Le Mariage de Figaro, édition 1913

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LA

FOLLE JOURNÉE,

OU

LE MARIAGE DE FIGARO,

COMÉDIE

EN CINQ ACTES, EN PROSE.

PAR M. DE BEAUMARCHAIS.

Représentée pour la première fois, par les Comédiens français ordinaires du Roi, le mardi 27 avril 1784.



PRÉFACE.
En écrivant cette préface, mon but n’est pas de rechercher oiseusement
si j’ai mis au théâtre une pièce bonne ou mauvaise : il n’est plus temps
pour moi ; mais d’examiner scrupuleusement, et je le dois toujours, si
j’ai fait une œuvre blâmable.

Personne n’étant tenu de faire une comédie qui ressemble aux autres ; si
je me suis écarté d’un chemin trop battu, pour des raisons qui m’ont
paru solides, ira-t-on me juger, comme l’ont fait MM. tels, sur des
règles qui ne sont pas les miennes ? imprimer puérilement que je reporte
l’art à son enfance, parce que j’entreprends de frayer un nouveau
sentier à cet art dont la loi première, et peut-être la seule, est
d’amuser en instruisant ? Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Il y a souvent très-loin du mal que l’on dit d’un ouvrage à celui qu’on
en pense. Le trait qui nous poursuit, le mot qui importune reste
enseveli dans le cœur, pendant que la bouche se venge en blâmant
presque tout le reste. De sorte qu’on peut regarder comme un point
établi au théâtre, qu’en fait de reproche à l’auteur, ce qui nous
affecte le plus est ce dont on parle le moins.

Il est peut-être utile de dévoiler aux yeux de tous ce double aspect des
comédies, et j’aurai fait encore un bon usage de la mienne, si je
parviens en la scrutant à fixer l’opinion publique sur ce qu’on doit
entendre par ces mots : Qu’est-ce que LA DÉCENCE THÉÂTRALE ?

À force de nous montrer délicats, fins connaisseurs, et d’affecter,

comme j’ai dit autre part, l’hypocrisie de la décence auprès du
relâchement des mœurs, nous devenons des êtres nuls, incapables de
s’amuser et de juger de ce qui leur convient : faut-il le dire enfin ? des
bégueules rassasiées, qui ne savent plus ce qu’elles veulent, ni ce
qu’elles doivent aimer ou rejeter. Déjà ces mots si rebattus, bon ton,
bonne compagnie, toujours ajustés au niveau de chaque insipide
cotterie, et dont la latitude est si grande qu’on ne sait où ils
commencent et finissent, ont détruit la franche et vraie gaieté qui
distinguait de tout autre le comique de notre nation.

Ajoutez-y le pédantesque abus de ces autres grands mots décence et
bonnes mœurs, qui donnent un air si important, si supérieur, que nos
jugeurs de comédies seraient désolés de n’avoir pas à les prononcer sur
toutes les pièces de théâtre, et vous connaîtrez à peu-près ce qui
garote le génie, intimide tous les auteurs, et porte un coup mortel à la
vigueur de l’intrigue, sans laquelle il n’y a pourtant que du bel esprit
à la glace, et des comédies de quatre jours.

Enfin, pour dernier mal, tous les états de la société sont parvenus à se
soustraire à la censure dramatique ; on ne pourrait mettre au théâtre les
Plaideurs de Racine, sans entendre aujourd’hui les Dandins
et les Brid’oisons, même des gens plus éclairés, s’écrier qu’il n’y a
plus ni mœurs, ni respect pour les magistrats.

On ne ferait point le Turcaret sans avoir à l’instant sur les bras,
fermes, sous-fermes, traites et gabelles, droits-réunis, tailles,
taillons, le trop-plein, le trop-bu, tous les impositeurs royaux. Il
est vrai qu’aujourd’hui Turcaret n’a plus de modèles. On l’offrirait
sous d’autres traits, l’obstacle resterait le même.


On ne jouerait point les Fâcheux, les Marquis, les Emprunteurs de
Molière, sans révolter à la fois la haute, la moyenne, la moderne et
l’antique noblesse. Ses Femmes savantes irriteraient nos féminins
bureaux d’esprit ; mais quel calculateur peut évaluer la force et la
longueur du levier qu’il faudrait, de nos jours, pour élever jusqu’au
théâtre l’œuvre sublime du Tartuffe ? Aussi l’auteur qui se compromet
avec le public pour l’amuser, ou pour l’instruire, au lieu d’intriguer
à son choix son ouvrage, est-il obligé de tourniller dans des incidens
impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modèles
hors de la société, crainte de se trouver mille ennemis, dont il ne
connaissait aucun en composant son triste drame.

J’ai donc réfléchi que, si quelque homme courageux ne secouait pas toute
cette poussière, bientôt l’ennui des pièces françaises porterait la
nation au frivole opéra-comique, et plus loin encore, aux boulevards, à
ce ramas infect de tréteaux élevés à notre honte, où la décente liberté,
bannie du théâtre français, se change en une licence effrénée, où la
jeunesse va se nourrir de grossières inepties, et perdre, avec ses
mœurs, le goût de la décence et des chefs-d’œuvre de nos maîtres. J’ai
tenté d’être cet homme, et si je n’ai pas mis plus de talent à mes
ouvrages, au moins mon intention s’est-elle manifestée dans tous.

J’ai pensé, je pense encore, qu’on n’obtient ni grand pathétique, ni
profonde moralité, ni bon et vrai comique au théâtre, sans des
situations fortes, et qui naissent toujours d’une disconvenance sociale
dans le sujet qu’on veut traiter. L’auteur tragique, hardi dans ses
moyens, ose admettre le crime atroce : les conspirations, l’usurpation du
trône, le meurtre, l’empoisonnement, l’inceste dans Œdipe et
Phèdre ; le fratricide dans Vendôme ; le parricide

 dans Mahomet ; le
régicide dans Machbet, &c. &c. La comédie, moins audacieuse, n’excède
pas les disconvenances, parce que ses tableaux sont tirés de nos mœurs,
ses sujets de la société. Mais comment frapper sur l’avarice, à moins de
mettre en scène un méprisable avare ? démasquer l’hypocrisie, sans
montrer, comme Orgon dans le Tartuffe, un abominable hypocrite,
épousant sa fille et convoitant sa femme ? un homme à bonnes fortunes,
sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes ? un joueur
effréné, sans l’envelopper de fripons, s’il ne l’est pas déjà lui-même ?

Tous ces gens-là sont loin d’être vertueux : l’auteur ne les donne pas
pour tels ; il n’est le patron d’aucun d’eux ; il est le peintre de leurs
vices. Et parce que le lion est féroce, le loup vorace et glouton, le
renard rusé, cauteleux, la fable est-elle sans moralité ? Quand l’auteur
la dirige contre un sot que la louange enivre, il fait choir du bec du
corbeau le fromage dans la gueule du renard ; sa moralité est remplie :
s’il la tournait contre le bas flatteur, il finirait son apologue ainsi :
Le renard s’en saisit, le dévore ; mais le fromage était empoisonné. La
fable est une comédie légère, et toute comédie n’est qu’un long
apologue : leur différence est que dans la fable les animaux ont de
l’esprit ; et que dans notre comédie les hommes sont souvent des bêtes ;
et qui pis est, des bêtes méchantes.

Ainsi, lorsque Molière, qui fut si tourmenté par les sots, donne à
l'Avare un fils prodigue et vicieux, qui lui vole sa cassette, et
l’injurie en face ; est-ce des vertus ou des vices qu’il tire sa
moralité ? Que lui importent ses fantômes ? c’est vous qu’il entend
corriger. Il est vrai que les afficheurs et balayeurs littéraires de son
temps, ne manquèrent pas d’apprendre au bon public combien tout cela
était

 horrible ! Il est aussi prouvé que des envieux très-importans, ou
des importans très-envieux se déchaînèrent contre lui. Voyez le sévère
Boileau, dans son épître au grand Racine, venger son ami qui n’est
plus, en rappelant ainsi les faits :

  L’Ignorance et l’Erreur à ses naissantes pièces,
  En habits de marquis, en robes de comtesses,
  Venaient pour diffamer son chef-d’œuvre nouveau,
  Et secouaient la tête à l’endroit le plus beau.
  Le commandeur voulait la scène plus exacte ;
  Le vicomte, indigné, sortait au second acte ;
  L’un, défendeur zélé des dévots mis en jeu,
  Pour prix de ses bons mots, le condamnait au feu ;
  L’autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre,
  Voulait venger la cour immolée au parterre.

On voit même dans un placet de Molière à Louis XIV, qui fut si grand
en protégeant les arts, et sans le goût éclairé duquel notre théâtre
n’aurait pas un seul chef-d’œuvre de Molière ; on voit ce philosophe
auteur se plaindre amèrement au roi, que pour avoir démasqué les
hypocrites, ils imprimaient par-tout qu’il était un libertin, un impie,
un athée, un démon vêtu de chair, habillé en homme ; et cela s’imprimait
avec APPROBATION ET PRIVILEGE de ce roi qui le protégeait : rien
là-dessus n’est empiré.

Mais, parce que les personnages d’une pièce s’y montrent sous des mœurs
vicieuses, faut-il les bannir de la scène ? Que poursuivrait-on au
théâtre ? les travers et les ridicules ? cela vaut bien la peine d’écrire !
ils sont chez nous comme les modes ; on ne s’en corrige point, on en
change.

Les vices, les abus : voilà ce qui ne change point, mais se déguise en
mille formes sous le masque des mœurs dominantes ; leur arracher ce
masque et les montrer à découvert, telle est la noble tâche

 de l’homme
qui se voue au théâtre. Soit qu’il moralise en riant, soit qu’il pleure
en moralisant, Héraclite ou Démocrite, il n’a pas un autre devoir :
malheur à lui s’il s’en écarte. On ne peut corriger les hommes qu’en les
fesant voir tels qu’ils sont. La comédie utile et véridique n’est point
un éloge menteur, un vain discours d’académie.

Mais gardons-nous bien de confondre cette critique générale, un des plus
nobles buts de l’art, avec la satire odieuse et personnelle : l’avantage
de la première est de corriger sans blesser. Faites prononcer au théâtre
par l’homme juste, aigri de l’horrible abus des bienfaits : Tous les
hommes sont des ingrats ; quoique chacun soit bien près de penser comme
lui, personne ne s’offensera. Ne pouvant y avoir un ingrat sans qu’il
existe un bienfaiteur, ce reproche même établit une balance égale entre
bons et les mauvais cœurs ; on le sent, et cela console. Que si
l’humoriste répond qu’un bienfaiteur fait cent ingrats ; on répliquera
justement quil n’y a peut-être pas un ingrat qui n’ait été plusieurs
fois bienfaiteur ; cela console encore. Et c’est ainsi qu’en
généralisant, la critique la plus amère porte du fruit sans nous
blesser, quand la satire personnelle, aussi stérile que funeste, blesse
toujours et ne produit jamais. Je hais par-tout cette dernière, et je la
crois un si punissable abus, que j’ai plusieurs fois d’office invoqué la
vigilance du magistrat pour empêcher que le théâtre ne devînt une arène
de gladiateurs, où le puissant se crût en droit de faire exercer ses
vengeances par les plumes vénales, et malheureusement trop communes, qui
mettent leur bassesse à l’enchère.

N’ont-ils pas assez, ces grands, des mille et un feuillistes, feseurs de
bulletins, afficheurs, pour y trier les plus mauvais, en choisir un bien
lâche,

 et dénigrer qui les offusque ? On tolère un si léger mal, parce
qu’il est sans conséquence, et que la vermine éphémère démange un
instant et périt ; mais le théâtre est un géant, qui blesse à mort tout
ce qu’il frappe. On doit réserver ses grands coups pour les abus et pour
les maux publics.

Ce n’est donc ni le vice ni les incidens qu’il amène, qui font
l’indécence théâtrale ; mais le défaut de leçons et de moralité. Si
l’auteur, ou faible ou timide, n’ose en tirer de son sujet, voilà ce qui
rend sa pièce équivoque ou vicieuse.

Lorsque je mis Eugénie au théâtre, (et il faut bien que je me cite,
puisque c’est toujours moi qu’on attaque) lorsque je mis Eugénie au
théâtre, tous nos jurés-crieurs à la décence jetaient des flammes dans
les foyers, sur ce que j’avais osé montrer un seigneur libertin,
habillant ses valets en prêtres, et feignant d’épouser une jeune
personne qui paraît enceinte au théâtre, sans avoir été mariée.

Malgré leurs cris, la pièce a été jugée, sinon le meilleur, au moins le
plus moral des drames ; constamment jouée sur tous les théâtres, et
traduite dans toutes les langues. Les bons esprits ont vu que la
moralité, que l’intérêt y naissaient entièrement de l’abus qu’un homme
puissant et vicieux fait de son nom, de son crédit, pour tourmenter une
faible fille, sans appui, trompée, vertueuse et délaissée. Ainsi tout ce
que l’ouvrage a d’utile et de bon, naît du courage qu’eut l’auteur
d’oser porter la disconvenance sociale au plus haut point de liberté.

Depuis, j’ai fait les Deux Amis, pièce dans laquelle un père avoue à
sa prétendue nièce qu’elle est sa fille illégitime : ce drame est aussi
très-moral ; parce qu’à travers les sacrifices de la plus parfaite
amitié, l’auteur s’attache à y montrer les devoirs qu’impose

 la nature
sur les fruits d’un ancien amour, que la rigoureuse dureté des
convenances sociales, ou plutôt leur abus, laisse trop souvent sans
appui.

Entre autres critiques de la pièce, j’entendis dans une loge, auprès de
celle que j’occupais, un jeune important de la cour, qui disait
gaiement à des dames : « L’auteur, sans doute, est un garçon fripier, qui
ne voit rien de plus élevé que des commis des fermes et des marchands
d’étoffes ; et c’est au fond d’un magasin qu’il va chercher les nobles
amis qu’il traduit à la scène française. » Hélas ! Monsieur, lui dis-je,
en m’avançant, il a fallu du moins les prendre où il n’est pas
impossible de les supposer ; vous ririez bien plus de l’auteur, s’il eût
tiré deux vrais amis de l’Œil-de-bœuf et des carrosses ? Il faut un peu
de vraisemblance, même dans les actes vertueux.

Me livrant à mon gai caractère, j’ai depuis tenté, dans le Barbier de
Séville, de ramener au théâtre l’ancienne et franche gaieté, en
l’alliant avec le ton léger de notre plaisanterie actuelle ; mais, comme
cela même était une espèce de nouveauté, la pièce fut vivement
poursuivie. Il semblait que j’eusse ébranlé l’État ; l’excès des
précautions qu’on prit et des cris qu’on fit contre moi, décelait
sur-tout la frayeur que certains vicieux de ce temps avaient de s’y voir
démasqués. La pièce fut censurée quatre fois, cartonnée trois fois sur
l’affiche, à l’instant d’être jouée, dénoncée même au parlement d’alors ;
et moi, frappé de ce tumulte, je persistais à demander que le public
restât le juge de ce que j’avais destiné à l’amusement du public.

Je l’obtins au bout de trois ans. Après les clameurs, les éloges ; et
chacun me disait tout bas : Faites-nous donc des pièces de ce genre,
puisqu’il n’y a plus que vous qui osiez rire en face.


Un auteur désolé par la cabale et les criards, mais qui voit sa pièce
marcher, reprend courage ; et c’est ce que j’ai fait. Feu M. le prince
de Conti, de patriotique mémoire, (car, en frappant l’air de son nom,
l’on sent vibrer le vieux mot patrie) feu M. le prince de Conti, donc,
me porta le défi public de mettre au théâtre ma préface du Barbier,
plus gaie, disait-il, que la pièce, et d’y montrer la famille de
Figaro que j’indiquais dans cette préface. Monseigneur, lui
répondis-je, si je mettais une seconde fois ce caractère sur la scène,
comme je le montrerais plus âgé, qu’il en saurait quelque peu davantage,
ce serait bien un autre bruit : et qui sait s’il verrait le jour !
Cependant, par respect j’acceptai le défi ; je composai cette Folle
Journée, qui cause aujourd’hui la rumeur. Il daigna la voir le premier.
C’était un homme d’un grand caractère, un prince auguste, un esprit
noble et fier : le dirai-je ? il en fut content.

Mais quel piége, hélas ! j’ai tendu au jugement de nos critiques, en
appelant ma comédie du vain nom de Folle Journée ! Mon objet était bien
de lui ôter quelqu’importance ; mais je ne savais pas encore à quel point
un changement d’annonce peut égarer tous les esprits. En lui laissant
son véritable titre, on eût lu l’Epoux suborneur. C’était pour eux une
autre piste ; on me courait différemment ; mais ce nom de Folle Journée
les a mis à cent lieues de moi : ils n’ont plus rien vu dans l’ouvrage
que ce qui n’y sera jamais ; et cette remarque un peu sévère, sur la
facilité de prendre le change, a plus d’étendue qu’on ne croit. Au lieu
du nom de Georges Dandin, si Molière eût appelé son drame la
Sottise des alliances, il eût porté bien plus de fruit : si Regnard
eût nommé son Légataire, la Punition du célibat, la pièce nous eût
fait frémir. Ce à quoi il ne songea

 pas, je l’ai fait avec réflexion.
Mais qu’on ferait un beau chapitre sur tous les jugemens des hommes et
la morale du théâtre, et qu’on pourrait intituler : De l’influence de
l’Affiche !

Quoi qu’il en soit, la Folle Journée resta cinq ans au porte-feuille ;
les comédiens ont su que je l’avais, ils me l’ont enfin arrachée. S’ils
ont bien ou mal fait pour eux, c’est ce qu’on a pu voir depuis. Soit que
la difficulté de la rendre excitât leur émulation ; soit qu’ils
sentissent avec le public que pour lui plaire en comédie, il fallait de
nouveaux efforts, jamais pièce aussi difficile n’a été jouée avec autant
d’ensemble ; et si l’auteur (comme on le dit) est resté au-dessous de
lui-même, il n’y a pas un seul acteur dont cet ouvrage n’ait établi,
augmenté ou confirmé la réputation. Mais revenons à sa lecture, à
l’adoption des comédiens.

Sur l’éloge outré qu’ils en firent, toutes les sociétés voulurent le
connaître, et dès-lors il fallut me faire des querelles de toute espèce,
ou céder aux instances universelles. Dès-lors aussi les grands ennemis
de l’auteur ne manquèrent pas de répandre à la cour qu’il blessait dans
cet ouvrage, d’ailleurs un tissu de bêtises, la religion, le
gouvernement, tous les états de la société, les bonnes mœurs, et
qu’enfin la vertu y était opprimée, et le vice triomphant, comme de
raison, ajoutait-on. Si les graves Messieurs qui l’ont tant répété, me
font l’honneur de lire cette préface, ils y verront au moins que j’ai
cité bien juste ; et la bourgeoise intégrité que je mets à mes
citations, n’en fera que mieux ressortir la noble infidélité des leurs.

Ainsi, dans le Barbier de Séville, je n’avais qu’ébranlé l’Etat ; dans
ce nouvel essai, plus infâme et plus séditieux, je le renversais de fond
en comble. Il n’y avait

 plus rien de sacré si l’on permettait cet
ouvrage. On abusait l’autorité par les plus insidieux rapports ; on
cabalait auprès des corps puissans ; on alarmait les dames timorées ; on
me fesait des ennemis sur le prie-dieu des oratoires : et moi, selon les
hommes et les lieux, je repoussais la basse intrigue par mon excessive
patience, par la roideur de mon respect, l’obstination de ma docilité,
par la raison, quand on voulait l’entendre.

Ce combat a duré quatre ans. Ajoutez-les aux cinq du porte-feuille ; que
reste-t-il des allusions qu’on s’efforce à voir dans l’ouvrage ? Hélas !
quand il fut composé, tout ce qui fleurit aujourd’hui n’avait pas même
encore germé : c’était un autre univers.

Pendant ces quatre ans de débat, je ne demandais qu’un censeur ; on m’en
accorda cinq ou six. Que virent-il dans l’ouvrage, objet d’un tel
déchaînement ? la plus badine des intrigues. Un grand seigneur espagnol,
amoureux d’une jeune fille qu’il veut séduire, et les efforts que cette
fiancée, celui qu’elle doit épouser, et la femme du seigneur réunissent,
pour faire échouer dans son dessein un maître absolu, que son rang, sa
fortune et sa prodigalité rendent tout puissant pour l’accomplir. Voilà
tout, rien de plus ! La pièce est sous vos yeux.

D’où naissaient donc ces cris perçans ? De ce qu’au lieu de poursuivre un
seul caractère vicieux, comme le Joueur, l’Ambitieux, l’Avare ou
l’Hypocrite, ce qui ne lui eût mis sur les bras qu’une seule classe
d’ennemis, l’auteur a profité d’une composition légère, ou plutôt a
formé son plan de façon à y faire entrer la critique d’une foule d’abus
qui désolent la société. Mais comme ce n’est pas-là ce qui gâte un
ouvrage aux yeux du censeur éclairé, tous, en l’approuvant, l’ont

réclamé pour le théâtre. Il a donc fallu l’y souffrir : alors les grands
du monde ont vu jouer avec scandale,

  Cette pièce où l’on peint un insolent valet
  Disputant sans pudeur son épouse à son maître.

  M. Gudin.

Oh ! que j’ai de regret de n’avoir pas fait de ce sujet moral une
tragédie bien sanguinaire ! Mettant un poignard à la main de l’époux
outragé, que je n’aurais pas nommé Figaro, dans sa jalouse fureur je
lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux ; et comme il
aurait vengé son honneur dans des vers quarrés, bien ronflans, et que
mon jaloux, tout au moins général d’armée, aurait eu pour rival quelque
tyran bien horrible et régnant au plus mal sur un peuple désolé ; tout
cela très-loin de nos mœurs, n’aurait, je crois, blessé personne ; on
eût crié bravo ! ouvrage bien moral ! Nous étions sauvés, moi et mon
Figaro sauvage.

Mais, ne voulant qu’amuser nos Français, et non faire ruisseler les
larmes de leurs épouses, de mon coupable amant j’ai fait un jeune
seigneur de ce temps-là, prodigue, assez galant, même un peu libertin,
à peu-près comme les autres seigneurs de ce temps-là. Mais qu’oserait-on
dire au théâtre d’un seigneur, sans les offenser tous, sinon de lui
reprocher son trop de galanterie ? N’est-ce pas-là le défaut le moins
contesté par eux-mêmes ? J’en vois beaucoup d’ici rougir modestement, (et
c’est un noble effort) en convenant que j’ai raison.

Voulant donc faire le mien coupable, j’ai eu le respect généreux de ne
lui prêter aucun des vices du peuple. Direz-vous que je ne le pouvais
pas, que c’eût été blesser toutes les vraisemblances ? Concluez

 donc en
faveur de ma pièce, puisqu’enfin je ne l’ai pas fait.

Le défaut même dont je l’accuse n’aurait produit aucun mouvement
comique, si je ne lui avais gaiement opposé l’homme le plus dégourdi de
sa nation, le véritable Figaro, qui, tout en défendant Suzanne, sa
propriété, se moque des projets de son maître, et s’indigne
très-plaisamment qu’il ose joûter de ruse avec lui, maître passé dans ce
genre d’escrime.

Ainsi, d’une lutte assez vive entre l’abus de la puissance, l’oubli des
principes, la prodigalité, l’occasion, tout ce que la séduction a de
plus entraînant ; et le feu, l’esprit, les ressources que l’infériorité
piquée au jeu peut opposer à cette attaque, il naît dans ma pièce un jeu
plaisant d’intrigue, où l'époux suborneur, contrarié, lassé, harrassé,
toujours arrêté dans ses vues, est obligé trois fois dans cette journée
de tomber aux pieds de sa femme, qui, bonne, indulgente et sensible,
finit par lui pardonner : c’est ce qu’elles font toujours. Qu’a donc
cette moralité de blâmable, Messieurs ?

La trouvez-vous un peu badine pour le ton grave que je prends ?
accueillez-en une plus sévère qui blesse vos yeux dans l’ouvrage,
quoique vous ne l’y cherchiez pas : c’est qu’un seigneur assez vicieux
pour vouloir prostituer à ses caprices tout ce qui lui est subordonné,
pour se jouer, dans ses domaines, de la pudicité de toutes ses jeunes
vassales, doit finir, comme celui-ci, par être la risée de ses valets.
Et c’est ce que l’auteur a très-fortement prononcé, lorsqu’en fureur au
cinquième acte, Almaviva, croyant confondre une femme infidelle,
montre à son jardinier un cabinet en lui criant : Entres-y toi, Antonio ;
conduis devant son juge l’infame qui m’a déshonoré ; et que celui-ci

répond : Il y a, parguenne, une bonne Providence ! Vous en avez tant fait
dans le pays, qu’il faut bien aussi qu’à votre tour !…

Cette profonde moralité se fait sentir dans tout l’ouvrage ; et s’il
convenait à l’auteur de démontrer aux adversaires qu’à travers sa forte
leçon il a porté la considération pour la dignité du coupable, plus loin
qu’on ne devait l’attendre de la fermeté de son pinceau, je leur ferais
remarquer que, croisé dans tous ses projets, le comte Almaviva se voit
toujours humilié, sans être jamais avili.

En effet, si la Comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie, dans
le dessein de le trahir ; devenue coupable elle-même, elle ne pourrait
mettre à ses pieds son époux, sans le dégrader à nos yeux. La vicieuse
intention de l’épouse brisant un lien respecté, l’on reprocherait
justement à l’auteur d’avoir tracé des mœurs blâmables ; car nos
jugemens sur les mœurs se rapportent toujours aux femmes : on n’estime
pas assez les hommes pour tant exiger d’eux sur ce point délicat. Mais,
loin qu’elle ait ce vil projet, ce qu’il y a de mieux établi dans
l’ouvrage est que nul ne veut faire une tromperie au Comte, mais
seulement l’empêcher d’en faire à tout le monde. C’est la pureté des
motifs qui sauve ici les moyens du reproche : et de cela seul, que la
Comtesse ne veut que ramener son mari, toutes les confusions qu’il
éprouve sont certainement très-morales ; aucune n’est avilissante.

Pour que cette vérité vous frappe davantage, l’auteur oppose à ce mari
peu délicat la plus vertueuse des femmes par goût et par principes.

Abandonnée d’un époux trop aimé, quand l’expose-t-on à vos regards ? dans
le moment critique où sa bienveillance pour un aimable enfant, son
filleul, peut devenir un goût dangereux, si elle permet

 au ressentiment
qui l’appuie de prendre trop d’empire sur elle. C’est pour faire mieux
sortir l’amour vrai du devoir, que l’auteur la met un moment aux prises
avec un goût naissant qui le combat. Oh ! combien on s’est étayé de ce
léger mouvement dramatique, pour nous accuser d’indécence ! On accorde à
la tragédie que toutes les reines, les princesses aient des passions
bien allumées qu’elles combattent plus ou moins ; et l’on ne souffre pas
que dans la comédie une femme ordinaire puisse lutter contre la moindre
faiblesse. O grande influence de l’affiche ! jugement sûr et
conséquent ! avec la différence du genre, on blâme ici ce qu’on
approuvait là. Et cependant en ces deux cas c’est toujours le même
principe ; point de vertu sans sacrifice.

J’ose en appeler à vous, jeunes infortunées, que votre malheur attache à
des Almaviva ! Distingueriez-vous toujours votre vertu de vos chagrins,
si quelqu’intérêt importun, tendant trop à les dissiper, ne vous
avertissait enfin qu’il est temps de combattre pour elle ? Le chagrin de
perdre un mari n’est pas ici ce qui nous touche ; un regret aussi
personnel est trop loin d’être une vertu ! Ce qui nous plaît dans la
Comtesse, c’est de la voir lutter franchement contre un goût naissant
qu’elle blâme, et des ressentimens légitimes. Les efforts qu’elle fait
alors pour ramener son infidèle époux, mettant dans le plus heureux jour
les deux sacrifices pénibles de son goût et de sa colère, on n’a nul
besoin d’y penser pour applaudir à son triomphe ; elle est un modèle de
vertu, l’exemple de son sexe, et l’amour du nôtre.

Si cette métaphysique de l’honnêteté des scènes, si ce principe avoué de
toute décence théâtrale n’a point frappé nos juges à la représentation,
c’est vainement que j’en étendrais ici le développement, les
conséquences ;

 un tribunal d’iniquité n’écoute point les défenses de
l’accusé qu’il est chargé de perdre ; et ma Comtesse n’est point traduite
au parlement de la nation : c’est une commission qui la juge.

On a vu la légère esquisse de son aimable caractère dans la charmante
pièce d'Heureusement. Le goût naissant que la jeune femme éprouve pour
son petit cousin l’officier, n’y parut blâmable à personne, quoique la
tournure des scènes pût laisser à penser que la soirée eût fini d’autre
manière, si l’époux ne fût pas rentré ; comme dit l’auteur,
heureusement. Heureusement aussi l’on n’avait pas le projet de
calomnier cet auteur : chacun se livra de bonne foi à ce doux intérêt
qu’inspire une jeune femme honnête et sensible, qui réprime ses premiers
goûts : et notez que dans cette pièce l’époux ne paraît qu’un peu sot ;
dans la mienne, il est infidèle ; ma Comtesse a plus de mérite.

Aussi, dans l’ouvrage que je défends, le plus véritable intérêt se
porte-t-il sur la Comtesse : le reste est dans le même esprit.

Pourquoi Suzanne la camariste, spirituelle, adroite et rieuse,
a-t-elle aussi le droit de nous intéresser ? C’est qu’attaquée par un
séducteur puissant, avec plus d’avantage qu’il n’en faudrait pour
vaincre une fille de son état, elle n’hésite pas à confier les
intentions du Comte aux deux personnes les plus intéressées à bien
surveiller sa conduite, sa maîtresse et son fiancé ; c’est que dans tout
son rôle, presque le plus long de la pièce, il n’y a pas une phrase, un
mot qui ne respire la sagesse et l’attachement à ses devoirs : la seule
ruse qu’elle se permette est en faveur de sa maîtresse, à qui son
dévouement est cher, et dont tous les vœux sont honnêtes.

Pourquoi,

 dans ses libertés sur son maître, Figaro m’amuse-t-il au
lieu de m’indigner ? C’est que, l’opposé des valets, il n’est pas, et
vous le savez, le malhonnête homme de la pièce : en le voyant forcé par
son état de repousser l’insulte avec adresse, on lui pardonne tout, dès
qu’on sait qu’il ne ruse avec son seigneur que pour garantir ce qu’il
aime, et sauver sa propriété.

Donc, hors le Comte et ses agens, chacun fait dans la pièce à peu-près
ce qu’il doit. Si vous les croyez malhonnêtes, parce qu’ils disent du
mal les uns des autres, c’est une règle très-fautive. Voyez nos honnêtes
gens du siècle : on passe la vie à ne faire autre chose ! Il est même
tellement reçu de déchirer sans pitié les absens, que moi, qui les
défends toujours, j’entends murmurer très-souvent : quel diable d’homme,
et qu’il est contrariant ! il dit du bien de tout le monde !

Est-ce mon Page enfin qui vous scandalise ? et l’immoralité qu’on
reproche au fond de l’ouvrage serait-elle dans l’accessoire ? O censeurs
délicats ! beaux esprits sans fatigue ! inquisiteurs pour la morale, qui
condamnez en un clin d’œil les réflexions de cinq années, soyez justes
une fois, sans tirer à conséquence. Un enfant de treize ans, aux
premiers battemens du cœur, cherchant tout, sans rien démêler,
idolâtre, ainsi qu’on l’est à cet âge heureux, d’un objet céleste pour
lui, dont le hasard fit sa marraine, est-il un sujet de scandale ? Aimé
de tout le monde au château, vif, espiégle et brûlant, comme tous les
enfans spirituels, par son agitation extrême il dérange dix fois, sans
le vouloir, les coupables projets du Comte. Jeune adepte de la nature,
tout ce qu’il voit a droit de l’agiter : peut-être il n’est plus un
enfant ; mais il n’est pas encore un homme : et c’est le moment que j’ai
choisi pour

 qu’il obtînt de l’intérêt, sans forcer personne à rougir. Ce
qu’il éprouve innocemment, il l’inspire par-tout de même. Direz-vous
qu’on l’aime d’amour ? Censeurs ! ce n’est pas-là le mot : vous êtes trop
éclairés pour ignorer que l’amour, même le plus pur, a un motif
intéressé : on ne l’aime donc pas encore ; on sent qu’un jour on l’aimera.
Et c’est ce que l’auteur a mis avec gaieté dans la bouche de Suzanne,
quand elle dit à cet enfant : Oh ! dans trois ou quatre ans je prédis que
vous serez le plus grand petit vaurien !…

Pour lui imprimer plus fortement le caractère de l’enfance, nous le
fesons exprès tutoyer par Figaro. Supposez-lui deux ans de plus, quel
valet dans le château prendrait ces libertés ? Voyez-le à la fin de son
rôle ; à peine a-t-il un habit d’officier, qu’il porte la main à l’épée
aux premières railleries du Comte sur le quiproquo d’un soufflet. Il
sera fier, notre étourdi ! mais c’est un enfant, rien de plus. N’ai-je
pas vu nos dames dans les loges aimer mon Page à la folie ? Que lui
voulaient-elles ? hélas ! rien : c’était de l’intérêt aussi ; mais comme
celui de la Comtesse, un pur et naïf intérêt, un intérêt…. sans
intérêt.

Mais est-ce la personne du Page ou la conscience du Seigneur qui fait le
tourment du dernier, toutes les fois que l’auteur les condamne à se
rencontrer dans la pièce ? Fixez ce léger aperçu, il peut vous mettre sur
sa voie ; ou plutôt apprenez de lui que cet enfant n’est amené que pour
ajouter à la moralité de l’ouvrage, en vous montrant que l’homme le plus
absolu chez lui, dès qu’il suit un projet coupable, peut être mis au
désespoir par l’être le moins important, par celui qui redoute le plus
de se rencontrer sur sa route.

Quand mon Page aura dix-huit ans, avec le caractère

 vif et bouillant que
je lui ai donné, je serai coupable à mon tour, si je le montre sur la
scène ; mais à treize ans qu’inspire-t-il ? quelque chose de sensible et
doux, qui n’est ni amitié ni amour, et qui tient un peu de tous deux.

J’aurais de la peine à faire croire à l’innocence de ces impressions, si
nous vivions dans un siècle moins chaste, dans un de ces siècles de
calcul où, voulant tout prématuré, comme les fruits de leurs serres
chaudes, les grands mariaient leurs enfans à douze ans, et fesaient
plier la nature, la décence et le goût aux plus sordides convenances, en
se hâtant surtout d’arracher de ces êtres non formés des enfans encore
moins formables, dont le bonheur n’occupait personne, et qui n’étaient
que le prétexte d’un certain trafic d’avantages qui n’avait nul rapport
à eux, mais uniquement à leur nom. Heureusement nous en sommes bien
loin : et le caractère de mon Page, sans conséquence pour lui-même, en a
une relative au Comte que le moraliste aperçoit, mais qui n’a pas encore
frappé le grand commun de nos jugeurs.

