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Le Neveu de Mourat-Bey (Mortimer)

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Heures du soirUrbain Canel ; Adolphe Guyot3 (p. 145-182).

ESQUISSES

DE VOYAGES,

PAR

LADY MORTIMER.



LE

NEVEU DE MOURAT-BEY.

ESQUISSES

DE VOYAGES


à lady sara L…

Paris, 2 avril 1833.

En vérité, je vous le dis, ma chère Sara, le séjour de Paris n’est point aussi digne d’envie que vous le pensez. Oh ! restez, restez dans votre beau Lincolnshire, parcourez dans tous les sens la vaste plaine de Dunstan-Pilar, et reposez-vous quelquefois sur les bords toujours verts de ce Lindus qui baigne les pieds de Lincoln. Gravissez aussi cette colline sur le versant de laquelle la ville s’étale au soleil, et montez revoir sa magnifique cathédrale, dont nous avons tant de fois dessiné l’admirable ensemble et les ravissans détails[1].

Ah ! n’enviez pas mon sort ici ; figurez-vous une ville plus sale qu’aucun de nos villages, des rues étroites comme les ruelles qui conduisent à la Tamise, des trottoirs larges comme le Bombazin de Norwich, et puis des salons où une politique de plomb domine, écrase tout ; des politesses empressées, des affections nulles, le sourire sur toutes les lèvres, l’égoïsme au fond de tous les cœurs !… Ah ! restez, restez, Sara, ou plutôt ne vous plaignez plus d’être forcée d’habiter la terre de votre vieille tante. Vous si affectueuse, si bonne ; vous mélancolique, attachée et penseuse, que feriez-vous ici ? ici, où le temps est si éparpillé qu’on ne peut en réunir de quoi penser pendant une heure !

J’ai voulu visiter leurs théâtres, et il faut bien m’en prendre à ma complexion de femme, car je n’ai pu me résoudre à partager leur passion du moment pour le sang et l’horrible Tout ce que je ressens, c’est que mon âme se glace d’épouvante et de dégoût. Mon Dieu ! n’y a-t-il donc plus d’intérêt dans les émotions nobles et chastes de la vie intérieure ! Plus de poésie dans la description de la nature, toujours neuve, toujours sublime !… plus de foi dans la religion, dans l’amour, dans l’amitié ! Encore une fois, que veut-on, et où va la société nouvelle ?

Mais je m’aperçois que je ne réponds pas à vos questions, à vos désirs. Vous voulez que je vous écrive pour vous parler des charmes de Paris, et je vous raconte mes impressions ; vous voulez que j’essaie de distraire le mal qui ronge votre cœur, et je vous attriste encore ; pauvre Sara !… Vous voulez que je vous adresse le fruit de mes voyages, et que chaque lettre renferme une nouvelle dérobée aux mœurs du pays que je parcours, et cette première missive, comme les prétentieuses préfaces, ne vous apprend rien que l’impuissant orgueil de l’auteur.

Me voyez-vous quittant l’Angleterre pour aller chercher madame de Lamartine en Égypte et en Syrie, et m’enfuyant épouvantée au bruit des canons d’Ibrahim, puis arrivant à Marseille, en même temps que les malheureux malades d’Alger, et enfin à Paris, avec la saison des bals par souscription !

Eh bien ! de tant de projets conçus avant de nous séparer, de tant de mouvemens et de fatigue depuis que j’ai quitté notre vieille Angleterre, je ne rapporte rien, rien qu’une scène moderne d’Égypte, que la femme de notre consul au Caire m’a racontée, et que j’extrais ici de mes notes pour vous, Sara, pour vous que j’aime comme une sœur qui m’aime, comme un ange qui me protège, comme une amie dont l’indulgence m’est assurée… Oh ! que ma main tremble, que mon cœur est oppressé quand je songe que vous m’avez donné une tâche d’écrivain à remplir, et que mes nouvelles seront lues peut-être par lord *** ! Oh ! n’en faites rien, Sara : savez-vous que les hommes ont dit que le talent d’écrire chez une femme étouffait sa vertu…

