Le Naturalisme au théâtre/17

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Charpentier (p. 239-252).

LE DRAME HISTORIQUE

Les Mirabeau, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la grave question du drame historique moderne. J’ai lu à ce sujet, dans les feuilletons de mes confrères, des opinions bien étonnantes ; je sais que ces opinions sont celles du plus grand nombre ; mais elles ne m’en paraissent que plus étonnantes encore.

Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous vient d’Aristote en passant par Lessing. Ce sont là des autorités, je pense, et qui comptent aujourd’hui, dans nos idées modernes. Donc la vérité historique est impossible au théâtre ; il n’y faut admettre que la convention historique. Le mécanisme est bien simple : vous voulez, par exemple, parler de Mirabeau ; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque absolument de ce que vous pensez, des vérités que vous avez acquises, de la lumière que vous pouvez faire ; ce qu’il faut que vous disiez, c’est ce que le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne blessiez pas ses opinions toutes faites et qu’il puisse vous applaudir.

Voilà ! Rien de plus amusant comme mécanique. Représentons-nous l’auteur dramatique dans son cabinet ; il est entouré de documents, il peut reconstruire, planter debout sur la scène, un personnage réel, tout palpitant de vie ; mais ce n’est pas là son souci, il ne se pose que cette question : « Qu’est-ce que mes contemporains pensent du personnage ? Diable ! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais, ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu’ils demandent. » Et voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le théorème se résume ainsi : ne jamais devancer son époque, être aussi ignorant qu’elle, répéter ses sottises, la flatter dans ses préjugés et dans ses idées toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si l’on veut battre monnaie. Mais je doute qu’un esprit littéraire ayant quelque fierté s’en accommode aujourd’hui.

Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un ami s’étonnait un jour des singulières paroles qu’il avait prêtées à un chœur de bergères, dans une pièce quelconque : « Nous sommes les bergères, vives et légères, etc. » il haussa les épaules de pitié. Sans doute, dans la réalité, les bergères ne parlaient pas ainsi ; seulement, il ne s’agissait pas de mettre des paroles exactes dans la bouche des bergères, il s’agissait de leur prêter les paroles que les spectateurs pensaient eux-mêmes en les voyant : « Nous sommes les bergères, vives et légères, etc. » Toute la théorie de la convention au théâtre est dans cet exemple.

Ce qui me surprend toujours, dans ces règles données pour un art quelconque, c’est leur parfait enfantillage et leur inutilité absolue. Rien n’est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les oreilles. La convention de qui ? la convention de quoi ? Je connais bien la vérité ; mais la convention m’échappe, car il n’y a rien de plus fuyant, de plus ondoyant qu’elle. Elle se transforme tous les ans, à chaque heure. Elle est faite de ce qu’il y a de moins noble en nous, de notre bêtise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le seul rôle d’une intelligence qui se respecte est de la combattre par tous les moyens, car chaque pas gagné sur elle est une conquête pour l’esprit humain. Et ils sont là une bande, des hommes honorables, très consciencieux, animés des meilleures intentions, dont l’unique besogne est de nous jeter la convention dans les jambes ! Quand ils croient avoir triomphé, quand ils nous ont prouvé que nous sommes uniquement faits pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l’erreur, ils exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur besogne. Il n’y a vraiment pas de quoi.

Mais ils se trompent. La marche vers la vérité est évidente, aveuglante. Pour nous en tenir au théâtre, prenez une histoire de notre littérature dramatique nationale, et voyez la lente évolution des mystères à la tragédie, de la tragédie au drame romantique, du drame romantique aux comédies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils. Remarquez qu’il n’est pas question ici du talent, du génie qui éclate dans les œuvres, en dehors de toute formule. Il s’agit de la formule elle-même, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite à la vérité humaine. Un rapide examen prouve que la convention au théâtre s’est transformée et s’est réduite à chaque siècle ; on pourrait compter les étapes, on verrait la vérité s’élargissant de plus en plus, s’imposant par des nécessités sociales. Sans doute il existera toujours des fatalités de métier, des réductions et des à peu près matériels, imposés par la nature même des œuvres. Seulement, la question n’est pas là, elle est dans les limites de notre création humaine ; dire qu’une œuvre sera vraie, ce n’est pas dire que nous la créerons à nouveau, c’est dire que nous épuiserons en elle nos moyens d’investigation et de réalisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scène, depuis les Mystères jusqu’à la Visite de Noces, de M. Dumas, on peut bien espérer que nous ne sommes pas au bout, qu’il y a encore de la vérité à conquérir, au delà de la Visite de Noces.

Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble très comique. Je ne suis qu’un historien, et l’on me change en apôtre. Je tâche simplement de prévoir ce qui sera par ce qui a été, et l’on me prête je ne sais quelle imbécile ambition de chef d’école. Tout ce que j’écris exclut l’idée d’une école : aussi se hâte-t-on de m’en imposer une. Un peu d’intelligence pourtant suffirait.

Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s’y présente justement d’une façon très caractéristique. Dans ces pages écrites au courant de la plume, je ne puis qu’indiquer les sujets d’étude qu’il faudrait approfondir, si l’on voulait éclairer tout à fait les questions. Ainsi rien ne serait plus intéressant que d’étudier la marche de notre théâtre historique vers les documents exacts. On sait quelle place l’histoire tenait dans la tragédie ; une phrase de Tacite, une page de tout autre historien, suffisait ; et là-dessus l’auteur écrivait sa pièce, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le milieu, prêtant les sentiments contemporains aux héros de l’antiquité, s’efforçant uniquement de peindre l’homme abstrait, l’homme métaphysique, selon la logique et la rhétorique du temps. Quand le drame romantique s’est produit, il a eu la prétention justifiée de rétablir les milieux ; et, s’il a peu réussi à faire vivre les personnages exacts, il ne les a pas moins humanisés, en leur donnant des os et de la chair. Voilà donc une première conquête sur la convention, très certaine, très marquée. Et je n’indique que les grandes lignes ; cela s’est fait lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires.

Aujourd’hui, nous en sommes là. La pièce historique, qui n’était qu’une dissertation dialoguée sur un sujet quelconque, devient de jour en jour une étude critique. Et c’est le moment qu’on choisit pour nous dire : « Restons dans la convention, la vérité historique est impossible. » Vraiment, c’est se moquer du monde. Le pis est que les critiques pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les égarent absolument. Il faut toujours se reporter à l’expérience, à ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes même plus au temps où Alexandre Dumas accommodait l’histoire d’une si singulière et si amusante façon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu’on reprend un de ses drames : ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les journaux. Cela ne supporte plus l’examen, et cela achèvera de tomber en poussière avant trente ans. Mais il y a plus : les critiques qui sont les champions enragés de la convention, ne laissent pas jouer un drame historique nouveau, sans l’éplucher soigneusement, sans en discuter la vérité, tellement ils sont emportés eux-mêmes par le courant de l’époque.

Que se passe-t-il donc ? Mon Dieu, une chose bien visible. C’est que nous devenons de plus en plus savants, c’est que ce besoin croissant d’exactitude qui nous pénètre malgré nous, se manifeste en tout, aussi bien au théâtre qu’ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse à toutes les vérités humaines. Quiconque voudra le remonter sera noyé. Peu importe la façon dont la vérité historique triomphera un jour sur les planches ; la seule chose qu’on peut affirmer, c’est qu’elle y triomphera, parce que ce triomphe est dans la logique et dans la nécessité de notre âge. Prendre des exemples dans les pièces nouvelles pour démontrer que la vérité n’est pas commode à dire, c’est là une besogne puérile, une façon aisée de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux montrer ce que les pièces nouvelles apportent déjà de décisif au mouvement, appuyer sur les tâtonnements, sur les essais, sur tout cet effort si méritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le premier, font en ce moment.

La question est facile à résumer. Toutes les pièces historiques écrites depuis dix ans sont médiocres et ont fait sourire. Il y a évidemment là une formule épuisée. Les gasconnades d’Alexandre Dumas, les tirades splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop à cette heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi ? faut-il écouter les critiques qui nous donnent l’étrange conseil de refaire, pour réussir, les pièces de nos aînés que le public refuse ? faut-il plutôt marcher en avant, avec les études historiques nouvelles, contenter peu à peu le besoin de vérité qui se manifeste jusque dans la foule illettrée ? Évidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C’est jouer sur les mots que de poser en axiome : Un auteur dramatique doit s’en tenir à la convention historique de son temps. Oui, si l’on veut ; mais comme nous sortons aujourd’hui de toute convention historique, notre but doit donc être de dire la vérité historique au théâtre. Il ne s’agit que de choisir les sujets où l’on peut la dire.

D’ailleurs, à quoi bon discuter ? Les faits sont là. Notre drame historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux conventions. On est dans un malaise, on attend quelque œuvre vraie qui fixera la formule. Faites des drames romantiques, à la Dumas ou à la Hugo, et ils tomberont, voilà tout. Cherchez plus de vérité, et vos œuvres tomberont peut-être tout de même, si vous n’avez pas les épaules assez solides pour porter la vérité ; mais vous aurez au moins tenté l’avenir. Tel est le conseil que je donne à la jeunesse.