Ainsi, dans cet ouvrage chaque rôle important a quelque but moral. Le
seul qui semble y déroger est le rôle de Marceline.

Coupable d’un ancien égarement dont son Figaro fut le fruit, elle
devrait, dit-on, se voir au moins punie par la confusion de sa faute
lorsqu’elle reconnaît son fils. L’auteur eût pu même en tirer une
moralité plus profonde : dans les mœurs qu’il veut corriger, la faute
d’une jeune fille séduite est celle des hommes et non la sienne.
Pourquoi donc ne l’a-t-il pas fait ?

Il l’a fait, censeurs raisonnables ! étudiez la scène suivante qui fesait
le nerf du troisième acte, et que les comédiens m’ont prié de
retrancher, craignant

 qu’un morceau si sévère n’obscurcît la gaieté de
l’action.

Quand Molière a bien humilié la coquette ou coquine du Misanthrope,
par la lecture publique de ses lettres à tous ses amans, il la laisse
avilie sous les coups qu’il lui a portés ; il a raison ; qu’en ferait-il ?
vicieuse par goût et par choix, veuve aguerrie, femme de cour, sans
aucune excuse d’erreur, et fléau d’un fort honnête homme, il l’abandonne
à nos mépris, et telle est sa moralité. Quant à moi, saisissant l’aveu
naïf de Marceline, au moment de la reconnaissance, je montrais cette
femme humiliée, et Bartholo qui la refuse, et Figaro, leur fils
commun, dirigeant l’attention publique sur les vrais fauteurs du
désordre où l’on entraîne sans pitié toutes les jeunes filles du peuple,
douées d’une jolie figure.

Telle est la marche de la scène.

BRID’OISON.

(Parlant de Figaro qui vient de reconnaître sa mère en Marceline.)

C’est clair ; i-il ne l’épousera pas.

BARTHOLO.

Ni moi non plus.

MARCELINE.

Ni vous ! et votre fils ? vous m’aviez juré….

BARTHOLO.

J’étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser
tout le monde.

BRID’OISON.

E-et, si l’on y regardait de si près, per-ersonne n’épouserait personne.

BARTHOLO.

Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !

MARCELINE, s’échauffant par degrés.

Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! je n’entends

 pas nier mes
fautes ; ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les
expier après trente ans d’une vie modeste ! j’étais née, moi, pour être
sage, et je la suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison.
Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les
séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que
peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici
sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées !

FIGARO.

Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle.

MARCELINE, vivement.

Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos
passions, vos victimes ! c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre
jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et
qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête
moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ?
Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse
former mille ouvriers de l’autre sexe.

FIGARO, en colère.

Ils font broder jusqu’aux soldats !

MARCELINE exaltée.

Dans les rangs mêmes plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une
considération dérisoire ; leurrées de respects apparens, dans une
servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en
majeures pour nos fautes ? ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec
nous fait horreur ou pitié !

FIGARO.

Elle a raison !


LE COMTE, à part.

Que trop raison !

BRID’OISON.

Elle a, mon-on Dieu, raison.

MARCELINE.

Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? ne regarde
pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans
quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle
t’acceptera, j’en réponds ; vis entre une épouse, une mère tendres, qui
te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour
toi, mon fils ; gai, libre, et bon pour tout le monde ; il ne manquera
rien à ta mère.

FIGARO.

Tu parles d’or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu’on est sot en
effet ! il y a des mille mille ans que le monde roule ; et dans cet océan
de durée où j’ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne
reviendront plus, j’irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois !
tant pis pour qui s’en inquiéte. Passer ainsi la vie à chamailler, c’est
peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la
remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent, et
qui tirent toujours quoiqu’ils cessent de marcher. Nous attendrons.

J’AI bien regretté ce morceau ; et maintenant que la pièce est connue, si
les comédiens avaient le courage de le restituer à ma prière, je pense
que le public leur en saurait beaucoup de gré. Ils n’auraient plus même
à répondre comme je fus forcé de le faire à certains censeurs du beau
monde, qui me reprochaient à la lecture de les intéresser pour une femme
de mauvaises mœurs.--Non, Messieurs, je n’en parle pas pour excuser ses
mœurs, mais pour vous

 faire rougir des vôtres sur le point le plus
destructeur de toute honnêteté publique ; la corruption des jeunes
personnes ; et j’avais raison de le dire, que vous trouvez ma pièce trop
gaie, parce qu’elle est souvent trop sévère. Il n’y a que façon de
s’entendre.

--Mais votre Figaro est un soleil tournant, qui brûle, en jaillissant,
les manchettes de tout le monde.--Tout le monde est exagéré. Qu’on me
sache gré du moins s’il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qui
croient s’y reconnaître : au temps qui court on a beau jeu sur cette
matière au théâtre. M’est-il permis de composer en auteur qui sort du
collége, de toujours faire rire des enfans, sans jamais rien dire à des
hommes ? Et ne devez-vous pas me passer un peu de morale, en faveur de ma
gaieté, comme on passe aux Français un peu de folie en faveur de leur
raison ?

Si je n’ai versé sur nos sottises qu’un peu de critique badine, ce n’est
pas que je ne sache en former de plus sévères : quiconque a dit tout ce
qu’il sait dans son ouvrage, y a mis plus que moi dans le mien. Mais je
garde une foule d’idées qui me pressent pour un des sujets les plus
moraux du théâtre, aujourd’hui sur mon chantier : la Mère coupable ; et
si le dégoût dont on m’abreuve me permet jamais de l’achever, mon projet
étant d’y faire verser des larmes à toutes les femmes sensibles,
j’élèverai mon langage à la hauteur de mes situations ; j’y prodiguerai
les traits de la plus austère morale, et je tonnerai fortement sur les
vices que j’ai trop ménagés. Apprêtez-vous donc bien, Messieurs, à me
tourmenter de nouveau ; ma poitrine a déjà grondé ; j’ai noirci beaucoup
de papier au service de votre colère.

Et vous, honnêtes indifférens, qui jouissez de tout sans prendre parti
sur rien ; jeunes personnes modestes et timides, qui vous plaisez à ma
Folle Journé

e, (et je n’en reprends sa défense que pour justifier
votre goût) lorsque vous verrez dans le monde un de ces hommes tranchans
critiquer vaguement la pièce, tout blâmer sans rien désigner, surtout la
trouver indécente ; examinez bien cet homme-là ; sachez son rang, son
état, son caractère ; et vous connaîtrez sur le champ le mot qui l’a
blessé dans l’ouvrage.

On sent bien que je ne parle pas de ces écumeurs littéraires, qui
vendent leurs bulletins ou leurs affiches à tant de liards le
paragraphe. Ceux-là, comme labbé Bazile, peuvent calomnier ; ils
médiraient, qu’on ne les croirait pas.

Je parle moins encore de ces libellistes honteux, qui n’ont trouvé
d’autre moyen de satisfaire leur rage, l’assassinat étant trop
dangereux, que de lancer du cintre de nos salles, des vers infames
contre l’auteur, pendant que l’on jouait sa pièce. Ils savent que je les
connais : si j’avais eu dessein de les nommer, ç’aurait été au ministère
public ; leur supplice est de l’avoir craint, il suffit à mon
ressentiment. Mais on n’imaginera jamais jusqu’où ils ont osé élever les
soupçons du public sur une aussi lâche épigramme ! semblables à ces vils
charlatans du Pont-neuf, qui, pour accréditer leurs drogues, farcissent
d’ordres, de cordons, le tableau qui leur sert d’enseigne.

Non, je cite nos importans, qui, blessés, on ne sait pourquoi, des
critiques semées dans l’ouvrage, se chargent d’en dire du mal, sans
cesser de venir aux noces.

C’est un plaisir assez piquant de les voir d’en bas au spectacle, dans
le très-plaisant embarras de n’oser montrer ni satisfaction ni colère ;
s’avançant sur le bord des loges, prêts à se moquer de l’auteur, et se
retirant aussitôt pour céler un peu de grimace ;

 emportés par un mot de
la scène, et soudainement rembrunis par le pinceau du moraliste ; au plus
léger trait de gaieté, jouer tristement les étonnés, prendre un air
gauche en fesant les pudiques, et regardant les femmes dans les yeux,
comme pour leur reprocher de soutenir un tel scandale ; puis, aux grands
applaudissemens, lancer sur le public un regard méprisant, dont il est
écrasé ; toujours prêts à lui dire, comme ce courtisan dont parle
Molière, lequel outré du succès de l'École des Femmes, criait des
balcons au public, ris donc, public, ris donc ! En vérité c’est un
plaisir, et j’en ai joui bien des fois.

Celui-là m’en rappelle un autre. Le premier jour de la Folle Journée,
on s’échauffait dans le foyer (même d’honnêtes plébéïens) sur ce qu’ils
nommaient spirituellement, mon audace. Un petit vieillard sec et
brusque, impatienté de tous ces cris, frappe le plancher de sa canne, et
dit en s’en allant : Nos Français sont comme les enfans qui braillent
quand on les éberne. Il avait du sens ce vieillard. Peut-être on
pouvait mieux parler ; mais pour mieux penser, j’en défie.

Avec cette intention de tout blâmer, on conçoit que les traits les plus
sensés ont été pris en mauvaise part. N’ai-je pas entendu vingt fois un
murmure descendre des loges à cette réponse de Figaro :

LE COMTE.

Une réputation détestable !

FIGARO.

Et si je vaux mieux qu’elle ; y a-t-il beaucoup de seigneurs qui
puissent en dire autant ?

Je dis, moi, qu’il n’y en a point ; qu’il ne saurait y en avoir, à moins
d’une exception bien rare. Un homme obscur, ou peu connu, peut valoir
mieux que sa réputation, qui n’est que l’opinion d’autrui. Mais,

 de même
qu’un sot en place en paraît une fois plus sot, parce qu’il ne peut plus
rien cacher ; de même un grand seigneur, l’homme élevé en dignités, que
la fortune et sa naissance ont placé sur le grand théâtre, et qui, en
entrant dans le monde, eut toutes les préventions pour lui, vaut presque
toujours moins que sa réputation, s’il parvient à la rendre mauvaise.
Une assertion si simple et si loin du sarcasme devait-elle exciter le
murmure ? si son application paraît fâcheuse aux grand peu soigneux de
leur gloire, en quel sens fait-elle épigramme sur ceux qui méritent nos
respects ? et quelle maxime plus juste au théâtre peut servir de frein
aux puissans, et tenir lieu de leçon à ceux qui n’en reçoivent point
d’autres ?

Non qu’il faille oublier, (a dit un écrivain sévère ; et je me plais à le
citer, parce que je suis de son avis, ) « Non qu’il faille oublier,
dit-il, ce qu’on doit aux rangs élevés ; il est juste au contraire que
l’avantage de la naissance soit le moins contesté de tous, parce que ce
bienfait gratuit de l’hérédité, relatif aux exploits, vertus, ou
qualités des aïeux de qui le reçut, ne peut aucunement blesser l’amour
propre de ceux auxquels il fut refusé : parce que, dans une monarchie, si
l’on ôtait les rangs intermédiaires, il y aurait trop loin du monarque
aux sujets ; bientôt on n’y verrait qu’un despote et des esclaves : le
maintien d’une échelle graduée du laboureur au potentat intéresse
également les hommes de tous les rangs, et peut-être est le plus ferme
appui de la constitution monarchique. »

Mais quel auteur parlait ainsi ? qui fesait cette profession de foi sur
la noblesse, dont on me suppose si loin ? C’était PIERRE-AUGUSTIN CARON
DE BEAUMARCHAIS plaidant par écrit au parlement d’Aix, en 1778, une
grande et sévère question, qui décida bientôt de l’honneur d’un

 noble et
du sien. Dans l’ouvrage que je défends, on n’attaque point les États,
mais les abus de chaque Etat ; les gens seuls qui s’en rendent coupables
ont intérêt à le trouver mauvais ; voilà les rumeurs expliquées : mais
quoi donc, les abus sont-ils devenus si sacrés, qu’on n’en puisse
attaquer aucun sans lui trouver vingt défendeurs ?

Un avocat célèbre, un magistrat respectable, iront-ils donc s’approprier
le plaidoyer d’un Bartholo, le jugement d’un Brid’oison ? Ce mot de
Figaro, sur l’indigne abus des plaidoiries de nos jours, (c’est
dégrader le plus noble institut) a bien montré le cas que je fais du
noble métier d’avocat ; et mon respect pour la magistrature ne sera pas
plus suspecté, quand on saura dans quelle école j’en ai recherché la
leçon, quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d’un moraliste,
lequel parlant des magistrats, s’exprime en ces termes formels :

 « Quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le
métier cruel de se lever à quatre heures, pour aller au palais tous les
jours s’occuper, sous des formes prescrites, d’intérêts qui ne sont
jamais les siens ; d’éprouver sans cesse l’ennui de l’importunité, le
dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des
audiences, la fatigue des délibérations, et la contention d’esprit
nécessaire aux prononcés des arrêts, s’il ne se croyait pas payé de
cette vie laborieuse et pénible, par l’estime et la considération
publique ? et cette estime est-elle autre chose qu’un jugement, qui n’est
même aussi flatteur pour les bons magistrats, qu’en raison de sa rigueur
excessive contre les mauvais ? »

Mais quel écrivain m’instruisait ainsi par ses leçons ? Vous allez croire
encore que c’est PIERRE-AUGUSTIN ; vous l’avez dit ; c’est lui, en 1773,
dans

 son quatrième mémoire, en défendant jusqu’à la mort sa triste
existence attaquée par un soi-disant magistrat. Je respecte donc
hautement ce que chacun doit honorer ; et je blâme ce qui peut nuire.

--Mais dans cette Folle Journée, au lieu de sapper les abus, vous vous
donnez des libertés très-répréhensibles au théâtre : votre monologue
surtout, contient, sur les gens disgraciés, des traits qui passent la
licence ! --Eh ! croyez-vous, Messieurs, que j’eusse un talisman pour
tromper, séduire, enchaîner la censure et l’autorité, quand je leur
soumis mon ouvrage ? que je n’aye pas dû justifier ce que j’avais osé
écrire ? Que fais-je dire à Figaro, parlant à l’homme déplacé ? Que les
sottises imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le
cours. Est-ce donc-là une vérité d’une conséquence dangereuse ? Au lieu
de ces inquisitions puériles et fatigantes, et qui seules donnent de
l’importance à ce qui n’en aurait jamais ; si, comme en Angleterre, on
était assez sage ici pour traiter les sottises avec ce mépris qui les
tue ; loin de sortir du vil fumier qui les enfante, elles y pourriraient
en germant, et ne se propageraient point. Ce qui multiplie les libelles,
est la faiblesse de les craindre : ce qui fait vendre les sottises, est
la sottise de les défendre.

Et comment conclut Figaro ? Que sans la liberté de blâmer, il n’est
point d’éloge flatteur ; et qu’il n’y a que les petits hommes qui
redoutent les petits écrits. Sont-ce-là des hardiesses coupables, ou
bien des aiguillons de gloire ; des moralités insidieuses, ou des maximes
réfléchies, aussi justes qu’encourageantes ?

Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque, satisfait du présent,
l’auteur veille pour l’avenir, dans la critique du passé, qui peut avoir
droit de s’

en plaindre ? et si, ne désignant ni temps, ni lieu, ni
personnes, il ouvre la voie, au théâtre, à des réformes désirables,
n’est-ce pas aller à son but ?

La Folle Journée explique donc comment, dans un temps prospère, sous
un roi juste et des ministres modérés, l’écrivain peut tonner sur les
oppresseurs, sans craindre de blesser personne. C’est pendant le règne
d’un bon prince qu’on écrit sans danger l’histoire des méchans rois ; et
plus le gouvernement est sage, est éclairé, moins la liberté de dire est
en presse : chacun y fesant son devoir, on n’y craint pas les allusions :
nul homme en place ne redoutant ce qu’il est forcé d’estimer ; on
n’affecte point alors d’opprimer chez nous cette même littérature, qui
fait notre gloire au dehors, et nous y donne une sorte de primauté que
nous ne pouvons tirer d’ailleurs.

En effet, à quel titre y prétendrions-nous ? Chaque peuple tient à son
culte et chérit son gouvernement. Nous ne sommes pas restés plus braves
que ceux qui nous ont battus à leur tour. Nos mœurs plus douces, mais
non meilleures, n’ont rien qui nous élève au-dessus d’eux. Notre
littérature seule, estimée de toutes les nations, étend l’empire de la
langue française, et nous obtient de l’Europe entière une prédilection
avouée, qui justifie, en l’honorant, la protection que le gouvernement
lui accorde.

Et comme chacun cherche toujours le seul avantage qui lui manque, c’est
alors qu’on peut voir dans nos académies l’homme de la cour siéger avec
les gens de lettres, les talens personnels, et la considération héritée,
se disputer ce noble objet, et les archives académiques se remplir
presque également de papiers et de parchemins.


Revenons à la Folle Journée.

Un Monsieur de beaucoup d’esprit, mais qui l’économise un peu trop, me
disait un soir au spectacle : Expliquez-moi donc, je vous prie, pourquoi,
dans votre pièce, on trouve autant de phrases négligées, qui ne sont pas
de votre style ? --De mon style, Monsieur ? Si par malheur j’en avais un,
je m’efforcerais de l’oublier quand je fais une comédie ; ne connaissant
rien d’insipide au théâtre comme ces fades camaïeux où tout est bleu, où
tout est rose, où tout est l’auteur, quel qu’il soit.

Lorsque mon sujet me saisit, j’évoque tous mes personnages et les mets
en situation : --Songe à toi, Figaro, ton maître va te
deviner, --Sauvez-vous vîte, Chérubin ; c’est le Comte que vous
touchez.--Ah ! Comtesse, quelle imprudence avec un époux si violent ! --Ce
qu’ils diront, je n’en sais rien ; c’est ce qu’ils feront qui m’occupe.
Puis, quand ils sont bien animés, j’écris sous leur dictée rapide, sûr
qu’ils ne me tromperont pas, que je reconnaîtrai Bazile, lequel n’a
pas l’esprit de Figaro qui n’a pas le ton noble du Comte qui n’a pas
la sensibilité de la Comtesse qui n’a pas la gaieté de Suzanne qui n’a
pas l’espièglerie du Page, et surtout aucun d’eux la sublimité de
Brid’oison ; chacun y parle son langage : eh ! que le dieu du naturel les
préserve d’en parler d’autre ! Ne nous attachons donc qu’à l’examen de
leurs idées, et non à rechercher si j’ai dû leur prêter mon style.

Quelques malveillans ont voulu jeter de la défaveur sur cette phrase de
Figaro : Sommes-nous des soldats qui tuent et se sont tuer pour des
intérêts qu’ils ignorent ? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche ? À
travers le nuage d’une conception indigeste, ils ont feint d’apercevoir,
que je répands une lumière décourageante sur l’état

 pénible du soldat ;
et il y a des choses qu’il ne faut jamais dire. Voilà dans toute sa
force l’argument de la méchanceté ; reste à en prouver la bêtise.

Si, comparant la dureté du service à la modicité de la paye, ou
discutant tel autre inconvénient de la guerre, et comptant la gloire
pour rien, je versais de la défaveur sur ce plus noble des affreux
métiers, on me demanderait justement compte d’un mot indiscrètement
échappé ; mais, du soldat au colonel, au général exclusivement, quel
imbécille homme de guerre a jamais eu la prétention qu’il dût pénétrer
les secrets du cabinet, pour lesquels il fait la campagne ? C’est de cela
seul qu’il s’agit dans la phrase de Figaro. Que ce fou-là se montre
s’il existe ; nous l’enverrons étudier sous le philosophe Babouc, lequel
éclaircit disertement ce point de discipline militaire.

En raisonnant sur l’usage que l’homme fait de sa liberté dans les
occasions difficiles, Figaro pouvait également opposer à sa situation
tout état qui exige une obéissance implicite ; et le cénobite zélé, dont
le devoir est de tout croire, sans jamais rien examiner ; comme le
guerrier valeureux, dont la gloire est de tout affronter sur des ordres
non motivés, de tuer et se faire tuer pour des intérêts qu’il ignore.
Le mot de Figaro ne dit donc rien, sinon qu’un homme libre de ses
actions doit agir sur d’autres principes que ceux dont le devoir est
d’obéir aveuglément.

Qu’aurait-ce été, bon Dieu ! si j’avais fait usage d’un mot qu’on
attribue au Grand Condé, et que j’entends louer à outrance, par ces
mêmes logiciens qui déraisonnent sur ma phrase ? À les croire, le Grand
Condé montra la plus noble présence d’esprit, lorsqu’arrêtant Louis
XIV, prêt à pousser son cheval

 dans le Rhin, il dit à ce monarque :
Sire, avez-vous besoin du bâton de maréchal ?

Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette
grande sottise. C’eût été dire au roi devant toute son armée : Vous
moquez-vous donc, Sire, de vous exposer dans un fleuve ? Pour courir de
pareils dangers, il faut avoir besoin d’avancement ou de fortune !

Ainsi l’homme le plus vaillant, le plus grand général du siècle aurait
compté pour rien l’honneur, le patriotisme et la gloire ! un misérable
calcul d’intérêt eût été, selon lui, le seul principe de la bravoure ! il
eût dit là un affreux mot ! et si j’en avais pris le sens, pour
l’enfermer dans quelque trait, je mériterais le reproche qu’on fait
gratuitement au mien.

Laissons donc les cerveaux fumeux jouer ou blâmer au hasard, sans se
rendre compte de rien ; s’extasier sur une sottise, qui n’a pu jamais
être dite, et proscrire un mot juste et simple, qui ne montre que du bon
sens.

Un autre reproche assez fort, mais dont je n’ai pu me laver, est d’avoir
assigné pour retraite à la Comtesse un certain couvent dUrsulines.
Ursulines ! a dit un seigneur joignant les mains avec éclat.
Ursulines ! a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune
anglais de sa loge. Ursulines ! ah ! Milord ! si vous entendiez le
français !… Je sens, je sens beaucoup, Madame, dit le jeune homme en
rougissant.--C’est qu’on n’a jamais mis au théâtre aucune femme aux
Ursulines ! Abbé, parlez-nous donc ! l’Abbé, (toujours appuyée sur
l’anglais) comment trouvez-vous Ursulines ? Fort indécent, répond
l’abbé, sans cesser de lorgner Suzanne ; et tout le beau monde a
répété : Ursulines est fort indécent. Pauvre auteur ! on te croit jugé,
quand chacun songe à

 son affaire. En vain j’essayais d’établir que, dans
l’événement de la scène, moins la Comtesse a dessein de se cloîtrer,
plus elle doit le feindre, et faire croire à son époux que sa retraite
est bien choisie : ils ont proscrit mes Ursulines !

Dans le plus fort de la rumeur, moi, bon homme, j’avais été jusqu’à
prier une des actrices, qui font le charme de ma pièce, de demander aux
mécontens à quel autre couvent de filles ils estimaient qu’il fût
décent que l’on fît entrer la Comtesse ? À moi, cela m’était égal ; je
l’aurais mise où l’on aurait voulu ; aux Augustines, aux Célestines,
aux Clairettes, aux Visitandines, même aux petites Cordelières,
tant je tiens peu aux Ursulines ! Mais on agit si durement !

Enfin, le bruit croissant toujours ; pour arranger l’affaire avec
douceur, j’ai laissé le mot Ursulines à la place où je l’avais mis :
chacun alors content de soi, de tout l’esprit qu’il avait montré, s’est
apaisé sur Ursulines, et l’on a parlé d’autre chose.

Je ne suis point, comme l’on voit, l’ennemi de mes ennemis. En disant
bien du mal de moi ils n’en ont point fait à ma pièce ; et s’ils
sentaient seulement autant de joie à la déchirer que j’eus de plaisir à
la faire, il n’y aurait personne d’affligé. Le malheur est qu’ils ne
rient point ; et ils ne rient point à ma pièce, parce qu’on ne rit point
à la leur. Je connais plusieurs amateurs, qui sont même beaucoup maigris
depuis le succès du Mariage ; excusons donc l’effet de leur colère.

À des moralités d’ensemble et de détail, répandues dans les flots d’une
inaltérable gaieté ; à un dialogue assez vif, dont la facilité nous cache
le travail, si l’auteur a joint une intrigue aisément filée, où l’art se
dérobe sous l’art, qui se noue et se dénoue sans cesse, à travers une
foule de situations

 comiques, de tableaux piquans et variés qui
soutiennent, sans la fatiguer, l’attention du public pendant les trois
heures et demie que dure le même spectacle ; (essai que nul homme de
lettres n’avait encore osé tenter ! ) que restait-il à faire à de pauvres
méchans que tout cela irrite ? attaquer, poursuivre l’auteur, par des
injures verbales, manuscrites, imprimées : c’est ce qu’on a fait sans
relâche. Ils ont même épuisé jusqu’à la calomnie, pour tâcher de me
perdre dans l’esprit de tout ce qui influe en France sur le repos d’un
citoyen. Heureusement que mon ouvrage est sous les yeux de la nation,
qui depuis dix grands mois le voit, le juge et l’apprécie. Le laisser
jouer tant qu’il fera plaisir, est la seule vengeance que je me sois
permise. Je n’écris point ceci pour les lecteurs actuels : le récit d’un
mal trop connu touche peu ; mais dans quatre-vingts ans il portera son
fruit. Les auteurs de ce temps-là compareront leur sort au nôtre ; et nos
enfans sauront à quel prix on pouvait amuser leurs pères.

Allons au fait ; ce n’est pas tout cela qui blesse. Le vrai motif qui se
cache, et qui dans les replis du cœur produit tous les autres
reproches, est renfermé dans ce quatrain :

Pourquoi ce Figaro, qu’on va tant écouter,
Est-il avec fureur déchiré par les sots ?
 Recevoir, prendre et demander ;
 Voilà le secret en trois mots.

En effet, Figaro parlant du métier de courtisan, le définit dans ces
termes sévères. Je ne puis le nier, je l’ai dit. Mais reviendrai-je sur
ce point ? Si c’est un mal, le remède serait pire : il faudrait poser
méthodiquement ce que je n’ai fait qu’indiquer ; revenir à

 montrer qu’il
n’y a point de synonyme en français, entre l’homme de la cour, l’homme
de cour, et le courtisan par métier.

Il faudrait répéter qu'homme de la cour peint seulement un noble état ;
qu’il s’entend de l’homme de qualité, vivant avec la noblesse et l’éclat
que son rang lui impose ; que si cet homme de la cour aime le bien par
goût, sans intérêt ; si, loin de jamais nuire à personne, il se fait
estimer de ses maîtres, aimer de ses égaux, et respecter des autres ;
alors cette acception reçoit un nouveau lustre, et j’en connais plus
d’un que je nommerais avec plaisir, s’il en était question.

Il faudrait montrer qu'homme de cour, en bon français, est moins
l’énoncé d’un état que le résumé d’un caractère adroit, liant, mais
réservé ; pressant la main de tout le monde en glissant chemin à travers ;
menant finement son intrigue avec l’air de toujours servir ; ne se fesant
point d’ennemis, mais donnant près d’un fossé, dans l’occasion, de
l’épaule au meilleur ami, pour assurer sa chute et le remplacer sur la
crête ; laissant à part tout préjugé qui pourrait ralentir sa marche ;
souriant à ce qui lui déplaît, et critiquant ce qu’il approuve, selon
les hommes qui l’écoutent ; dans les liaisons utiles de sa femme ou de sa
maîtresse, ne voyant que ce qu’il doit voir ; enfin….

  Prenant tout, pour le faire court,
  En véritable homme de cour.
    LA FONTAINE.

Cette acception n’est pas aussi défavorable que celle du courtisan par
métier ; et c’est l’homme dont parle Figaro.

Mais quand j’étendrais la définition de ce dernier ;

 quand, parcourant
tous les possibles, je le montrerais avec son maintien équivoque, haut
et bas à la fois ; rampant avec orgueil ; ayant toutes les prétentions
sans en justifier une ; se donnant l’air du protégement pour se faire
chef de parti ; dénigrant tous les concurrens qui balanceraient son
crédit ; fesant un métier lucratif de ce qui ne devrait qu’honorer ;
vendant ses maîtresses à son maître, lui fesant payer ses plaisirs, &c.
&c. et quatre pages d’&c. il faudrait toujours revenir au distique de
Figaro. Recevoir, prendre et demander ; voilà le secret en trois mots.

Pour ceux-ci, je n’en connais point ; il y en eut, dit-on, sous Henri
III, sous d’autres rois encore ; mais c’est l’affaire de l’historien ; et
quant à moi, je suis d’avis que les vicieux du siècle en sont comme les
saints ; qu’il faut cent ans pour les canoniser. Mais puisque j’ai promis
la critique de ma pièce, il faut enfin que je la donne.

En général son grand défaut est que je ne l’ai point faite en observant
le monde ; qu’elle ne peint rien de ce qui existe, et ne rappelle jamais
l’image de la société où l’on vit ; que ses mœurs basses et corrompues
n’ont pas même le mérite d’être vraies. Et c’est ce qu’on lisait
dernièrement dans un beau discours imprimé, composé par un homme de
bien, auquel il n’a manqué qu’un peu d’esprit pour être un écrivain
médiocre. Mais médiocre ou non, moi qui ne fis jamais usage de cette
allure oblique et torse avec laquelle un sbire, qui n’a pas l’air de
vous regarder, vous donne du stilet au flanc, je suis de l’avis de
celui-ci. Je conviens qu’à la vérité la génération passée ressemblait
beaucoup à ma pièce, que la génération future lui ressemblera beaucoup
aussi, mais que pour la génération présente elle ne lui ressemble
aucunement ; que je n’ai jamais rencontré

 ni mari suborneur, ni seigneur
libertin, ni courtisan avide, ni juge ignorant ou passionné, ni avocat
injuriant, ni gens médiocres avancés, ni traducteur bassement jaloux ; et
que si des âmes pures, qui ne s’y reconnaissent point du tout,
s’irritent contre ma pièce et la déchirent sans relâche, c’est
uniquement par respect pour leurs grands-pères, et sensibilité pour
leurs petits-enfans. J’espère, après cette déclaration, qu’on me
laissera bien tranquille ; ET J’AI FINI.


CARACTÈRES ET HABILLEMENS DE LA PIÈCE.

Page:Beaumarchais - Œuvres choisies, édition 1913, tome 2.djvu/184

LE COMTE ALMAVIVA doit être joué très-noblement, mais avec grâce et
liberté. La corruption du cœur ne doit rien ôter au bon ton de ses
manières. Dans les mœurs de ce temps-là, les grands traitaient en
badinant toute entreprise sur les femmes. Ce rôle est d’autant plus
pénible à bien rendre, que le personnage est toujours sacrifié ; mais
joué par un comédien excellent, (M. Molé) il a fait ressortir tous les
rôles, et assuré le succès de la pièce.

Son vêtement du premier et second actes est un habit de chasse, avec des
bottines à mi-jambe, de l’ancien costume espagnol. Du troisième acte
jusqu’à la fin, un habit superbe de ce costume.

    • *


LA COMTESSE, agitée de deux sentimens contraires, ne doit montrer qu’une
sensibilité réprimée, ou une colère très-modérée ; rien surtout qui
dégrade aux yeux du spectateur son caractère aimable et vertueux. Ce
rôle, un des plus difficiles de la pièce, a fait infiniment d’honneur au
grand talent de mademoiselle Saint-Val, cadette.

Son vêtement du premier, second et quatrième actes, est une lévite
commode, et nul ornement sur la tête ; elle est chez elle et censée
incommodée. Au cinquième acte, elle a l’habillement et la haute coiffure
de Suzanne.

    • *


FIGARO. L’on ne peut trop recommander à l’acteur qui jouera ce rôle de
bien se pénétrer de son esprit, comme l’a fait M. Dazincourt. S’il y
voyait autre chose que de la raison assaisonnée de gaieté et de
saillies, surtout s’il y mettait la moindre charge, il avilirait un rôle
que le premier comique du théâtre, M. Préville, a jugé devoir honorer
le talent de tout comédien qui saurait en

 saisir les nuances
multipliées, et pourrait s’élever à son entière conception.

Son vêtement comme dans le Barbier de Séville.

    • *


SUZANNE. Jeune personne adroite, spirituelle et rieuse, mais non de
cette gaieté presqu’effrontée de nos soubrettes corruptrices : son joli
caractère est dessiné dans la préface, et c’est-là que l’actrice qui n’a
point vu mademoiselle Contat doit l’étudier pour le bien rendre.

Son vêtement des quatre premiers actes est un juste blanc à basquines,
très-élégant, la jupe de même, avec une toque, appelée depuis par nos
marchandes, à la Suzanne. Dans la fête du quatrième acte, le Comte lui
pose sur la tête une toque à long voile, à hautes plumes et à rubans
blancs. Elle porte, au cinquième acte, la lévite de sa maîtresse, et nul
ornement sur la tête.

    • *


MARCELINE est une femme d’esprit, née un peu vive, mais dont les fautes
et l’expérience ont réformé le caractère. Si l’actrice qui le joue
s’élève avec une fierté bien placée, à la hauteur très-morale qui suit
la reconnaissance du troisième acte, elle ajoutera beaucoup à l’intérêt
de l’ouvrage.

Son vêtement est celui des duègnes espagnoles, d’une couleur modeste, un
bonnet noir sur la tête.

    • *


ANTONIO ne doit montrer qu’une demi-ivresse, qui se dissipe par degrés,
de sorte qu’au cinquième acte on n’en aperçoive presque plus.

Son vêtement est celui d’un paysan espagnol, où les manches pendent par
derrière ; un chapeau et des souliers blancs.

    • *


FANCHETTE est une enfant de douze ans, très-naïve. Son petit habit est
un juste brun avec des gances et des

 boutons d’argent, la jupe de
couleur tranchante, et une toque noire à plumes sur la tête. Il sera
celui des autres paysannes de la noce.

    • *


CHÉRUBIN. Ce rôle ne peut être joué, comme il l’a été, que par une jeune
et très-jolie femme ; nous n’avons point à nos théâtres de très-jeune
homme assez formé pour en bien sentir les finesses. Timide à l’excès
devant la Comtesse, ailleurs un charmant polisson, un désir inquiet et
vague est le fond de son caractère. Il s’élance à la puberté, mais sans
projet, sans connaissances, et tout entier à chaque événement : enfin il
est ce que toute mère, au fond du cœur, voudrait peut-être que fût son
fils, quoiqu’elle dût beaucoup en souffrir.

Son riche vêtement aux premier et second actes, est celui d’un page de
cour espagnol, blanc et brodé d’argent, le léger manteau bleu sur
l’épaule, et un chapeau chargé de plumes. Au quatrième acte, il a le
corset, la jupe et la toque des jeunes paysannes qui l’amènent. Au
cinquième acte, un habit uniforme d’officier, une cocarde et une épée.

BARTHOLO. Le caractère et l’habit comme dans le Barbier de Séville ; il
n’est ici qu’un rôle secondaire.

