Le Lion (Rosny aîné)/XII

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Le Lion
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 245-250).

L’inconnue mystérieuse


J’admirai cette jolie silhouette dans l’argenture du grand clair de lune. Comme nous étions loin l’un de l’autre ! Avec elle se levaient tous les poèmes de l’humanité, de la Sulamite à la fille du Cygne, d’Ophélie à Chimène. La solitude redoutable, dont j’ignorais même le nom, se peuplait, grâce à cette petite Mauresque, de rêves, d’espérances, de tendresse, de la plus fine émotion. Et elle m’était plus inconnue encore que la solitude ! De sa face, j’apercevais tout juste les fanaux noirs des yeux, et une bande étroite de traits entre les sourcils et la narine. Je cherchais à me représenter le reste ; je me disais que, si même elle avait des lèvres lourdes, un front trop bas, ses yeux auraient tout sauvé — mais j’aurais été déçu : mon imagination traçait des joues aux inflexions nobles, une petite bouche de cramoisi, un front aux fines arcades.

Après un long silence, je murmurai :

— La nuit est douce !

Elle sourit, et, d’un geste, elle fit signe qu’elle ne comprenait point.

J’en ressentis une vive contrariété, et pourtant, de la sentir si étrangère augmentait encore mon émoi.

L’heure était impressionnante. La nappe des rayons lunaires s’étendait à l’infini sur le sol rose, blanc et bleuâtre : on eût dit de quelque lac impalpable, plein de vies légères qui traversaient nos corps comme la lumière traverse le cristal. De-ci de-là passait une noctuelle, ou bien, un rapace rôdait sur ses ailes cotonneuses ; quelque chacal glapissait ; un profil paraissait et s’effaçait au flanc des mamelons ; la brise agitait les parfums subtils du désert ; et les étoiles, mi-noyées, oscillaient ainsi que de petits cœurs de feu. Ah ! nuit surprenante, dont la beauté était faite de choses si simples, dont la variété n’était qu’en nuances ! Il semblait qu’un monde inconnu me fût révélé. Cette nuit, ce désert, cette jeune fille, non seulement résumaient, mais renouvelaient la vie : je renaissais, j’oubliais le temps ; je croyais à je ne sais quelle éternité heureuse qui se confondait avec mon existence même !…


Nous rôdâmes pendant quelques jours à travers des régions qui étaient aussi inconnues aux Maures qu’à moi-même. Il s’agissait de brouiller nos traces ; nous nous y employâmes consciencieusement. Ensuite, nous reprîmes la route du nord-ouest qui devait conduire mes compagnons parmi des gens de leur race.

Saïd, qui avait d’abord été un obstacle et un danger, se familiarisait avec la caravane. Ses frasques devenaient rares. Nous avions soin d’avoir toujours quelque belle pièce de chair afin de couper court aux accès de gourmandise suscités par la présence des méharis et des chevaux. À partir du cinquième jour, nous traversâmes des terres giboyeuses : les bonnes chasses qu’il faisait après le crépuscule rendaient le félin très disciplinable. Puis, il était intelligent et, comme il l’avait bien prouvé, d’humeur plus sociable que ses congénères.

À mesure qu’il semblait moins dangereux, sa société apparaissait plus profitable. En cas de mauvaise rencontre, il valait tout le reste de l’expédition. De plus, il devait nécessairement produire, par sa seule apparition, une impression salutaire.

De mon côté, je m’accoutumais à mes compagnons. Entre Oumar et moi, les communications devenaient faciles. Au fonds de paroles qui nous étaient dès l’abord communes, nous avions joint des termes arbitraires, des gestes, des onomatopées, des intonations qui aidaient puissamment à la compréhension. Aïcha, dont l’intuition paraissait vive, se mêlait à nos palabres ; quoique, en général, elle m’entendît moins bien qu’Oumar, il y avait des nuances qu’elle saisissait mieux. Abd-Allah, insoucieux et moins fin, préférait se servir des autres comme truchements.

Ce n’étaient pas de méchantes gens. Ils avaient leur morale particulière, des préjugés, des bizarreries, des goûts et des dégoûts qui ne s’accordaient pas avec les miens, mais le fond était tolérable. Pour vivre ensemble, la bonne humeur, l’indulgence, l’affectivité, valent mieux que des préceptes. Il en est de la morale comme de la loi : elle est faite surtout pour les êtres sournois, cruels, fauves et brutaux ; les personnes naturellement aimantes et sincères se passent assez bien de préceptes. Malgré l’extrême différence de nos coutumes et de nos idées, nous nous entendions donc, mes Maures et moi : je leur donnais ma confiance ; ils me rendaient la leur avec usure.

Le vieil Oumar avait une tendance évidente à me traiter comme un individu de la famille. Aïcha était naïve et fraternelle ; Abd-Allah seul montrait quelque méfiance.