Le Revenant (Maurière)

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FLORÉAL
24 et 31 janvier 1920

Gabriel Maurière

Le Revenant


Le Revenant


Nouvelle Inédite


L’homme, bardé de musettes, allait à grandes enjambées. Une canne tortueuse le devançait à chaque pas. Il était midi. La vie bourdonnante emplissait les haies ; le long du ruisseau, les peupliers dormaient, immobiles, le pied dans l’eau tiède. Derrière un pli de terrain, la maison haussait le dos, comme une bête gîtée qui se chauffe au soleil. Une lumière vive de juin enveloppait toute la terre ; à travers l’air surchauffé, le toit de tuiles tremblotait et la rumeur des oiseaux, des insectes, du travail universel, le ruissellement solaire, les lourdes odeurs, la sourde énergie qui coulait dans tous les êtres, semblaient se mêler en une profonde et sourde vibration. Les forces obscures de la vie jaillissaient de toutes parts : des fossés hypocrites où montaient des bulles, de toutes les hampes des graminées où se balançaient des insectes, des fleurs qui défaillaient sous le soleil, des horizons où gisait la forêt couchée.

Pierre Mazure s’arrêta net à la limite d’un fossé, cent mètres avant la maison. Devant lui, un espace vide d’obstacles, un dos de champ, tout hérissé de blé, dont les épis serrés striaient l’étendue et fatiguaient l’œil par leur papillotement. Au delà, la ferme disparaissait à demi, submergée par l’envahissement de la marée végétale. Sous sa carapace moussue, quelque chose vivait.

Il se remit à avancer, la nuque raidie, les reins étreints comme par une main de fer, la pensée serrée contre les tempes. Un moment, il sentit ses jambes s’amollir, et sembla prêt à s’affaisser comme une loque dont le support a disparu.

Trois ans de passé étaient là, dans ce tableau, ramassés dans la minute présente. Trois ans inconnus, avec ce qu’ils peuvent renfermer de grêles, d’incendies, de morts. C’est comme si, aujourd’hui, on vous disait : « Voici trois ans de votre vie à venir ; ouvrez cette porte, vous les verrez. Il y a de quoi trembler… »

Son angoisse ne dure pas, car le blé lui tire l’œil. Il saisit un épi et se rend compte que le grain est déjà ferme sous les doigts. Point de nielle, point d’herbes dans ce champ ; la toison de la terre est luisante comme celle d’un animal bien nourri. Depuis sa descente à Vendeuvre, Mazure se sent un autre homme. La gare, les trains, les villes traversées, c’est encore la guerre, c’est l’inconnu, — et c’est lointain déjà comme un mirage. Voici la vérité…

Voici la terre du pays avec ses herbes connues, ses parfums, et cette communion intime de l’homme et des choses que, seul, donne un long séjour dans les mêmes lieux et, sans doute, l’hérédité. Le peuplier d’Italie veille toujours sur la maison. Là-bas, une vache est couchée : on ne peut voir si c’est la Rouge. La vie est endormie et lente ; il y rentre, il s’y baigne, il s’y résorbe. Tout en continuant son chemin, il arrive au tournant de la barrière, dont les piliers s’enfoncent dans l’herbe haute. Voici la maison aux pans de bois, garnis de brique, l’écurie attenante, le vieux chaudron où boivent les poules, le fumier qui trempe dans le purin avec sa couronne mouvante de volailles… Comment ? le logis est fermé ? Ah ! oui, c’est dimanche ! Mais voici, sur une corde, des vêtements de femme, puis du linge d’enfant, qui sèche… Il pousse un soupir de soulagement ; cette vue le rassure ; elles ne sont pas là, mais elles y sont tout de même. Il passe sa manche sur sa moustache qui retombe : signe de satisfaction. À gauche, l’écurie baîlle ; Mazure entre : trois vaches y ruminent, comme autrefois, mais l’une d’elles lui est inconnue. Il s’avance, tâte le pis de la bête, qui se détourne et meugle en bavant du foin de chaque côté de la bouche.

— Allons, ça n’est pas mal tenu.