BAZILE. Caractère et vêtement comme dans le Barbier de Séville. Il
n’est aussi qu’un rôle secondaire.

BRID’OISON doit avoir cette bonne et franche assurance des bêtes qui
n’ont plus leur timidité. Son bégaiement n’est qu’une grâce de plus, qui
doit à peine être sentie ; et l’acteur se tromperait lourdement, et
jouerait à contre-sens, s’il y cherchait le plaisant de son rôle. Il est
tout entier dans l’opposition de la gravité de son état au ridicule du
caractère ; et moins l’acteur le chargera, plus il montrera de vrai
talent.

Son

 habit est une robe de juge espagnol, moins ample que celle de nos
procureurs, presque une soutane : une grosse perruque, une gonille ou
rabat espagnol au col, et longue baguette blanche à la main.

DOUBLE-MAIN. Vêtu comme le juge, mais la baguette blanche plus courte.

L’HUISSIER OU ALGUAZIL. Habit, manteau, épée de Crispin, mais portée à
son côté sans ceinture de cuir ; point de bottines, une chaussure noire,
une perruque blanche naissante et longue à mille boucles, une baguette
blanche.

GRIPE-SOLEIL. Habit de paysan, les manches pendantes, veste de couleur
tranchée, chapeau blanc.

UNE JEUNE BERGÈRE. Son vêtement comme celui de Fanchette.

PEDRILLE. En veste, gilet, ceinture, fouet et bottes de poste, une
réçille sur la tête, chapeau de courrier.

PERSONNAGES MUETS. Les uns en habit de juges, d’autres en habits de
paysans, les autres en habits de livrée.
Placement des acteurs.

Pour faciliter les jeux du théâtre, on a eu l’attention d’écrire, au
commencement de chaque scène, le nom des personnages dans l’ordre où le
spectateur les voit. S’ils font quelque mouvement grave dans la scène,
il est désigné par un nouvel ordre de noms, écrit en marge à l’instant
qu’il arrive. Il est important de conserver les bonnes positions
théâtrales ; le relâchement dans la tradition donnée par les premiers
acteurs, en produit bientôt un total dans le jeu des pièces, qui finit
par assimiler les troupes négligentes aux plus faibles comédiens de
société.

Lu et approuvé, le 25 janvier 1785.

Signé, BRET.

Vu l’approbation, permis d’imprimer, ce 31 janvier 1785.

Signé, LE NOIR.


LE

 MARIAGE DE FIGARO.
PERSONNAGES.

LE COMTE ALMAVIVA, grand-Corrégidor
d’Andalousie. M. Molé.

LA COMTESSE, sa femme. Mlle Saint-Val.

FIGARO, valet-de-chambre du Comte, et concierge
du château. M. d’Azincourt.

SUZANNE, première camariste de la Comtesse, et
fiancée de Figaro. Mlle Contat.

MARCELINE, femme de charge. Mme Bellecourt ;
                       et ensuite Mlle la Chassaigne.

ANTONIO, jardinier du château, oncle de Suzanne
et père de Fanchette. M. Belmont.

FANCHETTE, fille d’Antonio. Mlle Laurent.

CHÉRUBIN, premier page du Comte. Mlle Olivier.

BARTHOLO, médecin de Séville. M. Desessarts.

BAZILE, maître de clavecin de la Comtesse. M. Vanhove.

DON GUSMAN BRID’OISON, lieutenant
du siège. M. Préville ;
                       et ensuite M. Dugazon.
DOUBLE-MAIN, greffier,
secrétaire de don Gusman. M. Marsy.

UN HUISSIER-AUDIENCIER. M. la Rochelle.

GRIPE-SOLEIL, jeune pastoureau. M. Champville.

UNE JEUNE BERGÈRE. Mlle Dantier.

PEDRILLE, piqueur du Comte. M. Florence.
PERSONNAGES MUETS.

TROUPE DE VALETS.

TROUPE DE PAYSANNES.

TROUPE DE PAYSANS.

La scène est au château d’Aguas-Frescas, à trois lieues de Séville.

    • *



LA FOLLE JOURNÉE,

OU

LE MARIAGE DE FIGARO.


ACTE xx

PREMIER.


Le théâtre représente une chambre à demi démeublée : un grand fauteuil
de malade est au milieu. Figaro, avec une toise mesure le plancher.
Suzanne attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleur
d’orange, appelé chapeau de la mariée.


Scène xx

PREMIÈRE.


FIGARO, SUZANNE.
FIGARO.

Dix-neuf pieds sur vingt-six.

SUZANNE.

Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau : le trouves-tu mieux ainsi ?

FIGARO lui prend les mains.

Sans comparaison, ma charmante. Ô ! que ce joli bouquet virginal élevé
sur la tête d’une belle fille, est doux le matin des noces à l’œil
amoureux d’un époux !…

SUZANNE

se retire.

Que mesures-tu donc là, mon fils ?

FIGARO.

Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que Monseigneur nous donne
aura bonne grace ici.

SUZANNE.

Dans cette chambre ?

FIGARO.

Il nous la cède.

SUZANNE.

Et moi je n’en veux point.

FIGARO.

Pourquoi ?

SUZANNE.

Je n’en veux point.

FIGARO.

Mais encore ?

SUZANNE.

Elle me déplaît.

FIGARO.

On dit une raison.

SUZANNE.

Si je n’en veux pas dire ?

FIGARO.

Ô ! quand elles sont sûres de nous !

SUZANNE.

Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu
mon serviteur, ou non ?

FIGARO.

Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et
qui tient le milieu des deux appartemens. La nuit, si Madame est
incommodée elle sonnera de son côté ; zeste, en deux pas, tu es chez
elle. Monseigneur veut-il quelque

 chose ? il n’a qu’à tinter du sien ;
crac, en trois sauts me voilà rendu.

SUZANNE.

Fort bien ! mais quand il aura tinté le matin, pour te donner quelque
bonne et longue commission ; zeste, en deux pas il est à ma porte ; et
crac, en trois sauts….

FIGARO.

Qu’entendez-vous par ces paroles ?

SUZANNE.

Il faudrait m’écouter tranquillement.

FIGARO.

Eh qu’est-ce qu’il y a ? Bon dieu !

SUZANNE.

Il y a, mon ami, que las de courtiser les beautés des environs, monsieur
le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme ;
c’est sur la tienne, entends-tu, qu’il a jeté ses vues, auxquelles il
espère que ce logement ne nuira pas. Et c’est ce que le loyal Bazile,
honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète
chaque jour en me donnant leçon.

FIGARO.

Bazile ! ô mon mignon ! si jamais volée de bois vert appliquée sur une
échine a duement redressé la moelle épinière à quelqu’un….

SUZANNE.

Tu croyais, bon garçon ! que cette dot qu’on me donne était pour les
beaux yeux de ton mérite ?

FIGARO.

J’avais assez fait pour l’espérer.

SUZANNE.

Que les gens d’esprit sont bêtes !

FIGARO.

On le dit.

SUZANNE.

Mais

 c’est qu’on ne veut pas le croire.

FIGARO.

On a tort.

SUZANNE.

Apprends qu’il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain
quart-d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur…. Tu sais
s’il était triste !

FIGARO.

Je le sais tellement que si monsieur le Comte en se mariant n’eût pas
aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.

SUZANNE.

Hé bien ! s’il l’a détruit, il s’en repent ; et c’est de ta fiancée qu’il
veut le racheter en secret aujourd’hui.

FIGARO se frottant la tête.

Ma tête s’amollit de surprise ; et mon front fertilisé….

SUZANNE.

Ne le frotte donc pas !

FIGARO.

Quel danger ?

SUZANNE riant.

S’il y venait un petit bouton ; des gens superstitieux….

FIGARO.

Tu ris, friponne ! Ah ! s’il y avait moyen d’attrapper ce grand trompeur,
de le faire donner dans un bon piége, et d’empocher son or !

SUZANNE.

De l’intrigue, et de l’argent ; te voilà dans ta sphère.

FIGARO.

Ce n’est pas la honte qui me retient.

SUZANNE.


La crainte ?

FIGARO.

Ce n’est rien d’entreprendre une chose dangereuse ; mais d’échapper au
péril en la menant à bien : car, d’entrer chez quelqu’un la nuit, de lui
souffler sa femme, et d’y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il
n’est rien plus aisé ; mille fois coquins l’ont fait. Mais…. (on sonne
de l’intérieur.)

SUZANNE.

Voilà Madame éveillée ; elle m’a bien recommandé d’être la première à lui
parler le matin de mes noces.

FIGARO.

Y a-t-il encore quelque chose là-dessous ?

SUZANNE.

Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu mon
petit Fi, Fi, Figaro ; rêve à notre affaire.

FIGARO.

Pour m’ouvrir l’esprit, donne un petit baiser.

SUZANNE.

À mon amant aujourd’hui ? Je t’en souhaite ! Et qu’en dirait demain mon
mari ?

Figaro l’embrasse.

SUZANNE.

Eh bien ! eh bien !

FIGARO.

C’est que tu n’as pas d’idée de mon amour.

SUZANNE se défrippant.

Quand cesserez-vous, importun, de m’en parler du matin au soir ?

FIGARO mystérieusement.

Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu’au matin. (on sonne une
seconde fois.)

SUZANNE

de loin, les doigts unis sur sa bouche.

Voilà votre baiser, Monsieur ; je n’ai plus rien à vous.

FIGARO court après elle.

Ô ! mais ce n’est pas ainsi que vous l’avez reçu.


Scène xx

II.

FIGARO seul.

La charmante fille ! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté,
d’esprit, d’amour et de délices ! mais sage !… (il marche vivement en
se frottant les mains.) Ah, Monseigneur ! mon cher Monseigneur ! vous
voulez m’en donner…. à garder ? Je cherchais aussi pourquoi m’ayant
nommé concierge, il m’emmène à son ambassade, et m’établit courrier de
dépêches. J’entends, monsieur le Comte : trois promotions à la fois ;
vous, compagnon ministre ; moi, cassecou politique, et Suzon, dame du
lieu, l’ambassadrice de poche : et puis fouette courrier ! pendant que je
galoperais d’un côté, vous feriez faire de l’autre à ma belle un joli
chemin ! me crottant, m’échinant pour la gloire de votre famille ; vous,
daignant concourir à l’accroissement de la mienne ! quelle douce
réciprocité ! Mais, Monseigneur, il y a de l’abus. Faire à Londres en
même-temps les affaires de votre maître et celles de votre valet !
représenter à la fois le roi et moi dans une cour étrangère ! c’est trop
de moitié, c’est trop.--Pour toi, Bazile ! fripon mon cadet ! Je veux
t’apprendre à clocher devant les boîteux ; je veux…. Non, dissimulons
avec eux pour les enferrer l’un par l’autre. Attention sur la journée,
monsieur Figaro ! D’abord avancer l’heure de votre petite fête, pour
épouser plus surement ; é

carter une Marceline qui de vous est friande en
diable ; empocher l’or et les présens ; donner le change aux petites
passions de monsieur le Comte ; étriller rondement monsieur du Bazile ;
et….


Scène xx

III.


MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO.
FIGARO s’interrompt.

….Héééé, voilà le gros Docteur, la fête sera complète. Hé bon jour,
cher Docteur de mon cœur. Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au
château ?

BARTHOLO avec dédain.

Ah, mon cher monsieur, point du tout.

FIGARO.

Cela serait bien généreux !

BARTHOLO.

Certainement, et par trop sot.

FIGARO.

Moi qui eus le malheur de troubler la vôtre !

BARTHOLO.

Avez-vous autre chose à nous dire ?

FIGARO.

On n’aura pas pris soin de votre mule !

BARTHOLO en colère.

Bavard enragé ! laissez-nous.

FIGARO.

Vous vous fâchez, Docteur ? les gens de votre état sont bien durs ! pas
plus de pitié des pauvres animaux…. en vérité…. que si c’était des
hommes ! Adieu, Marceline : avez-vous toujours envie de plaider contre
moi ?

Pour n’aimer pas, faut-il qu’on se haïsse ?


Je m’en rapporte au Docteur.

BARTHOLO.

Qu’est-ce que c’est ?

FIGARO.

Elle vous le contera de reste. (il sort.)


Scène xx

IV.


MARCELINE, BARTHOLO.
BARTHOLO le regarde aller.

Ce drôle est toujours le même ! et à moins qu’on ne l’écorche vif, je
prédis qu’il mourra dans la peau du plus fier insolent….

MARCELINE le retourne.

Enfin vous voilà donc, éternel Docteur ? toujours si grave et compassé
qu’on pourrait mourir en attendant vos secours, comme on s’est marié
jadis malgré vos précautions.

BARTHOLO.

Toujours amère et provoquante ! Hé bien, qui rend donc ma présence au
château si nécessaire ? Monsieur le Comte a-t-il eu quelque accident ?

MARCELINE.

Non, Docteur.

BARTHOLO.

La Rosine, sa trompeuse comtesse, est-elle incommodée, dieu merci ?

MARCELINE.

Elle languit.

BARTHOLO.

Et de quoi ?

MARCELINE.

Son mari la néglige.


BARTHOLO avec joie.

Ah, le digne époux qui me venge !

MARCELINE.

On ne sait comment définir le Comte ; il est jaloux et libertin.

BARTHOLO.

Libertin par ennui, jaloux par vanité : cela va sans dire.

MARCELINE.

Aujourd’hui, par exemple, il marie notre Suzanne à son Figaro qu’il
comble en faveur de cette union….

BARTHOLO.

Que son Excellence a rendue nécessaire !

MARCELINE.

Pas tout à fait ; mais dont son Excellence voudrait égayer en secret
l’événement avec l’épousée….

BARTHOLO.

De monsieur Figaro ? c’est un marché qu’on peut conclure avec lui.

MARCELINE.

Bazile assure que non.

BARTHOLO.

Cet autre maraut loge ici ? C’est une caverne ! Eh qu’y fait-il ?

MARCELINE.

Tout le mal dont il est capable. Mais le pis que j’y trouve est cette
ennuyeuse passion qu’il a pour moi depuis si long-temps.

BARTHOLO.

Je me serais débarrassé vingt fois de sa poursuite.

MARCELINE.

De quelle manière ?

BARTHOLO.


En l’épousant.

MARCELINE.

Railleur fade et cruel, que ne vous débarrassez-vous de la mienne à ce
prix ? ne le devez-vous pas ? où est le souvenir de vos engagemens ? qu’est
devenu celui de notre petit Emanuel, ce fruit d’un amour oublié, qui
devait nous conduire à des noces ?

BARTHOLO ôtant son chapeau.

Est-ce pour écouter ces sornettes que vous m’avez fait venir de Séville ?
Et cet accès d’hymen qui vous reprend si vif….

MARCELINE.

Eh bien ! n’en parlons plus. Mais si rien n’a pu vous porter à la justice
de m’épouser, aidez-moi donc du moins à en épouser un autre.

BARTHOLO.

Ah ! volontiers : parlons. Mais quel mortel abandonné du ciel et des
femmes ?…

MARCELINE.

Eh ! qui pourrait-ce être, Docteur, sinon le beau, le gai, l’aimable
Figaro ?

BARTHOLO.

Ce fripon-là ?

MARCELINE.

Jamais fâché, toujours en belle humeur, donnant le présent à la joie, et
s’inquiétant de l’avenir tout aussi peu que du passé ; semillant,
généreux ! généreux….

BARTHOLO.

Comme un voleur.

MARCELINE.

Comme un seigneur. Charmant enfin ; mais c’est le plus grand monstre !


BARTHOLO.

Et sa Suzanne ?

MARCELINE.

Elle ne l’aurait pas la rusée, si vous vouliez m’aider, mon petit
Docteur, à faire valoir un engagement que j’ai de lui.

BARTHOLO.

Le jour de son mariage ?

MARCELINE.

On en rompt de plus avancés : et si je ne craignais d’éventer un petit
secret des femmes !…

BARTHOLO.

En ont-elles pour le médecin du corps ?

MARCELINE.

Ah ! vous savez que je n’en ai pas pour vous. Mon sexe est ardent, mais
timide : un certain charme a beau nous attirer vers le plaisir, la femme
la plus aventurée sent en elle une voix qui lui dit : sois belle si tu
peux, sage si tu veux ; mais sois considérée, il le faut. Or, puisqu’il
faut être au moins considérée ; que toute femme en sent l’importance ;
effrayons d’abord la Suzanne sur la divulgation des offres qu’on lui
fait.

BARTHOLO.

Où cela mènera-t-il ?

MARCELINE.

Que la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le Comte,
lequel pour se venger appuiera l’opposition que j’ai faite à son
mariage : alors le mien devient certain.

BARTHOLO.

Elle a raison. Parbleu, c’est un bon tour que de faire épouser ma
vieille gouvernante au coquin qui fit enlever ma jeune maîtresse.

MARCELINE, vîte.


Et qui croit ajouter à ses plaisirs, en trompant mes espérances.

BARTHOLO, vîte.

Et qui m’a volé dans le temps cent écus que j’ai sur le cœur.

MARCELINE.

Ah quelle volupté !…

BARTHOLO.

De punir un scélérat….

MARCELINE.

De l’épouser, Docteur, de l’épouser !


Scène xx

V.


MARCELINE, BARTHOLO, SUZANNE.
SUZANNE, un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe
de femme sur le bras.

L’épouser ! l’épouser ! qui donc ? mon Figaro ?

MARCELINE, aigrement.

Pourquoi non ? vous l’épousez bien !

BARTHOLO, riant.

Le bon argument de femme en colère ! nous parlions, belle Suzon, du
bonheur qu’il aura de vous posséder.

MARCELINE.

Sans compter Monseigneur dont on ne parle pas.

SUZANNE, une révérence.

Votre servante, Madame ; il y a toujours quelque chose d’amer dans vos
propos.

MARCELINE, une révérence.

Bien la vôtre, Madame ; où donc est l’amertume ? n’

est-il pas juste qu’un
libéral seigneur partage un peu la joie qu’il procure à ses gens ?

SUZANNE.

Qu’il procure ?

MARCELINE.

Oui, madame.

SUZANNE.

Heureusement la jalousie de Madame est aussi connue, que ses droits sur
Figaro sont légers.

MARCELINE.

On eût pu les rendre plus forts, en les cimentant à la façon de Madame.

SUZANNE.

Oh cette façon, Madame, est celle des dames savantes.

MARCELINE.

Et l’enfant ne l’est pas du tout ! Innocente comme un vieux juge !

BARTHOLO, attirant Marceline.

Adieu, jolie fiancée de notre Figaro.

MARCELINE, une révérence.

L’accordée secrète de Monseigneur.

SUZANNE, une révérence.

Qui vous estime beaucoup, Madame.

MARCELINE, une révérence.

Me fera-t-elle aussi l’honneur de me chérir un peu, Madame ?

SUZANNE, une révérence.

À cet égard Madame n’a rien à désirer.

MARCELINE, une révérence.

C’est une si jolie personne que Madame !

SUZANNE, une révérence.

Hé mais assez pour désoler Madame.

MARCELINE, une révérence.

Surtout bien respectable !

SUZANNE,

une révérence.

C’est aux duègnes à l’être.

MARCELINE, outrée.

Aux duègnes ! aux duègnes !

BARTHOLO, l’arrêtant.

Marceline !

MARCELINE.

Allons, Docteur ; car je n’y tiendrais pas. Bon jour, Madame. (une
révérence.)


Scène xx

VI.

SUZANNE seule.

Allez, Madame ! allez, pédante ! je crains aussi peu vos efforts, que je
méprise vos outrages.--Voyez cette vieille sibylle ! parce qu’elle a fait
quelques études et tourmenté la jeunesse de Madame, elle veut tout
dominer au château ! (elle jette la robe qu’elle tient sur une chaise.)
Je ne sais plus ce que je venais prendre.


Scène xx

VII.


SUZANNE, CHÉRUBIN.
CHÉRUBIN, accourant.

Ah, Suzon ! depuis deux heures j’épie le moment de te trouver seule.
Hélas ! tu te maries, et moi je vais partir.

SUZANNE.

Comment mon mariage éloigne-t-il du château le premier Page de
Monseigneur ?

CHÉRUBIN, piteusement.

Suzanne, il me renvoie.

SUZANNE

le contrefait.

Chérubin, quelque sottise !

CHÉRUBIN.

Il m’a trouvé hier au soir chez ta cousine Fanchette à qui je fesais
répéter son petit rôle d’innocente, pour la fête de ce soir : il s’est
mis dans une fureur en me voyant ! --sortez, m’a-t-il dit, petit….
Je n’ose pas prononcer devant une femme le gros mot qu’il a dit :
sortez ; et demain vous ne coucherez pas au château. Si Madame, si ma
belle marraine ne parvient pas à l’apaiser ; c’est fait, Suzon, je suis à
jamais privé du bonheur de te voir.

SUZANNE.

De me voir ! moi ? c’est mon tour ! ce n’est donc plus pour ma maîtresse
que vous soupirez en secret ?

CHÉRUBIN.

Ah, Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !

SUZANNE.

C’est-à-dire que je ne le suis pas, et qu’on peut oser avec moi….

CHÉRUBIN.

Tu sais trop bien, méchante, que je n’ose pas oser. Mais que tu es
heureuse ! à tous momens la voir, lui parler, l’habiller le matin et la
déshabiller le soir, épingle à épingle…. ah, Suzon ! je donnerais….
Qu’est-ce que tu tiens donc là ?

SUZANNE, raillant.

Hélas, l’heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les
cheveux de cette belle marraine….

CHÉRUBIN, vivement.

Son ruban de nuit ! donne-le-moi, mon cœur.

SUZANNE,

le retirant.

Hé que non pas.--Son cœur ! Comme il est familier donc ! si ce n’était
pas un morveux sans conséquence…. (Chérubin arrache le ruban.) Ah,
le ruban !

CHÉRUBIN tourne autour du grand fauteuil.

Tu diras qu’il est égaré, gâté ; qu’il est perdu. Tu diras tout ce que tu
voudras.

SUZANNE tourne après lui.

Oh ! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand
petit vaurien !… Rendez-vous le ruban ? (elle veut le reprendre.)

CHÉRUBIN tire une romance de sa poche.

Laisse, ah, laisse-le-moi, Suzon ; je te donnerai ma romance, et pendant
que le souvenir de ta belle maîtresse attristera tous mes momens, le
tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon cœur.

SUZANNE arrache la romance.

Amuser votre cœur, petit scélérat ! vous croyez parler à votre
Fanchette : on vous surprend chez elle ; et vous soupirez pour Madame ; et
vous m’en contez à moi, par-dessus le marché !

CHÉRUBIN exalté.

Cela est vrai, d’honneur ! Je ne sais plus ce que je suis ; mais depuis
quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul
aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et
le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un je vous aime, est
devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul, en courant dans le
parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les
emporte avec mes paroles perdues.--Hier je rencontrai Marceline….

SUZANNE riant.

Ha, ha, ha, ha !


CHÉRUBIN.

Pourquoi non ? elle est femme ! elle est fille ! une fille ! une femme ! ah
que ces noms sont doux ! qu’ils sont intéressans !

SUZANNE.

Il devient fou !

CHÉRUBIN.

Fanchette est douce ; elle m’écoute au moins : tu ne l’es pas, toi !

SUZANNE.

C’est bien dommage ; écoutez donc monsieur !

(Elle veut arracher le ruban.)

CHÉRUBIN tourne en fuyant.

Ah ! ouiche ! on ne l’aura, vois-tu, qu’avec ma vie, Mais si tu n’es pas
contente du prix, j’y joindrai mille baisers.

(Il lui donne chasse à son tour.)

SUZANNE tourne en fuyant.

Mille soufflets si vous approchez. Je vais m’en plaindre à ma maîtresse ;
et loin de supplier pour vous, je dirai moi-même à Monseigneur : c’est
bien fait, Monseigneur ; chassez-nous ce petit voleur : renvoyez à ses
parens un petit mauvais sujet qui se donne les airs d’aimer Madame, et
qui veut toujours m’embrasser par contre-coup.

CHÉRUBIN voit le Comte entrer ; il se jette derrière le fauteuil avec
effroi.

Je suis perdu.

SUZANNE.

Quelle frayeur ?
SCÈNE

 VIII.

SUZANNE, LE COMTE, CHÉRUBIN caché.
SUZANNE aperçoit le Comte.

Ah !… (elle s’approche du fauteuil pour masquer Chérubin.)

LE COMTE s’avance.

Tu es émue, Suzon ! tu parlais seule, et ton petit cœur paraît dans une
agitation…. bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.

SUZANNE, troublée.

Monseigneur, que me voulez-vous ? Si l’on vous trouvait avec moi….

LE COMTE.

Je serais désolé qu’on m’y surprît ; mais tu sais tout l’intérêt que je
prends à toi. Bazile ne t’a pas laissé ignorer mon amour. Je n’ai rien
qu’un instant pour t’expliquer mes vues : écoute. (il s’assied dans le
fauteuil.)

SUZANNE, vivement.

Je n’écoute rien.

LE COMTE lui prend la main.

Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres.
J’emmène avec moi Figaro ; je lui donne un excellent poste ; et comme le
devoir d’une femme est de suivre son mari….

SUZANNE.

Ah, si j’osais parler !

LE COMTE la rapproche de lui.

Parle, parle, ma chère : use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi
pour la vie.

SUZANNE, effrayé

e.

Je n’en veux point, Monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je
vous prie.

LE COMTE.

Mais dis auparavant.

SUZANNE, en colère.

Je ne sais plus ce que je disais.

LE COMTE.

Sur le devoir des femmes.

SUZANNE.

Hé bien ! lorsque Monseigneur enleva la sienne de chez le Docteur, et
qu’il l’épousa par amour ; lorsqu’il abolit pour elle un certain affreux
droit du seigneur….

LE COMTE, gaiement.

Qui fesait bien de la peine aux filles ! ah Suzette ! Ce droit charmant !
si tu venais en jaser sur la brune au jardin, je mettrais un tel prix à
cette légère faveur….

BAZILE parle en dehors.

Il n’est pas chez lui, Monseigneur.

LE COMTE se lève.

Quelle est cette voix ?

SUZANNE.

Que je suis malheureuse !

LE COMTE.

Sors, pour qu’on n’entre pas.

SUZANNE, troublée.

Que je vous laisse ici ?

BAZILE crie en dehors.

Monseigneur était chez Madame, il en est sorti : je vais voir.

LE COMTE.

Et pas un lieu pour se cacher ! ah ! derrière ce fauteuil…. assez mal :
mais renvoie le bien vîte.

SUZANNE

lui barre le chemin, il la pousse doucement, elle recule, et se
met ainsi entre lui et le petit Page ; mais pendant que le Comte
s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne et se jette effrayé sur le
fauteuil à genoux, et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle
apportait, en couvre le Page et se met devant le fauteuil.


Scène xx

IX.


LE COMTE et CHÉRUBIN cachés, SUZANNE, BAZILE.
BAZILE.

N’auriez-vous pas vu Monseigneur, Mademoiselle ?

SUZANNE, brusquement.

Hé pourquoi l’aurais-je vu ? Laissez-moi.

BAZILE s’approche.

Si vous étiez plus raisonnable, il n’y aurait rien d’étonnant à ma
question. C’est Figaro qui le cherche.

SUZANNE.

Il cherche donc l’homme qui lui veut le plus de mal après vous !

LE COMTE à part.

Voyons un peu comme il me sert.

BAZILE.

Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari ?

SUZANNE.

Non, dans vos affreux principes, agent de corruption.

BAZILE.

Que vous demande-t-on ici que vous n’alliez prodiguer à un autre ? Grace
à la douce cérémonie, ce qu’on vous défendait

 hier, on vous le prescrira
demain.

SUZANNE.

Indigne !

BAZILE.

De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne,
j’avais pensé….

SUZANNE outrée.

Des horreurs. Qui vous permet d’entrer ici ?

BAZILE.

Là, là, mauvaise ! Dieu vous apaise ! il n’en sera que ce que vous voulez :
mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme
l’obstacle qui nuit à Monseigneur ; et sans le petit Page….

SUZANNE timidement.

Don Chérubin ?

BAZILE la contrefait.

Cherubino di amore, qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce
matin encore rôdait ici pour y entrer quand je vous ai quittée. Dites
que cela n’est pas vrai ?

SUZANNE.

Quelle imposture ! allez-vous-en, méchant homme !

BAZILE.

On est un méchant homme parce qu’on y voit clair. N’est-ce pas pour vous
aussi cette romance dont il fait mystère ?

SUZANNE en colère.

Ah ! oui, pour moi !…

BAZILE.

À moins qu’il ne l’ait composée pour Madame ! En effet, quand il sert à
table on dit qu’il la regarde avec des yeux !… mais peste, qu’il ne s’y
joue pas ; Monseigneur est brutal sur l’article.


SUZANNE outrée.

Et vous bien scélérat, d’aller semant de pareils bruits pour perdre un
malheureux enfant tombé dans la disgrace de son maître.

BAZILE.

L’ai-je inventé ? je le dis parce que tout le monde en parle.

LE COMTE se lève.

Comment, tout le monde en parle !

SUZANNE.

Ah Ciel !

BAZILE.

Ha, ha !

LE COMTE.

Courez, Bazile, et qu’on le chasse.

BAZILE.

Ah, que je suis fâché d’être entré !

SUZANNE troublée.

Mon Dieu ! mon Dieu !

LE COMTE, à Bazile.

Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.

SUZANNE le repousse vivement.

Je ne veux pas m’asseoir. Entrer ainsi librement, c’est indigne !

LE COMTE.

Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n’y a plus le moindre danger.

BAZILE.

Moi je suis désolé de m’être égayé sur le Page puisque vous l’entendiez :
je n’en usais ainsi que pour pénétrer ses sentimens, car au fond….

LE COMTE.

Cinquante pistoles, un cheval, et qu’on le renvoie à ses parens.

BAZILE.

Monseigneur, pour un badinage ?

LE COMTE.


Un petit libertin que j’ai surpris encore hier avec la fille du
jardinier.

BAZILE.

Avec Fanchette ?

LE COMTE.

Et dans sa chambre.

SUZANNE outrée.

Où Monseigneur avait sans doute affaire aussi !

LE COMTE gaiement.

J’en aime assez la remarque.

BAZILE.

Elle est d’un bon augure.

LE COMTE gaiement.

Mais non : j’allais chercher ton oncle Antonio mon ivrogne de jardinier,
pour lui donner des ordres. Je frappe, on est long-temps à m’ouvrir ; ta
cousine a l’air empêtré ; je prends un soupçon, je lui parle, et tout en
causant j’examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de
porte-manteau, de je ne sais pas quoi qui couvrait des hardes ; sans
faire semblant de rien je vais doucement, doucement lever ce rideau,
(pour imiter le geste il lève la robe du fauteuil) et je vois…. (il
aperçoit le Page.) Ah !…

BAZILE.

Ha, ha !

LE COMTE.

Ce tour-ci vaut l’autre.

BAZILE.

Encore mieux.

LE COMTE à Suzanne.

À merveilles, Mademoiselle : à peine fiancée vous faites de ces aprêts ?
C’était pour recevoir mon Page que vous désiriez d’être seule ? Et vous,
Monsieur, qui ne changez point de conduite ; il vous manquait

 de vous
adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camariste, à
la femme de votre ami ! mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu’un homme
que j’estime et que j’aime soit victime d’une pareille tromperie ;
était-il avec vous, Bazile ?

SUZANNE outrée.

Il n’y a tromperie ni victime ; il était là lorsque vous me parliez.

LE COMTE emporté.

Puisses-tu mentir en le disant ! son plus cruel ennemi n’oserait lui
souhaiter ce malheur.

SUZANNE.

Il me priait d’engager Madame à vous demander sa grace. Votre arrivée
l’a si fort troublé qu’il s’est masqué de ce fauteuil.

LE COMTE en colère.

Ruse d’enfer ! je m’y suis assis en entrant.

CHÉRUBIN.

Hélas, Monseigneur, j’étais tremblant derrière.

LE COMTE.

Autre fourberie ! je viens de m’y placer moi-même.

CHÉRUBIN.

Pardon, mais c’est alors que je me suis blotti dedans.

LE COMTE plus outré.

C’est donc une couleuvre que ce petit…. serpent là ! il nous écoutait !

CHÉRUBIN.

Au contraire, Monseigneur, j’ai fait ce que j’ai pu pour ne rien
entendre.

LE COMTE.

O perfidie ! (à Suzanne) tu n’épouseras pas Figaro.

BAZILE.


Contenez-vous ; on vient.

LE COMTE tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds.

Il resterait-là devant toute la terre !


Scène xx

X.


CHÉRUBIN, SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FANCHETTE, BAZILE,
beaucoup de valets, paysannes, paysans vêtus en habits de fête.
FIGARO tenant une toque de femme, garnie de plumes blanches et de
rubans blancs, parle à la Comtesse.

Il n’y a que vous, Madame, qui puissiez nous obtenir cette faveur.

LA COMTESSE.

Vous les voyez, monsieur le Comte : ils me supposent un crédit que je
n’ai point ; mais comme leur demande n’est pas déraisonnable….

LE COMTE embarrassé.

Il faudrait qu’elle le fût beaucoup….

FIGARO bas à Suzanne.

Soutiens bien mes efforts.

SUZANNE bas à Figaro.

Qui ne mèneront à rien.

FIGARO bas.

Va toujours.

LE COMTE à Figaro.

Que voulez-vous ?

FIGARO.

Monseigneur, vos vassaux touchés de l’abolition d’un certain

 droit
fâcheux que votre amour pour Madame….

LE COMTE.

Hé bien, ce droit n’existe plus : que veux-tu dire ?

FIGARO malignement.

Qu’il est bien temps que la vertu d’un si bon maître éclate ; elle m’est
d’un tel avantage aujourd’hui, que je désire être le premier à la
célébrer à mes noces.

LE COMTE plus embarrassé.

Tu te moques, ami ! l’abolition d’un droit honteux n’est que l’acquit
d’une dette envers l’honnêteté. Un Espagnol peut vouloir conquérir la
beauté par des soins ; mais en exiger le premier le plus doux emploi
comme une servile redevance, ah ! c’est la tyrannie d’un Vandale, et non
le droit avoué d’un noble Castillan.

FIGARO tenant Suzanne par la main.

Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé
l’honneur, reçoive de votre main publiquement, la toque virginale,
ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos
intentions : --adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu’un
quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir….

LE COMTE embarrassé.

Si je ne savais pas qu’amoureux, poëte, et musicien sont trois titres
d’indulgence pour toutes les folies….

FIGARO.

Joignez-vous à moi, mes amis.

Tous ensemble.

Monseigneur ! Monseigneur !

SUZANNE

au Comte.

Pourquoi fuir un éloge que vous méritez si bien ?

LE COMTE à part.

La perfide !

FIGARO.

Regardez-la donc, Monseigneur ; jamais plus jolie fiancée ne montrera la
grandeur de votre sacrifice.

SUZANNE.

Laisse-là ma figure, et ne vantons que sa vertu.

LE COMTE à part.

C’est un jeu que tout ceci.

LA COMTESSE.

