La Divine Épopée/01

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Chant premier — Le Ciel

 
Un grand aigle planant sur un ciel nuageux,
Veut savoir s’il est roi de l’empire orageux,
Son vol s’y plonge… il vient, l’aile sur sa conquête,
Se placer, comme une âme, aux flancs de la tempête ;
Et surveiller, de près, tous les feux dont a lui
Ce volcan voyageur qui s’élance avec lui.
Mais brisé dans sa force, il hésite, il tournoie ;
L’horizon de la foudre autour de lui flamboie,
Et, sous le vent de feu courbant son vol altier,
Ce roi de la tempête en est le prisonnier.
Emblème tourmenté de l’existence humaine,
Un tourbillon l’emporte, un autre le ramène ;
Son cri royal s’éteint au bruit tonnant des airs ;
Un éclair vient brûler son œil rempli d’éclairs.
Alors, tout effaré, comme un oiseau de l’ombre,
Ou pareil, dans la nue, au navire qui sombre,
On voit, aux profondeurs de cet autre océan,
Flotter, demi-noyé, l’aigle aveugle et béant.
La grêle bat son flanc qui retentit… L’orage,
Comme un premier trophée, emporte son plumage.

Il cherche son soleil ; mais, d’ombres tout chargé,
Sur un écueil des cieux le soleil naufragé
A perdu, comme lui, son lumineux empire
Son disque défaillant dans le nuage expire ;
Et l’ouragan, vainqueur de son triste flambeau,
Engloutit l’aigle et l’astre en un même tombeau.

Et moi, moi, je vis choir de la nue enflammée,
Par les feux du tonnerre à moitié consumée,
Une plume de l’aigle, et comme l’inspiré
De Pathmos, je voulus que ce débris sacré
Me servit à tracer, puissant et prophétique,
Les récits étoilés de mon drame mystique.
Viens aux mains du poète, devant son autel,
Changer ton vol d’un jour contre un vol immortel !
Notre pâle soleil te dorait de sa flamme,
Nous allons traverser tous les soleils de l’âme ;
Et tenter un orage en nos vivants chemins,
Plus profond que celui qui te jette en mes mains ;
Et peut-être, avec moi, qu’à son souffle ployée,
Une seconde fois tu seras foudroyée.
Viens ! viens ! Dante suivait, d’un sceau brûlant marqué,
Le laurier radieux du poète évoqué ;
Nous, soyons attentifs à la voie infinie
Qui fait du cœur de l’homme un temple d’harmonie.


LE CIEL.


Comme un fleuve tari ce monde était passé.
De son grand univers dans l’infini lancé,
Dieu venait d’enlever la merveille éclatante,
Comme d’un camp nomade on enlève la tente.
Il ne restait plus rien que le ciel et l’enfer.
Et l’ange du chaos, de son trône de fer,
Séparait, entouré de visions funèbres,
Le divin Paradis du séjour des ténèbres.

*


Sous le regard divin l’horizon des élus,
Éden resplendissant qu’Eve ne perdra plus,
Ouvre sa blanche fête à l’âme en paix ravie ;
L’amour et non le temps y mesure la vie ;
De ce doux nom d’amour Dieu daigne s’y nommer ;
Car l’absence du ciel, c’est de ne pas aimer.
Le cœur des séraphins que cet amour embrase,
Devient lui-même un ciel d’innocence et d’extase ;

Tels qu’un souffle enchanté s’exhalent tous leurs jours
Et s’ils sont immortels, c’est qu’ils aiment toujours.
Salut ! ô palmiers d’or ! Palais de cymophane !
Jardin où nulle fleur du désir ne se fane ;
Où, comme un saint trésor, la vie est au Seigneur ;
Où s’éteint l’espérance à l’éclat du bonheur !
Du bonheur, diamant à la mystique flamme,
Fait des rayons de l’ange et des pleurs de la femme,
Lorsque vers le Sauveur se sentant attirer,
Aux portes de l’Éden elle revint pleurer.
Salut, séjour flottant, sanctuaire qu’habite
La belle éternité dont l’extase palpite ;
Où le cœur, chaste autel, garde le même feu ;
Paradis incréé, profond firmament bleu !
Abîme de transports sondé par la prière,
Où l’âme absorbe Dieu, comme un flot la lumière !

Pour les enfants du ciel le charme le plus doux,
C’est que chacun s’endort dans le bonheur de tous,
Comme des cygnes blancs, la nuit, chastes volées,
Dans la même fraîcheur des ondes constellées.
L’ivresse des mortels, en triomphe portés,
Qu’une grande action hors d’eux-même a jetés ;
Qui sur l’humanité suspendent leur exemple,
Comme un ange sauveur à la voûte d’un temple ;
Et dont le nom réveille au fond des cœurs brûlants,
Des battements de gloire, à travers deux mille ans ;
Les dévoûments sacrés ; l’héroïque délire ;
Les grands frémissements des transports de la lyre,
Lorsqu’un Poëte-Dieu, par son siècle épié,
S’élève en l’aveuglant des feux de son trépied,
Et, plus que du laurier dont son front s’environne,

Se fait de l’avenir une sainte couronne ;
Ces élans, ces bonheurs, ces fruits que notre main
Cueille si rarement aux arbres du chemin,
Près des célestes biens semblent tous disparaître ;
C’est le néant perdu sous les splendeurs de l’être.

