La Légende des siècles/Le Groupe des Idylles

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Changement d’horizon Victor HugoLa Légende des siècles
Nouvelle série
XVIII
Le Groupe des Idylles



Tout le passé et tout l’avenir





I ORPHÉE[modifier]

  

J'atteste Tanaïs, le noir fleuve aux six urnes,
Et Zeus qui fait traîner sur les grands chars nocturnes
Rhéa par des taureaux et Nyx par des chevaux,
Et les anciens géants et les hommes nouveaux,
Pluton qui nous dévore, Uranus qui nous crée,
Que j'adore une femme et qu'elle m'est sacrée. Le monstre aux cheveux bleus, Poséidon, m'entend ;
Qu'il m'exauce. Je suis l'âme humaine chantant,
Et j'aime. L'ombre immense est pleine de nuées,
La large pluie abonde aux feuilles remuées,
Borée émeut les bois, Zéphyre émeut les blés,
Ainsi nos cœurs profonds sont par l'amour troublés.
J'aimerai cette femme appelée Eurydice,
Toujours, partout ! Sinon que le ciel me maudisse,
Et maudisse la fleur naissante et l'épi mur !
Ne tracez pas de mots magiques sur le mur.

II SALOMON[modifier]


Je suis le roi qu'emplit la puissance sinistre ;
Je fais bâtir le temple et raser les cités ;
Hiram mon architecte et Charos mon ministre
Rêvent à mes côtés ; 

L'un étant ma truelle et l'autre étant mon glaive,
Je les laisse songer et ce qu'ils font est bien ;
Mon souffle monte au ciel plus haut que ne s'élève
L'ouragan libyen ;

Dieu même en est parfois remué. Fils d'un crime,
J'ai la sagesse énorme et sombre ; et le démon
Prendrait, entre le ciel suprême et son abîme,
Pour juge Salomon.

C'est moi qui fais trembler et c'est moi qui fais croire ;
Conquérant on m'admire, et, pontife, on me suit ;
Roi, j'accable ici-bas les hommes par la gloire,
Et, prêtre, par la nuit ;

J'ai vu la vision des festins et des coupes
Et le doigt écrivant Mané Thécel Pharès,
Et la guerre, les chars, les clairons, et les croupes
Des chevaux effarés ;

Je suis grand ; je ressemble à l'idole morose ;
Je suis mystérieux comme un jardin fermé ;
Pourtant, quoique je sois plus puissant que la rose
N'est belle au mois de mai, 

On peut me retirer mon sceptre d'or qui brille,
Et mon trône, et l'archer qui veille sur ma tour,
Mais on n'ôtera pas, ô douce jeune fille,
De mon âme l'amour ;

On n'en ôtera pas l'amour, ô vierge blonde
Qui comme une lueur te mires dans les eaux,
Pas plus qu'on n'ôtera de la forêt profonde
La chanson des oiseaux.

III ARCHILOQUE[modifier]


Le pilote connaît la figure secrète
Du fond de la mer sombre entre Zante et la Crète,
Le sage médecin connaît le mal qu'on a,
Le luthier, par la muse instruit, sait qu'Athana
A fait la flûte droite et Pan la flûte oblique ;
Moi, je ne sais qu'aimer. Tout ce qu'un mage explique
En regardant un astre à travers des cyprès,
Dans les bois d'Éleusis la nuit, n'est rien auprès
De ce que je devine en regardant Stellyre. Stellyre est belle. Ayez pitié de mon délire,
Dieux immortels ! je suis en proie à sa beauté.
Sans elle je serais l'Archiloque irrité,
Mais elle m'attendrit. Muses, Stellyre est douce.
Pour que l'agneau la broute il faut que l'herbe pousse
Et que l'adolescent croisse pour être aimé.
Par l'immense Vénus le monde est parfumé ;
L'amour fait pardonner à l'Olympe la foudre ;
L'océan en créant Cypris voulut s'absoudre,
Et l'homme adore, au bord du gouffre horrible et vain,
La tempête achevée en sourire divin.
Stellyre a la gaîté du nid chantant dans l'arbre.
Moi qui suis de Paros, je me connais en marbre,
Elle est blanche ; et pourtant femme comme Aglaura
Et Glycère ; et, rêveur, je sais qu'elle mourra.
Tout finit par finir, hélas, même les roses !
Quoique Stellyre, ô dieux, ressemble aux fleurs écloses
À l'aurore, en avril, dans les joncs des étangs,
Faites, dieux immortels, qu'elle vive longtemps,
Car il sort de cette âme une clarté sereine ;
Je la veux pour esclave, et je la veux pour reine ;
Je suis un cœur dompté par elle, et qui consent ;
Et ma haine est changée en amour. Ô passant,
Sache que la chanson que voici fut écrite
Quand Hipparque chassa d'Athène Onomacrite
Parce qu'il parlait bas à des dieux infernaux
Pour faire submerger l'archipel de Lemnos.

