Poésies de Schiller/Le Chevalier Toggenbourg

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Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 75-76).



LE CHEVALIER TOGGENBOURG.


« Chevalier, mon cœur vous offre une affection de sœur ; n’exigez pas une autre tendresse, car vous m’affligeriez. Paisible je vous vois venir, paisible je vous vois vous éloigner. Je ne comprends pas les larmes de vos yeux. »

Il écoute ces paroles avec une douleur muette, s’arrache, le cœur sanglant, d’auprès d’elle, la presse avec ardeur dans ses bras, puis s’élance à cheval, rassemble ses vassaux dans son pays de Suisse, et, la croix sur la poitrine, il part avec eux pour la terre sainte.

Là, le bras du héros accomplit de hauts faits : le cimier de son casque flotte au milieu des légions ennemies : le nom de Toggenbourg est la terreur du musulman. Mais rien ne peut guérir la plaie de son cœur.

Pendant une année il a supporté sa douleur ; il ne peut la soutenir plus longtemps. Hors d’état de trouver le repos auquel il aspire, il quitte l’armée, aperçoit sur les rives de Joppé un navire dont les voiles s’enflent, et s’embarque pour le pays où respire celle qu’il aime.

Il frappe à la porte du château qu’elle habite, elle s’ouvre, et il entend ces terribles paroles : « Celle que vous cherchez porte le voile, elle est la fiancée du ciel. Hier on célébra la fête qui l’a consacrée à Dieu. »

Le chevalier abandonne pour toujours la demeure de ses ancêtres ; il ne revoit ni ses armes, ni son coursier fidèle : il descend de Toggenbourg sans qu’on le reconnaisse, car son corps est couvert d’un vêtement de crin.

Près du monastère qui s’élève au milieu d’une enceinte de tilleuls sombres, il s’en va construire une cabane. Là, du matin au soir il reste seul. Un rayon d’espérance éclaire son front. Ses yeux sont fixés sur le cloître, il regarde pendant de longues heures la fenêtre de sa bien-aimée : il attend que cette fenêtre s’ouvre, que la jeune religieuse apparaisse, que l’image charmante se montre dans la vallée avec son calme et sa douceur d’ange ; puis alors il se couche avec joie, il s’endort consolé, songeant à l’apparition heureuse du lendemain. Il passe ainsi de longs jours, de longues années, sans se plaindre, attendant que la fenêtre s’ouvre, que la jeune religieuse apparaisse, que l’image charmante se montre dans la vallée avec son calme et sa douceur d’ange. Un matin il resta là, mort, inanimé, le front pâle, le visage paisible tourné encore du côté de la fenêtre.