Le Paganisme poétique en Angleterre : John Keats et Algernon Charles Swinburne

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Le paganisme poétique en Angleterre
Louis Etienne


LE
PAGANISME POETIQUE
EN ANGLETERRE

I. Swinburne’s Atalanta in Calydon, 1865. — II. Chastelard, 1866. — III. Poems and Ballads, 1866. — IV. Notes on Poems and Reviews, 1867. — V. Keats’s poetical works, an enlarged edition with a memoir, by lord Houghton, 1865.

Il y a depuis quelques années une sorte de renaissance des fables grecques. En même temps que les arts demandent des sujets à la mythologie et que la vie antique, étudiée avec plus d’exactitude par le pinceau ou reproduite plus en détail par le bronze et le marbre, reprend faveur, on voit les poètes suivre le même courant et retourner les uns après les autres à ces vieilles fictions qui semblaient avoir perdu toutes leurs grâces. Ce qu’on a pu prendre d’abord, pour un caprice est bien près de devenir un signe du temps ; ce qu’il était impossible de prévoir et d’annoncer il y a trente ans se réalise aujourd’hui. Nous aurions tort de nous étonner de cette ferveur nouvelle. Une génération tout entière s’était appliquée à brûler ce qu’on avait trop longtemps adoré, la réaction devait se produire ; il était naturel aussi qu’un temps comme le nôtres curieux, inquiet, se sentant appelé à renouveler la poésie comme les autres domaines de l’intelligence, voulût interroger toutes les voix et remonter à toutes les sources. Ici l’on a puisé à la source grecque, et il en est sorti une poésie savante et classique dans le beau sens du mot. Là on a creusé le moyen âge et sondé la fontaine oubliée des chants populaires ; on en a vu jaillir une poésie souvent pleine de fraîcheur, la seule qui, en bon langage, devrait porter le nom de romantique. Ailleurs ceux qui ont été mieux inspirés se sont adressés à la veine réellement primitive, celle du cœur de l’homme ; ils en ont tiré des inspirations vraiment humaines, celles qui feront l’éternel honneur de notre temps. Mais toutes les eaux se troublent, toutes les sources s’épuisent ; il faut du temps pour que de nouveau elles se remplissent. Le moyen âge est à peu près abandonné ; ce qu’on appelle la poésie humaine a été ou est devenu personnel avec tous les défauts qu’entraîne ce caractère. En ce moment, la poésie grecque et mythologique semble profiter de la corruption et de l’épuisement des autres.

Pour nous en tenir à l’Angleterre, le paganisme de l’art a deux époques dans notre siècle. Sans former un groupe nombreux, il avait plusieurs adhérens, autour de Leigh Hunt et de ce qu’on appelait l’école italienne ; il florissait avec Keats vers 1820. Il essaie aujourd’hui de reprendre sa place et d’avoir sa seconde époque. Si nous faisions une revue de tout ce que l’hellénisme aurait le droit de réclamer dans la poésie actuelle, plus d’un nom viendrait sous notre plume ; un seul pourtant est tout d’un coup sorti de la foule. Une tragédie antique d’une grande beauté, de remarquables drames sur des sujets modernes, un volume de vers d’une puissance peu commune, ont successivement provoqué l’admiration, donné l’alarme, et enfin appelé la foudre, ce n’est pas trop dire, sur un poète qui n’a pas trente ans. D’où vient cette émotion générale ? C’est que le païen nouveau est un Polyeucte du paganisme ; « la foi qu’il a reçue aspire à son effet. » Négation de la Providence, rébellion contre tout ce qui est divin (car c’est de l’antithéisme plutôt que de l’athéisme), sensualité emportée et levant le bras contre le ciel, voilà ce qu’un jeune talent vient d’annoncer à la religieuse Angleterre. Ce n’est pas de l’éclat, c’est du scandale qu’a produit le dernier volume de ce néophyte du paganisme. Est-ce l’indice de funestes tendances ? est-ce une soudaine lumière sur l’état moral des esprits, particulièrement dans la jeunesse des universités ? Jusqu’à quel point la génération nouvelle est-elle complice de tels égaremens ?

Si nous abordions immédiatement les œuvres de M. Swinburne, il serait malaisé de trouver une solution à ce problème : nous ne saurions dire à quel degré le paganisme des poètes était entré avant lui dans les habitudes littéraires et morales du public. Il est donc utile de rappeler, pour ainsi dire, les précédens, et le poète John Keats est celui qui nous en donnera la plus juste idée. Comment les conceptions païennes ont-elles été reçues par le public de 1820, à quelles conditions l’Angleterre a-t-elle goûté, aime-t-elle encore aujourd’hui et de plus en plus ce poète sympathique et pur, qui pourtant était déjà sur la pente où l’a infiniment dépassé le poète nouveau ? voilà ce que nous devons nous demander d’abord. Quelques aperçus touchant le paganisme de Keats nous aideront aussi à mieux comprendre son successeur. Ce n’est pas là un épisode rétrospectif, ce n’est pas même sortir de ce qui est actuel : nous avons devant nous une édition nouvelle, plus complète des poésies de Keats, enrichie d’une fine et délicate notice par un initié, presque par un maître en l’art des vers.


I

Ce qu’André Chénier a été pour le paganisme poétique dans notre littérature, John Keats l’a été dans la littérature anglaise. Au premier abord, on ne saisit entre eux que les ressemblances ; les différences ne se font sentir que plus tard. Bien que l’auteur d’Endymion soit né un an après que l’auteur de la Jeune Captive eut porté sur l’échafaud cette tête si jeune et si pleine de pures harmonies, leurs écrits les rendent contemporains : les œuvres d’André Chénier ne furent publiées qu’en 1819 ; le poème de Keats est de 1818. Tous deux, où méconnus ou ignorés durant leur vie, ont révélé à leur pays après leur mort une poésie nouvelle ; les écrits des deux poètes, avec une portée inégale, sont devenus la préface d’un mouvement littéraire. Pour tous deux, la mort a été prématurée et violenté : le malheureux Keats fut exécuté en quelque sorte par la critique, exécuté dans ce qui était sa vie, dans ses poésies, et il en mourut, dit-on. L’auteur de la notice qui précède la nouvelle édition des poésies de Keats, lord Houghton [1], a réuni tout ce qui peut être dit en faveur d’un Keats plus courageux, plus mâle, mieux pourvu de cette qualité que les Anglais appellent manliness. Sans doute on ne doit pas faire grand fond sur les vers de Don Juan où Byron parle du pauvre jeune poète mort d’un article de revue ; mais il y a les deux strophes vengeresses de Shelley contre le critique de Keats dans l’élégie d’Adonaïs, il y a le témoignage des amis et des parens de la victime, auquel on n’a opposé rien de solide ; il y a enfin le caractère même de l’écrivain, cette organisation de sensitive, cette âme malade livrée à toutes les atteintes de son imagination. Le pauvre poète de vingt-six ans s’était dévoré lui-même avant d’être achevé par le coup de massue de la critique.

La différence du génie de Chénier et de celui de Keats est marquée dans leur mort même. Chénier se fit un noble théâtre de là hideuse machine à couper les têtes. Quelle fin admirablement tragique ! Sa dernière parole retentira dans les siècles : « et pourtant il y avait quelque chose là. » Ce fils de l’Hellade mourait comme un héros de Sophocle, moissonné dans sa force et dans sa bonne santé intellectuelle par l’implacable fatalité. Keats, bien aimable poète aussi, mais dans une veine maladive, se fit d’une critique acerbe un breuvage mortel. Une fois le coup porté, il fut courageux, il fut homme. Il avait fait des études chirurgicales : un crachement de sang dont il fut pris l’avertit de sa fin prochaine. Faut-il attribuer cet accident à une cause physique ou morale ? Ce fut là un douloureux problème pour ses amis, c’en est un encore pour les admirateurs de ce jeune poète qui s’éteignit presque adolescent.

Nous n’avons pas ici à faire une étude directe sur Keats ; nous voulons simplement montrer la voie qu’il a ouverte à d’autres. Son paganisme séduisant lui ressemble, c’est une de ces fleurs étranges que l’on doit à la maladie de la plante qui les porte : elles ont des couleurs, un parfum exquis ; elles ravissent les délicats, mais elles naissent d’un accident de la nature. En Angleterre surtout, ce paganisme était exotique. Ce n’est pas à force d’art et d’étude que John Keats s’est fait païen dans ses vers : il est ainsi au début même. L’imitation n’est pas sa muse familière ; il n’avait pas les premières notions de la langue grecque. Ses études, très imparfaites, ne l’avaient guère conduit qu’au seuil de la poésie de Virgile ; il lisait Fénelon en anglais les jours de congé. S’il fut le Chénier de l’Angleterre, ce fut un Chénier pour ainsi dire spontané. Des origines anglaises, il en a quelques-unes sans doute, mais lointaines et indirectes. Beaumont et Fletcher, le Castor et le Pollux du théâtre anglais, paraissent lui avoir fait connaître cette poésie qui monte à la tête avec l’ivresse des images et des ornemens, et dont il contracta le goût. On aime aussi à saisir quelques rapports entre lui et le jeune Milton du Comus, le Milton du voyage d’Italie, classique et grec autant qu’il était innocent et pur. Ce ne sont là toutefois que des leçons indispensables ; le bon archevêque de Cambrai lui-même, qui a sans doute fait plus que Virgile pour paganiser ce jeune Anglais, a provoqué seulement son imagination avec les charmes chastement voilés de sa Vénus toujours riante, avec la majesté sereine de son Amphitrite, avec ses nymphes dont les cheveux flottent au gré du vent. La poésie de Keats est née de son âme ; sans culture, presque sans enseignement, elle fut hellénique et païenne par intuition, sœur de la muse grecque, quoiqu’elle ignorât Homère. Avec cela, supposez la lecture des dictionnaires de la fable, car la mythologie ne s’invente pas, et vous avez l’un des plus singuliers tempéramens de poète que l’Angleterre ait produits.

