Toine (recueil)/Édition Conard, 1910/Le Moyen de Roger

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ToineLouis Conard11 (p. 219-226).

LE MOYEN DE ROGER


Je me promenais sur le boulevard avec Roger quand un vendeur quelconque cria contre nous :

— Demandez le moyen de se débarrasser de sa belle-mère ! Demandez !

Je m’arrêtai net et je dis à mon camarade :

— Voici un cri qui me rappelle une question que je veux te poser depuis longtemps. Qu’est-ce donc que ce « moyen de Roger » dont ta femme parle toujours ? Elle plaisante là-dessus d’une façon si drôle et si entendue, qu’il s’agit, pour moi, d’une potion aux cantharides dont tu aurais le secret. Chaque fois qu’on cite devant elle un jeune homme fatigué, épuisé, essoufflé, elle se tourne vers toi et dit, en riant :

— Il faudrait lui indiquer le moyen de Roger. Et ce qu’il y a de plus drôle dans cette affaire, c’est que tu rougis toutes les fois.

Roger répondit :

— Il y a de quoi, et si ma femme se doutait en vérité de ce dont elle parle, elle se tairait, je te l’assure bien. Je vais te confier cette histoire, à toi. Tu sais que j’ai épousé une veuve dont j’étais fort amoureux. Ma femme a toujours eu la parole libre et avant d’en faire ma compagne légitime nous avions souvent de ces conversations un peu pimentées, permises d’ailleurs avec les veuves, qui ont gardé le goût du piment dans la bouche. Elle aimait beaucoup les histoires gaies, les anecdotes grivoises, en tout bien tout honneur. Les péchés de langue ne sont pas graves, en certains cas ; elle est hardie, moi je suis un peu timide, et elle s’amusait souvent, avant notre mariage, à m’embarrasser par des questions ou des plaisanteries auxquelles il ne m’était pas facile de répondre. Du reste, c’est peut-être cette hardiesse qui m’a rendu amoureux d’elle. Quant à être amoureux, je l’étais des pieds à la tête, corps et âme, et elle le savait, la gredine.

Il fut décidé que nous ne ferions aucune cérémonie, aucun voyage. Après la bénédiction à l’église nous offririons une collation à nos témoins, puis nous ferions une promenade en tête à tête, dans un coupé, et nous reviendrions dîner chez moi, rue du Helder.

Donc, nos témoins partis, nous voilà montant en voiture et je dis au cocher de nous conduire au bois de Boulogne. C’était à la fin de juin ; il faisait un temps merveilleux.

Dès que nous fûmes seuls, elle se mit à rire.

— Mon cher Roger, dit-elle, c’est le moment d’être galant. Voyons comment vous allez vous y prendre.

Interpellé de la sorte, je me trouvai immédiatement paralysé. Je lui baisais la main, je lui répétais : Je vous aime. Je m’enhardis deux fois à lui baiser la nuque, mais les passants me gênaient. Elle répétait toujours d’un petit air provocant et drôle : Et après… et après… Cet « et après » m’énervait et me désolait. Ce n’était pas dans un coupé, au bois de Boulogne, en plein jour, qu’on pouvait… Tu comprends.

Elle voyait bien ma gêne et s’en amusait. De temps en temps elle répétait :

— Je crains bien d’être mal tombée. Vous m’inspirez beaucoup d’inquiétudes.

Et moi aussi, je commençais à en avoir, des inquiétudes sur moi-même. Quand on m’intimide, je ne suis plus capable de rien.

Au dîner elle fut charmante. Et, pour m’enhardir, je renvoyai mon domestique qui me gênait. Oh ! nous demeurions convenables, mais, tu sais comme les amoureux sont bêtes, nous buvions dans le même verre, nous mangions dans la même assiette, avec la même fourchette. Nous nous amusions à croquer des gaufrettes par les deux bouts, afin que nos lèvres se rencontrassent au milieu.

Elle me dit :

— Je voudrais un peu de champagne.

J’avais oublié cette bouteille sur le dressoir. Je la pris, j’arrachai les cordes et je pressai le bouchon pour le faire partir. Il ne sauta pas. Gabrielle se mit à sourire et murmura :

— Mauvais présage.

Je poussai avec mon pouce la tête enflée du liège, je l’inclinais à droite, je l’inclinais à gauche, mais en vain, et, tout à coup, je cassai le bouchon au ras du verre.

