Le Roi Charles-Albert, le Piémont et l’Italie/01

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Le Roi Charles-Albert, le Piémont et l’Italie
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 6 (p. 1073-1110).
II  ►


LE


ROI CHARLES-ALBERT


LE PIEMONT ET L'ITALIE





I.
CHARLES ALBERT ET L'AUTRICHE EN ITALIE.


I. Gli Ultimi Rivolgimenti italiani, memorie storiche con documenti inediti, di F.-A. Gualterio ; 4 vol., Florence. – II. Del Rinuovumento civile d’Italia, per Vincenzo Gioberti ; 2 vol., Turin. — III. Guerra dell’ indépendenza d’Italia nel 1848, par un ufficiale piemontese ; 1 vol., Turin. — IV. Milano e i Principi di Savoja, di Antonio Casati ; 1 vol., Turin. — V. Storia del Piemonte dal 1814 ai giorni nostri, di A. Brofferio ; 3 vol., Turin. — VI. Memorandum storico-politico del conte Clemente Solaro della Margarita ministro del re Carlo-Alberto, dal 7 febbrajo 1835 al 9 ottobre 1847. – VII. Ricordi d’una Missione in Portogallo, al re Carlo-Alberto, per Luigi Cibrario ; 1 vol., Turin.





Il y a des peuples qui offrent un spectacle frappant dans l’histoire ; leur destinée semble visiblement marquée, et dans cette destinée même cependant il reste toujours quelque chose d’incomplet et d’inachevé qui laisse flotter sur elle une sorte de poésie émouvante et triste, comme sur tout ce qui ne peut arriver à ses fins. Chacune des tentatives de ces peuples est suivie de prompts revers ; mais en compensation aucune de leurs défaites n’est définitive et irréparable. La constance de leur malheur n’est égalée que par l’incorruptible et vivace puissance de leurs instincts. À travers leurs vicissitudes, ils restent l’énigme de l’histoire, l’embarras des gouvernemens, la déception perpétuelle de toutes les combinaisons de la politique. N’est-ce point le secret des destinées de l’Italie ? La nationalité est dans le génie comme dans les traditions du peuple italien ; par malheur aussi, tout ce qui peut faire avorter une pensée pratique et féconde d’indépendance se retrouve dans ces mêmes traditions, de telle sorte que l’Italie, toujours en flagrant délit d’insurrection morale contre ses maîtres, n’est jamais plus près de quelque catastrophe que lorsqu’elle se sent le plus entraînée à quelque revendication suprême. Les révolutions de 1848 ne sont qu’une péripétie nouvelle de ce drame permanent qui se déroule depuis douze siècles au-delà des Alpes. En ces années qui sont à peine derrière nous, l’Italie a vu ses populations et ses princes s’unir dans un même sentiment de régénération ; elle a vu son réveil intérieur inauguré par un pape et son indépendance nationale mise au bout de l’épée d’un roi patriote. L’Europe elle-même a vu sa vieille organisation se décomposer un moment et ses vieux pouvoirs tomber en faiblesse. Il s’est trouvé un espace de temps durant lequel toutes les lois constitutives de la société européenne ont été suspendues comme pour rendre tout possible. Qu’en est-il résulté ? Rien n’a été fait, si tout fut tenté. Les vieux liens se sont renoués et resserrés. Naples, Rome, Florence, ont rétrogradé bien au-delà de 1847, tandis que le drapeau levé dans les plaines lombardes rétrogradait de Goïto à Novare. Et de ce roi qui a été un instant la personnification guerrière de l’indépendance italienne, que reste-t-il aujourd’hui ? Lu tombeau dans la basilique de Superga, sur les coteaux qui dominent Turin.

Ces faits ont assurément une explication naturelle, qui n’est point l’obstination d’un capricieux hasard à se jouer des vœux d’une race ingénieuse et brillante. Il n’y a que les esprits étroits et fanatiques qui imaginent imposer à la réalité la dictature de leurs rêves, prétendent tout ramener à leurs combinaisons occultes, et, après avoir tout empêché et tout perverti, expliquent par les surprises ou les trahisons vulgaires les désastres qu’ils ont provoqués. La vérité est que les révolutions dernières de l’Italie sont une vaste mêlée où viennent se résoudre dans des conditions agrandies toutes ses aspirations généreuses, toutes ses tendances, tous ses antagonismes, comme aussi toutes ses passions et toutes ses erreurs. Et dans cette lutte, une fois encore ce sont les impossibilités qui remportent. Tous les dissolvans se réunissent, l’explosion des passions révolutionnaires vient rompre l’union des populations et des princes, l’esprit de secte suit à la trace l’esprit d’indépendance pour le harceler ou l’asservir ; le génie, le fatal génie des divisions sort tout armé de cet ardent foyer et se promène de Naples à Milan, de Rome à Florence. La fortune de l’Italie n’a un moment d’autre refuge qu’un camp, et c’est ce qui donne à l’intervention du Piémont dans les affaires italiennes un prestige que ses défaites n’ont pu détruire. Le Piémont après tout, dans cette confusion immense, c’est l’action virile et résolue allant droit à un but que tout le monde veut et que tout le monde conspire à obscurcir.

Comment l’Italie est-elle retombée une fois de plus dans le piège de ses vieilles erreurs ? Quelle série de circonstances a fait un instant du Piémont l’instrument désigné de l’indépendance italienne, et de son dernier roi, Charles-Albert, le résumé vivant des espérances, des contradictions, des poignantes vicissitudes de la péninsule, la victime expiatoire d’une entreprise avortée ? C’est le mystère de la civilisation italienne elle-même ; c’est le problème de cette tragique histoire qui n’a point eu encore le temps de se refroidir, dont M. Gualterio trace les prolégomènes saisissans dans ses Rivolgimenti, et Gioberti les complications confuses dans son Rinnovamento civile, que d’autres encore montrent sous ses faces diverses, dans ses épisodes multipliés. En apparence, le dernier mouvement italien, tel qu’il se déroule dans les Deux-Siciles et en Toscane, dans les états de l’église et en Lombardie ou à Turin, ce mouvement commence aux tentatives de réformes dont les princes prennent l’initiative dès 1846 ; il se poursuit par la guerre de l’indépendance en 1848, il trouve son véritable dénouement à Novare en 1849 : c’est un drame qui semble enfermé entre ces dates récentes. En réalité, il plonge dans l’histoire, il a ses racines dans le passé. L’indépendance est la passion immortelle de l’Italie, passion aussi immortelle que difficile à satisfaire. La révolution française, en se répandant au-delà des Alpes, est venue y joindre le goût, l’invincible ardeur des innovations civiles. Il faut que l’Italie vive avec ces deux sentimens qui couvent invariablement dans l’âme des générations contemporaines. Mais de ces deux sentimens quel est celui qui prévaudra d’abord, qui le premier devra rallier toutes les pensées et toutes les forces ? Sera-ce l’indépendance ? sera-ce la révolution des pouvoirs intérieurs et des institutions ? Là est le nœud de toutes les luttes entre les partis depuis un demi-siècle. La nécessité une fois admise de tout subordonner à cette première et vitale condition de l’indépendance nationale, sous quelle forme se présentera la réalisation la plus simple de cette indépendance ? Ici le Piémont intervient, et il jette dans la balance le poids de ses traditions, de son épée, de sa force compacte de cinq millions d’hommes agglomérés au pied des Alpes, à quelques marches de Milan.

