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Le Dernier Rêve (Dazur)

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Heures du soirUrbain Canel ; Adolphe Guyot3 (p. 243-269).


LE

DERNIER RÊVE

PAR

F. DAZUR.


LE

DERNIER RÊVE




à madame…


Si l’on me disait : Réduite à la pauvreté la plus complète, vous allez encore perdre la vue, toute cette nature qui vous environne va disparaître à vos yeux ; mais vous aurez votre père, etc.
(Mme de Staël.)


J’étais dans un deuil de plus en plus sombre : telle la nuit, tombant par degrés, passe du crépuscule mélancolique à d’effrayantes ténèbres. De la pierre du tombeau où j’étais agenouillée, et que je sentais se soulever comme pour m’avertir qu’il était temps de descendre, je jetai un dernier regard vers la vie, et je souhaitai que ce dernier moment du moins me fût adouci.

Je voulais bien mourir, puisque rien n’était plus pour moi sur la terre ; mais, seule dans la vie, devais-je être seule aussi à la mort ! et n’y en a-t-il pas qui sont les amis des mourans, qui abandonnent les joies du monde pour accompagner ceux qu’elles abandonnent, et s’entretenir avec eux de leurs fins dernières et préparer leur âme défaillante ? Oh ! du moins, qu’en cet instant le ciel s’éclaircît ; qu’un rayon, tombant jusqu’à cette pierre, me marquât ma route ; qu’une voix se fit entendre pour me bénir et m’assurer de retrouver ceux que j’ai perdus, et peut-être donner à mon dernier moment de l’enchantement pour toute une vie ; car je voulais bien mourir, mais non sans avoir réalisé quelque ombre d’une ardente pensée de mon cœur, et je ne savais pas souffrir encore.

Alors je me souvins d’un bon génie que l’avais vu passer autrefois dans les heureuses visions de l’adolescence, alors que je n’étais pas orpheline et que j’imaginais l’avenir.

Son regard n’était pas descendu sur moi, mais j’avais entendu sa voix ; et d’après sa voix je m’étais représenté son âme et son regard, et j’avais toujours désiré ce regard. Il me semblait qu’il était infini, qu’il pénétrait tout l’être et révélait le ciel. 11 avait négligé d’ailleurs son enveloppe terrestre ; voyageur parmi nous, il ne s’était pas revêtu de sa gloire, pour ne pas s’attirer de vains hommages, pour n’être pas un objet d’idolâtrie, mais cher et sacré seulement à ceux dont l’âme sympathique saurait le reconnaître. Il ne voulait pas séduire le cœur des faibles mortelles, en éblouissant leurs yeux, afin de n’être point vulgairement aimé, mais aimé de celle-là seule qui serait selon son cœur. Je m’étais demandé quelquefois s’il avait trouvé cette âme de son âme : cela n’est bien facile à personne.

Son âge ne semblait point l’aurore ni le déclin de la vie, mais l’immortalité. Je m’en souvins donc, car je ne l’avais jamais oublié, et me voyant prête à quitter d’ici-bas, je voulus du moins lui avoir dit adieu, et je l’appelai.

De brillans et légers fantômes passèrent devant moi, et marqués eux-mêmes pour la tombe, ils venaient m’y arracher, disaient-ils, et parlaient de vie et de bonheur. — Il y en avait dont je ne pouvais seulement supporter la vue et qui s’aperçurent bientôt qu’ils se trompaient. — D’autres avaient un plus vrai et plus touchant langage ; ils avaient des larmes, et leur cœur parlait au cœur : mais c’était toujours des enfans de la terre, et j’avais rêvé le ciel. Je le leur dis en les plaignant et me plaignant moi-même, qui aurais dû me contenter parmi mes égaux ; mais il était trop tard, et je ne trompai personne.

J’appelai, j’appelai encore. Il vint enfin.

Il arrêta sur moi ce regard profond de grave pensée et de commisération divine. Je le sentais sans le voir, et des larmes coulèrent de mes paupières baissées. Il s’attendrit intérieurement ; mais en lui comme en moi, un mystère se mêlait à cette tendresse, plus triste en lui, en moi plus tourmentée. Il cherchait mon secret, il cherchait ce qui pourrait me faire du bien ; enfin il me fit signe, et marcha devant moi. Je le suivis le cœur ému.

Il m’introduisit dans un sanctuaire où l’on respirait un parfum de génie et de beauté ; mais on se sentait averti qu’on était encore sur la terre des regrets, aux vibrations douloureuses autant que sublimes d’une lyre qu’on reconnaissait aussitôt, et dont l’inspiratrice, toujours émue, s’apercevait dans un tableau enchanté, au demi-jour des globes voilés de la lumière, parmi les guirlandes de fleurs et les colonnes d’albâtre.