IV ARISTOPHANE[modifier]


Les jeunes filles vont et viennent sous les saules ;
Leur chevelure cache et montre leurs épaules ;
L'amphore sur leur front ne les empêche pas,
Quand Ménalque apparaît, de ralentir leur pas,
Et de dire : Salut, Ménalque ! et la feuillée,
Par le rire moqueur des oiseaux réveillée,
Assiste à la rencontre ardente des amants ;
Tant de baisers sont pris sous les rameaux charmants
Que l'amphore au logis arrive à moitié vide.
L'aïeule, inattentive au fil qu'elle dévide,
Gronde : Qu'as-tu donc fait, qui donc t'a pris la main,
Que l'eau s'est répandue ainsi sur le chemin ?
La jeune fille dit : Je ne sais pas ; et songe.
À l'heure où dans les champs l'ombre des monts s'allonge,
Le soir, quand on entend des bruits de chars lointains,
Il est bon de songer aux orageux destins
Et de se préparer aux choses de la vie ;
C'est par le peu qu'il sait, par le peu qu'il envie,
Que l'homme est sage. Aimons. Le printemps est divin ; Nous nous sentons troublés par les fleurs du ravin,
Par l'indulgent avril, par les nids peu moroses,
Par l'offre de la mousse et le parfum des roses,
Et par l'obscurité des sentiers dans les bois.
Les femmes au logis rentrent, mêlant leurs voix,
Et plus d'une à causer sous les portes s'attarde.
Femme, qui parles mal de ton mari, prends garde,
Car ton petit enfant te regarde étonné.
Muses, vénérons Pan, de lierre couronné.

V ASCLÉPIADE[modifier]


Vous qui marchez, tournant vos têtes inquiètes,
Songez-y, le dieu Pan sait toujours où vous êtes.
Amants, si vous avez des raisons pour ne pas
Laisser voir quelle est l'ombre où se perdent vos pas,
Vous êtes mal cachés dans ce bois, prenez garde ;
La tremblante forêt songe, écoute et regarde ;
À tout ce hallier noir vous donnez le frisson ;
Craignez que vos baisers ne troublent le buisson,
Craignez le tremblement confus des branches d'arbre ;
La nature est une âme, elle n'est pas de marbre ; L'obscur souffle inconnu qui dans ce demi-jour
Passe et que vous prenez pour le vent, c'est l'amour ;
Et vous êtes la goutte et le monde est le vase.
Amants, votre soupir fait déborder l'extase ;
Au-dessus de vos fronts les rameaux frémissants
Mêlent leurs bruits, leurs voix, leurs parfums, leur encens ;
L'émotion au bois profond se communique,
Et la fauve dryade agite sa tunique.

VI THÉOCRITE[modifier]


Ô belle, crains l'Amour, le plus petit des dieux,
Et le plus grand ; il est fatal et radieux ;
Sa pensée est farouche et sa parole est douce ;
On le trouve parfois accroupi dans la mousse,
Terrible et souriant, jouant avec les fleurs ;
Il ne croit pas un mot de ce qu'il dit ; les pleurs
Et les cris sont mêlés à son bonheur tragique ;
Maïa fit la prairie, il fait la géorgique ;
L'Amour en tout temps pleure, et triomphe en tout lieu ;
La femme est confiante aux baisers de ce dieu,
Car ils ne piquent pas, sa lèvre étant imberbe,
— Tu vas mouiller ta robe à cette heure dans l'herbe,
Lyda, pourquoi vas-tu dans les champs si matin ?
Lyda répond : — Je cède au ténébreux destin,
J'aime, et je vais guetter Damœtas au passage,
Et je l'attends encor le soir, étant peu sage,
Quand il fait presque nuit dans l'orme et le bouleau,
Quand la nymphe aux yeux verts danse au milieu de l'eau.
— Lyda, fuis Damœtas ! — Je l'adore et je tremble.
Je ne puis lui donner toutes les fleurs ensemble,
Car l'une vient l'automne et l'autre vient l'été ;
Mais je l'aime. — Lyda, Lyda, crains Astarté.
Cache ton cœur en proie à la sombre chimère.
Il ne faut raconter ses amours qu'à sa mère
À l'heure matinale où le croissant pâlit,
Quand elle se réveille en riant dans son lit.

VII BION[modifier]


Allons-nous-en rêveurs dans la forêt lascive.
L'amour est une mer dont la femme est la rive,
Les saintes lois d'en haut font à ses pieds vainqueurs
Mourir le grand baiser des gouffres et des cœurs. Viens, la forêt s'ajoute à l'âme, et Cythérée
Devient fauve et terrible en cette horreur sacrée ;
Viens, nous nous confierons aux bois insidieux,
Et nous nous aimerons à la façon des dieux ;
Il faut que l'empyrée aux voluptés se mêle,
Et l'aigle, la colombe étant sa sœur jumelle,
S'envole volontiers du côté des amants.
Les cœurs sont le miroir obscur des firmaments ;
Toutes nos passions reflètent les étoiles.
Par le déchirement magnifique des voiles
La nature constate et prouve l'unité ;
Le rayon c'est l'amour, l'astre c'est la beauté.
Hyménée ! Hyménée ! allons sous les grands chênes.
Ô belle, je te tiens, parce que tu m'enchaînes,
Et tu m'as tellement dans tes nœuds enchantés
Lié, saisi, que j'ai toutes les libertés ;
Je les prends ; tu ne peux t'en plaindre, en étant cause.
Si le zéphyr te fâche, alors ne sois plus rose.

VIII MOSCHUS[modifier]


Ô nymphes, baignez-vous à la source des bois.
Le hallier, bien qu'il soit rempli de sombres voix,
Quoiqu'il ait des rochers où l'aigle fait son aire,
N'est jamais envahi par l'ombre qui s'accroît
Au point d'être sinistre et de n'avoir plus droit
À la nudité de Néère.