Pauvres femmes ! il leur sera donc toujours défendu de dire ce qu’elles pensent ou ce qu’elles sentent !…

Je quitterai Paris dans les beaux jours d’avril ; si je vais en Italie (le cœur me bat d’avance d’y penser), je veux saluer ce beau pays

E il mar circondeCh’Apenin parte
E il mar circonde e l’Alpe

par l’exclamation de Tennyson :

« A goodly place, a goodly time
» For it was in the golden prime
  » Of good Haroun-Al-Raschid[2]. »


Adieu, chère Sara ; je vous envoie ci-joint ce que la pauvre abeille a recueilli sous le soleil des Pyramides. Puissiez-vous y trouver la couleur et la chaleur du pays !

Farewell my dear Sara.

Lady MORTIMER.

LE NEVEU
de

MOURAT-BEY.




orientale.


« Vierge mélancolique et pensive, dont la présence dispose l’âme à la méditation, toi qu’on retrouve sur le sommet des Alpes, aux bords des eaux tranquilles, à l’ombre des vieux chênes de nos pères, ou des palmiers de l’Oasis ; toi qui fais battre le cœur de la jeune femme ; toi qui remplis l’âme pieuse de l’amour divin : Vierge mystérieuse de l’inspiration, viens ! que ta douce voix touche le cœur et provoque la pensée ; je vais encore parler d’amour !… »
(Pensées du Soir, inédit.)

Il était nuit ; le timbre sonore du monastère de la Poulie[3] avait répété lentement onze fois le même son. Le désert silencieux en avait retenti ; mais le sommeil des cénobites n’en était point troublé, et le bruit monotone des flots du Nil, se brisant contre les rochers du Mokattam, endormait leurs souffrances et leur faisait oublier leurs misères.

La barque du jeune Bey effleurait, rapide, la surface du fleuve, et passait déjà devant les ruines d’Antinoé.

… « La fraîcheur du soir ne calme plus mes sens, dit Noureddin ; l’ombre des nuits ne ferme plus mes yeux, le repos m’a fui !… Osman, que cette barque est lente !

— Lumière du Prophète, répond Osman ; douze rameurs moréotes, deux voiles qu’un vent favorable gonfle sans cesse… La cataracte d’Assuan ne s’élance pas plus vite…

— Tais-toi ; n’entends-tu pas un bruit lointain ?

— Oui, mon maître ; c’est l’iman du minaret de la grande mosquée d’Ackmin[4] qui appelle tous les fidèles à la prière. C’est la troisième heure de la nuit ; voilà les hymnes du Prophète… Prions !

— Prier !… je n’ai plus même cette consolation… Absorbé par une seule pensée, consumé par une fièvre brûlante, je ne suis plus capable de chercher le calme dont j’ai tant besoin. Un mal violent m’arrache à tous mes devoirs… Et n’ai-je pas aussi délaissé l’héritage du puissant chef des Mameloucks ! Mon oncle illustre, qui me voit du palais des Houris, ne doit-il pas s’indigner d’avoir laissé tant de gloire en des mains si débiles, et de me voir nourri d’un poison ignoré de l’Orient ? J’entends sa voix me rappeler ses travaux, sa lutte longue et glorieuse contre ce fier Français qui fut digne du surnom d’un Ottoman[5]. « C’est aux infidèles, me dit-il, à ces peuples énervés qu’il faut laisser les passions des femmes ! Reprends ta force et ta fierté, redeviens mon fils adoptif… Va trouver le vice-roi, dis-lui que tu peux encore réunir les enfans de mes anciens Mameloucks, et que c’est sous les murs de Saint-Jean-d’Acre, sous les yeux d’Ibrahim, que tu veux reconquérir le haut rang que j’occupais. Fuis ces lieux, tu y trouverais la mort… »