Ce n’est point le hasard qui a jeté dans la politique cette idée de la création d’un royaume de la Haute-Italie, sous le sceptre de la maison de Savoie, comme la forme la plus propre à réaliser et à compléter l’indépendance italienne, pas plus que ce n’est le hasard qui a fait tourner en défaites gigantesques les dernières révolutions. C’est la loi de l’histoire qui semble conduire aux tentatives contemporaines à travers les événemens et les luttes de quatre siècles, en faisant grandir, à côté de la portion de la péninsule restée la plus désarmée et la plus livrée à la domination étrangère, un petit peuple mâle et vigoureux. Une des plus heureuses fortunes du Piémont, c’est d’avoir une vie propre, un mouvement distinct dans l’ensemble du développement de l’Italie. Il n’était encore qu’un petit état enfermé dans ses vallées de la Maurienne et du Chablais, de la Tarantaise et d’Aoste, quand la civilisation italienne marchait déjà à ses destinées. Seulement, ce qui a manqué à l’Italie pour l’arrêter sur le penchant de la décadence, le Piémont l’a eu. Tandis que l’Italie périt par l’excès des divisions et des morcellemens se combinant avec la domination étrangère, le Piémont a son unité morale et politique, sa force secrète de concentration. Tandis qu’on ne voit sortir de l’obscurité, dans le reste de l’Italie, que des pouvoirs disputés, des familles d’une originalité en quelque sorte toute locale, représentant la commune, la ville, un parti, et point de ces familles ayant le caractère royal, personnifiant à un degré élevé la vie nationale, le Piémont a une dynastie à la fois ancienne et populaire, se rattachant par les souvenirs à la vieille Italie, et trouvant dans une noblesse fidèle des appuis et pas de rivalités. Quand les sophistes déclament contre les dynasties, ils ne s’aperçoivent pas que ces dynasties sont l’instrument le plus puissant de la grandeur d’un peuple, qu’elles ne sont que des dépositaires plus invariables des traditions publiques, que leur ambition même n’est le plus souvent que l’expression du rôle historique d’un pays. C’est ce qui a manqué à l’Italie, et cela est si vrai, que les autres états italiens sortis indépendans de la mêlée de l’histoire n’ont assuré leur indépendance qu’en se rangeant sous des familles étrangères. C’est la maison de Bourbon qui règne à Naples ; c’est la maison de Lorraine qui, à l’extinction des Médicis, au XVIIIe siècle, allait régner à Florence.

Enfin, tandis que l’Italie, submergée de siècle en siècle par toutes les invasions étrangères, reste seule désarmée, sans force militaire nationale, répugnant aux mœurs guerrières et se servant de soldats mercenaires, de condottieri, le Piémont a une armée et se discipline dans les camps. Le fond même de ce peuple est essentiellement différent ; il n’a ni l’éclat ni les séductions des autres populations italiennes : il est rude et opiniâtre ; c’est une population de mœurs graves et simples, sans ardeur pour les nouveautés. Aujourd’hui même encore, plus on descendrait dans le peuple, plus on trouverait cet élément primitif et conservateur pour qui toute la politique se résume dans la fidélité à la maison de Savoie. C’est par cet ensemble d’élémens et de forces que le Piémont a grandi, noyau toujours accru d’une puissance nouvelle au-delà des Alpes. Il se forme par des agrégations successives : un jour le Montferrat, la Lomelline, Alexandrie ; un autre jour Novare, Tortone ; une autrefois Vigevano, Bobbio, Arona ; puis Gênes en 1815. Dernier né de la civilisation italienne, le Piémont a échappé aux causes de sa décadence, et lorsqu’à la fin du XVIIIe siècle, la Lombardie, restée définitivement à l’Autriche depuis 1713, s’énerve dans cette corruption dont Parmi a laissé la peinture dans son poème du Giorno, c’est sur le sol piémontais qu’Alfieri fait retentir l’accent du patriotisme italien renaissant. Le Piémont entre à son tour dans la civilisation italienne avec Alfieri et Lagrange.

Représentez-vous l’Italie, dans la complexité de ses intérêts et le mouvement de ses antagonismes, comme la Grèce ancienne ou l’Allemagne moderne : le Piémont en sera la Macédoine ou la Prusse, — peuple façonné à l’action, élevé dans les camps et tendant à ce que les savans appellent l’hégémonie. « Il a plu à Dieu, disait un jour le roi actuel de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, de former la monarchie prussienne par l’épée. » Ainsi il en a été du Piémont. Il y a plus d’un siècle, un ministre français, le marquis d’Argenson, le pressentait en disant : « Il est à l’Autriche en Italie ce que la Prusse lui est en Allemagne. » La vérité de ces paroles n’a-t-elle point éclaté en 1848 ? Et comment l’Autriche, héritière de toutes les dominations étrangères au-delà des Alpes, et le Piémont, toujours en voie d’agrandissement, ne se seraient-ils pas rencontrés dans les plaines lombardes pour disputer l’indépendance du nord de l’Italie ? Depuis quatre siècles, la maison de Savoie tend vers Milan et la Lombardie, et telle est la véritable politique du Piémont, la politique italienne, celle d’Emmanuel-Philibert, de Charles-Emmanuel Ier, de Charles-Emmanuel III, non la politique qui a cherché parfois des accroissemens du côté de la France. Dès le XVe siècle, il y a entre les Milanais et le duc Louis de Savoie une ligue où on dirait que se retrouvent toutes les espérances de Charles-Albert, et même déjà toutes les causes qui l’ont fait échouer. Dans le plan fameux de Henri IV pour la réorganisation européenne, les ducs de Savoie devenaient rois de Lombardie. Quand, il y a un siècle, Charles-Emmanuel III s’alliait avec Marie-Thérèse dans la guerre de la succession d’Autriche, par une subtilité diplomatique singulière il réservait ses droits sur le duché de Milan dans la convention provisoire d’alliance.