On devine quels sont les résultats de ce paganisme entrevu par l’imagination et arrangé par la fantaisie. Keats se fit un monde idéal qui n’était ni l’antique ni le moderne, ni sur la terre ni dans le ciel, un monde qui résidait dans sa pensée. Son poème d’Endymion en est un échantillon très original. Son berger divin n’est autre que lui-même. Le poète et le héros ne respirent que l’amour et la gloire, même amour chaste et pur, même gloire, l’immortalité, qui est le lot des grands poètes. C’est Keats qui aime Diane, il parle quelque part en son propre nom comme s’il était jaloux d’elle, c’est lui qui voudrait être dieu, et il prête à la divine maîtresse qu’il se donne le plus tendre amour pour Keats-Endymion. Endymion préfère à tout, à la vie peut-être, le sommeil, parce que dans le sommeil il reçoit la visite de la divinité. J’imagine que Keats se plaisait à rêver ainsi pour vivre dans un monde plus beau ; je ne l’imagine pas, il le dit assez lui-même dans sa belle pièce Sleep and poetry, où se trouve cette définition poétique si connue : « la vie, c’est le sommeil de l’Indien au fond de sa pirogue au-dessus du rapide qui va l’engloutir. »

Chateaubriand s’est-il donc trompé quand il a dit que la mythologie rapetissait la nature ? Voilà un poète, un vrai poète, dont l’âme est attristée s’il ne parvient à repeupler la campagne de faunes, de satyres et de nymphes. Derrière le soleil couchant « dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d’or sur l’arc roulant des mers, » ce jeune homme du XIXe siècle a besoin d’entrevoir encore le blond Phébus, qui plonge ses chevaux enflammés au sein frémissant des eaux. Il relève très innocemment Priape sur son tronc d’olivier, et, sans penser à mal, donne le signal aux danses éternelles de Vertumne, des nymphes et des sylyains.

Le paganisme de Keats. n’est pas seulement spontané, il est personnel ; il tient à sa nature même. L’univers n’était pas assez beau pour lui ; il lui fallait une vie qui fût une extase continue, des mélodies plus douces que celles qu’il est donné à l’oreille humaine d’entendre, des chants qui n’eussent pas de fin, un amour, une beauté que le temps ne flétrît pas, un printemps éternel, des arbres toujours verts, des fleurs toujours fraîches. Sa poésie intitulée A grecia urn (Odes sur une urne grecque), fera bien comprendre à la fois et cette soif de plaisirs fabuleux, de joies surhumaines, et ce parti-pris de chercher son idéal dans un âge d’or mythologique. Par une heureuse rencontre, c’est aussi l’une des pièces les plus parfaites du jeune poète. « Fiancée demeurée inviolable au sein de ton repos, chérie du Silence et du Temps au pas tardif, champêtre monument, qui racontes un récit de bonheur avec plus de charme que nos vers, quelle légende fleurie s’enroule autour de tes personnages, hommes ou dieux, et peut-être les deux à la fois, habitants de Tempé ou des vallons d’Arcadie ? Quels sont ces hommes ou ces dieux et ces jeunes filles qui les repoussent ? Quelle est cette poursuite folle ? Quels sont ces efforts pour fuir ? Quels sont ces pipeaux et ces tambourins ? Que signifie cette étrange extase ?

« Douces sont les mélodies entendues, mais plus doux encore ces sons qui ne parviennent pas à l’oreille. C’est pourquoi, harmonieux pipeaux, continuez non pour l’oreille et les sens, mais ce qui ravit davantage, faites ouïr à l’esprit vos muettes chansons. Beau jeune homme, sous ces arbres, tu ne peux finir ton chant, ni ces arbres ne se peuvent dépouiller. Amant hardi, jamais, jamais tu ne parviendras au baiser que tu désires, et pourtant tu es bien près du but. Ne t’en afflige pas, tu ne goûteras pas le bonheur auquel tu aspires ; mais aussi elle ne se flétrira jamais. Toujours tu aimeras, toujours elle sera belle !

« Ah ! heureux, heureux ombrages, qui ne pouvez perdre vos feuilles, ni dire jamais adieu au printemps ! Heureux musicien, artiste infatigable, chantant sur tes pipeaux des chants toujours nouveaux ! Plus heureux, plus heureux amour toujours ardent et toujours le même, toujours palpitant et toujours jeune, bien au-dessus de la passion humaine vivante, qui laisse le cœur profondément triste et affadi, le front brûlant, la bouche desséchée !

« Qui sont ceux-ci qui vont à un sacrifice ? Mystérieux prêtre, à quel autel agreste conduis-tu cette génisse inclinant la tête sous le ciel, et dont les flancs soyeux sont parés de guirlandes ? Quel bourg sur une rivière ou au bord de la mer, quelle ville sur une montagne, avec sa pacifique citadelle, a été abandonnée pour former ce pieux cortège ? Et toi aussi, ô bourg, ô ville, tes rues seront toujours muettes, et pas une âme ne reviendra te dire pourquoi tu es déserte.

« O forme attique ! ô belles lignes avec vos hommes et vos jeunes filles de marbre merveilleusement ciselées, avec vos branches d’arbres et votre herbe foulée aux pieds ! Œuvre silencieuse, tu tourmentes notre pensée comme l’éternité même. Froide pastorale ! Quand les années auront détruit cette génération, tu demeureras au milieu d’autres tristesses que les nôtres, éternelle amie des hommes, tu continueras de leur dire : « Le beau est le vrai, le vrai est le beau ; c’est là tout ce que vous savez sur la terre, et tout ce que vous avez besoin de savoir ! »


Quelle ravissante poésie ! mais quel songe ! Un jeune poète arrêté devant cette urne antique et rêvant à la vue de ces bas-reliefs des danses éternelles, un éternel amour, une éternelle fête, voilà Keats tout entier. On s’efforcerait en vain de dissimuler dans l’auteur l’Endymion la puissance prépondérante des sens ; il en est trop l’esclave. Je me garderai bien de lui reprocher de n’avoir pas la muse à ses ordres et de dépendre de ses rendez-vous capricieux dans quelque solitude fleurie, au bord d’une de ces rivières anglaises assoupies, ou sous le chêne des druides : il avoue avec tant de candeur dans ses épîtres qu’il a besoin de ces excitations ! Ses vers ne peuvent éclore dans la triste et sombre atmosphère de la ville. Il faut que le soleil, que l’air, que les fleurs lui disent : « Écris ! profite de ce beau jour ! » Mais on voit trop qu’il ne peut s’affranchir des objets extérieurs. D’abord il se refuse à chanter autre chose que les joies de la vie. La tristesse qui l’envahit par momens n’est que le surgit amari aliquid de Lucrèce, cette amertume qui monte aux lèvres de ceux qui demandent à la coupe une liqueur plus délicieuse qu’elle n’en peut donner. Pour trouver un aliment à cette soif inassouvie, il faut qu’il sorte du monde réel.

Ce qui était dans la nature de l’homme a passé dans ses idées. On a remarqué ces mots dans l’ode que nous venons de citer, c’est le beau qui est le vrai. Les lettres de Keats sont le commentaire abondant de ses vers ; si nous l’en croyons lui-même, « il n’a jamais été capable de comprendre comment on peut reconnaître une chose pour vraie par une suite de raisonnemens. » L’imagination, suivant lui, est le rêve d’Adam ; « comme Adam, nous dormons ici-bas ; comme lui, à notre réveil nous verrons que notre rêve était la vérité. » Il croit que la vie future sera une répétition plus parfaite de ce que l’imagination nous présente en ébauche sur la terre. « Oh ! s’écrie-t-il, qui me donnera une vie de sensations plutôt que de pensées ! o for a life of sensations rather than of thoughts ! » Peut-on mieux définir le mal qui le tourmente ?

Ces aspirations de Keats sont devenues la doctrine même de l’écrivain et sa poétique. Inutile de dire que la raison compassée de Pope, de Johnson et des disciples anglais de Boileau est un breuvage trop froid pour son imagination ; mais ne croyez pas que les poètes émancipés du premier quart de ce siècle répondent à l’idéal qu’il caresse. « Oursons hideux, Polyphèmes de la littérature, » c’est à peu près tout ce qu’il voit dans leurs œuvres, c’est-à-dire dans les poésies d’un Crabbe, d’un Wordsworth, d’un Coleridge, qui sait ? d’un Byron peut-être. Ces talens originaux lui paraissent oublier le but de la poésie, qui est d’adoucir les soucis de l’homme et de trouver un baume à son âme blessée. En courant après la force, ils ont attrapé la laideur. « Oh ! revenez, poésie des anciens jours, que l’imagination vous ramène dans ses labyrinthes fleuris ! Ceux-là seront les poètes-rois qui sauront tout simplement dire les choses les plus douces. Oh ! que je voie mûrir ces joies de l’esprit avant mon trépas [2] ! »

