La Pipe de cidre (recueil)/Le Polonais

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Le Polonais
La Pipe de cidreE. Flammarion (pp. 107-113).
Le Polonais




Le Polonais


La maison où demeure le Polonais est, sur la route, près de la forêt, pour ainsi dire, enclavée dans la forêt ; une cahute indiciblement misérable, dont les murs en torchis s’écaillent, dont le toit de chaume, çà et là crevé, s’effondre, montrant les lattes pourries. Devant la maison s’étend un petit jardin, un petit carré de terre où poussent librement les herbes sauvages, et qu’entoure une palissade en ruines. L’été, quelques soleils dressent au-dessus des herbes, vers la lumière, leur capitule orangé. Quand vous passez sur la route, devant cette maison, une odeur vous vient qui fleure la crasse, le fauve, la pourriture cutanée et vous pique aux yeux. Des quatre enfants qui grouillaient, comme des vers, dans cette ordure, trois sont morts, emportés dans une épidémie de diphtérie ; le dernier n’est jamais là… Il rôde, dans les rues de la ville, sur les trottoirs, à la fois maraudeur et mendiant. Il ne revient qu’à la nuit dans la maison, battu quand ses poches sont vides, encouragé d’un seul mouvement de tête approbatif lorsqu’il dépose sur la table le produit de ses larcins.

Les promeneurs fuient cette maison, dont les fenêtres, à la tombée de la nuit, luisent comme des regards de crime…

Assis sur le seuil, le Polonais confectionne, sans enthousiasme, des balais de bouleau, pour le prochain marché. On voit que cette besogne répugne à sa force. C’est un petit homme trapu, carré d’épaules, de membres puissants et de reins souples. De son visage enfoui sous les broussailles d’une barbe rousse, on ne voit que deux yeux étrangement brillants, des yeux d’orfraie, et deux narines sans cesse battantes comme celles des chiens qui ont humé dans le vent des odeurs de gibier.

Sa femme, grande, sèche, ridée, tresse des paniers d’osier, dans la maison… Le profil de son visage coupant, sa silhouette plate se devinent plutôt qu’ils ne se voient dans l’ombre lourde de cette sinistre demeure. Tous les deux, ils ne se disent rien. Quelquefois ils s’arrêtent de travailler. Et le silence de ces deux êtres a quelque chose de terrible et de meurtrier.

Des faisans passent sur la route ; des faisans volent au-dessus de la route. Le Polonais les regarde passer, les regarde voler. Ses yeux brillent davantage, ses narines frémissent plus vite. Des traînées d’or luisent, ondulent, dans sa barbe remuée.

Tout à coup, sans qu’on ait pu savoir d’où il venait, un garde paraît sur la route, la carnassière au dos, à la main le bâton de cornouiller. Il s’arrête devant la palissade. Son visage est dur, sa moustache rude, sa peau tannée comme les guêtres de cuir qui enveloppent ses mollets. Un rayon de soleil tardif fait étinceler sur sa poitrine la plaque d’acier, indice de son autorité.

— Hé ! Polonais !… appelle-t-il.

Le Polonais lève lentement sa tête de fauve vers le garde et ne répond pas. Ses yeux, tout à l’heure si brillants, se sont éteints. On distingue à peine leur lueur ternie sous les broussailles de la barbe. Les narines ont cessé de battre.

— Hé ! Polonais !… réitère le garde, es-tu donc sourd ?… M’entends-tu ?…

Alors, d’une voix bourrue, le Polonais répond :

— Je ne suis pas sourd, et je t’entends… Passe ton chemin… Nous n’avons pas à causer ensemble.

Le garde se dandine, une pâle grimace aux lèvres.

— Si, nous avons à causer ensemble… dit-il… Je ne viens pas en ennemi…

Le Polonais hoche la tête.

— Je t’ai dit de passer ton chemin… Tu n’as rien à faire ici… Ah ! Est-ce clair ?…

Et il se remet à son ouvrage, tandis que, du fond de la maison, une voix aigre de femme glapit :

— Puisqu’on te dit de passer ton chemin, canaille !