Les aveux qu’une vierge, à l’hymen souriant,
Mêle aux tièdes soupirs d’une nuit d’Orient ;
L’hymne tout rayonnant qui dans les airs s’élance,
Quand Bulbul vient du soir étoiler le silence ;
L’onde qui, sous la rive aux contours assouplis,
Se balance, en berçant l’image d’un beau lis- ;
Les souffles du printemps ; l’orgue du sanctuaire
Épanchant dans la nef son fleuve de prière ;
La musique d’un rêve, au chevet embaumé
De l’amante qui dort sous le regard aimé ;
Les sept esprits voilés des harpes éoliques,
Qui chantent leurs amours aux nuits mélancoliques ;
Ont des accents moins doux, des sons moins gracieux,
Que les mots accordés dans la langue des cieux :
Harmonieux trésor des phalanges divines,
Et tombant de leur lèvre en perles cristallines.
Ces mots sont virtuels, ces mots sont tout-puissants ;
De la création germes phosphorescents,
Types mystérieux où la nature existe
Comme un chef-d’œuvre au fond des rêves de l’artiste,
Et qui seuls ont peuplé l’air et l’onde et les bois,
Quand Dieu les prononça pour la première fois.
Ces mots sont lumineux, et leurs flammes dorées
Évoquent des objets les formes éthérées,
On voit en écoutant…. Tel, dans Memphis tracé,
L’antique hiéroglyphe, oracle du passé,

De la voix fugitive éternelle peinture,
Nous montre sur la forte et calme architecture,
Sur les socles d’airain, sur l’autel de granit,
L’ibis qui sait cueillir des palmes pour son nid ;
L’ichneumon adoré, l’aigle oiseau de la foudre ;
Les princes dont la mort venait juger la poudre ;
Les constellations dont les feux protecteurs
Guidaient dans le désert la marche des pasteurs ;
Hermès, roi des beaux-arts ; le soleil, roi du monde,
Qui pleure, en larmes d’or, sur le sol qu’il féconde ;
Et, prêtant un langage à tant d’objets divers,
L’alphabet créateur a pour voix l’univers.

La parole, ici-bas, n’a qu’un douteux empire,
Sous nos mots nuageux l’enthousiasme expire,
Le sentiment se glace, et l’âme incessamment
D’une lutte impossible éprouve le tourment.
Comme un homme au cercueil jeté vivant encore,
Elle cherche à sortir de son linceul sonore ;
Et voudrait, remuant, tourmentant son. tombeau,
Des ombres du langage affranchir son flambeau.
Le poëte, lui seul, retrouve en son domaine
Quelques titres perdus de la pensée humaine.
Lui seul peut entrevoir le mystère oublié,
Que suspend l’univers sur l’homme humilié ;
Lui seul peut le traduire en oracles de flamme,
Quand le ciel retentit sous le vol de son âme ;
Quand, de ses pleurs sacrés sa lyre humide encor,
Aux pieds du Dieu vivant monte d’un seul accord.

La vérité, pour nous de tant d’ombres troublée,
Dans la cité de Dieu rayonne immaculée ;

Sa perle virginale y garde sa blancheur,
Sans avoir, pour briller, attendu le plongeur.
L’esprit n’y flotte plus au vent de nos systèmes ;
Les lourds manteaux de plomb de nos préjugés blêmes
Ne nous y pressent plus de leur poids accablant,
Et nul astre ne manque au bel horizon blanc.
Et la pensée enfin, loin de tout esclavage,
Comme un condor aveugle aux- fils de son grillage,
Ne vient plus se heurter aux réseaux épineux
Dont le doute autour d’elle avait tissai les nœuds.

Dans l’Éden jamais de nuages,
Jamais les erreurs de l’espoir !
On voit tout en Dieu !… Les images
Brillent de l’éclat du miroir.
Ici-bas, souvent tout se voile :
L’amour s’éteint sous un adieu,
Le calme peut perdre une voile,
Une fleur nous cache une étoile,
La jeunesse nous cache Dieu.

L’arbre du baume, autour de l’ange,
S’exhale en longs flots vaporeux ;
Comme de l’Indus et du Gange
Se parfument lés-bords heureux,
Quand Delhi, rêveuse, s’admire
Aux ondes des lacs azurés ;
Et que la molle Cachemyre
Trempe dans l’encens et la myrrhe
L’aile de ses songes dorés.

Les Séraphins, troupe inspirée,

Traversent dans de saints transports
Le firmament, harpe sacrée
Dont leur vol émeut les accords ;
Compagne à la fois humble et fière,
Leur immortalité les suit ;
Ils respirent dans la prière,
Ils rayonnent sur la lumière,
Comme nos astres sur la nuit.

