Le Livre de Suzanne - La Bibliothèque de Suzanne

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Le Livre de Suzanne






III




LA BIBLIOTHEQUE DE SUZANNE


I
à madame d***


Paris, le 15 décembre 188*.

Voici venir le premier jour de l’an. Ce jour étant celui des dons et des souhaits, les enfants en ont la meilleure part. Et c’est bien naturel. Ils ont grand besoin qu’on les aime. Et puis ils ont cela de charmant, qu’ils sont pauvres. Ceux même d’entre eux qui sont nés dans le luxe n’ont rien que ce qu’on leur donne. Enfin, ils ne rendent pas ; c’est pourquoi il y a plaisir à leur faire des présents.

Rien n’est plus intéressant que de choisir les joujoux et les livres qui leur conviennent. J’écrirai quelque jour un essai philosophique sur les jouets. C’est un sujet qui me tente, mais que je n’ose aborder sans une longue et sérieuse préparation.

Aujourd’hui, je m’en tiendrai aux livres destinés à récréer l’enfance, et, puisque vous avez bien voulu m’y inviter, je vous soumettrai, madame, quelques réflexions à ce sujet.

Une question se pose tout d’abord. Faut-il donner de préférence aux enfants des livres écrits spécialement pour eux ?

Pour répondre à cette question, l’expérience suffit. Il est remarquable que les enfants montrent, la plupart du temps, une extrême répugnance à lire les livres qui sont faits pour eux. Cette répugnance ne s’explique que trop bien. Ils sentent, dès les premières pages, que l’auteur s’est efforcé d’entrer dans leur sphère au lieu de les transporter dans la sienne, qu’ils ne trouveront pas, par conséquent, sous sa conduite, cette nouveauté, cet inconnu dont l’âme humaine a soif à tout âge. Ils sont déjà possédés, ces petits, de la curiosité qui fait les savants et les poètes. Ils veulent qu’on leur révèle l’univers, le mystique univers. L’auteur qui les replie sur eux-mêmes et les retient dans la contemplation de leur propre enfantillage les ennuie cruellement.

C’est pourtant à cela qu’on s’applique, par malheur, quand on travaille, comme on dit, pour le jeune âge. On veut se rendre semblable aux petits. On devient enfant, sans l’innocence et la grâce. Je me rappelle un Collège incendié qu’on me donna avec les meilleures intentions du monde. J’avais sept ans et je compris que c’était une niaiserie. Un autre Collège incendié m’eût dégoûté des livres, et j’adorais les livres.

— Il faut bien pourtant, me direz-vous, se mettre à la portée des jeunes intelligences.

Sans doute, mais on y réussit mal par le moyen ordinairement employé, qui consiste à affecter la niaiserie, à prendre un ton béat, à dire sans grâce des choses sans force, enfin à se priver de tout ce qui, dans une intelligence adulte, charme ou persuade.

Pour être compris de l’enfance, rien ne vaut un beau génie. Les œuvres qui plaisent le mieux aux petits garçons et aux petites filles sont les œuvres magnanimes, pleines de grandes créations, dans lesquelles la belle ordonnance des parties forme un ensemble lumineux, et qui sont écrites dans un style fort et plein de sens.

J’ai plusieurs fois fait lire à de très jeunes enfants quelques chants de l’Odyssée, dans une bonne traduction. Ces enfants étaient ravis. Le Don Quichotte est, moyennant de larges coupures, la lecture la plus agréable où puisse se plonger une âme de douze ans. Pour moi, dès que j’ai su lire, j’ai lu le généreux livre de Cervantes, et je l’ai tant aimé et si bien senti, que c’est à cette lecture que je dois une forte part de la gaieté que j’ai encore aujourd’hui dans l’esprit.

Robinson Crusoé lui-même, qui est, depuis un siècle, le classique de l’enfance, fut écrit en son temps pour de graves hommes, pour des marchands de la Cité de Londres et pour des marins de Sa Majesté. L’auteur y mit tout son art, toute sa rectitude d’esprit, son vaste savoir, son expérience. Et cela se trouva n’être que le nécessaire pour amuser des écoliers.

Les chefs-d’œuvre que je cite là contiennent un drame et des personnages. Le plus beau livre du monde n’a pas de sens pour un enfant, si les idées y sont exprimées d’une façon abstraite. La faculté d’abstraire et de comprendre l’abstraction se développe tard et très inégalement chez les hommes. Mon professeur de sixième, qui, sans lui en faire un reproche, n’était ni un Rollin ni un Lhomond, nous disait de lire pendant les vacances, pour nous délasser, le Petit Carême de Massillon. Mon professeur de sixième nous disait cela pour nous faire croire qu’il se délassait lui-même à cette lecture et nous étonner ainsi. Un enfant que le Petit Carême intéresserait serait un monstre. Je crois d’ailleurs qu’il n’y a pas d’âge pour se plaire à de tels ouvrages.

Quand vous écrivez pour les enfants, ne vous faites point une manière particulière. Pensez très bien, écrivez très bien. Que tout vive, que tout soit grand, large, puissant dans votre récit. C’est là l’unique secret pour plaire à vos lecteurs.

Cela dit, j’aurais tout dit, si, depuis vingt ans, nous n’avions en France et, je crois bien, dans le monde entier, l’idée qu’il ne faut donner aux enfants que des livres de science, de peur de leur gâter l’esprit par de la poésie.

Cette idée est si profondément enracinée dans l’esprit public qu’aujourd’hui, quand on réimprime Perrault, c’est seulement pour les artistes et les bibliophiles. Voyez, par exemple, les éditions qu’en ont données Perrin et Lemerre. Elles vont dans les bibliothèques des amateurs et se relient en maroquin plein avec des dorures au petit fer.

Par contre, les catalogues illustrés des livres d’étrennes enfantines présentent aux yeux, pour les séduire, des crabes, des araignées, des nids de chenille, des appareils à gaz. C’est à décourager d’être enfant. À chaque fin d’année, les traités de vulgarisation scientifique, innombrables comme les lames de l’Océan, inondent et submergent nous et nos familles. Nous en sommes aveuglés, noyés. Plus de belles formes, plus de nobles pensées, plus d’art, plus de goût, rien d’humain. Seulement des réactions chimiques et des états physiologiques.

On m’a montré hier l’Alphabet des Merveilles de l’Industrie !

Dans dix ans, nous serons tous électriciens.

M. Louis Figuier, qui pourtant est un homme de bien, sort de sa placidité ordinaire à la seule pensée que les petits garçons et les petites filles de France peuvent connaître encore Peau d’Âne. Il a composé une préface tout exprès pour dire aux parents de retirer à leurs enfants les Contes de Perrault et de les remplacer par les ouvrages du docteur Ludovicus Ficus son ami. — Fermez-moi ce livre, mademoiselle Jeanne, laissez là, s’il vous plaît, « l’Oiseau bleu, couleur du temps » que vous trouvez si aimable et qui vous fait pleurer, et étudiez vite l’éthérisation. Il serait beau qu’à sept ans vous n’eussiez pas encore une opinion faite sur la puissance anesthésique du protoxyde d’azote ! — M. Louis Figuier a découvert que les fées sont des êtres imaginaires. C’est pourquoi il ne peut souffrir qu’on parle d’elles aux enfants. Il leur parle du guano, qui n’a rien d’imaginaire. — Eh bien, docteur, les fées existent précisément parce qu’elles sont imaginaires. Elles existent dans les imaginations naïves et fraîches, naturellement ouvertes à la poésie toujours jeune des traditions populaires.

