés sur l’arène. Toutes, altérées d’un sang noir, étendaient leurs larges ongles sur le premier soldat qui tombait mort ou récemment blessé, et les âmes des victimes étaient précipitées dans la demeure de Pluton, dans le froid Tartare. À peine rassasiées de sang humain, elles rejetaient derrière elles les cadavres et retournaient à grands pas au milieu du tumulte et du carnage. Là paraissaient Clotho (36), Lachésis, et plus bas Atropos qui sans être une grande déesse, était plus puissante et plus âgée que ses sœurs. Toutes les trois, acharnées sur le même guerrier, se lançaient mutuellement d’horribles regards, et, dans leur fureur, entrelaçaient leurs ongles et leurs mains audacieuses. À leurs côtés se tenait la Tristesse (37) désolée, horrible, pâle, desséchée, consumée par la faim, chancelant sur ses épais genoux. De ses mains s’allongeaient des ongles démesurés ; une impure émanation s’échappait de ses narines et le sang coulait de ses joues sur la terre. Debout, elle grinçait des dents avec un bruit terrible et ses épaules étaient couvertes des tourbillons d’une poussière humide de larmes.

Auprès s’élevait une cité munie de superbes tours et de sept portes d’or attachées à leurs linteaux. Les habitans s’y livraient aux plaisirs et à la danse (38). Sur un char aux belles roues ils conduisaient une jeune vierge à son époux et de toutes parts retentissaient les chants d’hyménée (39). On voyait au loin se répandre la clarté des flambeaux étincelans dans la main des esclaves. Florissantes de beauté, des femmes précédaient le cortége et des groupes joyeux les accompagnaient en dansant. Des chanteurs mariaient aux chalumeaux sonores leur voix légère et flexible, qui perçait les échos d’alentour, et un chœur gracieux voltigeait, guidé par les sons de la lyre. D’un autre côté les jeunes garçons se divertissaient aux accords de la flûte ; les uns goûtaient les plaisirs du chant et de la danse ; les autres riaient en contemplant ces jeux et chacun s’avançait précédé d’un musicien habile. Enfin, la joie, la danse et les amusemens animaient la ville tout entière. Devant les remparts des écuyers couraient montés sur leurs chevaux. Des laboureurs fendaient le sein d’une terre fertile, en relevant leurs tuniques. Dans un champ couvert de blés, des ouvriers moissonnaient les tiges hérissées de pointes aiguës et chargées de ces épis, don précieux de Cérés, tandis que leurs compagnons les liaient en javelles et remplissaient l’aire de leurs monceaux. Ailleurs, ceux-ci, armés de la serpe, récoltaient les fruits de la vigne ; ceux-là, recevant de la main des vendangeurs les grappes blanches ou noires cueillies sur les grands ceps aux feuilles épaisses et aux rameaux d’argent, les entassaient au fond des corbeilles que d’autres emportaient. Non loin de là, rangés avec ordre et figurés en or, des plants nombreux, chefs-d’œuvre de l’industrieux Vulcain, s’élevaient couverts de pampres mobiles, soutenus par des échalas d’argent et chargés de grappes qui semblaient noircir. Les uns foulaient le raisin, les autres goûtaient le vin nouveau. On voyait encore des athlètes s’exercer à la lutte et au pugilat. Quelques chasseurs poursuivaient des lièvres agiles, et deux chiens à la dent acérée couraient en avant, impatiens de saisir ces animaux qui cherchaient à leur échapper. Près de cette chasse, des écuyers se disputaient le prix avec une ardente rivalité ; debout sur leurs chars magnifiques, ils lançaient leurs légers coursiers et leur lâchaient les rênes : ces solides chars volaient en bondissant et les moyeux des roues retentissaient au loin. Cependant les rivaux redoublaient d’efforts ; la victoire ne se déclarait pas et le combat restait indécis. Dans la lice brillait à tous les yeux un grand trépied d’or, glorieux ouvrage de l’habile Vulcain.

Enfin l’Océan (40), qui semblait rempli de flots, coulait de toutes parts autour du superbe bouclier. Des cygnes au vol rapide jouaient à grand bruit au milieu de ces flots ; plusieurs nageaient sur la surface des vagues et les poissons s’agitaient autour d’eux, spectacle surprenant même pour le dieu du tonnerre qui avait commandé à l’adroit Vulcain cette vaste et solide armure ! Le généreux fils de Jupiter la saisit avec ardeur et d’un saut léger s’élança sur le char, pareil à la foudre de son père qui porte l’égide. Son valeureux écuyer, Iolaüs, assis sur le siège, conduisait le char recourbé. Alors la déesse aux yeux bleus, Minerve (41) s’approcha des deux héros et pour les animer encore, fit voler de sa bouche ces paroles ailées : « Salut, ô descendans du fameux Lyncée (42) ! Puisse le roi des bienheureux immortels, Jupiter, vous donner aujourd’hui la force d’immoler Cycnus et de le dépouiller de sa glorieuse armure ! Mais, écoute mes conseils, Hercule, ô toi, le plus courageux des hommes ! Quand tu auras privé Cycnus de la douce existence, laisse-le avec ses armes étendu sur l’arène. Observe l’approche de Mars, ce fléau des mortels, et frappe-le (43) de ta lance acérée à l’endroit que tu verras nu sous le magnifique bouclier. Après, éloigne-toi ; car le sort ne te permet point de t’emparer de ses chevaux, ni de sa glorieuse armure (44). »