» Ombre de mon père, que m’ordonnez-vous ?… Ne savez-vous pas que j’ai mille fois essayé de fuir celle que j’aime ? Ne savez-vous pas aussi qu’ils m’ont envoyé dans cette ville du monde pour achever, ou plutôt détruire cette première éducation que vous m’aviez donnée sous la tente du guerrier ? Ne savez-vous pas que là, enivré de musique harmonieuse, de paroles pénétrantes, de regards de femme, de livres d’amour, je n’ai rapporté de ce Paris que des idées efféminées et des passions inconnues à nos climats ? Et vous croyez que l’absence me changerait ?… Non, le flambeau porté par l’esclave peut s’éteindre par la brise du soir, mais l’incendie s’accroît par le vent de la tempête… Placé dans les cavités souterraines de la terre, ou dans le septième ciel du Koran, partout je serais le même… Ô Zuhra ! viens que je m’abreuve encore de cette liqueur empoisonnée ! viens, fille des Houris, je te salue comme la lueur étincelante qu’aperçoit le pèlerin la dernière nuit de son voyage ; je te cherche comme le pélican du Nil écarte les roseaux pour trouver le lit de ses amours… Va, le pouvoir, je ne l’ambitionne plus ; la gloire d’Ibrahim m’est indifférente. Seul avec toi, je voudrais vivre loin des hommes… Ah ! si l’on pouvait voir leur cœur à découvert, on les fuirait avec horreur !… Toujours trompé, je n’ai trouvé que toi candide comme les Houris du Prophète, pure comme l’ange El-Mahadi[6] qui m’aie voué ton àme sans réserve… Viens, ma vie est là, sur ton cœur ; la mort où tu n’es pas… »

C’est ainsi que, sur la barque du jeune Bey, s’écoulaient les heures de la nuit. Minckiée[7] était déjà dépassée, et l’on se dirigeait sur Kéné, terme incertain de ce hasardeux voyage.

Mais déjà la nuit brillante et silencieuse montait majestueusement vers la voûte des cieux ; les ombres s’évanouissaient en vapeurs argentées ; les flambeaux de la nuit ne rendaient plus qu’une clarté mourante : l’étoile seule de l’orient scintillait à ! horizon en annonçant l’aube matinale. Dans les nuits agitées, c’est l’heure où le sommeil arrive doux et rafraîchissant sur les paupières des malheureux ; mais Noureddin ne dort plus… La clarté du jour ne fait que resserrer sa pensée et fixer ses projets. Il va hasarder son sort, sa vie ; mais il s’en remet à la fortune, à cette fatalité, première croyance du Musulman.

« Les billets du sort, dit-il, sont tracés au hasard, et c’est le vent qui en dispose. Il n’y a que ma volonté et mon amour qui aient un point fixe dont rien ne peut les faire dévier. Osman, vois-tu ces monumens ? Vois-tu ces villes qui recevaient les tributs de cent nations ? Elles montraient leur splendeur. Le souverain s’enorgueillissait de sa force et de sa puissance… L’œil cherche en vain tant d’éclat et de grandeur… Il n’aperçoit que des ruines et de la poussière… La gloire, les richesses, le pouvoir, ne sont que de vains hochets qui ne peuvent donner le bonheur ; l’amour seul, de son souffle immortel, double la vie et rend tout le reste indigne de nos soins… «

Osman s’inclina, et, en vieux musulman. il dit : « Dieu est grand ! et Mahomet est son Prophète ! »

Cependant Zuhra pressait au Caire le départ de la caravane pour la Mekke. L’émir[8] réunissait les pèlerins pour ce pieux voyage. Le vice-roi Mohamed-Ali, occupé du soin de veiller à la sûreté de l’Égypte, avait déclaré ne pouvoir marcher en tête du pèlerinage provoqué par la piété de sa fille. Son fils Ibrahim faisait alors triompher ses armes en Syrie : la princesse Zuhra devait donc seule accomplir le vœu qu’elle avait fait à la grande mosquée de Desouck[9], de visiter la sainte terre de la Mekke.