Le moindre petit livre, qui inspire une idée poétique, qui suggère un beau sentiment, qui remue l’âme enfin, vaut infiniment mieux, pour l’enfance et pour la jeunesse, que tous vos bouquins bourrés de notions mécaniques.

Il faut des contes aux petits et aux grands enfants, de beaux contes en vers ou en prose, des écrits qui nous donnent à rire ou à pleurer, et qui nous mettent dans l’enchantement.

Je reçois aujourd’hui même, avec bien du plaisir, un livre qui s’appelle Le Monde enchanté, et qui contient une douzaine de contes de fées.

L’aimable et savant homme qui les a réunis, M. de Lescure, montre, dans sa préface, à quel besoin éternel de l’âme répond la féerie.

« Le besoin, dit-il, d’oublier la terre, la réalité, leurs déceptions, leurs affronts, si durs aux âmes fières, leurs chocs brutaux, si douloureux aux sensibilités délicates, est un besoin universel. Le rêve, plus que le rire, distingue l’homme des animaux et établit sa supériorité. »

Eh bien, ce besoin de rêver, l’enfant l’éprouve. Il sent son imagination qui travaille, et c’est pour cela qu’il veut des contes.

Les conteurs refont le monde à leur manière et ils donnent aux faibles, aux simples, aux petits, l’occasion de le refaire à la leur. Aussi ont-ils l’influence la plus sympathique. Ils aident à imaginer, à sentir, à aimer.

Et ne craignez point qu’ils trompent l’enfant en peuplant son esprit de nains ou de fées. L’enfant sait bien que la vie n’a point de ces apparitions charmantes. C’est votre science amusante qui le trompe ; c’est elle qui sème des erreurs difficiles à corriger. Les petits garçons qui n’ont point de défiance se figurent, sur la foi de M. Verne, qu’on va en obus dans la lune et qu’un organisme peut se soustraire sans dommage aux lois de la pesanteur.

Ces caricatures de la noble science des espaces célestes, de l’antique et vénérable astronomie sont sans vérité comme sans beauté.

Quel profit tirent les enfants d’une science sans méthode, d’une littérature faussement pratique qui ne parle ni à l’intelligence ni au sentiment ?

Il faudrait en revenir aux belles légendes, à la poésie des poètes et des peuples, à tout ce qui donne le frisson du beau.

Hélas ! notre société est pleine de pharmaciens qui craignent l’imagination. Et ils ont bien tort. C’est elle, avec ses mensonges, qui sème toute beauté et toute vertu dans le monde. On n’est grand que par elle. Ô mères ! n’ayez pas peur qu’elle perde vos enfants : elle les gardera, au contraire, des fautes vulgaires et des erreurs faciles.




II




dialogues sur les contes de fées


LAURE, OCTAVE, RAYMOND


Laure

La bande de pourpre qui barrait le couchant a pâli et l’horizon s’est teint d’une lueur orangée, au-dessus de laquelle le ciel est d’un vert très pâle. Voici la première étoile ; elle est toute blanche et elle tremble… Mais j’en découvre une autre et une autre encore, et tout à l’heure on ne pourra plus les compter. Les arbres du parc sont noirs et semblent agrandis. Ce petit chemin, qui descend là-bas entre des haies d’épines et dont je connais tous les cailloux, me paraît, à l’heure qu’il est, profond, aventureux et mystérieux, et je m’imagine, malgré moi, qu’il mène dans des contrées semblables à celles qu’on voit dans les rêves. La belle nuit ! et comme il est bon de respirer ! Je vous écoute, mon cousin ; parlez-nous des contes de fées, puisque vous avez tant de choses curieuses à nous en dire. Mais, de grâce, ne me les gâtez pas. Je vous préviens que je les adore. C’est à ce point que j’en veux un petit peu à ma fille, qui me demande si les ogres et les fées, « c’est vrai ».


raymond

C’est un enfant du siècle. Le doute lui pousse avant les dents de sagesse. Je ne suis pas de l’école de cette philosophe en jupe courte, et je crois aux fées. Les fées existent, cousine, puisque les hommes les ont faites. Tout ce qu’on imagine est réel : il n’y a même que cela qui soit réel. Si un vieux moine venait me dire : « J’ai vu le Diable ; il a une queue et des cornes », je répondrais à ce vieux moine : « Mon père, en admettant que, par hasard, le Diable n’existât pas, vous l’avez créé ; maintenant, à coup sûr, il existe. Gardez-vous-en ! » Cousine, croyez aux fées, aux ogres et au reste.


laure

Parlons des fées, et laissons le reste. Vous nous disiez tantôt que des savants s’occupent de nos contes bleus. Je vous le répète, j’ai une peur affreuse qu’ils ne me les gâtent. Tirer le petit Chaperon rouge de la « nursery » pour le mener à l’Institut ! Imagine-t-on cela !


octave

Je croyais les savants d’aujourd’hui plus dédaigneux ; mais je vois que vous êtes bons princes et que vous ne méprisez pas des récits parfaitement absurdes et d’une extrême puérilité.


laure

Les contes de fées sont absurdes et puérils, cela est sûr. Mais j’ai bien de la peine à en convenir, tant je les trouve jolis.


raymond

Convenez-en, cousine, convenez-en sans crainte. L’Iliade est enfantine aussi, et c’est le plus beau poème qu’on puisse lire. La poésie la plus pure est celle des peuples enfants. Les peuples sont comme le rossignol de la chanson : ils chantent bien tant qu’ils ont le cœur gai. En vieillissant, ils deviennent graves, savants, soucieux, et leurs meilleurs poètes ne sont plus que des rhéteurs magnifiques. Certes, La Belle au bois dormant est chose puérile. C’est ce qui la fait ressembler à un chant de l’Odyssée. Cette belle simplicité, cette divine ignorance du premier âge qu’on ne retrouve pas dans les ouvrages littéraires des époques classiques, est conservée en fleur avec son parfum dans les contes et les chansons populaires. Ajoutons bien vite, comme Octave, que ces contes sont absurdes. S’ils n’étaient pas absurdes, ils ne seraient pas charmants. Dites-vous bien que les choses absurdes sont les seules agréables, les seules belles, les seules qui donnent de la grâce à la vie et qui nous empêchent de mourir d’ennui. Un poème, une statue, un tableau raisonnables feraient bâiller tous les hommes, même les hommes raisonnables. Tenez, cousine, ces volants à votre jupe, ces plissés, ces bouillons, ces nœuds, tout ce jeu d’étoffes est absurde, et c’est délicieux. Je vous en fais mon compliment.


laure

Ne parlez point chiffons ; vous n’y entendez rien. Je vous accorde qu’il ne faut pas être trop uniment raisonnable en art. Mais dans la vie…


raymond

Il n’y a de beau dans la vie que les passions, et les passions sont absurdes. La plus belle de toutes est la plus déraisonnable de toutes : c’est l’amour. Il y a une passion moins absurde que les autres, c’est l’avarice ; aussi est-elle effroyablement laide. « Les fous seuls m’amusent », disait Dickens. Malheur à qui ne ressemble pas quelquefois à don Quichotte et ne prit jamais des moulins à vent pour des géants ! Ce magnanime don Quichotte était son propre enchanteur. Il égalait la nature à son âme.

