Le Gab d’Olivier

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Paris, Calmann-Lévy (p. 3-17).




L’empereur Charlemagne et ses douze pairs, ayant pris le bourdon à Saint-Denis, firent un pèlerinage à Jérusalem. Ils se prosternèrent devant le tombeau de Notre-Seigneur et s’assirent devant les treize chaires de la grande salle où Jésus-Christ et les apôtres s’étaient réunis afin de célébrer le saint sacrifice de la messe. Puis ils se rendirent à Constantinople, désireux de voir le roi Hugon, qui était renommé pour sa magnificence.

Le roi les reçut dans son palais, où, sous une coupole d’or, des oiseaux de rubis, d’un artifice merveilleux, chantaient dans des buissons d’émeraudes.

Il fit asseoir l’empereur de France et les douze comtes autour de sa table chargée de cerfs, de sangliers, de grues, d’oies sauvages et de paons roulés dans le poivre. Et il offrit à ses hôtes, dans des cornes de bœuf, les vins de Grèce et d’Asie. Charlemagne et ses compagnons burent tous ces vins en l’honneur du roi et de sa fille Hélène. Après le souper, Hugon les mena dans la chambre qui leur était destinée. Cette chambre était ronde ; une colonne, qui s’élevait au milieu, en soutenait la voûte. On ne pouvait rien voir de plus beau. Contre les murs, couverts d’or et de pourpre, douze lits étaient rangés ; et un treizième se dressait proche la colonne, plus grand que les autres. Charlemagne s’y coucha et les comtes s’étendirent alentour. Le vin qu’ils avaient bu leur chauffait le sang et faisait fumer leur cerveau. Ne pouvant goûter le sommeil, ils se mirent à gaber, selon la coutume des chevaliers de France, et ils firent à l’envi des gageures où se montrait leur grand cœur. L’empereur fit le premier gab. Il dit :

— Qu’on m’amène à cheval et tout armé le meilleur chevalier du roi Hugon. Je lèverai mon épée et l’abattrai sur lui d’une telle force qu’elle fendra heaume, haubert, selle et cheval, et que la lame s’ira enfoncer d’un pied sous terre.

Guillaume d’Orange parla après l’Empereur et fit le deuxième gab.

— Je prendrai, dit-il, une boule de fer que soixante hommes ont peine à porter et je la lancerai si rudement contre le mur du palais qu’elle en abattra soixante toises.

Oger de Danemark parla ensuite.

— Vous voyez cette fière colonne qui soutient la voûte. Demain, je l’arracherai et la briserai comme un fétu de paille.

Après quoi Renaud de Montauban s’écria :

— Pardieu ! Comme Oger, tandis que tu renverseras la colonne, je prendrai la coupole sur mes épaules et la porterai jusqu’au rivage de la mer.

C’est Gérard de Roussillon qui fit le cinquième gab.

Il se vanta de déraciner seul, en une heure, tous les arbres du jardin royal.

Aimer prit la parole après Gérard.

— J’ai, dit-il, un chapeau merveilleux, fait de la peau d’un veau marin et qui rend invisible. Je le mettrai sur ma tête, et demain, quand le roi Hugon sera à son dîner, je mangerai son poisson, je boirai son vin, je lui pincerai le nez, je lui donnerai des soufflets, et ne sachant à qui s’en prendre, il fera mettre en prison et fouetter tous ses serviteurs, et nous rirons.

— Moi, fit à son tour Huon de Bordeaux, je suis assez agile pour m’approcher du roi et lui couper la barbe et les sourcils sans qu’il s’en aperçoive. C’est un spectacle que je vous donnerai dès demain. Et je n’aurai pas besoin d’un chapeau de veau marin.

Doolin de Mayence fit aussi son gab. Il promit de dévorer en une heure toutes les figues, toutes les oranges, tous les citrons des vergers du roi.

Puis, le duc Naisme parla de la sorte :

— Par ma foi, j’irai dans la salle du festin, je prendrai hanaps et coupes d’or, et les lancerai si haut qu’ils ne retomberont plus que dans la lune.

Bernard de Brabant éleva alors sa grande voix :

— Je ferai mieux, dit-il. Écoutez-moi, mes pairs. Vous savez que le fleuve qui coule à Constantinople y est large, car il approche de son embouchure après avoir traversé l’Égypte, Babylone et le paradis terrestre. Or, je le détournerai de son lit et le ferai couler sur la grande place.

Gérard de Viane dit :

— Qu’on mette en ligne douze chevaliers. Et je les fais tomber ensemble sur le nez, seulement par le vent de mon épée.

C’est le comte Roland qui fit le douzième gab, en la manière que voici :

— Je prendrai mon cor, je sortirai de la ville et je soufflerai d’une telle haleine que toutes les portes de la cité en perdront leurs gonds. »

Olivier seul n’avait encore rien dit. Il était jeune et courtois. Et l’Empereur l’aimait tendrement.

— Mon fils, lui dit-il, ne voulez-vous point gaber aussi ?