Néère est belle, douce et pure, et transparaît
Blanche, à travers l'horreur de la noire forêt ;
Un essaim rôde et parle aux fleurs de la vallée,
Un écho dialogue avec l'écho voisin,
Qu'est-ce que dit l'écho ? qu'est-ce que dit l'essaim ?
Qu'étant nue, elle est étoilée ! 

Car l'éblouissement des astres est sur toi
Quand tu te baignes, chaste, avec ce vague effroi
Que toujours la beauté mêle à sa hardiesse,
Sous l'arbre où l'œil du faune ardent te cherchera.
Tu sais bien que montrer la femme, ô Néèra,
C'est aussi montrer la déesse.

Moi, quoique par les rois l'homme soit assombri,
Je construis au-dessus de ma tête un abri
Avec des branches d'orme et des branches d'yeuse ;
J'aime les prés, les bois, le vent jamais captif,
Néère et Phyllodoce, et je suis attentif
À l'idylle mélodieuse.

Parce que, dans cette ombre où parfois nous dormons,
De lointains coups de foudre errent de monts en monts,
Parce que tout est plein d'éclairs visionnaires,
Parce que le ciel gronde, est-il donc en marchant
Défendu de rêver, et d'écouter le chant
D'une flûte entre deux tonnerres ?

IX VIRGILE[modifier]


Déesses, ouvrez-moi l'Hélicon maintenant.
Ô bergers, le hallier sauvage est surprenant ;
On y distingue au loin de confuses descentes
D'hommes ailés, mêlés à des nymphes dansantes ;
Des clartés en chantant passent, et je les suis.
Les bois me laissent faire et savent qui je suis.
Ô pasteurs, j'ai Mantoue et j'aurai Parthénope ;
Comme le taureau-dieu pressé du pied d'Europe,
Mon vers, tout parfumé de roses et de lys,
A l'empreinte du frais talon d'Amaryllis ;
Les filles aux yeux bleus courent dans mes églogues ;
Bacchus avec ses lynx, Diane avec ses dogues,
Errent, sans déranger une branche, à travers
Mes poëmes, et Faune est dans mes antres verts. Quel qu'il soit, et fût-il consul, fût-il édile,
Le passant ne pourra rencontrer mon idylle
Sans trouble, et, tout à coup, voyant devant ses pas
Une pomme rouler et fuir, ne saura pas
Si dans votre épaisseur sacrée elle est jetée,
Forêts, pour Atalante, ou bien par Galatée.
Mes vers seront si purs qu'après les avoir lus
Lycoris ne pourra que sourire à Gallus.
La forêt où je chante est charmante et superbe ;
Je veux qu'un divin songe y soit couché dans l'herbe,
Et que l'homme et la femme, ayant mon âme entre eux,
S'ils entrent dans l'églogue en sortent amoureux.

X CATULLE[modifier]


Que faire au mois d'avril à moins de s'adorer ?
Viens, nous allons songer, viens, nous allons errer.
Laissons Plaute à Chloé prouver qu'il la désire
Par un triple collier de corail de Corcyre ;
Laissons Psellas charmer Fuscus par ses grands yeux,
Et par l'âpre douceur d'un chant mystérieux ;
Laissons César dompter la fortune changeante,
Mettre un mors à l'équestre et sauvage Agrigente,
Au Numide, à l'Ibère, au Scythe hasardeux ;
Ayons le doux souci d'être seuls tous les deux.
Nous avons à nous l'air, le ciel, l'ombre, l'espace.
Nous ferons arrêter le muletier qui passe,
Nous boirons dans son outre un peu de vin sabin ;
Et le soir, quand la lune, éclairant dans leur bain
La faune et la naïade indistincte, se lève,
Nous chercherons un lit pour finir notre rêve,
Une mousse cachée au fond du hallier noir.
Ô belle, rien n'existe ici-bas que l'espoir,
Rien n'est sûr que l'hymen, rien n'est vrai que la joie ;
L'amour est le vautour et nos cœurs sont la proie.
Quand, ainsi qu'y monta jadis la nymphe Hellé,
Une femme apparaît sur l'Olympe étoilé, Les dieux donnent de tels baisers à ses épaules,
Qu'une lueur subite éclaire les deux pôles,
Et la terre comprend qu'en ce ciel redouté
L'humanité s'accouple à la divinité.
Aimons. Allons aux bois où chantent les fauvettes.
Il faut vivre et sourire, il faut que tu revêtes
Cette robe d'azur qu'on nomme le bonheur.
L'Amour est un divin et tendre empoisonneur.
Laissons ce charmant traître approcher de nos bouches
Sa coupe où nous boirons les extases farouches
Et le sombre nectar des baisers éperdus.
Les cœurs sont insensés et les cieux leur sont dus ;
Car la démence auguste et profonde des âmes
Met dans l'homme une étoile, et quand nous nous aimâmes
Nous nous sentîmes pleins de rayons infinis,
Et tu devins Vénus et je fus Adonis.
Le tremblement sacré des branches dans l'aurore
Conseille aux cœurs d'aimer, conseille aux nids d'éclore.
Il faut craindre et vouloir, chercher les prés fleuris
Et rêver, et s'enfuir, mais afin d'être pris.
Adorons-nous. Ainsi je médite et je chante.
Je songe à ta pudeur souveraine et touchante,
Je regarde attendri l'antre où tu me cédas ;
Pendant que, fatiguée à suivre nos soldats,
La Victoire, au-dessus de nous, dans la nuée,
Rattache sa sandale, un instant dénouée.

