Le pouvoir des Fables

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Claude Barbin et Denys Thierry (3pp. 108-113).



IV.

Le pouvoir des Fables.

A MONSIEUR DE BARILLON.



LA qualité d’Ambaſſadeur
Peut-elle s’abaiſſer à des contes vulgaires ?
Vous puis je offrir mes vers & leurs graces legeres ?

S’ils oſent quelquefois prendre un air de grandeur,
Seront-ils point traitez par vous de temeraires ?
Vous avez bien d’autres affaires
A démêler que les debats
Du Lapin & de la Belette :
Liſez les, ne les liſez pas ;
Mais empeſchez qu’on ne nous mette
Toute l’Europe ſur les bras.
Que de mille endroits de la terre
Il nous vienne des ennemis,
J’y conſens ; mais que l’Angleterre
Veüille que nos deux Rois ſe laſſent d’être amis,
J’ay peine à digerer la choſe.
N’eſt-il point encor temps que Loüis ſe repoſe ?
Quel autre Hercule enfin ne ſe trouveroit las

De combattre cette Hydre ? & faut-il qu’elle oppoſe
Une nouvelle teſte aux efforts de ſon bras ?
Si voſtre eſprit plein de ſoupleſſe,
Par eloquence, & par adreſſe,
Peut adoucir les cœurs, & détourner ce coup,
Je vous ſacrifieray cent moutons ; c’eſt beaucoup
Pour un habitant du Parnaſſe.
Cependant faites moy la grace
De prendre en don ce peu d’encens.
Prenez en gré mes vœux ardens,
Et le recit en vers, qu’icy je vous dedie.
Son ſujet vous convient ; je n’en diray pas plus :
Sur les Eloges que l’envie
Doit avoüer qui vous ſont deus,
Vous ne voulez pas qu’on appuye.

Dans Athene autrefois peuple vain & leger,
Un Orateur voyant ſa patrie en danger,
Courut à la Tribune ; & d’un art tyrannique,
Voulant forcer les cœurs dans une republique,
Il parla fortement ſur le commun ſalut.
On ne l’écoutoit pas : l’Orateur recourut
A ces figures violentes,
Qui ſçavent exciter les ames les plus lentes.
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put.
Le vent emporta tout ; perſonne ne s’émut.
L’animal aux teſtes frivoles
Eſtant fait à ces traits, ne daignoit l’écouter.
Tous regardoient ailleurs : il en vid s’arreſter

A des combats d’enfans, & point à ſes paroles.
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Céres, commença-t-il, faiſoit voyage un jour
Avec l’Anguille & l’Hirondelle :
Un fleuve les arreſte ; & l’Anguille en nageant,
Comme l’Hirondelle en volant,
Le traverſa bien-toſt. L’aſſemblée à l’inſtant
Cria tout d’une voix : Et Céres, que fit-elle ?
Ce qu’elle fit ? un prompt courroux
L’anima d’abord contre vous.
Quoy, de contes d’enfans ſon peuple s’embaraſſe !
Et du peril qui le menace
Luy ſeul entre les Grecs il neglige l’effet !

Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?
A ce reproche l’aſſemblée
Par l’Apologue réveillée
Se donne entiere à l’Orateur :
Un trait de Fable en eut l’honneur.
Nous ſommes tous d’Athene en ce poinct ; & moy-meſme,
Au moment que je fais cette moralité,
Si peau d’aſne m’eſtoit conté,
J’y prendrois un plaiſir extrême,
Le monde eſt vieux, dit-on, je le crois, cependant
Il le faut amuſer encor comme un enfant.