Pour se damner/Le Désir de Louisette

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(p. 181-188).


LE DÉSIR DE LOUISETTE


PAUL À LOUISETTE


En croirai-je mes yeux, petite malheureuse ? Est-ce vraiment de toi que me vient l’épouvantable missive que je reçois à l’instant ? Oui, c’est bien l’écriture de ma Louison, son orthographe adorable qu’elle tient de la nature et non pas de cette éducation qu’on a la rage de donner aux filles ; c’est bien ses grosses lettres écrites à bâtons rompus, c’est le langage naïf de ce cœur de tourterelle. Je ne puis donc méconnaître ton billet, mon amour ! et, vraiment, j’en suis si marri que, si nous ne devions dîner ce soir ensemble chez le père Lathuille, la Seine eût charrié aujourd’hui un cadavre de plus.

Ô mon enfant, qui donc t’a mis dans la tête de semblables billevesées ? Quel ennemi de mon bonheur t’a soufflé de me demander des maîtres pour apprendre ? D’où te vient cette idée d’orthographe et de français ?… Sache bien qu’une femme qui met l’orthographe est une femme perdue pour l’amour ; elle commence par aligner des lettres, là où les lettres n’ont que faire pour rendre sa pensée ; plus tard, elle fera des vers.

Ô Bernerette, ô Mimi Pinson, ô Rigolette ô Musette ! joyeuses envolées en jupons courts et en bonnets plus souvent sur les moulins que sur les tresses blondes ! jamais vos petits pieds, frétillant aux sons des orchestres, n’eussent tenté d’escalader le Parnasse, jamais, divines croqueuses de baisers, vous qui inspiriez les beaux vers de ce monde, vous n’avez fait sonner un imparfait du subjonctif.

Vous êtes, ma fille, une créature exquise pétrie de sourires, de soleil et de chansons ; vous aimez la musique à la fête de Saint-Cloud et la campagne à la Grenouillère ; vous pleurez à l’Ambigu ; vous battez des mains au Cirque quand les écuyers passent dans les ronds de papier, et vous faites brûler une chandelle à sainte Geneviève parce qu’elle m’a mis sur votre route un jour que vous sortiez de l’atelier ; vous êtes donc, comme je vous le disais, une créature délicieuse ; et ayant droit à ma confiance tout entière, je vais vous raconter une histoire.


Avant de te connaître, ma chérie, j’ai aimé une femme supérieure, une femme célèbre, une muse à laquelle je ne ferai pas l’injure de l’appeler bas-bleu. Ah ! je te réponds qu’elle mettait l’orthographe, celle-là, et la ponctuation, et les alinéas et tout le tremblement. Elle savait des choses merveilleuses, elle préférait la Grèce antique à la Rome ancienne, n’ignorait pas que rosa veut dire la rose et comptait sur ses doigts les incarnations du dieu Vichnou.

Quand le jour tombait, à l’heure, ma minette, où tu sautes sur mes genoux en me disant câlinement : « Allons faire dodo, mon Paul, » elle dénouait sa chevelure fauve, et, avec de grands gestes, elle disait des tirades qui donnaient le frisson ; puis toute pâle, elle regardait la lune, et quand je tombais à ses pieds, ivre d’amour, elle me montrait le ciel et les étoiles, me parlant de l’union des âmes dans une idéalité paradisiaque.

Elle écrivait dans les journaux, elle faisait des romans, on voyait son portrait chez les éditeurs ; à ses lundis venaient des académiciens, des membres de l’Institut, des poètes chevelus, des hommes politiques sans chevelure ; quelquefois, dans la soirée, elle m’honorait d’un sourire, et entre deux portes me permettait de baiser ses doigts gantés.

Je la regardais dans sa beauté étrange, essayant de deviner l’âme qui luisait sous cette enveloppe de satin et de dentelle ; pas une rougeur ne montait à son front, pas un pli ne faisait remuer ses lèvres ; elle me traitait comme un pieu de bois sur lequel on aurait cousu trois morceaux de drap noir ; et dans son grand œil morne, il me semblait voir passer souvent un vol lourd de pensées lasses et méprisantes.


J’essayai de la campagne pour galvaniser cette âme que rongeait le cancer de la littérature. Nous avions choisi une contrée lumineuse au bord de la mer, parmi les buissons de cactus en fleur ; là, l’air est si pur qu’il suffit de respirer pour être heureux ; la campagne dans le lointain est si veloutée qu’en ce monde les yeux ne demanderaient d’autre spectacle ; la mer, éblouissante et paisible, semble une pervenche épanouie, et les monts, revêtus d’un pâle violet, vont se perdre dans l’immuable azur. La félicité, la tendresse sont là dans leur véritable patrie, nulle part l’amour ne peut être à la fois plus suave et plus splendide.

Ma maîtresse — elle l’était si peu que je sens qu’il faudrait trouver un autre mot que ce mot brutal et magique — ma maîtresse, dans les beautés de ce paysage adorable, fit des vers superbes, promena fastueusement sur le rivage toute la poésie dont elle était enveloppée, et m’aima avec des cris de fureur qu’elle notait soigneusement au sortir de mes bras ; elle en guettait l’éclosion, elle consignait dans sa mémoire ses attitudes et les miennes pour les placer dans sa copie, en un mot, elle ne pouvait plus m’aimer avec simplicité ; et un jour que je touchais à l’extase divine en sentant que son cœur se fondait à la chaleur du mien : « Oui, s’écria-t-elle, aime-moi, aime-moi plus encore, je voudrais que tu m’aimasses jusqu’à en mourir ! »

Le fou rire nous prit, la grammaire avait tout gâté.

Non, vois-tu, mignonne, si l’amour a le sens commun, il n’est plus l’amour ! Est-ce qu’un rêve peut être vraisemblable ? La folie est le chef d’orchestre qui conduit la fantaisie et les sentiments, c’est pour cela que l’émotion est charmante. Je ne crois pas qu’il faille demander à la passion les actes sublimes et le violent contraste des cris de bonheur avec les soupirs d’un désespoir contenu : il faut songer tout bêtement à rendre heureuse la personne que l’on aime ; aux notes de plaisir brillantes il faut ajouter les modulations caressantes et affectueuses…

Mais, je m’oublie, Louison, je divague, le monstre littéraire s’approche de moi à mon tour ; n’aie crainte, il ne me dévorera pas, je sais comment on lui échappe : de fraîches joues, des yeux rieurs, un corsage bleu, une taille penchée, l’épaule ronde et blanche sont des exorcismes qui chassent le Malin. Parions que ma mie m’a compris, et qu’elle renonce à son rêve de français et d’orthographe ; parions qu’elle se contentera d’être la chose exquise qu’elle sait bien : un chef-d’œuvre de grâce pétulante, de toilette gentiment portée, de bavardage pétillant comme le ramage d’une volière. En restant tout cela, ma chère aimée aura bien mérité de son amant, et il la prendra dans ses bras en lui disant, dans un grand silence, toutes les folies de son cœur. Alors, vois-tu, Louison, Louisette, nous arracherons peut-être à la vie une heure d’ivresse, et pendant cette heure, nous ne serons pas des brutes, parce que nous aurons vécu.