XI LONGUS[modifier]


Chloé nue éblouit la forêt doucement ;
Elle rit, l'innocence étant un vêtement ;
Elle est nue, et s'y plaît ; elle est belle, et l'ignore.
Elle ressemble à tous les songes qu'on adore ;
Le lys blanc la regarde et n'a point l'air fâché ;
La nuit croit voir Vénus, l'aube croit voir Psyché.
Le printemps est un tendre et farouche mystère ;
On sent flotter dans l'air la faute involontaire
Qui se pose, au doux bruit du vent et du ruisseau,
Dans les âmes ainsi que dans les bois l'oiseau.
Sève ! hymen ! le printemps vient, et prend la nature
Par surprise, et, divin, apporte l'aventure
De l'amour aux forêts, aux fleurs, aux cœurs. Aimez.
Dans la source apparaît la nymphe aux doigts palmés,
Dans l'arbre la dryade et dans l'homme le faune ;
Le baiser envolé fait aux bouches l'aumône.

XII DANTE[modifier]


Thalès n'était pas loin de croire que le vent
Et l'onde avaient créé les femmes ; et, devant
Phellas, fille des champs, bien qu'il fût de la ville,
Ménandre n'était point parfaitement tranquille ;
Moschus ne savait pas au juste ce que c'est
Que la femme, et tremblait quand Glycère passait ;
Anaxagore, ayant l'inconnu pour étude,
Regardait une vierge avec inquiétude ;
Virgile méditait sur Lycoris ; Platon
Dénonçait à Paphos l'odeur du Phlégéton ;
Plaute évitait Lydé ; c'est que ces anciens hommes
Redoutaient vaguement la planète où nous sommes ;
Agd et Tellus étaient des femelles pour eux ;
Ils craignaient le travail perfide et ténébreux
Des parfums, des rayons, des souffles et des sèves.
Les femmes après tout sont peut-être des rêves ;
Quelle âme ont-elles ? Nul ne peut savoir quel dieu
Ou quel démon sourit dans la nuit d'un œil bleu ; Nul ne sait, dans la vie immense enchevêtrée,
Si l'antre où rêve Pan, l'herbe où se couche Astrée,
Si la roche au profil pensif, si le zéphyr,
Si toute une forêt acharnée à trahir,
À force d'horreur, d'ombre, et d'aube, et de jeunesse,
Ne peut transfigurer en femme une faunesse ;
Dans tout ils croyaient voir quelque spectre caché
Poindre, et Démogorgon s'ajoutait à Psyché.
Ces sages d'autrefois se tenaient sur leurs gardes.
La possibilité des méduses hagardes
Surgissant tout à coup les rendait attentifs ;
De la sombre nature ils se sentaient captifs ;
Perse reconnaissait dans Églé, la bouffonne
Qui se barbouille avec des mûres, Tisiphone ;
Et plusieurs s'attendaient à voir subitement
Transparaître Erynnis sous le masque charmant
De la naïve Aglaure ou d'Iphis la rieuse ;
Tant la terre pour eux était mystérieuse.

XIII PÉTRARQUE[modifier]


Elle n'est plus ici ; cependant je la vois
La nuit au fond des cieux, le jour au fond des bois !
Qu'est-ce que l'œil de chair auprès de l'œil de l'âme ?
On est triste ; on n'a pas près de soi cette femme,
On est dans l'ombre ; eh bien, cette ombre aide à la voir,
Car l'étoile apparaît surtout dans le ciel noir.
Je vois ma mère morte, et je te vois absente,]
Ô Laure ! Où donc es-tu ? là-bas, éblouissante.
Je t'aime, je te vois. Sois là, ne sois pas là,
Je te vois. Tout n'est rien, si tout n'est pas cela,
Aimer. Aimer suffit ; pas d'autre stratagème
Pour être égal aux dieux que ce mot charmant : J'aime.
L'amour nous fait des dons au-dessus de nos sens,
Laure, et le plus divin, c'est de nous voir absents ;
C'est de t'avoir, après que tu t'es exilée ;
C'est de revoir partout ta lumière envolée !
Je demande : Es-tu là, doux être évanoui ?
La prunelle dit : Non, mais l'âme répond : Oui.

XIV RONSARD[modifier]


C'est fort juste, tu veux commander en cédant ;
Viens, ne crains rien ; je suis éperdu, mais prudent ;
Suis-moi ; c'est le talent d'un amant point rebelle
De conduire au milieu des forêts une belle,
D'être ardent et discret, et d'étouffer sa voix
Dans le chuchotement mystérieux des bois.
Aimons-nous au-dessous du murmure des feuilles ;
Viens, je veux qu'en ce lieu voilé tu te recueilles,
Et qu'il reste au gazon par ta langueur choisi
Je ne sais quel parfum de ton passage ici ;
Laissons des souvenirs à cette solitude.
Si tu prends quelque molle et sereine attitude,
Si nous nous querellons, si nous faisons la paix,
Et si tu me souris sous les arbres épais,
Ce lieu sera sacré pour les nymphes obscures ;
Et le soir, quand luiront les divins Dioscures,
Ces sauvages halliers sentiront ton baiser
Flotter sur eux dans l'ombre et les apprivoiser ; Les arbres entendront des appels plus fidèles,
De petits cœurs battront sous de petites ailes,
Et les oiseaux croiront que c'est toi qui bénis
Leurs amours, et la fête adorable des nids.
C'est pourquoi, belle, il faut qu'en ce vallon tu rêves.
Et je rends grâce à Dieu, car il fit plusieurs Èves,
Une aux longs cheveux d'or, une autre au sein bruni,
Une gaie, une tendre, et quand il eut fini
Ce Dieu, qui crée au fond toujours les mêmes choses,
Avec ce qui restait des femmes, fit les roses.