Une figure toute blanche et toute gracieuse s’avança vers moi en même temps qu’il me conduisait vers elle. Elle me prit la main et me regarda, et son sourire était d’une magie et d’une douceur ineffables. « Qu’avez-vous ? » me disait-elle. Je ne répondis pas. « Qu’aimez-vous ? » reprit-elle encore : « Tout ce qui est beau, » lui répondis-je en la regardant.

Mais déjà nous n’étions pas seuls ; une cour nombreuse s’assemblait autour de l’enchanteresse, et je me retirai en arrière de la foule, à laquelle, ou aux anges, souriait demi-rêvant le bon génie.

Quand elle eut dit un mot bienveillant à chacun, qu’elle eut éclairé de son sourire tous les visages, harmonie tous les cœurs, et ramené à de hautes questions d’intérêt général et immortel ceux qui auraient voulu ne s’adresser qu’à elle, elle vint me prendre à part, et me conduisit dans un enfoncement obscur d’où l’on voyait, avec une illusion nouvelle, le portrait magique de l’amie admirable qu’elle avait perdue. Mais ce n’était pas seulement pour me la montrer, et je puis dire que dans ce moment ce souvenir me saisissait plus qu’elle, qui ne pensait alors qu’à me consoler. Elle me fit asseoir auprès d’elle, m’embrassa et me prodigua les caresses et les paroles les plus insinuantes. Elle voulait que je lui ouvrisse mon âme, que je lui disse la cause de mon deuil ; ajoutant que peut-être elle y pourrait quelque chose, et ce peut-être était plein de puissance : il semblait dire : « Si c’est ce que je pense, votre bonheur est entre mes mains. » Seulement elle pouvait à peine croire qu’une si jeune fille eût fait un choix si sérieux ; qu’elle eût éloigné les amis de son âge et de son pays, pour un austère passager dont la mission en ce monde était de l’initier aux mystères de la douleur ; mais si cela était… et elle bouleversait tout mon cœur. Cependant je réunis toute mes forces pour lui résister en gardant le silence ; seulement une fois, je ne sais ce qui m’échappa, mais elle répartit en riant, mondaine et céleste qu’elle est tour à tour : « Autant que je puis comprendre, voilà beaucoup d’espoir pour lui. » Je refusai de m’expliquer et elle me tourmenta encore. Pour mieux me vaincre, elle me flattait de ne la quitter jamais ; elle me disait : « Je vous parlerai aussi de moi ; quand vous m’aurez donné votre confiance je vous donnerai la mienne. Je vous dirai ce qui m’affecte ; car, bien que ma destinée ait semblé brillante et enviable, je n’ai pas été sans souffrir » C’en était trop, et je ne pus m’empêcher de m’écrier, en cachant mon visage dans son sein : « Oh ! amie, amie ! »

Quel bien elle m’offrait ! Mais était-il possible ? ma destinée pouvait-elle fléchir jusque là ? N’était-ce point plutôt une de ses ironies, quelque nouvelle déception de l’espérance ? J’étais torturée, et je me roidissais toujours contre son empire. J’abrège tout ce qu’elle continuait à me dire de tendre, de suave et de fascinateur ; je sentis qu’il n’y avait que la fuite pour lui résister, et je résolus de ne plus la revoir. Elle me dit que c’était mal, très-mal ; elle me fit des reproches, et m’effraya vraiment du tort de tourmenter un cœur en le laissant dans l’incertitude sur mes sentimens. Mais je ne les connaissais pas si clairement moi-même que je les pusse définir ; je ne les avais jamais réfléchis dans la lumière quelle m’avait montrée. Je m’enfuis le cœur troublé et fermentant des pensées qu’elle avait soulevées en moi.

Le bon génie ne tarda pas à me rejoindre pour savoir ce que nous avions dit. Je lui répondis qu’elle était belle, qu’elle était douce ; qu’on était heureux de l’avoir pour amie ; qu’elle avait voulu être la mienne, mais que je n’avais pu croire au bonheur et l’avais refusé encore une fois ; mais que jamais il ne m’en avait tant coûté. Pour lui, qui était assuré par l’expérience que ce trésor de sympathie n’était pas une chimère, une vapeur aérienne qui allait s’évanouir ; pour lui, qu’il en jouît encore et s’y confiât ; que j’applaudissais à son choix ; qu’il était juste et bon ; qu’il m’en parlât ; que j’aimerais avec lui et par lui cette divinité, mais que je ne l’approcherais pas, de peur de ne plus la retrouver favorable quand je lui aurais livré mon âme. Il me prit par la main pour me ramener vers elle ; mais je ne le voulus pas, et je voulus le quitter lui-même pour retourner où il m’avait prise. Mais lui, me dressa une tente sur des arbres, dans une prairie d’où l’on découvrait la mer et le ciel, et il me dit de l’y attendre chaque jour.