Gabrielle soupira :

— Mon pauvre Roger.

Je pris un tire-bouchon que je vissai dans la partie restée au fond du goulot. Il me fut impossible ensuite de l’arracher ! Je dus rappeler Prosper. Ma femme, à présent, riait de tout son cœur et répétait :

— Ah bien… ah bien… je vois que je peux compter sur vous.

Elle était à moitié grise.

Elle le fut aux trois quarts après le café.

La mise au lit d’une veuve n’exigeant pas toutes les cérémonies maternelles nécessaires pour une jeune fille, Gabrielle passa tranquillement dans sa chambre en me disant :

— Fumez votre cigare pendant un quart d’heure.

Quand je la rejoignis, je manquais de confiance en moi, je l’avoue. Je me sentais énervé, troublé, mal à l’aise.

Je pris ma place d’époux. Elle ne disait rien. Elle me regardait avec un sourire sur les lèvres, avec l’envie visible de se moquer de moi. Cette ironie, dans un pareil moment, acheva de me déconcerter et, je l’avoue, me coupa — bras et jambes.

Quand Gabrielle s’aperçut de mon… embarras, elle ne fit rien pour me rassurer, bien au contraire. Elle me demanda, d’un petit air indifférent :

— Avez-vous tous les jours autant d’esprit ?

Je ne pus m’empêcher de répondre :

— Écoutez, vous êtes insupportable.

Alors elle se remit à rire, mais à rire d’une façon immodérée, inconvenante, exaspérante.

Il est vrai que je faisais triste figure, et que je devais avoir l’air fort sot.

De temps en temps, entre deux crises folles de gaieté, elle prononçait, en étouffant :

— Allons — du courage — un peu d’énergie — mon — mon pauvre ami.

Puis elle se remettait à rire si éperdument qu’elle en poussait des cris.

À la fin je me sentis si énervé, si furieux contre moi et contre elle que je compris que j’allais la battre si je ne quittais point la place.

Je sautai du lit, je m’habillai brusquement avec rage, sans dire un mot.

Elle s’était soudain calmée et, comprenant que j’étais fâché, elle demanda :

— Qu’est-ce que vous faites ? Où allez-vous ?

Je ne répondis pas. Et je descendis dans la rue. J’avais envie de tuer quelqu’un, de me venger, de faire quelque folie. J’allai devant moi à grands pas, et brusquement la pensée d’entrer chez des filles me vint dans l’esprit.

Qui sait ? Ce serait une épreuve, une expérience, peut-être un entraînement ? En tout cas ce serait une vengeance ! Et si jamais je devais être trompé par ma femme elle l’aurait toujours été d’abord par moi.

Je n’hésitai point. Je connaissais une hôtellerie d’amour non loin de ma demeure, et j’y courus, j’y entrai comme font ces gens qui se jettent à l’eau pour voir s’ils savent encore nager.

Je nageais, et fort bien. Et je demeurai là longtemps, savourant cette vengeance secrète et raffinée. Puis je me retrouvai dans la rue à cette heure fraîche où la nuit va finir. Je me sentais maintenant calme et sûr de moi, content, tranquille, et prêt encore, me semblait-il, pour des prouesses.

Alors, je rentrai chez moi avec lenteur ; et j’ouvris doucement la porte de ma chambre.

Gabrielle lisait, accoudée sur son oreiller. Elle leva la tête et demanda d’un ton craintif :

— Vous voilà ? Qu’est-ce que vous avez eu ?

Je ne répondis pas. Je me déshabillai avec assurance. Et je repris, en maître triomphant, la place que j’avais quittée en fuyard.

Elle fut stupéfaite et convaincue que j’avais employé quelque secret mystérieux.

Et maintenant, à tout propos, elle parle du moyen de Roger comme elle parlerait d’un procédé scientifique infaillible.

Mais, hélas ! Voici dix ans de cela, et aujourd’hui la même épreuve n’aurait plus beaucoup de chances de succès, pour moi du moins.

Mais si tu as quelque ami qui redoute les émotions d’une nuit de noces, indique-lui mon stratagème et affirme-lui que, de vingt à trente-cinq ans, il n’est point de meilleure manière pour dénouer des aiguillettes, comme aurait dit le sire de Brantôme.


Le Moyen de Roger a paru dans le Gil-Blas du mardi 3 mars 1885, sous la signature : Maufrigneuse.