Je me joins à eux, monsieur le Comte ; et cette cérémonie me sera
toujours chère, puisqu’elle doit son motif à l’amour charmant que vous
aviez pour moi.

LE COMTE.

Que j’ai toujours, Madame ; et c’est à ce titre que je me rends.

Tous ensemble.

Vivat.

LE COMTE à part.

Je suis pris. (haut) Pour que la cérémonie eût un peu plus d’éclat, je
voudrais seulement qu’on la remît à tantôt. (à part) Fesons vîte
chercher Marceline.

FIGARO à Chérubin.

Hé bien, espiègle ! vous n’applaudissez pas ?

SUZANNE.

Il est au désespoir ; Monseigneur le renvoie.

LA COMTESSE.

Ah ! Monsieur, je vous demande sa grace.


LE COMTE.

Il ne la mérite point.

LA COMTESSE.

Hélas ! il est si jeune !

LE COMTE

Pas tant que vous le croyez.

CHÉRUBIN tremblant.

Pardonner généreusement, n’est pas le droit du seigneur auquel vous avez
renoncé en épousant Madame.

LA COMTESSE.

Il n’a renoncé qu’à celui qui vous affligeait tous.

SUZANNE.

Si Monseigneur avait cédé le droit de pardonner, ce serait surement le
premier qu’il voudrait racheter en secret.

LE COMTE embarrassé.

Sans doute.

LA COMTESSE.

Hé, pourquoi le racheter ?

CHÉRUBIN au Comte.

Je fus léger dans ma conduite, il est vrai, Monseigneur ; mais jamais la
moindre indiscrétion dans mes paroles….

LE COMTE embarrassé.

Hé bien, c’est assez….

FIGARO.

Qu’entend-il ?

LE COMTE vivement.

C’est assez, c’est assez, tout le monde exige son pardon, je l’accorde,
et j’irai plus loin. Je lui donne une compagnie dans ma légion.

Tous ensemble.

Vivat.

LE COMTE.


Mais c’est à condition qu’il partira sur le champ pour joindre en
Catalogne.

FIGARO.

Ah ! Monseigneur, demain.

LE COMTE insiste.

Je le veux.

CHÉRUBIN.

J’obéis.

LE COMTE.

Saluez votre marraine, et demandez sa protection.

CHÉRUBIN met un genou en terre devant la Comtesse, et ne peut parler.

LA COMTESSE émue.

Puisqu’on ne peut vous garder seulement aujourd’hui, partez, jeune
homme. Un nouvel état vous appelle ; allez le remplir dignement. Honorez
votre bienfaiteur. Souvenez-vous de cette maison, où votre jeunesse a
trouvé tant d’indulgence. Soyez soumis, honnête et brave ; nous prendrons
part à vos succès. (Chérubin se relève, et retourne à sa place.)

LE COMTE.

Vous êtes bien émue, Madame !

LA COMTESSE.

Je ne m’en défends pas. Qui sait le sort d’un enfant jeté dans une
carrière aussi dangereuse ? il est allié de mes parens ; et de plus, il
est mon filleul.

LE COMTE, à part.

Je vois que Bazile avait raison. (haut) Jeune homme, embrassez
Suzanne…. pour la dernière fois.

FIGARO.

Pourquoi cela, Monseigneur ? il viendra passer ses hivers. Baise-moi donc
aussi, Capitaine. (il l’embrasse.)

 Adieu, mon petit Chérubin. Tu vas
mener un train de vie bien différent, mon enfant : dame ! tu ne roderas
plus tout le jour au quartier des femmes : plus d’échaudés, de goûtés à
la crême ; plus de main chaude ou de colin-maillard. De bons soldats,
morbleu ! bazanés, mal vêtus ; un grand fusil bien lourd ; tourne à droite,
tourne à gauche ; en avant, marche à la gloire ; et ne vas pas broncher en
chemin, à moins qu’un bon coup de feu….

SUZANNE.

Fi donc, l’horreur !

LA COMTESSE.

Quel pronostic !

LE COMTE.

Où donc est Marceline ? il est bien singulier qu’elle ne soit pas des
vôtres !

FANCHETTE.

Monseigneur, elle a pris le chemin du Bourg, par le petit sentier de la
ferme.

LE COMTE.

Et elle en reviendra ?

BAZILE.

Quand il plaira à Dieu.

FIGARO.

S’il lui plaisait qu’il ne lui plût jamais….

FANCHETTE.

Monsieur le Docteur lui donnait le bras.

LE COMTE vivement.

Le Docteur est ici ?

BAZILE.

Elle s’en est d’abord emparé….

LE COMTE, à part.

Il ne pouvait venir plus à propos.

FANCHETTE.

Elle avait l’air bien échauffé, elle parlait tout

 haut en marchant, puis
elle s’arrêtait, et fesait comme ça, de grand bras…. et monsieur le
Docteur lui fesait comme ça de la main, en l’apaisant : elle paraissait
si courroucée ! elle nommait mon cousin Figaro.

LE COMTE lui prend le menton.

Cousin…. futur.

FANCHETTE montrant Chérubin.

Monseigneur, nous avez-vous pardonné d’hier ?…

LE COMTE interrompt.

Bon jour, bon jour, petite.

FIGARO.

C’est son chien d’amour qui la berce ; elle aurait troublé notre fête.

LE COMTE, à part.

Elle la troublera je t’en répons. (haut) Allons, Madame, entrons.
Bazile, vous passerez chez moi.

SUZANNE, à Figaro.

Tu me rejoindras, mon fils ?

FIGARO, bas à Suzanne.

Est-il bien enfilé ?

SUZANNE bas.

Charmant garçon !

(Ils sortent tous.)


Scène xx

XI.


CHÉRUBIN, FIGARO, BAZILE.

(Pendant qu’on sort, Figaro les arrête tous deux et les ramène.)
FIGARO.

Ah çà, vous autres ! la cérémonie adoptée, ma fête de ce soir en est la
suite ; il faut bravement

 nous recorder : ne fesons point comme ces
acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour où la critique est le
plus éveillée. Nous n’avons point de lendemain qui nous excuse, nous.
Sachons bien nos rôles aujourd’hui.

BAZILE malignement.

Le mien est plus difficile que tu ne crois.

FIGARO, fesant sans qu’il le voie le geste de le rosser.

Tu es loin aussi de savoir tout le succès qu’il te vaudra.

CHÉRUBIN.

Mon ami, tu oublies que je pars.

FIGARO.

Et toi tu voudrais bien rester !

CHÉRUBIN.

Ah ! si je le voudrais !

FIGARO.

Il faut ruser. Point de murmure à ton départ. Le manteau de voyage à
l’épaule ; arrange ouvertement ta trousse, et qu’on voie ton cheval à la
grille : un temps de galop jusqu’à la Ferme : reviens à pied par les
derrières ; Monseigneur te croira parti ; tiens-toi seulement hors de sa
vue ; je me charge de l’apaiser après la fête.

CHÉRUBIN.

Mais Fanchette qui ne sait pas son rôle !

BAZILE.

Que diable lui apprenez-vous donc, depuis huit jours que vous ne la
quittez pas ?

FIGARO.

Tu n’as rien à faire aujourd’hui, donne-lui par grace une leçon.

BAZILE.

Prenez garde, jeune homme, prenez garde ! le père n’est pas satisfait ; la
fille a été souffletée ; elle

 n’étudie pas avec vous : Chérubin ! Chérubin !
vous lui causerez des chagrins ! tant va la cruche à l’eau….

FIGARO.

Ah voilà notre imbécille, avec ses vieux proverbes ! Hé bien, pédant ! que
dit la sagesse des nations ? tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin….

BAZILE.

Elle s’emplit.

FIGARO en s’en allant.

Pas si bête, pourtant, pas si bête….

Fin du premier Acte.



ACTE xx

II.


Le théâtre représente une chambre à coucher superbe, un grand lit en
alcove, une estrade au-devant. La porte pour entrer s’ouvre et se ferme
à la troisième coulisse à droite, celle d’un cabinet à la première
coulisse à gauche. Une porte dans le fond va chez les femmes. Une
fenêtre s’ouvre de l’autre côté.


Scène xx

PREMIÈRE.


SUZANNE, LA COMTESSE, entrent par la porte à droite.
LA COMTESSE se jette dans une bergère.

Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.

SUZANNE.

Je n’ai rien caché à Madame.

LA COMTESSE.

Quoi, Suzon, il voulait te séduire ?

SUZANNE.

Oh que non. Monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa servante : il
voulait m’acheter.

LA COMTESSE.

Et le petit Page était présent ?


SUZANNE.

C’est-à-dire, caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de
vous demander sa grace.

LA COMTESSE.

Hé, pourquoi ne pas s’adresser à moi-même ? est-ce que je l’aurais
refusé, Suzon ?

SUZANNE.

C’est ce que j’ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter
Madame ! Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est
imposante !

LA COMTESSE.

Est-ce que j’ai cet air-là, Suzon ? moi qui l’ai toujours protégé.

SUZANNE.

Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais, il s’est jeté dessus….

LA COMTESSE souriant.

Mon ruban ?… quelle enfance !

SUZANNE.

J’ai voulu le lui ôter ; Madame, c’était un lion ; ses yeux brillaient….
tu ne l’auras qu’avec ma vie, disait-il, en forçant sa petite voix douce
et grêle.

LA COMTESSE rêvant.

Hé bien, Suzon ?

SUZANNE.

Hé bien, Madame, est-ce qu’on peut faire finir ce petit démon-là ? ma
marraine par-ci ; je voudrais bien par l’autre ; et parce qu’il n’oserait
seulement baiser la robe de Madame, il voudrait toujours m’embrasser
moi.

LA COMTESSE rêvant.

Laissons…. laissons ces folies…. Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux
a fini par te dire ?

SUZANNE.


Que si je ne voulais pas l’entendre, il allait protéger Marceline.

LA COMTESSE se lève et se promène, en se servant fortement de
l’éventail.

Il ne m’aime plus du tout.

SUZANNE.

Pourquoi tant de jalousie ?

LA COMTESSE.

Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah je l’ai trop
aimé ! je l’ai lassé de mes tendresses, et fatigué de mon amour ; voilà
mon seul tort avec lui ; mais je n’entends pas que cet honnête aveu te
nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul peut nous aider ; viendra-t-il ?

SUZANNE.

Dès qu’il verra partir la chasse.

LA COMTESSE se servant de l’éventail.

Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici !…

SUZANNE.

C’est que Madame parle et marche avec action. (Elle va ouvrir la
croisée du fond.) !

LA COMTESSE rêvant long-temps.

Sans cette constance à me fuir…. les hommes sont bien coupables !

SUZANNE crie de la fenêtre.

Ah ! voilà Monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de
Pédrille, avec deux, trois, quatre levriers.

LA COMTESSE.

Nous avons du temps devant nous. (elle s’assied.) On frappe, Suzon ?

SUZANNE court ouvrir en chantant.

Ah, c’est mon Figaro ! ah, c’est mon Figaro !
SCÈNE

 II.

FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE assise.
SUZANNE

Mon cher ami ! viens donc, Madame est dans une impatience !…

FIGARO.

Et toi, ma petite Suzanne ? --Madame n’en doit prendre aucune. Au fait, de
quoi s’agit-il ? d’une misère. Monsieur le Comte trouve notre jeune femme
aimable, il voudrait en faire sa maîtresse ; et c’est bien naturel.

SUZANNE.

Naturel ?

FIGARO.

Puis il m’a nommé courrier de dépêches, et Suzon conseiller d’ambassade.
Il n’y a pas là d’étourderie.

SUZANNE.

Tu finiras ?

FIGARO.

Et parce que Suzanne, ma fiancée, n’accepte pas le diplôme, il va
favoriser les vues de Marceline ; quoi de plus simple encore ? Se venger
de ceux qui nuisent à nos projets en renversant les leurs ; c’est ce que
chacun fait ; ce que nous allons faire nous mêmes. Hé bien, voilà tout
pourtant.

LA COMTESSE.

Pouvez-vous, Figaro, traiter si légèrement un dessein qui nous coûte à
tous le bonheur ?

FIGARO.

Qui dit cela, Madame ?

SUZANNE.


Au lieu de t’affliger de nos chagrins….

FIGARO.

N’est-ce pas assez que je m’en occupe ? Or, pour agir aussi
méthodiquement que lui, tempérons d’abord son ardeur de nos possessions,
en l’inquiétant sur les siennes.

LA COMTESSE.

C’est bien dit ; mais comment ?

FIGARO.

C’est déjà fait, Madame ; un faux avis donné sur vous….

LA COMTESSE.

Sur moi ! la tête vous tourne.

FIGARO.

Oh ! c’est à lui qu’elle doit tourner.

LA COMTESSE.

Un homme aussi jaloux !…

FIGARO.

Tant mieux : pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu’un
peu leur fouetter le sang ; c’est ce que les femmes entendent si bien !
Puis les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d’intrigue on les mène
où l’on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à
Bazile un billet inconnu, lequel avertit Monseigneur qu’un galant doit
chercher à vous voir aujourd’hui pendant le bal.

LA COMTESSE.

Et vous vous jouez ainsi de la vérité sur le compte d’une femme
d’honneur….

FIGARO.

Il y en a peu, Madame, avec qui je l’eusse osé, crainte de rencontrer
juste.

LA COMTESSE.

Il faudra que je l’en remercie !


FIGARO.

Mais dites-moi s’il n’est pas charmant de lui avoir taillé ses morceaux
de la journée, de façon qu’il passe à rôder, à jurer après sa dame, le
temps qu’il destinait à se complaire avec la nôtre ? Il est déjà tout
dérouté : galopera-t-il celle-ci ? surveillera-t-il celle-là ? dans son
trouble d’esprit, tenez, tenez, le voilà qui court la plaine, et force
un lièvre qui n’en peut mais. L’heure du mariage arrive en poste ; il
n’aura pas pris de parti contre ; et jamais il n’osera s’y opposer devant
Madame.

SUZANNE.

Non ; mais Marceline, le bel esprit, osera le faire, elle.

FIGARO.

Brrrr. Cela m’inquiète bien, ma foi ! Tu feras dire à Monseigneur que tu
te rendras sur la brune au jardin.

SUZANNE.

Tu comptes sur celui-là ?

FIGARO.

O dame ! écoutez donc ; les gens qui ne veulent rien faire de rien,
n’avancent rien et ne sont bons à rien. Voilà mon mot.

SUZANNE.

Il est joli !

LA COMTESSE.

Comme son idée ; vous consentiriez qu’elle s’y rendît ?

FIGARO.

Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu’un : surpris
par nous au rendez-vous, le Comte pourra-t-il s’en dédire ?

SUZANNE.

À qui mes habits ?

FIGARO.


Chérubin.

LA COMTESSE.

Il est parti.

FIGARO.

Non pas pour moi : veut-on me laisser faire ?

SUZANNE.

On peut s’en fier à lui pour mener une intrigue.

FIGARO.

Deux, trois, quatre à la fois ; bien embrouillées, qui se croisent.
J’étais né pour être courtisan.

SUZANNE.

On dit que c’est un métier si difficile !

FIGARO.

Recevoir, prendre, et demander ; voilà le secret en trois mots.

LA COMTESSE.

Il a tant d’assurance, qu’il finit par m’en inspirer.

FIGARO.

C’est mon dessein.

SUZANNE.

Tu disais donc ?

FIGARO.

Que pendant l’absence de Monseigneur, je vais vous envoyer le Chérubin :
coiffez-le, habillez-le ; je le renferme et l’endoctrine ; et puis dansez,
Monseigneur.

(Il sort.)
SCÈNE

 III.

SUZANNE, LA COMTESSE assise.
LA COMTESSE, tenant sa boîte à mouches.

Mon Dieu, Suzon, comme je suis faite !… ce jeune homme qui va venir !

SUZANNE.

Madame ne veut donc pas qu’il en réchappe ?

LA COMTESSE rêve devant sa petite glace.

Moi ?… tu verras comme je vais le gronder.

SUZANNE.

Fesons-lui chanter sa romance. (Elle la met sur la Comtesse.)

LA COMTESSE.

Mais, c’est qu’en vérité, mes cheveux sont dans un désordre….

SUZANNE riant.

Je n’ai qu’à reprendre ces deux boucles. Madame le grondera bien mieux.

LA COMTESSE revenant à elle.

Qu’est-ce que vous dites donc, Mademoiselle ?


Scène xx

IV.


CHÉRUBIN, l’air honteux ; SUZANNE, LA COMTESSE assise.
SUZANNE.

Entrez, monsieur l’Officier ; on est visible.

CHÉRUBIN avance en tremblant.

Ah, que ce nom m’afflige, Madame ! il m’apprend

 qu’il faut quitter des
lieux…. une marraine si…. bonne !…

SUZANNE.

Et si belle !

CHÉRUBIN avec un soupir.

Ah ! oui.

SUZANNE le contrefait.

Ah ! oui. Le bon jeune homme ! avec ses longues paupières hypocrites.
Allons, bel oiseau bleu, chantez, la romance à Madame.

LA COMTESSE la déplie.

De qui…. dit-on qu’elle est ?

SUZANNE.

Voyez la rougeur du coupable ; en a-t-il un pied sur les joues ?

CHÉRUBIN.

Est-ce qu’il est défendu… de chérir….

SUZANNE lui met le poing sous le nez.

Je dirai tout, vaurien !

LA COMTESSE.

Là…. chante-t-il ?

CHÉRUBIN.

O Madame, je suis si tremblant !…

SUZANNE en riant.

Et gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian ; dès que Madame le
veut, modeste auteur ! je vais l’accompagner.

LA COMTESSE.

Prends ma guitare. (La Comtesse assise, tient le papier pour suivre.
Suzanne est derrière son fauteuil, et prélude en regardant la musique
par-dessus sa maîtresse. Le petit page est devant elle, les yeux
baissés. Ce tableau est juste la belle estampe d’après Vanloo, appelée
la Conversation espagnole.)

ROMANCE.

AIR : Marlbroug s’en vat-en guerre.

     PREMIER COUPLET.

    Mon coursier hors d’haleine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine ! )
    J’errais de plaine en plaine
    Au gré du destrier.

     IIe COUPLET.

    Au gré du destrier,
    Sans varlet, n’écuyer ;
  [A]Là près d’une fontaine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine ! )
    Songeant à ma marraine,
    Sentais mes pleurs couler.

     IIIe COUPLET.

  Sentais mes pleurs couler,
  Prêt à me désoler ;
  Je gravais sur un frêne,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine ! )
  Sa lettre sans la mienne ;
  Le Roi vint à passer.

     IVe COUPLET.

  Le Roi vint à passer ;
  Ses Barons, son Clergier.
  Beau Page, dit la Reine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine ! )

  Qui vous met à la gêne ?
  Qui vous fait tant plorer ?

     Ve COUPLET.

  Qui vous fait tant plorer ?
  Nous faut le déclarer.
  Madame et Souveraine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine ! )
  J’avais une marraine
  Que toujours adorai.[B]

    VIe COUPLET.

  Que toujours adorai ;
  Je sens que j’en mourrai.
  Beau Page, dit la Reine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine ! )
  N’est-il qu’une marraine ?
  Je vous en servirai.

    VIIe COUPLET.

  Je vous en servirai ;
  Mon Page vous ferai ;
  puis à ma jeune Hélène,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine ! )
  Fille d’un Capitaine,
  Un jour vous marierai.

   VIIIe COUPLET.

  Un jour vous marierai.--
  Nenni n’en faut parler ;
  Je veux, traînant ma chaîne,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine ! )
  Mourir de cette peine ;
  Mais non m’en consoler.

[Note A : Au spectacle on a commencé la romance à ce vers, en disant :
Auprès d’une fontaine.]

[Note B : Ici la Comtesse arrête le Page en fermant le papier. Le
reste ne se chante pas au théâtre.]


LA COMTESSE.

Il y a de la naïveté…. du sentiment même.

SUZANNE va poser la guitare sur un fauteuil.

O ! pour du sentiment, c’est un jeune homme qui…. Ah çà, monsieur
l’Officier, vous a-t-on dit que pour égayer la soirée, nous voulons
savoir d’avance si un de mes habits vous ira passablement ?

LA COMTESSE.

J’ai peur que non.

SUZANNE se mesure avec lui.

Il est de ma grandeur. Ôtons d’abord le manteau. (elle le détache.)

LA COMTESSE.

Et si quelqu’un entrait ?

SUZANNE.

Est-ce que nous fesons du mal donc ? je vais fermer la porte : (elle
court) mais c’est la coiffure que je veux voir.

LA COMTESSE.

Sur ma toilette, une baigneuse à moi. (Suzanne entre dans le cabinet
dont la porte est au bord du théâtre.)


Scène xx

V.


CHÉRUBIN, LA COMTESSE assise.
LA COMTESSE.

Jusqu’à l’instant du bal le Comte ignorera que vous soyez au château.
Nous lui dirons après, que le temps d’expédier votre brevet nous a fait
naître l’idée….


CHÉRUBIN le lui montre.

Hélas, Madame, le voici ; Bazile me l’a remis de sa part.

LA COMTESSE.

Déjà ? l’on a craint d’y perdre une minute. (elle lit.) Ils se sont
tant pressés, qu’ils ont oublié d’y mettre son cachet. (elle le lui
rend.)


Scène xx

VI.


CHÉRUBIN, LA COMTESSE, SUZANNE.
SUZANNE entre avec un grand bonnet.

Le cachet, à quoi ?

LA COMTESSE.

À son brevet.

SUZANNE.

Déjà ?

LA COMTESSE.

C’est ce que je disais. Est-ce là ma baigneuse ?

SUZANNE s’assied près de la Comtesse.

Et la plus belle de toutes. (elle chante avec des épingles dans sa
bouche.)

  Tournez-vous donc envers ici,
  Jean de Lyra, mon bel ami.

Chérubin se met à genoux. (elle le coiffe.) Madame, il est charmant !

LA COMTESSE.

Arrange son collet d’un air un peu plus féminin.

SUZANNE l’arrange.

Là…. mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! j’en suis
jalouse, moi ! (elle lui prend

 le menton.) Voulez-vous bien n’être pas
joli comme çà ?

LA COMTESSE.

Qu’elle est folle ! Il faut relever la manche, afin que l’amadis prenne
mieux…. (elle le retrousse.) Qu’est-ce qu’il a donc au bras ? un
ruban !

SUZANNE.

Et un ruban à vous. Je suis bien aise que Madame l’ait vu. Je lui avais
dit que je le dirais, déjà ! Oh ! si Monseigneur n’était pas venu,
j’aurais bien repris le ruban ; car je suis presque aussi forte que lui.

LA COMTESSE.

Il y a du sang ! (elle détache le ruban.)

CHÉRUBIN honteux.

Ce matin, comptant partir, j’arrangeais la gourmette de mon cheval ; il a
donné de la tête, et la bossette m’a effleuré le bras.

LA COMTESSE.

On n’a jamais mis un ruban….

SUZANNE.

Et surtout un ruban volé.--Voyons donc ce que la bossette…. la
courbette…. la cornette du cheval…. Je n’entends rien à tous ces
noms-là.--Ah qu’il a le bras blanc ! c’est comme une femme ! plus blanc
que le mien ! regardez donc, Madame ? (elle les compare.)

LA COMTESSE d’un ton glacé.

Occupez-vous plutôt de m’avoir du taffetas gommé, dans ma toilette.

Suzanne lui pousse la tête, en riant ; il tombe sur les deux mains.
(Elle entre dans le cabinet au bord du théâtre.)
SCÈNE

 VII.

CHÉRUBIN à genoux, LA COMTESSE assise.
LA COMTESSE reste un moment sans parler, les yeux sur son ruban,
Chérubin la dévore de ses regards.

Pour mon ruban, Monsieur…. comme c’est celui dont la couleur m’agrée
le plus…. j’étais fort en colère de l’avoir perdu.


Scène xx

VIII.


CHÉRUBIN à genoux, LA COMTESSE assise, SUZANNE.
SUZANNE revenant.

Et la ligature à son bras ? (elle remet à la Comtesse du taffetas gommé
et des ciseaux.)

LA COMTESSE.

En allant lui chercher tes hardes, prends le ruban d’un autre bonnet.

(Suzanne sort par la porte du fond, en emportant le manteau du Page.)


Scène xx

IX.


CHÉRUBIN à genoux, LA COMTESSE assise.
CHÉRUBIN les yeux baissés.

Celui qui m’est ôté m’aurait guéri en moins de rien.

LA COMTESSE.


Par quelle vertu ? (lui montrant le taffetas) ceci vaut mieux.

CHÉRUBIN hésitant.

Quand un ruban…. a serré la tête…. ou touché la peau d’une
personne….

LA COMTESSE coupant la parole.

…. ! Étrangère, il devient bon pour les blessures ? J’ignorais cette
propriété. Pour l’éprouver, je garde celui-ci qui vous a serré le bras.
À la première égratignure…. de mes femmes, j’en ferai l’essai.

CHÉRUBIN pénétré.

Vous le gardez, et moi je pars.

LA COMTESSE.

Non pour toujours.

CHÉRUBIN.

Je suis si malheureux !

LA COMTESSE émue.

Il pleure à présent ! c’est ce vilain Figaro avec son pronostic !

CHÉRUBIN exalté.

Ah ! je voudrais toucher au terme qu’il m’a prédit ! sûr de mourir à
l’instant, peut-être ma bouche oserait….

LA COMTESSE l’interrompt et lui essuie les yeux avec son mouchoir.

Taisez-vous, taisez-vous, enfant. Il n’y a pas un brin de raison dans
tout ce que vous dites. (On frappe à la porte, elle élève la voix.)
Qui frappe ainsi chez moi ?
SCÈNE

 X.

CHÉRUBIN, LA COMTESSE, LE COMTE en dehors.
LE COMTE en dehors.

Pourquoi donc enfermée ?

LA COMTESSE troublée se lève.

C’est mon époux ! grands Dieux !… (à Chérubin qui s’est levé aussi)
vous sans manteau, le col et les bras nus ! seul avec moi ! cet air de
désordre, un billet reçu, sa jalousie !…

LE COMTE en dehors.

Vous n’ouvrez pas ?

LA COMTESSE.

C’est que…. je suis seule.

LE COMTE en dehors.

Seule ! avec qui parlez-vous donc ?

LA COMTESSE cherchant.

….Avec vous sans doute.

CHÉRUBIN à part.

Après les scènes d’hier et de ce matin ; il me tuerait sur la place ! (il
court au cabinet de toilette, y entre et tire la porte sur lui.)


Scène xx

XI.


LA COMTESSE seule, en ôte la clef et court ouvrir au Comte.

Ah quelle faute ! quelle faute !
SCÈNE

 XII.

LE COMTE, LA COMTESSE.
LE COMTE, un peu sévère.

Vous n’êtes pas dans l’usage de vous enfermer !

LA COMTESSE troublée.

Je…. je chiffonnais…. oui, je chiffonnais avec Suzanne ; elle est
passée un moment chez elle.

LE COMTE l’examine.

Vous avez l’air et le ton bien altérés !

LA COMTESSE.

Cela n’est pas étonnant…. pas étonnant du tout…. je vous assure….
nous parlions de vous…. elle est passée, comme je vous dis.

LE COMTE.

Vous parliez de moi !… Je suis ramené par l’inquiétude ; en montant à
cheval, un billet qu’on m’a remis, mais auquel je n’ajoute aucune foi,
m’a…. pourtant agité.

LA COMTESSE.

Comment, Monsieur ?… quel billet ?

LE COMTE.

Il faut avouer, Madame, que vous ou moi sommes entourés d’êtres…. bien
méchants ! On me donne avis que dans la journée quelqu’un, que je crois
absent, doit chercher à vous entretenir.

LA COMTESSE.

Quel que soit cet audacieux, il faudra qu’il pénètre ici ; car mon projet
est de ne pas quitter ma chambre de tout le jour.

LE COMTE.

Ce soir, pour la noce de Suzanne ?

LA COMTESSE.


Pour rien au monde ; je suis très-incommodée.

LE COMTE.

Heureusement le Docteur est ici.

(le Page fait tomber une chaise dans le cabinet.)

Quel bruit entends-je ?

LA COMTESSE plus troublée.

Du bruit ?

LE COMTE.

On a fait tomber un meuble.

LA COMTESSE.

Je…. je n’ai rien entendu, pour moi.

LE COMTE.

Il faut que vous soyez furieusement préoccupée !

LA COMTESSE.

Préoccupée ! de quoi ?

LE COMTE.

Il y a quelqu’un dans ce cabinet, Madame.

LA COMTESSE.

Hé…. qui voulez-vous qu’il y ait, Monsieur ?

LE COMTE.

C’est moi qui vous le demande ; j’arrive.

LA COMTESSE.

Hé mais…. Suzanne apparemment qui range.

LE COMTE.

Vous avez dit qu’elle était passée chez elle !

LA COMTESSE.

Passée…. ou entrée là ; je ne sais lequel.

LE COMTE.

Si c’est Suzanne, d’où vient le trouble où je vous vois ?

LA COMTESSE.

Du trouble pour ma camariste ?

LE COMTE.

Pour votre camariste, je ne sais ; mais pour du trouble, assurément.

LA COMTESSE.


Assurément, Monsieur, cette fille vous trouble et vous occupe beaucoup
plus que moi.

LE COMTE en colère.

Elle m’occupe à tel point, Madame, que je veux la voir à l’instant.

LA COMTESSE.

Je crois en effet que vous le voulez souvent ; mais voilà bien les
soupçons les moins fondés…


Scène xx

XIII.


LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE entre avec des hardes et pousse la porte
du fond.
LE COMTE.

Ils en seront plus aisés à détruire. (il parle au cabinet.)--Sortez
Suzon ; je vous l’ordonne.

(Suzanne s’arrête auprès de l’alcôve dans le fond.)

LA COMTESSE.

Elle est presque nue, Monsieur : vient-on troubler ainsi des femmes dans
leur retraite ? Elle essayait des hardes que je lui donne en la mariant ;
elle s’est enfuie, quand elle vous a entendu.

LE COMTE.

Si elle craint tant de se montrer, au moins elle peut parler. (il se
tourne vers la porte du cabinet.) Répondez-moi, Suzanne ; êtes-vous dans
ce cabinet ?

(Suzanne, restée au fond, se jette dans l’alcôve et s’y cache.)

LA COMTESSE vivement, parlant au cabinet.

Suzon, je vous défends de répondre. (au Comte) On n’a jamais poussé si
loin la tyrannie !

LE

 COMTE s’avance au cabinet.

Oh bien, puisqu’elle ne parle pas, vêtue ou non, je la verrai.

LA COMTESSE se met au devant.

Par-tout ailleurs je ne puis l’empêcher ; mais j’espère aussi que chez
moi….

LE COMTE.

Et moi j’espère savoir dans un moment quelle est cette Suzanne
mystérieuse. Vous demander la clef serait, je le vois, inutile ! mais il
est un moyen sûr de jeter en dedans cette légère porte. Holà quelqu’un !

LA COMTESSE.

Attirer vos gens, et faire un scandale public d’un soupçon qui nous
rendrait la fable du château ?

LE COMTE.

Fort bien, Madame ; en effet j’y suffirai ; je vais à l’instant prendre
chez moi ce qu’il faut… (il marche pour sortir et revient.) Mais
pour que tout reste au même état, voudrez-vous bien m’accompagner sans
scandale et sans bruit, puisqu’il vous déplaît tant ?… une chose aussi
simple, apparemment, ne me sera pas refusée !

LA COMTESSE troublée.

Eh ! Monsieur, qui songe à vous contrarier ?

LE COMTE.

Ah ! j’oubliais la porte qui va chez vos femmes ; il faut que je la ferme
aussi pour que vous soyez pleinement justifiée. (il va fermer la porte
du fond et en ôte la clef.)

LA COMTESSE à part.

O ciel ! étourderie funeste !

LE COMTE revenant à elle.

Maintenant que cette chambre est close, acceptez mon bras, je vous prie ;
(il élève la voix) et quant à

 la Suzanne du cabinet, il faudra qu’elle
ait la bonté de m’attendre, et le moindre mal qui puisse lui arriver à
mon retour….

LA COMTESSE.

En vérité, Monsieur, voilà bien la plus odieuse aventure…. (le comte
l’emmène et ferme la porte à la clef.)


Scène xx

XIV.


SUZANNE, CHÉRUBIN.
SUZANNE sort de l’alcôve, accourt au cabinet et parle à la serrure.

Ouvrez, Chérubin, ouvrez vite, c’est Suzanne ; ouvrez et sortez.

CHÉRUBIN sort.

Ah ! Suzon, quelle horrible scène !

SUZANNE.

Sortez, vous n’avez pas une minute.

CHÉRUBIN effrayé.

Eh par où sortir ?

SUZANNE.

Je n’en sais rien, mais sortez.

CHÉRUBIN.

S’il n’y a pas d’issue ?

SUZANNE.

Après la rencontre de tantôt il vous écraserait ! et nous serions
perdues.--Courez conter à Figaro…

CHÉRUBIN.

La fenêtre du jardin n’est peut-être pas bien haute.

(il court y regarder.)

SUZANNE avec effroi.

Un grand étage ! impossible ! ah ma pauvre maîtresse ! et mon mariage, ô
Ciel !


CHÉRUBIN revient.

Elle donne sur la melonnière ; quitte à gâter une couche ou deux.

SUZANNE le retient et s’écrie.

Il va se tuer !

CHÉRUBIN exalté.

Dans un gouffre allumé, Suzon ! oui je m’y jetterais plutôt que de lui
nuire… Et ce baiser va me porter bonheur. (il l’embrasse et court
sauter par la fenêtre.)


Scène xx

XV.

SUZANNE seule, un cri de frayeur.

Ah !… (Elle tombe assise un moment. Elle va péniblement regarder à la
fenêtre et revient.) Il est déjà bien loin. O le petit garnement ! aussi
leste que joli ! si celui-là manque de femmes…. Prenons sa place au
plutôt. (en entrant dans le cabinet.) Vous pouvez à présent, monsieur
le Comte, rompre la cloison si cela vous amuse ; au diantre qui répond un
mot. (elle s’y enferme.)


Scène xx

XVI.


LE COMTE, LA COMTESSE rentrent dans la chambre.
LE COMTE, une pince à la main, qu’il jette sur le fauteuil.

Tout est bien comme je l’ai laissé. Madame, en m’exposant à briser cette
porte, réfléchissez aux suites : encore une fois, voulez-vous l’ouvrir ?

LA COMTESSE.

Eh, Monsieur, quelle horrible humeur peut alté

rer ainsi les égards entre
deux époux ? Si l’amour vous dominait au point de vous inspirer ces
fureurs, malgré leur déraison je les excuserais ; j’oublierais, peut-être
en faveur du motif, ce qu’elles ont d’offensant pour moi. Mais la seule
vanité peut-elle jeter dans cet excès un galant homme ?

LE COMTE.

Amour ou vanité, vous ouvrirez la porte ; ou je vais à l’instant….

LA COMTESSE au devant.

Arrêtez, Monsieur, je vous prie. Me croyez-vous capable de manquer à ce
que je me dois ?