Il ne manqua jamais, et chaque jour il vint me donner de sublimes leçons. Tantôt il m’entretenait de la nature et des arts, de ce qu’ils ont de plus intime et de plus merveilleux ; tantôt, remontant tous les siècles, il refaisait l’histoire et lui rendait à la fois sa vérité et sa poésie. Il préparait l’histoire à venir par des institutions d’une pensée éminemment sociale et sans doute inspirée, qui devait régénérer le monde dont il avait surveillé, depuis le commencement, les crises douloureuses. Et dans ce vaste tableau je voyais la destinée individuelle des âmes, et la mienne comprenait peu à peu pour elle-même.

Toujours doux dans ses plus sévères enseignemens, dont il faisait adorer les rigueurs par le sentiment de la justice, il s’humanisait quelquefois jusqu’à l’enfance et semblait ne savoir plus que dire ; il s’amusait avecque rien ; il comptait ses doigt, ou les ondes de mes cheveux, et riait ensuite à la réflexion de son innocence. Mais toujours ses entretiens les plus insignifians en apparence avaient leur caractère et leur charme particuliers. C’était un parfum, une mélodie ; c’était quelque chose d’ineffable et d’infini. Toujours je sentais l’âme profonde et la vaste pensée, et je ne l’approchai jamais en vain.

Son influence sur moi, bien que lente et insensible d’un jour à l’autre, n’en était pas moins sûre et active ; c’était celle de la sève à la plante. Mais ce n’était pas sans souffrances ni déchiremens que ce travail s’opérait en moi. Je m’enfantais moi-même à une autre vie ; il me fallait mourir pour renaître, et comme il ne m’avait pas suffi d’être bercée avec cette maxime évangélique, il venait me la rendre sensible et m’apportait le fer et le feu de l’expiation.

Je ne dirai pas combien d’angoisses, combien de larmes à ses pieds, de cris en son absence, et presque de blasphèmes. J’osai l’accuser lui-même ; il me semblait non-seulement cause, mais coupable en partie de ce que je souffrais, et le trouver reprochable m’était un désespoir. Fallait-il perdre mon idéal de perfection ? Non, plutôt me condamner moi-même et m’instruire à souffrir.

Ainsi, tout m’est souffrance, et sa réserve et son effusion ; et tandis que je ne puis plus me supporter hors de lui, sa présence m’irrite ; l’appui de son cœur est à ma tête une couronne d’épines. Dieu m’est témoin que je n’ai pas pris cette place de moi-même, que j’ai voulu m’en retirer, et que si je m’y abandonne enfin, c’est dans l’idée que cela lui est doux en passant, et que pour moi peu importe ! Du moins si je pouvais me plaindre, dire ma pensée ; mais non, quelque chose de faux, de contraint, d’inexplicable est entre nous, comprime mon cœur et ma voix que j’étouffe sur son cœur.

Et pourtant je me connais bien à présent ; ils m’ont éclairée l’un et l’autre. Oh ! que je pourrais bien lui répondre, si elle m’interrogeait encore. Où est-elle ? J’ai soif de sa présence, de son souffle embaumé et rafraîchissant, de tout son être plus animé et plus transparent, pour ainsi dire, que l’on pénètre et qui vous pénètre en un moment ; qui achève en un moment ce qui prend des siècles à l’autre.

Ne dit-il pas lui-même, et ne m’a-t-elle pas répété avec sa grâce inimitable, qu’elle a une action dans tous les sentimens ! Ne m’a-t-elle pas dit : « Vous sentez que ce n’est pas la curiosité qui vous prie, mais j’ai beaucoup de sympathie, quand j’en ai. » Et son sourire et sa main achevaient : « J’en ai pour vous. » Pourra-t-elle me manquer et se démentir elle-même, si elle existe réellement ? Car je croirai que c’est une apparition merveilleuse, envoyée pour m’éprouver, plutôt qu’une frivole et mensongère beauté de ce monde, à la pitié double et rieuse, qui dédaigne et serre la main.

Sachons enfin ce qu’elle est ! Je puis tout risquer aujourd’hui.