II

M. Emile Moreau, un débutant, je crois, a fait jouer au Théâtre des Nations une pièce historique, intitulée : Camille Desmoulins. Cette pièce n’a pas eu de succès. On a reproché à Camille Desmoulins de présenter une débandade de tableaux confus et médiocrement intéressants ; on a ajouté que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hébert et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur vérité ; on a blâmé enfin le bout d’intrigue amoureuse, une passion de Robespierre pour Lucile, qui mène toute l’action. Ces reproches sont justes. Seulement, les critiques qui défendent la convention au théâtre, ont profité de l’occasion pour exposer une fois de plus leur thèse des deux vérités, la vérité de l’histoire et la vérité de la scène. Voyons donc le cas.

M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l’histoire le plus strictement possible. Il a pris des morceaux à droite et à gauche, dans les documents du temps, et il les a intercalés entre des phrases à lui. Or, ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent pas les fables inventées.

Voilà un bien étrange raisonnement. Certes, oui, il est puéril d’aller faire un drame à coups de ciseaux dans l’histoire. Mais qui a jamais demandé de la vérité historique pareille ? Les documents vrais sont seulement là comme le sol exact et solide sur lequel on doit reconstruire une époque. La grosse affaire, celle justement qui demande du talent, un talent très fort de déduction et de vie originale, c’est l’évocation des années mortes, la résurrection de tout un âge, grâce aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut retrouver la bête entière. Ici, l’imagination, j’entends le rêve, la fantaisie, ne peut que vous égarer. L’imagination, comme je l’ai dit ailleurs, devient de la déduction, de l’intuition ; elle se dégage et s’élève, elle est l’opération la plus délicate et la plus merveilleuse du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman historique, on doit créer ou plutôt recréer les personnages et le milieu ; il ne suffit pas d’y mettre des phrases copiées dans les documents ; si l’on y glisse ces phrases, elles demandent à être précédées et suivies de phrases qui aient le même son. Autrement, il arrive en effet que la vérité semble faire des trous dans la trame inventée d’une œuvre.

Et nous touchons ici du doigt le défaut capital de Camille Desmoulins. Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c’est ce mélange extraordinaire de vérité et de fantaisie. J’ai lu que M. Emile Moreau se défendait d’avoir imaginé la passion de Robespierre pour Lucile ; certains documents permettraient de croire à la réalité de cette passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c’est forcer les textes que de baser sur le dépit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis, quel étrange Robespierre, et quel Danton d’opéra-comique, et quel Hébert faussement drapé dans des guenilles ! Tout cela est une fantaisie bâtie sur la légende révolutionnaire. On ne sent pas des hommes.

Je répondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau est tombé, c’est justement parce que la fantaisie y règne encore en maîtresse trop absolue. Les demi-mesures sont détestables en littérature. Voyez le gai mensonge de la Dame de Monsoreau, reprise dernièrement au théâtre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se moque parfaitement de l’histoire : comme il a une logique qui lui est propre, comme il est complet en son genre, il intéresse. Voyez maintenant Camille Desmoulins, dont certaines parties sont aussi fausses, et dont d’autres parties contiennent textuellement des documents : la pièce n’est plus qu’un monstre, le mélange manque d’équilibre et arrive à ne contenter personne. Tel est le cas. Il est d’une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les pots cassés à la formule naturaliste.

Je conclurai en répétant que le drame historique est désormais impossible, si l’on n’y porte pas l’analyse exacte, la résurrection des personnages et des milieux. C’est le genre qui demande le plus d’étude et de talent. Il faut non seulement être un historien érudit, mais il faut encore être un évocateur nommé Michelet. La question de mécanique théâtrale est secondaire ici. Le théâtre sera ce que nous le ferons.


III

Il me reste à parler de deux gros drames, la Convention nationale et l’Inquisition. Au Château-d’Eau, la Convention nationale a tué par le ridicule le drame historique. En vérité, nos auteurs n’ont pas de chance avec l’histoire de notre Révolution. Ils ne peuvent y toucher sans ennuyer profondément ou sans faire rire aux éclats les spectateurs. Si l’on excepte le Chevalier de Maison-Rouge, qui pourrait aussi bien se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une p ièce sur la Révolution, qu’elle soit signée d’un nom inconnu ou d’un nom connu, n’a remporté un véritable succès. Et cela s’explique aisément : la Révolution est encore trop voisine de nous, pour que notre système de mensonge, dans les pièces historiques, puisse lui être sérieusement appliqué. Ce mensonge va librement de Mérovée à Louis XV. Puis, dès qu’ils entrent dans la France contemporaine, qui commence à 89, les auteurs perdent pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs calembredaines romantiques sur une époque dont nous sommes. Aussi n’a-t-on jamais risqué des drames historiques, en dehors du Cirque, sur Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III et les deux dernières Républiques. Le drame historique actuel, étant basé sur les erreurs les plus grossières, en est réduit à montrer au peuple l’histoire que le peuple ne connaît pas, uniquement parce qu’il peut alors la travestir à l’aise.