LE COMTE.

Tout ce qu’il vous plaira, Madame : mais je verrai qui est dans ce
cabinet.

LA COMTESSE effrayée.

Hé bien, Monsieur, vous le verrez. Écoutez-moi… tranquillement.

LE COMTE.

Ce n’est donc pas Suzanne ?

LA COMTESSE timidement.

Au moins n’est-ce pas non plus une personne…. dont vous deviez rien
redouter…. nous disposions une plaisanterie…. bien innocente en
vérité, pour ce soir…. et je vous jure….

LE COMTE.

Et vous me jurez ?

LA COMTESSE.

Que nous n’avions pas plus dessein de vous offenser l’un que l’autre.

LE COMTE vite.

L’un que l’autre ? c’est un homme.

LA COMTESSE.

Un enfant, Monsieur.


LE COMTE.

Hé qui donc ?

LA COMTESSE.

À peine osai-je le nommer !

LE COMTE furieux.

Je le tuerai.

LA COMTESSE.

Grands Dieux !

LE COMTE.

Parlez donc.

LA COMTESSE.

Ce jeune…. Chérubin….

LE COMTE.

Chérubin ! l’insolent ! voilà mes soupçons et le billet expliqués.

LA COMTESSE joignant les mains.

Ah ! Monsieur, gardez de penser….

LE COMTE frappant du pied.

(à part.) Je trouverai par-tout ce maudit Page ! (haut.) Allons,
Madame, ouvrez ; je sais tout maintenant. Vous n’auriez pas été si émue
en le congédiant ce matin ; il serait parti quand je l’ai ordonné ; vous
n’auriez pas mis tant de fausseté dans votre conte de Suzanne ; il ne se
serait pas si soigneusement caché, s’il n’y avait rien de criminel.

LA COMTESSE.

Il a craint de vous irriter en se montrant.

LE COMTE hors de lui, crie au cabinet.

Sors donc, petit malheureux !

LA COMTESSE le prend à bras le corps, en l’éloignant.

Ah ! Monsieur, Monsieur, votre colère me fait trembler pour lui. N’en
croyez pas un injuste soupçon, de grace ; et que le désordre où vous
l’allez trouver….

LE COMTE.

Du désordre !

LA COMTESSE.


Hélas oui ; prêt à s’habiller en femme, une coiffure à moi sur la tête,
en veste et sans manteau, le col ouvert, les bras nus, il allait
essayer….

LE COMTE.

Et vous vouliez garder votre chambre ! Indigne épouse ! ah ! vous la
garderez…. long-temps ; mais il faut avant que j’en chasse un insolent,
de manière à ne plus le rencontrer nulle part.

LA COMTESSE se jette à genoux les bras élevés.

Monsieur le Comte, épargnez un enfant ; je ne me consolerais pas d’avoir
causé…

LE COMTE.

Vos frayeurs aggravent son crime.

LA COMTESSE.

Il n’est pas coupable, il partait ; c’est moi qui l’ai fait appeler.

LE COMTE furieux.

Levez-vous. Ôtez-vous… Tu es bien audacieuse d’oser me parler pour un
autre.

LA COMTESSE.

Eh bien ! je m’ôterai, Monsieur, je me lèverai ; je vous remettrai même la
clef du cabinet ; mais au nom de votre amour…

LE COMTE.

De mon amour ! perfide !

LA COMTESSE se lève et lui présente la clef.

Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun
mal ; et puisse après tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous
convainc pas…

LE COMTE prenant la clef.

Je n’écoute plus rien.

LA COMTESSE se jette sur une bergère, un mouchoir sur les yeux.

O ciel ! Il va périr !

LE

 COMTE ouvre la porte et recule.

C’est Suzanne !


Scène xx

XVII.


LA COMTESSE, LE COMTE, SUZANNE.
SUZANNE sort en riant.

Je le tuerai, je le tuerai. Tuez-le donc ce méchant Page !

LE COMTE à part.

Ah quelle école ! (regardant la Comtesse qui est restée stupéfaite.) Et
vous aussi ? vous jouez l’étonnement ?… Mais peut-être elle n’y est pas
seule. (il entre.)


Scène xx

XVIII.


LA COMTESSE assise, SUZANNE.
SUZANNE accourt à sa maîtresse.

Remettez-vous, Madame, il est bien loin, il a fait un saut….

LA COMTESSE.

Ah, Suzon, je suis morte.


Scène xx

XIX.


LA COMTESSE assise, SUZANNE, LE COMTE.
LE COMTE sort du cabinet d’un air confus. Après un court silence.

Il n’y a personne, et pour le coup j’ai tort.--Madame… vous jouez fort
bien la comédie.


SUZANNE gaiement.

Et moi, Monseigneur ?

LA COMTESSE, son mouchoir sur sa bouche pour se remettre, ne parle
pas.

LE COMTE s’approche.

Quoi, Madame, vous plaisantiez ?

LA COMTESSE se remettant un peu.

Eh ! pourquoi non, Monsieur ?

LE COMTE.

Quel affreux badinage ! et par quel motif, je vous prie ?…

LA COMTESSE.

Vos folies méritent-elles de la pitié ?

LE COMTE.

Nommer folies ce qui touche à l’honneur !

LA COMTESSE assurant son ton par degrés.

Me suis-je unie à vous pour être éternellement dévouée à l’abandon et à
la jalousie, que vous seul osez concilier ?

LE COMTE.

Ah ! Madame, c’est sans ménagement.

SUZANNE.

Madame n’avait qu’à vous laisser appeler les gens.

LE COMTE.

Tu as raison, et c’est à moi de m’humilier… Pardon, je suis d’une
confusion !…

SUZANNE.

Avouez, Monseigneur, que vous la méritez un peu !

LE COMTE.

Pourquoi donc ne sortais-tu pas lorsque je t’appelais ? mauvaise !

SUZANNE.

Je me r’habillais de mon mieux, à grand renfort

 d’épingles, et Madame
qui me le défendait avait bien ses raisons pour le faire.

LE COMTE.

Au lieu de rappeler mes torts, aide-moi plutôt à l’apaiser.

LA COMTESSE.

Non, Monsieur ; un pareil outrage ne se couvre point. Je vais me retirer
aux Ursulines, et je vois trop qu’il en est temps.

LE COMTE.

Le pourriez-vous sans quelques regrets ?

SUZANNE.

Je suis sure, moi, que le jour du départ serait la veille des larmes.

LA COMTESSE.

Eh ! quand cela serait, Suzon ; j’aime mieux le regretter que d’avoir la
bassesse de lui pardonner ; il m’a trop offensée.

LE COMTE.

Rosine !…

LA COMTESSE.

Je ne la suis plus cette Rosine que vous avez tant poursuivie ! je suis
la pauvre comtesse Almaviva, la triste femme délaissée, que vous n’aimez
plus.

SUZANNE.

Madame !

LE COMTE suppliant.

Par pitié.

LA COMTESSE.

Vous n’en aviez aucune pour moi.

LE COMTE.

Mais aussi ce billet… il m’a tourné le sang !

LA COMTESSE.

Je n’avais pas consenti qu’on l’écrivît.

LE COMTE.

Vous

 le saviez ?

LA COMTESSE.

C’est cet étourdi de Figaro…

LE COMTE.

Il en était ?

LA COMTESSE.

…Qui l’a remis à Bazile.

LE COMTE.

Qui m’a dit le tenir d’un paysan. O perfide chanteur ! lame à deux
tranchans ! c’est toi qui paieras pour tous le monde.

LA COMTESSE.

Vous demandez pour vous un pardon que vous refusez aux autres : voilà
bien les hommes ! Ah ! si jamais je consentais à pardonner en faveur de
l’erreur où vous a jeté ce billet, j’exigerais que l’amnistie fût
générale.

LE COMTE.

Hé bien, de tout mon cœur, Comtesse. Mais comment réparer une faute
aussi humiliante ?

LA COMTESSE se lève.

Elle l’était pour tous deux.

LE COMTE.

Ah ! dites pour moi seul.--Mais je suis encore à concevoir comment les
femmes prennent si vite et si juste l’air et le ton des circonstances.
Vous rougissiez, vous pleuriez, votre visage était défait…. D’honneur
il l’est encore.

LA COMTESSE s’efforçant de sourire.

Je rougissais…. du ressentiment de vos soupçons. Mais les hommes
sont-ils assez délicats pour distinguer l’indignation d’une âme honnête
outragée, d’avec la confusion qui naît d’une accusation méritée ?

LE

 COMTE souriant.

Et ce Page en désordre, en veste et presque nu….

LA COMTESSE montrant Suzanne.

Vous le voyez devant vous. N’aimez-vous pas mieux l’avoir trouvé que
l’autre ? en général, vous ne haïssez pas de rencontrer celui-ci.

LE COMTE riant plus fort.

Et ces prières, ces larmes feintes….

LA COMTESSE.

Vous me faites rire, et j’en ai peu d’envie.

LE COMTE.

Nous croyons valoir quelque chose en politique, et nous ne sommes que
des enfans. C’est vous, c’est vous, Madame, que le Roi devrait envoyer
en ambassade à Londres ! Il faut que votre sexe ait fait une étude bien
réfléchie de l’art de se composer pour réussir à ce point !

LA COMTESSE.

C’est toujours vous qui nous y forcez.

SUZANNE.

Laissez-nous prisonniers sur parole, et vous verrez si nous sommes gens
d’honneur.

LA COMTESSE.

Brisons là, monsieur le Comte. J’ai peut-être été trop loin ; mais mon
indulgence, en un cas aussi grave, doit au moins m’obtenir la vôtre.

LE COMTE.

Mais vous répéterez que vous me pardonnez.

LA COMTESSE.

Est-ce que je l’ai dit, Suzon ?

SUZANNE.

Je ne l’ai pas entendu, Madame.

LE COMTE.

Hé bien, que ce mot vous échappe.

LA COMTESSE.

Le méritez-vous donc, ingrat ?


LE COMTE.

Oui, par mon repentir.

SUZANNE.

Soupçonner un homme dans le cabinet de Madame !

LE COMTE.

Elle m’en a si sévèrement puni !

SUZANNE.

Ne pas s’en fier à elle quand elle dit que c’est sa camariste !

LE COMTE.

Rosine, êtes-vous donc implacable ?

LA COMTESSE.

Ah ! Suzon ! que je suis faible ! quel exemple je te donne ! (tendant la
main au Comte.) On ne croira plus à la colère des femmes.

SUZANNE.

Bon ! Madame, avec eux ne faut-il pas toujours en venir là ?

LE COMTE baise ardemment la main de sa femme.


Scène xx

XX.


SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE.
FIGARO arrivant tout essoufflé.

On disait Madame incommodée. Je suis vîte accouru…. je vois avec joie
qu’il n’en est rien.

LE COMTE sèchement.

Vous êtes fort attentif !

FIGARO.

Et c’est mon devoir. Mais puisqu’il n’en est rien, Monseigneur, tous vos
jeunes vassaux des deux sexes sont en bas avec les violons et les
cornemuses,

 attendant pour m’accompagner, l’instant où vous permettrez
que je mène ma fiancée….

LE COMTE.

Et qui surveillera la Comtesse au château ?

FIGARO.

La veiller ! elle n’est pas malade.

LE COMTE.

Non ; mais cet homme absent qui doit l’entretenir ?

FIGARO.

Quel homme absent ?

LE COMTE.

L’homme du billet que vous avez remis à Bazile.

FIGARO.

Qui dit cela ?

LE COMTE.

Quand je ne le saurais pas d’ailleurs, fripon ! ta physionomie qui
t’accuse me prouverait déjà que tu mens.

FIGARO.

S’il est ainsi, ce n’est pas moi qui mens, c’est ma physionomie.

SUZANNE.

Va, mon pauvre Figaro ! n’uses pas ton éloquence en défaites ; nous avons
tout dit.

FIGARO.

Et quoi dit ? vous me traitez comme un Bazile !

SUZANNE.

Que tu avais écrit le billet de tantôt pour faire accroire à
Monseigneur, quand il entrerait, que le petit Page était dans ce cabinet
où je me suis enfermée.

LE COMTE.

Qu’as-tu à répondre ?


LA COMTESSE.

Il n’y a plus rien à cacher, Figaro ; le badinage est consommé.

FIGARO cherchant à deviner.

Le badinage… est consommé ?

LE COMTE.

Oui, consommé. Que dis-tu là-dessus ?

FIGARO.

Moi ! je dis…. que je voudrais bien qu’on en pût dire autant de mon
mariage ; et si vous l’ordonnez….

LE COMTE.

Tu conviens donc enfin du billet ?

FIGARO.

Puisque Madame le veut, que Suzanne le veut, que vous le voulez
vous-même, il faut bien que je le veuille aussi : mais à votre place, en
vérité, Monseigneur, je ne croirais pas un mot de tout ce que nous vous
disons.

LE COMTE.

Toujours mentir contre l’évidence ! à la fin cela m’irrite.

LA COMTESSE en riant.

Eh, ce pauvre garçon ! pourquoi voulez-vous, Monsieur, qu’il dise une
fois la vérité ?

FIGARO bas à Suzanne.

Je l’avertis de son danger ; c’est tout ce qu’un honnête homme peut
faire.

SUZANNE bas.

As-tu vu le petit Page ?

FIGARO bas.

Encore tout froissé.

SUZANNE bas.

Ah, Pécaïre !

LA COMTESSE.

Allons, monsieur le Comte, ils brûlent de s’unir :

 leur impatience est
naturelle ! entrons pour la cérémonie.

LE COMTE à part.

Et Marceline, Marceline…. (haut) je voudrais être…. au moins vêtu.

LA COMTESSE.

Pour nos gens ! est-ce que je le suis ?


Scène xx

XXI.


FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE, LE COMTE, ANTONIO.
ANTONIO, demi-gris, tenant un pot de giroflées écrasées.

Monseigneur ! Monseigneur !

LE COMTE.

Que me veux-tu, Antonio ?

ANTONIO.

Faites donc une fois griller les croisées qui donnent sur mes couches.
On jette toutes sortes de choses par ces fenêtres ; et tout à l’heure
encore on vient d’en jeter un homme.

LE COMTE.

Par ces fenêtres ?

ANTONIO.

Regardez comme on arrange mes giroflées.

SUZANNE bas à Figaro.

Alerte, Figaro ! alerte.

FIGARO.

Monseigneur, il est gris dès le matin.

ANTONIO.

Vous n’y êtes pas. C’est un petit reste d’hier. Voilà comme on fait des
jugemens…. ténébreux.


LE COMTE avec feu.

Cet homme ! cet homme ! où est-il ?

ANTONIO.

Où il est ?

LE COMTE.

Oui.

ANTONIO.

C’est ce que je dis. Il faut me le trouver, déjà. Je suis votre
domestique ; il n’y a que moi qui prends soin de votre jardin ; il y tombe
un homme, et vous sentez…. que ma réputation en est effleurée.

SUZANNE bas à Figaro.

Détourne, détourne.

FIGARO.

Tu boiras donc toujours ?

ANTONIO.

Et si je ne buvais pas, je deviendrais enragé.

LA COMTESSE.

Mais en prendre ainsi sans besoin….

ANTONIO.

Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, Madame ; il n’y a que çà
qui nous distingue des autres bêtes.

LE COMTE vivement.

Répons-moi donc, ou je vais te chasser.

ANTONIO.

Est-ce que je m’en irais ?

LE COMTE.

Comment donc ?

ANTONIO se touchant le front.

Si vous n’avez pas assez de çà pour garder un bon domestique, je ne suis
pas assez bête, moi, pour renvoyer un si bon maître.

LE COMTE le secoue avec colère.

On a, dis-tu, jeté un homme par cette fenêtre ?

ANTONIO.


Oui, mon Excellence ; tout à l’heure, en veste blanche, et qui s’est
enfui, jarni, courant….

LE COMTE impatienté.

Après ?

ANTONIO.

J’ai bien voulu courir après ; mais je me suis donné contre la grille une
si fière gourde à la main, que je ne peux plus remuer ni pied ni patte
de ce doigt-là. (levant le doigt.)

LE COMTE.

Au moins tu reconnaîtrais l’homme ?

ANTONIO.

Oh ! que oui-dà !… si je l’avais vu, pourtant.

SUZANNE bas à Figaro.

Il ne l’a pas vu.

FIGARO.

Voilà bien du train pour un pot de fleurs ! combien te faut-il, pleurard !
avec ta giroflée ? Il est inutile de chercher, Monseigneur ; c’est moi qui
ai sauté.

LE COMTE.

Comment c’est vous !

ANTONIO.

Combien te faut-il, pleurard ? Votre corps a donc bien grandi depuis ce
temps-là ? car je vous ai trouvé beaucoup plus moindre et plus fluet !

FIGARO.

Certainement ; quand on saute on se pelotone….

ANTONIO.

M’est avis que c’était plutôt…. qui dirait, le gringalet de Page.

LE COMTE.

Chérubin, tu veux dire ?


FIGARO.

Oui, revenu tout exprès avec son cheval, de la porte de Séville, où
peut-être il est déjà.

ANTONIO.

O ! non, je ne dis pas çà, je ne dis pas çà ; je n’ai pas vu sauter de
cheval, car je le dirais de même.

LE COMTE.

Quelle patience !

FIGARO.

J’étais dans la chambre des femmes en veste blanche : il fait un
chaud !… J’attendais là ma Suzanette, quand j’ai ouï tout à coup la
voix de Monseigneur et le grand bruit qui se fesait ; je ne sais quelle
crainte m’a saisi à l’occasion de ce billet ; et s’il faut avouer ma
bêtise, j’ai sauté sans réflexion sur les couches, où je me suis même un
peu foulé le pied droit. (il frotte son pied.)

ANTONIO.

Puisque c’est vous, il est juste de vous rendre ce brinborion de papier
qui a coulé de votre veste en tombant.

LE COMTE se jette dessus.

Donne-le-moi. (il ouvre le papier et le referme.)

FIGARO, à part.

Je suis pris.

LE COMTE à Figaro.

La frayeur ne vous aura pas fait oublier ce que contient ce papier ni
comment il se trouvait dans votre poche ?

FIGARO embarrassé fouille dans ses poches et en tire des papiers.

Non sûrement…. mais c’est que j’en ai tant ; il faut répondre à
tout…. (il regarde un des papiers.) Ceci ? ah ! c’est une lettre de
Marceline en quatre

 pages ; elle est belle !… Ne serait-ce pas la
requête de ce pauvre braconnier en prison ?… non, la voici… J’avais
l’état des meubles du petit château dans l’autre poche….

(Le Comte r’ouvre le papier qu’il tient.)

LA COMTESSE, bas à Suzanne.

Ah dieux ! Suzon, c’est le brevet d’officier.

SUZANNE, bas à Figaro.

Tout est perdu, c’est le brevet.

LE COMTE replie le papier.

Hé bien ! l’homme aux expédiens, vous ne devinez pas ?

ANTONIO s’approchant de Figaro.

Monseigneur dit si vous ne devinez pas ?

FIGARO le repousse.

Fi donc, vilain, qui me parle dans le nez !

LE COMTE.

Vous ne vous rappelez pas ce que ce peut être ?

FIGARO.

Ah ah ah ah ! Povero ! ce sera le brevet de ce malheureux enfant qu’il
m’avait remis, et que j’ai oublié de lui rendre. Oh oh oh oh ! étourdi
que je suis ! que fera-t-il sans son brevet ? Il faut courir….

LE COMTE.

Pourquoi vous l’aurait-il remis ?

FIGARO embarrassé.

Il…. désirait qu’on y fît quelque chose.

LE COMTE regarde son papier.

Il n’y manque rien.

LA COMTESSE, bas à Suzanne.

Le cachet.

SUZANNE, bas à Figaro.

Le cachet y manque.

LE COMTE à Figaro.

Vous ne répondez pas ?


FIGARO.

C’est…. qu’en effet il y manque peu de chose. Il dit que c’est
l’usage.

LE COMTE.

L’usage ! l’usage ! l’usage de quoi ?

FIGARO.

D’y apposer le sceau de vos armes. Peut-être aussi que cela ne valait
pas la peine.

LE COMTE r’ouvre le papier et le chiffonne de colère.

Allons, il est écrit que je ne saurai rien. (à part) C’est ce Figaro
qui les mène, et je ne m’en vengerais pas !

(il veut sortir avec dépit.)

FIGARO l’arrêtant.

Vous sortez sans ordonner mon mariage ?


Scène xx

XXII.


BAZILE, BARTHOLO, MARCELINE, FIGARO, LE COMTE, GRIPE-SOLEIL, LA
COMTESSE, SUZANNE, ANTONIO, Valets du Comte, ses Vassaux.
MARCELINE au Comte.

Ne l’ordonnez pas, Monseigneur ; avant de lui faire grace, vous nous
devez justice. Il a des engagemens avec moi.

LE COMTE, à part.

Voilà ma vengeance arrivée.

FIGARO.

Des engagemens ? de quelle nature ? expliquez-vous ?

MARCELINE.

Oui, je m’expliquerai, malhonnête !

(La Comtesse s’assied sur une bergère ; Suzanne est derrière elle.)


LE COMTE.

De quoi s’agit-il, Marceline ?

MARCELINE.

D’une obligation de mariage.

FIGARO.

Un billet, voilà tout, pour de l’argent prêté.

MARCELINE au Comte.

Sous condition de m’épouser. Vous êtes un grand seigneur, le premier
juge de la province….

LE COMTE.

Présentez-vous au tribunal ; j’y rendrai justice à tout le monde.

BAZILE montrant Marceline.

En ce cas, votre grandeur permet que je fasse aussi valoir mes droits
sur Marceline ?

LE COMTE, à part.

Ah ! voilà mon fripon du billet.

FIGARO.

Autre fou de la même espèce !

LE COMTE en colère à Bazile.

Vos droits ! vos droits ! il vous convient bien de parler devant moi,
maître sot !

ANTONIO frappant dans sa main.

Il ne l’a, ma foi, pas manqué du premier coup : c’est son nom.

LE COMTE.

Marceline, on suspendra tout jusqu’à l’examen de vos titres, qui se fera
publiquement dans la grand’salle d’audience. Honnête Bazile ! agent
fidèle et sûr ! allez au bourg chercher les gens du siége.

BAZILE.

Pour son affaire ?

LE COMTE.

Et vous m’amènerez le paysan du billet.

BAZILE.


Est-ce que je le connais ?

LE COMTE.

Vous résistez !

BAZILE.

Je ne suis pas entré au château pour en faire les commissions.

LE COMTE.

Quoi donc ?

BAZILE.

Homme à talent sur l’orgue du village, je montre le clavecin à Madame, à
chanter à ses femmes, la mandoline aux pages ; et mon emploi, surtout,
est d’amuser votre compagnie avec ma guitare, quand il vous plaît me
l’ordonner.

GRIPE-SOLEIL s’avance.

J’irai bien, Monsigneu, si cela vous plaira ?

LE COMTE.

Quel est ton nom et ton emploi ?

GRIPE-SOLEIL.

Je suis Gripe-Soleil, mon bon signeu ; le petit patouriau des chèvres,
commandé pour le feu d’artifice. C’est fête aujourd’hui dans le
troupiau ; et je sais ous-ce-qu’est toute l’enragée boutique à procès du
pays.

LE COMTE.

Ton zèle me plaît ; vas-y ; mais vous, (à Bazile) accompagnez Monsieur
en jouant de la guitare, et chantant pour l’amuser en chemin ; il est de
ma compagnie.

GRIPE-SOLEIL joyeux.

Oh, moi, je suis de la…

(Suzanne l’apaise de la main en lui montrant la Comtesse.)

BAZILE surpris.

Que j’accompagne Gripe-Soleil en jouant ?


LE COMTE.

C’est votre emploi ! partez, ou je vous chasse. (Il sort.)


Scène xx

XXIII.


Les Acteurs précédens, excepté le Comte.
BAZILE à lui-même.

Ah ! je n’irai pas lutter contre le pot de fer, moi qui ne suis…

FIGARO.

Qu’une cruche.

BAZILE à part.

Au lieu d’aider à leur mariage, je m’en vais assurer le mien avec
Marceline. (à Figaro) Ne conclus rien, crois-moi, que je ne sois de
retour. (il va prendre la guitare sur le fauteuil du fond.)

FIGARO le suit.

Conclure ! oh ! va, ne crains rien ; quand même tu ne reviendrais jamais…
tu n’as pas l’air en train de chanter ; veux-tu que je commence ?…
allons, gai ! haut la-mi-la pour ma fiancée. (il se met en marche à
reculons, danse en chantant la Séguedille suivante ; Bazile accompagne,
et tout le monde le suit.)

SÉGUEDILLE : air noté.

Je préfère à richesse
 La sagesse
 De ma Suzon,
 Zon, zon, zon,
 Zon, zon, zon,
 Zon, zon, zon,
 Zon, zon, zon.

Aussi sa gentillesse
 Est maîtresse
 De ma raison ;
 Zon, zon, zon,
 Zon, zon, zon,

 Zon, zon, zon,
 Zon, zon, zon.

(Le bruit s’éloigne, on n’entend pas le reste.)


Scène xx

XXIV.


SUZANNE, LA COMTESSE.
LA COMTESSE dans sa bergère.

Vous voyez, Suzanne, la jolie scène que votre étourdi m’a value avec son
billet.

SUZANNE.

Ah ! Madame, quand je suis rentrée du cabinet, si vous aviez vu votre
visage ! il s’est terni tout à coup ; mais ce n’a été qu’un nuage ; et par
degrés vous êtes devenue rouge, rouge, rouge !

LA COMTESSE.

Il a donc sauté par la fenêtre ?

SUZANNE.

Sans hésiter, le charmant enfant ! léger… comme une abeille.

LA COMTESSE.

Ah ce fatal jardinier ! Tout cela m’a remuée au point… que je ne
pouvais rassembler deux idées.

SUZANNE.

Ah ! Madame, au contraire ; et c’est-là que j’ai vu combien l’usage du
grand monde donne d’aisance aux dames comme il faut, pour mentir sans
qu’il y paraisse.

LA COMTESSE.

Crois-tu que le Comte en soit la dupe ? et s’il trouvait cet enfant au
château !

SUZANNE.

Je vais recommander de le cacher si bien…


LA COMTESSE.

Il faut qu’il parte. Après ce qui vient d’arriver, vous croyez bien que
je ne suis pas tentée de l’envoyer au jardin à votre place.

SUZANNE.

Il est certain que je n’irai pas non plus. Voilà donc mon mariage encore
une fois…

LA COMTESSE se lève.

Attends… Au lieu d’un autre ou de toi, si j’y allais moi-même.

SUZANNE.

Vous, Madame ?

LA COMTESSE.

Il n’y aurait personne d’exposé… le Comte alors ne pourrait nier…
Avoir puni sa jalousie et lui prouver son infidélité ! cela serait…
Allons, le bonheur d’un premier hasard m’enhardit à tenter le second.
Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin ; mais surtout
que personne…

SUZANNE

Ah ! Figaro.

LA COMTESSE.

Non, non ; il voudrait mettre ici du sien… Mon masque de velours et ma
canne, que j’aille y rêver sur la terrasse. (Suzanne entre dans le
cabinet de toilette.)


Scène xx

XXV.

LA COMTESSE seule.

Il est assez effronté mon petit projet ! (elle se retourne.) Ah le
ruban ! mon joli ruban ! je t’oubliais ! (elle le prend sur sa bergère et
le roule.) Tu ne me quitteras plus… tu me rappelleras la scène où ce
malheureux enfant… Ah ! monsieur le Comte,

 qu’avez-vous fait ?… et
moi, que fais-je en ce moment ?


Scène xx

XXVI.


LA COMTESSE, SUZANNE.
(La Comtesse met furtivement le ruban dans son sein.)

SUZANNE.

Voici la canne et votre loup.

LA COMTESSE.

Souviens-toi que je t’ai défendu d’en dire un mot à Figaro.

SUZANNE avec joie.

Madame, il est charmant votre projet. Je viens d’y réfléchir. Il
rapproche tout, termine tout, embrasse tout ; et quelque chose qui
arrive, mon mariage est maintenant certain. (elle baise la main de sa
maîtresse.)

(Elles sortent.)

Fin du second Acte.

Pendant l’entr’acte, des valets arrangent la salle d’audience : on
apporte les deux banquettes à dossier des avocats, que l’on place aux
deux côtés du théâtre, de façon que le passage soit libre par derrière.
On pose une estrade à deux marches dans le milieu du théâtre vers le
fond, sur laquelle on place le fauteuil du Comte. On met la table du
greffier et son tabouret de côté sur le devant, et des siéges pour
Brid’oison et d’autres juges, des deux côtés de l’estrade du Comte.



ACTE xx

III.


Le théâtre représente une salle du château, appelée salle du trône, et
servant de salle d’audience, ayant sur le côté une impériale en dais, et
dessous, le portrait du roi.


Scène xx

PREMIÈRE.


LE COMTE, PEDRILLE en veste et botté, tenant un paquet cacheté.
LE COMTE, vîte.

M’as-tu bien entendu ?

PEDRILLE.

Excellence, oui. (il sort.)


Scène xx

II.

LE COMTE seul, criant.

Pédrille ?


Scène xx

III


LE COMTE, PEDRILLE revient.
PEDRILLE.

Excellence ?

LE COMTE.

On

 ne t’a pas vu ?

PEDRILLE.

Âme qui vive.

LE COMTE.

Prenez le cheval barbe.

PEDRILLE.

Il est à la grille du potager, tout sellé.

LE COMTE.

Ferme, d’un trait, jusqu’à Séville.

PEDRILLE.

Il n’y a que trois lieues, elles sont bonnes.

LE COMTE.

En descendant, sachez si le Page est arrivé.

PEDRILLE.

Dans l’hôtel ?

LE COMTE.

Oui ; surtout depuis quel temps ?

PEDRILLE.

J’entends.

LE COMTE.

Remets-lui son brevet, et reviens vîte.

PEDRILLE.

Et s’il n’y était pas ?

LE COMTE.

Revenez plus vîte, et m’en rendez compte : allez.


Scène xx

IV.

LE COMTE seul, marche en rêvant.

J’ai fait une gaucherie en éloignant Bazile !… la colère n’est bonne à
rien.--Ce billet remis par lui, qui m’avertit d’une entreprise sur la
Comtesse ; la Camariste enfermée quand j’arrive ; la maîtresse affecté

e
d’une terreur fausse ou vraie ; un homme qui saute par la fenêtre, et
l’autre après qui avoue… ou qui prétend que c’est lui… le fil
m’échappe. Il y a là-dedans une obscurité… Des libertés chez mes
vassaux, qu’importe à gens de cette étoffe ? Mais la Comtesse ! si quelque
insolent attentait… où m’égarai-je ? En vérité quand la tête se monte,
l’imagination la mieux réglée devient folle comme un rêve ! --Elle
s’amusait ; ces ris étouffés, cette joie mal éteinte ! --Elle se respecte,
et mon honneur… où diable on l’a placé ! De l’autre part où suis-je ?
Cette friponne de Suzanne a-t-elle trahi mon secret ? comme il n’est pas
encore le sien… Qui donc m’enchaîne à cette fantaisie ? j’ai voulu
vingt fois y renoncer… Étrange effet de l’irrésolution ! si je la
voulais sans débat, je la désirerais mille fois moins.--Ce Figaro se
fait bien attendre ! il faut le sonder adroitement. (Figaro paraît dans
le fond ; il s’arrête.) et tâcher, dans la conversation que je vais
avoir avec lui, de démêler, d’une manière détournée, s’il est instruit
ou non de mon amour pour Suzanne.


Scène xx

V.


LE COMTE, FIGARO.
FIGARO, à part.

Nous y voilà.

LE COMTE.

…s’il en sait par elle un seul mot…

FIGARO, à part.

Je m’en suis douté.

LE COMTE.

…je lui fais épouser la vieille.


FIGARO, à part.

Les amours de monsieur Bazile.

LE COMTE.

…et voyons ce que nous ferons de la jeune.

FIGARO, à part.

Ah ! ma femme, s’il vous plaît.

LE COMTE se retourne.

Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?

FIGARO s’avance.

Moi, qui me rends à vos ordres.

LE COMTE.

Et pourquoi ces mots ?

FIGARO.

Je n’ai rien dit.

LE COMTE répète.

Ma femme, s’il vous plaît ?

FIGARO.

C’est…. la fin d’une réponse que je fesais : allez le dire à ma femme,
s’il vous plaît.

LE COMTE se promène.

Sa femme !…. Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter
Monsieur, quand je le fais appeler ?

FIGARO feignant d’assurer son habillement.

Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.

LE COMTE.

Faut-il une heure ?

FIGARO.

Il faut le temps.

LE COMTE.

Les domestiques ici…. sont plus longs à s’habiller que les maîtres !

FIGARO.

C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.


LE COMTE.

….Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un
danger inutile, en vous jetant….

FIGARO.

Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant….

LE COMTE.

Essayez de me donner le change, en feignant de le prendre, insidieux
valet ! vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui
m’inquiéte, mais le motif.

FIGARO.

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le
torrent de la Moréna ; vous cherchez un homme ; il vous le faut, ou vous
allez briser les portes, enfoncer les cloisons ; je me trouve-là par
hasard ; qui sait dans votre emportement si…

LE COMTE interrompant.

Vous pouviez fuir par l’escalier.

FIGARO.

Et vous, me prendre au corridor.

LE COMTE en colère.

Au corridor ! (à part) je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.

FIGARO, à part.

Voyons-le venir, et jouons serré.

LE COMTE radouci.

Ce n’est pas ce que je voulais dire, laissons cela. J’avais… oui,
j’avais quelqu’envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches…
mais toutes réflexions faites…

FIGARO.

Monseigneur a changé d’avis ?

LE COMTE.

Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.


FIGARO.

Je sais God-dam.

LE COMTE.

Je n’entends pas.

FIGARO.

Je dis que je sais God-dam.

LE COMTE.

Hé bien ?

FIGARO.

Diable ! c’est une belle langue que l’anglais ; il en faut peu pour aller
loin : avec God-dam en Angleterre, on ne manque de rien nulle
part.--Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne,
et faites seulement ce geste au garçon ; (il tourne la broche)
God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé sans pain. C’est
admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent Bourgogne ou de
Clairet ? rien que celui-ci ; (il débouche une bouteille) God-dam ! on
vous sert un pot de bierre en bel étain, la mousse aux bords : quelle
satisfaction ! Rencontrez vous une de ces jolies personnes qui vont
trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu
des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche ; ah !
God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle
entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là quelques
autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est
le fond de la langue ; et si Monseigneur n’a pas d’autre motif de me
laisser en Espagne…

LE COMTE, à part.

Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.

FIGARO, à part.

Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.

LE

 COMTE.

Quel motif avait la Comtesse pour me jouer un pareil tour ?

FIGARO.

Ma foi, Monseigneur, vous le savez mieux que moi.

LE COMTE.

Je la préviens sur tout, et la comble de présens.

FIGARO.

Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui
nous prive du nécessaire ?

LE COMTE.

…Autrefois tu me disais tout.

FIGARO.