Quand, sur le vallon de déliées,
Jésus se lève éblouissant,
Les âmes tendent leurs calices
Au souffle doux et caressant ;
Tendres fleurs, moissons éternelles,
Trésor du dernier moissonneur ;
Les Chérubins ouvrent, près d’elles,
Les yeux flamboyants de leurs ailes,
Pour garder les chars du Seigneur.

D’étincelants et hauts portiques
D’émeraude et de diamant
Portent, sur leurs arceaux mystiques,
Les annales du firmament.
De la science, unique emblème,
Là, domine un arbre géant,
Renfermant le secret suprême
Du Dieu grand sorti de lui-même,
Du monde sorti du néant.

Autour de la croix qu’on embrasse,
Les vierges, sœurs de Gabriel,
Voient le Séraphin de la grâce

Balancer le lis bleu du ciel ;
Sous la coupole d’argyrose,
Inconnue aux splendeurs d’Ophir,
Dans leur sein qu’un doux baume arrose,
Leur cœur brille, comme un feu rose
Dans un encensoir de saphir.

Elles chantent ; leur voix bénie,
Aux sons vaporeux du Kébel,
Éclate en perles d’harmonie,
Couronne du cygne éternel :
C’est la voix de ces chastes femmes
Qu’entendait Thérèse au saint lieu ;
Accords, mélodieuses flammes,
Qui se perdent, comme des âmes,
Dans l’accord immense de Dieu.

*


Au milieu de l’Éther plein de sa triple essence,
Dieu resplendit d’amour, d’esprit et de puissance ;
Être, raison de l’être, et dont l’infinité
Jaillit des profondeurs de sa sainte unité ;
Centre dont le rayon, qui jamais ne dévie,
Trace éternellement le cercle de la vie ;
Océan qui bouillonne, et dont les flots vermeils
Épanchent leur écume en gerbes de soleils,
En gerbes de soleils et vivants et sans nombre,
Dont nos astres si beaux ne sont pas même une ombre.
On les voit prolongeant l’éclat de leur foyer,
Dans l’ineffable azur, d’orbe en orbe, ondoyer,
Envelopper, au bruit de l’hymne des louanges,

Comme un réseau brûlant, le peuple entier des anges ;
Et, dans chaque rayon réfléchir à leurs yeux,
Durant l’éternité, l’infini des sept deux.
C’est là que s’accomplit le mystère adorable
De la Trinité sainte, abîme impénétrable ;
Où, devant les élus, l’esprit éblouissant
Au triangle incréé, du père au fils descend.
Tantôt confond en eux ses flammes éternelles ;
Tantôt, colombe ardente, ouvrant ses vastes ailes,
Vole, comme autrefois, lorsqu’aux flancs du chaos,
Du germe universel endormi dans les eaux
Il couvait le sommeil sous ses chaleurs fécondes ;
Traduisait sa pensée en systèmes de mondes ;
Et, comme un faible enfant qui chancelle en nos bras,
De la création guidait les premiers pas.

Lorsque sur les élus, de plus près, brille et tombe
Un regard créateur de la sainte colombe,
Au plus profond du cœur il fait éclore en eux
(Prodige renaissant du toucher lumineux)
D’autres trésors de paix, d’autres élans d’extase,
Comme un rayon du jour fait naître une topaze
Dans les climats heureux où l’amour se plaît tant ;
Où l’air a la douceur des soupirs qu’il entend ;
Où Golconde, aux yeux noirs, vient baigner odorante
Ses pieds de bayadère à la mer transparente.

A la droite du fils, et son rayonnement,.
Est assise Marie, aube du firmament.
Blanche Vierge, bénie entre toutes les femmes,
Encensoir d’or portant tous les parfums des âmes,
Cèdre dont l’esprit saint atteint seul la hauteur,

Couche embaumée où dort le soleil rédempteur,
Gerbe de pur froment, et de lis entourée,
Vigne dont chaque larme est une perle ambrée,
Colombe se baignant dans un torrent de feu,
Myrte ombrageant l’amour, quand l’amour vit en Dieu,
Rose ouvrant son calice à l’âme fugitive,
Cloître sanctifié de la pudeur native,
Montagne de rubis d’où le jour se répand,
Phare que sur ses flots l’éternité suspend !
O Reine !!! tes clartés jamais ne se tarissent,
Tous les dons de ton fils entre tes mains fleurissent ;
Les plus beaux des élus accourent à la fois,
Pour prendre à tes genoux un ordre de ta voix ;
Et ton sourire glisse à travers leurs phalanges,
Comme un rayon d’amour sur la blancheur des anges.
Mais, quand s’ouvre pour tous l’Éden illimité,
Qui consoleras-tu dans la félicité ?
Et sur qui tomberont tes trésors de puissance,
Où tu n’as qu’à bénir ? la paix et l’innocence ?