— Volontiers, sire, répondit Olivier. Connaissez-vous Hercules de Grèce ?

— On m’en a fait quelques discours, dit Charlemagne. C’était une idole des mécréants, à la manière du faux dieu Mahom.

— Non point, sire, dit Olivier. Hercules de Grèce fut chevalier chez les païens et roi de quelque royaume. Il était homme bon et bien formé de tous ses membres. S’étant rendu à la cour d’un empereur qui avait cinquante filles pucelles, il les épousa toutes la même nuit, si bien que le lendemain matin elles se trouvèrent toutes femmes bien satisfaites et instruites. Car il n’avait fait injure à aucune. Or, s’il vous plaît, sire, je ferai mon gab à l’exemple d’Hercules de Grèce.

— Gardez-vous-en, mon fils Olivier, s’écria l’Empereur. Ce serait péché. Je pensais bien que ce roi Hercules était un Sarrasin.

— Sire, reprit Olivier, sachez que je compte faire dans le même temps, avec une seule pucelle, ce que Hercules de Grèce fit avec cinquante. Et cette pucelle sera la princesse Hélène, fille du roi Hugon.

— À la bonne heure ! dit Charlemagne, ce sera agir honnêtement et de façon chrétienne. Mais vous avez eu tort, mon fils, de mettre les cinquante pucelles du roi Hercules dans votre affaire, où, quand le diable y serait, je n’en vois qu’une.

— Sire, répondit doucement Olivier, il n’y en a qu’une à la vérité. Mais elle recevra de moi telle satisfaction que, si je nombre les témoignages de mon amour, on verra le lendemain matin cinquante croix au mur. C’est là mon gab.

Le comte Olivier parlait encore quand la colonne qui soutenait la voûte s’entr’ouvrit. Cette colonne était creuse et disposée de telle sorte qu’un homme pût s’y cacher à l’aise pour tout voir et tout entendre. C’est ce que ne savaient point Charlemagne et les douze comtes. Aussi furent-ils bien surpris d’en voir sortir le roi de Constantinople. Il était pâle de colère, ses yeux étincelaient.

Il dit d’une voix terrible :

— C’est donc ainsi que vous reconnaissez l’hospitalité que je vous donne, hôtes discour tois. Voilà une heure que vous m’offensez par vos vanteries insolentes. Or, sachez-le, sire et chevaliers, si demain vous n’accomplissez tous vos gabs, je vous ferai couper la tête.

Ayant parlé de la sorte, il rentra dans la colonne, dont l’ouverture se referma exactement sur lui. Les douze pairs restèrent quelque temps étonnés et muets. L’empereur Charlemagne rompit le premier le silence.

— Mes compagnons, dit-il, il est vrai que nous avons largement gabé. Et peut-être avons-nous dit des choses qu’il aurait mieux valu taire. Nous avons bu trop de vin, et avons manqué de sagesse. La plus grande faute en est à moi qui suis votre empereur et qui vous ai donné le mauvais exemple. J’aviserai demain avec vous aux moyens de nous tirer de ce pas dangereux ; en attendant il nous convient de dormir. Je vous souhaite une bonne nuit. Dieu nous garde !

Un moment après, l’Empereur et les douze pairs ronflaient sous leurs couvertures de soie et d’or.

Ils se réveillèrent au matin, l’esprit encore tout brouillé et croyant avoir fait un rêve. Mais bientôt des soldats les vinrent prendre pour les conduire au palais afin d’y accomplir leurs gabs devant le roi de Constantinople.

— Allons, dit l’Empereur, allons ! et prions Dieu et sa sainte mère. Avec l’aide de Notre-Dame, nous accomplirons facilement nos gabs.

Il marcha le premier avec une majesté surhumaine. Parvenus au palais du roi, Charlemagne, Naisme, Aimer, Huon, Doolin, Guillaume, Ogier, Bernard, Renaud, les deux Gérard et Roland s’étant mis à genoux, firent, les mains jointes, cette prière à la Sainte Vierge :

« Madame, qui êtes au paradis, regardez-nous en cette extrémité ; pour l’amour du royaume des Lis, qui est tout vôtre, protégez l’Empereur de France et ses douze pairs et donnez-leur la force d’accomplir tous leurs gabs. »

Puis ils se relevèrent réconfortés, tous brillants de courage et d’audace ; car ils savaient que Notre-Dame exaucerait leur prière.

Le roi Hugon, assis sur un trône d’or, leur dit :

— L’heure est venue d’accomplir vos gabs. Et si vous y manquez, je vous ferai couper la tête. Rendez-vous donc, tout de suite, accompagnés de mes soldats, chacun à l’endroit convenable pour faire ces belles choses dont vous vous êtes insolemment vantés. »

Sur cet ordre, ils se dispersèrent, suivis par de petites troupes d’hommes armés. Les uns allèrent dans la salle où ils avaient passé la nuit, les autres dans les jardins et les vergers. Bernard de Brabant s’en fut vers le fleuve, Roland gagna les remparts, et tous ils marchaient hardiment. Seuls Olivier et Charlemagne restèrent dans le palais, attendant, celui-ci le chevalier qu’il avait juré de pourfendre, l’autre la pucelle qu’il devait épouser.

