Le Miracle de la pie

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Paris, Calmann-Lévy (p. 19-42).


I

Le Carême de l’année 1429 offrait une merveille du calendrier, une conjonction admirable, non seulement pour le commun des fidèles, mais aussi pour les clercs, instruits dans l’arithmétique. Car l’astronomie, mère du calendrier, était alors chrétienne. En 1429, le Vendredi saint tombait le jour de la fête de l’Annonciation, en sorte qu’une même journée ramenait la commémoration des deux mystères qui avaient commencé et terminé le rachat des hommes et superposait merveilleusement Jésus conçu dans le sein de la Vierge à Jésus mourant sur la croix. Ce vendredi, dans lequel le mystère joyeux s’ajustait avec exactitude au mystère douloureux, était nommé le Grand Vendredi et célébré par des fêtes solennelles sur le mont Anis, dans l’église de l’Annonciation. Les papes avaient depuis longtemps attaché les indulgences plénières d’un grand jubilé au sanctuaire ancien, et le défunt évêque du Puy, Élie de Lestrange, avait obtenu du pape Martin le rétablissement de ce pardon. C’était une de ces faveurs que les papes accordaient toujours quand elles étaient demandées convenablement.

Le pardon du Grand Vendredi attira au Puy-en-Velay une foule de pèlerins et de marchands. Dès la mi-février, des gens des contrées lointaines se mirent en route, par le froid, la pluie et le vent. Pour la plupart, ils cheminaient à pied, le bourdon à la main. Autant qu’ils le purent, ces pèlerins voyagèrent en troupe pour n’être point trop pillés et rançonnés par les routiers qui tenaient la campagne, et par les seigneurs qui prélevaient des péages à l’entrée de leurs terres. Comme le pays des monts était particulièrement dangereux, ils attendirent dans les villes environnantes, Clermont, Issoire, Brioude, Lyon, Issingeaux, Alais, qu’ils se trouvassent ensemble en grand nombre, puis ils achevèrent leur route dans la neige. Durant la Semaine Sainte, une multitude étrange se pressa dans les rues montueuses du Puy : marchands forains du Languedoc, de la Provence et de la Catalogne, qui conduisaient leurs mules chargées de cuirs, d’huiles, de laine, de tissus ou de vins d’Espagne conservés dans des peaux de boucs ; seigneurs à cheval et dames en chariots, artisans et bourgeois sur leur mulet, avec leur femme et leur fille en croupe ; puis le pauvre peuple des pèlerins qui, boitant, clochant et clopinant, un bâton à la main, le sac au dos, soufflait sur la rude montée, suivi par les troupeaux de bœufs et de moutons qu’on poussait aux boucheries.

Or, appuyé contre la muraille de l’évêché, Florent Guillaume, long, sec et noir comme une vigne en espalier, l’hiver, mangeait des yeux pèlerins et bétail.

« Voilà, dit-il à Marguerite la dentellière, voilà de grosses têtes d’aumailles. » Et Marguerite, accroupie devant ses bobines, lui répondit :

— Voire ! bien belles et bien grasses.