Au moment même où un intérêt commun semble rapprocher de nouveau le Piémont et l’Autriche pour soutenir ensemble le choc des armées républicaines françaises à la fin du XVIIIe siècle, c’est encore un des plus curieux spectacles de voir se dessiner à travers les événemens le jeu secret de ces tendances et de ces antagonismes déguisés en alliances. Le Piémont signe la paix de 1797 après trois ans de brave résistance, et en même temps il négocie auprès du directoire, il cherche à lui montrer l’intérêt qu’il y aurait pour la France à limiter la puissance de l’Autriche au-delà des Alpes, et à lui opposer la barrière naturelle d’un état italien compacte et fort au lieu de ce corps hétérogène d’une république cisalpine. Que fait l’Autriche de son côté ? Elle cherche, avec une perspicacité rare, dans les conférences de Seltz, à sauver un intérêt d’avenir en évinçant le Piémont, fût-ce au prix d’une extension de la république cisalpine, création artificielle qu’elle sait bien être sans durée. Le directoire tranche la question en annexant simplement le Piémont à la France une première fois. Survient l’éphémère triomphe de la coalition européenne en 1799, et lorsque Souvarov, descendu du Nord en Italie, rappelle les princes de Savoie de l’île de Sardaigne, dernier asile de leur royauté dépossédée, l’Autriche gourmande les manies restauratrices du rude Cosaque, sans dissimuler que le conseil aulique avait d’autres vues sur les états piémontais. La politique autrichienne ne faisait ainsi que désigner elle-même son véritable antagoniste, ce qui devait être le sérieux et perpétuel danger de sa domination au-delà des Alpes le jour où, après une interruption de règne, l’Autriche et le Piémont personnifié dans la maison de Savoie se retrouveraient en présence en Italie. Que sera-ce en effet lorsque la révolution et l’empire se seront répandus pendant quinze ans des Alpes au Phare, ne fondant rien de durable, il est vrai, mais créant partout des intérêts nouveaux et des forces nouvelles, lorsque le travail des idées et des partis sera venu se joindre à la fermentation permanente des instincts d’indépendance, lorsque l’ambition traditionnelle d’une maison royale italienne pourra devenir à un moment donné le centre naturel d’un mouvement plus large de nationalité ? Qu’on dégage ces lignes essentielles de l’histoire, qu’on rapproche ces divers ordres de faits, et on aura le secret de ce duel récent engagé dans les campagnes de la Lombardie entre le Piémont et l’Autriche. L’antagonisme se poursuit, les événemens ne font que le transformer et l’agrandir, et il vient une heure où le Piémont, par esprit de race autant que par l’impulsion des temps, se trouve chargé du premier rôle dans une tentative nouvelle d’affranchissement.

Telle est la lutte que résumait dans sa destinée Charles-Albert, personnage étrange lui-même au milieu des dernières révolutions italiennes. S’il est une figure originale en effet, n’est-ce point celle de ce prince au caractère plein de mystères et de contrastes, héroïque et irrésolu, passionné et impénétrable, chevaleresque et capable de longues préméditations, qui concentre dans sa vie, dans cette vie que lui-même il appelait un roman, l’histoire du Piémont, presque de l’Italie, aux heures les plus décisives de ce siècle depuis l’empire, — en 1821, pendant son règne et en 1848 ? Lorsque Charles-Albert se jetait au-delà du Tessin avec son armée au mois de mars 1848, il y a des esprits qui n’ont vu dans cette extrémité qu’une ambition vulgaire. Lorsqu’un an plus tard il allait sans illusion et sans espoir jouer sa fortune et sa vie à Novare, ils ont imaginé cette hâblerie révolutionnaire, qu’il avait besoin d’une défaite pour conserver un trône à sa famille. Ils n’ont pas vu dans cette série de faits couronnés par l’abdication et la mort le dénoûment tragique d’un drame qui se déroule avec une sorte d’unité singulière et mystérieuse à travers tous les événemens contemporains. Cette unité, lien secret de toutes les contradictions de la vie de Charles-Albert, elle est tout entière dans une passion invariable d’indépendance qui se fait jour par la révolution sans avenir de 1821, qui couve dans l’âme du roi monté au trône en se dissimulant sous toutes les nécessités du règne, et n’éclate en 1848 que pour se confondre avec les malheurs de la péninsule. Dans ces trois époques est le triple nœud de cette destinée dont le terme fatal est l’exil d’Oporto et le tombeau de Superga.


I

Ce n’était pas un bon moment pour l’Italie et le Piémont, pour les princes et les couronnes, que celui où naissait Charles-Albert de Savoie-Carignan ; c’était le 2 octobre 1798. Deux mois encore, et la monarchie piémontaise allait disparaître. La paix de 1797 avec la France n’était qu’une halte entre une lutte de trois années et un interrègne de quinze ans. L’Italie elle-même fourmillait de toute sorte de républiques factices et capricieuses, depuis la république cisalpine jusqu’à la république parthénopéenne. Le Piémont était peut-être le pays de l’Italie le mieux en garde contre les influences révolutionnaires ; il avait encore, au moment où s’ouvrait la lutte, des mœurs fortes, un peuple intact, une maison royale aimée. Le Piémont devait résister plus que les autres états italiens ; il ne pouvait tenir contre la force qui allait faire plier l’Europe. Après la première campagne d’Italie et la dépossession violente de 1798, une restauration passagère pouvait encore se réaliser à Turin ; après la seconde guerre d’Italie, commencée et finie par le coup de foudre de Marengo, le Piémont n’était plus possible. Dès lors les princes de Savoie sont définitivement relégués dans l’île de Sardaigne. Pauvre petite cour de Cagliari, qui passe son temps à courir après toutes les espérances, qui a encore dans son exil ses souvenirs et sa dignité, ses ministres et ses ambassadeurs, dont l’un est Joseph de Maistre, — ministre du roi d’une petite île de la Méditerranée à Saint-Pétersbourg ! Quant à Charles-Albert, à peine est-il né au milieu de ces désastres d’un peuple subjugué et d’une monarchie brisée par la force, il est transporté en France, il perd son père, le prince de Carignan, qui s’était montré un vigoureux soldat dans les guerres de la révolution, et il reste confié aux soins de sa mère, princesse de Saxe. C’est en France qu’il est élevé, tantôt à Paris, tantôt à Genève, où il est placé sous la direction d’un ministre protestant. C’est en France qu’il grandissait au spectacle de la reconstitution civile d’un grand pays et des merveilles d’une puissance militaire inouïe. Il était même tout près de courir la fortune des princes dépossédés, on le faisait entrer comme lieutenant au 8° régiment de dragons français, — il avait quinze ans. Cet officier adolescent, violemment transplanté hors de son pays, n’avait point atteint l’âge viril, qu’il avait eu déjà le temps de voir naître, grandir, s’étendre et décliner le plus colossal empire du monde. Les événemens de 1814 venaient en effet changer la face de l’Europe, transformer encore une fois l’Italie, faire revivre la monarchie piémontaise agrandie de l’état de Gênes, et rouvrir à Charles-Albert la perspective d’un trône. Toutes les conditions de la politique se trouvaient subitement déplacées et renouvelées.