Le trait de la physionomie de Keats est dessiné. Assurément c’est une bien gracieuse figure que cet Épiménide de vingt-cinq ans, cet éphèbe ionien du temps d’Homère, qui s’était endormi dans l’antre des nymphes et qui se réveille au milieu des Bretons et des Pictes ; mais n’est-il pas évident qu’il ne pourra s’acclimater sur cette terre pesante, sous un ciel pâle et gris. Les poètes sont volontiers cosmopolites ; ils se font souvent une famille intellectuelle hors de leur pays et de leur temps. Keats est peut-être le moins Anglais des poètes que la Grande-Bretagne a produits dans notre siècle. Il manque de cette manliness dont le premier effet est de sortir du rêve stérile et de la plainte efféminée, d’accepter ce qu’elle ne peut changer et d’en tirer le meilleur parti possible. Lord Houghton, grand ami de Keats et fidèle à son culte depuis nombre d’années, veut le défendre de cette faiblesse. Notre opinion ne pèserait pas assez dans la balance contre la sienne, si nous n’y mettions en même temps le témoignage d’un grand critique dont les amis étaient ceux même de Keats. C’est une petite page de Hazlitt, cachée et enfouie dans un essai qui est plus moral que littéraire [3] :


« Je ne puis m’empêcher de penser que le défaut des poésies de M. Keats était l’absence d’une énergie virile. Il avait la beauté, la douceur, la délicatesse à un rare degré ; mais il manquait de force et de substance. Son Endymion est une charmante peinture des illusions d’une imagination jeune, livrée aux rêves légers. Nous avons là des fleurs, des nuées, des arcs-en-ciel, des clairs, de lune, tous les sons, tous les parfums qui enchantent, nous avons des oréades et des dryades qui voltigent ; mais rien de saisissable, de fixé, de tangible, rien de l’esprit robuste ni des formes rigides de l’antiquité. C’étaient ses pensées et son caractère qu’il peignait ainsi. Tout, chez lui est doux et comme potelé, sans os ni muscle. ; la jeunesse, non l’âge viril de la poésie. Son génie ne respirait que plaisir et joie printanière ; sa pensée était toute parfumée du printemps. Il n’avait ni la chaleur intense de l’été, ni la richesse de l’automne, et quant à l’hiver, il sembla ne l’avoir jamais connu, jusqu’à ce qu’il eût senti la main glacée de la mort. »


Voilà le paganisme de la poésie anglaise moderne dans sa première période, sans érudition, médiocrement antique, très peu anglais, ou ne conservant du caractère national que la persistance sérieuse et obstinée, vivant de sa fantaisie, avide de sensations, mais, n’oublions pas de le noter, pur de toute tache de fange. Il pourra plus tard salir cette robe d’innocence ; jusqu’ici toutefois il a la candeur de Daphnis avant la rencontre de Lycénion, et la littérature anglaise peut grossir du nom de Keats cette longue liste de poètes chastes dont elle est fière à bon droit.

II

Autant John Keats est spontané, obéissant à son unique instinct, autant le jeune poète qui va nous occuper est érudit, imitateur habile, assimilant à son talent les procédés des maîtres les plus divers, riche surtout des souvenirs de la poésie grecque. Païen par les sentimens encore plus que par l’imagination, le retour sensible du goût public vers les modèles grecs a singulièrement servi sa hante ambition littéraire. Il vient bien à son heure. Nous remarquions dernièrement la passion philologique dont le public anglais des hautes classes a paru s’éprendre pour Homère [4]. Un premier ministre publiant une Iliade, et après Chapman, Pope et Cowper, réussissant dans cette entreprise plus aisément que dans son projet de réforme ; un professeur d’Oxford critiquant les vers du ministre, espèce de liberté fort pratiquée en Angleterre ; six ou sept traductions en vers de l’un ou de l’autre poème homérique lancées dans la carrière avec la traduction, ministérielle ; la chambre des lords, dit-on, se surprenant un jour à discuter sur la manière de scander les vers iambiques ; enfin, comme si ce n’était pas assez des anciens traduits en vers anglais, Tennyson lui-même, le poète lauréat, traduit en vers grecs ou latins, tels ont été les symptômes de cette fièvre classique inattendue. Que le désir de tenir les fils au régime intellectuel qui a fait la supériorité des pères y ait contribué, on n’en saurait douter. Lire Homère et Démosthène paraît une source de distinction nécessaire au parfait gentleman. Peut-être aussi Homère et Démosthène profitent-ils en ce moment d’une réaction littéraire. Pour se guérir de la vulgarité qui sous prétexte de réalisme a fait tant de progrès, pour se corriger de l’excentricité et du caprice qui sous prétexte de mouvement ont pris trop d’essor, pour retrouver enfin le secret du goût et le sentiment du style, il fallait peut-être que la génération, présente revînt à l’école de Périclès. Or voici qu’un de ces jeunes aristocrates nourris du lait de la pure antiquité, voici qu’un brillant lauréat des fortes études classiques prend si bien au mot ces études et se remplit si bien de cette antiquité qu’il dépouille entièrement son caractère d’homme des temps modernes, d’enfant de l’Angleterre et de la Bible. Il s’échappe des universités comme un jeune Athénien sortant de la salle du festin, la tête ceinte de la couronne du banquet, promenant par la sage Angleterre son audacieuse nudité ; il fait scandale par des allures qui auraient provoqué les sévérités d’Athènes, étonné parfois Corinthe elle-même. S’il faut prendre au sérieux ce talent très remarquable, mais très jeune aussi, quel chemin le paganisme a fait depuis l’aimable Keats ! La mythologie lui suffisait, il ne parlait qu’à l’imagination. Aujourd’hui il va au fond des choses, il fait table rase dans l’âme, il s’empare des sentimens de toute la vie morale, il refond tout cela et le forme à son image.

Algernon Charles Swinburne appartient à une race fort ancienne de baronnets du Northumberland. L’Angleterre avait bon nombre de ces familles aux vertus et aux crimes historiques, éprouvées aussi par les vicissitudes les plus incroyables de la fortune, et qu’elle tenait comme en réserve pour le pinceau de Walter Scott. Celle de M. Swinburne était digne de fournir une toile au grand romancier. Un représentant de cette race fut emporté en exil dans son enfance durant les guerres civiles. Il fut élevé en France, et y serait mort inconnu, oublié, si un étranger qui avait vu sa famille n’avait par hasard été frappé des traits héréditaires de sa physionomie. Cette reconnaissance de roman remit les Swinburne en possession de leurs domaines. Contraste singulier des temps ! l’ancêtre fut le héros d’une aventure dramatique, le petit-fils aujourd’hui versifie des drames ; l’ancêtre exilé fut accueilli par la France, le petit-fils demande à la France des modèles littéraires et des inspirations.


« Ce n’est pas, dit-il dans sa pièce à Victor Hugo, ce n’est pas en étranger ni sans amour que je tourne les yeux vers la belle et féconde France, qui, par-delà l’écume des flots, donna secours et abri à mes pères. Sa large mamelle rendit la chaleur et la vie aux exilés à qui la mère-patrie refusait le lait et les caresses, aux orphelins jetés autrefois sur une terre plus généreuse. »


Nous aimons que le petit-neveu des exilés soit venu demander la nourriture intellectuelle au génie hospitalier de la France ; mais quel usage en a-t-il fait, et a-t-il bien choisi ? Les pages qui suivent le diront au lecteur. Deux drames tirés de l’histoire moderne, The queen Mother et Rosamond, publiés en un seul volume il y a sept ans, voilà le début de M. Swinburne. La littérature anglaise contemporaine conserve la tradition de son magnifique théâtre d’autrefois en des œuvres qui voient rarement le feu de la rampe. Une poésie éloquente, de fortes qualités de style, n’empêchèrent pas ce premier essai d’être négligé. Nous ferons comme le public, et nous ne garderons de souvenir que pour les œuvres suivantes, qui se sont emparées de l’attention générale. C’est dans l’ordre chronologique Atalanla in Calydon et Chastelard, encore deux drames, l’un grec, l’autre moderne, et le volume le plus récent, Poems and Ballads. Si Atalanta est le meilleur ouvrage de M. Swinburne, et si les poésies détachées ne valent pas autant que les drames, la pensée générale de l’auteur se développe progressivement dans l’ordre des dates ; le paradoxe devient erreur, l’audace devient immoralité.

Althée, épouse d’Oïnée, reine de Calydon, en Étolie, eut pour fils Méléagre, brave et farouche comme Mars, que les poètes lui ont même donné pour père. Sept jours après la naissance de ce prince, les trois Parques étaient entrées dans la chambre de sa mère et avaient annoncé à celle-ci que la vie de l’enfant était attachée à la durée d’un tison qui brûlait dans le foyer. Quand ce brandon à demi consumé se réduirait en cendre, sans effort, sans blessure, la vie s’exhalerait des lèvres de Méléagre. Althée se précipita de son lit, éteignit le bols fatal et l’enferma précieusement. Ce jour-là, elle devint puissante comme la fatalité. En veillant sur ce tison à demi consumé, non-seulement elle sauvait son fils, l’héritier de son sang violent et sauvage, elle le rendait invulnérable, et lui ôtait le seul frein de la force humaine, la crainte de la mort. Il dût être un vrai prince étolien : à une race d’hommes grossiers, vêtus de peaux de bêtes, le pied droit chaussé d’une bottine, l’autre ira afin de bondir plus vite sur la proie, devait convenir un prince qui tue ses oncles pour une peau de sanglier. Il avait une femme et des enfans ; mais Atalante, l’amazone arcadienne, lui plut, et il voulut avoir des enfans de la chasseresse. Cet amour fut sa perte. La destinée eut son jour quand Méléagre irrita sa mère, sa mère armée d’un pouvoir surhumain. En délaissant l’épouse que lui avait donnée Althée pour prendre Atalante, en contraignant les guerriers de Calydon d’admettre une femme à leur expédition contre le sanglier envoyé par Diane irritée, en tuant les frères de sa mère pour s’emparer de la dépouille du monstre, dont il voulait faire présent à sa chasseresse, Méléagre fit désirer sa mort à celle qui lui avait donné la vie. Le tison, mesure fatale de son existence, fut jeté avec l’angoisse d’une mère qui se venge dans le même foyer, par la même main qui l’en avait retiré autrefois avec la précipitation de la terreur.