Il fait le tour de l’enclos, sans hâte maintenant, le sourcil froncé sous un vieux calot. Son nez long, d’où semble sortir la touffe de poils de la moustache se tourne et flaire à droite et à gauche. Mazure échenille un arbre fruitier ; il regarde les citrouilles qui s’étalent, obèses et sans gêne, dans le potager ; il constate qu’il y aura des prunes et que les abeilles travaillent. Au plein soleil, des pigeons dorment, pareils à une végétation de lichens moussus, sur le toit de tuiles.

C’est l’heure du dîner des poules. Étonnées de la porte fermée, elles viennent en troupe comme pour réclamer, caquettent, se piquent de coups de bec et tournent la tête de côté avec une œillade vers le nouveau venu.

— Attendez, dit Mazure.

Là, dans l’écurie, se trouve le coffre à avoine. Il remplit une mesure. Les poules l’ont compris ; elles volètent sous ses pas. À larges gestes, il répand le grain et le troupeau, mouvant et multicolore, pique, pique, avec un bruit de machine à coudre.

Alors, il s’assied sur un vieux tronc, sous la treille, tire sa pipe et fume, l’âme pleine d’un bonheur qui la vide de toute pensée — car, enfin, le bonheur, c’est ça, de ne songer à rien, en sachant que tout va bien, que la récolte pousse et que la terre, autour de soi, est large, féconde, éternelle…

Mais, voici, dans le petit chemin des prés, une voiture, oscillant au gré des ornières, frôlant les gaulis à droite et à gauche, comme un homme qui a bu. C’est bien le cheval bai ; il trotte sec comme autrefois.

Deux formes droites, sur la planche qui, rembourrée d’une botte de paille, sert de siège. L’une est grêle, l’autre plus forte. Elles sautent de la voiture.

Mazure a cessé de fumer sa pipe. Elles ne l’ont pas vu ; il est, d’ailleurs, gris et immobile. Dans sa poitrine, quelque chose remue un peu, sans qu’il se rende bien compte de son émotion. C’est sa femme et sa fille, ces deux êtres, cette paysanne solide et hardie, cette gamine de douze ans, aux cheveux lisses et au corset plat, pareille à un roseau grêle et jaune. Elles vont et elles viennent ; il est là, mais il n’existe pas encore pour elles. Il jouit du spectacle de leur vie de tous les jours, qu’il a devant les yeux. La petite a bien forci depuis qu’il ne l’a pas vue.

Elles détellent le cheval ; il n’a pas remué ; il a le temps. Pendant trois ans, il a tout ignoré de leur existence. Qu’apprendrait-il de nouveau, maintenant, qui ne puisse se remettre à plus tard ? Elles sont là, elles ne sont pas malades : il en sait assez pour l’instant.

Mais voici la bête remisée ; la voiture, à cul, lève ses brancards vers le ciel. Elles reviennent vers la maison en tapant leurs tabliers. Il s’est dressé.

— Maman, un soldat !

La femme a levé la tête, tandis qu’il avance, ses musettes brinqueballant autour de lui. Une idée de paysan facétieux lui traverse la tête.

— Hé, la patronne, y aurait-il du travail, chez vous ?

La femme s’arrêta, la main à la hauteur des yeux et, toute pâle, elle regarda l’homme sans mot dire en se reculant d’un pas, tandis que la petite, droite comme une latte, ouvrait tout grands ses yeux.

— Seigneur Dieu !

Et elle ajouta, en le fixant :

— C’est-y toi, Pierre ?

— Ça y ressemble, paraîtrait. Ah ! on y met le temps à reconnaître les gens, goguenarda-t-il en s’avançant vers sa femme.

— C’est-y Dieu possible ! Marie, c’est ton père !

Le soldat s’était avancé, un peu gêné, comme s’il y avait entre eux une barrière d’un instant, ce que met entre deux êtres une longue absence, quelque chose qui arrête le geste, le temps qu’il faut à l’âme pour s’accommoder à une situation tellement inattendue qu’aucune réaction du sentiment ou de la pensée ne se produit sur-le-champ : et le petit groupe reste, une seconde, cristallisé par une vague épouvante devant ce retour extraordinaire et quasi surnaturel.

— Alors, on n’embrasse pas son homme ?

Elle fut dans ses bras, et trois gros baisers à la mode du pays retentirent.

— Et la drôline ?

— Marie, embrasse ton père !

La fillette s’avançait, mais il la retint au bout de son bras pour l’examiner comme un objet.

— T’as forci. A se porte ben, affirma-t-il, en reportant son regard sur sa femme.