Je partis, et je fis un chemin très-long sans rien trouver, et le froid me prenait à mesure que j’avançais. Enfin je découvris le portique du temple, qui semblait s’éloigner devant moi. À grand’peine je l’atteignis. Mais il était fermé ; et comme je regardais si elle n’allait point descendre du ciel, je vis une blanche figure se lever à l’horizon. Mon cœur tressaillit de joie, et comme il se ranimait en la voyant s’avancer, elle se fixa tout-à-coup, blanche et froide statue, aux yeux sans regard, au sourire incrusté, aux lignes et aux contours parfaits sous les blanches draperies que ne soulevait point le sein immobile ; et elle semblait attendre mon départ, pour reprendre son âme et tout vivifier autour d’elle.

Je m’en revins, le cœur morne et glacé, méditant ce mystère, et me déprenant à mesure.

Je rentrai sous la tente, pour mieux me recueillir devant celui qui ne change pas, et apprendre de lui ce qui me restait à faire.

Je revis le bon génie ; et comme il m’avait imposé ses lois éternelles, sans connaître l’état particulier de mon âme, je ne la lui révélai pas davantage et je continuai de me former en silence à son école. Je lui fus douce encore quelques jours, je fus encore enfant pour lui, et il applaudissait à ma sérénité.

Un soir seulement il me retrouva malgré moi orageuse, et plus l’heure ordinaire de la séparation approchait, plus j’étais agitée et m’attachais convulsivement à lui. J’implorais un moment encore ; il me répondit : « À demain »

Le lendemain il revint et ne me trouva plus. Sans doute qu’il comprit, et ses yeux louèrent le ciel en roulant une larme… Mais son cœur, un moment ému, se pacifia bientôt, et il reprit sa route dès long-temps tracée.

Pour moi, j’étais au but ; j’étais revenue sur la pierre d’où il m’avait une fois emmenée, et, mûre pour la tombe, après ce second apprentissage de la douleur, rien ne m’empêcha plus d’y descendre. Je n’eus pas une larme, pas une voix, pas un regard vers la vie ; la mesure de mes souffrances était comblée. Je compris à quoi il m’avait été bon, et mon cœur se brisa en même temps.


J’ai rédigé ces mots (car tout ce qu’on lit, aussi bien que tout ce qu’on entend, ne sont que des mots, comme dit Hamlet[1]), d’après les derniers accens d’une compagne expirante, il y a bien long-temps, dans le couvent où j’étais encore en pension, et où elle revint pour mourir. Il y a bien long-temps, mais je m’en souviendrai toujours.

Elle est heureuse d’être morte, ma pauvre Orpha, ma douce Résignée ! elle est heureuse d’être morte dans toute la douceur de son âme, dans toute sa foi et sa simplicité ! naïve et crédule enfant, qui se créait des êtres fantastiques, plutôt que de voir le monde et les amis tels qu’ils sont, et d’avoir à les accuser. Elle s’imaginait pourtant bien que sa fable sincère, redite à ces amis, dessillerait leurs yeux, et réveillerait dans leur cœur, tout d’un coup attendri, ce tardif remords de l’amour dont parle un autre grand anatomiste[2].

Tout au moins elle croyait pouvoir la confier au cœur des femmes, et trouver sympathie et sûreté parmi elles.

Moi aussi je crois à la sympathie, à l’amitié, à la franchise, à l’amour. Je crois encore à tout, mais avec précaution, et je m’arrange pour ne point me faire de mal, si quelqu’une de mes croyances vient à éprouver quelque échec. Je ne veux point fuir dans les déserts en haine du monde ; non, non, je le prendrai plus tranquillement. Je puis jouir encore de ce qu’il présente d’aimable, en me souvenant seulement que c’est une surface ; je puis me laisser aller encore au charme d’une amitié nouvelle, mais je me souviendrai que celle qui se dit la plus sympathique des femmes pourrait bien ne l’être qu’à la façon de son miroir : aussi prompte à recevoir toutes les impressions, aussi vive et fidèle à réfléchir tout ce qui se trouve devant elle ; mais aussi changeante, aussi oublieuse, aussi vide dans l’absence.