La révolution et l’empire par les germes profonds qu’ils ont laissés au-delà des Alpes, les traités de 1815 par les distributions territoriales et les conditions organiques qu’ils ont créées, sont, à vrai dire, le double principe de l’histoire de l’Italie dans notre siècle. C’est la révolution française qui a donné naissance aux partis italiens, et les a constitués tels qu’ils se sont produits, avec leur caractère, leurs opinions et leurs excès. Elle a fait à l’Italie le triste présent de cette vie politique convulsive et impossible que l’empire venait comprimer et replonger dans l’ombre sans la détruire. C’est de la révolution et de l’empire principalement que datent ces exaltations ténébreuses, ces habitudes de conspirations occultes qui ont fait des sociétés secrètes la plaie de la péninsule, et qui, en se développant, en passant par toute sorte de transformations, sont venues aboutir à la Jeune-Italie, œuvre de ce terrible hiérophante Mazzini. Au milieu de tout cela cependant, ce qu’il y a de certain, c’est que l’empire avait pour effet d’améliorer singulièrement l’état intérieur de l’Italie. Il simplifiait l’administration, créait des habitudes nouvelles, régularisait la vie civile, de telle sorte qu’à l’issue de l’empire, la révolution française existait au-delà des Alpes dans ce qu’elle avait de plus funeste et dans ce qu’elle avait de plus sainement civilisateur, dans ses violences démocratiques, doublées par le mystère des conjurations, et dans les bienfaits réalisés par une législation civile et administrative qui répondait à une multitude de besoins et d’idées d’un progrès légitime. Ainsi, d’un côté, des passions révolutionnaires encore menaçantes, des intérêts nouveaux nombreux, des institutions utiles, ayant pour elles la sanction du temps et d’une certaine adhésion publique, des réformes modérées, mais justes et déjà enracinées ; de l’autre, des gouvernemens renaissans portés à confondre le bien et le mal, des pouvoirs de réaction qui tendaient à tout dater de l’époque de leur disparition et à ne laisser rien subsister de ce qui s’était fait depuis quinze ans : tel était, au point de vue intérieur, l’ordre de faits et d’antagonismes que les catastrophes de 1814 et de 1815 venaient inaugurer.

Les traités de Vienne étaient de nature à compliquer encore cette situation, sous d’autres rapports, par l’organisation générale qu’ils décrétaient. L’Autriche rentrait en Italie. Ce n’était plus, il est vrai, le saint-empire avec le prestige du vieux droit féodal. Ce titre même de saint-empire, le temps l’avait moralement détruit ; la main victorieuse de Napoléon l’avait fait disparaître en 1805 [1], et les traités de 1815 ne le faisaient pas revivre. L’Autriche n’était plus qu’une puissance allemande ayant des possessions en Italie ; mais d’abord ces possessions étaient autrement étendues qu’en 1789. Aux duchés de Milan et de Mantoue venaient se joindre Venise, Bergame, Brescia, Vérone, Vicence, les plus fortes positions, les plus fertiles provinces, un royaume tout entier embrassant la Haute-Italie et peuplé de six millions d’hommes. En outre, l’Autriche devait être nécessairement conduite à rétablir en fait sur les autres états italiens cette haute suzeraineté qu’aucun droit ne lui attribuait. N’était-il point évident en effet que le jour où l’un de ces états se sentirait assez indépendant pour devenir un foyer de mouvement, le point de ralliement des instincts patriotiques de l’Italie, la domination étrangère serait sans sécurité ? De là pour l’Autriche une politique dont on ne saurait lui faire on crime. Il n’y a que les esprits oiseux qui imaginent qu’un grand empire va abandonner de grandes possessions sans combat, sans tout épuiser pour les garder. La politique de l’Autriche a été ce qu’elle ne pouvait manquer d’être d’après la position qui lui était faite par les traités de 1815. Elle n’a vu dans l’ensemble de la péninsule qu’un vaste système dont l’empereur serait le centre et le régulateur. Dans cette pensée souvent manifestée, le Piémont, par exemple, n’était que l’avant-garde de l’Autriche au-delà des Alpes. Dès 1815, le cabinet de Vienne signe un traité d’alliance avec Naples, et par un article secret le roi des Deux-Siciles s’engage à ne réaliser dans les institutions du pays aucun changement qui ne se concilierait pas « avec les principes adoptés par sa majesté impériale et royale apostolique pour le régime intérieur de ses provinces italiennes. »

Cette pensée a été si constamment fidèle à elle-même, qu’en 1824, à la mort du grand-duc de Toscane Ferdinand III, le ministre autrichien à Florence, le comte de Bombelles, demandait que l’exaltation au trône du nouveau souverain n’eût point lieu sans un concert préalable avec le cabinet impérial. Partout où éclate une étincelle, les forces de l’Autriche sont en marche ; de là ces interventions qui se sont succédé à divers intervalles à Naples, dans les États-Romains, en Toscane, à Modène et dans le Piémont lui-même : politique, au reste, sanctionnée un moment par l’Europe de la sainte-alliance à Laybach ! Lorsque l’empereur François Ier allait visiter sous la restauration ses provinces de la Haute-Italie, lorsque son successeur, l’empereur Ferdinand, allait en 1838 se faire couronner à Milan, ces voyages, en montrant les princes italiens empressés autour du maître impérial de la Lombardo-Vénétie, n’avaient d’autre but que d’accoutumer les peuples et l’Europe elle-même à ce spectacle du protectorat autrichien. Le prix de cette subordination des princes italiens vis-à-vis de l’Autriche, c’était la sécurité promise aux trônes, l’appui des forces impériales assuré aux gouvernemens menacés, la garantie contre toute tentative révolutionnaire. L’Autriche au-delà des Alpes, c’était la domination étrangère forcément envahissante et la représentation armée de toutes les traditions d’immobilité politique. Il en résulte que, dans les autres états italiens, tous les hommes dévoués aux doctrines absolutistes, à la monarchie pure telle qu’elle existait avant 1789, ont eu des inclinations autrichiennes plus ou moins déguisées, et que, d’un autre côté, il y avait une affinité naturelle entre ceux qui poursuivaient l’indépendance de l’Italie et ceux qui méditaient ses progrès politiques intérieurs. C’est dans cette situation, observée au double point de vue des mouvemens d’opinion légués par la révolution française et des antagonismes dont les traités de 1815 cachaient le germe, qu’est le secret du travail contemporain de l’Italie et de ses complications. Une multitude de nuances se feront jour sans doute dans le jeu des partis et des hommes ; mais là, dès l’origine, est le principe de toutes les luttes.