Tel est le sujet du Méléagre exposé sur la scène grecque, autant du moins que nous pouvons l’apercevoir à travers le récit mythologique d’Apollodore, les vers ingénieux d’Ovide et les fragmens peu nombreux d’Euripide, Que pouvait devenir un tel sujet, entre les mains d’un poète du XIXe siècle ? Je crois que, dans une imitation même de l’antique, il n’était pas possible de développer cette action comme le faisaient les anciens, de situation en situation, avec les incidens qui viennent naïvement, mais fortement nouer cet ensemble, cette marche que nous pouvons à peine appeler une intrigue. On n’imagine pas un poète moderne développant une délibération entre Méléagre et sa mère pour décider s’il est bon qu’une femme porte des armes, s’il est désirable que Méléagre ait une progéniture née de la chasseresse. On ne se figure pas, à cause de leur franchise trop primitive, des scènes dont le pathétique aurait pour base, non pas la colère de Diane, mais un sanglier ministre de cette colère ; détruisant les moissons, faisant des hécatombes de laboureurs, de bergers, de troupeaux. On se figure encore moins qu’un poète puisse sérieusement faire porter l’intérêt sur une dépouille de sanglier, sur des héros qui courent à la mort pour conquérir une peau de bête, et qui s’égorgent pour se l’arracher.

Si l’action n’est pas conservée fidèlement, on ne peut que la réduire, diminuer le nombre des incidens, donner plus de place à l’élément lyrique, rendre la tragédie plus simple encore qu’elle n’était entre les mains des artistes grecs. C’est ce qu’a fait M. Swinburne, et nous ne pouvons que l’approuver. S’il avait inventé d’autres incidens, il aurait compliqué son action, il aurait fait un compromis entre le théâtre antique et le théâtre moderne. Il serait retombé dans la tragédie à la manière française.

En conservant, en exagérant la simplicité de composition de la tragédie antique, M. Swinburne a obtenu deux résultats très remarquables qui lui font grand honneur. Le premier est l’heureuse harmonie de l’ensemble. Chose rare de notre temps, mais surtout en Angleterre, voilà une œuvre poétique où règne une belle unité. Cette unité est à peine celle de l’action, puisque l’action est si peu de chose ; c’est celle de l’impression annoncée au commencement, produite dans les parties successives, achevée et complète à la fin. L’auteur a laissé de côté les vicissitudes de la lutte, le choc des caractères, la fatalité des circonstances. La belle chasseresse apparaît entre le prince et sa mère, et le prince est perdu, voilà toute l’œuvre. Avec le tact d’un parfait scolar, il s’est gardé des scènes d’amour. Les anciens connaissaient à peine l’amour profond, idéal, délicat, qui est le produit de la civilisation moderne, et certainement ils jugeaient ce sentiment indigne de la scène tragique. Cependant, bien qu’on n’y trouve pas une scène d’amour, l’amour est le ressort de cette tragédie, et les femmes y ont les principaux rôles : une femme apporte la guerre dans Calydon, une femme prononce l’arrêt de mort et déchaîne la catastrophe. Cette unité de composition poétique atteindrait à la beauté sculpturale d’une tragédie grecque, n’était l’excès des images qui surchargent çà et là le style : il faut toujours payer tribut à son temps. Voilà pourtant une œuvre grecque, attique au milieu des abus de la liberté littéraire illimitée et sous le règne, pour ainsi dire, du drame et du roman à sensations, sensational literature. Sans doute il faut en savoir gré à la nature, qui a sa loi d’équilibre dans les âmes comme dans les corps, et la foule, qui applaudit à ce qui allume le sang ou irrite les nerfs, se fatigue de ces émotions toujours les mêmes. Sachons gré aussi à ceux qui remettent sous nos yeux l’exemplaire de la vraie beauté. Nous n’aurions que des éloges pour la belle et simple conception d’Atalanta, si nous n’étions obligé défaire des réserves sur la pensée morale de l’œuvre.

L’autre mérite que nous ayons indiqué, c’est la tragique éloquence qui anime ces pages, non que le poète ait trouvé le secret de ces conflits qui mettent la scène en feu, de ces dialogues dramatiques qui posent un problème moral et en poursuivent la solution devant un auditoire haletant de crainte ou d’admiration. Ce qu’il nous donne, c’est le développement d’une émotion le plus souvent pénible, il est vrai, mais forte, ce sont des jours odieux et terribles ouverts dans l’âme humaine. Il a des pages touchantes et douces, comme le discours fier et virginal de son Atalante, aussi fraîche, aussi pure que les forêts consacrées à Diane, ou les plaintes mélodieuses de son Méléagre résigné, qui meurt sans accuser une mère cruelle ; mais ce qu’il importe d’étudier dans cette œuvre, c’est le développement de l’âme orgueilleuse et farouche. d’Althée. La tragédie est toute avec elle, penchée sur le foyer où elle va jeter le tison fatal.

Deux sentimens impérieux se partagent cette âme, l’amour, de son fils, dont elle tient la vie entre ses mains, l’amour de ses frères, que son fils a tués. De quel amour cette âme implacable aime-t-elle son fils ? Elle aime en lui sa beauté : « ô mon premier-né, le plus beau de tous ! » Elle aime en lui le souvenir de ces doux yeux, de cette bouche souriante qui tirait la vie de son sein, l’image de ces petits genoux mal assurés, de ces pieds délicats et timides qui s’essayaient à la marche, de ces joues que des baisers légers suffisaient à rendre rouges, de ces cheveux dont les boucles étaient autant de fleurs. Elle aime, en lui l’espérance d’un enfant royal, d’un vaillant guerrier, d’un prince, le plaisir d’entendre dire : « Elle a enfanté la meilleure épée du temps ! » Voilà ce qu’elle aime dans son enfant, l’idole de ses yeux et la gloire de son nom, tout ce qui tient à la chair et à l’orgueil, Pas une résistance du cœur, pas une révolte des entrailles ! D’ailleurs le regret de la mort de son enfant ne se présente à ce cœur violent qu’après le sacrifice consommé. Le talent caractéristique de M. Swinburne comme poète, l’art de peindre par les mots, word-painting, si fort estimé aujourd’hui, se développe admirablement dans ces images d’une délicate beauté. Personne ne déniera à l’auteur le droit de concevoir Althée comme l’a fait M. Swinburne ; mais Ovide, qui abusait pourtant de son esprit, a trouvé des accens plus épurés, plus éloignés d’une sorte de maternité toute charnelle.

De quel amour Althée aime-t-elle ses frères, pour qui elle va jeter à la fournaise la vie heureuse et florissante de son enfant ? Elle aime en eux les compagnons de ses premiers jeux, ceux qui ont ouvert ses yeux aux premières sensations du beau, qui lui ont appris à distinguer l’acier qui brille, l’or qui éblouit, à chercher son image dans un miroir, à mettre sur sa tête un diadème de fleurs. Elle aime en eux le souvenir des chasses enfantines qu’ils représentaient à leur sœur, les petits javelots qu’ils lançaient, les chiens qu’ils amenaient à ses caresses, qui cachaient leurs têtes familières dans sa jeune poitrine et la réjouissaient du regard de leurs grands yeux ; Althée pleure ses frères comme les pleurent leurs chevaux et leurs chiens restés sans maîtres, pauvres animaux fidèles qui dressent à chaque instant leurs oreilles, croyant saisir le bruit des pas, le bruit de la voix qu’ils n’entendent plus. Comme eux, elle se réveillera en sursaut à des paroles imaginaires ; comme eux, elle veut mourir de son insupportable regret.

Douleur éloquente assurément ! mais ici la chair et le sang parlent plus haut que tout. Il n’y a que l’instinct de la sœur qui parle. Là encore Ovide a donné à son Althée plus d’âme, sinon plus de passion. Il la met en présence d’une religion des morts : Officium sentite meum, recevez le tribut de mon devoir, dit-elle à ses frères. Elle hésite, elle succombe à la pensée d’un tel sacrifice, elle demande grâce aux mânes irrités. Cette hésitation, ce sacrifice expiatoire sont la reconnaissance d’une loi. Ceci est-il un reproche pour M. Swinburne ; qui n’a pas fait de même ? Nullement « qui voudrait parmi nous croire à une loi des mânes ? Nous touchons à une conséquence inévitable pour tout esprit qui veut se faire païen après dix huit cents ans de christianisme. Toute loi morale sort de l’âme humaine dès qu’on essaie d’y faire entrer aujourd’hui le paganisme.

L’Althée anglaise n’hésite pas, elle punit, elle venge, elle se venge elle-même sur sa propre chair. Elle obéit à celui de ses sentimens qui est le plus emporté, l’amour de sa famille, qui est encore l’amour de soi. Toutes ses passions se pressent et se foulent derrière ce sentiment pour la pousser au crime. C’est d’abord la haine jalouse contre cette vierge qui règne dans le cœur de son fils, et remarquez-que M. Swinburne, dédaignant les ménagemens timides, s’est bien gardé de donner une seule tache à son Atalante, un seul tort à son Méléagre, excepté le meurtre inévitable. Il craindrait d’ôter quelque chose à la violence farouche de son Althée.