— Pour ça, oui…

Alors, il l’enleva et l’embrassa à son tour.

— C’est pas étonnant, après trois ans, qu’elle te reconnaissait pas !

L’enfant, la figure sans expression, ses mains pendantes au bout de ses bras longs, restait immobile.

— Et si on entrait ? Vrai, c’est pas pour dire, mais on ne dirait pas que je suis le patron ! Faut pas me prendre pour un chemineau, bien que je sois pas reluisant !

La clef grinça, la porte s’ouvrit sur une vaste pièce carrelée où dormait, dans un coin, un lit haut comme une meule de blé, couvert d’un édredon rouge, ce qui retint d’abord l’attention de Mazure.

— Au moins, on pourra se pagnoter, ici.

D’un coup d’œil, il se réaccoutume… Rien de changé. Il rentre… Jamais si longtemps qu’il est parti ! Il lui semble qu’il rentre de charrue.

— À part ça, y a rien à manger ici ?

Le cotillon de la femme ne fait qu’un tour ; elle se hâte en poussant sans discontinuer de petits cris de surprise :

— Mon Dieu, mon Dieu, quelle histoire !

Elle passe les assiettes.

— Des œufs, j’ai des œufs… En voilà une affaire !… Marie, va remplir la cruche.

Il se mit à manger, lentement, plein de déférence pour la nourriture, jouissant des assiettes, des verres clairs, et de ces bonnes choses qui venaient de sa terre.

Il hume le vin.

— C’est encore du 1902 ?

— Oui, il n’en reste plus guère… Seigneur ! quelle surprise, quelle surprise !

Elle restait debout à regarder manger l’homme, son homme, Mazure.

Comme il finissait, sans avoir quasi parlé, bien que sa femme le questionnât sans cesse, une voiture légère entra dans la cour, au trot. Un homme y ballottait, un homme d’une cinquantaine d’années, gros et rouge, la moustache retroussée, l’air réjoui du campagnard riche à qui ses écus donnent le verbe haut et familier…

— V’là M. Durand, dit la petite en se levant et en claquant des mains pour chasser les poules qui entraient dans la cuisine.

L’homme avait sauté de la voiture et, déjà, s’apprêtait à dételer le cheval. La femme était devenue toute pâle et le verre qu’elle portait trembla dans sa main. Elle fit un signe à la petite, qui comprit sans doute, et fila vers l’homme.

Mazure semblait n’avoir rien vu et continuait à manger avec application. Tout à coup, dans l’embrasure, la large carrure du visiteur apparut.

— Ah ! sacré coquin ! En voilà une surprise ! Ah ! par exemple ! Ce vieux Mazure ! Mais c’est un revenant ! Ah ! mon vieux, tout le monde t’avait enterré… Ah ! sacré coquin ! même que t’as eu des messes ! Allons, que je te voie…

Et il tournait, comme un objet, l’homme maigre vers la lumière.

— T’as tout de même pas tout à fait la mine d’un déterré, bien que tu ne sois pas gras. T’es pas beau, c’est vrai ; faudra que tu te fasses raser si tu veux embrasser ta femme.

Et il continuait ainsi, goguenardant et riant. Mazure se faisait petit, se rétrécissait sur sa chaise. Non, il n’était pas mort, mais il se sentait tout de même un peu étranger. Il s’asseyait au bord de la chaise comme « chez le monde ». Il avait toujours craint sa femme, qui était dure au travail, pour elle comme pour les autres. Aujourd’hui, il était l’hôte, le chemineau, pas encore bien chez lui, encore un peu chez elle. Le gros voisin semblait, au contraire, le vrai maître du logis ; il se coupa du pain ; il versait à boire. Docile, Pierre tendait son verre.

— Ben, enfin, comment que te v’là ici ?

Pierre ne songea pas qu’il aurait pu poser la même question à son voisin et il répondit :

— Des bêtises, quoi. On a été faits prisonniers à Maubeuge. Il y avait beaucoup de territoriaux. On nous a emmenés comme des moutons, dans des trains. Malheur, ce qu’on a roulé, ce qu’on a roulé ! Des jours, des nuits entières. Là où qu’on était ?… On se le demandait. Quand il faisait jour, on voyait des pays et des pays que je ne m’en rappelle plus le nom. C’est peut-être à des mille lieues d’ici. Je croyais jamais revenir. Ça me fait drôle de me retrouver là comme si j’étais pas parti.