À ces mots, la puissante déesse monta (45) promptement sur le char, portant la victoire et la gloire dans ses mains immortelles. Alors, d’une voix terrible, Iolaüs, issu de Jupiter, excita les chevaux qui, effrayés de ses menaces, emportèrent le rapide char en couvrant la plaine de poussière. Minerve aux yeux bleus, secouant son égide, leur avait inspiré une nouvelle ardeur et la terre gémissait sous leurs pas.

Cependant Cycnus, ce dompteur de coursiers, et Mars, insatiable de combats, s’avançaient de front, semblables à la flamme ou à la tempête (46). Les chevaux des deux chars, arrivés les uns devant les autres, poussèrent des hennissemens aigus qui perçaient les échos d’alentour. Le puissant Hercule parla ainsi le premier :

« Lâche Cycnus ! pourquoi diriger ces rapides coursiers contre des hommes endurcis comme nous par le travail et par la souffrance ? Détourne ton char éclatant et cède-moi le chemin. Je vais à Trachine (47), auprès du roi Ceyx (48), qui, puissant et respecté, règne dans cette ville : tu le sais par toi-même, puisque tu as épousé sa fille, Thémisthonoë aux yeux noirs. Lâche ! Mars ne repoussera pas la mort loin de toi, si nous nous mesurons tous les deux. Jadis, il éprouva le pouvoir de ma lance lorsque, me disputant la sablonneuse Pylos, il osa me résister, dans son insatiable ardeur de guerre et de carnage. Blessé trois fois, il se vit forcé de s’appuyer contre la terre ; j’avais déjà frappé son bouclier, lorsque du quatrième coup je lui perçai la cuisse, en l’accablant de toute ma force ; je déchirai sa chair de part en part, et, le front dans la poussière, il tomba sous le choc de ma lance. Alors, couvert de honte, il retourna parmi les immortels, laissant entre mes mains ses dépouilles sanglantes. »