Ils étaient tous deux fort dénués et dépourvus des biens de ce monde, et, pour l’heure, avaient grand’faim. Et l’on disait que c’était de leur faute. C’est ce que répétait, à l’instant même, en les montrant du doigt, Pierre Grandmange, le tripier, dans sa triperie. « Ce serait péché, s’écriait-il, de faire la charité à de si méchants garnements. » Ce tripier aurait été très aumônier, mais il craignait de perdre son âme en donnant à des pécheurs, et tous les bourgeois du Puy avaient les mêmes scrupules. Pour être véridique, nous dirons que, sans doute, en sa claire jeunesse, maintenant éteinte, Marguerite la dentellière n’avait pas égalé sainte Lucie en pureté, sainte Agathe en constance, et sainte Catherine en sagesse. Quant à Florent Guillaume, ç’avait été le meilleur écrivain de la ville. Longtemps il n’avait pas eu son pareil pour écrire les heures de Notre-Dame-du-Puy. Mais il avait trop aimé les fêtes et les repas. Maintenant sa main était moins sûre et sa vue moins nette ; il ne traçait plus sur le vélin les lettres avec assez de fermeté. Encore, aurait-il gagné sa vie en instruisant des apprentis dans son échoppe, au chevet de l’Annonciation, à l’image de Notre-Dame, car il était homme de bon conseil et d’expérience. Mais ayant eu le malheur d’emprunter à maître Jacquet Coquedouille six livres dix sous et lui ayant restitué en plusieurs termes quatre-vingts livres deux sous il s’était trouvé finalement devoir encore six livres dix sous au compte de son créancier, lequel compte fut trouvé exact par les juges, car Jacquet Coquedouille était bon arithméticien. C’est pourquoi l’écrivinerie de Florent Guillaume, au chevet de l’Annonciation, fut vendue, le samedi 5 mars, jour de Saint-Théophile, au profit de maître Jacquet Coquedouille. Depuis lors, le pauvre écrivain n’avait plus de gîte. Par le secours de Jean Magne, le sonneur, et avec la protection de Notre-Dame, dont il avait écrit les heures, il nichait la nuit dans le clocher de la cathédrale.

L’écrivain et la dentellière avaient grand’peine à vivre. Marguerite n’y réussissait que par hasard, car elle n’était plus belle et n’aimait guère à faire de la dentelle. Ils s’aidaient l’un l’autre. On le disait, pour les en blâmer ; on aurait eu meilleure grâce à le dire à leur louange. Florent Guillaume était savant. Connaissant par le menu l’histoire de la belle Dame noire du Puy et l’ordre des cérémonies du grand pardon, il avait imaginé de servir de guide aux pèlerins, pensant qu’il s’en trouverait quelqu’un assez pitoyable pour lui donner de quoi souper en reconnaissance de ses belles histoires. Mais les premiers auxquels il avait offert ses services l’avaient repoussé parce que son habit percé ne décelait ni sens ni clergie, et il était revenu, dolent et rebuté, au mur de l’évêché, où il y avait un peu de soleil et son amie Marguerite.

— Ils estiment, dit-il amèrement, que je ne suis pas assez savant pour leur nombrer les reliques et conter les miracles de Notre-Dame. Croient-ils donc que mon esprit s’en est allé par les trous de mon gippon ?

― Ce n’est pas l’esprit, répondit Marguerite, qui s’en va par les trous des habits, mais la bonne et naturelle chaleur. J’ai grand froid. Et il n’est que trop vrai qu’homme et femme, on nous juge sur l’habit. Les galants me trouveraient assez belle encore si j’étais nippée comme madame la comtesse de Clermont.

Cependant, tout le long de la rue, devant eux, les pèlerins se poussaient âprement au sanctuaire, où ils devaient recevoir le pardon de leurs péchés.

— Ils vont sûrement suffoquer tout à l’heure, dit Marguerite. Il y a vingt-deux ans, au Grand Vendredi, deux cents personnes furent mortes étouffées sous le porche de l’Annonciation. Dieu ait leur âme ! C’était le bon temps : j’étais jeune.

― Rien n’est plus vrai, l’année que tu dis, deux cents pèlerins, par compression réciproque, trépassèrent de ce monde en l’autre. Et le lendemain il n’y paraissait plus.

En parlant ainsi, Florent Guillaume avisa un pèlerin fort gras qui ne s’allait point faire absoudre avec autant d’emportement que les autres, et qui tournait d’un air d’embarras et de crainte ses gros yeux de droite et de gauche. Florent Guillaume s’approcha de lui et le salua bien humblement.