XV SHAKESPEARE[modifier]


Ô doux être, fidèle et cependant ailé,
Ange et femme, est-il vrai que tu t'en sois allé ?
Pour l'âme, la lueur inexprimable reste ;
L'âme ne perd jamais de vue un front céleste ;
Et quiconque est aimé devient céleste. Hélas,
L'absence est dure, mais le cœur noir, l'esprit las
Sont consolés par l'âme, invincible voyante.
L'éclair est passager, la nuée est fuyante, Mais l'être aimé ne peut s'éclipser. Je te vois,
Je sens presque ta main, j'entends presque ta voix.
Oui, loin de toi je vis comme on vit dans un songe ;
Ce que je touche est larve, apparence, mensonge ;
J'aperçois ton sourire à travers l'infini ;
Et, sans savoir pourquoi, disant : Suis-je puni ?
Je pleure vaguement si loin de moi tu souffres.
La nature ignorée et sainte a de ces gouffres
Où le visionnaire est voisin du réel ;
Ainsi la lune est presque un spectre dans le ciel ;
Ainsi tout dans les bois en fantôme s'achève ;
Ainsi c'est presque au fond d'un abîme et d'un rêve
Qu'un rossignol est triste et qu'un merle est rieur.

Quel mystère insondé que l'œil intérieur !
Quelle insomnie auguste en nous ! Quelle prunelle
Ouverte sur le bien et le mal, éternelle !
À quelle profondeur voit cet œil inconnu !
Comme devant l'esprit toute l'ombre est à nu !
L'œil de chair bien souvent pour l'erreur se décide.
La cécité pensive est quelquefois lucide ;
Quoi donc ! est-ce qu'on a besoin des yeux pour voir
L'héroïsme, l'honneur, la vertu, le devoir,
La réalité sainte et même la chimère ?
Qui donc passe en clarté le grand aveugle Homère ?

XVI RACAN[modifier]


Si toutes les choses qu'on rêve
Pouvaient se changer en amours,
Ma voix, qui dans l'ombre s'élève,
Osant toujours, tremblant toujours,

Qui, dans l'hymne qu'elle module,
Mêle Astrée, Eros, Gabriel,
Les dieux et les anges, crédule
Aux douces puissances du ciel,

Pareille aux nids qui, sous les voiles
De la nuit et des bois touffus,
Échangent avec les étoiles
Un grand dialogue confus,
Sous la sereine et sombre voûte
Sans murs, sans portes et sans clés,
Mon humble voix prendrait la route
Que prennent les cœurs envolés, 

Et vous arriverait, touchante,
À travers les airs et les eaux,
Si toutes les chansons qu'on chante,
Pouvaient se changer en oiseaux.

XVII SEGRAIS[modifier]


Ô fraîche vision des jupes de futaine
Qui se troussent gaîment autour de la fontaine !
Ô belles aux bras blancs follement amoureux !
J'ai vu passer Aminthe au fond du chemin creux ;
Elle a seize ans, et tant d'aurore sur sa tête
Qu'elle semble marcher au milieu d'une fête ;
Elle est dans la prairie, elle est dans les forêts
La plus belle, et n'a pas l'air de le faire exprès ;
C'est plus qu'une déesse et c'est plus qu'une fée,
C'est la bergère ; c'est une fille coiffée
D'iris et de glaïeuls avec de grands yeux bleus ;
Elle court dans les champs comme aux temps fabuleux
Couraient Leontium, Phyllodoce et Glycère ; Elle a la majesté du sourire sincère ;
Quand elle parle on croit entendre, ô bois profond,
Un rossignol chanter au-dessus de son front ;
Elle est pure, sereine, aimable, épanouie ;
Et j'en ai la prunelle à jamais éblouie ;
Comme Faune la suit d'un regard enflammé !
Comme on sent que les nids, l'amour, le mois de mai,
Guettent dans le hallier ces douces âmes neuves !
Dans des prés où ne coule aucun des divins fleuves
Qu'on appelle Céphise, Eurotas ou Cydnus,
Elle trouve moyen d'avoir de beaux pieds nus ;
Cette fille d'Auteuil semble née à Mégare !
Parfois dans des sentiers pleins d'ombre elle s'égare ;
Oh ! comme les oiseaux chuchotaient l'autre soir !
Pas plus que le raisin ne résiste au pressoir,
Pas plus que le roseau n'est au zéphyr rebelle,
Nul cœur pouvant aimer n'élude cette belle.
Comme la biche accourt et fuit à notre voix
Elle est apprivoisée et sauvage à la fois ;
Elle est toute innocente et n'a pas de contrainte ;
Elle donne un baiser confiant et sans crainte
À quiconque est naïf comme un petit enfant ;
Contre les beaux parleurs, fière, elle se défend ;
Et c'est pourquoi je fais semblant d'être stupide ;
Telle est la profondeur des amoureux. Et Gnide,
Amathonte et Paphos ne sont rien à côté
Du vallon où parfois passe cette beauté.
Muses, je chante, et j'ai près de moi Stésichore, Plaute, Horace et Ronsard, d'autres bergers encore,
J'aime, et je suis Segrais qu'on nomme aussi Tircis ;
Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis,
Et cette chanson s'est de ma flûte envolée,
Pendant que mes troupeaux paissent dans la vallée,
Et que du haut des cieux l'astre éclaire et conduit
La descente sacrée et sombre de la nuit.