Au bout de très peu de temps une rumeur terrible comme celle qui annoncera aux hommes la fin du monde gronda jusque dans la salle du palais, fit trembler les oiseaux de rubis sur leurs grappes d’émeraude et secoua le roi Hugon dans son trône d’or. C’était un bruit de murailles écroulées et de flots mugissants, que dominait le son déchirant d’un cor. Cependant des messagers accourus de tous les coins de la ville se prosternaient en tremblant aux pieds du roi, apportant d’étranges nouvelles.

— Sire, disait l’un, soixante toises des remparts sont tombées d’un coup.

— Sire, disait l’autre, la colonne qui soutenait votre salle voûtée est rompue et l’on a vu la coupole marcher comme une tortue vers la mer.

— Sire, disait un troisième, le fleuve, avec ses navires et ses poissons, traverse les rues et vient battre les murs de votre palais.

Le roi Hugon, pâle d’épouvante, murmura :

— Par ma foi, ces gens sont des enchanteurs.

— Eh bien, sire, lui dit Charlemagne, en souriant, le chevalier que j’attends tarde à venir.

Hugon le manda. Il vint. C’était un chevalier d’une haute taille et bien armé. Le bon Empereur le coupa en deux, comme il l’avait dit.

Et tandis que ces choses s’accomplissaient, Olivier songeait :

« L’intervention de la très Sainte Vierge est visible en ces merveilles ; et je me réjouis des signes manifestes qu’elle donne de son amour pour le royaume de France. L’Empereur et ses compagnons n’ont pas imploré en vain Notre-Dame, mère de Dieu. Hélas ! je payerai pour tous les autres et j’aurai la tête coupée. Car je ne puis demander à la Vierge Marie qu’elle m’aide à accomplir mon gab. Ce gab est d’une telle nature qu’il serait indiscret d’y vouloir entremettre Celle qui est le lis de pureté, la Tour d’Ivoire, la Porte close et le Verger ceint de haies. Et, faute d’un secours céleste, je crains bien de n’en pas faire autant que j’ai dit. »

Ainsi songeait Olivier quand le roi Hugon l’interpella brusquement :

— À vous, comte, d’accomplir votre promesse.

— Sire, répondit Olivier, j’attends avec grande impatience la princesse votre fille. Car il faut bien que vous me fassiez la précieuse grâce de me la donner.

— Cela est juste, dit le roi Hugon. Je vais donc vous l’envoyer avec un chapelain pour célébrer le mariage.

À l’église, pendant la cérémonie, Olivier songeait :

« Cette pucelle est gracieuse et belle à souhait, et j’ai trop de désir de l’embrasser pour regretter d’avoir fait ce gab. »

Le soir, après souper, la princesse Hélène et le comte Olivier furent conduits par douze dames et douze chevaliers dans une chambre où ils furent laissés seuls.

Ils y passèrent la nuit, et le lendemain des gardes les amenèrent tous deux devant le roi Hugon. Il était sur son trône, entouré de ses chevaliers. Près de lui se tenaient Charlemagne et les pairs.

— Eh bien, comte Olivier, demanda le roi, le gab est-il tenu ?

Olivier gardait le silence, et déjà le roi Hugon se réjouissait de faire trancher la tête de son gendre. Car de tous les gabs c’est celui d’Olivier qui l’avait le plus fâché.

— Répondez, s’écria-t-il. Osez-vous dire que le gab est tenu ?

Alors la princesse Hélène, rougissant et souriant, dit, les yeux baissés, d’une voix faible mais distincte :

— Oui.

Charlemagne et les pairs furent bien contents d’entendre la princesse dire ce mot.

— Allons, dit Hugon. Ces Français ont Dieu et le diable pour eux. Il était dit que je ne couperais la tête à aucun de ces chevaliers… Approchez, mon gendre.

Et il tendit la main à Olivier, qui la baisa.

L’empereur Charlemagne embrassa la princesse et lui dit :

— Hélène, je vous tiens pour ma fille et ma bru. Vous nous accompagnerez en France, et vous vivrez à notre cour.

Puis, comme il avait les lèvres sur les joues de la princesse, il lui dit à l’oreille :

— Vous avez parlé comme il fallait, en femme de cœur. Mais confiez-moi cela en grand secret : Avez-vous dit la vérité ?

Elle répondit :

— Sire, Olivier est vaillant homme et courtois. Il m’a distrait, par tant de gentillesses et de mignardises, que je n’ai point songé à compter. Il n’y a pas songé davantage. Je devais donc le tenir pour quitte.

Le roi Hugon fit de grandes réjouissances pour les noces de sa fille. Puis Charlemagne et ses douze pairs retournèrent en France, emmenant la princesse Hélène.