« Mon fils a-t-il respecté quelque devoir ? Le cruel ! Comme une bête fauve, Il a saisi sa proie, il l’a emportée à l’écart pour l’égorger. Oui, et elle aussi, la femme étrangère, elle la fleur et l’épée, fleur meurtrière pour les hommes, épée rouge de sang répandu à plaisir, elle, la créature adorable, haïssable encore plus ! oui, elle a vu de ses yeux indifférens, elle a considéré avec son froid sourire d’étrangère mes chers, mes pauvres morts ! Elle me voit moi-même misérable au-delà de toute misère, femme accablée de douleurs entre toutes, nom effacé sous les larmes que répandra sur moi le genre humain. »


C’est ensuite l’orgueil, non moins implacable que la haine :


« Reine impuissante, sœur malheureuse, mère maudite, je ne suis plus qu’un objet de pitié. Cependant ma sœur Léda, sur son trône, de l’autre côté de la mer, entourée de beaux enfans et de son époux respecté, me maudira, disant : C’est un fléau, non un fils, que tu as porté, un feu brûlant, un brandon qui consume ton âme et la mienne… Ah ! mes frères, soyez contens ! vous aurez de royales funérailles !… Quoi ! dans ses ténèbres, ma mère Eurythémis, ombre courroucée, apprendrait que ses fils descendent vers elle sans honneurs, sans vengeance, comme des malheureux sans famille, tandis que leur sœur est sur le trône ! Ce serait un affront pire que cette douleur ! Non, dans son désert funèbre, au milieu des troupeaux des ombres semblables à autant de feuilles sèches, dans le sombre bercail des morts qui ne voit jamais le soleil, ma mère aura sa faible satisfaction, sa raison d’être fière, en apprenant que reine elle a porté une fille qui sait être reine. »


C’est encore la passion de la vengeance qui, à la haine et à l’orgueil, ajoute l’ivresse du sang :


« Le destin m’appartient, il est mon fils, le compagnon de ma couche, mon frère. Vous, dieux forts, faites-moi place parmi vous, je suis comme un d’entre vous, je donne et j’ôte la vie. Toi, ô Terre, qui as fait et défait l’homme, toi dont la bouche est sanglante des fruits de ton propre sein que tu dévores, regarde de quelle bouche, avec quel aliment, moi aussi, je nourris mes entrailles : c’est avec la chair même faite de mon corps. Regarde ! cette torche incendiaire que j’allumai un jour, je l’éteins dans le feu qui la dévore, je la réduis en cendre et en poussière… »

« J’ai osé le faire, et je ne pleure pas, et je ne crie pas. Criez, vous, et pleurez ! Je n’invoque pas les dieux, invoquez-les ! Je n’ai pitié de personne, ayez pitié, si vous voulez ! Je ne sais si je vis, seulement je sens le feu sur ma figure, je sens sur mon visage la brûlure d’un tison. Oui, la fumée me prend à la gorge ! oui, j’aspire cette fumée de mes narines et de mes lèvres insatiables, impatientes. Mes mains brûlent, un feu consume mes yeux, je chancelle comme ivre de la vie, ivre de plaisir. Et cependant, quoique folle de joie, ma vie me paraît longue, je me sens comme rouge de sang versé. Voyez ! la flamme m’envahit à mesure qu’elle pâlit en lui. Mes veines se gonflent du sang qu’il perd, le flot de la vie passe de lui en moi. Mes regards s’allument du feu qui expire dans ses paupières éteintes. Ma joue est pourpre, parce que la sienne prend la teinte de la mort. » Haine, orgueil, vengeance, tels sont les ressorts de ce caractère. Althée, une fois ses passions déchaînées, tient de la bête féroce. Elle tue comme l’animal que la nature, dans ses formidables mystères, a chargé à certains momens de la fonction de détruire, comme le bouc qui dévore ses petits. On dirait que M. Swinburne a pris au sérieux le mythe de Prométhée recueillant une parcelle dans chaque nature d’animal et la déposant au fond du cœur de l’homme. Avec une énergie obstinée, il dégage de l’âme humaine l’instinct bestial.qui brise sa barrière et s’échappe dans sa sauvage liberté. C’est là proprement la fatalité qui plane sur sa tragédie, la fatalité impie au rebours de celle qui remplit les poètes grecs. Écoutez cet hymne de la révolte, ces lyriques blasphèmes du chœur, dont on a peine à rendre la sombre et infernale beauté !


« O Dieu, tu nous as comblés de ta haine, tu as ôté la vue à nos yeux, tu nous as créés éphémères et livrés au hasard, êtres petits et chétifs. Tu nous as réchauffés de ton baiser et frappés de tes coups. De ta gauche, tu as mis la vie en nous, et tu as dit : Vivez ! De ta droite, tu as mis en nous la mort, et tu as dit : Expirez ! Tu nous as envoyé le sommeil, et tu l’as coupé d’affreux rêves, disant : La joie n’est pas, l’humanité n’aura que le désir de la joie. Tu nous as donné des sources délicieuses, mais qui aboutissent à une mer toute d’amertume. Tu nourris une rose avec la cendre d’une infinité d’hommes. Tu flétris une seule joue avec des ruisseaux infinis de larmes. Tu nous ôtes l’amour, et tu donnes en échange la douleur. Parce que tu es fort, ô notre père, et que nous sommes faibles, parce que tu es notre ennemi, que ton bras nous pousse dans les récifs de la mer et nous brise aux écueils du rivage ; parce que tu as bandé ta foudre comme un arc, lancé les heures comme des traits, jeté parmi nous le crime, les paroles de haine, mille maux qui ont l’aile de l’éclair et une fin commune pour tous ; parce que tu as fait le tonnerre, que tes pieds sont comme les cataractes du ciel, que ta face est comme un feu brûlant et tes yeux comme la flamme ; parce que tu es au-dessus de tout ce qui est au-dessus de nous, que ton nom est la vie et que le nôtre est la mort ; parce que tu es cruel et que nous sommes misérables, que nos mains travaillent et que les tiennes détruisent ; vois, malgré nos cœurs déchirés et nos genoux tremblans, avec des lèvres mortelles et un souffle passager, nous témoignons du moins avant de mourir que le monde est ainsi et pas autrement, que tout homme soupire dans son cœur et dit : Tous, oui tous ! nous sommet tes ennemis, ô Dieu tout-puissant ! »


On rapporte qu’Euripide, un des maîtres de l’auteur anglais, fut plusieurs fois forcé de conjurer la colère du peuple au milieu de quelque passage téméraire sur les dieux : qu’auraient dit les Athéniens en entendant ce pæan de l’impiété ? Où auraient-ils trouvé assez de pierres pour lapider M. Swinburne ? Il est vrai que le chœur finit par s’exhorter lui-même à la patience ; mais ce n’est qu’un refrain nécessaire pour terminer sur le ton classique. Et maintenant n’est-il pas inutile de montrer combien la fatalité sur le théâtre d’Athènes différait de ce fatalisme, combien elle était pénétrée de l’esprit même de la religion ? La seule étude que nous venons de faire de cette tragédie ne prouve-t-elle pas que nous la considérons comme une œuvre entièrement différente des conceptions grecques ? Si Atalanta n’avait été qu’un pastiche de l’antiquité, nous l’aurions laissée à la curiosité des philologues. Dans son cadre grec, elle est une œuvre moderne ; tout y est moderne au fond, pensées, sentimens, paradoxes, déclamations religieuses, tout, jusqu’à ce paganisme mutilé, qui, ne pouvant rendre à la vie les anciennes lois morales, essaie de se passer de toute loi morale. Saisir ces caractères dans l’œuvre la plus parfaite et la plus pure de M. Swinburne, n’est-ce pas indiquer d’avance les conclusions auxquelles doit nécessairement aboutir la lecture de tous ses écrits ?