Ce n’est être point dupe, cela ! Les dupes sont ceux qui ne voient devant eux rien de beau ni de grand.


octave

Il me semble, Raymond, que cette absurdité, que vous admirez si fort, a sa source dans l’imagination et que ce que vous venez de nous dire sous une forme brillante et paradoxale peut se traduire tout uniment ainsi : l’imagination fait d’un homme ému un artiste, et d’un brave homme un héros.


raymond

Vous exprimez assez exactement une des faces de ma pensée ; mais je voudrais bien savoir ce que vous entendez par le mot imagination et si, dans votre esprit, c’est la faculté de se représenter des choses qui sont ou des choses qui ne sont pas.


octave

Je suis un homme qui ne sait que planter des choux, et je parle de l’imagination comme un aveugle des couleurs. Mais je crois qu’elle n’est digne de son nom que quand elle donne l’être à des formes ou à des âmes nouvelles, en un mot, quand elle crée.


raymond

L’imagination, telle que vous la définissez, n’est point une faculté humaine. L’homme est absolument incapable d’imaginer ce qu’il n’a ni vu, ni entendu, ni senti, ni goûté. Je ne me mets pas à la mode et m’en tiens à mon vieux Condillac. Toutes les idées nous viennent par les sens, et l’imagination consiste, non pas à créer, mais à assembler des idées.


laure

Osez-vous parler ainsi ? Je puis, quand je veux, voir des anges.


raymond

Vous voyez des enfants avec des ailes d’oie. Les Grecs voyaient des centaures, des sirènes, des harpies, parce qu’ils avaient vu précédemment des hommes, des chevaux, des femmes, des poissons et des oiseaux. Swedenborg, qui a de l’imagination, décrit les habitants des planètes, ceux de Mars, ceux de Vénus, ceux de Saturne. Eh bien, il ne leur donne pas une seule qualité qui ne se trouve sur la terre ; mais il assemble ces qualités de la manière la plus extravagante ; il délire constamment. Voyez, au contraire, ce que fait une belle imagination naïve : Homère, ou, pour mieux dire, le rapsode inconnu, fait émerger de la blanche mer une jeune femme, « comme une nuée ». Elle parle, elle se lamente avec une sérénité céleste ! « Hélas ! enfant, dit-elle, pourquoi t’ai-je nourri ?… Je t’enfantai dans ma maison pour une mauvaise destinée. Mais j’irai sur l’Olympe neigeux… J’irai dans la maison d’airain de Zeus, j’embrasserai ses genoux, et je crois qu’il sera gagné. » Elle parle, c’est Thétis, elle est déesse. La nature a donné la femme, la mer et la nuée ; le poète les a associées. Toute poésie, toute féerie est dans ces associations heureuses.

Voyez comme à travers la sombre ramure un rayon de lune glisse sur l’écorce argentée des bouleaux. Le rayon tremble, ce n’est pas un rayon, c’est la robe blanche d’une fée. Les enfants qui l’apercevront vont s’enfuir, saisis d’un effroi délicieux.

Ainsi naquirent les fées et les dieux. Il n’y a pas, dans le monde surnaturel, un atome qui n’existe dans le monde naturel.


laure

Comme vous mêlez les déesses d’Homère et les fées de Perrault !


raymond

Elles ont, les unes et les autres, la même origine et la même nature. Ces rois, ces princes charmants, ces princesses belles comme le jour, ces ogres qui amusent et effrayent les petits enfants, furent des dieux et des déesses autrefois et remplirent d’épouvante ou d’allégresse l’enfance de l’humanité. Le Petit Poucet, Peau d’Âne et Barbe-Bleue sont d’antiques et vénérables récits qui viennent de loin, de très loin.


laure

D’où ?


raymond

Eh ! le sais-je ? On a voulu, on veut encore nous prouver qu’ils sont originaires de la Bactriane ; on veut qu’ils aient été inventés sous les térébinthes de cette âpre contrée, par les aïeux nomades des Hellènes, des Latins, des Celtes et des Germains. Cette théorie a été élevée et soutenue par des savants très graves qui, s’ils se trompent, du moins ne se trompent point à la légère. Et il faut une bonne tête pour édifier scientifiquement des billevesées. Un polyglotte peut seul divaguer en vingt langues. Les savants dont je vous parle ne divaguent jamais. Mais certains faits, relatifs aux contes, fables et légendes qu’ils tiennent pour indo-européens, leur causent un embarras inextricable. Quand ils ont bien sué pour vous prouver que Peau d’Âne vient de la Bactriane et que le roman du Renard est propre à la race japhétique, des voyageurs retrouvent le roman du Renard chez les Zoulous et Peau d’Âne chez les Papous. Leur théorie en souffre cruellement. Mais les théories ne sont créées et mises au monde que pour souffrir des faits qu’on y met, être disloquées dans tous leurs membres, enfler et finalement crever comme des ballons. Toutefois, ceci est assez probable que les contes des fées, et notamment ceux de Perrault, procèdent des plus antiques traditions de l’humanité !


octave

Je vous arrête, Raymond. Bien que peu au fait de la science contemporaine, et plus occupé d’agriculture que d’érudition, j’ai lu dans un petit livre fort bien écrit que les ogres n’étaient autres que ces Hongres ou Hongrois qui ravagèrent l’Europe au moyen âge, et que la légende de Barbe-Bleue s’était formée d’après l’histoire trop vraie de ce monstrueux maréchal de Raiz qui fut pendu sous Charles VII.


raymond

Nous avons changé tout cela, mon cher Octave, et votre petit livre, qui a pour auteur le baron Walckenaer, est bon à faire des cornets. Les Hongrois s’abattirent, en effet, comme des sauterelles sur l’Europe à la fin du XIe siècle. C’étaient d’épouvantables barbares ; mais la forme de leur nom dans les langues romanes s’oppose à la dérivation proposée par le baron Walckenaer. Dieu donne au mot ogre une plus ancienne origine ; il le fait sortir du latin orcus, qui, selon Alfred Maury, est d’origine étrusque. Orcus est l’enfer, le dieu dévorant, qui se repaît de chair et préfère celle des enfants au berceau. Quant à Gilles de Raiz, il fut, en effet, pendu à Nantes en 1440. Mais ce n’est pas pour avoir égorgé sept femmes ; son histoire trop véridique ne ressemble en rien au conte, et c’est faire tort à Barbe-Bleue que de le confondre avec cet abominable maréchal. Barbe-Bleue n’est pas aussi noir qu’on le fait.


laure

Pas aussi noir ?


raymond

Il n’est pas noir du tout, puisque c’est le soleil.


laure

Le soleil qui tue ses femmes et qui est tué par un dragon et par un mousquetaire ! Cela est ridicule ! Je ne connais ni votre Gilles de Raiz ni vos Hongrois ; mais il me semble beaucoup plus raisonnable de croire, avec mon mari, qu’un fait historique…


raymond

Hé ! cousine, il vous semble raisonnable de vous tromper. L’humanité tout entière est comme vous. Si l’erreur paraissait absurde à tout le monde, personne ne se tromperait. C’est le sens commun qui donne lieu à tous les faux jugements. Le sens commun nous enseigne que la terre est fixe, que le soleil tourne autour et que les hommes qui vivent aux antipodes marchent la tête en bas. Défiez-vous du bon sens, cousine. C’est en son nom qu’on a commis toutes les bêtises et tous les crimes. Fuyons-le, et revenons à Barbe-Bleue, qui est le soleil. Les sept femmes qu’il tue, sont sept aurores. En effet, chaque jour de la semaine, le soleil, en se levant, met fin à une aurore. L’astre chanté dans les hymnes védiques a pris dans le conte gaulois, je l’avoue, la physionomie passablement féroce d’un tyranneau féodal ; mais il a gardé un attribut qui témoigne de son antique origine et qui fait reconnaître en ce méchant hobereau un ancien dieu solaire. Cette barbe à laquelle il doit son nom, cette barbe couleur du temps, l’identifie à l’Indra védique, le dieu du firmament, le dieu radieux, pluvieux, tonnant, dont la barbe est d’azur.