Et maintenant je ne vous cache rien.

LE COMTE.

Combien la Comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?

FIGARO.

Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du Docteur ! tenez,
Monseigneur ; n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en
faire un mauvais valet.

LE COMTE.

Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?

FIGARO.

C’est qu’on en voit par-tout quand on cherche des torts.

LE COMTE.

Une réputation détestable !

FIGARO.

Et si je vaux mieux qu’elle ? y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent
en dire autant ?

LE COMTE.


Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.

FIGARO.

Comment voulez-vous ? la foule est là : chacun veut courir, on se presse,
on pousse, on coudoie, on renverse, arrive qui peut ; le reste est
écrasé. Aussi, c’est fait ; pour moi j’y renonce.

LE COMTE.

À la fortune ? (à part) Voici du neuf.

FIGARO.

(à part) À mon tour maintenant. (haut) Votre Excellence m’a gratifié
de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité je
ne serai pas le courtier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais en
revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…

LE COMTE.

Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?

FIGARO.

Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage
par-dessus la tête.

LE COMTE.

Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les
bureaux.

FIGARO.

De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et
rampant ; et l’on arrive à tout.

LE COMTE.

…Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.

FIGARO.

Je la sais.

LE COMTE.

Comme l’anglais, le fond de la langue !


FIGARO.

Oui, s’il y avait de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on
sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend
pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au-delà de ses
forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ;
s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est,
comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ;
répandre des espions et pensionner des traîtres ; amolir des cachets ;
intercepter des lettres ; et tâcher d’anoblir la pauvreté des moyens par
l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !

LE COMTE.

Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !

FIGARO.

La politique, l’intrigue, volontiers ; mais comme je les crois un peu
germaines, en fasse qui voudra. J’aime mieux ma mie au gué, comme dit
la chanson du bon roi.

LE COMTE à part.

Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.

FIGARO à part.

Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.

LE COMTE.

Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?

FIGARO.

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand votre
Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?

LE COMTE raillant.

Au tribunal, le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.

FIGARO.

Indulgente

 aux grands, dure aux petits…

LE COMTE.

Crois-tu donc que je plaisante ?

FIGARO.

Eh ! qui le sait, Monseigneur ? Tempo e galant’uomo, dit l’italien ; il
dit toujours la vérité ; c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou
du bien.

LE COMTE à part.

Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.

FIGARO, à part.

Il a joué au fin avec moi ; qu’a-t-il appris ?


Scène xx

VI.


LE COMTE, UN LAQUAIS, FIGARO.
LE LAQUAIS annonçant.

Dom Gusman Brid’oison.

LE COMTE.

Brid’oison ?

FIGARO.

Eh ! sans doute. C’est le juge ordinaire ; le lieutenant du siége ; votre
prud’homme.

LE COMTE.

Qu’il attende.

(Le laquais sort.)


Scène xx

VII.


LE COMTE, FIGARO.
FIGARO

reste un moment à regarder le Comte qui rêve.

…Est-ce-là ce que Monseigneur voulait ?

LE COMTE revenant à lui.

Moi ?… je disais d’arranger ce salon pour l’audience publique.

FIGARO.

Hé, qu’est-ce qu’il manque ? le grand fauteuil pour vous, de bonnes
chaises aux prud’hommes, le tabouret du greffier, deux banquettes aux
avocats, le plancher pour le beau monde, et la canaille derrière. Je
vais renvoyer les frotteurs.

(Il sort)


Scène xx

VIII.

LE COMTE seul.

Le maraut m’embarrassait ! en disputant, il prend son avantage, il vous
serre, vous enveloppe…. Ah friponne et fripon ! vous vous entendez pour
me jouer ? soyez amis, soyez amans, soyez ce qu’il vous plaira, j’y
consens ; mais, parbleu, pour époux…


Scène xx

IX.


SUZANNE, LE COMTE.
SUZANNE essoufflée.

Monseigneur… pardon, Monseigneur.

LE

 COMTE avec humeur.

Qu’est-ce qu’il y a, Mademoiselle ?

SUZANNE.

Vous êtes en colère !

LE COMTE.

Vous voulez quelque chose apparemment ?

SUZANNE timidement.

C’est que ma maîtresse a ses vapeurs. J’accourais vous prier de nous
prêter votre flacon d’éther. Je l’aurais rapporté dans l’instant.

LE COMTE le lui donne.

Non, non, gardez-le pour vous-même. Il ne tardera pas à vous être utile.

SUZANNE.

Est-ce que les femmes de mon état ont des vapeurs, donc ? c’est un mal de
condition qu’on ne prend que dans les boudoirs.

LE COMTE.

Une fiancée bien éprise, et qui perd son futur…

SUZANNE.

En payant Marceline, avec la dot que vous m’avez promise…

LE COMTE.

Que je vous ai promise, moi ?

SUZANNE baissant les yeux.

Monseigneur, j’avais cru l’entendre.

LE COMTE.

Oui, si vous consentiez à m’entendre vous-même.

SUZANNE les yeux baissés.

Et n’est-ce pas mon devoir d’écouter son Excellence ?

LE COMTE.

Pourquoi donc, cruelle fille ! ne me l’avoir pas dit plutôt ?

SUZANNE.

Est-il jamais trop tard pour dire la vérité ?

LE COMTE.

Tu

 te rendrais sur la brune au jardin ?

SUZANNE.

Est-ce que je ne m’y promène pas tous les soirs ?

LE COMTE.

Tu m’as traité ce matin si durement !

SUZANNE.

Ce matin ? --et le Page derrière le fauteuil ?

LE COMTE.

Elle a raison, je l’oubliais. Mais pourquoi ce refus obstiné, quand
Bazile, de ma part ?…

SUZANNE.

Quelle nécessité qu’un Bazile ?…

LE COMTE.

Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro à qui je
crains bien que vous n’ayez tout dit !

SUZANNE.

Dame ! oui, je lui dis tout, --hors ce qu’il faut lui taire.

LE COMTE en riant.

Ah charmante ! et tu me le promets ? si tu manquais à ta parole,
entendons-nous, mon cœur : point de rendez-vous ; point de dot, point de
mariage.

SUZANNE fesant la révérence.

Mais aussi ; point de mariage, point de droit du seigneur, Monseigneur.

LE COMTE.

Où prend-elle ce qu’elle dit ? d’honneur j’en rafollerai ! mais ta
maîtresse attend le flacon…

SUZANNE riant et rendant le flacon.

Aurais-je pu vous parler sans un prétexte ?

LE COMTE veut l’embrasser.

Délicieuse créature !


SUZANNE s’échappe.

Voilà du monde.

LE COMTE à part.

Elle est à moi. (il s’enfuit.)

SUZANNE.

Allons vîte rendre compte à Madame.


Scène xx

X.


SUZANNE, FIGARO.
FIGARO.

Suzanne, Suzanne ! où cours-tu donc si vîte en quittant Monseigneur ?

SUZANNE.

Plaide à présent, si tu le veux ; tu viens de gagner ton procès. (elle
s’enfuit.)

FIGARO la suit.

Ah ! mais, dis donc…


Scène xx

XI.

LE COMTE rentre seul.

Tu viens de gagner ton procès ! --Je donnais-là dans un bon piége ! O mes
chers insolens ! je vous punirai de façon… Un bon arrêt, bien juste…
mais s’il allait payer la duègne… avec quoi ?… s’il payait… Eeeeh !
n’ai-je pas le fier Antonio, dont le noble orgueil dédaigne en Figaro un
inconnu pour sa nièce ? En caressant cette manie… pourquoi non ? dans le
vaste champ de l’intrigue, il faut savoir tout cultiver,

 jusqu’à la
vanité d’un sot. (il appelle) Anto… (il voit entrer Marceline,
&c.)

(Il sort.)


Scène xx

XII.


BARTHOLO, MARCELINE, BRID’OISON.
MARCELINE à Brid’oison.

Monsieur, écoutez mon affaire.

BRID’OISON en robe, et bégayant un peu.

Eh bien ! pa-arlons-en verbalement.

BARTHOLO.

C’est une promesse de mariage.

MARCELINE

Accompagnée d’un prêt d’argent.

BRID’OISON.

J’en-entends, et cætera, le reste.

MARCELINE.

Non, Monsieur, point d'et cætera.

BRID’OISON.

J’en-entends ; vous avez la somme ?

MARCELINE.

Non, Monsieur, c’est moi qui l’ai prêtée.

BRID’OISON.

J’en-entends bien, vou-ous redemandez l’argent ?

MARCELINE.

Non, Monsieur ; je demande qu’il m’épouse.

BRID’OISON.

Hé mais, j’en-entends fort bien ; et lui, veu-eut-il vous épouser ?

MARCELINE.

Non, Monsieur ; voilà tout le procès !

BRID’OISON.


Croyez-vous que je ne l’en-entende pas, le procès ?

MARCELINE.

Non, Monsieur ; (à Bartholo) où sommes-nous ! (à Brid’oison) Quoi !
c’est vous qui nous jugerez ?

BRID’OISON.

Est-ce que j’ai a-acheté ma charge pour autre chose ?

MARCELINE, en soupirant.

C’est un grand abus que de les vendre !

BRID’OISON.

Oui, l’on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui
plai-aidez-vous ?


Scène xx

XIII.


BARTHOLO, MARCELINE, BRID’OISON, FIGARO rentre en se frottant les
mains.
MARCELINE, montrant Figaro.

Monsieur, contre ce malhonnête-homme.

FIGARO, très gaiement, à Marceline.

Je vous gêne, peut-être.--Monseigneur revient dans l’instant, monsieur
le Conseiller.

BRID’OISON.

J’ai vu ce ga-arçon-là quelque part.

FIGARO.

Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, monsieur le
Conseiller.

BRID’OISON.

Dan-ans quel temps ?

FIGARO.

Un peu moins d’un an avant la naissance de monsieur votre

 fils le cadet,
qui est un bien joli enfant, je m’en vante.

BRID’OISON.

Oui, c’est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes ?

FIGARO.

Monsieur est bien bon. Ce n’est-là qu’une misère.

BRID’OISON.

Une promesse de mariage ! A-ah ! le pauvre benêt !

FIGARO.

Monsieur…

BRID’OISON.

A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon ?

FIGARO.

N’est-ce pas Double-main, le greffier ?

BRID’OISON.

Oui, c’est qu’il mange à deux rateliers.

FIGARO.

Manger ! je suis garant qu’il dévore. Oh que oui, je l’ai vu, pour
l’extrait et pour le supplément d’extrait ; comme cela se pratique, au
reste.

BRID’OISON.

On-on doit remplir les formes.

FIGARO.

Assurément, Monsieur : si le fond des procès appartient aux plaideurs, on
sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.

BRID’OISON.

Ce garçon-là n’è-est pas si niais que je l’avais cru d’abord. Hé bien,
l’ami, puisque tu en sais tant ; nou-ous aurons soin de ton affaire.

FIGARO.

Monsieur, je m’en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre
justice.

BRID’OISON.


Hein ?… Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne
payes pas ?…

FIGARO.

Alors Monsieur voit bien que c’est comme si je ne devais pas.

BRID’OISON.

San-ans doute.--Hé mais, qu’est-ce donc qu’il dit ?


Scène xx

XIV.


BARTHOLO, MARCELINE, LE COMTE, BRID’OISON, FIGARO, UN HUISSIER.
L’HUISSIER précédant le Comte, crie.

Monseigneur, Messieurs.

LE COMTE.

En robe ici, seigneur Brid’oison ! ce n’est qu’une affaire domestique :
l’habit de ville était trop bon.

BRID’OISON.

C’è-est vous qui l’êtes, monsieur le Comte. Mais je ne vais jamais
san-ans elle ; parce que la forme, voyez-vous ; la forme ! Tel rit d’un
juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d’un procureur en
robe. La forme, la-a forme !

LE COMTE, à l’huissier.

Faites entrer l’audience.

L’HUISSIER va ouvrir en glapissant.

L’audience.
SCÈNE

 XV.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, ANTONIO, LES VALETS DU CHÂTEAU, LES PAYSANS ET
PAYSANNES, en habits de fête, LE COMTE s’assied sur le grand
fauteuil, BRID’OISON sur une chaise à côté, LE GREFFIER sur le
tabouret derrière sa table ; LES JUGES, LES AVOCATS sur les
banquettes ; MARCELINE à côté de BARTHOLO ; FIGARO sur l’autre
banquette ; LES PAYSANS ET VALETS debout derrière.
BRID’OISON à Double-main.

Double-main, a-appelez les causes.

DOUBLE-MAIN lit un papier.

Noble, très-noble, infiniment noble, dom Pedro George, Hidalgo, baron
de Los altos, y montes fieros, y otros montes ; contre Alonzo
Calderon, jeune auteur dramatique. Il est question d’une comédie
mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l’autre.

LE COMTE.

Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S’ils font ensemble un autre
ouvrage, pour qu’il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le
noble y mettra son nom, le poëte son talent.

DOUBLE-MAIN lit un autre papier.

André Pétrutchio, laboureur ; contre le receveur de la province. Il
s’agit d’un forcement arbitraire.

LE COMTE.

L’affaire n’est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux, en
les protégeant près du roi. Passez.

DOUBLE-MAIN

en prend un troisième.

(Bartholo et Figaro se lèvent.)

Barbe-Agar-Raab-Magdelène-Nicole-Marceline de Verte-allure, fille
majeure ; (Marceline se lève et salue) contre Figaro… nom de
baptême en blanc ?

FIGARO.

Anonyme.

BRID’OISON.

A-anonyme ! Què-el patron est-ce-là ?

FIGARO.

C’est le mien.

DOUBLE-MAIN écrit.

Contre anonyme Figaro. Qualités ?

FIGARO.

Gentilhomme.

LE COMTE.

Vous êtes gentilhomme ? (le greffier écrit)

FIGARO.

Si le ciel l’eût voulu, je serais fils d’un prince.

LE COMTE, au Greffier.

Allez.

L’HUISSIER, glapissant.

Silence, Messieurs.

DOUBLE-MAIN lit.

…Pour cause d’opposition faite au mariage dudit Figaro, par ladite
de Verte-allure. Le docteur Bartholo plaidant pour la demanderesse,
et ledit Figaro pour lui-même ; si la cour le permet, contre le vœu de
l’usage, et la jurisprudence du siége.

FIGARO.

L’usage, maître Double-main, est souvent un abus ; le client un peu
instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à
froid, criant à tue tête, et connaissant tout, hors le fait,
s’embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur, que

 d’ennuyer
l’auditoire et d’endormir Messieurs ; plus boursoufflés après que s’ils
eussent composé l'oratio pro Murena ; moi je dirai le fait en peu de
mots. Messieurs…

DOUBLE-MAIN.

En voilà beaucoup d’inutiles, car vous n’êtes pas demandeur, et n’avez
que la défense ; avancez, Docteur, et lisez la promesse.

FIGARO.

Oui, promesse !

BARTHOLO, mettant ses lunettes.

Elle est précise.

BRID’OISON.

I-il faut la voir.

DOUBLE-MAIN.

Silence donc, Messieurs.

L’HUISSIER, glapissant.

Silence.

BARTHOLO lit.

Je soussigné, reconnais avoir reçu de damoiselle, &c…. Marceline de
Verte-allure, dans le château d’Aguas-Frescas, la somme de deux mille
piastres fortes cordonnées ; laquelle somme je lui rendrai à sa
réquisition, dans ce château ; et je l’épouserai, par forme de
reconnaissance, &c. signé Figaro, tout court. Mes conclusions sont au
payement du billet, et à l’exécution de la promesse, avec dépens. (il
plaide) Messieurs…. jamais cause plus intéressante ne fut soumise au
jugement de la cour ! et depuis Alexandre le grand, qui promit mariage
à la belle Thalestris….

LE COMTE, interrompant.

Avant d’aller plus loin, Avocat, convient-on de la validité du titre ?

BRID’OISON, à Figaro.

Qu’oppo… qu’oppo-osez-vous à cette lecture ?

FIGARO.

Qu’il

 y a, Messieurs, malice, erreur, ou distraction dans la manière
dont on a lu la pièce ; car il n’est pas dit dans l’écrit : laquelle
somme je lui rendrai, ET je l’épouserai ; mais, laquelle somme je lui
rendrai, OU je l’épouserai ; ce qui est bien différent.

LE COMTE.

Y a-t-il ET dans l’acte, ou bien OU ?

BARTHOLO.

Il y a ET.

FIGARO.

Il y a OU.

BRID’OISON.

Dou-ouble-main, lisez vous-même.

DOUBLE-MAIN, prenant le papier.

Et c’est le plus sûr ; car souvent les parties déguisent en lisant. (il
lit) E e e damoiselle e e e de Verte-allure e e e, Ha ! laquelle
somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château… ET… OU…
ET… OU… Le mot est si mal écrit… il y a un pâté.

BRID’OISON.

Un pâ-âté ? je sais ce que c’est.

BARTHOLO, plaidant.

Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les
membres co-relatifs de la phrase : je paierai la demoiselle, ET je
l’épouserai.

FIGARO plaidant.

Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare
lesdits membres ; je paierai la donzelle, OU je l’épouserai : à pédant,
pédant et demi ; qu’il s’avise de parler latin, j’y suis grec ; je
l’extermine.

LE COMTE.

Comment juger pareille question ?

BARTHOLO.


Pour la trancher, Messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous
passons qu’il y ait OU.

FIGARO.

J’en demande acte.

BARTHOLO.

Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable :
examinons le titre en ce sens. (il lit) Laquelle somme je lui rendrai
dans ce château où je l’épouserai ; c’est ainsi qu’on dirait, Messieurs :
Vous vous ferez saigner dans ce litvous resterez chaudement,
c’est dans lequel.

Il prendra deux gros de rhubarbevous mêlerez un peu de tamarin,
dans lesquels on mêlera. Ainsi, châteauje l’épouserai,
Messieurs, c’est château dans lequel….

FIGARO.

Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci ; Ou la maladie
vous tuera, ou ce sera le médecin ; ou bien le médecin ; c’est
incontestable. Autre exemple : Ou vous n’écrirez rien qui plaise, ou
les sots vous dénigreront ; ou bien les sots ; le sens est clair ; car,
audit cas, sots ou méchans sont le substantif qui gouverne. Maître
Bartholo croit-il donc que j’aye oublié ma syntaxe ? ainsi, je la paierai
dans ce château, virgule, ou je l’épouserai….

BARTHOLO, vîte.

Sans virgule.

FIGARO, vîte.

Elle y est. C’est, virgule, Messieurs, ou bien je l’épouserai.

BARTHOLO, regardant le papier : vîte.

Sans virgule, Messieurs.

FIGARO, vîte.

Elle y était, Messieurs. D’ailleurs, l’homme qui épouse est-il tenu de
rembourser ?

BARTHOLO,

vîte.

Oui ; nous nous marions séparés de biens.

FIGARO, vîte.

Et nous de corps, dès que mariage n’est pas quittance. (les juges se
lèvent et opinent tout bas.)

BARTHOLO.

Plaisant acquittement !

DOUBLE-MAIN.

Silence, Messieurs.

L’HUISSIER, glapissant.

Silence.

BARTHOLO.

Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes !

FIGARO.

Est-ce votre faute, Avocat, que vous plaidez ?

BARTHOLO.

Je défends cette demoiselle.

FIGARO.

Continuez à déraisonner ; mais cessez d’injurier. Lorsque, craignant
l’emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu’on appelât des
tiers, ils n’ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient
impunément des insolens privilégiés. C’est dégrader le plus noble
institut. (Les juges continuent d’opiner bas.)

ANTONIO, à Marceline, montrant les juges.

Qu’ont-ils tant à balbucifier ?

MARCELINE.

On a corrompu le grand juge, il corrompt l’autre, et je perds mon
procès.

BARTHOLO, bas, d’un ton sombre.

J’en ai peur.

FIGARO, gaiement.

Courage, Marceline.

DOUBLE-MAIN se lève ; à Marceline.

Ah, c’est trop fort ! je vous dénonce ; et pour l’honneur

 du tribunal, je
demande qu’avant faire droit sur l’autre affaire, il soit prononcé sur
celle-ci.

LE COMTE s’assied.

Non, Greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un
juge espagnol n’aura point à rougir d’un excès, digne au plus, des
tribunaux asiatiques ; c’est assez des autres abus ! J’en vais corriger un
second en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s’y refuse, est un
grand ennemi des lois ! Que peut requérir la demanderesse ? mariage à
défaut de paiement ; les deux ensemble impliqueraient.

DOUBLE-MAIN.

Silence, Messieurs.

L’HUISSIER, glapissant.

Silence.

LE COMTE.

Que nous répond le défendeur ? qu’il veut garder sa personne ; à lui
permis.

FIGARO, avec joie.

J’ai gagné.

LE COMTE.

Mais comme le texte dit : laquelle femme je paierai à la première
réquisition, ou bien j’épouserai, &c. La cour condamne le défendeur à
payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser
dans le jour. (il se lève.)

FIGARO stupéfait.

J’ai perdu.

ANTONIO, avec joie.

Superbe arrêt.

FIGARO.

En quoi superbe ?


ANTONIO.

En ce que tu n’es plus mon neveu. Grand merci, Monseigneur.

L’HUISSIER, glapissant.

Passez, Messieurs. (le peuple sort.)

ANTONIO.

Je m’en vas tout conter à ma nièce. (il sort.)


Scène xx

XVI.


LE COMTE, allant de côté et d’autre ; MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO,
BRID’OISON.
MARCELINE s’assied.

Ah ! je respire.

FIGARO.

Et moi, j’étouffe.

LE COMTE, à part.

Au moins je suis vengé, cela soulage.

FIGARO, à part.

Et ce Bazile qui devait s’opposer au mariage de Marceline, voyez comme
il revient ! --(au Comte qui sort) Monseigneur, vous nous quittez ?

LE COMTE.

Tout est jugé.

FIGARO, à Brid’oison.

C’est ce gros enflé de Conseiller…

BRID’OISON.

Moi, gro-os enflé !

FIGARO.

Sans doute. Et je ne l’épouserai pas : je suis gentilhomme une fois. (le
Comte s’arrête.)

BARTHOLO.

Vous l’épouserez.

FIGARO.


Sans l’aveu de mes nobles parens ?

BARTHOLO.

Nommez-les, montrez-les.

FIGARO.

Qu’on me donne un peu de temps : je suis bien près de les revoir ; il y a
quinze ans que je les cherche.

BARTHOLO.

Le fat ! c’est quelqu’enfant trouvé !

FIGARO.

Enfant perdu, Docteur ; ou plutôt enfant volé.

LE COMTE revient.

Volé, perdu, la preuve ? il crierait qu’on lui fait injure !

FIGARO.

Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d’or
trouvés sur moi par les brigands, n’indiqueraient pas ma haute
naissance, la précaution qu’on avait prise de me faire des marques
distinctives, témoignerait assez combien j’étais un fils précieux : et
cet hiéroglyphe à mon bras… (il veut se dépouiller le bras droit.)

MARCELINE, se levant vivement.

Une spatule à ton bras droit ?

FIGARO.

D’où savez-vous que je dois l’avoir ?

MARCELINE.

Dieux ! c’est lui !

FIGARO.

Oui, c’est moi.

BARTHOLO, à Marceline.

Et qui ? lui !

MARCELINE, vivement.

C’est Emmanuel.


BARTHOLO, à Figaro.

Tu fus enlevé par des Bohémiens ?

FIGARO, exalté.

Tout près d’un château. Bon Docteur, si vous me rendez à ma noble
famille, mettez un prix à ce service ; des monceaux d’or n’arrêteront pas
mes illustres parens.

BARTHOLO, montrant Marceline.

Voilà ta mère.

FIGARO.

…Nourrice ?

BARTHOLO.

Ta propre mère.

LE COMTE.

Sa mère !

FIGARO.

Expliquez-vous.

MARCELINE, montrant Bartholo.

Voilà ton père.

FIGARO, désolé.

Oh oh oh ! aye de moi.

MARCELINE.

Est-ce que la nature ne te l’a pas dit mille fois ?

FIGARO.

Jamais.

LE COMTE, à part.

Sa mère !

BRID’OISON.

C’est clair, i-il ne l’épousera pas.

[C]BARTHOLO.

Ni moi non plus.

[Note C : Ce qui suit, enfermé entre ces deux index, a été retranché
par les Comédiens français aux représentations de Paris.]


MARCELINE.

Ni vous ! et votre fils ? vous m’aviez juré…

BARTHOLO.

J’étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser
tout le monde.

BRID’OISON.

E-et si l’on y regardait de si près, per-ersonne n’épouserait personne.

BARTHOLO.

Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !

MARCELINE, s’échauffant par degrés.

Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! je n’entends pas nier mes
fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les
expier après trente ans d’une vie modeste ! j’étais née, moi, pour être
sage, et je la suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison.
Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les
séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que
peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici
sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées !

FIGARO.

Les plus coupables sont les moins généreux ! c’est la règle.

MARCELINE, vivement.

Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos
passions, vos victimes ! c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre
jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et
qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête
moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ?
Elles avaient un droit naturel à toute la parure

 des femmes ; on y laisse
former mille ouvriers de l’autre sexe.

FIGARO, en colère.

Ils font broder jusqu’aux soldats !

MARCELINE exaltée.

Dans les rangs mêmes plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une
considération dérisoire ; leurées de respects apparens, dans une
servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en
majeures pour nos fautes ! ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec
nous fait horreur ou pitié !

FIGARO.

Elle a raison !

LE COMTE, à part.

Que trop raison !

BRID’OISON.

Elle a, mon-on Dieu, raison.

MARCELINE.

Mais que nous sont, mon fils, les refus d’un homme injuste ? ne regarde
pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans
quelques mois, ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle
t’acceptera, j’en réponds : vis entre une épouse, une mère tendres, qui
te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour
toi, mon fils ; gai, libre ; et bon pour tout le monde : il ne manquera
rien à ta mère.

FIGARO.

Tu parles d’or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu’on est sot en
effet ! il y a des mille mille ans que le monde roule ; et dans cet océan
de durée où j’ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne
reviendront plus, j’irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois !
tant pis pour qui s’en

 inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c’est
peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la
remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent, et
qui tirent toujours quoiqu’ils cessent de marcher. Nous attendrons….

LE COMTE.

Sot événement qui me dérange !

BRID’OISON, à Figaro.

Et la noblesse et le château ? vous impo-osez à la justice ?

FIGARO.

Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice ! après que j’ai
manqué, pour ces maudits cent écus, d’assommer vingt fois Monsieur, qui
se trouve aujourd’hui mon père ! mais, puisque le ciel à sauvé ma vertu
de ces dangers, mon père, agréez mes excuses… Et vous, ma mère,
embrassez-moi… le plus maternellement que vous pourrez.

(Marceline lui saute au cou.)


Scène xx

XVII.


BARTHOLO, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON, SUZANNE, ANTONIO, LE COMTE.
SUZANNE, accourant une bourse à la main.

Monseigneur, arrêtez ; qu’on ne les marie pas : je viens payer Madame avec
la dot que ma maîtresse me donne.

LE COMTE, à part.

Au diable la maîtresse ! Il semble que tout conspire…

(Il sort.)
SCÈNE

 XVIII.

BARTHOLO, ANTONIO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON.
ANTONIO, voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne.

Ah ! oui, payer ! Tiens, tiens.

SUZANNE se retourne.

J’en vois assez ; sortons, mon oncle.

FIGARO, l’arrêtant.

Non, s’il vous plaît. Que vois-tu donc ?

SUZANNE.

Ma bêtise et ta lâcheté.

FIGARO.

Pas plus de l’une que de l’autre.

SUZANNE en colère.

Et que tu l’épouses à gré, puisque tu la caresses.

FIGARO, gaiement.

Je la caresse ; mais je ne l’épouse pas.

(Suzanne veut sortir, Figaro la retient.)

SUZANNE lui donne un soufflet.

Vous êtes bien insolent d’oser me retenir !

FIGARO, à la compagnie.

C’est-il çà de l’amour ? Avant de nous quitter, je t’en supplie, envisage
bien cette chère femme-là.

SUZANNE.

Je la regarde.

FIGARO.

Et tu la trouves ?

SUZANNE.

Affreuse.

FIGARO.

Et vive la jalousie ! elle ne vous marchande pas.

MARCELINE,

les bras ouverts.

Embrasse ta mère, ma jolie Suzanette. Le méchant qui te tourmente est
mon fils.

SUZANNE court à elle.

Vous sa mère ! (elles restent dans les bras l’une de l’autre.)

ANTONIO.

C’est donc de tout à l’heure ?

FIGARO.

…Que je le sais.

MARCELINE exaltée.

Non, mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif ; c’était le
sang qui me parlait.

FIGARO.

Et moi, le bon sens, ma mère, qui me servait d’instinct quand je vous
refusais, car j’étais loin de vous haïr ; témoin l’argent…

MARCELINE lui remet un papier.

Il est à toi : reprends ton billet, c’est ta dot.

SUZANNE lui jette la bourse.

Prends encore celle-ci.

FIGARO.

Grand merci.

MARCELINE exaltée.

Fille assez malheureuse, j’allais devenir la plus misérable des femmes,
et je suis la plus fortunée des mères ! Embrassez-moi, mes deux enfans ;
j’unis dans vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis
l’être, ah ! mes enfans, combien je vais aimer !

FIGARO attendri ; avec vivacité.

Arrête donc, chère mère ! arrête donc ! voudrais-tu voir se fondre en eau
mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse ? elles sont de
joie, au moins. Mais quelle stupidité ! j’ai manqué d’en être honteux : je
les sentais couler entre mes doigts, regarde ; (

il montre ses doigts
écartés) et je les retenais bêtement ! vas te promener la honte ! je veux
rire et pleurer en même temps ; on ne sent pas deux fois ce que
j’éprouve. (il embrasse sa mère d’un côté, Suzanne de l’autre.)

MARCELINE.

O mon ami !

SUZANNE.

Mon cher ami !

BRID’OISON s’essuyant les yeux d’un mouchoir.

Eh bien ! moi ! je suis donc bê-ête aussi !

FIGARO exalté.

Chagrin, c’est maintenant que je puis te défier ; atteins-moi, si tu
l’oses, entre ces deux femmes chéries.

ANTONIO, à Figaro.

Pas tant de cajoleries, s’il vous plaît. En fait de mariage dans les
familles, celui des parens va devant, savez. Les vôtres se baillent-ils
la main ?

BARTHOLO.

Ma main ! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à
la mère d’un tel drôle !

ANTONIO, à Bartholo.

Vous n’êtes donc qu’un père marâtre ? (à Figaro) En ce cas, not’
galant, plus de parole.

SUZANNE.

Ah ! mon oncle…

ANTONIO.

Irai-je donner l’enfant de not’sœur à sti qui n’est l’enfant de
personne ?

BRID’OISON.

Est-ce que cela-a se peut, imbécille ? on-on est toujours l’enfant de
quelqu’un.

ANTONIO.

Tarare !… il ne l’aura jamais. (il sort.)
SCÈNE

 XIX.

BARTHOLO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON.
BARTHOLO, à Figaro.

Et cherche à présent qui t’adopte. (il veut sortir.)

MARCELINE courant prendre Bartholo à bras le corps, le ramène.

Arrêtez, Docteur, ne sortez pas.

FIGARO, à part.

Non, tous les sots d’Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon
pauvre mariage !

SUZANNE, à Bartholo.

Bon petit papa, c’est votre fils.

MARCELINE, à Bartholo.

De l’esprit, des talens, de la figure.

FIGARO, à Bartholo.

Et qui ne vous a pas coûté une obole.

BARTHOLO.

Et les cent écus qu’il m’a pris ?

MARCELINE, le caressant.

Nous aurons tant de soin de vous, papa !

SUZANNE, le caressant.

Nous vous aimerons tant, petit papa !

BARTHOLO, attendri.

Papa ! bon papa ! petit papa ! voilà que je suis plus bête encore que
Monsieur, moi. (montrant Brid’oison) Je me laisse aller comme un
enfant. (Marceline et Suzanne l’embrassent) Oh ! non, je n’ai pas dit
oui. (il se retourne) Qu’est donc devenu Monseigneur ?

FIGARO.

Courons le joindre ; arrachons-lui son dernier

 mot. S’il machinait
quelqu’autre intrigue, il faudrait tout recommencer.

TOUS ENSEMBLE. Courons, courons.

(Ils entraînent Bartholo dehors.)


Scène xx

XX.

BRID’OISON seul.

Plus bê-ête encore que Monsieur ! on peut se dire à soi-même ces-es
sortes de choses-là, mais… i-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet
endroit-ci. (il sort.)

Fin du troisième Acte.



ACTE xx

IV.

Le théâtre représente une galerie ornée de candélabres, de lustres
allumés, de fleurs, de guirlandes ; en un mot, préparée pour donner une
fête. Sur le devant à droite est une table avec une écritoire, un
fauteuil derrière.


Scène xx

PREMIÈRE.


FIGARO, SUZANNE.
FIGARO, la tenant à bras le corps.

Hé bien ! amour, es-tu contente ? elle a converti son Docteur, cette fine
langue dorée de ma mère ! malgré sa répugnance il l’épouse, et ton bourru
d’oncle est bridé ; il n’y a que Monseigneur qui rage ; car enfin notre
hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.

SUZANNE.

As-tu rien vu de plus étrange ?

FIGARO.

Ou plutôt d’aussi gai. Nous ne voulions qu’une dot arrachée à
l’Excellence ; en voilà deux dans nos mains qui ne sortent pas des
siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j’étais tourmenté par une
furie ; tout cela s’est changé, pour nous, dans la plus bonne des
mères. Hier j’étais comme seul au monde, et voilà que j’ai tous mes
parens, pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonné

s ;
mais assez bien pour nous, qui n’avons pas la vanité des riches.

SUZANNE.

Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami,
n’est pourtant arrivée !

FIGARO.

Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite ; ainsi va le monde ; on
travaille, on projette, on arrange d’un côté ; la fortune accomplit de
l’autre : et depuis l’affamé conquérant qui voudrait avaler la terre,
jusqu’au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont
le jouet de ses caprices ; encore l’aveugle au chien est-il souvent mieux
conduit, moins trompé dans ses vues, que l’autre aveugle avec son
entourage.--Pour cet aimable aveugle, qu’on nomme Amour… (il la
reprend tendrement à bras le corps.)

SUZANNE.

Ah ! c’est le seul qui m’intéresse !

FIGARO.

Permets donc que, prenant l’emploi de la folie, je sois le bon chien qui
le mène à ta jolie mignone porte ; et nous voilà logés pour la vie.

SUZANNE, riant.

L’Amour et toi ?

FIGARO.

Moi et l’Amour.

SUZANNE.

Et vous ne chercherez pas d’autre gîte ?

FIGARO.

Si tu m’y prends, je veux bien que mille millions de galans….

SUZANNE.

Tu vas exagérer ; dis ta bonne vérité.

FIGARO.

Ma vérité la plus vraie !

SUZANNE.

Fi

 donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ?

FIGARO.