Le drame de Chastelard n’a pas eu le succès d’Atalanta. C’était une tentative hors du cadre classique ; il fallait bien s’attendre que le poète ne recommencerait pas si vite l’épreuve périlleuse d’une lutte avec les maîtres grecs et d’un genre de tragédie médiocrement populaire à cause des allures archaïques. Pour que la tentative fût heureuse, il fallait sortir des abstractions, créer des personnages de chair et d’os, des êtres vivans, individuels comme ceux de Shakspeare. Malgré les brillantes et vigoureuses pages de l’œuvre nouvelle, elle ne remplit pas cette condition. Un jeune poète qui se sacrifie à l’amour avec une passivité lyrique est une élégie, une ode vivante, c’est-à-dire un être de raison. Vouloir mourir, quels qu’en soient les motifs, n’est pas une passion dramatique, puisqu’une telle volonté exclut le combat et l’action : vouloir mourir parce qu’on n’espère plus rien de l’amour, c’est l’opposé du drame ; mais se laisser conduire à la mort comme une victime résignée d’un roman préconçu, comme un martyr se dévouant à un type d’amour introuvable, c’est être une sorte de Tibulle ou de Properce prenant au sérieux ses métaphores. Tel est le jeune Chastelard. Il est empruntée Brantôme, qui raconte ses témérités ; Boscosel de Chastelard tenta deux fois l’aventure de se faire aimer de Marie Stuart, et se cacha deux fois sous le lit de la reine d’Ecosse. Marie Stuart eut la légèreté de l’encourager et la cruauté de l’envoyer à la mort. Une sorte de conformité entre l’auteur et le personnage historique achève de faire de ce drame une longue élégie dialoguée qu’on pourrait mettre dans le volume des Poésies et Ballades, Chastelard était d’une illustre race, de la famille du chevalier Bayard, et il dit en mourant : « Si je ne suis pas sans reproche comme mon aïeul, comme lui du moins je suis sans peur. » Il était poète : sur l’échafaud, il ne voulut d’autre prêtre ni d’autre livre de prières qu’un volume des poésies de Ronsard. Quant à Marie Stuart, elle est encore plus idéale et plus étrangère aux réalités du drame. la femme comme le poète la voit, comme il est de mode peut-être aujourd’hui parmi les jeunes poètes de la voir, c’est-à-dire un bel objet sans cœur, sans valeur intellectuelle et morale, et cependant faisant le malheur d’un homme d’esprit et de cœur uniquement parce qu’elle est belle, tel est le portrait de la reine d’Ecosse que M. Swinburne s’est flatté de faire accepter. Elle est dure et, sur la foi d’une lettre à Bothwell qui a une tout autre portée, elle avoue avec une sorte de candeur sa dureté ; elle est versatile et veut la grâce de Chastelard quand on demande sa mort, sa mort quand on demande sa grâce. Elle signe le sauf-conduit de son amant et va le lui redemander dans la prison. Non-seulement elle est cruelle et ordonne le supplice pour sauver sa réputation, ce qui est malheureusement et dans l’histoire et dans la nature ; mais elle a des velléités féroces, ce qui n’est ni féminin ni historique, elle s’enivre du spectacle de la bataille qui dans la réalité ne flattait que sa vanité de femme ; sa peau délicate se plaît à effleurer les lames bien affilées, elle voudrait manier l’épée et verser le sang. Cette veine sanguinaire, ce désir de donner la mort est à peu près dans tous les types de femme dont l’auteur a rempli son volume de poésies. La Marie Stuart de M. Swinburne est la même femme que Dolorès, que Faustine, que Félise, et toutes ses déesses de beauté avides de victimes ; c’est la Vénus de son Laus Veneris, mais ce n’est pas la reine d’Écosse. Comme un illustre poète dont il s’est souvenu en plus d’une page de ce drame, il a façonné ses personnages dans la matière subtile de sa fantaisie, il les a découpés dans la brillante étoffe de son imagination païenne ; puis il leur a cherché des noms dans le passé, il a promené ces patrons tout faits dans l’histoire et a modelé les personnages réels sur ses fictions. Cette marche peut convenir à des conceptions telles qu’Atalanta. Dans le drame moderne, dans le drame romantique (je prends ce mot au sens anglais), elle est contraire à la nature des choses. Pour faire entrevoir l’idéal élégiaque et personnel de ce drame, il suffit de quelques vers du monologue de Chastelard au cinquième acte.

« La mort serait-elle le profond sommeil d’un homme fatigué ? Le sommeil, c’est déjà beaucoup. N’est-ce qu’un sommeil ? Mais il n’en est pas qui me puisse faire oublier cet amour rivé a mon être ; il n’est ni sommeil, ni repos mortel qui y puisse atteindre. Ah ! dans l’étroit espace de la tombe, dans la poussière qui remplira mes yeux, sa figure viendra voltiger encore avec le parfum pénétrant de ses cheveux, avec le feu subtil de ses regards passionnés, avec ses lèvres plus ardentes que le vin… Je crois que ce feu ne se réduira jamais en cendre, et que toujours il nourrira dans mes restes une flamme pour montrer où était ce cœur qui n’a pas voulu s’éteindre. Le Christ à eu beau faire, Vénus n’a pas été domptée : sa bouche est toujours rouge du sang des hommes, aspirant entre ses petites dents le sang de leurs veines, répandant un baume de mort sur ses douces lèvres, beauté amère, bouche garnie de perles qui communiquent le poison. Donc le mieux est de mourir promptement. Ah ! belle déesse d’amour, belle redoutable Vénus née de l’écume mortelle de la mer, je vous échapperai, je l’espère, en mourant ; j’échapperai à cette bouche de feu, à cette poitrine qui brûle. Le mieux est de mourir. »


Voilà le drame du paganisme nouveau. N’avez-vous pas remarqué cette image deux fois répétée déjà de la bouche remplie de sang ? Marie Stuart comme Althée, la femme avec toutes ses grâces ou déjà flétrie, la femme, quelle que soit sa passion, orgueil, vengeance ou sensualité, est un vampire qui suce le sang de l’homme. Cette inimitié entre elle et le poète n’est pas chose neuve. La satire perpétuelle des femmes a valu le titre de misogyne à Euripide, celui des poètes grecs dont M. Swinburne cherche le plus volontiers les traces. Ces vers méchans, si nombreux chez le tragique grec, étaient sans doute autant de revanches : on sait le mot de Sophocle sur cette querelle de son rival avec un sexe entier. M. Swinburne est bien jeune encore, ce ne sera pas faire offense à sa gravité que de répéter avec Sophocle : « Euripide ne déteste les femmes que dans les tragédies. »


III

Suivant un opuscule que M. Swinburne a écrit pour la défense de son volume de Poems and Ballads, la poésie anglaise de nos jours ne connaît qu’une forme, l’idylle : elle fait de la pastorale le fond perpétuel de l’élégie, du poème lyrique, et même, cela s’est vu, de l’épopée chevaleresque ; elle a l’églogue de la ferme et du moulin, du grenier et du salon, du château et du presbytère, il n’est pas jusqu’à la prison et à l’échafaud qui n’aient été mis en églogues. L’Angleterre poétique est devenue une grande bergerie. Cette mode, selon l’auteur d’Atalanta, a des inconvéniens manifestes. Quand un seul coin du firmament littéraire est visible et que le reste est caché dans les nuages, il y a toujours une étoile dont l’éclat supérieur éclipse les autres : ce n’est plus qu’un astre brillant autour duquel des nébuleuses flottent sur le sombre azur. Quel est cet astre qui efface tout autour de lui, ce modèle de la pastorale rustique, élégiaque, chevaleresque ? On le devine aisément, c’est le grand poète unique et heureux de l’Angleterre qui depuis quinze ans jouit de sa splendeur calme et pure, comme la lune au milieu de son pâle cortège, velut inter ignes luna minores. Ajoutez que cette poésie d’âge d’or habitue depuis longues années le public anglais à un régime intellectuel qui l’affaiblit. Femmes et maris, sœurs et frères, se sont accoutumés à se repaître du même aliment littéraire. Le pli en est pris, propriété vaut titre, et maintenant les jeunes filles ayant voix au chapitre forment un appoint considérable, je n’ose pas dire font la majorité dans le jugement des poètes. Un livre qui ne peut être lu par les demoiselles est un livre condamné.

Je ne cherche pas si M. Swinburne, qui a été mis à l’index par une congrégation que ses grâces rendent si puissante, n’a pas ses raisons pour réclamer contre un aréopage ainsi composé ; mais on pourrait mettre dans la balance les avantages que présente une littérature ouverte à tous sans distinction de sexe ni d’âge, comme un marché où l’on ne trouve que des nourritures saines. Autre argument contre la théorie de M. Swinburne : s’il est vrai, comme le donne à entendre le grand Milton, que la poésie pastorale ait pris naissance avec les chants de nos premiers parens, la poésie anglaise de nos jours, dont le tour trop bucolique déplaît à M. Swinburne, viendrait en droite ligne du paradis terrestre, et même ce serait le paradis terrestre sans l’arbre de la science du bien et du mal. Je suis fâché de le dire à M. Swinburne, mais je ne saurais m’étonner qu’en voulant bouleverser cet Éden littéraire il ait fait pousser le cri « arrière, Satan ! » Il s’est montré moins habile que son devancier : il a mis Eve contre lui. C’est à Adam qu’il présente la pomme funeste, et il prétend qu’Adam la mange à lui seul.

Sérieusement il est permis de contester la parfaite exactitude du tableau dessiné par M. Swinburne et de trouver quelques exceptions à cette pastorale universelle. Tennyson, cet astre que l’on dit immobile, a bien fait quelque excursion dans le firmament littéraire, le jour au moins où il donna son poème In Memoriam, si grave et si viril, son chef-d’œuvre peut-être, dont les beaux accens sur la vérité d’une Providence ne paraissent pas avoir fait une vive impression sur le talent de M. Swinburne. Accordons cependant à ce dernier le bénéfice de sa critique sur la poésie contemporaine. Uniformité veut dire ennui surtout dans la pastorale, et l’excès est un défaut même dans la poésie vertueuse. Cherchons de bonne foi ce qu’il a fait pour en sortir dans son volume de Poems and Ballads, et voyons s’il a quelque vin généreux à nous offrir à la place du laitage de la sempiternelle bucolique.

Ses plus belles poésies sont grecques, on pouvait s’y attendre ; le fond moral en est le paganisme et la fatalité. Quelques-unes des différences qui existent entre lui et Keats sont déjà connues ; la principale est celle qui sépare la douceur de l’emportement du sang. Keats, malgré son paganisme riche et touffu, serait en grand danger d’être relégué par M. Swinburne au nombre des pastoraux. Et en effet, quand on les compare, les vers de l’un ont la grâce effarouchée des jeunes biches, et on ne peut s’empêcher de se représenter les vers de l’autre comme au fond des bois des cerfs amoureux qui luttent et s’éventrent dans leurs fureurs. André Chénier nous a servi à montrer sur quels points le premier n’était pas grec ; il pourrait aisément servir à prouver que M. Swinburne est un grec outré.