Après la prière du soir, le jeûne étant fini, Mohamed, voulant faire ses adieux à sa fille, ordonna une fête dans le harem : c’était la veille du départ. Les almées[10] furent appelées… Elles firent d’abord de la musique ; la danse suivit… Quel étrange contre-sens pour un peuple grave ! Oui, Zuhra, détourne ta vue de cette scène ; elle effraie ta pudeur et révolte la délicatesse de ton âme… Oui, fille de l’Orient, l’ombre et le silence doivent seuls présider aux mystères de l’amour…

Ali fait un signe de la main. Tout a cessé, et le dernier sorbet vient précéder la dernière pipe que le grave vice-roi termine avant de faire connaître ses ordres pour le départ.

« Demain, dit-il enfin à l’émir, lorsque le soleil colorera de ses rubis enflammés la chaîne du Mokattam, tu partiras, tu iras à Kéné ; les Arabes-Ababdes guideront tes pèlerins jusqu’à Cosséir, où mes navires t’attendent pour te conduire à la Mekke. Je te confie ma fille, ma fille bien-aimée ; que pour moi, que pour mon fils, elle fasse sept fois le tour de la maison de Dieu ; qu’elle boive l’eau du puits sacré et baise la pierre céleste. Les femmes Goublis la serviront, et le Dieu des croyans vous protégera. Allez, et n’oubliez pas de vous prosterner devant lui lorsque vous serez sur le mont Aarafat. »

Il dit, et tout le monde s’inclina. Zuhra baisa la main de son père, et chacun se retira pour préparer son départ.

Le soleil dorait à peine la cime des monts que la belle Zuhra avait franchi le seuil du palais du vice-roi d’Égypte. De sombres pensées paraissaient l’occuper… « Doux climat du Nil, dit-elle, bords où je reçus la vie, il faut donc vous quitter ! » L’émir et la suite de la princesse la conduisirent à la grande mosquée, où les imans, placés sur la galerie légère du minaret, appelaient déjà les fidèles à la prière du matin.

Ô pouvoir de la vertu sur les femmes ! Zuhra, depuis long-temps, avait préparé ce départ pour rejoindre Noureddin dans la haute Égypte ; mais au moment d’accomplir les promesses qu’elle lui fit, son âme chancelle, et toute la tendresse de son père revient à sa pensée. Prosternée devant l’autel, elle n’a plus la force d’agir, et si l’émir ne l’eût relevée et entraînée vers le palanquin du départ, elle serait restée.

La caravane apercevait déjà les pyramides de Gizéh[11] que Zuhra n’était pas sortie de sa rêverie et de son abattement. Ses yeux baissés, son silence, indiquaient assez sa préoccupation ; tout chez elle se passait dans l’âme. La vue de Gizéh, la vue des kiosques élégans qui embellissaient les vastes jardins d’orangers de l’ancien chef des Mameloucks ; ces galeries aériennes qui paraissaient diaphanes au milieu d’un ciel bleu, réveillèrent bientôt sa pensée. » Ce palais, dit-elle, a été le berceau de Noureddin. Là, il vivait plein de joie ; son jeune cœur s’ouvrait à l’espérance, au plaisir ; les idées de gloire, de grandeur, s’offraient à sa brillante imagination. Maintenant que fait-il ? Règne-t-il sur ses braves Mameloucks comme il règne sur Zuhra ?… toi, dont la voix ressemble au son qui fait vibrer le cœur, dont les mots sont persuasifs comme l’espérance, viens près de moi. Il me manque ici ta tendresse, et nous avons tous deux besoin d’appui. Viens me parler de ce jour qui fixa ma destinée… Laisse aux femmes de l’Europe le soin d’effacer jusqu’aux traces de leurs sacrifices et de leur amour. Le Dieu de la nature, en donnant la vie à notre heureux climat, a gravé profondément dans nos cœurs cette pureté de l’âme qui honore et respecte toujours le dévoûment absolu et l’abnégation. Pour conserver intacts ces premiers dons du ciel, le désert est là comme retraite assurée contre la corruption du monde, et comme dernier refuge de la liberté… Viens, je puis l’entendre sans honte, viens me rappeler cette mosquée de Desouck. Comme il est doux, ce souvenir de notre amour ! Qu’avec bonheur je me rappelle qu’attentive pour toi seul, mes oreilles, fermées à tous les bruits, n’écoutaient que ta voix ; mes yeux, indifférens à tous les regards, ne voyaient que les tiens… Dans l’extase où me jetait ce ravissement, mes lèvres entr’ouvertes attendaient ton sourire pour sourire, et ma vie suspendue attendait ton haleine pour respirer. »

Zuhra, entraînée par ses souvenirs, allait continuer, lorsque l’émir donna le signal du repos. On arrivait sur un tertre qui dominait le Nil ; un vaste bananier ombrageait l’ancien tombeau d’un santon révéré dans ces lieux. La plus belle végétation enrichissait le paysage, et quelques barques amenées sur la rive complétaient le tableau.