Oh ! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies
deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont
produit de grosses, grosses vérités ; on en a de mille espèces : et celles
qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à
dire : et celles qu’on vante, sans y ajouter foi ; car toute vérité n’est
pas bonne à croire : et les sermens passionnés, les menaces des mères,
les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le
dernier mot de nos marchands ; cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour
pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.

SUZANNE.

J’aime ta joie, parce qu’elle est folle ; elle annonce que tu es heureux.
Parlons du rendez-vous du Comte.

FIGARO.

Ou plutôt n’en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.

SUZANNE.

Tu ne veux donc plus qu’il ait lieu ?

FIGARO.

Si vous m’aimez, Suzon ; votre parole d’honneur sur ce point : qu’il s’y
morfonde ; et c’est sa punition.

SUZANNE.

Il m’en a plus coûté de l’accorder, que je n’ai de peine à le rompre : il
n’en sera plus question.

FIGARO.

Ta bonne vérité ?

SUZANNE.

Je

 ne suis pas comme vous autres savans ; moi, je n’en ai qu’une.

FIGARO.

Et tu m’aimeras un peu ?

SUZANNE.

Beaucoup.

FIGARO.

Ce n’est guère.

SUZANNE.

Et comment ?

FIGARO.

En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez.

SUZANNE.

Je n’entends pas toutes ces finesses ; mais je n’aimerai que mon mari.

FIGARO.

Tiens parole, et tu feras une belle exception à l’usage. (il veut
l’embrasser.)


Scène xx

II.


FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE.
LA COMTESSE.

Ah ! j’avais raison de le dire ; en quelque endroit qu’ils soient, croyez
qu’ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c’est voler l’avenir, le
mariage et vous-même, que d’usurper un tête à tête. On vous attend, on
s’impatiente.

FIGARO.

Il est vrai, Madame, je m’oublie. Je vais leur montrer mon excuse.

(Il veut emmener Suzanne.)


LA COMTESSE la retient.

Elle vous suit.


Scène xx

III.


SUZANNE, LA COMTESSE.
LA COMTESSE.

As-tu ce qu’il nous faut pour troquer de vêtement ?

SUZANNE.

Il ne faut rien, Madame ; le rendez-vous ne tiendra pas.

LA COMTESSE.

Ah ! vous changez d’avis ?

SUZANNE.

C’est Figaro.

LA COMTESSE.

Vous me trompez.

SUZANNE.

Bonté divine !

LA COMTESSE.

Figaro n’est pas homme à laisser échapper une dot.

SUZANNE.

Madame ! eh ! que croyez-vous donc ?

LA COMTESSE.

Qu’enfin, d’accord avec le Comte, il vous fâche à présent de m’avoir
confié ses projets. Je vous sais par cœur. Laissez-moi. (elle veut
sortir.)

SUZANNE se jette à genoux.

Au nom du Ciel espoir de tous ! vous ne savez pas, Madame, le mal que
vous faites à Suzanne ! après vos bontés continuelles et la dot que vous
me donnez !…

LA COMTESSE la relève.


Hé mais… je ne sais ce que je dis ! en me cédant ta place au jardin, tu
n’y vas pas, mon cœur ; tu tiens parole à ton mari ; tu m’aides à ramener
le mien.

SUZANNE.

Comme vous m’avez affligée !

LA COMTESSE.

C’est que je ne suis qu’une étourdie. (elle la baise au front) Où est
ton rendez-vous ?

SUZANNE lui baise la main.

Le mot de jardin m’a seul frappée.

LA COMTESSE, montrant la table.

Prends cette plume, et fixons un endroit.

SUZANNE.

Lui écrire !

LA COMTESSE.

Il le faut.

SUZANNE.

Madame ! au moins, c’est vous…

LA COMTESSE.

Je mets tout sur mon compte. (Suzanne s’assied ; la Comtesse dicte.)

Chanson nouvelle, sur l’air :… Qu’il fera beau ce soir sous les grands
maronniers !… Qu’il fera beau ce soir…

SUZANNE écrit.

Sous les grands maronniers !… après ?

LA COMTESSE.

Crains-tu qu’il ne t’entende pas ?

SUZANNE relit.

C’est juste. (elle plie le billet) Avec quoi cacheter ?

LA COMTESSE.

Une épingle, dépêche ; elle servira de réponse. Écris sur le revers :
renvoyez-moi le cachet.

SUZANNE é

crit en riant.

Ah !… le cachet… celui-ci, Madame, est plus gai que celui du
brevet.

LA COMTESSE, avec un souvenir douloureux.

Ah !

SUZANNE cherche sur elle.

Je n’ai pas d’épingle à présent !

LA COMTESSE détache sa lévite.

Prends celle-ci. (le ruban du Page tombe de son sein à terre) Ah ! mon
ruban !

SUZANNE le ramasse.

C’est celui du petit voleur ! vous avez eu la cruauté !…

LA COMTESSE.

Fallait-il le laisser à son bras ? c’eût été joli ! donnez donc.

SUZANNE.

Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.

LA COMTESSE le reprend.

Excellent pour Fanchette… le premier bouquet qu’elle m’apportera.


Scène xx

IV.


UNE JEUNE BERGÈRE, CHÉRUBIN en fille ; FANCHETTE, et beaucoup de
jeunes filles habillées comme elle et tenant des bouquets.

LA COMTESSE, SUZANNE.
FANCHETTE.

Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous présenter des
fleurs.

LA COMTESSE serrant vîte son ruban.

Elles sont charmantes : je me reproche, mes belles petites, de ne pas
vous connaître toutes. (montrant

 Chérubin) Quelle est cette aimable
enfant qui a l’air si modeste ?

UNE BERGÈRE.

C’est une cousine à moi, Madame, qui n’est ici que pour la noce.

LA COMTESSE.

Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, fesons honneur à
l’étrangère. (elle prend le bouquet de Chérubin, et le baise au front)
Elle en rougit ! (à Suzanne) Ne trouves-tu pas, Suzon… qu’elle
ressemble à quelqu’un ?

SUZANNE.

À s’y méprendre, en vérité.

CHÉRUBIN, à part, les mains sur son cœur.

Ah ! ce baiser-là m’a été bien loin !


Scène xx

V.


LES JEUNES FILLES, CHÉRUBIN au milieu d’elles, FANCHETTE, ANTONIO, LE
COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
ANTONIO.

Moi je vous dis, Monseigneur, qu’il y est ; elles l’ont habillé chez ma
fille ; toutes ses hardes y sont encore, et voilà son chapeau
d’ordonnance que j’ai retiré du paquet. (il s’avance, et regardant
toutes les filles il reconnaît Chérubin, lui enlève son bonnet de femme,
ce qui fait retomber ses longs cheveux en cadenette ; il lui met sur la
tête le chapeau d’ordonnance, et dit : ) Eh ! parguenne, v’là notre
officier.

LA COMTESSE recule.

Ah ! Ciel !

SUZANNE.

Ce friponneau !

ANTONIO.


Quand je disais là-haut que c’était lui !…

LE COMTE, en colère.

Hé bien, Madame !

LA COMTESSE.

Hé bien, Monsieur ! vous me voyez plus surprise que vous, et, pour le
moins, aussi fâchée.

LE COMTE.

Oui ; mais tantôt, ce matin ?

LA COMTESSE.

Je serais coupable, en effet, si je dissimulais encore. Il était
descendu chez moi. Nous entamions le badinage que ces enfans viennent
d’achever ; vous nous avez surprises l’habillant ; votre premier mouvement
est si vif ! il s’est sauvé, je me suis troublée ; l’effroi général a fait
le reste.

LE COMTE, avec dépit, à Chérubin.

Pourquoi n’êtes-vous pas parti ?

CHÉRUBIN ôtant son chapeau brusquement.

Monseigneur…

LE COMTE.

Je punirai ta désobéissance.

FANCHETTE étourdiment.

Ah ! Monseigneur, entendez-moi. Toutes les fois que vous venez
m’embrasser, vous savez bien que vous dites toujours : Si tu veux
m’aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras.

LE COMTE, rougissant.

Moi ! j’ai dit cela ?

FANCHETTE.

Oui, Monseigneur. Au lieu de punir Chérubin, donnez-le-moi en mariage,
et je vous aimerai à la folie.

LE COMTE, à part.

Être ensorcelé par un page !

LA

 COMTESSE.

Hé bien ! Monsieur, à votre tour ; l’aveu de cette enfant, aussi naïf que
le mien, atteste enfin deux vérités : que c’est toujours sans le vouloir,
si je vous cause des inquiétudes, pendant que vous épuisez tout, pour
augmenter et justifier les miennes.

ANTONIO.

Vous aussi, Monseigneur ? Dame ! je vous la redresserai comme seule sa
mère, qui est morte… Ce n’est pas pour la conséquence ; mais c’est que
Madame sait bien que les petites filles, quand elles sont grandes…

LE COMTE déconcerté, à part.

Il y a un mauvais génie qui tourne tout ici contre, moi !


Scène xx

VI.


LES JEUNES FILLES, CHÉRUBIN, ANTONIO, FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE,
SUZANNE.
FIGARO.

Monseigneur, si vous retenez nos filles, on ne pourra commencer ni la
fête ni la danse.

LE COMTE.

Vous, danser ! vous n’y pensez pas. Après votre chûte de ce matin, qui
vous a foulé le pied droit !

FIGARO, remuant la jambe.

Je souffre encore un peu ; ce n’est rien. (aux jeunes filles) Allons,
mes belles, allons.

LE COMTE le retourne.

Vous avez été fort heureux que ces couches ne fussent que du terreau
bien doux !

FIGARO.


Très-heureux, sans doute ; autrement…

ANTONIO le retourne.

Puis il s’est pelotonné en tombant jusqu’en bas.

FIGARO.

Un plus adroit, n’est-ce pas, serait resté en l’air ! (aux jeunes
filles) Venez-vous, Mesdemoiselles ?

ANTONIO le retourne.

Et pendant ce temps le petit Page galopait sur son cheval à Séville ?

FIGARO.

Galopait, ou marchait au pas…

LE COMTE le retourne.

Et vous aviez son brevet dans la poche ?

FIGARO un peu étonné.

Assurément ; mais quelle enquête ? (aux jeunes filles) Allons donc,
jeunes filles !

ANTONIO, attirant Chérubin par le bras.

En voici une qui prétend que mon neveu futur n’est qu’un menteur.

FIGARO surpris.

Chérubin !… (à part) peste du petit fat !

ANTONIO.

Y es-tu maintenant ?

FIGARO, cherchant.

J’y suis… j’y suis… Hé ! qu’est-ce qu’il chante ?

LE COMTE sèchement.

Il ne chante pas ; il dit que c’est lui qui a sauté sur les giroflées.

FIGARO, rêvant.

Ah ! s’il le dit…. cela se peut ; je ne dispute pas de ce que j’ignore.

LE COMTE.

Ainsi vous et lui ?…

FIGARO.


Pourquoi non ? la rage de sauter peut gagner : voyez les moutons de
Panurge ; et quand vous êtes en colère, il n’y a personne qui n’aime
mieux risquer….

LE COMTE.

Comment, deux à la fois !…

FIGARO.

On aurait sauté deux douzaines ; et qu’est-ce que cela fait, Monseigneur,
dès qu’il n’y a personne de blessé ? (aux jeunes filles) Ah ça,
voulez-vous venir, ou non ?

LE COMTE outré.

Jouons-nous une comédie ? (on entend un prélude de fanfare.)

FIGARO.

Voilà le signal de la marche. À vos postes, les belles, à vos postes.
Allons, Suzanne, donne-moi le bras. (Tous s’enfuient, Chérubin reste
seul la tête baissée.)


Scène xx

VII.


CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE.
LE COMTE, regardant aller Figaro.

En voit-on de plus audacieux ? (au Page) Pour vous, monsieur le
sournois, qui faites le honteux, allez vous rhabiller bien vîte ; et que
je ne vous rencontre nulle part de la soirée.

LA COMTESSE.

Il va bien s’ennuyer.

CHÉRUBIN étourdiment.

M’ennuyer ! j’emporte à mon front du bonheur pour

 plus de cent années de
prison.

(Il met son chapeau et s’enfuit.)


Scène xx

VIII.


LE COMTE, LA COMTESSE.

(La Comtesse s’évente fortement, sans parler.)
LE COMTE.

Qu’a-t-il au front de si heureux ?

LA COMTESSE, avec embarras.

Son… premier chapeau d’officier, sans doute ; aux enfans tout sert de
hochet.

(Elle veut sortir.)

LE COMTE.

Vous ne nous restez pas, Comtesse ?

LA COMTESSE.

Vous savez que je ne me porte pas bien.

LE COMTE.

Un instant pour votre protégée, ou je vous croirais en colère.

LA COMTESSE.

Voici les deux noces, asseyons-nous donc pour les recevoir.

LE COMTE, à part.

La noce ! il faut souffrir ce qu’on ne peut empêcher.

(Le Comte et la Comtesse s’asseyent vers un des côtés
de la galerie.)


Scène xx

IX.


LE COMTE, LA COMTESSE, assis ; l’on joue les folies d’Espagne d’un
mouvement de marche. (Symphonie notée.)

MARCHE.

LES GARDES-CHASSE, fusil sur l’épaule.

L’ALGUAZIL, LES PRUD’HOMMES, BRID’OISON.


LES PAYSANS ET PAYSANNES, en habits de fête.

DEUX JEUNES FILLES portant la toque virginale, à plumes blanches.

DEUX AUTRES, le voile blanc.

DEUX AUTRES, les gants et le bouquet de côté.

ANTONIO donne la main à SUZANNE, comme étant celui qui la marie à
FIGARO.

D’AUTRES JEUNES FILLES portent une autre toque, un autre voile, un
autre bouquet blanc, semblables aux premiers, pour MARCELINE.

FIGARO donne la main à MARCELINE, comme celui qui doit la remettre
au DOCTEUR, lequel ferme la marche, un gros bouquet au côté. Les
jeunes filles, en passant devant le Comte, remettent à ses valets tous
les ajustemens destinés à SUZANNE et à MARCELINE.

LES PAYSANS ET PAYSANNES s’étant rangés sur deux colonnes à chaque côté
du sallon, on danse une reprise du fendango (air noté) avec des
castagnettes ; puis on joue la ritournelle du duo, pendant laquelle
ANTONIO conduit SUZANNE au COMTE ; elle se met à genoux devant
lui.

Pendant que le Comte lui pose la toque, le voile, et lui donne
le bouquet, deux jeunes filles chantent le duo suivant.

(Air noté.)

  Jeune épouse, chantez les bienfaits et la gloire
  D’un maître qui renonce aux droits qu’il eut sur vous :
  Préférant au plaisir la plus noble victoire,
  Il vous rend chaste et pure aux mains de votre époux.

SUZANNE est à genoux, et pendant les derniers vers du duo, elle tire
le Comte par son manteau et lui montre le billet qu’elle tient ; puis
elle porte la main qu’elle a du côté des spectateurs à sa tête, où le
Comte a l’air d’ajuster sa toque ; elle lui donne le billet.

LE COMTE le met furtivement dans son sein ; on achève de chanter le
duo ; la fiancée se relève, et lui fait une grande révérence.


FIGARO vient la recevoir des mains du Comte et se retire avec elle, à
l’autre côté du sallon, près de Marceline.

(On danse une autre reprise du fendango pendant ce temps.)

LE COMTE, pressé de lire ce qu’il a reçu, s’avance au bord du théâtre
et tire le papier de son sein ; mais en le sortant il fait le geste d’un
homme qui s’est cruellement piqué le doigt ; il le secoue, le presse, le
suce, et regardant le papier cacheté d’une épingle, il dit :

LE COMTE.

(Pendant qu’il parle, ainsi que Figaro, l’orchestre joue pianissimo.)

Diantre soit des femmes, qui fourent des épingles par-tout ! (il la
jette à terre, puis il lit le billet et le baise.)

FIGARO, qui a tout vu, dit à sa mère et à Suzanne :

C’est un billet doux, qu’une fillette aura glissé dans sa main en
passant. Il était cacheté d’une épingle, qui l’a outrageusement piqué.

La danse reprend ; le Comte qui a lu le billet le retourne ;
il y voit l’invitation de renvoyer le cachet pour réponse.
Il cherche à terre, et retrouve enfin l’épingle qu’il attache
à sa manche.

FIGARO, à Suzanne et à Marceline.

D’un objet aimé tout est cher. Le voilà qui ramasse l’épingle. Ah ! c’est
une drôle de tête !

Pendant ce temps, Suzanne a des signes d’intelligence avec la
Comtesse. La danse finit ; la ritournelle du duo recommence.

(Figaro conduit Marceline au Comte, ainsi qu’on a conduit Suzanne ; à
l’instant où le Comte prend la toque, et où l’on va chanter le duo, on
est interrompu par les cris suivans.)

L’HUISSIER, criant à la porte.

Arrêtez donc, Messieurs, vous ne pouvez entrer tous… Ici les gardes !
les gardes ! (Les gardes vont vîte à cette porte.)

LE COMTE,

se levant.

Qu’est-ce qu’il y a ?

L’HUISSIER.

Monseigneur, c’est monsieur Bazile entouré d’un village entier, parce
qu’il chante en marchant.

LE COMTE.

Qu’il entre seul.

LA COMTESSE.

Ordonnez-moi de me retirer.

LE COMTE.

Je n’oublie pas votre complaisance.

LA COMTESSE.

Suzanne ?… elle reviendra. (à part à Suzanne) Allons changer
d’habits. (elle sort avec Suzanne.)

MARCELINE.

Il n’arrive jamais que pour nuire.

FIGARO.

Ah ! je m’en vais vous le faire déchanter !


Scène xx

X.


TOUS LES ACTEURS PRÉCÉDENS, excepté la Comtesse et Suzanne ; BAZILE
tenant sa guitare, GRIPE-SOLEIL.
BAZILE entre en chantant sur l’air du Vaudeville de la fin. (Air
noté.)

  "Cœurs sensibles, cœurs fidèles,
  Qui blâmez l’Amour léger,
  Cessez vos plaintes cruelles ;
  Est-ce un crime de changer ?
  Si l’Amour porte des ailes,
  N’est-ce pas pour voltiger ?
  N’est-ce pas pour voltiger ?
  N’est-ce pas pour voltiger ?

FIGARO s’

avance à lui.

Oui, c’est pour cela justement qu’il a des ailes au dos ; notre ami,
qu’entendez-vous par cette musique ?

BAZILE, montrant Gripe-soleil.

Qu’après avoir prouvé mon obéissance à Monseigneur, en amusant Monsieur,
qui est de sa compagnie, je pourrai à mon tour réclamer sa justice.

GRIPE-SOLEIL.

Bah ! Monsigneu ! il ne m’a pas amusé du tout : avec leux guenilles
d’ariettes….

LE COMTE.

Enfin, que demandez-vous, Bazile ?

BAZILE.

Ce qui m’appartient, Monseigneur, la main de Marceline ; et je viens
m’opposer….

FIGARO s’approche.

Y a-t-il long-temps que Monsieur n’a vu la figure d’un fou ?

BAZILE.

Monsieur, en ce moment même.

FIGARO.

Puisque mes yeux vous servent si bien de miroir, étudiez-y l’effet de ma
prédiction. Si vous faites mine seulement d’approximer Madame….

BARTHOLO, en riant.

Eh pourquoi ? laisse-le parler.

BRID’OISON s’avance entre deux.

Fau-aut-il que deux amis ?…

FIGARO.

Nous amis !

BAZILE.

Quelle erreur !

FIGARO, vîte.

Parce qu’il fait de plats airs de chapelle ?

BAZILE, vîte.


Et lui, des vers comme un journal ?

FIGARO, vîte.

Un musicien de guinguette !

BAZILE, vîte.

Un postillon de gazette !

FIGARO, vîte.

Cuistre d’oratorio !

BAZILE, vîte.

Jockey diplomatique !

LE COMTE assis.

Insolens tous les deux !

BAZILE.

Il me manque en toute occasion.

FIGARO.

C’est bien dit, si cela se pouvait !

BAZILE.

Disant par-tout que je ne suis qu’un sot.

FIGARO.

Vous me prenez donc pour un écho ?

BAZILE.

Tandis qu’il n’est pas un chanteur que mon talent n’ait fait briller.

FIGARO.

Brailler.

BAZILE.

Il le répète !

FIGARO.

Et pourquoi non, si cela est vrai ? es-tu un prince, pour qu’on te
flagorne ? souffre la vérité, coquin ! puisque tu n’as pas de quoi
gratifier un menteur : ou si tu la crains de notre part, pourquoi
viens-tu troubler nos noces ?

BAZILE, à Marceline.

M’avez-vous promis, oui ou non, si dans quatre

 ans vous n’étiez pas
pourvue, de me donner la préférence ?

MARCELINE.

À quelle condition l’ai-je promis ?

BAZILE.

Que si vous retrouviez un certain fils perdu, je l’adopterais par
complaisance.

Tous ensemble.

Il est trouvé.

BAZILE.

Qu’à cela ne tienne.

Tous ensemble, montrant Figaro.

Et le voici.

BAZILE, reculant de frayeur.

J’ai vu le diable !

BRID’OISON, à Bazile.

Et vou-ous renoncez à sa chère mère !

BAZILE.

Qu’y aurait-il de plus fâcheux que d’être cru le père d’un garnement ?

FIGARO.

D’en être cru le fils ; tu te moques de moi !

BAZILE, montrant Figaro.

Dès que Monsieur est de quelque chose ici, je déclare, moi, que je n’y
suis plus de rien.

(Il sort.)


Scène xx

XI.


LES ACTEURS PRÉCÉDENS, excepté BAZILE.
BARTHOLO, riant.

Ha ! ha ! ha ! ha !

FIGARO, sautant de joie.

Donc à la fin j’aurai ma femme !

LE

 COMTE, à part.

Moi, ma maîtresse. (Il se lève.)

BRID’OISON, à Marceline.

Et tou-out le monde est satisfait.

LE COMTE.

Qu’on dresse les deux contrats ; j’y signerai.

Tous ensemble.

Vivat ! (Ils sortent.)

LE COMTE.

J’ai besoin d’une heure de retraite.

(Il veut sortir avec les autres.)


Scène xx

XII.


GRIPE-SOLEIL, FIGARO, MARCELINE, LE COMTE.
GRIPE-SOLEIL, à Figaro.

Et moi, je vas aider à ranger le feu d’artifice sous les grands
maronniers, comme on l’a dit.

LE COMTE revient en courant.

Quel sot a donné un tel ordre ?

FIGARO.

Où est le mal ?

LE COMTE, vivement.

Et la Comtesse, qui est incommodée, d’où le verra-t-elle l’artifice ?
c’est sur la terrasse qu’il le faut, vis-à-vis son appartement.

FIGARO.

Tu l’entends, Gripe-soleil ? la terrasse.

LE COMTE.

Sous les grands maronniers ! belle idée ! (en s’en allant, à part) Ils
allaient incendier mon rendez-vous !
SCÈNE

 XIII.

FIGARO, MARCELINE.
FIGARO.

Quel excès d’attention pour sa femme ! (Il veut sortir.)

MARCELINE l’arrête.

Deux mots, mon fils. Je veux m’acquitter avec toi ; un sentiment mal
dirigé m’avait rendue injuste envers ta charmante femme : je la supposais
d’accord avec le Comte, quoique j’eusse appris de Bazile qu’elle l’avait
toujours rebuté.

FIGARO.

Vous connaissiez mal votre fils, de le croire ébranlé par ces impulsions
féminines. Je puis défier la plus rusée de m’en faire accroire.

MARCELINE.

Il est toujours heureux de le penser, mon fils ; la jalousie….

FIGARO.

….N’est qu’un sot enfant de l’orgueil, ou c’est la maladie d’un fou.
Oh ! j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie…. imperturbable ; et si
Suzanne doit me tromper un jour, je lui pardonne d’avance ; elle aura
long-temps travaillé…. (Il se retourne et aperçoit Fanchette qui
cherche de côté et d’autre.)
SCÈNE

 XIV.

FIGARO, FANCHETTE, MARCELINE.
FIGARO.

Eeeh…. ma petite cousine qui nous écoute !

FANCHETTE.

Oh ! pour ça non : on dit que c’est malhonnête.

FIGARO.

Il est vrai ; mais comme cela est utile, on fait aller souvent l’un pour
l’autre.

FANCHETTE.

Je regardais si quelqu’un était là.

FIGARO.

Déjà dissimulée, friponne ! vous savez bien qu’il n’y peut être.

FANCHETTE.

Et qui donc ?

FIGARO.

Chérubin.

FANCHETTE.

Ce n’est pas lui que je cherche, car je sais fort bien où il est ; c’est
ma cousine Suzanne.

FIGARO.

Et que lui veut ma petite cousine ?

FANCHETTE.

À vous, petit cousin, je le dirai.--C’est… ce n’est qu’une épingle que
je veux lui remettre.

FIGARO, vivement.

Une épingle ! une épingle !… et de quelle part, coquine ? à votre âge
vous faites déjà un mét… (il se reprend, et dit d’un ton doux) Vous
faites déjà très-bien tout ce que vous entreprenez, Fanchette ; et ma
jolie cousine est si obligeante….

FANCHETTE.

À

 qui donc en a-t-il de se fâcher ? je m’en vais.

FIGARO, l’arrêtant.

Non, non, je badine ; tiens, ta petite épingle est celle que Monseigneur
t’a dit de remettre à Suzanne, et qui servait à cacheter un petit papier
qu’il tenait ; tu vois que je suis au fait.

FANCHETTE.

Pourquoi donc le demander, quand vous le savez si bien ?

FIGARO, cherchant.

C’est qu’il est assez gai de savoir comment Monseigneur s’y est pris
pour t’en donner la commission.

FANCHETTE, naïvement.

Pas autrement que vous ne dites : tiens, petite Fanchette, rends cette
épingle à ta belle cousine, et dis-lui seulement que c’est le cachet des
grands maronniers.

FIGARO.

Des grands ?…

FANCHETTE.

Maronniers. Il est vrai qu’il a ajouté : prends garde que personne ne
te voie.

FIGARO.

Il faut obéir, ma cousine : heureusement personne ne vous a vue. Faites
donc joliment votre commission ; et n’en dites pas plus à Suzanne que
Monseigneur n’a ordonné.

FANCHETTE.

Et pourquoi lui en dirais-je ? il me prend pour un enfant, mon cousin.
(Elle sort en sautant.)
SCÈNE

 XV.

FIGARO, MARCELINE.
FIGARO.

Hé bien, ma mère !

MARCELINE.

Hé bien, mon fils !

FIGARO, comme étouffé.

Pour celui-ci !… il y a réellement des choses…

MARCELINE.

Il y a des choses ! hé ! qu’est-ce qu’il y a ?

FIGARO, les mains sur la poitrine.

Ce que je viens d’entendre, ma mère, je l’ai là comme un plomb.

MARCELINE, riant.

Ce cœur plein d’assurance n’était donc qu’un ballon gonflé ? une épingle
a tout fait partir !

FIGARO furieux.

Mais cette épingle, ma mère, est celle qu’il a ramassée !…

MARCELINE, rappelant ce qu’il a dit.

La jalousie ! oh, j’ai là-dessus, ma mère, une philosophie….
imperturbable ; et si Suzanne m’attrape un jour, je le lui pardonne….

FIGARO, vivement.

Oh, ma mère ! on parle comme on sent : mettez le plus glacé des juges à
plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi ! --Je ne
m’étonne plus s’il avait tant d’humeur sur ce feu ! --Pour la mignonne aux
fines épingles, elle n’en est pas où elle le croit, ma mère, avec ses
maronniers ! si mon mariage est assez fait pour légitimer ma colère, en
revanche, il ne l’est pas assez pour

 que je n’en puisse épouser une
autre, et l’abandonner…

MARCELINE.

Bien conclu ! abymons tout sur un soupçon. Qui t’a prouvé, dis-moi, que
c’est toi qu’elle joue, et non le Comte ? L’as-tu étudiée de nouveau,
pour la condamner sans appel ? sais-tu si elle se rendra sous les arbres,
à quelle intention elle y va, ce qu’elle y dira, ce qu’elle y fera ? je
te croyais plus fort en jugement.

FIGARO, lui baisant la main avec respect.

Elle a raison, ma mère, elle a raison, raison, toujours raison ! mais
accordons, maman, quelque chose à la nature ; on en vaut mieux après.
Examinons en effet, avant d’accuser et d’agir. Je sais où est le
rendez-vous. Adieu, ma mère.

(Il sort.)


Scène xx

XVI.


MARCELINE seule.

Adieu : et moi aussi, je le sais. Après l’avoir arrêté, veillons sur les
voies de Suzanne ; ou plutôt avertissons-la ; elle est si jolie créature !
Ah ! quand l’intérêt personnel ne nous arme pas les unes contre les
autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé,
contre ce fier, ce terrible…. (en riant) et pourtant un peu nigaud
de sexe masculin.

(Elle sort.)

Fin du quatrième Acte.



ACTE xx

V.


Le théâtre représente une salle de maronniers, dans un parc ; deux
pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont à droite et à
gauche ; le fond est une clarière ornée, un siège de gazon sur le
devant. Le théâtre est obscur.


Scène xx

PREMIÈRE.

FANCHETTE seule, tenant d’une main deux biscuits et une orange, et de
l’autre une lanterne de papier allumée.

Dans le pavillon à gauche, a-t-il dit. C’est celui-ci : --s’il allait ne
pas venir à présent ; mon petit rôle…. Ces vilaines gens de l’office
qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux
biscuits ! --Pour qui, Mademoiselle ? --Hé bien, Monsieur ! c’est pour
quelqu’un.--Oh ! nous savons ; --et quand ça serait ; parce que Monseigneur
ne veut pas le voir, faut-il qu’il meure de faim ? --Tout ça pourtant m’a
coûté un fier baiser sur la joue !… que sait-on ? il me le rendra
peut-être ! (elle voit Figaro qui vient l’examiner ; elle fait un cri.)
Ah !… (Elle s’enfuit, et elle entre dans le pavillon à sa gauche.)


Scène xx

II.


FIGARO, un grand manteau sur les épaules, un large chapeau
rabattu. BAZILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID’OISON, GRIPE-SOLEIL,
TROUPE DE VALETS ET DE TRAVAILLEURS.
FIGARO, d’abord seul.

C’est Fanchette ! (il parcourt des yeux les autres à mesure qu’ils
arrivent, et dit d’un ton farouche : ) bon jour, Messieurs ; bon soir ;
êtes-vous tous ici ?

BAZILE.

Ceux que tu as pressés d’y venir.

FIGARO.

Quelle heure est-il bien à peu-près ?

ANTONIO regarde en l’air.

La lune devrait être levée.

BARTHOLO.

Eh quels noirs apprêts fais-tu donc ? Il a l’air d’un conspirateur !

FIGARO, s’agitant.

N’est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous êtes rassemblés au
château ?

BRID’OISON.

Cè-ertainement.

ANTONIO.

Nous allions là bas dans le parc, attendre un signal pour ta fête.

FIGARO.

Vous n’irez pas plus loin, Messieurs ; c’est ici, sous ces maronniers,
que nous devons tous célébrer l’honnête fiancée que j’épouse, & le loyal
Seigneur qui se l’est destinée.

BAZILE,

se rappelant la journée.

Ah ! vraiment je sais ce que c’est. Retirons-nous, si vous m’en croyez :
il est question d’un rendez-vous : je vous conterai cela près d’ici.

BRID’OISON, à Figaro.

Nou-ous reviendrons.

FIGARO.

Quand vous m’entendrez appeler, ne manquez pas d’accourir tous, et dites
du mal de Figaro, s’il ne vous fait voir une belle chose.

BARTHOLO.

Souviens-toi qu’un homme sage ne se fait point d’affaire avec les
grands.

FIGARO.

Je m’en souviens.

BARTHOLO.

Qu’ils ont quinze et bisque sur nous, par leur état.

FIGARO.

Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que
l’homme qu’on fait timide, est dans la dépendance de tous les fripons.

BARTHOLO.

Fort bien.

FIGARO.

Et que j’ai nom de Verte-allure, du chef honoré de ma mère.

BARTHOLO.

Il a le diable au corps.

BRID’OISON.

I-il l’a.

BAZILE, à part.

Le Comte et sa Suzanne se sont arrangés sans moi ? Je ne suis pas fâché
de l’algarade.


FIGARO, aux Valets.

Pour vous autres, coquins, à qui j’ai donné l’ordre, illuminez-moi ces
entours ; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j’en saisis
un par le bras…

(Il secoue le bras de Gripe-Soleil.)

GRIPE-SOLEIL s’en va en criant et pleurant.

Ah, ah, oh, oh ! damné brutal !

BAZILE, en s’en allant.

Le ciel vous tienne en joie, monsieur du marié !

(Ils sortent.)


Scène xx

III.

FIGARO seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre.

O femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé
ne peut manquer à son instinct ; le tien est-il donc de tromper ?… Après
m’avoir obstinément refusé, quand je l’en pressais devant sa maîtresse ;
à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au milieu de la même
cérémonie…. Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt !…
non, monsieur le Comte, vous ne l’aurez pas…. vous ne l’aurez pas.
Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand
génie !… noblesse, fortune, un rang, des places ; tout cela rend si
fier ! qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la
peine de naître, et rien de plus ; du reste homme assez ordinaire ! tandis
que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer
plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis
depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez
joûter…. On vient…. c’est elle…. ce n’est personne.--La nuit est
noire en diable, et me voilà fesant le sot métier

 de mari, quoique je ne
le sois qu’à moitié ! (Il s’assied sur un banc) Est-il rien de plus
bizarre que ma destinée ! fils de je ne sais pas qui, volé par des
bandits, élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une
carrière honnête ; et par-tout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la
pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à
peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! --Las d’attrister des
bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps
perdu dans le théâtre ; me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une
comédie dans les mœurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y
fronder Mahomet, sans scrupule : à l’instant, un envoyé…. de je ne sais
où, se plaint que j’offense dans mes vers, la sublime Porte, la Perse,
une partie de la Presqu’Isle de l’Inde, toute l’Egypte, les royaumes de
Barca, de Tripoli, de Tunis, d’Alger et de Maroc : et voilà ma comédie
flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne
sait lire, et qui nous meurtrissent l’omoplate, en nous disant : Chiens
de chrétiens ! --Ne pouvant avilir l’esprit, on se venge en le
maltraitant.--Mes joues creusaient ; mon terme était échu : je voyais de
loin arriver l’affreux recors, la plume fichée dans sa perruque ; en
frémissant je m’évertue. Il s’élève une question sur la nature des
richesses ; et, comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses, pour
en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et
sur son produit net ; si-tôt je vois du fond d’un fiacre, baisser pour
moi le pont d’un Château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance
et la liberté. (il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces
Puissans de quatre jours ; si légers sur le mal qu’ils ordonnent ; quand
une bonne disgrace a cuvé son orgueil ! je lui dirais…. que les
sottises

 imprimées n’ont d’importance qu’aux lieux où l’on en gêne le
cours ; que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ;
et qu’il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits
écrits.--(il se rassied.) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me
met un jour dans la rue ; et, comme il faut dîner ; quoiqu’on ne soit plus
en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est
question ; on me dit que pendant ma retraite économique, il s’est établi
dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui
s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en
mes écrits, ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la
morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’opéra, ni
des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je
puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois
censeurs. Pour profiter de cette douce liberté, j’annonce un écrit
périodique, et croyant n’aller sur les brisées d’aucun autre, je le
nomme Journal inutile. Pou-ou ! je vois s’élever contre moi, mille
pauvres diables à la feuille ; on me supprime ; et me voilà derechef sans
emploi ! --Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place ;
mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un
danseur qui l’obtint. Il ne me restait plus qu’à voler ; je me fais
banquier de Pharaon : alors, bonne gens ! je soupe en ville, et les
personnes dites comme il faut, m’ouvrent poliment leur maison, en
retenant pour elles les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me
remonter ; je commençais même à comprendre que pour gagner du bien, le
savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais, comme chacun pillait autour
de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut

 bien périr encore.
Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d’eau m’en allaient
séparer, lorsqu’un Dieu bienfesant m’appelle à mon premier état. Je
reprends ma trousse et mon cuir anglais ; puis, laissant la fumée aux
sots qui s’en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop
lourde à un piéton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin
sans souci. Un grand seigneur passe à Séville ; il me reconnaît, je le
marie ; et, pour prix d’avoir eu par mes soins son épouse, il veut
intercepter la mienne ! intrigue, orage à ce sujet. Prêt à tomber dans un
abyme, au moment d’épouser ma mère, mes parens m’arrivent à la file.
(il se lève en s’échauffant.) On se débat ; c’est vous, c’est lui,
c’est moi, c’est toi, non ce n’est pas nous, eh mais qui donc ? (il
retombe assis.) O bizarre suite d’événemens ! Comment cela m’est-il
arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? qui les a fixées sur ma
tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme
j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma
gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à
moi plus que le reste, ni même quel est ce Moi dont je m’occupe : un
assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécille ;
un petit animal folâtre ; un jeune homme ardent au plaisir ; ayant tous
les goûts pour jouir ; fesant tous les métiers pour vivre ; maître ici,
valet là, selon qu’il plaît à la fortune ! ambitieux par vanité,
laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! orateur selon
le danger, poëte par délassement, musicien par occasion, amoureux par
folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion
s’est détruite ; et trop désabusé…. désabusé !… Suzon, Suzon, Suzon,
que tu me donnes de tourmens ! --

J’entends marcher…. on vient. Voici
l’instant de la crise.

(Il se retire près de la première coulisse à sa droite.)


Scène xx

IV.


FIGARO, LA COMTESSE avec les habits de Suzon, SUZANNE avec ceux de la
Comtesse, MARCELINE.
SUZANNE, bas, à la Comtesse.

Oui, Marceline m’a dit que Figaro y serait.

MARCELINE.

Il y est aussi ; baisse la voix.

SUZANNE.

Ainsi l’un nous écoute, et l’autre va venir me chercher ; commençons.

MARCELINE.

Pour n’en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon.

(Elle entre dans le pavillon où est entrée Fanchette.)


Scène xx

V.


FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.
SUZANNE, haut.

Madame tremble ! est-ce qu’elle aurait froid ?

LA COMTESSE, haut.

La soirée est humide, je vais me retirer.

SUZANNE, haut.

Si Madame n’avait pas besoin de moi, je prendrais l’air un moment sous
ces arbres.

LA COMTESSE, haut.

C’est le serein que tu prendras.

SUZANNE, haut.


J’y suis toute faite.

FIGARO, à part.

Ah oui, le serein !

(Suzanne se retire près de la coulisse, du côté opposé à Figaro.)


Scène xx

VI.


FIGARO, CHÉRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.

Figaro et Suzanne retirés de chaque côté sur le devant.
CHÉRUBIN en habit d’officier arrive en chantant gaiement la reprise de
l’air de la romance.

La, la, la, &c.

  J’avais une marraine,
  Que toujours adorai.

LA COMTESSE, à part.

Le petit Page !

CHÉRUBIN s’arrête.

On se promène ici ; gagnons vîte mon asyle, où la petite Fanchette….
C’est une femme !

LA COMTESSE écoute.

Ah grands Dieux !

CHÉRUBIN se baisse en regardant de loin.

Me trompé-je ? à cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le
crépuscule, il me semble que c’est Suzon.

LA COMTESSE, à part.

Si le comte arrivait !…

(Le Comte paraît dans le fond.)

CHÉRUBIN s’approche et prend la main de la Comtesse, qui se défend.

Oui, c’est la charmante fille qu’on nomme Suzanne ;

 eh, pourrais-je m’y
m’éprendre à la douceur de cette main, à ce petit tremblement qui l’a
saisie, surtout au battement de mon cœur ! (Il veut y appuyer le dos de
la main de la Comtesse ; elle la retire.)

LA COMTESSE, bas.

Allez-vous-en.

CHÉRUBIN.

Si la compassion t’avait conduite exprès dans cet endroit du parc, où je
suis caché depuis tantôt ?

LA COMTESSE.

Figaro va venir.

LE COMTE, s’avançant, dit à part.

N’est-ce pas Suzanne que j’aperçois ?

CHÉRUBIN à la Comtesse.

Je ne crains point du tout Figaro, car ce n’est pas lui que tu attends.

LA COMTESSE.

Qui donc ?

LE COMTE, à part.

Elle est avec quelqu’un.

CHÉRUBIN.

C’est Monseigneur, friponne, qui t’a demandé ce rendez-vous, ce matin,
quand j’étais derrière le fauteuil.

LE COMTE, à part avec fureur.

C’est encore le Page infernal !

FIGARO, à part.

On dit qu’il ne faut pas écouter !

SUZANNE, à part.

Petit bavard !

LA COMTESSE, au Page.

Obligez-moi de vous retirer.

CHÉRUBIN.

Ce ne sera pas au moins sans avoir reçu le prix de mon obéissance.

LA COMTESSE effrayé

e.

Vous prétendez ?…

CHÉRUBIN, avec feu.

D’abord vingt baisers, pour ton compte, et puis cent, pour ta belle
maîtresse.

LA COMTESSE.

Vous oseriez ?

CHÉRUBIN.

Oh que oui, j’oserai ; tu prends sa place auprès de Monseigneur ; moi,
celle du Comte auprès de toi : le plus attrapé, c’est Figaro.

FIGARO, à part.

Ce brigandeau !

SUZANNE, à part.

Hardi comme un page.

(Chérubin veut embrasser la Comtesse.)

(Le Comte se met entre deux et reçoit le baiser.)

LA COMTESSE, se retirant.

Ah ciel !

FIGARO, à part, entendant le baiser.

J’épousais une jolie mignonne ! (Il écoute.)

CHÉRUBIN, tâtant les habits du Comte.

(à part.) C’est Monseigneur. (il s’enfuit dans le pavillon où sont
entrées Fanchette et Marceline.)


Scène xx

VII.


FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
FIGARO s’approche.

Je vais….

LE COMTE, croyant

 parler au Page.

Puisque vous ne redoublez pas le baiser….

(Il croit lui donner un soufflet.)

FIGARO qui est à portée, le reçoit.

Ah !

LE COMTE.

….Voilà toujours le premier payé.

FIGARO, à part, s’éloigne en se frottant la joue.

Tout n’est pas gain non plus en écoutant.

SUZANNE riant tout haut, de l’autre côté.

Ha, ha, ha, ha !

LE COMTE, à la Comtesse qu’il prend pour Suzanne.

Entend-on quelque chose à ce Page ! il reçoit le plus rude soufflet, et
s’enfuit en éclatant de rire.

FIGARO, à part.

S’il s’affligeait de celui-ci !…

LE COMTE.

Comment ! je ne pourrai faire un pas…. (à la Comtesse) mais laissons
cette bizarrerie ; elle empoisonnerait le plaisir que j’ai de te trouver
dans cette salle.

LA COMTESSE, imitant le parler de Suzanne.

L’espériez-vous ?

LE COMTE.

Après ton ingénieux billet…. (Il lui prend la main.) Tu trembles ?

LA COMTESSE.

J’ai eu peur.

LE COMTE.

Ce n’est pas pour te priver du baiser, que je l’ai pris.

(Il la baise au front.)

LA COMTESSE.

Des libertés !

FIGARO, à part.

Coquine !

SUZANNE, à

 part.

Charmante !

LE COMTE prend la main de sa femme.

Mais quelle peau fine et douce, et qu’il s’en faut que la Comtesse, ait
la main aussi belle !

LA COMTESSE, à part.

Oh ! la prévention !

LE COMTE.

A-t-elle ce bras ferme et rondelet ? ces jolis doigts pleins de grâce et
d’espiéglerie ?

LA COMTESSE, de la voix de Suzanne.

Ainsi l’amour ?…

LE COMTE.

L’amour…. n’est que le roman du cœur : c’est le plaisir qui en est
l’histoire ; il m’amène à tes genoux.

LA COMTESSE.

Vous ne l’aimez plus ?

LE COMTE.

Je l’aime beaucoup ; mais trois ans d’union, rendent l’hymen si
respectable !

LA COMTESSE.

Que vouliez-vous en elle ?

LE COMTE, la caressant.

Ce que je trouve en toi, ma beauté….

LA COMTESSE.

Mais dites donc.

LE COMTE.

….Je ne sais : moins d’uniformité peut-être ; plus de piquant dans les
manières ; un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus,
que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit
une fois, elles nous aiment, nous aiment ! (quand elles nous aiment) et
sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours,

 et
sans relâche, qu’on est tout surpris un beau soir de trouver la satiété
où l’on recherchait le bonheur.

LA COMTESSE, à part.

Ah ! quelle leçon !

LE COMTE.

En vérité, Suzon, j’ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs
ce plaisir qui nous fuit chez elles, c’est qu’elles n’étudient pas assez
l’art de soutenir notre goût, de se renouveler à l’amour, de ranimer,
pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.

LA COMTESSE piquée.

Donc elles doivent tout….

LE COMTE, riant.

Et l’homme rien ? changerons-nous la marche de la nature ? notre tâche, à
nous, fut de les obtenir ; la leur…

LA COMTESSE.

La leur ?

LE COMTE.

Est de nous retenir : on l’oublie trop.

LA COMTESSE.

Ce ne sera pas moi.

LE COMTE.

Ni moi.

FIGARO, à part.

Ni moi.

SUZANNE, à part.

Ni moi.

LE COMTE prend la main de sa femme.

Il y a de l’écho ici ; parlons plus bas. Tu n’as nul besoin d’y songer,
toi que l’amour a faite et si vive et si jolie ! avec un grain de caprice
tu feras la plus agaçante maîtresse ! (il la baise au front) Ma
Suzanne, un Castillan n’a que sa parole. Voici tout l’

or promis pour le
rachat du droit que je n’ai plus sur le délicieux moment que tu
m’accordes. Mais comme la grâce que tu daignes y mettre est sans prix,
j’y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l’amour de moi.

LA COMTESSE, une révérence.

Suzanne accepte tout.

FIGARO, à part.

On n’est pas plus coquine que cela.

SUZANNE, à part.

Voilà du bon bien qui nous arrive.

LE COMTE, à part.

Elle est intéressée ; tant mieux.

LA COMTESSE regarde au fond.

Je vois des flambeaux.

LE COMTE.

Ce sont les apprêts de ta noce : entrons-nous un moment dans l’un de ces
pavillons pour les laisser passer ?

LA COMTESSE.

Sans lumière ?

LE COMTE l’entraîne doucement.

À quoi bon ? nous n’avons rien à lire.

FIGARO, à part.

Elle y va, ma foi ! je m’en doutais. (il s’avance.)

LE COMTE grossit sa voix en se retournant.

Qui passe ici ?

FIGARO, en colère.

Passer ! on vient exprès.

LE COMTE, bas à la Comtesse.

C’est Figaro !… (il s’enfuit.)

LA COMTESSE.

Je vous suis.

(Elle entre dans le pavillon à sa droite, pendant que le Comte se
perd dans le bois, au fond.)
SCÈNE

 VIII.

FIGARO, SUZANNE, dans l’obscurité.
FIGARO cherche à voir où vont le Comte, et la Comtesse qu’il prend pour
Suzanne.

Je n’entends plus rien ; ils sont entrés ; m’y voilà. (d’un ton altéré)
Vous autres époux mal-adroits, qui tenez des espions à gages, et tournez
des mois entiers autour d’un soupçon, sans l’asseoir ; que ne
m’imitez-vous ? dès le premier jour je suis ma femme, et je l’écoute ; en
un tour de main on est au fait : c’est charmant, plus de doutes ; on sait
à quoi s’en tenir. (marchant vivement) Heureusement que je ne m’en
soucie guère, et que sa trahison ne me fait plus rien du tout. Je les
tiens donc enfin.

SUZANNE, qui s’est avancée doucement dans l’obscurité.

(à part.) Tu vas payer tes beaux soupçons. (du ton de voix de la
Comtesse.) Qui va là ?

FIGARO, extravagant.

Qui va là ? Celui qui voudrait de bon cœur que la peste eût étouffé en
naissant….

SUZANNE, du ton de la Comtesse.

Eh ! mais, c’est Figaro !

FIGARO regarde, et dit vivement.

Madame la Comtesse !

SUZANNE.

Parlez bas.

FIGARO, vîte.

Ah ! Madame, que le ciel vous amène à propos ! où croyez-vous qu’est
Monseigneur ?

SUZANNE.

Que m’importe un ingrat ? Dis-moi….


FIGARO, plus vîte.

Et Suzanne mon épousée, où croyez-vous qu’elle soit ?

SUZANNE.

Mais parlez bas.

FIGARO, très-vîte.

Cette Suzon qu’on croyait si vertueuse, qui fesait la réservée ! Ils sont
enfermés là-dedans. Je vais appeler.

SUZANNE, lui fermant la bouche avec la main, oublie de déguiser sa
voix.

N’appelez pas.

FIGARO, à part.

Eh c’est Suzon ! God-dam !

SUZANNE, du ton de la Comtesse.

Vous paraissez inquiet.

FIGARO, à part.

Traîtresse ! qui veut me surprendre !

SUZANNE.

Il faut nous venger, Figaro.

FIGARO.

En sentez-vous le vif désir ?

SUZANNE.

Je ne serais donc pas de mon sexe ! Mais les hommes en ont cent moyens.

FIGARO, confidemment.

Madame, il n’y a personne ici de trop, celui des femmes… les vaut
tous.

SUZANNE, à part.

Comme je le souffleterais !

FIGARO, à part.

Il serait bien gai qu’avant la noce !

SUZANNE.

Mais qu’est-ce qu’une telle vengeance, qu’un peu d’amour n’assaisonne
pas ?

FIGARO.

Par-tout

 où vous n’en voyez point, croyez que le respect dissimule.

SUZANNE, piquée.

Je ne sais si vous le pensez de bonne foi, mais vous ne le dites pas de
bonne grâce.

FIGARO, avec une chaleur comique, à genoux.

Ah ! Madame, je vous adore. Examinez le temps, le lieu, les
circonstances ; et que le dépit supplée en vous, aux grâces qui manquent
à ma prière.

SUZANNE, à part.

La main me brûle.

FIGARO, à part.

Le cœur me bat.

SUZANNE.

Mais, Monsieur, avez-vous songé ?…

FIGARO.

Oui, Madame, oui, j’ai songé.

SUZANNE.

…Que pour la colère et l’amour…

FIGARO.

…Tout ce qui se diffère est perdu. Votre main, Madame ?

SUZANNE, de sa voix naturelle, et lui donnant un soufflet.

La voilà.

FIGARO.

Ah Demonio ! quel soufflet !

SUZANNE lui en donne un second.

Quel soufflet ! et celui-ci ?

FIGARO.

Et ques-à-quo ! de par le diable ! est-ce ici la journée des tapes ?

SUZANNE le bat à chaque phrase.

Ah ! ques-à-quo ? Suzanne : voilà pour tes soupçons ; voilà pour tes
vengeances et pour tes

 trahisons, tes expédiens, tes injures et tes
projets. C’est-il ça de l’amour, dis donc comme ce matin ?

FIGARO rit en se relevant.

Santa barbara ! oui c’est de l’amour. Ô bonheur ! ô délices ! ô cent fois
heureux Figaro ! frappe ma bien aimée, sans te lasser. Mais quand tu
m’auras diapré tout le corps de meurtrissures, regarde avec bonté,
Suzon, l’homme le plus fortuné, qui fut jamais battu par une femme.

SUZANNE.

Le plus fortuné ! bon fripon, vous n’en séduisiez pas moins la
Comtesse, avec un si trompeur babil, que m’oubliant moi-même, en vérité,
c’était pour elle que je cédais.

FIGARO.

Ai-je pu me méprendre, au son de ta jolie voix ?

SUZANNE, en riant.

Tu m’as reconnue ? Ah comme je m’en vengerai !

FIGARO.

Bien rosser et garder rancune, est aussi par trop féminin ! Mais dis-moi
donc par quel bonheur je te vois là, quand je te croyais avec lui ; et
comment cet habit, qui m’abusait, te montre enfin innocente….

SUZANNE.

Eh c’est toi qui es un innocent, de venir te prendre au piége apprêté
pour un autre ! Est-ce notre faute à nous, si voulant museler un renard,
nous en attrapons deux ?

FIGARO.

Qui donc prend l’autre ?

SUZANNE.

Sa femme.


FIGARO.

Sa femme ?

SUZANNE.

Sa femme.

FIGARO, follement.

Ah Figaro, pends-toi ; tu n’as pas deviné celui-là ! --Sa femme ? Ô douze ou
quinze mille fois spirituelles femelles ! --Ainsi les baisers de cette
salle ?

SUZANNE.

Ont été donnés à Madame.

FIGARO.

Et celui du Page ?

SUZANNE, riant.

À Monsieur.

FIGARO.

Et tantôt, derrière le fauteuil ?

SUZANNE.

À personne.

FIGARO.

En êtes-vous sûre ?

SUZANNE, riant.

Il pleut des soufflets, Figaro.

FIGARO lui baise la main.

Ce sont des bijoux que les tiens. Mais celui du Comte était de bonne
guerre.

SUZANNE.

Allons, Superbe, humilie-toi.

FIGARO fait tout ce qu’il annonce.

Cela est juste ; à genoux, bien courbé, prosterné, ventre à terre.

SUZANNE, en riant.

Ah ! ce pauvre Comte ! quelle peine il s’est donnée…

FIGARO se relève sur ses genoux.

…Pour faire la conquête de sa femme !
SCÈNE

 IX.

LE COMTE entre par le fond du théâtre, et va droit au pavillon à sa
droite. FIGARO, SUZANNE.
LE COMTE, à lui-même.

Je la cherche en vain dans le bois, elle est peut-être entrée ici.

SUZANNE, à Figaro, parlant bas.

C’est lui.

LE COMTE, ouvrant le pavillon.

Suzon, es-tu là-dedans ?

FIGARO, bas.

Il la cherche, et moi je croyais….

SUZANNE, bas.

Il ne l’a pas reconnue.

FIGARO.

Achevons-le, veux-tu ? (Il lui baise la main.)

LE COMTE se retourne.

Un homme aux pieds de la Comtesse !… Ah ! je suis sans armes. (il
s’avance.)

FIGARO se relève tout-à-fait en déguisant sa voix.

Pardon, Madame, si je n’ai pas réfléchi que ce rendez-vous ordinaire
était destiné pour la noce.

LE COMTE, à part.

C’est l’homme du cabinet de ce matin. (il se frappe le front.)

FIGARO continue.

Mais il ne sera pas dit qu’un obstacle aussi sot aura retardé nos
plaisirs.

LE COMTE, à part.

Massacre, mort, enfer !

FIGARO, la conduisant au cabinet.

(bas.) Il jure. (haut.) Pressons-nous donc, Madame, et

 réparons le
tort qu’on nous a fait tantôt, quand j’ai sauté par la fenêtre.

LE COMTE, à part.

Ah ! tout se découvre enfin.

SUZANNE, près du pavillon à sa gauche.

Avant d’entrer, voyez si personne n’a suivi. (il la baise au front.)

LE COMTE s’écrie.

Vengeance !

(Suzanne s’enfuit dans le pavillon où sont entrés Fanchette, Marceline
et Chérubin.)


Scène xx

X.


LE COMTE, FIGARO.

(Le Comte saisit le bras de Figaro.)
FIGARO, jouant la frayeur excessive.

C’est mon maître.

LE COMTE le reconnaît.

Ah scélérat, c’est toi ! Holà, quelqu’un, quelqu’un !


Scène xx

XI.


PEDRILLE, LE COMTE, FIGARO.
PEDRILLE botté.

Monseigneur, je vous trouve enfin.

LE COMTE.

Bon, c’est Pédrille. Es-tu tout seul ?

PEDRILLE.

Arrivant de Séville à étripe cheval.

LE COMTE.

Approche-toi de moi, et crie bien fort.

PEDRILLE,

criant à tue tête.

Pas plus de Page que sur ma main. Voilà le paquet.

LE COMTE le repousse.

Eh, l’animal !

PEDRILLE.

Monseigneur me dit de crier.

LE COMTE, tenant toujours Figaro.

Pour appeler.--Holà quelqu’un ; si l’on m’entend, accourez tous !

PEDRILLE.

Figaro et moi, nous voilà deux ; que peut-il donc vous arriver ?


Scène xx

XII.


LES ACTEURS PRÉCÉDENS, BRID’OISON, BARTHOLO, BAZILE, ANTONIO,
GRIPE-SOLEIL, toute la noce accourt avec des flambeaux.
BARTHOLO, à Figaro.

Tu vois qu’à ton premier signal….

LE COMTE, montrant le pavillon à sa gauche.

Pédrille, empare-toi de cette porte.

(Pédrille y va.)

BAZILE, bas à Figaro.

Tu l’as surpris avec Suzanne ?

LE COMTE, montrant Figaro.

Et vous, tous mes vassaux, entourez-moi cet homme, et m’en répondez sur
la vie.

BAZILE.

Ha ! Ha !

LE COMTE furieux.

Taisez-vous donc. (à Figaro d’un ton glacé.) Mon Cavalier,
répondez-vous à mes questions ?


FIGARO, froidement.

Eh ! qui pourrait m’en exempter, Monseigneur ? Vous commandez à tout ici,
hors à vous-même.

LE COMTE, se contenant.

Hors à moi-même !

ANTONIO.

C’est çà parler.

LE COMTE reprend sa colère.

Non, si quelque chose pouvait augmenter ma fureur ! ce serait l’air calme
qu’il affecte.

FIGARO.

Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer, pour des intérêts
qu’ils ignorent ? je veux savoir, moi, pourquoi je me fâche.

LE COMTE hors de lui.

O rage ! (se contenant.) Homme de bien qui feignez d’ignorer ! Nous
ferez-vous au moins la faveur de nous dire quelle est la dame
actuellement par vous amenée dans ce pavillon ?

FIGARO, montrant l’autre avec malice.

Dans celui-là ?

LE COMTE, vîte.

Dans celui-ci ?

FIGARO, froidement.

C’est différent. Une jeune personne qui m’honore de ses bontés
particulières.

BAZILE étonné.

Ha, ha !

LE COMTE, vîte.

Vous l’entendez, Messieurs.

BARTHOLO étonné.

Nous l’entendons ?

LE COMTE, à Figaro.

Et cette jeune personne a-t-elle un autre engagement que vous sachiez ?


FIGARO, froidement.

Je sais qu’un grand seigneur s’en est occupé quelque temps ; mais, soit
qu’il l’ait négligée ou que je lui plaise mieux qu’un plus aimable, elle
me donne aujourd’hui la préférence.

LE COMTE, vivement.

La préf…. (se contenant.) Au moins il est naïf ! car ce qu’il avoue,
Messieurs, je l’ai ouï, je vous jure, de la bouche même de sa complice.

BRID’OISON stupéfait.

Sa-a complice !

LE COMTE avec fureur.

Or quand le déshonneur est public, il faut que la vengeance le soit
aussi.

(Il entre dans le pavillon.)


Scène xx

XIII.


TOUS LES ACTEURS PRÉCÉDENS, hors LE COMTE.

ANTONIO.

C’est juste.

BRID’OISON, à Figaro.

Qui-i donc a pris la femme de l’autre ?

FIGARO, en riant.

Aucun n’a eu cette joie là.


Scène xx

XIV.


LES ACTEURS PRÉCÉDENS, LE COMTE, CHÉRUBIN.
LE COMTE parlant dans le pavillon, et attirant quelqu’un qu’on ne voit
pas encore.

Tout vos efforts sont inutiles ; vous êtes perdue, Madame ;

 et votre heure
est bien arrivée ! (il sort sans regarder.) Quel bonheur qu’aucun gage
d’une union aussi détestée !…

FIGARO s’écrie.

Chérubin !

LE COMTE.

Mon Page ?

BAZILE.

Ha, ha !

LE COMTE, hors de lui.

(à part.) Et toujours le Page endiablé ! (à Chérubin.) Que
fesiez-vous dans ce sallon ?

CHÉRUBIN, timidement.

Je me cachais, comme vous l’avez ordonné.

PEDRILLE.

Bien la peine de crever un cheval !

LE COMTE.

Entres-y toi, Antonio ; conduis devant son juge, l’infame qui m’a
déshonoré.

BRID’OISON.

C’est Madame que vous y-y cherchez ?

ANTONIO.

L’y a parguenne, une bonne Providence ; vous en avez fait tant dans le
pays….

LE COMTE furieux.

Entre donc.

(Antonio entre.)


Scène xx

XV.


LES ACTEURS PRÉCÉDENS, excepté ANTONIO.
LE COMTE.

Vous allez voir, Messieurs, que le Page n’y était pas seul.

CHÉRUBIN,

timidement.

Mon sort eût été trop cruel, si quelqu’ame sensible n’en eût adouci
l’amertume.


Scène xx

XVI.


LES ACTEURS PRÉCÉDENS, ANTONIO, FANCHETTE.
ANTONIO, attirant par le bras quelqu’un qu’on ne voit pas encore.

Allons, Madame, il ne faut pas vous faire prier pour en sortir,
puisqu’on sait que vous y êtes entrée.

FIGARO s’écrie.

La petite cousine !

BAZILE.

Ha, ha !

LE COMTE.

Fanchette !

ANTONIO se retourne et s’écrie.

Ah palsembleu ! Monseigneur, il est gaillard de me choisir pour montrer à
la compagnie que c’est ma fille qui cause tout ce train-là !

LE COMTE, outré.

Qui la savait là-dedans ?

(Il veut rentrer.)

BARTHOLO, au-devant.

Permettez, monsieur le Comte, ceci n’est pas plus clair. Je suis de sang
froid, moi.

(Il entre.)

BRID’OISON

Voilà une affaire au-aussi trop embrouillée.
SCÈNE

 XVII.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, MARCELINE.
BARTHOLO, parlant en dedans, et sortant.

Ne craignez rien, Madame, il ne vous sera fait aucun mal ; j’en répons.
(il se retourne et s’écrie : ) Marceline !…

BAZILE.

Ha, ha !

FIGARO, riant.

Hé quelle folie ! ma mère en est ?

ANTONIO.

À qui pis fera.

LE COMTE, outré.

Que m’importe à moi ? La Comtesse….


Scène xx

XVIII.


LES ACTEURS PRÉCÉDENS, SUZANNE.

(Suzanne, son éventail sur le visage.)
LE COMTE.

….Ah ! la voici qui sort. (Il la prend violemment par le bras.) Que
croyez-vous, Messieurs, que mérite une odieuse….

(Suzanne se jette à genoux, la tête baissée.)

LE COMTE, fort.

Non, non.

(Figaro se jette à genoux de l’autre côté.)

LE COMTE, plus fort.

Non, non.

(Marceline se jette à genoux devant lui.)

LE COMTE, plus

 fort.

Non, non.

(Tous se mettent à genoux, excepté Brid’oison.)

LE COMTE, hors de lui.

Y suffiez-vous un cent !


Scène xx

XIX et dernière.


TOUS LES ACTEURS PRÉCÉDENS, LA COMTESSE sort de l’autre pavillon.
LA COMTESSE se jette à genoux.

Au moins je ferai nombre.

LE COMTE regardant la Comtesse et Suzanne.

Ah, qu’est-ce que je vois !

BRID’OISON, riant.

Eh pardi c’è-est Madame.

LE COMTE veut relever la Comtesse.

Quoi c’était vous, Comtesse ? (d’un ton suppliant.) Il n’y a qu’un
pardon bien généreux….

LA COMTESSE, en riant.

Vous diriez, non, non, à ma place ; et moi pour la troisième fois
d’aujourd’hui, je l’accorde sans condition.

(Elle se relève.)

SUZANNE se relève.

Moi aussi.

MARCELINE se relève.

Moi aussi.

FIGARO se relève.

Moi aussi ; il y a de l’écho ici ! (Tous se relèvent.)

LE COMTE.

De l’écho ! --J’ai voulu ruser avec eux ; ils m’ont traité comme un enfant !

LA COMTESSE, en riant.

Ne

 le regrettez pas, monsieur le Comte.

FIGARO, s’essuyant les genoux avec son chapeau.

Une petite journée comme celle-ci, forme bien un ambassadeur !

LE COMTE à Suzanne.

Ce billet fermé d’une épingle ?…

SUZANNE.

C’est Madame qui l’avait dicté.

LE COMTE.

La réponse lui en est bien due.

(Il baise la main de la Comtesse.)

LA COMTESSE.

Chacun aura ce qui lui appartient.

(Elle donne la bourse à Figaro et le diamant à Suzanne.)

SUZANNE, à Figaro.

Encore une dot.

FIGARO, frappant la bourse dans sa main.

Et de trois. Celle-ci fut rude à arracher !

SUZANNE.

Comme notre mariage.

GRIPE-SOLEIL.

Et la jarretière de la mariée, l’aurons-je ?

LA COMTESSE arrache le ruban qu’elle a tant gardé dans son sein, et le
jette à terre.

La jarretière ? Elle était, avec ses habits ; la voilà.

(Les garçons de la noce veulent la ramasser.)

CHÉRUBIN, plus alerte, court la prendre et dit :

Que celui qui la veut, vienne me la disputer.

LE COMTE en riant, au Page.

Pour un Monsieur si chatouilleux, qu’avez-vous trouvé de gai à certain
soufflet de tantôt ?

CHÉRUBIN recule en tirant à moitié son épée.

À moi, mon Colonel ?

FIGARO,

avec une colère comique.

C’est sur ma joue qu’il l’a reçu : voilà comme les grands font justice !

LE COMTE, riant.

C’est sur sa joue ? ha, ha, ha, qu’en dites-vous donc, ma chère Comtesse ?

LA COMTESSE absorbée revient à elle, et dit avec sensibilité.

Ah ! oui, cher Comte, et pour la vie, sans distraction, je vous le jure.

LE COMTE, frappant sur l’épaul du Juge.

Et vous, Don-Brid’oison, votre avis maintenant ?

BRID’OISON.

Su-ur tout ce que je vois, monsieur le Comte…. ma-a foi, pour moi je-e
ne sais que vous dire : voilà ma façon de penser.

TOUS ENSEMBLE.

Bien jugé !

FIGARO.

J’étais pauvre, on me méprisait. J’ai montré quelque esprit, la haine
est accourue. Une jolie femme et de la fortune….

BARTHOLO, en riant.

Les cœurs vont te revenir en foule.

FIGARO.

Est-il possible ?

BARTHOLO.

Je les connais.

FIGARO, saluant les Spectateurs.

Ma femme et mon bien mis à part, tous me feront honneur et plaisir.

On joue la ritournelle du Vaudeville. (Air noté.)

VAUDEVILLE.
BAZILE.

  PREMIER COUPLET.

  Triple dot, femme superbe,
  Que de biens pour un époux !
  D’un Seigneur, d’un Page imberbe,
  Quelque sot serait jaloux,
  Du latin d’un vieux proverbe,
  L’homme adroit fait son parti,

FIGARO.

Je le sais…

(Il chante.) Gaudeant bene nanti.

BAZILE.

Non….

(Il chante.) Gaudeat bene nanti.

SUZANNE.

  IIe COUPLET.

  Qu’un mari sa foi trahisse,
  Il s’en vante, et chacun rit ;
  Que sa femme ait un caprice,
  S’il l’accuse, on la punit.
  De cette absurde injustice,
  Faut-il dire le pourquoi ?
  Les plus forts ont fait la loi…. bis.

FIGARO.

  IIIe COUPLET.

  Jean-Jeannot, jaloux risible,
  Veut unir femme et repos ;

  Il achète un chien terrible,
  Et le lâche en son enclos.
  La nuit, quel vacarme horrible !
  Le chien court, tout est mordu,
  Hors l’amant qui l’a vendu…. bis.

LA COMTESSE.

  IVe COUPLET.

  Telle est fière et répond d’elle,
  Qui n’aime plus son mari ;
  Telle autre presque infidelle,
  Jure de n’aimer que lui.
  La moins folle, hélas ! est celle
  Qui se veille en son lien,
  Sans oser jurer de rien…. bis.

LE COMTE.

  Ve COUPLET.

  D’une femme de province,
  À qui ses devoirs sont chers,
  Le succès est assez mince ;
  Vive la femme aux bons airs !
  Semblable à l’écu du prince,
  Sous le coin d’un seul époux,
  Elle sert au bien de tous…. bis.

MARCELINE.

  VIe COUPLET.

  Chacun sait la tendre mère
  Dont il a reçu le jour ;
  Tout le reste est un mystère,
  C’est le secret de l’amour.

FIGARO continue l’air.

  Ce secret met en lumière

  Comment le fils d’un butor
  Vaut souvent son pesant d’or…. bis.

  VIIe COUPLET.

  Par le sort de la naissance,
  L’un est roi, l’autre est berger ;
  Le hasard fit leur distance ;
  L’esprit seul peut tout changer,
  De vingt rois que l’on encense
  Le trépas brise l’autel ;
  Et Voltaire est immortel…. bis.

CHÉRUBIN.

  VIIIe COUPLET.

  Sexe aimé, sexe volage,
  Qui tourmentez nos beaux jours ;
  Si de vous chacun dit rage,
  Chacun vous revient toujours.
  Le parterre est votre image ;
  Tel paraît le dédaigner,
  Qui fait tout pour le gagner…. bis.

SUZANNE.

IXe COUPLET.

  Si ce gai, ce fol ouvrage,
  Renfermait quelque leçon,
  En faveur du badinage,
  Faites grace à la raison.
  Ainsi la nature sage
  Nous conduit, dans nos désir,
  À son but par les plaisirs…. bis.

BRID’OISON.

Xe COUPLET.

  Or, Messieurs, la co-omédie
  Que l’on juge en cè-et instant,
  Sauf erreur,

 nous pein-eint la vie
  Du bon peuple qui l’entend.
  Qu’on l’opprime, il peste, il crie,
  Il s’agite en cent fa-açons ;
  Tout fini-it par des chansons…. bis.

BALLET GENERAL.

Fin du mariage de Figaro.