— Messire, lui dit-il, on voit tout de suite que vous êtes sage et plein d’usage, et que vous n’allez pas au pardon comme un mouton à la boucherie. Car ils y vont le museau de l’un sous la queue de l’autre. Vous avez meilleures façons. Accordez-moi la grâce de vous servir de guide, et vous ne vous en repentirez point.

Le pèlerin, qui se trouvait être un gentilhomme de Limoges, répondit en limousin qu’il n’avait que faire d’un mauvais pauvre et qu’il irait bien tout seul à l’Annonciation recevoir le pardon de sa coulpe. Et il se mit résolument en route. Mais Florent Guillaume se jeta à ses pieds, et s’arrachant les cheveux :

— Arrêtez ! arrêtez ! messire, par Dieu, par tous les saints, n’allez pas plus avant ! car vous seriez mort, et vous n’êtes pas un homme qu’on voit sans regret ni douleur aller à son trépassement. Encore quelques pas sur cette montée et vous êtes mort. Car ils s’étouffent là-haut. Déjà bien six cents pèlerins ont rendu l’âme. Et ce n’est qu’un petit commencement. Ne savez-vous point, messire, qu’il y a vingt-deux ans, en l’an de grâce mil quatre cent sept, à pareil jour, à pareille heure, sous ce porche, neuf mille six cent trente-huit personnes, sans compter les femmes et les petits enfants, s’entr’écrasèrent et périrent toutes ? Si vous éprouviez le même sort, messire, je ne m’en consolerais jamais. Car on vous aime dès qu’on vous voit, et l’on ressent un subit et violent désir de se dévouer à vous.

Le gentilhomme limousin s’était arrêté, surpris, et avait pâli en entendant ce discours et en voyant cet homme s’arracher les cheveux à poignées. Dans son épouvante il rebroussait chemin. Mais Florent Guillaume, agenouillé, le retint par un pan de sa jaquette.

— N’allez point par là ! messire, n’allez point ! Vous pourriez rencontrer Jacquet Coquedouille et vous seriez tout soudain changé en pierre. Mieux vaut rencontrer le Basilic que Jacquet Coquedouille. Savez-vous ce que vous ferez, si, prudent et sage, comme il paraît à votre visage, vous voulez vivre longtemps et faire votre salut ? Écoutez-moi. Je suis bachelier. Ce jour les saintes reliques seront promenées à travers les rues et les carrefours. Vous éprouverez un grand soulagement à toucher les châsses qui renferment la coupe en cornaline dans laquelle a bu l’Enfant Jésus, une des amphores des Noces de Cana, la nappe de la Cène et le saint Prépuce. Si vous m’en croyez, nous irons les attendre au chaud dans une rôtisserie que je connais et devant laquelle elles passeront sans faute.

Et d’une voix persuasive, sans lâcher le bout de la jaquette, il dit en montrant la dentellière :

— Messire, vous donnerez six sous à cette femme de bien, pour qu’elle aille acheter du vin. Car elle connaît le bon endroit.

Le gentilhomme limousin, qui était d’un naturel ingénu, se laissa conduire, et Florent Guillaume soupa d’un quartier d’oie, dont il emporta les os pour les offrir à madame Ysabeau, qui logeait avec lui dans la charpente du clocher. C’était la pie de Jean Magne le sonneur.

Il la trouva, la nuit, sur la poutre où elle avait coutume de dormir, près du trou du mur qui lui servait de magasin, et où elle amassait noix et noisettes, amandes et faînes. Comme elle s’était réveillée en l’entendant venir et avait battu des ailes, il la salua très doucement et lui tint ces propos gracieux :

— Pie très pie, dame recluse, agasse claustrale, nonne Margot, jaquette abbesse, oiselle d’église, vêtue en clarisse, ave !

Et lui offrant les osselets proprement enveloppés dans une feuille de chou :

— Madame, dit-il, je vous présente les reliefs d’un bon repas que me fit faire un gentilhomme de Limoges. Les Limousins sont mangeurs de raves, mais j’ai instruit celui-là à préférer aux raves limousines l’oie anicienne.

