Harmonies poétiques et religieuses/éd. 1860/Le Moulin de Milly

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (pp. 339-342).
XI


LE MOULIN DE MILLY




STROPHES À CHANTER



 
Le chaume et la mousse
Verdissent le toit ;
La colombe y glousse,
L’hirondelle y boit ;
Le bras d’un platane
Et le lierre épais
Couvrent la cabane
D’une ombre de paix.


Ma sœur, que de charmes !…
Et devant cela
Tu n’as que des larmes ?
— Ah ! s’il était là !…

Une verte pente
Trace les sentiers
Du flot qui serpente
Sous les noisetiers ;
L’écluse champêtre
L’arrête au niveau,
Et de la fenêtre
La main touche l’eau.

Ma sœur, que de charmes !…
Et devant cela
Tu n’as que des larmes ?
— Ah ! s’il était là !

Le soir, qui s’épanche
D’en haut sur les prés,
Du coteau qui penche
Descend par degrés ;
Sur le vert plus sombre,
Chaque arbre à son tour
Couche sa grande ombre
À la fin du jour.

Ma sœur, que de charmes !…
Et devant cela
Tu n’as que des larmes ?
— Ah ! s’il était là !


De sa sombre base
Le blanc peuplier
Élève son vase
Au ciel sans plier.
De sa flèche il plonge
Dans l’éther bruni,
Comme un divin songe
Monte à l’Infini.

Ma sœur, que de charmes !…
Et devant cela
Tu n’as que des larmes ?
— Ah ! s’il était là !

La rosée en pluie
Brille à tout rameau ;
Le rayon essuie
La poussière d’eau ;
Le vent, qui secoue
Les vergers flottants,
Fait sur notre joue
Neiger le printemps.

Ma sœur, que de charmes !…
Et devant cela
Tu n’as que des larmes ?
— Ah ! s’il était là !

Sous la feuille morte
Le brun rossignol
Niche vers la porte,
Au niveau du sol ;

L’enfant qui se penche
Voit dans le jasmin
Ses œufs sur la branche,
Et retient sa main.

Ma sœur, que de charmes !…
Et devant cela
Tu n’as que des larmes ?
— Ah ! s’il était là !

L’onde qui s’élance,
Égale et sans fin,
Fait battre en cadence
Le pont du moulin ;
À chaque mesure,
On croit écouter
Sous cette nature
Un cœur palpiter.

Ma sœur, que de charmes !…
Et devant cela
Tu n’as que des larmes ?
— Ah ! s’il était là !


Monceau, 1er juin 1845.