laure

Cousin, dites-moi, de grâce, si les deux cavaliers, dont l’un était dragon et l’autre mousquetaire, sont aussi des dieux de l’Inde.


raymond

Avez-vous entendu parler des Açwins et des Dioscures ?


laure

Jamais.


raymond

Les Açwins chez les Indous et les Dioscures chez les Hellènes figuraient les deux crépuscules. C’est ainsi que, dans le mythe grec, les Dioscures Castor et Pollux délivrent Hélène, la lumière matinale, que Thésée, le soleil, tient prisonnière. Le dragon et le mousquetaire du conte n’en font ni plus ni moins en délivrant madame Barbe-Bleue, leur sœur.


octave

Je ne nie pas que ces interprétations ne soient ingénieuses ; mais je les crois dénuées de tout fondement. Vous m’avez renvoyé tantôt à mes avoines avec mes Hongrois. Je vous dirai à mon tour que votre système n’est pas neuf et que feu mon grand-père, grand liseur de Dupuis, de Volney et de Dulaure, voyait le zodiaque à l’origine de tous les cultes. Le brave homme me disait, au grand scandale de ma pauvre mère, que Jésus-Christ était le soleil, et ses douze apôtres les douze mois de l’année. Mais savez-vous, monsieur le savant, comment un homme d’esprit confondit Dupuis, Volney, Dulaure et mon grand-père ? Il appliqua leur théorie à l’histoire de Napoléon Ier et démontra, par ce moyen, que Napoléon n’avait pas existé, que son histoire était un mythe. Ce héros qui naît dans une île, triomphe dans des contrées orientales et méridionales, perd sa puissance l’hiver dans le Nord et disparaît dans l’Océan, c’est, disait l’auteur dont j’ai oublié le nom, c’est évidemment le soleil. Ses douze maréchaux sont les douze signes du zodiaque, et ses quatre frères, les quatre saisons. Je crains bien, Raymond, que vous ne procédiez, à l’égard de Barbe-Bleue, comme cet homme d’esprit à l’égard de Napoléon Ier.


raymond

L’auteur dont vous parlez avait de l’esprit, comme vous le dites, et du savoir ; il se nommait Jean-Baptiste Pérès. Il est mort bibliothécaire, à Agen, en 1840. Son curieux petit livre : Comme quoi Napoléon n’a jamais existé, fut imprimé, si je ne me trompe, en 1817.

C’est, en effet, une critique très ingénieuse du système de Dupuis. Mais la théorie, dont je vous ai fait une application isolée, et par conséquent sans force, est établie sur la grammaire et la mythologie comparées. Les frères Grimm ont recueilli, comme vous savez, les contes populaires de l’Allemagne. Leur exemple a été suivi dans presque tous les pays, et nous possédons aujourd’hui des collections de contes scandinaves, danois, flamands, russes, anglais, italiens, zoulous, etc. En lisant ces contes, d’origines si diverses, on remarque avec surprise qu’ils procèdent tous ou presque tous d’un petit nombre de types. Tel conte scandinave semble calqué sur tel conte français, qui lui-même reproduit les traits principaux d’un conte italien. Or, il n’est pas admissible que ces ressemblances soient l’effet d’échanges successifs entre les différents peuples. On a donc supposé, comme je vous le disais tout à l’heure, que les familles humaines possédaient ces récits avant leur séparation et qu’elles les imaginèrent pendant leur repos immémorial dans leur commun berceau. Mais, comme on n’a entendu parler ni d’une contrée ni d’un âge où les Zoulous, les Papous et les Indous paissaient leurs bœufs ensemble, il faut penser que les combinaisons de l’esprit humain, à son enfance, sont partout les mêmes, que les mêmes spectacles ont produit les mêmes impressions dans toutes les têtes primitives, et que les hommes, également sujets à la faim, à l’amour et à la peur, ayant tous le ciel sur leur tête et la terre sous leurs pieds, ont tous, pour se rendre compte de la nature et de la destinée, imaginé les mêmes petits drames.

Les contes de nourrice n’étaient pas moins, à leur origine, qu’une représentation de la vie et des choses, propre à satisfaire des êtres très naïfs. Cette représentation se fit probablement d’une manière peu différente dans le cerveau des hommes blancs, dans celui des hommes jaunes et dans celui des hommes noirs.

Cela dit, je crois qu’il sera sage de nous en tenir à la tradition indo-européenne et de remonter à nos aïeux de la Bactriane, sans plus nous inquiéter des autres familles humaines.


octave

Je vous suis avec plaisir. Mais ne croyez-vous pas qu’un sujet si obscur puisse être livré sans dangers aux hasards de la conversation ?


raymond

À vous dire vrai, je crois que les hasards d’une causerie familière sont moins dangereux pour mon sujet que les développements logiques d’une étude écrite. N’abusez pas contre moi de cet aveu, que je rétracterai, je vous en préviens, dès que vous ferez mine de vous en prévaloir à mes dépens. Désormais, je ne procéderai plus que par affirmations. Je me donnerai le plaisir d’être certain de ce que je dirai. Tenez-vous pour averti. J’ajoute que si je me contredis, ce qui arrivera très probablement, je confondrai dans un même amour les deux fils ennemis de ma pensée, afin d’être sûr de ne point faire tort à celui des deux qui est le bon. Enfin, je serai âpre, tranchant, et, s’il se peut, fanatique.


laure

Nous verrons si cet air-là va à votre visage. Mais qui vous force à le prendre ?


raymond

L’expérience. Elle me démontre que le scepticisme le plus étendu cesse là où commence soit la parole, soit l’action. Dès qu’on parle, on affirme. Il faut en prendre son parti. Je m’y résigne. Je vous épargnerai de la sorte les « peut-être », les « si j’ose dire », les « en quelque sorte », et autres mantilles du langage, dont un Renan peut seul se parer avec grâce.


octave

Soyez âpre, tranchant. Mais, de grâce, mettez un peu d’ordre dans votre exposition. Et qu’on sache quelle est votre thèse, maintenant que vous en avez une.


raymond

Tous ceux qui savent conduire leur esprit dans les recherches d’érudition générale ont reconnu, dans les contes de fées, des mythes antiques et d’antiques adages. Max Muller a dit (je crois pouvoir citer exactement ses paroles) : « Les contes sont le patois moderne de la mythologie, et, s’ils doivent devenir le sujet d’une étude scientifique, le premier travail à entreprendre est de faire remonter chaque conte moderne à une légende plus ancienne, et chaque légende à un mythe primitif. »


laure

Eh bien, ce travail, l’avez-vous fait, cousin ?


raymond

Si je l’avais fait, ce travail formidable, il ne me resterait pas un cheveu sur la tête, et je n’aurais plus le plaisir de vous voir qu’à travers quatre paires de besicles, sous le reflet protecteur d’une visière verte. Ce travail n’a pas été fait ; mais des matériaux suffisants ont été réunis pour permettre aux savants de se convaincre que les contes de fées ne sont pas des imaginations en l’air, et qu’au contraire, « dans bien des cas, ils tiennent, comme dit Max Muller, par toutes leurs racines, aux germes mêmes de l’ancien langage et de l’ancienne pensée ». Les vieux dieux décrépits, tombés en enfance, et mis hors des affaires humaines, servent encore à amuser les petits garçons et les petites filles. C’est l’emploi des grands-pères. En est-il un seul qui convienne mieux à la vieillesse de ces anciens seigneurs de la terre et du ciel ? Les contes de fées sont de beaux poèmes religieux oubliés par les hommes et retenus par les pieuses aïeules à la longue mémoire. Ces poèmes sont devenus puérils et sont restés charmants sur les lèvres molles de la vieille filandière qui les contait aux petits de ses fils, accroupis autour d’elle devant l’âtre.