Le Piémont offrait, dès 1815, un théâtre particulier au développement de cette situation. Qu’arrive-t-il en effet ? A peine la monarchie piémontaise est-elle restaurée, une sorte de courant fatal de réaction semble emporter les esprits au milieu d’un pays qui, tout en se replaçant avec entraînement sous le sceptre de la maison de Savoie, avait vu cependant depuis quinze ans son existence se transformer, l’égalité civile pénétrer dans ses mœurs, une administration plus simple présider à ses intérêts. L’almanach de la cour de 1798 est pris pour souverain arbitre de l’organisation du gouvernement. Dans l’armée, soumise à des remaniemens profonds, les hommes qui ont servi sous l’empire sont éliminés pour faire place à des chefs sans expérience, et par là se trouve énervée la force militaire du Piémont. Dans l’ordre civil, c’est bien autre chose encore. Les majorats, les fidéicommis, les tribunaux d’exception, la confiscation, reparaissent à la fois ; le code civil est supprimé, le régime hypothécaire aboli ; à la place des simples et rationnelles juridictions des tribunaux français, il y a à Turin quinze juridictions s’enchevêtrant, agissant dans la confusion, au point que les magistrats eux-mêmes ont besoin d’un guide pour se reconnaître dans leurs attributions. Un des plus curieux épisodes de cette entreprise impossible est l’intervention du pouvoir royal dans l’administration de la justice, dans le règlement des intérêts civils. Un simple billet royal suffit pour exonérer un débiteur, pour enlever à un créancier le bénéfice de garanties acquises ; un acte du roi change les peines, suspend les transactions, annule un jugement. Cette réaction piémontaise n’était point une œuvre de vengeance haineuse, c’était l’œuvre d’une candeur aveugle qui reportait aux vieux temps comme à l’idéal du gouvernement national et légitime. Naturellement, en face de ces tendances, il devait se former bientôt une opposition grossie de tous les intérêts violentés, de tous les instincts les plus justes refoulés, auxquels venait se joindre une irritation nationale croissante contre l’Autriche. Le mécontentement pénétrait dans l’armée, une partie de l’aristocratie piémontaise elle-même résistait à ce mouvement de réaction ; dans les universités, bouleversées sous prétexte d’épurations, l’esprit d’agitation se propageait, le carbonarisme enfin, sans être aussi puissant dans les états sardes que dans les autres parties de l’Italie, trouvait là de merveilleuses occasions de s’étendre.

Tout tendait ainsi à mettre les partis en présence, et ces partis, selon l’habitude, avaient leurs personnifications. L’homme préféré de la réaction piémontaise n’était point le souverain lui-même, le roi Victor-Emmanuel, cœur simple et loyal, resté d’ailleurs, par instinct militaire, jaloux de l’indépendance nationale vis-à-vis de l’Autriche ; c’était plutôt le prince qui devait lui succéder sous le nom de Charles-Félix, son frère, le duc de Genevois, esprit honnête, mais étroit et inflexible, et que rien ne gênait dans ses inclinations absolutistes et autrichiennes. C’est dans ces conditions, au milieu de ce mouvement naissant des partis, que commence à se dessiner la figure de Charles-Albert, prince de Carignan. Dernier né de la seconde branche de la maison de Savoie, Charles-Albert se rattachait par sa filiation au prince Eugène, et l’absence de descendance mâle de Victor-Emmanuel et du duc de Genevois le désignait au trône. Jeune encore, avec sa grande taille, son regard pénétrant et sa dignité chevaleresque, il semblait faire revivre quelqu’un de ses aïeux du moyen âge, ce comte Vert, dont il prenait plus tard la devise, et pour lequel il avait un culte particulier. Il avait été nommé successivement colonel du régiment de Saluces, puis grand-maître de l’artillerie. Il avait tous les instincts militaires de sa race, et s’occupait de l’armée en homme qui l’aimait. C’en était assez pour ne point plaire aux zélateurs de la réaction sarde, et pour fixer sur lui les regards des libéraux épars dans le Piémont et dans le reste de l’Italie. Les esprits les plus éminens, le poète Monti, avec son imagination ardente, et des écrivains plus graves, tels que Pietro Giordani, Angeloni, étaient d’accord pour saluer en lui le dernier espoir de la patrie italienne. « Vous êtes heureux, vous, jeunes Piémontais, disait Monti, vous avez Carignan ; c’est un soleil qui s’est levé sur votre horizon, adorez-le, mes amis, adorez-le. » Ce jeune homme aux manières martiales, habilement familier et déjà maître de lui pourtant, voyait venir la faveur publique, et savait la retenir par ses paroles, par ses encouragemens à toutes les idées généreuses, par ses sympathies pour tout ce qui faisait battre l’âme italienne. Le palais Carignan avait ses réunions, où accourait tout ce qui était jeune et mécontent du présent, où on ne se faisait faute de critiquer le gouvernement, et où on s’exaltait surtout dans le sentiment d’une lutte patriotique contre l’Autriche. Et, comme pour ajouter à cette différence d’attitude politique de Carignan et du duc de Genevois, il y avait, disait-on, entre les deux princes de vives animosités personnelles. — Des mécontentemens réels, mais trop vagues encore pour devenir la passion d’un peuple, des instincts de progrès civils excités par la compression, des ardeurs mal contenues de patriotisme anti-autrichien, la popularité d’un prince apparu un moment comme le chef possible d’une libérale et nationale réaction, voilà l’origine de ce qu’on pourrait appeler cette grande étourderie de 1821, si elle n’eût été le fruit d’illusions qui n’avaient rien de vulgaire, et trop cruellement expiées.