Son Laus Veneris n’est autre que la légende romantique du Tannhäuser, mais en quelque sorte retournée et devenue l’hymne païen de la déesse de beauté. Dans le Tannhäuser, Vénus est une transformation diabolique de la belle Aphrodite. Déchue de la divinité comme les autres habitans de l’Olympe, elle s’est réfugiée dans une grotte obscure, et elle y retient son chevalier, son aveugle amant, qui ne voit pas percer sous son masque de beauté la laideur démoniaque. La déesse reprend ses droits dans le poète anglais, comme elle le fait dans plus d’un poète allemand. Elle est en exil et attend le jour où elle doit remonter sur ses autels. Jusqu’ici, rien qui puisse nous étonner ; le poète anglais est païen comme Henri Heine, qu’il doit avoir beaucoup lu et dont il se souvient, avec cette différence pourtant que le scepticisme d’Heine est un correctif à ses boutades mythologiques. C’est quelque chose de fort païen et de tout à fait grec que la religion de Vénus. Cependant n’est-ce pas un grec bien outré celui qui fait de la fille de Dioné, « ce plaisir des dieux et des hommes, » selon Lucrèce, une divinité qui brûle et qui met à mort, « qui étouffe de ses mains et qui étrangle avec les nœuds de sa chevelure » le mortel qu’elle a séduit. Le paganisme était plus riant, et M. Swinburne à Athènes aurait passé pour un fanatique.

La remarquable pièce de Phœdra n’est pas moins excessive. Certes la fille de Pasiphaé n’avait pas reçu avec le sang de sa mère la pudeur. Selon Racine, « c’est Vénus tout entière à sa proie attachée ; » mais la Phèdre d’Euripide, qui est la véritable, si elle n’est pas chaste, est innocente. Elle se donne la mort dès qu’elle a vu clair dans son âme. La Phèdre de M. Swinburne ne fait pas de la mort son châtiment, elle en fait ses délices. Mêlant à la passion de l’amour les images de sang, elle veut mourir de la main d’Hippolyte ; elle implore de lui le coup de la mort avec une soif du trépas qui est encore de l’amour. Elle savoure avec volupté la pensée de la blessure profonde, elle montre la place où il faut frapper, elle supplie, elle saisit les mains d’Hippolyte, elle embrasse ses genoux, elle demande le trépas dans les discours les plus brûlans. Je connais peu de vers plus passionnés ; mais n’est-il pas vrai que cette Phèdre est plus que grecque et plus que païenne ?

Que dire de la pièce d’Anactoria ? C’est une paraphrase des vers de Sapho dans le Traité du sublime. Boileau pour la France, Philips pour l’Angleterre, ont traduit ces strophes ardentes sans provoquer aucune sévérité, si ce n’est celle des juges difficiles, sans mettre en danger ni le lecteur ni eux-mêmes. Ils ont simplement traduit : M. Swinburne a paraphrasé. C’est par respect pour le chef-d’œuvre, dit-il. Faire passer la flamme de ces vers doriens dans l’idiome britannique lui a paru impossible, au lieu de rendre la poésie, il a essayé de rendre le poète. C’est donc Sapho tout entière qu’il a voulu mettre dans cette pièce de trois cents vers, la plus parfaite peut-être du recueil par la versification. Personne ne mettra en doute la bonne foi du poète, et on acceptera son explication ; mais qui ne voit le danger de l’entreprise ? Quand nous lisons la petite pièce de Sapho, nous oublions le sexe de l’auteur, celui de l’objet de son amour ; nous sentons l’atteinte de la flamme, nous ne voyons que l’expression simple et concentrée de la passion ; nous admirons. Comment se faire illusion durant trois cents vers ? Si la poétesse de Lesbos avait porté son impudique ardeur jusqu’à la limite de trois cents vers, nous ne pourrions en parler aujourd’hui ; sous un tel flot, sa flamme se serait éteinte avec son nom, et M. Swinburne n’aurait pas commis la faute de faire de cette étincelle un incendie. L’aveu du poète anglais pourrait s’étendre à toutes ses œuvres. Il nous rend les Grecs non comme ils étaient, mais comme il les sent : il les paraphrase. La paraphrase même ne peut être fidèle. Et comment croire que Sapho nourrît avec du sang la source sacrée des vers ? Toutes les femmes de M. Swinburne ont cet instinct homicide. O fille de Lesbos ! à quoi bon avoir obtenu d’un Platon le titre de dixième muse ? Pourquoi t’être placée à côté d’un Alcée non-seulement par les chants de ta lyre, mais par ton courage et ton exil, et que te sert d’être passée d’âge en âge comme le premier chantre de l’amour, s’il faut qu’un poète, après deux ou trois mille ans, te ravale au niveau de la bête féroce qui lécherait la plaie qu’elle a faite dans son ivresse furieuse ? Non, tu n’es pas cette Ménade barbare, cette tigresse qui ouvrirait les veines de l’objet aimé pour étancher sa soif ! Hélas ! il n’est que trop vrai que la licence effrénée appelle le raffinement de la cruauté. On parcourrait toute la littérature de l’antiquité sans trouver une trace de cette union de la débauche et du meurtre. Était-il donc réservé aux nations modernes et chrétiennes de souiller ainsi la poésie ? N’insistons pas davantage sur ce point : on voit assez en quel sens M. Swinburne est outré, et comment, à force de vouloir être grec, il cesse de l’être. Son Laus Veneris est profondément triste, et l’imagination hellénique, même quand tout ne sourit pas autour d’elle, se dore toujours de quelque rayon d’espérance ou de joie. Sa Phœdra est enflammée et sensuelle, et le théâtre grec est un sanctuaire de pudeur. Son Anactoria respire l’odeur du sang, et la poésie de Pindare et de Sophocle est le charme de l’humanité. Triste, ardent et cruel, voilà son paganisme, et la mythologie d’Homère respire le bonheur, le plaisir calme et la tendresse.

Les autres pièces du recueil sont animées du même esprit et brûlent des mêmes passions. Dans Faustine, Dolores et la poésie ayant pour titre In the Orchard (Le Verger), on a le pendant du Laus Veneris et de la Phœdra. Ce sont des flammes autour desquelles l’auteur fera bien une autre fois d’épaissir un peu les voiles, s’il ne veut pas s’entendre accuser d’écrire dans des situations d’esprit trop violentes. Chaque poète a ses mots favoris qui reviennent sauvent sous sa plume. M. Swinburne fait un tel abus des lèvres et des baisers, que ces mots, poétiques s’il en fut, en deviennent fatigans. Le pendant du morceau d’Anactoria ne serait pas bien difficile à trouver. Je reconnais volontiers que la décence ne manque pas à son Hermaphrodite, mais pourquoi nous retenir le temps d’une tirade de cent vers devant ce monstre des bas siècles de l’art grec ? Pourquoi récidiver encore avec la pièce de Fragoletta ? Enfin les raffinemens cruels, le plaisir de voir le sang et de donner ou de recevoir la mort s’étale en plus d’une de ces pages, et ce n’est pas seulement quand il veut être grec que M. Swinburne tombe en ces excès.

Est-ce à dire que nous nous étonnions beaucoup de ces exagérations ? Le remarquable poète que nous venons de lire n’a-t-il fait qu’obéir à l’emportement du caprice ou au désir de frapper fort et de prendre d’assaut la renommée ? Sans doute il faut mettre une notable partie de ces excès sur le compte de la jeunesse : quand les passions parlent haut, quand les sens bouillonnent et que le tempérament ne sait pas se maîtriser, on croit volontiers qu’il n’y a dans la vie que des sens et des passions ; mais attendez que l’expérience prenne la parole à son heure, comme elle aime à le faire quand elle peut être écoutée, les sens, comme des bêtes échappées, sont ramenés au devoir, et la vie elle-même se charge tôt ou tard de démontrer la nécessité de quelque loi morale. Le temps viendra sans doute pour l’auteur d’Anactoria de réprimer les hennissemens de sa muse indomptée et matérialiste. Toutefois ne craignons pas de le dire, tout n’est pas affaire de tempérament dans ces révoltes, dans ces débordemens, dans ces férocités. Écartons toute idée de calcul, nous avons trop d’estime à l’égard du vrai talent pour croire aisément celui qui le possède capable de spéculer sur l’immoralité. Aussi reste-t-il à montrer que ce genre d’excès était presque inévitable dans la voie où s’est engagé M. Swinburne.

Nous avons également nos païens ; mais on peut dire en général que pour eux le paganisme est un thème rajeuni qui fournit à leur main d’artiste des variations poétiques. Les uns, les plus distingués, ennuyés de la personnalité larmoyante ou boursouflée qui s’étalait dans les vers de notre temps, sont remontés aux sources primitives grecques, comme à l’éternel réservoir de toute poésie. Ils traduisent Homère. Ils se sont faits grecs par dégoût de la vulgarité, et nous devons à leur accès de misanthropie littéraire quelques-uns des meilleurs vers de ce temps, quelques gouttes de miel qu’ils ont rapportées du mont Hymette. Les autres sont tombés amoureux du Parthénon après avoir été passionnés pour les cathédrales ; ils ont passé, avec la rapidité d’humeur qui règne dans les ateliers, des arceaux et des ogives aux attaques et aux frises, des justaucorps et des souliers à la poulaine aux péplums et aux cothurnes. Pour leur talent, qui se composé surtout de la convoitise des yeux et qui se paie volontiers de couleurs, le goût païen a été une mode qui n’exigeait que le changement de leur vestiaire et le renouvellement de leur mobilier. D’autres encore sont des versificateurs d’une facilité infinie, qui font tout ce qu’ils veulent de la langue et de la rime ; ils ressemblent, au moins pour le libre caprice, au sculpteur devant le bloc de marbre :

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?
Il sera dieu !…


Leur ode sera Jupiter, leur élégie Vénus, leur idylle Diane, parce que c’est la mode. Il est certain que M. Swinburne les a lus ; n’a-t-il pas été dupe de ce paganisme de dilettante ? Je le crains. C’est peut-être ce qui nous vaut l’avantage d’être proposés par lui en modèle à l’Angleterre à la fin de ses Notes on Poems and Ballads. Nous ne connaissons chez nous qu’un exemple pénible de ce sérieux apporté par M. Swinburne dans certaines aberrations morales, et encore n’y â-t-il que le paganisme du cœur, le paganisme sans les dieux païens. Sur cet exemple, le poète anglais est bien prodigue de son admiration. Qu’il y songe bien ; il y a là pour lui plus lieu de réfléchir que d’admirer.