Les tribus des hommes blancs se sont séparées ; les unes sont allées sous un ciel transparent, le long des blancs promontoires que baigne une mer bleue qui chante ; les autres se sont plongées dans les brumes mélancoliques qui, sur les rivages des mers du Nord, mêlent la terre au ciel et ne laissent deviner que des formes incertaines et monstrueuses. D’autres ont campé dans les steppes monotones où paissaient leurs maigres chevaux ; d’autres ont couché sur la neige durcie, ayant sur la tête un firmament de fer et de diamants. Il en est qui sont allées cueillir la fleur d’or sur une terre de granit. Et les fils de l’Inde ont bu à tous les fleuves de l’Europe. Mais, partout, dans la cabane, ou sous la tente, ou devant le feu de broussailles allumé dans la plaine, l’enfant d’autrefois, devenue aïeule à son tour, répétait aux petits les contes qu’elle avait entendus dans son enfance. C’étaient les mêmes personnages et la même aventure ; seulement la conteuse donnait, sans le savoir, à son récit les teintes de l’air qu’elle avait si longtemps respiré et de la terre qui l’avait nourrie et qui allait bientôt la recevoir. La tribu reprenait sa marche à travers les fatigues et les périls, laissant derrière elle, du côté de l’Orient, l’aïeule couchée au milieu des morts jeunes ou vieux. Mais les contes sortis de ses lèvres, maintenant glacées, s’envolaient comme les papillons de Psyché, et ces frêles immortels, se posant de nouveau sur la bouche des vieilles filandières, étincelaient aux yeux agrandis des nouveaux nourrissons de l’antique race. Et qui donc apprit Peau d’Âne aux fillettes et aux garçonnets de France, « de douce France », comme dit la chanson ? « C’est Ma Mère l’Oie », répondent les savants de village, Ma Mère l’Oie, qui filait sans cesse et sans cesse devisait. Et les savants de s’enquérir. Ils ont reconnu Ma Mère l’Oie dans cette reine Pédauque que les maîtres imagiers représentèrent sur le portail de Sainte-Marie de Nesles dans le diocèse de Troyes, sur le portail de Sainte-Bénigne de Dijon, sur le portail de Saint-Pourçain en Auvergne et de Saint-Pierre de Nevers. Ils ont identifié Ma Mère l’Oie à la reine Bertrade, femme et commère du roi Robert ; à la reine Berthe au grand pied, mère de Charlemagne ; à la reine de Saba, qui, étant idolâtre, avait le pied fourchu ; à Freya au pied de cygne, la plus belle des déesses scandinaves ; à sainte Lucie, dont le corps, comme le nom, était lumière. Mais c’est chercher bien loin et s’amuser à se perdre. Qu’est-ce que Ma Mère l’Oie, sinon notre aïeule à tous et les aïeules de nos aïeules, femmes au cœur simple, aux bras noueux, qui firent leur tâche quotidienne avec une humble grandeur et qui, desséchées par l’âge, n’ayant, comme les cigales, ni chair ni sang, devisaient encore au coin de l’âtre, sous la poutre enfumée, et tenaient à tous les marmots de la maisonnée ces longs discours qui leur faisaient voir mille choses ? Et la poésie rustique, la poésie des champs, des bois et des fontaines, sortait fraîche des lèvres de la vieille édentée.

… comme ces eaux si pures et si belles,
Qui coulent sans effort des sources naturelles.

Sur le canevas des ancêtres, sur le vieux fonds indou, la Mère l’Oie brodait des images familières, le château et les grosses tours, la chaumière, le champ nourricier, la forêt mystérieuse et les belles Dames, les fées tant connues des villageois et que Jeanne d’Arc aurait pu voir, le soir, sous le gros châtaignier, au bord de la fontaine…

Eh bien, cousine, vous ai-je gâté les contes de fées ?


laure

Parlez, parlez, je vous écoute.


raymond

Pour moi, s’il fallait choisir, je donnerais de bon cœur toute une bibliothèque de philosophes, pour qu’on me laissât Peau d’Âne. Il n’y a dans toute notre littérature que La Fontaine qui ait senti comme Ma Mère l’Oie la poésie du terroir, le charme robuste et profond des choses domestiques.

Mais permettez-moi de rassembler et de resserrer quelques observations importantes qu’il ne faut pas laisser s’éparpiller dans les hasards de la conversation. Les premières langues étaient tout en images et animaient tout ce qu’elles nommaient. Elles dotaient de sentiments humains les astres, les nuages, « vaches célestes », la lumière, les vents, l’aurore. De la parole imagée, vivante, animée, le mythe jaillit et le conte sortit du mythe. Le conte se transforma sans cesse ; car le changement est la première nécessité de l’existence. Il fut pris au mot et à la lettre et ne rencontra pas, par bonheur, des gens d’esprit pour le réduire en allégorie et le tuer du coup. Les bonnes gens voyaient, en Peau d’Âne, Peau d’Âne elle-même, rien de plus, rien de moins. Perrault n’y chercha pas autre chose. La science vint qui embrassa d’un coup d’œil le long trajet du mythe et du conte et dit : « L’aurore devint Peau d’Âne. » Mais il faut qu’elle ajoute que, dès que Peau d’Âne fut imaginée, elle prit une physionomie particulière et vécut pour son propre compte.


laure

Je commence à voir clair dans ce que vous dites. Mais, puisque vous nommez Peau d’Âne, je vous avouerai qu’il y a dans son histoire quelque chose qui me choque au dernier point. Est-ce un Indien qui a donné au père de Peau d’Âne cette odieuse passion pour sa fille ?


raymond

Pénétrons le sens du mythe, et l’inceste qui vous fait horreur vous paraîtra bien innocent. Peau d’Âne est l’aurore ; elle est fille du soleil, puisqu’elle sort de la lumière. Quand on dit que le roi est amoureux de sa fille, cela signifie que le soleil, à son lever, court après l’aurore. De même, dans la mythologie védique, Prajâ-pati, seigneur de la création, protecteur de toute créature, identique au soleil, poursuit sa fille Ouschas, l’aurore, qui fuit devant lui.


laure

Tout soleil qu’il est, votre roi me choque et j’en veux à ceux qui l’ont imaginé.


raymond

Ils étaient innocents et par conséquent immoraux… Ne vous récriez pas, cousine, c’est la corruption qui donne une raison d’être à la morale, de même que c’est la violence qui nécessite la loi. Ce sentiment du roi pour sa fille, respecté avec une naïveté religieuse par la tradition et par Perrault, atteste la vénérable antiquité du conte et le fait remonter jusqu’aux tribus patriarcales de l’Ariadne. L’inceste était considéré sans horreur dans ces innocentes familles de pâtres chez qui le père se nommait « celui qui protège », le frère « celui qui aide », la sœur « celle qui console », la fille « celle qui trait les vaches », le mari « le fort », et l’épouse « la forte ». Ces bouviers du pays du soleil n’avaient point inventé la pudeur. Parmi eux, la femme, étant sans mystère, était sans danger. La volonté du patriarche était la seule loi qui permettait ou non au mari d’emmener une épouse dans le chariot attelé de deux bœufs blancs. Si, par la force des choses, l’union du père et de la fille était rare, cette union n’était pas réprouvée. Le père de Peau d’Âne ne fit point scandale. Le scandale est propre aux sociétés polies, et c’est même une de leurs distractions les plus chères.


octave

Je vous laisse dire. Mais je suis bien sûr que vos explications ne valent rien. La morale est innée dans l’homme.


raymond

La morale est la science des mœurs ; elle change avec les mœurs. Elle diffère dans tous les pays et ne reste nulle part dix ans la même.