Le lendemain et le reste de la semaine, Florent Guillaume, faute d’avoir pu retrouver son Limousin ou quelque autre bon voyageur portant viatique, jeûna a solis ortu usque ad occasum.

Marguerite la dentellière fit pareillement. C’était à

propos, puisqu’on était dans la Semaine Sainte.
II

Or, le saint jour de Pâques, maître Jacquet Coquetouille, notable bourgeois de la ville, regardait par le trou d’un volet, en sa maison, passer dans la rue montueuse les pèlerins innombrables. Ils allaient, contents l’avoir gagné leur pardon ; et leur vue accrut grandement sa vénération pour la Vierge Noire. Car il estimait qu’une dame tant visitée devait être une puissante dame. Il était vieux et n’avait plus d’espoir qu’en Dieu. Encore doutait-il de son salut éternel, parce qu’il lui souvenait l’avoir souvent dépouillé sans pitié la veuve et l’orphelin. Il venait encore d’ôter à Florent Guillaume son écrivinerie à l’enseigne NotreDame. Il prêtait à intérêt sur bons gages. On n’en pouvait pas induire qu’il fût usurier, puisqu’il était chrétien et que les Juifs seuls faisaient l’usure, les Juifs, et, si l’on veut, les Lombards et les Cahorsins. Jacquet Coquedouille en usait tout autrement que les Juifs. Il ne disait pas, à la manière de Jacob, d’Ephraïm et de Manassé : « Je vous prête de l’argent. » Il disait : « Je mets de l’argent dans votre négoce et trafic », ce qui était bien différent. Car l’usure et le prêt à intérêt étaient interdits par l’Église ; mais le négoce était licite et permis. Et pourtant, à la pensée qu’il avait réduit un grand nombre de chrétiens à la misère et au désespoir, Jacquet Coquedouille éprouvait du remords, pensant à la justice divine suspendue sur sa tête ; et, en ce saint jour de Pâques, il lui vint l’idée de s’assurer, pour le Jugement dernier, la protection de Notre-Dame. Il pensait qu’elle plaiderait pour lui, au tribunal de son divin Fils, s’il lui donnait des épices. Il alla donc au grand coffre où son or était renfermé, et après s’être assuré que sa porte était close, il ouvrit le coffre plein d’angelots, de florins, d’esterlins, de nobles, de couronnes d’or, de saluts d’or, d’écus au soleil et de toutes monnaies chrétiennes et sarrasines. Il en tira en soupirant douze deniers d’or fin qu’il mit sur la table toute couverte de balances, de limes, de cisailles, de trébuchets et de livres de comptes. Ayant refermé son coffre à triple clé, il nombra les deniers, les renombra, les regarda longuement avec amitié, et leur adressa des paroles tant suaves, polies, accortes, humbles, gracieuses et courtoises, que c’était moins langage humain que musique céleste.

— Oh ! petits agnels, soupirait le bon vieillard, oh ! mes chers agnelets, oh ! mes beaux et précieux moutons d’or à la grande laine.

Et prenant les pièces entre ses doigts avec autant de respect que si ç’eût été le corps de Notre-Seigneur, il les mit dans la balance et s’assura qu’elles pesaient le poids, ou à peu près, bien qu’un peu rognées déjà par les Lombards et les Juifs aux mains desquels elles avaient passé.

Après quoi il leur parla plus doucement encore que devant :

— Oh ! mes gentils moutons, mes agneaux gentils, çà ! que je vous tonde ! Vous n’en éprouverez nul mal.

Et saisissant ses grands ciseaux, il rogna de-ci, de-là des pièces d’or, comme il avait coutume de rogner toute pièce de monnaie avant de s’en séparer. Et il recueillit soigneusement les rognures dans une sébile déjà à demi pleine de petits morceaux d’or. Il voulait bien donner douze agnelets à la Sainte Vierge. Mais il ne se croyait pas dispensé d’agir selon l’usage. Cela fait, il s’en fut quérir dans l’armoire aux gages une petite bourse bleue, brodée d’argent, qu’une dame loudière et meschinette lui avait laissée en sa détresse. Il savait que le bleu et le blanc sont les couleurs de Notre- Dame.