M. Swinburne n’est pas comme nos païens, il a pris le paganisme au sérieux, in earnest ; certes il n’est pas plus anglais que son devancier Keats, mais par ce côté il l’est encore. La vie est courte, les plaisirs sont mêlés d’amertume, et il en veut au Dieu des chrétiens d’attrister encore cette vie et de défendre ces plaisirs. Croyez-vous cependant qu’en brisant le joug de cette religion de la douleur il retrouvera la gaîté d’un enfant de l’Hellade, croyez-vous qu’en secouant la cendre de l’humilité chrétienne il va se couronner de roses et s’asseoir au banquet d’Anacréon ? Non, il est trop tard pour se faire païen du fond du cœur, il est trop tard de deux mille ans ! L’homme souffre, et le christianisme lui a donné la perception trop claire de sa souffrance. Il peut s’arracher du cœur l’espoir que le Christ a apporté sur la terre, mais il ne peut en arracher les épines que la vie y enfonce. Il cherche à endormir sa peine au sein des jouissances du corps, mais toujours l’esprit aura son douloureux réveil et « lèvera le linceul du plaisir. » Les vers de M. Swinburne ressemblent au lendemain d’une orgie. Ils ne sont pas moins tristes que sensuels ; ils sont pleins de colères et de violentes insurrections contre Dieu, qui a fait le plaisir si passager. Satan est l’ange de l’orgueil ; l’impiété de M. Swinburne est celle de l’ange de la volupté. De même que la foi, l’incrédulité varie suivant les hommes : il semble que pour être païen comme M. Swinburne il faut avoir été, ne fût-ce qu’un instant, fanatique de calvinisme. Entre le Dieu tyran qui obsède sa pensée et le Dieu vengeur qui grondent tonné dans les sermons des presbytériens du XVIIe siècle, il n’y a pas bien loin [5].

Pourquoi nous imposer à nous et au lecteur la tâche de recueillir dans le dernier volume de M. Swinburne de nouvelles preuves de ce qui n’est que trop évident ? Presque tout dans ce livre est rempli de révoltes contre les dieux, d’anathèmes contre les femmes. Quand on ne voit qu’un côté de la vie, on n’a qu’une corde à sa lyre : aussi la monotonie est-elle souvent le caractère du talent de M. Swinburne. Nous avions songé à traduire l’Hymne de Proserpine, qui est d’une grande beauté de diction et d’harmonie ; mais la pièce est trop longue, et le goût même est blessé de quelques profanations qui la déshonorent. C’est la malédiction d’un païen qui meurt au moment du triomphe du christianisme et qui invoque dans l’avenir le retour de ses dieux, surtout de sa belle Vénus, car le paganisme du poète cesse d’être le polythéisme, et ses dieux se résument tous dans la déesse de la beauté. Contentons-nous d’en extraire ce passage étrange sur la fatalité.


« Les jours de délices et de joie, d’ardeur et de tristesse, sont balayés avec l’écume du présent qu’emporte la marée descendante du passé. C’est là, de l’autre côté des barrières de cette mer des choses, entre les portes de cet océan, où un désert d’eau pousse ses vagues, où de grands navires sont engloutis au fond, où un abîme de mort attend, c’est là que, puissant et profond, rempli de choses inexprimables, c’est là qu’avec ses yeux d’écume, ses nageoires empoisonnées, ses dents de requin, sa chevelure de serpent, s’écoule éternellement, sous le vent blanchissant de l’avenir le flot infatigable du monde. Le sel de sa vague se compose des pleurs des hommes ; il emporte l’éclair de la destruction, le fracas des chutes, le battement des années, l’angoisse du jour qui succède au jour, le trouble de l’heure qui succède à l’heure. Et les gouttes en sont amères comme le sang, et la crête des vagues est comme une griffe qui mord, et la vapeur en est comme le gémissement des esprits qui ne sont pas encore, et le bruit comme celui qu’on entend dans un rêve. Retiendrez-vous avec des rênes cette mer profonde ? Châtierez-vous cette haute mer avec des verges ? La prendrez-vous pour l’enchaîner, elle qui est plus ancienne que vous tous, ô dieux ! Tous vous passerez comme un vent, comme un feu vous passerez et ne serez plus. Vous êtes des dieux et vous mourrez, et ces vagues à la fin couvriront vos têtes ! »


Assez de ces déclamations étincelantes contre les lois de la vie humaine ! Assez de ce lyrisme ennemi des dieux ! Il est temps de prendre congé de M. Swinburne et du paganisme anglais. Je reconnais que ce volume, aussi bien que les précédons, tranche singulièrement sur les œuvres de la poésie anglaise contemporaine, et que M. Swinburne a pleinement réussi dans son dessein de fuir la pastorale. Je reconnais encore qu’ii a toute espèce de raison pour demander un auditoire à part et pour récuser le jugement des jeunes filles ; mais nous a-t-il au moins donné l’aliment viril qu’il nous promettait ? car il ne suffit pas de répéter avec un poète de notre temps :

….. J’en préviens les mères de familles,
Ce que j’écris n’est pas pour les petites filles
Dont on coupe le pain en tartines ; mes vers
Sont des vers de jeune homme.


Il faut de mâles pensées, et je ne crois pas que la révolte perpétuelle contre la loi morale en soit une. On peut manquer de virilité non-seulement en se laissant accabler par le sort, mais encore en recommençant à tout propos contre lui de stériles rébellions. Je ne crois pas non plus que le joug des sens, si exclusif, si complet, soit la source des mâles accens, et c’est une étrange marque de courage que de. verser toujours des larmes et de pousser des cris au pied des autels de Vénus. C’est au moins ce que l’on rencontre à toutes les pages du dernier volume de l’auteur. M. Swinburne n’a pas voulu recevoir de la muse en faveur chez lui son pain tout coupé en tartines, à la bonne heure ! mais je crois qu’il a fait beaucoup plus qu’il ne pense « des vers de jeune homme. »

Quant au paganisme poétique qui est l’idée générale de ce travail, les hommes de talent ne lui ont pas fait défaut : il a manqué cependant d’un André Chénier demandant seulement aux modèles grecs des études, des formes, « des vers antiques pour des pensers nouveaux. » L’hellénisme en poésie ne peut être qu’une question d’art ; il faut bien que cette source ne soit pas épuisée, puisque nous la voyons jaillir encore lorsqu’on la croyait tarie ; mais pour l’âme humaine il est bien mort, et les vers ne le ressusciteront pas. Il est remarquable que John Keats et M. Swinburne, malgré toute la distance qui les sépare, ont fait tous deux la faute de prendre au sérieux le paganisme et de lui donner une place dans la vie même. Ce n’est pas seulement la poésie, c’est la nature qui paraît dépeuplée au premier, parce qu’elle n’est plus remplie de faunes et de nymphes ; le second fait table rase dans son âme de toute espèce de foi et de doctrine morale pour la livrer à un paganisme outré. C’est là un triste progrès ; mais faut-il qu’une génération entière soit responsable de ces folies ? La réprobation, nous devons le dire, a été sévère, unanime, injuste en certains cas, puisqu’on s’est mis à lire entre les lignes, à deviner des intentions infâmes, desquelles il suffit pour le défendre de l’exaltation même de l’auteur et du caractère élevé de son style. Si par hasard, avec ce tempérament anglais qui ne fait rien à demi et ne prend rien légèrement, les idées païennes sont un vin capiteux pour les poètes, il faudrait se garder de tirer trop vite des conséquences générales de ces égaremens particuliers, et parce qu’il s’est trouvé dans Israël quelque prophète inspiré du démon, de conclure à des tendances fatalistes et corruptrices dans la nation et même dans la jeunesse. Que M. Swinburne renonce aux paradoxes ; qu’il revienne à la nature et à la vérité : elles lui montreront que ces poètes grecs qu’il aime tant leur restaient fidèles ; elles lui enseigneront aussi quand il faudra s’écarter d’eux au lieu de pousser plus loin qu’eux dans l’erreur. Elles lui diront : « Poète, respectez non vos passions, non votre orgueil, mais votre dignité et votre beau talent. Soyez viril, imitez vos antiques maîtres : s’ils étaient païens, ils étaient du moins des hommes. »


Louis ETIENNE.


  1. Lord Houghton, qui a déposé cette couronne sur la tombe de Keats, est lui-même un poète fort distingué, plus connu sous le nom de Monckton Milnes, avant que le peerqge fût venu déconcerter.les lecteurs de ses vers délicats et légèrement lakistes. Nous l’avons rencontré plus d’une fois dans des études précédentes.
  2. Voyez la pièce Sleep and poetry.
  3. Table-Talk, troisième partie.
  4. Voyez, dans la Revue du 1er avril 1866, Matthew Arnold.
  5. Il y aurait de curieux rapprochemens à faire entre les impiétés de M. Swinburne et les excès fanatiques de la prédication presbytérienne d’autrefois, surtout on Ecosse. Voyez Buckle, Civilisation in England, chap. 19.