Votre morale, Octave, n’est pas celle de votre père. Quant aux idées innées, c’est une grande rêverie.


laure

Messieurs, laissons, s’il vous plaît, la morale et les idées innées, qui sont des choses fort ennuyeuses, et revenons au père de Peau d’Âne, qui est le soleil.


raymond

Vous rappelez-vous qu’il nourrissait dans son écurie, au milieu des plus nobles chevaux richement caparaçonnés et « roides d’or et de broderies, un âne que la nature avait formé si extraordinaire, dit le conte, que sa litière, au lieu d’être malpropre, était couverte, tous les matins, de beaux écus au soleil et de beaux louis d’or de toute espèce » ? Eh bien, cet âne oriental, onagre, hémione ou zèbre, est le coursier du soleil, et les louis d’or dont il couvre sa litière sont les disques lumineux que l’astre répand à travers la feuillée. Sa peau est elle-même un emblème distinct qui représente la nuée. L’aurore s’en voile et disparaît. Vous rappelez-vous la jolie scène, quand Peau d’Âne est vue, dans sa robe couleur du ciel, par le beau prince qui a mis l’œil sur le trou de la serrure ? Ce prince, fils du roi, est un rayon de soleil…


laure

Dardé à travers la porte, c’est-à-dire entre deux nuages, n’est-il pas vrai ?


raymond

On ne peut mieux dire, cousine, et je vois que vous vous entendez admirablement en mythologie comparée. — Prenons le conte le plus simple de tous, cette histoire d’une jeune fille qui laisse échapper de sa bouche deux roses, deux perles et deux diamants. Cette jeune fille est l’aurore qui fait éclore les fleurs et les baigne de rosée et de lumière. Sa méchante sœur, qui vomit des crapauds, est la brume. — Cendrillon, noircie par les cendres du foyer, c’est l’aurore assombrie par les nuages. Le jeune prince qui l’épouse est le soleil.


octave

Ainsi les femmes de Barbe-Bleue sont des aurores. Peau d’Âne est une aurore, la jeune fille qui laisse tomber de sa bouche des roses et des perles est une aurore, Cendrillon est une aurore. Vous ne nous montrez que des aurores.


raymond

C’est que l’aurore, l’aurore magnifique de l’Inde, est la plus riche source de la mythologie aryenne. Elle est célébrée, sous des noms et des formes multiples, dans les hymnes védiques. Dès la nuit on l’appelle, on l’attend, avec une espérance mêlée de crainte :

« Notre antique amie, l’Aurore, reviendra-t-elle ? Les puissances de la nuit seront-elles vaincues par le dieu de la lumière ? » Mais elle vient, la claire jeune fille, « elle s’approche de chaque maison », et chacun se réjouit dans son cœur. C’est elle, c’est la fille de Dyaus, la divine bouvière, qui conduit, chaque matin, au pâturage les vaches célestes, dont les lourdes mamelles laissent s’égoutter sur la terre aride une rosée fraîche et féconde.

Comme on a chanté sa venue, on chantera sa fuite, et l’hymne va célébrer la victoire du soleil :

« Voici encore une forte et mâle action que tu as accomplie, ô Indra ! Tu frappes la fille de Dyaus, une femme qu’il est difficile de vaincre. Oui, la fille de Dyaus, la glorieuse, l’Aurore, toi, Indra, grand héros, tu l’as mise en pièces.

» L’Aurore se précipita à bas de son char brisé, craignant qu’Indra, le taureau, ne la frappât.

» Son char gisait là, brisé en morceaux ; quant à elle, elle s’enfuit bien loin. »

L’Indou primitif se faisait de l’aurore une image changeante, mais toujours vive, et les reflets affaiblis et altérés de cette image sont encore visibles dans les contes dont nous venons de parler, comme aussi dans Le Petit Chaperon-rouge. La couleur du bonnet que porte la petite-fille de la Mère Grand est un premier indice de sa céleste origine. L’office qu’on lui donne de porter une galette et un pot de beurre la fait ressembler à l’aurore des Védas, qui est une messagère. Quant au loup qui la dévore…


laure

C’est un nuage.


raymond

Non pas, cousine. C’est le soleil.


laure

Le soleil, un loup ?


raymond

Le loup dévorateur, au poil brillant, Vrika, le loup védique. N’oubliez pas que deux dieux solaires, l’Apollon Lycien des Grecs et l’Apollon Soranus des Latins ont le loup pour emblème.


octave

Comment a-t-on pu comparer le soleil à un loup ?


raymond

Quand le soleil tarit les citernes, brûle les prés et sèche le cuir sur l’échine amaigrie des bœufs haletants qui tirent la langue, n’est-ce point un loup dévorant ? Le poil du loup reluit, ses prunelles brillent ; il montre des dents blanches, sa mâchoire et ses reins sont forts : il procède du soleil par l’éclat de son pelage et de ses yeux et par la puissance destructive de ses mâchoires. Vous craignez peu le soleil, Octave, dans ce pays humide où fleurissent les pommiers ; mais le petit Chaperon rouge, qui vient de loin, a traversé de chaudes contrées.


laure

L’aurore meurt et renaît. Mais le petit Chaperon-rouge meurt pour ne plus revenir. Elle eut tort de cueillir des noisettes et d’écouter le loup ; toutefois est-ce une raison pour qu’elle soit mangée sans miséricorde ? Ne vaudrait-il pas mieux qu’elle sortît du ventre de la bête, comme l’aurore de la nuit ?


raymond

Votre pitié, cousine, est pleine d’esprit. La mort du petit Chaperon-Rouge ne peut être définitive. La Mère l’Oie n’avait pas bien retenu la fin du conte.

On peut bien oublier quelque chose à son âge.

Mais les aïeules d’Allemagne et d’Angleterre savent bien que le Chaperon-Rouge meurt et renaît comme l’aurore. Elles content qu’un chasseur ouvrit le ventre de la bête et en tira l’enfant rose, qui ouvrit de grands yeux et dit :

— Oh ! que j’ai eu de frayeur et qu’il faisait noir là-dedans !

