Le Coffre-fort (Rosny aîné)/L’Étrange Dévouement

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F. Rouff (p. 16-17).

L’ÉTRANGE DÉVOUEMENT



Quand Mérans eut fait lire son testament au notaire, il lui demanda :

— Est-ce bien en règle, comme cela ?…

— C’est parfaitement en règle.

— Inattaquable ?

— Rien n’est inattaquable, cher ami… Mais ceux qui attaqueraient seraient déboutés, aucun doute n’existant et ne pouvant exister sur l’intégrité de vos facultés intellectuelles et sur votre liberté parfaite… Évidemment, il paraîtra bizarre que vous laissiez les deux tiers de vos biens à un métayer…

— Mérans alluma un petit cigare de la Réunion, noir et bossu, qui répandait une odeur d’encens, et reprit :

— Je puis bien vous faire ma confession… Même sans le secret professionnel, vous êtes incapable de me trahir, et j’ai idée que, connaissant la vérité, vous en défendrez mieux les intérêts de Joseph Labarre et de ses enfants… si tant est qu’ils aient besoin d’être défendus.

Joseph est mon frère de lait. Du plus loin que je puisse plonger dans mes souvenirs, je le vois attaché à ma personne avec une énergie indomptable et tranquille. À l’âge de sept ans, Joseph se jette dans une mare où j’étais tombé et m’en retire ; à l’âge de dix ans, il soutient une lutte épique contre un « grand » qui m’avait fichu des taloches et en sort vainqueur ; à dix-huit ans, il attrape la diphtérie après avoir passé nuits et jours au chevet du lit où je faillis être enlevé par la blafarde… et ainsi de suite, à n’en plus finir… de quoi inspirer vingt images d’Épinal. Comme il est assez naturel, plus ce pauvre Joseph se dévouait et plus son affection croissait. Il avait littéralement fini par ne vivre que pour moi. Malgré cela, quand il eut fait son service militaire, le brave garçon se maria. Et je ne sais s’il l’avait fait exprès ou si cela s’était présenté ainsi ; mais il est sûr qu’il épousa une des plus jolies filles de notre canton, où, pourtant, les jolies filles ne sont pas rares. J’incline à croire que le hasard fut profondément dans l’affaire : Joseph était plutôt oblitéré du côté de l’esthétique.

Quoi qu’il en soit, il vint un beau matin, en grande cérémonie, me montrer sa petite fiancée, et me demander mon agrément. Même il dit, et, ce qui le peint bien, devant elle :

— Si monsieur n’aimait pas que je me marie, monsieur n’aurait qu’à le dire. Je ne voudrais rien faire contre le gré de monsieur.

Je regardai avec un ravissement désintéressé cette blonde tout en lignes fines, aux yeux délicieusement étonnés, à la petite bouche frais éclose, et je dis :

— Mais je vous félicite, mon bon Joseph… Voilà assurément la plus jolie fille du pays. Je me souhaite, pour mon compte, une femme aussi agréable…

La fiancée s’inclina avec un sourire ; Joseph devint écarlate :

— Alors, si monsieur la trouve à son goût, je suis bien content !

Le mariage eut lieu huit semaines plus tard. J’y assistai, et j’y fis même sauter la séduisante Mme Joseph, qui dansait comme une Viennoise. Puis, il se passa une année, une année lente et tranquille, en apparence sans événements. Comme d’habitude, je voyais souvent mon frère de lait, dont la présence m’était presque aussi agréable que la mienne le lui était à lui-même. Par la même occasion, je voyais la jeune fermière. Je n’eus qu’un tort dans de principe : c’était de faire, de-ci, de-là, toujours en présence de Joseph, quelque compliment à sa femme. La petite aimait les compliments et, hélas ! surtout les miens. Néanmoins, il ne parut pas qu’il en fût ni plus ni moins. Avant la fin de l’année, le ménage eut un petit successeur, ce qui aurait pu friper la jeune épouse : elle trouva moyen d’en sortir plus gracieuse et plus émouvante. Son caractère changea. Elle était devenue grave, presque mélancolique — elle rêvait — elle avait une façon de lever les yeux sur moi qui eût dû me mettre en défiance. Si je vis quelque chose, ce fut à travers un brouillard, ce brouillard de la confiance en soi qui nous rend sot jusque dans la vieillesse. Peu psychologue, je n’analysais rien, je subis insensiblement cette volonté patiente dont la femme nous enveloppe comme d’un rets. Le plaisir que je prenais à m’approcher de la jeune fermière ne m’inquiéta point, parce que je n’en éprouvais, dans les intervalles, aucune fièvre, aucune impatience. Tout éclata comme un coup de foudre.