Ce jour-là et le suivant il n’en fit pas davantage. Mais dans la nuit du lundi au mardi il eut des crampes et rêva que des diables le tiraient par les pieds. Il tint ce songe pour un avertissement de Dieu et de Notre-Dame, le médita, en son logis, tout le long du jour, puis il s’en alla vers le soir porter

son offrande à la belle Dame Noire.
III

Ce même jour, à la nuit close, Florent Guillaume songea tristement à regagner son gîte aérien. Il avait jeûné tout le jour, à contre-cœur, estimant qu’un bon chrétien ne doit pas jeûner en la semaine glorieuse. Avant de se coucher dans son clocher, il alla prier dévotement la belle dame du Puy. Elle se montrait encore, au milieu de l’église, à la place où elle s’était offerte, le Grand Vendredi, à la vénération des fidèles. Petite et noire, couronnée de gemmes, dans un manteau resplendissant d’or, de pierreries et de perles, elle tenait sur ses genoux son Enfant qui, noir comme elle, passait la tête par une fente de son manteau. C’était l’image miraculeuse que saint Louis avait reçue en présent du soudan d’Égypte et portée lui-même dans l’église d’Anis. Tous les pèlerins s’en étaient allés.

L’église était déserte et sombre. Les dernières offrandes des fidèles s’étalaient aux pieds de la belle Dame Noire sur une table éclairée par des cierges. On y voyait un chef, des cœurs, des mains, des pieds, des mamelles d’argent, une nacelle d’or, des œufs, des pains, des fromages d’Aurillac, et, dans une sébile pleine de deniers, de sous et de mailles, une petite bourse bleue brodée d’argent. Contre cette table, dans une vaste chaise, le prêtre, gardien des offrandes, sommeillait.

Florent Guillaume se mit à genoux devant la sainte image, et fit dévotement cette prière mentale :

— Madame, s’il est vrai que le saint prophète Jérémie, vous ayant vue par les yeux de l’esprit avant votre conception, tailla de ses mains dans le cèdre, à votre ressemblance, la sainte image devant laquelle je suis présentement agenouillé ; s’il est vrai que plus tard le roi Ptolémée, instruit des miracles opérés par cette sainte image, l’enleva aux prêtres juifs, l’emporta en Égypte et la déposa, couverte de pierreries, dans le temple des idoles ; s’il est vrai que Nabuchodonosor, vainqueur des Égyptiens, s’en empara à son tour et la fit mettre dans son trésor, où les Sarrasins la trouvèrent lorsqu’ils prirent Babylone ; s’il est vrai que le Soudan l’aimait en son cœur par-dessus toutes choses, et l’adorait au moins une fois le jour ; s’il est vrai que ledit Soudan ne l’aurait jamais donnée à notre saint roi Louis, si sa femme, qui était Sarrasine, mais qui prisait chevalerie et prouesse, ne l’avait décidé à en faire présent au meilleur chevalier et prud’homme de toute la chrétienté ; enfin si, comme je le crois fermement, cette image est miraculeuse, madame, faites-lui faire un miracle en faveur du pauvre clerc qui maintes fois écrivit vos louanges sur le vélin des missels. Il a sanctifié ses mains pécheresses en traçant d’une belle écriture, avec de grandes lettres rouges au commencement des phrases, “les quinze joies notre Dame !” en langue vulgaire et en rimes, pour la consolation des affligés. C’est œuvre pie. Regardez à cela, madame, et ne considérez point ses péchés. Donnez-lui à manger. Ce sera très profitable à moi, et à vous très honorable, car le miracle ne semblera pas médiocre à quiconque connaît le monde. Vous avez reçu, ce jour, de l’or, des œufs, des fromages et une petite bourse bleue, brodée d’argent. Je ne vous envie, madame, aucun des dons qui vous ont été faits. Vous les méritez bien, et vous en méritez davantage. Je ne vous demande même pas de me faire rendre ce que m’a pris un voleur, nommé Jacquet Coquedouille, qui est un des citoyens les plus honorés de votre ville du Puy. Non, tout ce que je vous demande est de ne pas me laisser mourir de faim. Et si vous m’accordez cette faveur, je composerai une ample et belle histoire de votre sainte image ici présente.