XVIII VOLTAIRE[modifier]


Dans la religion voir une bucolique ;
Être assez huguenot pour être catholique,
Aimer Clorinde assez pour caresser Suzon ;
Suivre un peu la sagesse et beaucoup la raison,
Planter là ses amis, mais ne pas les proscrire,
Croire aux dogmes tout juste assez pour en sourire,
Être homme comme un diable, abbé comme Chaulieu,
Ne rien exagérer, pas même le bon Dieu, Baiser le saint chausson qu'offre à la gent dévote
Le pape, et préférer le pied nu de Javotte,
Tels sont les vrais instincts d'un sage en bon état.
Force tentations, et jamais d'attentat ;
Avoir on ne sait quoi d'aimable dans la faute ;
Ressembler à ce bon petit chevreau qui saute
Joyeux, libre, et qui broute, et boit aux étangs verts,
Si content qu'il en met l'oreille de travers ;
Donner son cœur au ciel si Goton vous le laisse,
Commettre des péchés pour aller à confesse,
Car les péchés sont gais, et font avec douceur
Aux frais du confessé vivre le confesseur ;
Pas trop de passion, pas trop d'apostasie,
C'est le bon sens. Suivez cette route choisie
Et sûre. C'est ainsi qu'on vieillit sans effroi ;
Et c'est ainsi qu'on a de l'esprit, fût-on roi,
Et qu'on est Henri quatre, et qu'on a ses entrées
À la grand'messe, et chez Gabrielle d'Estrées.

XIX CHAULIEU[modifier]


Ayez de la faiblesse, ô femmes ; c'est charmant
D'être faibles, et l'ombre est dans le firmament
Pour prouver le besoin que parfois ont de voiles
Même la blanche aurore et même les étoiles.
Les fleurs ne savent pas ce que va faire avril,
Elles ont peur ; de quoi ? D'un charme, ou d'un péril ?
D'un péril et d'un charme. Eh bien, toi qui te mêles
Aux fleurs, et qui les vois trembler, tremble comme elles,
Mais pas plus. Oui, tremblez, belles ; mais, croyez-moi,
Sur la frayeur des fleurs copiez votre émoi.
Voyez comme elles sont promptement rassurées.
Les roses sont autant de molles Cythérées,
Point méchantes ; l'épine est la sœur du parfum.
Le ciel n'est point pour l'homme un témoin importun.
Aimons. On y consent au fond des empyrées.
Après avoir aimé les âmes sont sacrées.
L'heure où nous brillons touche à l'heure où nous tombons,
Brillez, tombez. Jadis les sages étaient bons ; Ils conseillaient la gloire aux héros, et la chute
Aux belles. L'herbe douce après la douce lutte
Devient un trône ; Horace y fait asseoir Chloé.
Ainsi qu'un vieux trumeau dépeint et décloué
L'idylle aujourd'hui pend au grand plafond céleste ;
Restaurons-la : suivons Galatée au pied leste ;
Et je serai Virgile, et vous serez Églé,
Ô belle au frais fichu vainement épinglé !
Nous sommes des bergers, Gnide est notre village.
Attention ! je vais commencer le pillage
Des appas, et l'on va courir dans les sillons ;
Et vous ne ferez pas la chasse aux papillons,
Belle, les papillons étant de bon exemple.
Ô cieux profonds, l'amour est dieu, le bois est temple,
Et cette jeune fille à l'œil un peu moqueur
Est ma victorieuse et je suis son vainqueur !

XX DIDEROT[modifier]


Les philosophes sont d'avis que la nature
Se passe d'eux, ne tient qu'à sa propre droiture,
Ne consulte que l'ordre auguste, et que les lois
Sont les mêmes au fond des cieux, au fond des bois. Vivre, aimer, tout est là. Le reste est ignorance ;
Et la création est une transparence ;
L'univers laisse voir toujours le même sceau,
L'amour, dans le soleil ainsi que dans l'oiseau ;
Nos sens sont des conseils ; des voix sont dans les choses ;
Ces voix disent : Beautés, faites comme les roses ;
Faites comme les nids, amants. Avril vainqueur
Sourit, laissez le ciel vous entrer dans le cœur.
Théocrite, ô ma belle, était tendre et facile ;
Ces bons ménétriers de Grèce et de Sicile
Chantaient juste, et leur vers reste aimable et charmeur
Même quand la saison est de mauvaise humeur ;
Ils étaient un peu fous comme tous les vrais sages ;
Ils baisaient les pieds nus, guettaient les purs visages,
N'avaient point de sophas et point de canapés,
Et couchaient sur des lits de pampres frais coupés ;
Ils se hâtaient d'aimer, car la vie est rapide ;
La dernière heure éclôt dans la première ride ;
Hélas, la pâle mort pousse d'un pied égal
Votre beauté, madame, et notre madrigal.
Vivons. Moi, j'ai l'amour pour devoir, et personne
N'a droit de s'informer, belles, si je frissonne
Parce que j'entrevois dans l'ombre un sein charmant ;
Je prends ma part du vaste épanouissement ;
Le plus sage en ce monde immense est le plus ivre.
Femme, écoute ton cœur, ne lis pas d'autre livre ;
Ce qu'ont fait les aïeux les enfants le refont,
Et l'amour est toujours la même idylle au fond ; L'églogue en souriant se copie ; elle calque
Margot sur Phyllodoce et Gros-Jean sur Ménalque.
Comme souffle le vent, comme luit le rayon,
Sois belle, aime ! La vie est une fonction,
Et cette fonction par tout être est remplie
Sans qu'aucun instinct mente et qu'aucune loi plie ;
Les accomplissements sont au-dessus de nous ;
Le lys est pur, le ciel est bleu, l'amour est doux
Sans la permission de l'homme ; nul système
N'empêche Églé de dire à Tityre : Je t'aime !
La Sorbonne n'a rien à voir dans tout cela ;
Madame de Genlis peut faire Paméla
Sans gêner les oiseaux des bois ; et les mésanges,
Les pinsons, les moineaux, bêtes qui sont des anges,
Ne s'inquiètent point d'Arnauld ni de Pascal ;
Et, quand des profondeurs du ciel zodiacal,
Vers l'aurore, à travers d'invisibles pilastres,
Il redescend, avec son attelage d'astres,
Là-haut, dans l'infini, l'énorme chariot
Sait peu ce que Voltaire écrit à Thiriot.