Je veux bien aimer encore, tout comme je veux savoir m’en passer. Je ne veux point que mon repos, que ma tranquillité (il n’est pas question de bonheur), puissent dépendre d’aucun attachement ni d’aucune opinion. La conscience, la pensée, ce qu’on sait entre Dieu et soi, doivent suffire et aguerrir contre le monde. Voudriez-vous en vérité lui répondre, et vous en mettre en peine, comme le meunier, son fils et l’âne ? Faites-lui des contes, à la bonne heure, et des leçons si vous le pouvez, sous l’apparence de ces contes ; après cela, que ceux qui ont des oreilles entendent. Laissez les autres ; ne vous épuisez point à les persuader. Sachez rentrer dans l’impassibilité de votre for intérieur. Le premier, le seul bien auquel on puisse prétendre ici-bas, c’est l’indépendance : indépendance de fortune, indépendance de cœur et d’esprit. Du moins c’est une question qu’il sera bon d’examiner en temps plus opportun. — Mais surtout gardez-vous d’aller dire votre pensée tout entière, votre pensée intime. Soyez aussi prudente et réservée dans la nouvelle carrière où vous entrez pour votre pain, que vous l’êtes face à face du monde. Ne vous laissez pas tromper par la solitude du cabinet, la facilité de la plume, les prestiges de l’idéalité ; figurez-vous toujours être au salon, dans la rue, en visite, ou même dans ces petits comités si vantés pour le charme de la franchise et de l’abandon, et où vous fûtes plus d’une fois reprochée pour votre froideur et votre silence. C’est toujours bien d’avoir gagné cela. Mais prenez garde encore : ne vous croyez jamais seule, et maintenant moins que jamais avec votre plume. Apprenez-la à vous retracer souvent cette maxime de l’honnête Iago[3] : « Avant que mon extérieur démontre le fond de ma nature, et que ma parole rende ma pensée, je porterai mon cœur sur ma manche pour être becqueté aux pies. » — Oh ! la judicieuse et frappante comparaison ! Honnête Iago (car votre savante conduite vous a valu ce titre), honnête Iago, je vous remercie de la leçon, et je m’en souviendrai pour ne pas non plus m’exposer… Nous saurons donc nous entourer du triple airain, et nous accomplirons notre tâche. C’est sur le cœur humain qu’il faut travailler ; c’est lui qu’il faut montrer à lui-même. Nous avons essayé d’en déchiffrer deux pages aujourd’hui ; demain nous en tournerons deux ou trois autres.

Heureuse Orpha, d’être morte dans toute la douceur de son âme, dans toute sa foi et sa simplicité ! Si ses organes plus forts ne se fussent pas brisés au premier choc des chagrins, aux premiers achoppemens de la vie, il lui eût bien fallu s’y endurcir. Si elle eût survécu à ses premières larmes, elle eût appris à n’en plus répandre ; elle eût connu comme on se fait l’œil sec et intrépide. Elle eût ossifié son cœur, brusqué sa parole, sa démarche, et toutes choses ; et se voyant ainsi bien garantie, elle eût ri plutôt que de pleurer. Hostile autant que personne, elle fût devenue de force à fournir toute sa course dans le monde, sans le craindre. N’attendant du bonheur de personne, elle n’eût pas voulu non plus que personne eût le pouvoir de la faire souffrir. Oh ! elle eût bien fini par entendre la vie.

C’est le secret que nous chercherons. Peut-être ne l’avons nous pas encore. Il faut passer par bien des phases diverses avant d’y arriver. Nous errerons avec ceux qui errent de la trop grande effusion au trop grand dessèchement. Nous suivrons ce flux et reflux de l’âme humaine. Nous verrons si c’est bien dans l’isolement, la concentration en soi-même, qu’est la force et le repos ; ou s’il n’y a point au-dessus de nous un médiateur entre nous et nos ennemis, pour en faire nos frères, et nous réconcilier à la fois avec eux, avec nous-même, et tout le dessein mystérieux de notre existence.


Oh ! that the Everlasting had not fix’d
His canon ’gainst self-slaughter !… O God ! o God !
How weary, stale, flat and unprofitable
Seem to me all the uses of this world !
Fie on’t ! oh fie !

Hamlet.

— fin. —

  1. POLONIUS.

     What do you read, Mylord ?


    HAMLET.

     Words, words, words.

  2. But I have lived and not lived in vain :
    My mind may lose its force, my blood its fire,
    And my frame perish even in conquering pain ;
    But there is that within me, which shall tire
    Torture and time, and breathe when I expire ;
    Something unearthly, which they deem not of,
    Like the remembered tone of a mute lyre,
    Shall on their softened spirits sink, and move
    In hearts all rocky now the late remorse of love.

    (Lord Byron. — Childe Harold.)
  3. For when my outward action does demonstrate
    The native act and figure of my heart
    In compliment extern, ’tis not long after
    But will wear my heart upon my sleeve
    For daws to peck at.