Un après-midi, je m’étais rendu à la métairie des Alouettes que Joseph exploitait et que, considérablement agrandie, il exploite encore. Je ne le trouvai point — il était occupé dans un bois voisin. Clairette surveillait le travail des filles de ferme et donnait quelques menus ordres au moment où je me présentai. Elle acheva une phrase commencée et vint à moi, à pas lents et incertains. Nous entrâmes ; il y eut entre nous cette étrange atmosphère, aux sous-entendus frémissants, qui semble nous replonger en plein instinct. Elle était un brin pâle ; moi, j’avais l’âme brouillée, obscure, équivoque. Ce fut assez vif, pour éveiller cette fois la méfiance :

— Où est Joseph ? demandai-je.

— Au bois des Hyerres, répondit-elle. Il ne sera pas long.

Si peu de temps qu’il dût être, j’eus hâte de détaler.

Et je repris :

— J’ai besoin de marcher… j’irai jusque-là.

Elle tenait les yeux baissés. Elle les releva brusquement. Ah ! fichtre, le fauve était là, la bête grondante qui jette de désordre dans la société autant que le lion dans les bois, et en une seconde, elle m’avait saisi dans ses crocs. Mais je fusse mort plutôt que de lui céder. Je me roidis, la chair pantelante, je déclarai :

— À tantôt…

— J’ai à faire dans nos prés, dit-elle d’une voix rauque.

Et la voilà qui me suit. Cela ne m’inquiétait point. Nous étions en plein air, en vue de tous, saufs par conséquent : c’est tout ce que je demandais pour l’heure.

Nous marchâmes en silence à travers le verger, puis dans les luxueuses prairies où la chair tendre de l’herbe frissonnait sous nos pas. Mais on ne pense pas à tout ; un bosquet nous coupa la route. J’aurais bien voulu le contourner. Une fausse honte, le sentiment aussi de ma loyauté, de mon amitié pour Joseph, m’en empêchèrent. Quand nous fûmes sous le couvert, dans l’inquiétante lumière verte, Clairette s’avança devant moi. Elle haletait, elle marchait de travers et soudain, volontairement j’en suis sûr, elle fit un faux pas et chut contre ma poitrine. Cette minute fut sauvage, atroce et délicieuse. Ses cheveux me remplissaient le visage, elle se tenait à moi de toute la force convulsive de ses petites mains, elle balbutiait :

— Vous êtes fâché contre moi…

Et, sentant ma faiblesse, elle se haussa, elle me tendit cette bouche qui était plus dangereuse d’être si naïve dans son éclat rouge. Je fus à la hauteur de la circonstance — j’eus le courage de l’homme qui commande le feu au peloton d’exécution — je repoussai Clairette en balbutiant :

— Jamais… ce serait un mal affreux ! une trahison envers le meilleur des hommes !…

Ni elle, ni moi n’avions fait attention au bruissement des végétaux. Au moment où je finissais de parler, une forme grise surgit, le bon visage de Joseph apparaissait dans la pénombre, les yeux ronds d’émotion et de tendresse, et l’extraordinaire garçon s’exclamait d’un ton de reproche :

— Ah ! monsieur, comment pouvez-vous dire cela… un mal… une trahison !…

Et, comme d’autres se révoltent contre la tyrannie sociale, contre le droit des autres, le pauvre Joseph se révoltait contre la protection sociale, contre son propre droit. Une générosité sublime et grotesque, une allégresse de dévouement rayonnait sur son visage. Il répétait, avec un bégaiement d’indignation :

— Une trahison !

Vous pensez bien que je me promis de ne pas bénéficier de cette abnégation fantastique. C’était, hélas ! compter sans mon hôte et mon hôtesse. J’essayai de fuir… Mais le pauvre bougre se montra si triste que je retournai régulièrement à la métairie… Je ne suis pas un héros, et mon testament, cher ami, ne vise pas seulement Joseph, mais encore sa descendance.


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