XXI BEAUMARCHAIS[modifier]


Allez-vous-en aux bois, les belles paysannes !
Par-dessus les moulins, dont nous sommes les ânes,
Jetez tous vos bonnets, et mêlez à nos cœurs
Vos caprices, joyeux, charmants, tendres, moqueurs ;
C'est dimanche. On entend jaser la cornemuse ;
Le vent à chiffonner les fougères s'amuse ;
Fête aux champs. Il s'agit de ne pas s'ennuyer.
Les oiseaux, qui n'ont point à payer de loyer,
Changent d'alcôve autant de fois que bon leur semble ;
Tout frémit ; ce n'est pas pour rien que le bois tremble ;
Les fourches des rameaux sur les faunes cornus
Tressaillent ; copions les oiseaux ingénus ;
Ah ! les petits pillards et comme ils font leurs orges !
Regardons s'entr'ouvrir les mouchoirs sur les gorges ;
Errons, comme Daphnis et Chloé frémissants ;
Nous n'aurons pas toujours le temps d'être innocents ;
Soyons-le ; jouissons du hêtre, du cytise,
Des mousses, du gazon ; faisons cette bêtise,
L'amour, et livrons-nous naïvement à Dieu.
Puisque les prés sont verts, puisque le ciel est bleu,
Aimons. Par les grands mots l'idylle est engourdie ; N'ayons pas l'air de gens jouant la tragédie ;
Disons tout ce qui peut nous passer par l'esprit ;
Allons sous la charmille où l'églantier fleurit,
Dans l'ombre où sont les grands chuchotements des chênes.
Les douces libertés avec les douces chaînes,
Et beaucoup de réel dans un peu d'idéal,
Voilà ce que conseille en riant floréal.
L'enfant amour conduit ce vieux monde aux lisières ;
Adorons les rosiers et même les rosières.
Oublions les sermons du pédant inhumain ;
Que tout soit gaîté, joie, éclat de rire, hymen ;
Et toi, viens avec moi, ma fraîche bien-aimée ;
Qu'on entende chanter les nids sous la ramée,
L'alouette dans l'air, les coqs au poulailler,
Et que ton fichu seul ait le droit de bâiller.

XXII ANDRÉ CHÉNIER[modifier]


Ô belle, le charmant scandale des oiseaux
Dans les arbres, les fleurs, les prés et les roseaux,
Les rayons rencontrant les aigles dans les nues,
L'orageuse gaîté des néréides nues Se jetant de l'écume et dansant dans les flots,
Blancheurs qui font rêver au loin les matelots,
Ces ébats glorieux des déesses mouillées
Prenant pour lit les mers comme toi les feuillées,
Tout ce qui joue, éclate et luit sur l'horizon
N'a pas plus de splendeur que ta fière chanson.
Ton chant ajouterait de la joie aux dieux mêmes.
Tu te dresses superbe. En même temps tu m'aimes ;
Et tu viens te rasseoir sur mes genoux. Psyché
Par moments comme toi prenait un air fâché,
Puis se jetait au cou du jeune dieu, son maître.
Est-ce qu'on peut bouder l'amour ? Aimer, c'est naître ;
Aimer, c'est savourer, aux bras d'un être cher,
La quantité de ciel que Dieu mit dans la chair ;
C'est être un ange avec la gloire d'être un homme.
Oh ! ne refuse rien. Ne sois pas économe.
Aimons ! Ces instants-là sont les seuls bons et sûrs.
Ô volupté mêlée aux éternels azurs !
Extase ! ô volonté de là-haut ! Je soupire,
Tu songes. Ton cœur bat près du mien. Laissons dire
Les oiseaux, et laissons les ruisseaux murmurer.
Ce sont des envieux. Belle, il faut s'adorer.
Il faut aller se perdre au fond des bois farouches.
Le ciel étoilé veut la rencontre des bouches ;
Une lionne cherche un lion sur les monts.
Chante ! il faut chanter. Aime ! il faut aimer. Aimons.
Pendant que tu souris, pendant que mon délire
Abuse de ce doux consentement du rire, Pendant que d'un baiser complice tu m'absous,
La vaste nuit funèbre est au-dessous de nous,
Et les morts, dans l'Hadès plein d'effrayants décombres,
Regardent se lever, sur l'horizon des ombres,
Les astres ténébreux de l'Érèbe qui font
Trembler leurs feux sanglants dans l'eau du Styx profond.