Quand la terre existait, tes regards attentifs
Suivaient les pas errants de tes fds adoptifs ;
Et, bien loin des concerts de la céleste voûte,
Tu comptais, avec nous, les soupirs de la route,
Et tu nous envoyais l’ange des charités,
Lui disant : — « Va, descends vers les cœurs attristés ;
« Prends pour eux nies trésors de vie et de lumière,
« Tu n’épuiseras pas la pitié de leur mère.
« Va !… pour les consoler nous prierons tous les deux ;
« Je serai près de toi, quand tu seras près d’eux.
« Sur la mer écumante, à l’heure des naufrages,
« Jette, pour les calmer, mon doux nom aux orages ;

« Sauve le matelot pour que, le lendemain,
« Il m’aperçoive en rêve, une palme à la main.
« Adoucis aux pasteurs la pente des collines,
« Et promets-moi pour mère aux âmes orphelines ;
« Et ne quitte jamais ce voile blanc, béni,
« Pour abriter l’oiseau qui tombe de son nid.
« Ce qu’il te faut de grâce, ange, je te l’accorde ! »
Et l’ange, tout brillant de ta miséricorde,
Venait, médiateur que ton souffle animait,
Épancher plus de dons que l’espoir n’en promet ;
Prolonger dans nos cœurs ses veilles fraternelles,
Blanchir notre horizon de l’aube de ses ailes,
Et verser sur nos maux, à toute-heure, en tout lieu,
De chastes pleurs empreints de l’essence de Dieu.
Que fais-tu maintenant, que fais-tu de ton règne,
Dans l’océan de joie où ton peuple se baigne ?
Ta main vient ajouter une perle à ses flots,
Et la plus transparente au fond des claires eaux ;
Et tu peux, seule, au sein du divin tabernacle,
Des bienfaits de la croix agrandir le miracle ;
Et de ton souffle pur qui s’exhale pour eux,
Raviver l’air du ciel autour des bienheureux ;
Leur verser en rayons la paix qui t’environne,
Être du paradis la reine et la couronne ;
Et jetant sur les cœurs ton aimable lien,
Mesurer leur extase aux battements du tien !

Oh ! parmi tous ces deux que réjouit Marie,
Celui qu’elle préfère est la jeune patrie
De ce peuple d’enfants, souriant et vermeil,
Dont le front eut à peine un rayon de soleil ;
Qui n’ont pas adopté la terre pour demeure ;

Élus, pour qui l’exil ne dura pas une heure,
Qui sont victorieux sans avoir combattu,
Et pour qui l’innocence est plus que la vertu !
Dont le pied rose et nu n’a pas touché nos fanges,
Qui ne sont pas des saints, qui ne sont pas des anges,
Qui n’ont pas dit : Ma mère ! à leurs mères en deuil,
Et n’ont à leur amour demandé qu’un cercueil !
Sous les arbres de nard, d’aloès et de baume,
Chaque souffle de l’air, dans ce flottant royaume,
Est un enfant qui vole, un enfant qui sourit
Au doux lait virginal dont le flot le nourrit ;
Un enfant chaque fleur de la sainte corbeille ;
Chaque étoile un enfant, un enfant chaque abeille.
Le fleuve y vient baigner leurs groupes triomphants ;
L’horizon s’y déroule en nuages d’enfants,
Plus beaux que tout l’éclat des vapeurs fantastiques
Dont le couchant superbe enflamme ses portiques.
Là, sous les grands rosiers, ils tiennent lieu d’oiseaux,
Quand le zéphir d’Éden balance leurs berceaux ;
Et que leur tête blonde et charmante et sereine
Se tourne avec orgueil du côté de la reine.
Car la reine est leur mère ; oui, celle que leurs yeux,
En se fermant au jour, ont rencontrée aux cieux.
Mais, lorsque vient à vous, enfants ! cette autre mère
A qui votre naissance ici-bas fut amère,
Pour que son pauvre cœur cesse d’être jaloux,
Votre front caressé s’endort sur ses genoux.
Sous ses baisers heureux votre bouche se pose,
Votre béatitude entre ses bras repose,
Et, même au Paradis, rien n’est plus gracieux,
Que ce tableau d’amour chaste et silencieux.

Parfois, dans Albenga, sur des feuilles de rose,
La jeune Italienne, au pied d’un grand melrose,
Vient bercer son enfant avec des mots si doux,
Qu’on le croirait gardé par un ange à genoux ;
Tandis qu’un rossignol, sur la branche élevée,
Enchante, au bord des eaux, sa flottante couvée ;
Et que la lune calme, à travers l’arbre en fleur,
Laisse tomber du ciel ses perles de blancheur.
« Dors, mon fils, dors, mon fils : ces rameaux, heureux voile,
« Sans dérober ton front au baiser des étoiles,
« Te protègent…. bercé par les flots murmurants,
« Que ta vie ait encor des flots plus transparents !
« Que chacun de tes jours, harmonieuse fête,
« Ressemble au nid d’oiseaux qui chante sur ta tête !
« Et ne connaisse pas l’orage de douleurs,
« Qui se lève sur nous après le mois des fleurs !

Et l’oiseau, de ses chants, sur son nid qui sommeille,
Jette aux échos du ciel la sonore merveille ;
Ou, mourant de langueur, de ses accords changés
Traîne en soupirs plaintifs les refrains prolongés.