— Pourquoi que t’as pas donné de tes nouvelles ? Le fils à Médée est prisonnier ; il a écrit.

— Ah ! il est prisonnier. Et Foucart ?

— Il est tué. Alors, pourquoi que t’as rien fait savoir ?

— J’ai donné deux lettres à un homme de la Marne qu’était prisonnier aussi, vu que moi je pouvais pas…

— Où que t’étais ?

— J’sais d’belle. J’ai été à Langensalze pour commencer, mais il y a eu des blagues de faites. J’ai voulu me sauver, on nous a rattrapés ; et puis, il y a des imbéciles qui ont tué un feldwebel dans le coin où j’étais. J’y étais pour rien, ben sûr. Oh ! je dis pas que c’était un grand malheur : il nous faisait crever de faim… Mais, un homme, c’est un homme : il n’était pas là pour son plaisir ; c’est comme nous. Alors, on nous a enfermés. Ah ! on en a vu, on en a vu… Et de la betterave à manger… Malheur !

Par moments, son petit museau s’ouvrait, au milieu des poils et un morceau d’omelette disparaissait ; puis il mastiquait en hochant la tête.

— Bon Dieu, le pinard ! Ce que j’y ai pensé des fois. Non, merci, assez, dit-il à l’homme qui lui versait.

Sa langue se déliait.

— Alors, un jour que j’avais chu, je leur ai fait croire que j’avais quelque chose de cassé dans les reins. J’ai plus pu me redresser. J’ai resté des mois et des mois et des années plié en deux. C’est là qu’ils m’en ont fait voir !… Ils m’ont étendu de force sur des planches et des hommes me pesaient dessus…

…J’hurlais, j’hurlais comme si on m’avait tué. Ils m’ont déchiqueté les membres avec des machines à l’électricité. Pour sûr que j’ai gueulé… ça m’arrachait les os. Tant pis, je me disais : « Bon Dieu ! on les aura. » Je les ai eus tout de même. À la fin, il faut que je les aie dégoûtés : ils m’ont renvoyé avec les manchots. J’ai resté cassé en deux jusqu’à la Suisse, et même plus loin. J’avais pas confiance dans les copains : on sait jamais ; des copains, c’est pas toujours sûr. Ils ont cru, eux aussi, que j’avais l’échine cassée. Personne s’a douté que Mazure il aurait aussi bien pu être droit. Même que, maintenant, il faut que j’y pense pour me redresser.

— Sacré Mazure, sacré coquin !

Émoustillé, l’homme s’était levé, puis il marchait péniblement, un bâton à la main, courbé en deux, le corps déjeté, en gémissant :

— Misère ! Ah ! aïe ! Teufel ! Schafkopf ! Aïe, aïe ! tandis qu’il tortillait son museau du côté droit, la bouche contractée et paraissant souffrir comme un damné. Puis, se redressant tout d’un coup, il jeta son bâton, et ce fut si soudain et si drôle que la fillette s’esclaffa et que le rire de Durand faisait trembler les vitres.

— Ah ! sacré Mazure ! Cré coquin ! Qui qu’aurait jamais cru ça de lui ?

Tout le monde était en joie.

— Et y a-t-il des belles emblaves par là ?

Mazure avança les lèvres avec dégoût.

— Par des places, oui, le reste, rien ; des « marauchis » ou des « grillottes ». Ça ne vaut pas ici, pour sûr. Les pommes de terre sont belles cette année. Comment que t’as pu t’en tirer ? reprit-il un instant après, en s’adressant à sa femme qui, maintenant, semblait plus à son aise et qui buvait aussi.

— M. Durand m’a bien aidée. Sans lui, j’aurais jamais pu y arriver.

— On a fait ce qu’on a pu, répondit le voisin en se balançant sur sa chaise.

Brusquement attendri, Mazure lui tendit la main :

— Ça, c’est bien, c’est bien, voisin !

Puis, tout d’un coup, il se leva, avec un fourmillement de joie que réveillait en lui la chaleur du vin.

— Si on faisait le tour de la maison ?

