Le Parnasse contemporain/1869/Le Paradis retrouvé

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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsII. 1869-1871 (pp. 285-288).




Mme AUGUSTE PENQUER

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LE PARADIS RETROUVÉ

Poëme de la première heure.


L’Éden était fermé. La terre ouvrait ses routes :
Adam, d’un seul regard, les interrogea toutes,
Et, ne pouvant choisir parmi tant de chemins,
Il se tourna vers Ève & dit : « Étends les mains :
Je te laisse le choix entre tous nos domaines.
Puisque j’ai quitté Dieu, qu’importe où tu me mènes ?
Ma patrie est partout avec Ève ; ses yeux
Me tiendront lieu du jour qui me venait des cieux.
Près de toi rien ne manque à mes regards ; ma vie,
Condamnée à la mort & maudite, est ravie,
Puisque le Créateur, qui te créa pour moi,
M’ordonne de te suivre & de mourir pour toi.
L’Éternel s’est trompé dans sa double sentence ;
Sa justice n’a pas atteint notre existence :
Ève, tous deux unis, maîtres dans ces déserts,

Tu seras reine, & moi, le roi de l’univers.
Je te suis. Où veux-tu que nous allions ?
Je te suis. Où veux-tu que nous allions ? — Vers l’ombre,
Reprit-elle, là-bas, vers cette enceinte sombre,
Où l’œil de l’Éternel ne pourra nous chercher.
Pour t’aimer, j’ai besoin, Adam, de me cacher.
Je ne sais quelle flamme à mon visage monte,
Quand j’arrête sur toi des yeux charmés : j’ai honte.
Je ne t’avais pas vu dans Éden ; Dieu couvrait
D’un voile de pudeur tout ce qui m’entourait.
Dans Éden, j’ignorais le charme humain des choses ;
J’écoutais les oiseaux, je contemplais les roses,
J’aspirais les parfums & j’entendais les sons ;
Mais rien ne m’enivrait, ni baumes, ni chansons.
Je vivais sans désir, j’ignorais l’espérance ;
Mon bonheur était froid comme mon ignorance :
L’amour n’était pas né. Non, dans Éden, jamais
Je n’aurais pu comprendre à quel point je t’aimais.
J’étais trop près du Dieu, maître de la nature,
Trop près du Créateur, pour voir la créature.
Mais à présent que Dieu n’est plus là, l’homme est dieu
Pour mon âme, & beauté pour mon regard de feu.

— Ève, répondit-il, je l’ignorais moi-même,
Cette loi de l’amour humain ; ce mot suprême,
Aimer, j’en ignorais hier la volupté.
Dans Éden, je n’ai pas remarqué ta beauté.
Ce que j’aimais hier en toi, c’était ton âme ;
En toi ce que j’adore aujourd’hui, c’est la femme.

J’admire les contours élégants de ton col ;
J’admire la blancheur de tes pieds sur le sol ;
J’admire ton regard où mon regard se noie,
Et le voile onduleux de tes cheveux de soie,
Et ta chair blanche & rose, & ton bras, & ta main,
Et ce beau sein qui doit porter le genre humain.
Je te suis. Conduis-moi. Dans l’ombre ou la lumière,
Où tu seras, j’irai. Va, marche la première !
Regarde ton chemin ; moi, je regarderai
La trace de tes pas. Marche. Je te suivrai. »

Ève se dirigea vers l’occident, légère,
Non comme une exilée & comme une étrangère,
Mais comme une habitante à qui tout est connu.
A peine elle foulait le sol de son pied nu ;
A peine elle hésitait dans sa route. A mesure
Qu’elle avançait vers l’ouest, l’ombre était plus obscure,
Le firmament prenait des tons gris, les vapeurs
Des grandes mers montaient du flot sur les hauteurs.
On entendait déjà les bruits sourds du rivage.
La solitude avait un aspect plus sauvage ;
L’arome des sapins résineux chargeait l’air
De son effluve au suc nourrissant, mais amer.
Un peu dans le sud-ouest, des lignes montagneuses
S’étendaient & formaient des voûtes caverneuses.
C’est vers ces antres noirs qu’Ève se dirigea.
Palpitante, éperdue, elle y touchait déjà,
Quand Adam, l’étreignant & l’enlevant de terre,
La porta, frémissant d’amour, dans ce mystère.

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La nuit parut. Ce fut la plus belle des nuits :
Les astres rayonnaient, l’un par l’autre éblouis ;
Le zéphyr & la fleur échangeaient leur caresse ;
Les hôtes des forêts se cherchaient, dans l’ivresse ;
Les oiseaux, sans savoir d’où leur vint cet attrait,
Se rapprochaient, unis dans un premier secret ;
Et le ruissellement des eaux autour des mousses
Avait des bruits de luth, de baisers, de voix douces.
On entendit alors, à travers l’infini,
Les palpitations du Verbe humain, béni ;
L’enfantement divin germa dans la nature :
L’amour, égal à Dieu, créa la créature.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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L’aube éclairait déjà l’azur de l’orient.
Adam regardait Ève & l’aube en souriant,
Comme un être enivré des douceurs de la vie.
Ève ne regardait qu’Adam. Belle & ravie,
Les yeux pleins de langueur, elle attachait sur lui
Un long regard encor plus charmé qu’ébloui.
Il dit : « Voici le jour saluant l’hyménée. »
Elle : « Voici l’épouse à tes pieds pardonnée :
Dieu bénit notre hymen, Adam. L’Éden perdu,
Nous l’avons retrouvé ; l’amour nous l’a rendu. »