Les femmes Goublis furent puiser l’eau glacée de la fontaine d’Ibrahim ; les esclaves posèrent les nattes, les tapis, les coussins aux pieds de Zuhra ; l’eau fraîche et limpide lui fut offerte ; puis les dattes, les confitures, les gelées et le laitage parfumé.

L’émir et les officiers du vice-roi savourèrent le café, la fumée de leurs pipes, et les sorbets, qui furent remplacés par le riz, les gâteaux et les épices.

Puis les femmes apportèrent à laver à la princesse, et l’eau de rose fut versée sur toute sa personne. On se remit en marche, et, de son palanquin, Zuhra put encore suivre des yeux la sommité du dernier kiosque de Gizéh qui se perdait dans la vapeur et se confondait avec les masses imposantes de cette végétation du Delta. C’était un songe pour l’âme préoccupée de Zuhra, et le fils du célèbre chef aurait paru sous les portiques du caravansérail de Gizéh que Zuhra n’aurait pas fait un mouvement qui annonçât une nouvelle émotion.

« Cher Noureddin, lui disait sa pensée, viens te reposer ici près de ce monument d’Ibrahim qui reçut nos sermens à Desouck ! viens ; le doux rêve du passé remplira ton sommeil, et l’ange qui donne la verdure et l’ombre aux rives du Nil te couvrira de son aile pour rafraîchir tes sens… Que dis-je ? ton approche n’enflammera-t-elle pas les miens, puisque déjà j’éprouve cette attraction invincible qui égara mon imagination ?… Je te sens près de moi… Je reçois tes caresses, et je m’enivre du bonheur d’être à toi tout entière mon ami ! quelle félicité du ciel pourrait égaler tant de bien ? Mais où m’entraîne mon cœur ?… Tu ne peux approcher de celle qui t’aime avec idolâtrie ; au lieu du pouvoir de ton père, ta vie s’écoule dans la solitude et presque dans l’exil. Eh bien, je te l’ai promis ; c’est la fille de Mohamed qui te donnera plus que tu n’as perdu, puisque ma possession te semble au-dessus des trésors du monde… Oui, ce pèlerinage n’est qu’une vaine démonstration… Tu m’attends à Kéné pour traverser avec moi le désert et fuir de Cosséir sur le vaisseau dont le chef est à toi… Eh bien, je m’y rends ; j’y cours. Mon âme s’y précipite et tente inutilement d’accélérer les heures lentes du voyage… »

Zuhra aussi avait reçu l’éducation européenne que le vice-roi fait donner maintenant à presque tous ses sujets, et ce n’était pas la moindre des innovations que cette liberté dont il voulait essayer de doter les femmes.

Zuhra, la première peut-être, en profitait, et son imagination orientale la portait naturellement au delà de nos convenances sociales. Aussi, pendant ce voyage, les mêmes pensées remplissaient son esprit et son cœur.

Cependant la caravane côtoyait le Nil et de ses pieds poudreux avait souvent foulé les ruines fastueuses des monumens des arts, et les restes inanimés des premiers maîtres de cet empire. Elle était enfin arrivée à Kéné ; les ombres du soir commençaient à dessiner les contours de la ville, et Zuhra cherchait en vain le signe qui devait lui faire connaître l’arrivée de Noureddin.