L’épreuve est concluante, la possibilité du mensonge s’arrête à la Révolution. Pour que le drame historique s’attaquât à notre histoire contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses effets dans la vérité, trouver le moyen de mettre sur les planches les personnages réels dans les milieux exacts. Un homme de génie est nécessaire, tout bonnement. Si cet homme de génie ne naît pas bientôt, notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il agonise au milieu de l’indifférence et des plaisanteries du public.

Quant à l’Inquisition, de M. Gelis, jouée au Théâtre des Nations, c’est un mélodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut pas un compte rendu. Je n’en parlerais même pas, sans la mort terrible de M. Jean Bertrand, ce drame réel et poignant qui s’est joué à côté de ce mélodrame imbécile, et qui lui a donné une affreuse célébrité d’un jour.

On se souvient des espérances qui avaient accueilli M. Bertrand, à son entrée comme directeur au Théâtre des Nations. Il semblait que notre République elle-même s’intéressât à l’affaire ; des personnages puissants patronnaient, disait-on, le nouveau directeur ; on allait enfin avoir une scène nationale, on élèverait les âmes, on élargirait l’idéal, on continuerait 1830, mais un 1830 républicain, qui achèverait devant le trou du souffleur la besogne commencée à la tribune de la Chambre. Hélas ! M. Bertrand dort aujourd’hui dans la terre, empoisonné.

C’était un honnête homme. Il avait cru à toutes les belles phrases, il arrivait réellement pour relever l’idéal avec des tirades patriotiques. Son idée était que notre jeune littérature attendait l’ouverture d’un théâtre républicain pour produire des chefs-d’œuvre. Et il s’était mis ardemment à la besogne. Quelques mois ont suffi pour le désespérer et le tuer. Toutes ses tentatives échouaient ; Camille Desmoulins et les Mirabeau étaient bien empruntés à notre Révolution, mais le public ne voulait pas de notre Révolution accommodée à cette étrange sauce ; Notre-Dame de Paris elle-même, qui aurait pu être une bonne affaire pour la direction, si elle s’était arrêtée à la cinquantième représentation, l’avait laissée, après la centième, dans des embarras d’argent. Jamais on n’a vu des ambitions plus généreuses aboutir si vite à une catastrophe plus lamentable.

On dit que M. Bertrand avait la tête faible, qu’il n’était pas fait pour être directeur et qu’il a quitté la vie dans un désespoir d’enfant malade. Savons-nous de quelles espérances on l’avait grisé ? Il comptait sûrement sur beaucoup d’appuis, qui lui ont fait défaut au dernier moment. A force d’entendre répéter, dans son milieu, que la littérature dramatique mourait faute d’un théâtre ouvert aux nobles tentatives, à force d’écouter ceux qui vivent d’un idéal nuageux et pleurnicheur, cet homme s’était lancé, en faisant appel à toutes les forces vives, dont on lui affirmait l’existence. On sait aujourd’hui les forces vives qui lui ont répondu. Il n’était pas plus mauvais directeur qu’un autre, il avait mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie ; il faisait appel aux jeunes, il était en somme le directeur qu’on avait voulu qu’il fût. Sans doute, à la dernière heure, il aurait pu montrer plus d’énergie devant son désastre. Mais pouvons-nous descendre dans cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombé !

M. Bertrand ne s’est pas tué tout seul, il a été tué par les faiseurs de phrases qui se refusent à voir nettement notre époque de science et de vérité, par les chienlits politiques et romantiques qui se promènent dans des loques de drapeau, en rêvant de battre monnaie avec les sentiments nobles. S’il ne s’était pas cru soutenu par tout un gouvernement, s’il n’avait pas espéré devenir le directeur du théâtre de notre République, si on ne lui avait pas persuadé que tous les petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d’œuvre, il ne se serait sans doute jamais risqué dans une telle entreprise. La vérité, je le répète, est qu’il a été la victime de la queue romantique et des hommes politiques qui songent à régenter l’art. Ceux dont il attendait tout, ne lui ont rien donné. C’est alors qu’il a perdu la tête devant cet effondrement du patriotisme, de l’idéal, de toutes les phrases creuses dont on lui avait gonflé le cœur ; du moment que l’idéal et le patriotisme ne faisaient pas recette, il n’avait plus qu’à disparaître. Et il s’est tué.

Les autres vivent toujours, lui est mort. C’est une leçon.