L'IDYLLE DU VIEILLARD[modifier]

LA VOIX D'UN ENFANT D'UN AN

Que dit-il ? Croyez-vous qu'il parle ? J'en suis sûr.
Mais à qui parle-t-il ? À quelqu'un dans l'azur ;
À ce que nous nommons les esprits ; à l'espace,
Au doux battement d'aile invisible qui passe,
À l'ombre, au vent, peut-être au petit frère mort.
L'enfant apporte un peu de ce ciel dont il sort ; Il ignore, il arrive ; homme, tu le recueilles.
Il a le tremblement des herbes et des feuilles.
La jaserie avant le langage est la fleur
Qui précède le fruit, moins beau qu'elle, et meilleur,
Si c'est être meilleur qu'être plus nécessaire.
L'enfant candide, au seuil de l'humaine misère,
Regarde cet étrange et redoutable lieu,
Ne comprend pas, s'étonne, et, n'y voyant pas Dieu,
Balbutie, humble voix confiante et touchante ;
Ce qui pleure finit par être ce qui chante ;
Ses premiers mots ont peur comme ses premiers pas.
Puis il espère.

                             Au ciel où notre œil n'atteint pas
Il est on ne sait quel nuage de figures
Que les enfants, jadis vénérés des augures,
Aperçoivent d'en bas et qui les fait parler.
Ce petit voit peut-être un œil étinceler ;
Il l'interroge ; il voit, dans de claires nuées,
Des faces resplendir sans fin diminuées,
Et, fantômes réels qui pour nous seraient vains,
Le regarder, avec des sourires divins ;
L'obscurité sereine étend sur lui ses branches ;
Il rit, car de l'enfant les ténèbres sont blanches.
C'est là, dans l'ombre, au fond des éblouissements,
Qu'il dialogue avec des inconnus charmants ;
L'enfant fait la demande et l'ange la réponse ; Le babil puéril dans le ciel bleu s'enfonce,
Puis s'en revient, avec les hésitations
Du moineau qui verrait planer les alcyons.
Nous appelons cela bégaiement ; c'est l'abîme
Où, comme un être ailé qui va de cime en cime,
La parole, mêlée à l'éden, au matin,
Essayant de saisir là-haut un mot lointain,
Le prend, le lâche, cherche et trouve, et s'inquiète.
Dans ce que dit l'enfant le ciel profond s'émiette.
Quand l'enfant jase avec l'ombre qui le bénit,
La fauvette, attentive, au rebord de son nid
Se dresse, et ses petits passent, pensifs et frêles,
Leurs têtes à travers les plumes de ses ailes ;
La mère semble dire à sa couvée : Entends,
Et tâche de parler aussi bien. — Le printemps,
L'aurore, le jour bleu du paradis paisible,
Les rayons, flèches d'or dont la terre est la cible,
Se fondent, en un rhythme obscur, dans l'humble chant
De l'âme chancelante et du cœur trébuchant.
Trébucher, chanceler, bégayer, c'est le charme
De cet âge où le rire éclôt dans une larme.
Ô divin clair-obscur du langage enfantin !
L'enfant semble pouvoir désarmer le destin ;
L'enfant sans le savoir enseigne la nature ;
Et cette bouche rose est l'auguste ouverture
D'où tombe, ô majesté de l'être faible et nu !
Sur le gouffre ignoré le logos inconnu.
L'innocence au milieu de nous, quelle largesse ! Quel don du ciel ! Qui sait les conseils de sagesse,
Les éclairs de bonté, qui sait la foi, l'amour,
Que versent, à travers leur tremblant demi-jour,
Dans la querelle amère et sinistre où nous sommes,
Les âmes des enfants sur les âmes des hommes ?
Le voit-on jusqu'au fond ce langage, où l'on sent
Passer tout ce qui fait tressaillir l'innocent ?
Non. Les hommes émus écoutent ces mêlées
De syllabes dans l'aube adorable envolées,
Idiome où le ciel laisse un reste d'accent,
Mais ne comprennent pas, et s'en vont en disant :
— Ce n'est rien ; c'est un souffle, une haleine, un murmure ;
Le mot n'est pas complet quand l'âme n'est pas mûre. —
Qu'en savez-vous ? Ce cri, ce chant qui sort d'un nid,
C'est l'homme qui commence et l'ange qui finit.
Vénérez-le. Le bruit mélodieux, la gamme
Dénouée et flottante où l'enfance amalgame
Le parfum de sa lèvre et l'azur de ses yeux,
Ressemble, ô vent du ciel, aux mots mystérieux
Que, pour exprimer l'ombre ou le jour, tu proposes
À la grande âme obscure éparse dans les choses.
L'être qui vient d'éclore en ce monde où tout ment,
Dit comme il peut son triste et doux étonnement.
Pour l'animal perdu dans l'énigme profonde,
Tout vient de l'homme. L'homme ébauche dans ce monde
Une explication du mystère, et par lui
Au fond du noir problème un peu de jour a lui.
Oui, le gazouillement, musique molle et vague, Brouillard de mots divins confus comme la vague,
Chant dont les nouveaux-nés ont le charmant secret,
Et qui de la maison passe dans la forêt,
Est tout un verbe, toute une langue, un échange
De l'aube avec l'étoile et de l'âme avec l'ange,
Idiome de nids, truchement des berceaux,
Pris aux petits enfants par les petits oiseaux.