« Rien ne paraît, dit-elle ; la lumière du soleil a fatigué mes yeux comme la vue du désert a flétri mon âme… Ce dernier jour a usé toutes mes forces. Ô mon ami, quel voyage ! quelle lenteur ! quel vide affreux !… Je ne me plains pas cependant, mais je te demande en vain à tout ce qui m’entoure, et le crépuscule du soir ne me laisse distinguer que la timide gazelle qui vient de prendre sa nourriture sur les rives du fleuve qui devait porter ton navire. La voilà qui va cacher sa frayeur dans le silence du désert… et moi, fuyant la tendresse de mon père, où me cacherai-je ? À ma gauche un désert affreux, c’est la mort ; plus près un chakal disputant à un vautour les débris du corps d’un Bédouin, encore la mort ; devant moi des tombeaux, toujours la mort !… Oui, l’Éternel a compté mes jours, il a décidé que, malgré tes vœux et les miens, il ne resterait rien après moi de notre amour… Quelle existence ! souffrir, jeter un faible éclat, souffrir encore, être aimée un instant, s’éteindre comme un pâle flambeau… et bientôt être oubliée… Ô toi qui unissais à l’amour le plus tendre les qualités de l’âme et la volonté du bien ! m’aurais-tu délaissée ? Notre éloignement suffirait-il donc pour ralentir les battemens de ton cœur ?… tandis que ce cœur est mon dieu, mon univers ! Ah ! pardonne, l’épuisement et le malheur rendent crédule aux présages… tu m’aimes, oui, tu m’aimes du fond de l’âme. Ce n’était point une volupté passagère que tu cherchais près de moi ; entre la possibilité de me voir un instant pour satisfaire tes désirs, ou le bonheur de me voir constamment, comme si je n’étais que ta sœur, tu n’aurais pas hésité, et mon cœur est heureux d’en avoir la certitude ! Les vents seuls auront donc retardé ta marche, et ton impatience égale sans doute la mienne ! »

Elle dit, et déjà le gouverneur de Kéné venait recevoir la princesse aux portes de la ville. Conduite au caravansérail dont la terrasse domine le Nil, Zuhra demande du repos afin d’être seule.

La lune glissait depuis long-temps sur les eaux du Nil ; la brise balançait mollement les lotus de ses bords, et Zuhra n’avait encore pu apercevoir ce qu’elle désirait si ardemment. L’œil fixé sur les deux rives, elle comptait les pas du temps, et les siècles semblaient passer devant ses yeux. À côté des portiques de la savante Égypte, gisaient les ruines des monastères chrétiens ; sur les débris des mosquées des Agides, s’élevaient les minarets des Abassides leurs successeurs ; à côté des forts bâtis par les Mameloucks, paraissaient les ouvrages élevés par les audacieux Français. Les siècles, les jours, les heures s’écoulaient comme la poudre légère du sablier.

Fille du sérail, ne gonfle plus ton cœur, ne suspends plus cette douce haleine ; sèche tes pleurs : regarde, vois cette voile blanche comme l’ange du matin…

La barque du jeune bey glissait sur les eaux, et, ivre d’impatience et d’amour, il approchait de la terrasse du caravansérail : debout sur la proue du navire, il agita sa ceinture éclatante, et Zuhra s’écria : «  C’est lui !  »

La barque placée entre les roseaux, Noureddin parvint, à l’aide du fidèle Osman, à gravir le rocher sur lequel la galerie aérienne était élevée. La blanche main de Zuhra était tendue vers lui, il la saisit, il est sur la terrasse… Soyez heureux, jeunes enfans du désert, savourez ce bonheur que les âmes tendres savent seules apprécier… l’inexorable aurore du départ ne paraîtra que trop tôt !

Les portes de l’Orient s’étaient rouvertes, et le jour s’emparait du monde, lorsque les femmes Goublis versèrent l’eau parfumée sur Zuhra.

L’émir et l’avant-garde de la caravane entraient déjà dans le désert, dont Kéné touche les bords. Les gardes Ababdes, commandés par leur scheik, auxquels s’étaient réunis des marchands cophtes, des Arméniens et quelques voyageurs de Kéné, attendaient le départ de la princesse, et l’on ne se mit en marche que lorsqu’elle fut placée sur le palanquin que portaient les patiens chameaux, dont le sable paraît être l’élément.