La révolution piémontaise de 1821 est à coup sûr un des incidens les moins connus ou les plus oubliés de l’histoire contemporaine, comme il arrive de toutes les révolutions avortées. Elle se présentait dans les circonstances en apparence les plus favorables. L’Europe était dans une fermentation politique singulière ; l’Espagne venait d’accomplir une révolution couronnée d’un succès momentané, Naples avait suivi le même mouvement, et l’Autriche se préparait à marcher avec une armée sur la Basse-Italie pour étouffer la révolution napolitaine : belle occasion offerte au Piémont de se jeter sur les derrières de l’Autriche et de reprendre des desseins séculaires sur la Lombardie, au moment où les forces impériales étaient divisées ! De secrètes intelligences se nouaient entre les patriotes milanais et les libéraux des états sardes. Le gouvernement piémontais lui-même, éclairé par de nombreux symptômes, n’était point éloigné de s’arrêter sur la pente où il avait été entraîné depuis cinq ans ; le roi Victor-Emmanuel avait pris de nouveaux ministres qui, sans dépasser certaines limites, poursuivaient quelques réformes, — le comte Prospero Balbo, le marquis de Saint-Marsan, le comte Alexandre de Saluces. Dans de telles conditions, que restait-il à faire ? C’était la question ardemment agitée dans les conseils du libéralisme piémontais. Les plus sages disaient qu’il était mieux d’attendre, que dans dix ans les hommes intelligens rempliraient les charges publiques, le prince de Carignan serait sur le trône, et l’avenir était gagné, tandis qu’un défi jeté aux événemens allait tout compromettre. À cela Santa-Rosa répondait : « Dix ans, c’est trop attendre ; l’heure est sonnée, il faut saisir l’occasion. » C’était l’impatience qui l’emportait, et ce qui n’était jusque-là qu’une pensée vague devenait un complot noué entre quelques hommes dont les principaux étaient le comte Santorre Santa-Rosa, successivement major d’infanterie et sous-adjudant général ; le comte Lisio, capitaine aux chevau-légers du roi ; le major d’artillerie Collegno ; le colonel de Saint-Marsan, fils du ministre des affaires étrangères : tous militaires quelques-uns attachés au prince de Carignan, en qui ils voyaient leur chef naturel.

Ces cœurs généreux oubliaient qu’on n’enlève pas un peuple, eût-il des griefs, avec un complot concerté entre quelques imaginations ardentes, que d’ailleurs on n’arrête pas une révolution à volonté. Or Santa-Rosa, Lisio, Collegno, Saint-Marsan, n’étaient pas des carbonari décidés à tout pousser à l’extrême : ils étaient de ce qu’on appelait le parti des fédéraux, ils voulaient surtout la guerre contre l’Autriche et certaines réformes politiques, un régime constitutionnel, sans cesser d’être strictement fidèles à la maison de Savoie ; mais il est malheureusement vrai que le carbonarisme était derrière eux, prêt à les servir et à les dépasser. Le caractère militaire des chefs du mouvement montrait assez où ils comptaient trouver leur point d’appui. Déjà, dans les premiers jours de 1821, des scènes à demi révolutionnaires avaient eu lieu à Turin, vagues indices de l’état du pays. Lorsque, le 10 mars, une partie de la garnison d’Alexandrie se soulevait, Santa-Rosa et Lisio, de leur côté, couraient à Pignerol enlever les chevau-légers du roi. Collegno et Saint-Marsan agissaient de même sur d’autres points. Enfin, à Turin même, le 12 mars, après deux jours d’émotions et de péripéties, trois coups de canon partis de la citadelle annonçaient que la garnison s’était prononcée, et le drapeau italien aux trois couleurs était hissé au sommet de la forteresse. Le mot d’ordre de ce mouvement, c’était la guerre contre l’Autriche - et la constitution.

Faire la guerre à l’Autriche et proclamer la constitution, cela était facile à mettre sur un drapeau d’insurrection. Pour se jeter dans la Lombardie au moment où l’armée autrichienne venait de franchir le Pô, se dirigeant sur Naples, il fallait au moins compter sur une résistance assez prolongée de l’armée napolitaine, et c’était là une prévision des plus chimériques, que n’admettait pas même un des plus éminens militaires piémontais, qui avait servi avec éclat sous l’empire, le général Gilenga. En outre, sans compter les soixante-dix mille hommes qui marchaient sur Naples, l’Autriche avait des garnisons à Milan, à Mantoue, à Vérone, soixante mille hommes sur le Tagliamento, et une réserve prête à descendre de la Carinthie. En peu de temps, l’Autriche pouvait réunir en Italie cent cinquante mille hommes. De son côté, sur quoi pouvait compter le Piémont livré à lui-même pour faire face à cette situation ? Il avait sous les armes peut-être vingt-cinq mille hommes. Et pour faire concorder une révolution politique avec une guerre contre l’Autriche, quel était le drapeau choisi ou plutôt subi par les premiers promoteurs de l’insurrection ? C’était une constitution, véritable idéal de l’anarchie, la constitution espagnole de 1812, c’est-à-dire ce qui était le plus propre à ajouter aux divisions du pays et de l’armée, lorsque le peuple restait froid et étonné, lorsque déjà la brigade de Savoie avait refusé de se joindre aux insurgés, quand Santa-Rosa et Lisio, pour entraîner leurs soldats, avaient été obligés de leur persuader qu’ils agissaient au nom du roi ! Les chefs du mouvement le voyaient eux-mêmes, ils se sentaient dépassés par le carbonarisme, qui leur mettait dans les mains une constitution que leur esprit jugeait sévèrement. Cette révolution n’était point née, que toutes les impossibilités se révélaient à la fois, et elle allait tourner brusquement dans le plus triste impasse.

Le 10 et le 11 mars, le roi Victor-Emmanuel flottait entre toutes les résolutions, tenté parfois de se présenter à ses troupes et retenu par ses amis. Le 12 mars encore, il n’eût point été loin peut-être de faire quelques concessions ; — dans la nuit du 13, il avait abdiqué subitement. Que s’était-il passé dans ce court intervalle ? Le marquis de Saint-Marsan, ministre des affaires étrangères, arrivait du congrès de Laybach, rapportant l’engagement, pris par lui au nom du roi, de ne consentir à aucun changement dans les institutions politiques du pays. Victor-Emmanuel se trouvait dans l’alternative de manquer à ce qu’il considérait comme un engagement d’honneur pris avec l’Europe, ou de se voir contraint peut-être d’appeler l’Autriche à son aide pour comprimer les mouvemens du Piémont : alternative également cruelle pour lui, et devant laquelle sa loyauté se réfugiait dans une abdication ! Mais il s’ensuivait un fait singulier, c’est que cette malheureuse révolution avait justement ainsi pour premier résultat d’amener au trône le successeur immédiat de Victor-Emmanuel, le duc de Genevois, personnification plus nette de la politique absolutiste et autrichienne. Les chefs du mouvement allaient-ils reculer et se soumettre ? Alors leur tentative n’avait été que la plus puérile des témérités. — Iraient-ils au-delà ? Alors ils se trouvaient en face de l’Europe coalisée à Laybach. Voilà ce que n’avaient point vu les auteurs de la révolution piémontaise de 1821, et ce que n’avait point tardé à apercevoir, quant à lui, le prince de Carignan.