Ils s’en allèrent, les esprits un peu échauffés ; Mazure en tête, ouvrait les portes, tâtait les bêtes, grisé par le retour, par l’odeur de fumier, par la bonne nourriture absorbée d’un coup. Ses paroles, qui se pressaient, s’étranglaient dans sa gorge et il bégayait : « Ça, c’est bon ; ça, c’est bien… », tandis que sa femme avec Durand venaient par derrière, comme deux futurs à qui on montre la richesse de la maison.

Durand, malgré son assurance, semblait soucieux et un peu gêné ; il causait à voix basse avec la femme qui, l’air tout sérieux, répondait, sans le regarder :

— Faut plus y penser, à cette heure…

Enfin, il se décida à s’en aller et Mazure lui serra les mains, tout attendri.

— Ça fait rien, valait mieux que tu reviennes ! Il était le moment que tu reviennes, dit Durand en le quittant et en lui tapant sur l’épaule, comme on fait à une bonne bête familière, en riant d’un gros rire.

La femme haussa les épaules en regardant le voisin d’un air de reproche.

Mazure revint à la maison ; mais il ne tenait plus en place :

— Faudrait que j’aille dire bonjour aux amis… On ne peut pas moins… En soldat… parce que, demain, demain, c’est plus ça.

Il fit tournoyer son bâton-couleuvre, et, chassant du chemin les pierres qui vrombissaient, il alla chez l’un et chez l’autre, jouissant de l’anonymat que lui donnaient sa défroque miteuse et l’effacement du souvenir.

Il s’amusait, à chaque visite, de la stupéfaction des gens. Au moulin des Baffosses, le meunier appela sa femme et on but le vin blanc.

— Ça ne fait rien, lui dit-elle, vaut mieux que vous soyez rentré.

— Des fois que t’aurais retrouvé ta femme remariée, appuya le meunier. Dame, depuis le temps !… Moi, la mienne, a n’aurait p’têtre pas attendu si longtemps !

Comme le vin blanc lui faisait gigoter la cervelle, Mazure se mit à rire, car cette idée lui semblait plaisante entre toutes.

— C’est ça qui aurait été une drôle d’affaire !… Heureusement qu’a ne s’est point pressée.

— Des fois que ton voisin Durand aurait pris ta succession ; vois-tu ça ?

— Eh, eh ! il en ferait une tête à cette heure !

Il riait de la déconvenue qu’auraient éprouvée les nouveaux époux : puisque ça n’était pas, on pouvait bien plaisanter !

— Tout de même, le mariage n’aurait point été valable… Mais ça fait tout de même drôle de penser à ces affaires-là. C’est comme si on serait mort et qu’on revienne…

— Sûrement, tout le monde te croyait ben pourri dans quelque coin.

Une joie de ressuscité était en lui, avec une sorte de gros contentement d’avoir attrapé les gens, en leur faisant une bonne farce.

Il semblait, d’ailleurs, qu’on se fût donné le mot pour lui parler de Durand : Durand par-ci, Durand par-là.

— Paraît qu’il a rendu bien des services à la patronne…

— Pour ça, oui.

Et on souriait.

Le lendemain, comme on arrivait au moment des gros travaux, il était debout dès l’aube, ayant revêtu sa culotte rapiécée et coiffé sa casquette : et le revoici, grattant le sol comme autrefois, ses trois années de malheur abolies. À peine s’est-il étonné quand sa femme l’a envoyé au travail dans le champ des Rougevaux :

— Tu feras ça et ça.

Sans doute, il est bien le maître ; mais la Mélie a toujours été une rude femme et elle a pris l’habitude de commander, depuis trois ans — comme lui, celle d’obéir à tout le monde. Il ne s’en étonne guère, et, il pioche et butte ses pommes de terre.

— Y a tout de même pas beaucoup de pinard, grogne-t-il en remuant sa langue pâteuse.

Mais sa femme le rejoint, une bouteille dans son panier. Alors, tout va bien : et les voilà qui tous deux travaillent, insectes laborieux dans la plaine immense, sous l’ardent soleil.

Mais, tandis qu’il pioche et qu’il casse les mottes, une idée grignote sa cervelle. Des incidents la chassent : la maladie qui se met dans certains pieds de pommes de terre, un lièvre qui s’enfuit — mais elle revient. Pourquoi donc tout le monde lui a-t-il parlé de Durand ? Durand… On riait…

Il demande à la petite :

— Alors, Durand, il vous a aidées… Il venait souvent ?