L’avant-garde avait ordre de faire halte à Birambar[12], et de reprendre le chemin de la seconde station lorsque l’arrière-garde arriverait. De cette manière l’eau devait suffire pour tous. Zuhra, entourée d’esclaves attentifs à ses moindres désirs, paraissait n’être occupée que de la triste vue du désert ; mais ses yeux interrogeaient tout ce qui l’entourait, et le regard d’une amante eut bientôt reconnu Noureddin, déguisé sous les habits d’un marchand cophte.

Il était tard lorsque la seconde moitié de la caravane arriva à Birambar ; l’avant-garde avait ployé la tente de l’émir, et se montrait déjà à l’horizon comme un long ruban ondulé. On prit place aux deux fontaines soufrées, dont l’eau est douce et rafraîchissante. Le scheik veilla à tout avec un zèle et une activité peu communes aux Musulmans ; il prenait surtout le soin d’éloigner cette tourbe de marchands et de pèlerins qui entouraient la tente de Zulira, et le marchand cophte n’avait là aucun privilège…

Enfin, après un repos qu’avaient rendu nécessaire six heures d’une marche pénible, et avoir rempli d’eau nouvelle les outres des chameaux, on prit le chemin du défilé qui conduit à la Kittah[13]. On le suivit pendant quelques heures, jusqu’à ce que le soleil ne se montrant plus à l’horizon, on s’arrêta dans un lieu où deux palmiers et quelque végétation indiquaient que la nature vivait encore là.

Pendant qu’on préparait le lieu du repos, des Bédouins parurent du côté de la chaîne Libique. Zuhra soupira ; car, ainsi que le chakal, ces êtres mal faisans suivent les caravanes pour saisir leur proie, et sont souvent les précurseurs de fâcheux événemens…

La nuit venue, l’émir crut devoir quitter l’avant-garde pour se rendre auprès de la princesse, et garantir sa sûreté.

Noureddin, accompagné du fidèle Osman et de six de ses esclaves, s’était mis assez en rapport avec le scheik pour pouvoir espérer de passer la nuit près de la tente de Zuhra ; mais l’arrivée de l’émir contraria tous ses projets. Cependant, la chaleur et la fatigue de cette journée avaient engourdi les sens des voyageurs, et peu d’instans suffirent pour les livrer au sommeil réparateur.

La nuit était calme, l’air léger ; cette fraîcheur balsamique, qui précède l’aube du matin, avait assoupi la surveillance même des gardes. Noureddin, sur la pointe des pieds, retenant son haleine, était à la porte de la tente de celle qu’il aime. Zuhra, par un pressentiment, ou plutôt par cette force magnétique de l’amour qui fait communiquer entre elles les âmes profondément touchées, s’était levée et sortait de sa tente pour aller au-devant de son amant… Qu’elles furent douces leurs paroles !… Il semblait aussi que ces tristes lieux avaient changé d’aspect… Une brise légère et rafraîchissante frissonnait entre les lames déliées des longues feuilles des palmiers ; la nature semblait respirer pour rendre cette scène plus touchante… Une jeune femme au teint de roses, vêtue des blanches tuniques de l’Orient, entourée d’Africains basanés couchés et endormis comme au sommeil de la mort… Cette femme seule, debout, au milieu de ce vaste désert… c’était l’image de la résurrection ; … son amant était à ses pieds, et leur respiration était le seul bruit qui troublât le silence qui les environnait ;… mais il y allait de la vie de Noureddin, et Zuhra voulut qu’il se retirât…

Le fond de l’horizon prenait déjà une teinte argentée, et tout annonçait le jour, lorsque l’émir fit donner le signal du départ. La caravane se remit en marche, tourna à l’est, et entra dans une longue vallée de sable qu’elle suivit dans la direction de la Kittah, jusqu’à ce que l’excessive chaleur la força de s’arrêter.