Il dit, mais le belliqueux Cycnus ne voulut pas, docile à la demande d’Hercule, détourner ses vigoureux coursiers. Aussitôt le fils du grand Jupiter et le fils du terrible Mars (49) s’élancèrent du haut de leurs solides chars. Les écuyers rapprochèrent les chevaux à la belle crinière et sous le choc de leurs pas la vaste terre gémit profondément. Comme, du faîte élevé d’une grande montagne, de lourds rochers se précipitent en roulant les uns sur les autres, et dans leur rapide chute entraînent un grand nombre de chênes à la haute chevelure, de pins et de peupliers aux profondes racines, jusqu’à ce que ces confus débris arrivent tous dans la plaine : ainsi les deux héros s’attaquèrent avec des cris effrayans. Toute la ville des Myrmidons, la célèbre Iaolchos, Arné, Hélice, Anthée aux gras pâturages retentirent des longs éclats de leur voix (50) ; car ils s’entre-choquèrent en poussant d’incroyables clameurs. Le prudent Jupiter fit gronder au loin son tonnerre et laissa tomber du ciel des gouttes de sang (51), pour donner à son fils intrépide le signal du combat. Lorsque, dans les gorges d’une montagne, un sanglier à l’aspect farouche, aux dents menaçantes, brûle de combattre une troupe de chasseurs, la tête baissée, il aiguise contre eux ses blanches défenses ; l’écume ruisselle de sa gueule prête à les déchirer ; ses yeux ressemblent à la flamme étincelante, et sur son dos, sur son cou se dressent ses poils frémissans : tel le fils de Jupiter s’élança de son char. C’était la saison où la bruyante cigale aux noires ailes (52), assise sur un verdoyant rameau, commence à prédire aux hommes par ses chants le retour de l’été, la cigale, qui choisit pour boisson et pour nourriture la féconde rosée, et depuis l’aurore jusqu’au déclin du jour ne cesse de faire entendre sa voix, au milieu de la plus ardente chaleur, lorsque le Sirius dessèche tous les corps ; c’était la saison où le millet, semé dans l’été, se couronne d’épis, où l’on voit se colorer ces verts raisins que Bacchus donne aux humains pour leur joie et pour leur malheur : c’était alors que ces héros combattaient, et leurs tumultueuses clameurs retentissaient de toutes parts. Tels deux lions, se disputant une biche qui vient de périr, s’élancent furieux l’un contre l’autre ; ils poussent d’affreux rugissemens et leurs dents s’entre-choquent : tels encore, sur une roche élevée, deux vautours aux serres aiguës, aux becs recourbés, combattent à grands cris pour une chèvre des montagnes ou pour la grasse dépouille d’une biche sauvage, que tua la flèche lancée par l’arc d’un jeune chasseur ; tandis que ce chasseur s’égare, incertain de sa route, ils s’en aperçoivent aussitôt et commencent une lutte opiniâtre : ainsi les deux rivaux se jetèrent, en criant, l’un sur l’autre. Cycnus, impatient d’immoler le fils du puissant Jupiter, frappa son bouclier d’un javelot d’airain, mais sans pouvoir le briser ; car les présens de Vulcain défendaient Hercule. Le fils d’Amphitryon, le puissant Hercule, lançant rapidement sa longue javeline, atteignit Cycnus au-dessous du menton, entre le casque et le bouclier, à l’endroit où le cou restait découvert ; la pointe homicide lui trancha les deux muscles, car son vainqueur l’avait accablé d’un coup violent. Il tomba comme un chêne ou un roc élevé frappé par la brûlante foudre de Jupiter. Dans sa chute, retentirent autour de lui ses armes étincelantes d’airain. Le fils patient de Jupiter abandonna sa victime, et voyant s’avancer Mars, ce fléau des humains, lui lança de farouches regards. Lorsqu’un lion a trouvé un animal vivant, soudain de ses ongles vigoureux il le déchire et lui arrache la douce existence ; son cœur avide se rassasie de sa fureur ; il roule des yeux effrayans, bat de sa queue ses flancs et ses épaules, creuse du pied la terre, et nul à cet aspect, n’ose s’approcher de lui, ni le combattre : ainsi le fils d’Amphitryon, insatiable de batailles, se présenta en face de Mars et son audace s’enflamma plus encore au fond de son cœur. Mars s’avança, la douleur dans l’âme et tous les deux, en criant, fondirent l’un sur l’autre. Comme une pierre (53) détachée du faîte d’une montagne, roule et bondit au loin avec un grand fracas, lorsque enfin elle rencontre dans une colline élevée un obstacle qui arrête sa chute : tel le funeste Mars qui fait plier les chars (54) sous son poids, s’élança, poussant d’effroyables clameurs ; Hercule soutint son choc avec fermeté. Alors Minerve, fille de Jupiter maître de l’égide, alla au-devant de Mars en agitant sa ténébreuse égide, et, le regardant d’un œil irrité, elle fit voler de sa bouche ces paroles ailées :

« Ô Mars ! apaise ta bouillante audace et retiens tes mains invincibles. Le sort ne te permet pas de tuer Hercule, ce fils intrépide de Jupiter, ni de le dépouiller de sa glorieuse armure. Cesse donc le combat et ne lutte pas contre moi. »

Elle dit, mais ne persuada point le cœur magnanime du dieu Mars. Mars, brandissant à grands cris ses armes semblables à la flamme, se précipita aussitôt sur le puissant Hercule ; impatient de l’immoler et furieux du trépas de son fils, il atteignit de sa lance d’airain le vaste bouclier. Mais Minerve aux yeux bleus, se penchant hors du char, détourna le choc impétueux de la lance. Mars, en proie à une vive douleur, tira son glaive acéré et se jeta sur le généreux Hercule. Tandis qu’il accourait, le fils d’Amphitryon, insatiable de combats et de carnage, frappa d’un coup violent sa cuisse restée à découvert sous le magnifique bouclier. Armé de la lance, il déchira sa chair de part en part, et le renversa au milieu de l’arène. Soudain la Fuite et la Terreur firent avancer son char agile et ses coursiers ; puis l’enlevant de la terre aux larges flancs, elles le portèrent sur ce char magnifique, frappèrent du fouet les chevaux et remontèrent dans le vaste Olympe.

Le fils d’Alcmène et le glorieux Iolaüs partirent après avoir dépouillé les épaules de Cycnus de sa belle armure, et bientôt, traînés par leurs coursiers aux pieds rapides, ils parvinrent dans la ville de Trachine (55). Minerve aux yeux bleus regagna le grand Olympe et les demeures de son père.

Cycnus fut enseveli par Ceyx et par le peuple innombrable, qui, auprès de la cité de cet illustre monarque, habitait Anthée, la ville des Myrmidons, la célèbre Iaolchos, Arné et Hélice. Une foule immense se rassembla pour honorer Ceyx, cet homme cher aux bienheureux immortels. Mais l’Araunus (56), grossi par les pluies de l’hiver, fit disparaître sous ses ondes le tombeau et le monument de Cycnus. Ainsi l’avait ordonné Apollon fils de Latone, parce que Cycnus, se plaçant en embuscade, dépouillait de vive force tous les mortels qui conduisaient à Pytho (57) de superbes hécatombes.

FIN DU BOUCLIER D’HERCULE.