Le garde insiste et veut franchir la palissade, par une brèche. Mais le Polonais se dresse, d’un bond, vers lui, et, gesticulant, furieux, une flamme de meurtre dans les yeux, il crie :

— Je te défends d’entrer chez moi !… Fais bien attention… si tu entres… aussi vrai que je suis le Polonais… tonnerre de Dieu !… je te fais ton affaire.

La voix de femme répète, dans l’ombre de la maison :

— Oui ! oui ! Fais-lui son affaire…

— Eh bien ! écoute-moi… ordonne le garde en haussant les épaules… J’ai encore vu tes traces, dans le bois, cette nuit.

— Tu mens !…

— Et où as-tu coupé ces brins de bouleau ?

— Ça ne te regarde pas… Je les ai coupés où il m’a plu…

— Bon !… Je ne t’ai pas pris, tu peux dire ce que tu veux. Mais il ne s’agit pas de ça. Veux-tu vendre ta maison ?

— Ma maison ?… rugit le Polonais.

— Oui, ta maison. On t’en donne mille francs.

— Ah ! ah ! elle vous gêne, toi et ta crapule de maître !… Tiens, regarde-moi bien. Tu m’en donnerais trois cent mille écus, que je te dirais non.

— C’est ton dernier mot ?

— Oui.

— C’est bon. Seulement je t’avertis qu’on te surveille.

— Je me moque de toi, entends-tu, de toi, et de celui qui t’envoie !… Et moi aussi, je t’avertis que ça finira mal, toutes vos tracasseries… Ne pas laisser vivre en paix un pauvre homme !… Ah ! malheur !

Et, tout d’un coup :

— Pourquoi as-tu tué mon chien ?

— Il chassait les faisans.

— Tu mens… Et mes trois poules que tu as tuées aussi ?… Est-ce qu’elles chassaient tes faisans ?

— Elles grattaient les semis de pin.

— Pourquoi m’as-tu fait chasser du château ?… J’y gagnais ma vie, honnêtement…

— Pourquoi braconnais-tu ?

— Tu mens ! Tu mens !

Dans l’ombre de la maison, la voix de femme, de plus en plus colère, souligne toutes les répliques du garde, par ces mots :

— Canaille !… Canaille !… Assassin !…

Mais le garde ne s’émeut pas.

— Fais attention à toi, Polonais… Car, cette fois, on ne te ménagera pas…

— Fais attention à toi, plutôt… affameur des pauvres gens… parce que… Oui… j’en ai assez de crever la faim, à cause de vous tous… Vous m’avez tout pris… Et crever pour crever !…

Alors, le garde, très calme, dit :

— Je ne te crains pas… et je ne suis pas méchant pour toi, puisque je t’avertis… À toi de voir la chose… Je m’en vais…

Et, remontant sur l’épaule, d’un coup de reins, sa carnassière, il saute, légèrement, sur la route, et s’en va, sans retourner la tête.

Le soleil décline, s’enfonce derrière les massifs plus sombres de la forêt.

Le Polonais se remet à son travail, maugréant :

— J’en ai assez… On a trop de misère… Crever pour crever !…

La nuit est venue, le Polonais rentre dans la maison. La huche est vide… Tous les deux, la grande femme maigre et le petit homme trapu, ils restent là, dans l’ombre, silencieux.

Soudain :

— Homme ! fait la femme.

— Eh bien ?

— Il n’y a pas de lune, cette nuit.

— Non !… La nuit sera noire.

— Sûr qu’il erre, cette nuit, dans la sente aux bouleaux.

— Oui…

— Eh bien ?

Et la femme, à tâtons, lève une pierre, sous la cheminée, une grande pierre sous laquelle un trou se creuse. Elle retire du trou un fusil, l’essuie, fait jouer les batteries et, d’une voix basse, rauque :

— Eh bien ?… Si t’as du cœur… t’iras aussi…

— Donne ! fait le Polonais… Crever pour crever.

Le Polonais sort de la maison. La nuit est toute noire, en effet. Il écoute. Personne sur la route… Aucune voiture, aucun bruit… Il écoute encore…

Très loin, un hibou chante, dans le silence, sa lugubre chanson de mort…