Le sol était brûlant et avait déchiré les pieds des esclaves… Les animaux, haletans de soif, s’étaient arrêtés comme frappés d’anéantissement. Tous les pèlerins respiraient douloureusement un air enflammé. Tout-à-coup le vent du sud-ouest trouble l’atmosphère, voile le soleil d’une vapeur blanche, sèche et brûlante. La poitrine des voyageurs s’oppresse, leur sang s’enflamme, leurs nerfs s’irritent ; ils croient respirer à l’ouverture d’une fournaise… C’était le terrible simoon<ref>On prononce simouen. Les habitans des rives du Nil l’appellent aussi kamsin.<ref> ! cet effroyable ouragan qui met en confusion l’ordre connu de la nature, et en change tous les effets. Le ciel devint terne et opaque. Les corps solides, au contraire, se reflétant du peu de lumière qui perce le nuage de sable, paraissaient transparens et brillans. Au travers de cet horizon jaunâtre, d’un jour pâle, sans ombre et sans vie, des milliers d’oiseaux fuyaient au-devant du nuage mortel et cherchaient vainement un abri…

L’orage arrivait avec une effrayante majesté…

Déjà quelques voyageurs avaient éprouvé cette défaillance et cet engourdissement, précurseurs de la mort que donne le simoon. Chacun alors cherche son salut ; les uns dans une fuite rapide que l’ouragan aura bientôt devancée ; d’autres se précipitent sous les chameaux ; d’autres encore se voilent de leurs turbans… Vaines précautions… Cette masse de sable que le simoon amène de la Libie doit tout engloutir !…

« Zuhra ! » s’écrie Noureddin ; et il a saisi les chameaux qu’un sentiment de conservation faisait fuir, et qui entraînaient le palanquin de Zuhra… Mais la flèche n’est pas plus prompte que ce vent empoisonné : c’était seulement retarder de quelques instans le malheur qui les menaçait…

Les chameaux sont tombés sans vie… Zuhra anéantie jette un regard sur son amant qui déjà la recevait dans ses bras… Abattue, expirante, lui souriant encore, elle le presse sur son coeur… « Noureddin ! prononce sa douce voix, ce matin l’amour ! … ce soir la mort !… »

Le jeune bey frémit ; mais ses membres affaiblis ne se raniment ni par le danger, ni par l’aspect de cette faible fleur dont la tige est tombée… Ses yeux cherchent vainement dans l’espace… ; ils reviennent sur Zuhra… La destruction et la mort sont partout…

Il rassemble toutes ses forces.

« Zuhra ! je ne puis arroser ton tombeau de mes larmes !… le désert les a séchées ; mais il me reste du sang… le voici… » Il dit, et le fer a percé son noble cœur !… Leurs âmes de feu se confondirent ; la terre put entendre leur dernier soupir… Ce fut encore un serment d’aimer, mais il ne devait s’accomplir que dans le ciel !…

Ainsi finirent ces enfans de l’Orient !…

On dit que sur le sable aride, la dernière goutte du sang de Noureddin est restée !…

On dit que pendant les nuits orageuses de ces climats brûlans, une douce voix se fait entendre dans l’intervalle de la tempête, et vient servir de guide aux voyageurs égarés.


— fin. —
  1. La cathédrale de Lincoln est un des premiers et des plus beaux monumens de la Renaissance. Elle fut fondée par Guillaume Rémi de Fécamp, évêque de Lincoln, en 1088, et embellie par les cardinaux Henri de Beaufort et le fameux Thomas Wolsey.
  2. New Poems, by Alf. Tennyson.
  3. Ce monastère est placé sur un des sommets du Mokattam, dont le Nil baigne les pieds.
  4. L’ancienne Panno-Polis.
  5. Desaix, surnommé en Égypte Sultan-Juste.
  6. Ange annoncé et promis dans le Koran.
  7. L’ancienne Ptolémaïs.
  8. Emir-El-Adi, chef des pèlerins.
  9. Révérée de tout l’Orient.
  10. Bayadères.
  11. On commença à détruire les pyramides de Gizéh sous Saladin, pour rétablir les murs du Caire. Mourat-Bey y fit construire un palais et créa des jardins délicieux.
  12. Le Puits-des-Puits.
  13. Fontaine qui forme la deuxième station de Kéné à Cosséir.