Je feuilletais tantôt, dans la chambre de votre fille, un de ces cahiers d’images en couleurs que l’Anglais Walter Crane enlumine avec tant de fantaisie et d’humour. Ce gentleman a l’imagination à la fois savante et familière ; il a le sens des légendes et l’amour de la vie ; il respecte le passé et goûte le présent. C’est l’esprit anglais. Le cahier que je feuilletais contient le texte et les dessins du Little Red Riding Hood (Le Petit Chaperon-Rouge de l’Angleterre). Le loup l’avale ; mais un gentleman farmer, en habit vert, culotte jaune et bottes à revers, loge une balle entre les deux yeux luisants du loup, ouvre avec son couteau de chasse le ventre de la bête, et l’enfant en sort, fraîche comme une rose.

Some sportsman (he certainly was a dead shot)
Had aimed at the Wolf when she cried;
So Red Riding Hood got safe home did she not?
And lived happily there till she died.

Voilà la vérité, cousine, et vous l’aviez devinée. Quant à la Belle au Bois dormant, dont l’aventure est d’une poésie naïve et profonde…


Octave

C’est l’aurore !


raymond

Non. La Belle au Bois dormant, le Chat botté et le Petit Poucet se rattachent à une autre classe de légendes aryennes, à celles qui symbolisent la lutte entre l’hiver et l’été, le renouvellement de la nature, l’éternelle aventure de l’Adonis universel, de cette rose du monde qui se flétrit et refleurit sans cesse. La Belle au Bois dormant n’est autre qu’Astéria, claire sœur de Latone, que Cora et que Proserpine. L’imagination populaire fut bien inspirée en donnant à la lumière la forme de ce que la lumière caresse le plus amoureusement sur la terre, la forme d’une belle jeune fille. Pour ma part, j’aime la princesse du bois dormant à l’égal de l’Eurydice de Virgile et de la Brunhild de l’Edda qui, piquées, l’une par un serpent, l’autre par une épine, sont ramenées de l’ombre éternelle, la Grecque par un poète, la Scandinave par un guerrier, tous deux amoureux. C’est le sort commun des héros lumineux des mythes de s’évanouir à l’atteinte d’un objet aigu, épine, griffe ou fuseau. Dans une légende du Dekan, recueillie par miss Frere, une petite fille se pique à l’ongle qu’une Rakchasa a laissé dans une porte ; aussitôt elle tombe inanimée. Un roi passe, l’embrasse et la réchauffe. Le propre de ces drames de l’hiver et de l’été, de l’ombre et de la lumière, de la nuit et du jour est de recommencer sans cesse. Le conte rapporté par Perrault recommence quand on le croit fini. La Belle épouse le prince et a de ce mariage deux enfants, le petit Jour et la petite Aurore, l’Aithra et l’Héméros d’Hésiode, ou, si vous voulez, Phœbus et Artémis. En l’absence du prince, sa mère, une ogresse, une Rakchasa, c’est-à-dire l’épouvante nocturne, menace de dévorer les deux enfants royaux, les deux jeunes lumières, que sauve le retour du roi-soleil. La Belle au Bois dormant a, dans l’ouest de la France, une sœur rustique dont l’histoire est contée naïvement dans une très vieille chanson que je vais vous dire :

Quand j’étais chez mon père,
Guenillon.
Petite jeune fille,
Il m’envoyait au bois,
Guenillon,

Pour cueillir la nouzille,
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Guenillon,
Saute en guenille.

Il m’envoyait au bois
Pour cueillir la nouzille !
Le bois était trop haut,
La belle trop petite…

Le bois était trop haut,
La belle trop petite.
Elle se mit en main
Une tant verte épine…


Elle se mit en main
Une tant verte épine,
À la douleur du doigt
La bell’ s’est endormie…

À la douleur du doigt,
La bell’ s’est endormie…
Et au chemin passa
Trois cavaliers bons drilles…

Et le premier des trois
Dit : « Je vois une fille. »
Et le second des trois
Dit : « Elle est endormie. »

Et le second des trois,
Guenillon,

Dit : « Elle est endormie. »
Et le dernier des trois,
Guenillon,

Dit : « Ell’ sera ma mie. »
Ah ! ah ! ah ! ah ! ah !
Guenillon,
Saute en guenille.

Ici la légende divine est tombée au dernier étage de la dégradation, et il serait impossible, si les intermédiaires manquaient, de reconnaître en cette rustique Guenillon la lumière céleste qui languit pendant l’hiver et se ranime au printemps. L’épopée de la Perse, le Schahnameh nous fait connaître un héros dont la destinée ressemble à celle de la Belle au Bois dormant. Isfendiar, qui ne peut être blessé par aucune épée, doit mourir d’une épine qui l’atteindra dans l’œil. L’histoire de Balder, dans l’Edda scandinave, présente avec cette Belle au Bois dormant des analogies encore plus saisissantes.

Comme les fées au berceau de la fille du roi, tous les dieux devant le divin enfant Balder jurent de rendre inoffensif pour lui tout ce qui est sur la terre. Mais le gui, qui ne croît pas sur le sol, a été oublié par les immortels comme, par le roi et la reine, la vieille qui filait au faîte de leur tour. Un fuseau pique la belle ; une branche de gui tue Balder.

« Ainsi, par terre, gît Balder, mort, et tout autour gisent, amoncelés, glaives, torches, javelots et lances que, pour s’amuser, les dieux avaient jetés sans effet contre Balder, que ne perçait et n’entamait aucune arme ; mais dans sa poitrine était enfoncée la fatale branche de gui, que Lok, l’accusateur, donna à Hoder, et que Hoder lança sans pensée mauvaise. »


laure

Tout cela est fort beau ; mais n’avez-vous rien à nous dire de la petite chienne Pouffe qui était sur le lit de la princesse ? Je lui trouve un air galant : Pouffe fut élevée sur les genoux des marquises, et je m’imagine que madame de Sévigné la caressa de ces mains qui écrivirent des lettres si belles.


raymond

Pour vous être agréable, nous donnerons à la petite chienne Pouffe des aïeux célestes ; ou ferons remonter sa race à Saramâ, la chienne en quête de l’aurore, et au chien Seirios, gardien des étoiles. Voilà, si je ne me trompe, une belle noblesse. Il ne reste plus à Pouffe qu’à faire la preuve de ses quartiers pour être admise comme chanoinesse au chapitre d’un Remiremont-Canin. Un d’Hozier à quatre pattes aurait seul autorité pour établir cette filiation. Je me contenterai d’indiquer un des rameaux de ce grand arbre généalogique. Branche finlandaise : le petit chien Flô, à qui sa maîtresse dit par trois fois :

« Va, mon petit chien Flô, et vois s’il fera bientôt jour. »

À la troisième fois, l’aube se lève.


octave

J’admire la facilité avec laquelle vous logez au ciel les bêtes et les gens des contes. Les Romains n’envoyaient pas plus aisément leurs empereurs parmi les constellations. À votre gré, le marquis de Carabas ne peut manquer d’être pour le moins le soleil en personne.


raymond

N’en doutez pas, Octave. Ce personnage pauvre, humilié, qui croît en richesse et en puissance, c’est le soleil qui se lève dans la brume et brille par un midi pur. Notez ce point : le marquis de Carabas sort de l’eau pour se revêtir d’habits resplendissants. On ne peut représenter le lever du soleil par un symbole plus clair.


laure

Mais, dans le conte, le marquis est un personnage inerte, qu’on mène ; c’est le chat qui pense et qui agit, et il n’est que juste que ce chat soit, comme la chienne Pouffe, un être céleste.


raymond

C’en est un, et, comme son maître, il figure le soleil.


laure

J’en suis bien aise. Mais a-t-il, comme Pouffe, des parchemins en règle ? Peut-il prouver sa noblesse ?


raymond

Ainsi que le dit Racine :

L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux.