« Dors, mon enfant ! c’est l’heure où l’on voit, sous le saule
« Étinceler d’amour le ver luisant qui vole.
« Dors ! je t’ai consacré les veilles de mon cœur ;
« La nuit n’a pas de rêve égal à mon bonheur !
« Comme l’enfant Jésus rayonne sur sa mère,
« D’un souris de mon fils tout mon être s’éclaire ;
« C’est mon astre, mon ciel, mon ange le plus beau ;
« L’horizon de ma vie est autour d’un berceau.

Et l’oiseau, de ses chants, sur son nid qui sommeille,

Jette aux échos du ciel la sonore merveille ;
Ou, mourant de langueur, de ses accords changés
Traîne en soupirs plaintifs les refrains prolongés.

« Dors, mon petit enfant ! l’arbre qui t’environne
« Ouvre toutes ses fleurs dans l’air, pour ta couronne !
« L’aurore a des rayons plus doux que ceux du soir.
« Dors ! tes yeux bleus demain s’ouvriront pour me voir ; ;
« Demain viendra le jour ; mais mon âme en prière
« Dans ton regard aimé cherchera la lumière.
« Silence, flots légers ! oiseaux, chantez plus bas !
« J’écoute mon enfant qui ne me parle pas. » -

Ainsi, près d’un berceau, renfermant tout un monde
Que son cœur débordé de tant d’amour inonde,
La jeune Italienne a soupiré ces mots,
Doux trésor de bonheur de sa tendresse éclos ;
Mais ce n’est qu’une image incertaine, éphémère,
De l’extase des cieux dans le sein d’une mère.

*


Tout ce qui nous charma dans ce grand univers :
Les clairs de lune, amis des larges gazons verts,
Les belles oasis dans le désert assises,
Les frais enchantements des aubes indécises,
Les feux du colibri, les blancheurs de l’eider,
Nos papillons dorés tissus de moire et d’air,
La riche chrysalide et sa soyeuse toile,
Et l’insecte amoureux dont mai fait une étoile,
Les notes de l’oiseau, villageoise chanson,
En concert odorant changeant chaque buisson,

Nos fleurs, même ici-bas, par les anges aimées,
De nos nuits d’Orient les langueurs embaumées,
Revivent dans l’Éther ; mais si jeunes, si purs,
Si mollement trempés des célestes azurs,
Que la muse pour eux n’a que de froids mensonges !
Qu’elle déroule en vain ses guirlandes de songes !
Et que de ses transports le rapide courant
En vain se précipite à flot plus transparent !

O triomphe ! ô bonheur ! ô glorieux mystère !
Une bonne action, éclose sur la terre,
(Comme Christ, au Thabor, respirant l’air natal
Et reprenant l’éclat du rang sacerdotal)
Apparaît dans les ci eux toute transfigurée ;
De son nouveau royaume elle a pris la durée,
Brille pour les élus dans sa virginité,
Étale à leur regard son manteau de clarté,
Grandit, passe et repasse, et se pose, immortelle,
Aux pieds du bienheureux qui la créa si belle,
En lui disant : « C’est moi, c’est moi, je t’appartiens,
« Ne baisse pas les yeux, mes rayons sont les tiens.
« C’est moi, ta douce enfant, moi, ta fille adorée,
« Moi qui rends éternel l’instant qui m’a créée ;
« Oui ! je suis ton image et ton vivant miroir,
« Et dans mes traits bénis c’est toi que tu peux voir !
« Ton cœur peut m’admirer, sans éprouver la crainte
« Qu’en me trouvant si belle, il me rende moins sainte.
« Je ne suis plus cachée à tes humbles regards ;
« Ma gloire sous tes pas fleurit de toutes parts,
« Je t’appelle mon père, avec un pur délire ;
« Et je mets sur ta bouche un radieux sourire,
« Le même qu’autrefois j’ai souvent ramené

« Sur les lèvres du faible ou de l’abandonné,
« Quand je venais à lui, te suivant dans ta grâce ;
« Quand j’étais de tes pieds la lumineuse trace.
« Que de fois, me voyant, le pauvre t’a béni !
« On ne sépare plus ce qu’il a réuni.
« Et nous ne faisons qu’un ; et la même auréole,
« Avec des feux pareils, de l’un à l’autre vole ;
« Et je suis ta parure et ta joie et ton bien,
« Et je porte ton nom en te donnant le mien. »

Ainsi parle à la fois et puissant et modeste,
Le céleste bienfait au bienfaiteur céleste.
Ainsi toute vertu dans l’Ether se survit :
Jeanne d’Arc y revêt le casque de David !
Elle y cultive, comme aux jours de l’espérance,
Parmi les lis d’Éden le laurier de la France.
Le ciel que tu rêvais du haut de ton pavois,
Vierge ! ressemblait-il à celui que tu vois ?
Ton palmier d’or a-t-il les magiques trophées
Que la nuit suspendait à ton arbre des fées ?
Et parmi les splendeurs des horizons sereins,
As-tu vu rayonner la colombe de Reims ?
Gabriel est-il beau comme dans ta pensée ?
Sois fière, ô Jeanne d’Arc ! vierge divinisée !
Toi ! qui teignis ta main, loin des lauriers maudits,
Du seul sang que la gloire apporte au Paradis !
Toi, qui pour ajouter, brûlant et séraphique,
Un hymne de combat au concert pacifique,
N’avais pour bouclier, sur les champs de l’honneur,
Que tes cheveux flottants et la main du Seigneur !
Autrefois, tu sauvais notre France guerrière,
En retrempant son glaive aux feux de la prière ;