Quelle était en effet la part de Charles-Albert dans ces péripéties ? Il n’est point douteux que jusqu’au 10 mars il avait écouté les confidences de toutes les aspirations patriotiques des auteurs de la révolution, mais il n’avait point été le complice de leurs actes. L’abdication de Victor-Emmanuel venait le placer dans la situation la plus critique en le mettant comme régent à la tête de l’état jusqu’au retour du nouveau roi, qui se trouvait en ce moment à Modène. S’il tentait de briser brusquement avec la révolution, il risquait d’être emporté à son tour, laissant un interrègne d’anarchie ; s’il pactisait avec elle, il glissait dans l’usurpation, et jetait le Piémont dans la plus effroyable catastrophe en présence de l’Europe ennemie et armée. De là une politique d’ambiguïté et d’expédiens : d’un côté, sous la pression du carbonarisme débordant, il était forcé de proclamer la constitution espagnole ; de l’autre il laissait à l’insurrection d’Alexandrie le caractère d’une rébellion en l’amnistiant, il dissolvait les juntes révolutionnaires et se mettait en communication avec le duc de Genevois. Il avait à la fois à soutenir le choc de la réaction absolutiste, qui se réveillait d’un moment de surprise, et des conjurations secrètes, qui le dévouaient aux poignards de leurs sicaires. L’âme de ce prince de vingt-deux ans avait à passer dans ces journées par les anxiétés les plus terribles, et ces anxiétés s’accroissaient encore lorsque le marquis de Costa, envoyé à Modène auprès du nouveau roi, en rapportait une foudroyante réponse. Charles-Félix déclarait hautement et fièrement qu’il ne reconnaissait rien de ce qui se faisait en Piémont, que le premier devoir pour tous était de se soumettre, et que l’armée devait se concentrer à Novare sous les ordres du général de La Tour. En même temps, dans une lettre particulière, Charles-Félix disait au prince de Carignan : « Je verrai par la promptitude de votre obéissance si vous êtes encore un prince de la maison de Savoie, ou si vous avez cessé de l’être. »

On voit combien le terrain se rétrécissait à chaque pas. Il ne restait plus qu’une résolution suprême, et cette résolution, le prince de Carignan la prenait secrètement le 21 mars. Son dernier acte, comme pour livrer l’insurrection à elle-même, était la nomination de Santa-Rosa au ministère de la guerre, et dans la nuit il quittait Turin, trompant la vigilance des chefs du mouvement, de Santa-Rosa lui-même. La dernière chance était ainsi enlevée à cette révolution, demeurée seule et réduite à mourir avec héroïsme. Dictateur de l’insurrection piémontaise dans cette période extrême, Santa-Rosa multipliait vainement les efforts ; vainement il illustrait de quelques mâles accens cette entreprise désespérée dans un ordre du jour où il cherchait encore à se couvrir de l’autorité du régent : il ne parvenait qu’à réunir un petit corps de troupes de moins de trois mille hommes sous le nom d’armée constitutionnelle, tandis que le reste de l’armée, rentrant dans l’obéissance, se replaçait sous les ordres du comte de La Tour, appuyé d’un contingent autrichien qui s’approchait du Tessin. Le 8 avril, tout se dénouait à Novare par une rencontre entre ces forces inégales, — et cette révolution de trente jours avait vécu. De ceux qui y avaient pris part, les uns subissaient des peines cruelles, d’autres étaient dispersés dans l’exil ; Santa-Rosa devait aller mourir en Grèce. Supposez une révolution de juillet survenant en France vers 1821, aboutissant à l’abdication de Louis XVIII, à l’avènement de Charles X, et ajournant indéfiniment le libéralisme de cette époque : la révolution piémontaise n’est guère autre chose sur un plus petit théâtre.

Le prince de Carignan avait-il été un conspirateur, comme l’ont laissé croire les partisans de la réaction piémontaise ? Etait-il un traître au dernier moment, comme l’ont dit les révolutionnaires dans leur défaite ? Il n’était ni l’un ni l’autre. C’était simplement un jeune homme agité d’instincts généreux et cachant certaines irrésolutions naturelles au milieu de ses entraînemens les plus passionnés, qui, une fois jeté à l’improviste dans des circonstances où bien d’autres auraient faibli, s’était trouvé impuissant à concilier ses aspirations patriotiques avec ses devoirs de prince. Après avoir par son attitude, par ses paroles, froissé le sentiment des absolutistes, éveillé les espérances des libéraux, il devait rencontrer les injustices des uns et des autres : c’était la fatalité de sa situation. Transportez-vous vingt ans plus tard, vers 1839 : seul, renfermé dans son château de Raconis avec la tournure religieuse que son âme avait prise, Charles-Albert revenait sur cette période amère de sa vie qui était son tourment, et lui-même il déposait sa pensée dans quelques pages inscrites sous ce titre : Ad majorent Dei gloriam : «… J’ai été accusé de carbonarisme ! J’avoue que j’aurais été plus prudent si j’avais gardé le silence sur les événemens qui se passaient sous mes yeux, si je n’avais point blâmé les lettres-patentes qui étaient accordées, les formes judiciaires et administratives qui nous régissaient ; mais ces sentimens de ma jeunesse n’ont fait que s’affermir et s’enraciner dans mon cœur… J’ai été accusé de conspiration ! J’aurais été du moins conduit à cela par un sentiment plus noble et plus élevé que celui des carbonari. Je confesse que j’aurais été plus prudent, si, malgré ma grande jeunesse, je me fusse tu quand j’entendais parler de guerre, du désir d’étendre les états du roi, de contribuer à l’indépendance de l’Italie, d’obtenir au prix de notre sang une force et une extension de territoire de nature à consolider le bonheur de la patrie ; mais ces élans de l’âme d’un jeune soldat ne peuvent même encore être reniés de mes cheveux gris… Je le sens, jusqu’à mon dernier soupir mon cœur battra au nom de patrie et d’indépendance de l’étranger… » Ainsi Charles-Albert se parlait à lui-même de cette aventure de sa jeunesse au milieu des réserves d’un règne qui ne s’éclaire que par ces deux dates, 1821 et 1848.