Ainsi pria Florent Guillaume. Au souffle léger de sa prière répondit seul le souffle paisible et profond du gardien endormi. Le pauvre écrivain se leva, traversa la nef sans bruit, car il était devenu si léger qu’on ne l’entendait plus marcher, et monta à jeun l’escalier qui avait autant de marches qu’il y avait de jours dans l’année.

Cependant, madame Ysabeau, ayant passé sous la grille du cloître, entra dans son église. Les pèlerins l’en avaient chassée. Car elle aimait la paix et la solitude. Elle avança prudente, posant lentement un pied devant l’autre, s’arrêta, allongea le cou, donnant de droite et gauche un regard méfiant, puis, sautant avec grâce et secouant la queue, elle s’approcha de la Dame Noire, demeura quelques instants immobile, observant le gardien endormi, perçant de l’œil et de l’ouïe les ombres et le silence, puis, d’un grand effort de

ses ailes, sauta sur la table des offrandes.
IV

Florent Guillaume s’était gîté dans le clocher pour la nuit. Il y avait froid. Le vent y entrait par les abat-sons et y faisait un chant de flûtes et d’orgues à réjouir les chats et les hiboux.

Ce n’était pas la seule incommodité de ce logis. Depuis le tremblement de terre de 1427 qui avait ébranlé toute l’église, la flèche tombait pierre par pierre et menaçait de s’écrouler tout entière dans une tempête. Notre-Dame avait permis ce dommage à cause des péchés du peuple. Cependant Florent Guillaume s’endormit. Et c’est signe qu’il avait le cœur pur. Des songes qu’il fit, le souvenir est perdu, sinon qu’il lui sembla, dans son sommeil, qu’une dame parfaitement belle le baisait sur la bouche. Mais quand ses lèvres voulurent correspondre à ce baiser, il avala deux ou trois cloportes qui, cheminant sur son visage, avaient causé l’illusion de ses esprits assoupis. Il s’en éveilla, entendit un bruit d’ailes sur sa tête et crut que c’était un diable, comme il était naturel de le croire, puisque les diables viennent en troupes innombrables tourmenter les hommes, spécialement la nuit. Mais la lune, en ce moment, ayant déchiré les nuages, il reconnut madame Ysabeau et vit qu’elle poussait du bec, dans la fente du mur qui lui servait de magasin, une bourse bleue, brodée d’argent. Il la laissa faire, et quand elle eut quitté sa cachette, il grimpa sur une poutre, prit la bourse, l’ouvrit, et s’aperçut qu’elle contenait douze moutons d’or, qu’il mit dans sa ceinture, en rendant grâce à la belle Dame Noire du Puy, car il était clerc et versé dans les Écritures, et il avait présent à l’esprit que le Seigneur fit nourrir par un corbeau son prophète Élie, d’où il inférait que la Sainte Mère de Dieu avait envoyé par une pie douze deniers à son écrivain, Florent Guillaume.

Le lendemain Florent et Marguerite la dentellière mangèrent une écuelle de tripes, dont ils avaient grande envie depuis plusieurs années.

Ainsi finit le miracle de la Pie. Puisse celui qui l’a conté vivre, conformément à ses désirs, en bonne et douce paix, et tous biens advenir à ceux qui le liront.