La victoire autrefois qui te disait — ma sœur —
Jaillissait de tes yeux sans troubler leur douceur.
Esprit de la bataille et calme en son orage,
Ton sourire donnait la fièvre du courage ;
Et prédisant toujours quelque palme aux Français,
Tu leur dictais l’oracle et tu l’accomplissais.
Oh ! sois fière ! — Enviant ta haute vigilance,
Pour garder le Seigneur l’archange a pris ta lance.
Sois fière !!… ton pays t’embrasa de ce feu,
Le plus pur des amours après celui de Dieu :
Martyre, chaste vierge au front ceint de victoires,
Ton beau nom brille empreint des flammes de trois gloires !

Au sein du firmament triomphent, à leur tour,
Les œuvres de l’artiste, enfants d’un autre amour ;
Du poète puissant qui, sous son diadème,
A ces honneurs du Ciel se prépare lui-même,
Quand son génie ardent, d’avenir revêtu,
A force de splendeur ressemble à la vertu ;
Du poète, grand front à la voûte profonde,
Qui ne se courbait point, quoiqu’il portât un inonde,
Et s’approchait déjà du paradis vermeil,
En dédiant ses vers à l’ange du soleil ;
De l’artiste sacré, dont la pensée austère
Fit monter jusqu’à Dieu son œuvre de la terre ;
Souffle qui, vers l’Éden, avant lui s’envola,
Prenant tous les parfums du cœur qui l’exhala ;
Création sans fin, création divine,
Couronne de rayons et qui le fut d’épine
Autrefois pour son front dévasté dans sa fleur,
Et dont on devinait la flamme à la pâleur.

Là, les gloires sont sœurs sous l’œil qui les convie,
Là, leur front créateur se lève dans la vie.
Raphaël ! Raphaël ! viens le premier, dis-moi
Si les tableaux d’Éden ne sont pas tous de toi !
O toi ! qui prodiguas tant d’âme à ta palette,
Qu’il ne t’en resta plus pour vivre, jeune athlète !
Toi ! martyr de ce Christ que tu peignais encor ;
Artiste, au Ciel ravi par l’élan du Thabor !
Raphaël !!! La beauté, ce rayon sans mélange
Qui, pour voler vers toi, franchissait Michel-Ange,
Sur la terre autrefois t’inondait de son jour.
Les Séraphins prenaient tes songes pour séjour ;
Tes pinceaux transparents, colorés de prière,
Donnaient à l’art antique un autre sanctuaire ;
Ton œil transformateur, plein d’éclairs inconnus,
Voyait éclore un ange en contemplant Vénus.
Pour toi, comme deux luths aux voix mélodieuses,
La forme et la couleur, ces deux sœurs radieuses,
Semblaient n’avoir qu’une âme, afin que sous le Ciel
On vît passer un homme appelé Raphaël !!!

Tes vierges dans l’Éden se sont donc envolées,
Elles, par tes pinceaux, sur la terre exilées !
Elles qui souriaient d’un sourire si doux
Et qu’on n’osait pourtant adorer qu’à genoux !
Bien plus haut que l’autel où reposait ta cendre,
Elles t’ont fait monter, toi, qui les fis descendre !
Et tu ne comprends plus ton magique pouvoir,
Et ton éternité s’enchante de les voir ;
Et ton ciel s’est peuplé des regards de tes filles,
Et des chastes amours de tes saintes familles.
Les voilà ! les voilà !… leurs beaux groupes sacrés

Des modèles divins ne sont plus séparés ;
Cortège aérien phalange triomphante,
Purs fronts glorifiés par l’art qui les enfante,
Et semble enorgueillir de ses créations,
Le séjour incréé des hautes visions !
Oh ! comme chaque élu vient baiser en silence,
Sur le tableau pieux, la sainte ressemblance,
Admirant le chef-d’œuvre et calme et virginal,
Et devenu réel à force d’idéal !

Là Cécile, empruntant la harpe séraphique,
Accompagne à genoux cet hymne magnifique,
Ce grand Stabat aimé de la mère de Dieu,
Où le génie ardent pleure en notes de feu.
Plainte plus ineffable encore que la joie,
Extase de tristesse où tout élu se noie,
Quand le concert divin qu’un mortel anima,
Gémit, comme les voix qui passaient dans Rama.
Il va gémir… Silence ! ardeurs, trônes, louanges !
Sept orchestres, comptant chacun dix mille archanges,
Sortant des profondeurs d’un deuil silencieux,
Des plaintes de leur mère ont inondé sept cieux.
Tantôt, laissant mourir le chant mélancolique ;
Et tantôt, emportés par l’aigle évangélique,
Jusques au Saint des Saints élevant à la fois,
D’un vol plus tourmenté, les sanglots de la Croix !
Les lamentables voix montent, passent, se fondent ;
Les masses d’harmonie en fuyant se répondent,
Comme se répondaient, dans l’Éther radieux,
Les sphères d’or croisant leurs chœurs mélodieux !