Il se peut que le Chat botté descende de ces chats qui traînèrent le char de Freya, la Vénus scandinave. Mais les tabellions de gouttière n’en disent rien. On connaît un très ancien chat solaire, le chat égyptien, identique à Râ, qui parle dans un rituel funéraire, traduit par monsieur de Rougé, et dit : « Je suis le grand chat qui était en l’avenue de l’arbre de vie, dans An, la nuit du grand combat. » Mais ce chat est un Kouschite, un fils de Cham. Le Chat botté est de la race de Japhet et je ne vois pas du tout comment on pourrait les rattacher l’un à l’autre.


laure

Ce grand chat kouschite, qui parle si obscurément dans votre rituel funéraire, était-il besacier et botté ?


raymond

Le rituel ne le dit pas. Les bottes du chat du marquis sont analogues aux bottes de sept lieues que chausse le Petit Poucet et qui symbolisent la rapidité de la lumière. Le Petit Poucet fut originairement, selon le savant monsieur Gaston Paris, un de ces dieux aryens, conducteurs et voleurs de bœufs célestes, comme cet Hermès enfant, à qui les peintres de vases donnent un soulier pour berceau. L’imagination populaire logea Poucet dans la plus petite étoile de la Grande-Ourse. À propos de bottes, comme on dit, vous savez que Jacquemart, qui faisait des eaux-fortes si belles, rassembla une riche collection de chaussures. Si l’on voulait faire, à son exemple, un musée de chaussures mythologiques, on remplirait plus d’une vitrine. À côté des bottes de sept lieues, du soulier d’Hermès enfant et des bottes du maître chat, il faudrait placer les talonnières d’Hermès adulte, les sandales de Persée, les chaussures d’or d’Athénè, les pantoufles de verre de Cendrillon et les mules étroites de Marie, la petite Russe. Tous ces vêtements de pied expriment à leur façon la vitesse de la lumière et le cours des astres.


laure

C’est par erreur, n’est-il pas vrai, qu’on a dit que les pantoufles de Cendrillon étaient de verre ? On ne peut pas se figurer des chaussures faites de la même étoffe qu’une carafe. Des chaussures de vair, c’est-à-dire des chaussures fourrées, se conçoivent mieux, bien que ce soit une mauvaise idée d’en donner à une fillette pour la mener au bal. Cendrillon devait avoir avec les siennes les pieds pattus comme un pigeon. Il fallait, pour danser si chaudement chaussée, qu’elle fût une petite enragée. Mais les jeunes filles le sont toutes ; elles danseraient avec des semelles de plomb.


raymond

Cousine, je vous avais pourtant bien avertie de vous défier du bon sens. Cendrillon avait des pantoufles non de fourrure, mais de verre, d’un verre transparent comme une glace de Saint-Gobain, comme l’eau de source et le cristal de roche. Ces pantoufles étaient fées ; on vous l’a dit, et cela seul lève toute difficulté. Un carrosse sort d’une citrouille. La citrouille était fée. Or, il est très naturel qu’un carrosse fée sorte d’une citrouille fée. C’est le contraire qui serait surprenant. La Cendrillon russe a une sœur qui se coupe le gros orteil pour chausser la pantoufle, que le sang macule et qui révèle ainsi au prince l’héroïque supercherie de l’ambitieuse.


laure

Perrault se contente de dire que les deux méchantes sœurs firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais qu’elles ne purent en venir à bout. J’aime mieux cela.


raymond

C’est aussi comme cela que l’entendait Ma Mère l’Oie. Mais, si vous étiez Slave, vous seriez un peu féroce, et l’orteil coupé serait tout à fait de votre goût.


octave

Voilà déjà quelque temps que Raymond nous parle des contes de fées, et il ne nous a pas encore dit un mot des fées elles-mêmes.


laure

Cela est vrai. Mais il vaut mieux laisser les fées dans leur vague et leur mystère.


raymond

Vous craignez, cousine, que ces capricieuses créatures, tantôt bonnes, tantôt méchantes, jeunes ou vieilles à leur gré, qui dominent la nature et semblent toujours sur le point de s’évanouir en elle, ne se prêtent pas à notre curiosité et ne nous échappent au moment où nous croirons les saisir. Elles sont faites d’un rayon de lune. Le bruissement des feuilles trahit seul leur passage, et leur voix se mêle aux murmures des fontaines. Si l’on ose saisir un pan de leur robe d’or, on n’a dans la main qu’une poignée de feuilles sèches. Je n’aurai point l’impiété de les poursuivre ; mais leur nom seul nous révélera le secret de leur nature.

Fée, en italien fata, en espagnol hada, en portugais et en provençal fada et fade ; fadette dans ce patois berrichon qu’illustra George Sand, est sorti du latin fatum, qui signifie destin. Les fées résultent de la conception la plus douce et la plus tragique, la plus intime et la plus universelle de la vie humaine. Les fées sont nos destinées. Une figure de femme sied bien à la destinée, qui est capricieuse, séduisante, décevante, pleine de charme, de trouble et de péril. Il est bien vrai qu’une fée est la marraine de chacun de nous et que, penchée sur son berceau, elle lui fait des dons heureux ou terribles qu’il gardera toute sa vie. Prenez les êtres, demandez-vous ce qu’ils sont, ce qui les fait et ce qu’ils font ; vous trouverez que la raison suprême de leur existence heureuse ou funeste, c’est la fée. Claude plaît parce qu’il chante bien ; il chante bien parce que les cordes de sa voix sont harmonieusement construites. Qui les disposa ainsi dans le gosier de Claude ? C’est la fée. Pourquoi la fille du roi se piqua-t-elle au fuseau de la vieille ? Parce qu’elle était vive, un peu étourdie… et que l’arrêt des fées l’ordonnait ainsi.

C’est précisément ce que répond le conte, et la sagesse humaine ne va pas au-delà de cette réponse. Pourquoi, cousine, êtes-vous belle, spirituelle et bonne ? Parce qu’une fée vous donna la bonté, une autre l’esprit, une autre la grâce. Il fut fait comme elles avaient dit. Une mystérieuse marraine détermine à notre naissance tous les actes, toutes les pensées de notre vie, et nous ne serons heureux et bons qu’autant qu’elle l’aura voulu. La liberté est une illusion et la fée une vérité. — Mes amis, la vertu est, comme le vice, une nécessité qu’on ne peut éluder… Oh ! ne vous récriez pas. Pour être involontaire, la vertu n’en est pas moins belle et ne mérite pas moins qu’on l’adore.

Ce qu’on aime dans la bonté, ce n’est pas le prix qu’elle coûte, c’est le bien qu’elle fait.

Les belles pensées sont les émanations des belles âmes qui répandent leur propre substance, comme les parfums sont les particules des fleurs qui s’évaporent. Une âme noble ne peut donner à respirer que de la noblesse, de même qu’une rose ne peut sentir que la rose. Ainsi l’ont voulu les fées. Cousine, rendez-leur grâce.


laure

Je ne vous écoute plus. Votre sagesse est horrible. Je sais le pouvoir des fées ; je sais leurs caprices ; elles ne m’ont pas épargné plus qu’à d’autres les faiblesses intérieures, les chagrins et les fatigues. Mais je sais qu’au-dessus d’elles, au-dessus des hasards de la vie, plane la pensée éternelle qui nous inspira la foi, l’espérance et la charité. — Bonne nuit, cousin.


FIN