— Des fois. Il a labouré la grand’pièce.

— Tous les jours, qu’il venait ?

— Des fois.

La figure de l’enfant se ferme.

À la sieste, il s’enhardit ; la gamine est repartie à la maison.

— Alors, Durand, tu l’as payé ? Ça a dû te coûter bon…

— Je ne dois rien à personne, répond-elle en levant la tête.

— Ça, c’est bien.

Puis, il se raidit :

— Alors, c’est vrai que tu l’aurais épousé ?

Elle s’attendait, sans doute, à la question, car elle ne bougea pas ; seulement, ses paupières battirent un peu plus vite. Prête à la défense, elle repartit brusquement :

— Des bêtises. On t’a déjà raconté ça ?

— Oh ! tu sais… tout le monde me croyait mort depuis trois ans… Et une femme toute seule dans la culture…

Il cherchait à faire excuser sa hardiesse.

— Bien sûr, si j’avais voulu… J’aurais pu plus mal tomber. Il a du bien, reprit-elle.

— Mazette ! Pour sûr !

Sous leurs yeux s’étendaient les herbages riverains et les champs de Durand, avec une jolie maison blanche — la sienne — au milieu des têtes rondes des noyers.

— Oui, pour sûr ; ça aurait arrondi notre ferme.

Il regarda… Bon Dieu ! tout de même… cette belle prairie grasse, cette terre noire où la roue faisait des coupures sombres, comme dans une pâte ; une bonne herbe, des peupliers le long du ruisseau, des plaques jaunes de champs de blé — tout l’autre côté de la vallée, quoi ! Réunie à la sienne, quelle riche propriété ça aurait fait ! Il en venait à oublier qu’une condition de cette belle affaire, c’était sa propre mort…

Mais il secoua le rêve.

— Ç’aurait été le filon. Mais je suis encore là. Ça vaut tout de même mieux.

Il ne dit rien de plus et se remit à biner à grands coups réguliers, comme une machine. Ça ne fait rien, la Mélie, elle avait de la tête !

— Au fond, ça y fait p’t’être comme un regret à c’te femme, pensa-t-il.

Quand le soir tomba, ils revinrent tous deux.

— Faut que je repasse du côté des Vaudes. Y a la terre à Jean Bédier qu’est à vendre…

— La terre à Jean Bédier ?

— Oui. J’ai su ça, hier. Dans les dix mille, on l’aurait.

Elle avait ouvert tout grands les yeux, car elle était ambitieuse du sol, comme tous les paysans.

— J’ai trois cents pistoles de côté, dit-elle. Dame, depuis trois ans ! Ça n’a pas été sans mal !

— T’as trois cents pistoles ? T’as trois cents pistoles ?

Il la dévisageait, la voix changée. Elle le regarda.

— Eh bien ! moi, reprit-il, j’en ai cent vingt qu’on m’a versées, de la solde que je n’ai pas touchée pendant que j’étais prisonnier… rapport à la haute paye… et pis le pécule. Le pécule, c’est de l’argent. Alors, tu vois…

Il parlait vite ; les mots s’accrochaient dans son gosier. Jamais il n’en avait tant dit d’un coup.

— Ça fait quatre mille. Il en manque six…

— Six ? Et les peupliers ? Le bois a raugmenté du double, au moins. Je gage que les quatre-vingts peuples de la rivière valent ça, pour le moins. Richard, le meunier, me le disait hier. Qu’est-ce que tu dirais de cette affaire-là ? Si tu repassais par les Vaudes ?

Ils firent un crochet. La pièce des Vaudes étalait ses cinq hectares en bordure de leur ferme. Mazure prit un peu de terre et la fit couler, comme du blé, entre ses doigts.

— C’est d’un bon grain.

— Ça, pour une riche affaire, c’en serait une. On laisse la récolte à l’acquéreur, paraît-il.

Ils rentrèrent ; la soupe, préparée par l’enfant, fumait sur la table, et, tandis qu’il mangeait à pleines cuillerées, la femme se déridait. Ça, vraiment, c’était un beau retour. Elle se sentit tout heureuse et regarda son homme, les yeux animés :

— On ira chez le notaire demain. Faut pas que Durand nous souffle ça.


Gabriel MAURIÈRE.