La musique terrestre, à son berceau ravie,

Ne possède avec nous que l’ombre de la vie.
Pleins de souffles grossiers, nos pâles instruments
Ne s’illuminent pas de leurs frémissements ;
Mais les sons, ramenés à leur source première,
Comme ici-bas dans l’air, vibrent dans la lumière.
Mais l’instrument sacré dont l’archange se sert,
La douceur de son nom est son premier concert.
Au milieu des bémols, comme un lis, semble éclore,
Embaumé de parfums, le chant du Mélosflore.
On croit voir onduler le contour des accords,
Comme sous un jour pur les lignes d’un beau corps,
Et, tel qu’une colombe errant parmi les branches,
Du doux Extaséon le chant aux ailes blanches
Voltige lumineux sur le front des élus :
Aux prières du ciel prête un élan de plus,
Glisse à travers l’Éden, languissant ou rapide,
Répand de ses rayons le sourire limpide,
Et, s’élevant toujours, vers lui semble appeler
La symphonie en pleurs qu’il voudrait consoler :
Tandis que, sous son vol, au fond de l’âme émue,
En bruits entrecoupés le Trémolo remue ;
Tandis que les aspects du Stabat gémissant,
De douleurs en douleurs, flottent s’élargissant.
Poëme de soupirs ! où les basses funèbres
En rythmes lents et froids traduisent les ténèbres ;
Où des trombes d’airain la sombre cavité,
Abîme de tristesse et de sonorité,
Fait rouler pesamment, dans des nuits nuageuses,
Les tonnerres plaintifs des gammes orageuses ;
Jetant de cieux en cieux, fleuve d’abord caché,
Le largo solennel en larmes épanché ;
Par le retour sans fin d’une seule mesure,

Nous sillonnant le cœur à la même blessure ;
Modulant la souffrance, et, d’effort en effort,
Donnant la mélodie aux frissons de la mort
Et l’ange voit passer, aux feux du tabernacle,
Dans l’accord transparent le douloureux miracle ;
Voit expirer le Christ dans l’hymne agonisant ;
Chaque note distille une goutte de sang-
Dans ce draine complet du Dieu qu’on sacrifie,
Le rythme devient glaive et le son crucifie.
Lève-toi, Pergolèse, en ton ravissement !
Ton âme musicale emplit le firmament.
Et ce foyer sublime, encensoir d’harmonie,
Donne assez de soupirs pour l’église infinie ;
Et l’orgue des sept cieux, plein de tes seuls transports,
Ne s’apercevra pas qu’il a changé d’accords.

Là, ta vue, ô Milton, de ta gloire frappée,
S’ouvre enfin aux splendeurs de ta large épopée.
O mon poëte ! toi, toi le front le plus fier
Sur qui jamais la muse ait posé son éclair,
Front qui consumerait toute, palme éphémère,
Tonnant comme Isaïe et chantant comme Homère !
Front où pour consacrer un poëte béni,
On sent Dieu se mouvoir comme dans l’infini.
Milton !! toi qui plus grand, sus, dans ta force ardente,
Lancer un drame au fond des abîmes de Dante ;
Et peindre en roi puissant son monstre aux dents de fer,
Satan pétrifié servant d’axe à l’enfer,
Jadis, comme une fleur du brouillard se dégage,
L’éternité pour toi dépouillait son image !
Tu regardais ton Dieu, ne pouvant voir que luit
Aveugle illuminé ! viens, regarde aujourd’hui

De ta création la vivante merveille.
Oh ! comme, au fond du ciel, le cygne en feu s’éveille,
Lorsque trois chérubins, sous leur doigt frémissant,
Tournent tous les feuillets du livre éblouissant !
On les voit rayonner d’ardente poésie,
Plus que de diamants le front d’un roi d’Asie,
Ces pages, ces beaux vers dans l’Éther déployés :
Mots de là langue humaine aux élus envoyés !
Ces vers majestueux faits d’accords et de flamme,
Trouvés pour que la voix d’un ange les déclame ;
Ces vers triomphateurs et tout-puissants… ces vers
Où resplendit le jour qui créa l’univers !!

Le char d’Emmanuel, fier de ses grandes guerres,
Aux tableaux de Milton vient compter ses tonnerres ;
Et, lui parlant du haut de ses brûlants essieux :

« Le regard infini remplaçait donc tes yeux,
« Toi, qui de nos exploits mesuras le théâtre !
« Aveugle de la muse, où m’as-tu vu combattre ?
« Quel habitant du ciel t’inonda de clarté ?
« Quand ta harpe chantait, qui de nous a dicté ?
« Qui t’a dicté ce vers qu’après la haute lutte,
« Satan vient allonger des neuf jours de sa chute [1] ?
« Et celui dont la courbe embrasse tant de flots,
« Pont de la mort joignant les deux bords du chaos ? »
Le poète triomphe… et toi, tu viens entendre
De ton premier réveil le récit chaste et tendre,
Belle Eve ! et tu revois l’Éden que tu perdis,
Dans ces chants inspirés des anges applaudis.
Oh ! contemple longtemps, contemple, avant l’orage

Ces tableaux où le monde adora ton image !
Où l’aube de tes jours a gardé sa blancheur,
Où des ruisseaux d’Éden serpente la fraîcheur,
Où se lève à tes yeux, au miroir de leur onde,
Ton beau corps virginal sous sa parure blonde.
Reine de ces jardins, lorsque Adam était roi,
Tes familles de fleurs s’y souviennent de toi ;
S’entr’ouvrent à ton nom ; ton nom sur chaque rose,
Comme un alexanor, et voltige et se pose ;
Tes soupirs sont toujours sous ces berceaux aimés ;
De tes baisers toujours ces lys sont parfumés.

Adam vient près de toi ; ta douce voix encore,
Comme autrefois à l’heure où t’éveillait l’aurore,
Lui parle saintement des songes du passé,
Des songes d’un exil par le ciel remplacé.
Car, au pied du Seigneur, ton amour t’a suivie,
Car, il est des hymens dans l’éternelle vie.
L’Éther a ses hymens… le cierge nuptial,
La plus vive lueur du monde sidéral,
Efface à son éclat tous les trépieds mystiques,
Alors qu’il réunit deux âmes sympathiques ;
Deux élus, l’un à l’autre à la fois dévoilés,
Des deux côtés du ciel l’un vers l’autre envolés,
Qui viennent, tous les deux, au même nom répondre,
Dans un regard sans fin se perdre et se confondre,
Sans altérer jamais, radieux fiancés,
Les parfums de pudeur dans l’anneau d’or laissés ;
Se disant : « Oh ! c’est vous, en qui mon ciel s’achève ;
« Dieu vous a fait une âme avec mon plus doux rêve ! »
Ineffables soupirs ! regards- ! pleurs caressants !
Miroir jamais terni par le souffle des sens !

Miroir immaculé, miroir qui toujours brille,
Dans la sainte maison du père de famille !

Mais le degré d’extase a des noms différents
Parmi les bienheureux, et vient marquer leurs rangs.
C’est leur noblesse, écrite en signes de prière ;
C’est le blason céleste empreint sur leur lumière ;
Et deux beaux Séraphins, rois des champs azurés,
Par des signes jumeaux l’un vers l’autre attirés,
Pareils dans leur éclat, pareils dans leur ivresse,
Pareils dans les trésors de leur sainte richesse,
Forment ces purs hymens, plus chastes que le jour,
Et dont l’éternité n’épuise pas l’amour.
Et les heureux époux, dans les nœuds qui les lient,
Sans fin, selon l’esprit, croissent et multiplient
En pensers, en sagesse, en louanges de feu :
Ces beaux fruits immortels du grand arbre de Dieu.

Avez-vous contemplé l’hymen plein de mystère
Des astres amoureux des fleurs de notre terre,
Dans une de ces nuits où le sylphe Ariel
Semble avoir répandu son haleine de miel ?
Les constellations, radieuses abeilles,
Aspirent le printemps par toutes ses corbeilles.
Un rayon des Gémeaux, en voilant son ardeur,
Sur les lys frémissants vient baiser la pudeur.
La pléiade se penche heureuse, et donne une âme
A l’ixia dardant ses six langues de flamme.
Les étoiles du char endorment leur clarté,
Sur cette grande fleur, panache velouté,
Portant, sans voir fléchir l’or de sa tige blonde,
Le nom impérial DE LA GLOIRE DU MONDE.

D’un vol plus languissant, le beau cygne éthéré,
Sur les fleurs de l’aster brille et plane enivré,
Et se plaît à mêler, dans la nuit printanière,
Aux baisers de parfums les baisers de lumière.
Baisers mystiques ! nœuds invisibles et doux !
De leurs enchantements le rossignol jaloux,
Sur le rameau qu’il aime en conquérant se pose :
Aux regards d’une étoile il a caché la rose.
Et l’adonis s’entr’ouvre à l’astre éblouissant,
Qui s’abreuve d’amour dans sa coupe de sang ;
Et l’obscur nictantès tressaille, et s’évapore
En caresses d’encens qu’il refuse à l’aurore.
Et l’osmonde rougit dans le vallon dormant,
Sous les rayons émus de son céleste amant ;
Et la terre complice abandonne sans voiles
Son firmament de fleurs au firmament d’étoiles ;
Excepté les faveurs du tournesol vermeil,
Dont l’amour dédaigneux ne répond qu’au soleil.
Combien ces purs hymens, plus fugitifs qu’un rêve,
Du rayon qui descend, du parfum qui s’élève,
Par le mot qui les peint sont voilés et ternis !
Mais l’hymen de deux cœurs, dans le Seigneur unis,
A nos couleurs encore échappe davantage :
Chaque trait du pinceau le couvre d’un nuage.


  1. Nine times the space that measures day and night