Qui ne se trompa point sur ce qu’il y avait de plus grave dans ce mouvement avorté et dans l’intervention du prince de Carignan ? Ce fut l’Autriche, et ici commence un autre drame qui, pour être moins connu, ne laisse point de jeter quelque jour sur la politique contemporaine. À peine avait-il quitté Turin elle Piémont, le prince de Carignan passait à Milan, et là il était reçu par le général Bubna, qui disait ironiquement à ses officiers en le montrant : « Voilà le roi d’Italie ! » Il allait à Modène auprès de Charles-Félix, et le nouveau roi refusait injurieusement de le recevoir ; il se rendait auprès du grand-duc de Toscane, dont il avait épousé la fille, et il trouvait à Florence un accueil affectueux comme homme, mais peu d’appui comme prince. Partout c’était l’hostilité ou une timide réserve. Le mot de cette phase nouvelle, c’est l’Autriche qui pouvait le dire. L’Autriche avait clairement démêlé le plus vivace mobile de Charles-Albert ; elle avait vu dans ce jeune homme destiné à régner l’esprit d’indépendance, la haine de la domination étrangère, tout ce qui, en devenant la pensée d’un souverain, pouvait être l’obstacle de sa politique en Italie. Pour le moment, la présence de Charles-Félix sur le trône de Sardaigne garantissait la subordination de la cour de Turin à ses directions ; mais l’avenir ! Aussi dès cet instant la pensée fixe de l’Autriche était-elle de rompre avec cet avenir en brisant dans le germe la royauté de Charles-Albert ; les agens autrichiens répandus en Italie le proclamaient hautement, plus hautement même qu’il ne le fallait. « Nous lui enlèverons son droit héréditaire à la couronne, » disait sans détour M. de Ficquelmont au marquis de La Maisonfort, ministre français à Florence. — Et son fils ? reprenait celui-ci. — Son fils [2] ! nous verrons. Cela pourrait bien embarrasser pour une régence ; mais on a le temps d’y penser. »

Ce qu’on voulait, le marquis de La Maisonfort le disait, c’était surtout « écarter du trône le prince de Garignan, et se tracer, derrière une régence de quinze ans, un chemin pour s’emparer de toute l’Italie. » Ceux qui voyaient plus loin encore allaient jusqu’à une dépossession complète de Charles-Albert et de sa descendance. L’Autriche marchait à son but avec une étrange persistance, épiant les moindres démarches du prince de Garignan, commentant et envenimant ses moindres actes, cherchant jusque dans les procès instruits en Lombardie et en Piémont la trace de ses connivences révolutionnaires pour élever ces connivences à la hauteur d’un crime d’état, barrière infranchissable entre le prince et le trône. Le principal instrument de l’Autriche dans cette œuvre était le duc de Modène, François IV, à la cour duquel se trouvait Charles-Félix au moment de la révolution, et qui avait dès l’origine poussé le nouveau roi aux mesures les plus inflexibles. Ce prince ambitieux, qui toute sa vie a couru après une royauté, avait épousé la fille de Victor-Emmanuel ; l’exclusion du prince de Garignan pouvait lui frayer une route au trône de Sardaigne. L’Autriche en effet proposait au congrès de Laybach d’abolir la loi salique pour le Piémont, et même après avoir échoué à Laybach, cette intrigue se poursuivait assez longtemps, jusque vers 1830, par l’intermédiaire du cardinal Albani, pensionné du prince de Metternich et parent du duc de Modène. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que ce prince modenais, en conspirant avec l’Autriche pour arriver au trône de Piémont, ne laissait point de conspirer avec d’autres contre l’Autriche pour mettre la main sur la couronne de Lombardie. Comment toutes ces menées échouèrent-elles ? Par la loyauté de Charles-Félix, qui, tout en restant irrité et sévère à l’égard du prince de Carignan, se refusait à démembrer sa maison, — par l’habileté, la patience, le tact de Charles-Albert lui-même au milieu d’épreuves souvent rudes pour sa fierté, et surtout par la politique de la France, qui intervenait en sa faveur et le couvrait de sa protection en face de l’Autriche. Là est le lien du prince de Carignan avec la France ; là est sans doute la première explication de la part qu’il prenait en 1823 à l’expédition française en Espagne, où nos soldats lui décernaient au Trocadéro les épaulettes de laine de premier grenadier de France. Le besoin de faire honneur à la protection qu’il recevait se confondait évidemment dans son esprit avec un certain désir de réhabilitation politique aux yeux de l’Europe.

Rassemblez les traits divers de cette situation, conséquence fatale d’une aventureuse révolution due au concours de deux choses éternellement périlleuses : l’entraînement de quelques imaginations ardentes et la puissance de l’occasion. — Les libéraux vaincus et dispersés allaient expier l’audace d’une entreprise impossible, les uns dans les supplices, d’autres dans l’exil, cet autre supplice. — L’Autriche, avec un mélange de patience et de hardiesse, étendait sur l’Italie le réseau de son influence ; elle avait ses soldats à Naples, elle régnait à Modène et a Parme, elle laissait à peine à la Toscane l’illusion de son indépendance, en dépit des généreux efforts du ministre Fossombroni pour conserver du moins les apparences. Le Piémont retombait sous le joug d’une réaction victorieuse fortement organisée et personnifiée dans un prince d’une grande droiture de caractère, mais d’une volonté de fer, et systématiquement hostile à toute pensée de patriotisme italien et de libéralisme. Charles-Félix se déguisait à lui-même sa dépendance vis-à-vis de l’Autriche sous le voile d’une identité de politique. Le prince de Carignan enfin échappait à cet orage meurtri et désabusé, menacé dans ses droits, suspect aux royalistes purs pour avoir trop fait, suspect aux constitutionnels parce qu’il n’avait pas fait assez, parce qu’il avait semblé déserter la cause au moment du péril, comme il semblait la trahir plus ouvertement encore en allant en Espagne combattre une constitution qu’il avait proclamée à Turin. Ce n’est que par un effort de dextérité qu’il se sauvait ; mais les événemens devenaient pour lui la source du plus singulier travail intérieur. Trahi par la fortune, méfiant pour les hommes et les partis qui le suspectaient, il se repliait en lui-même. L’amère expérience venait donner un aliment à des germes naturels de dédain et de sarcasme. Sa physionomie même, mâle et fière, contractait je ne sais quelle impassibilité mêlée de pénétration qui le rendait aussi habile à cacher sa pensée qu’à surprendre celle des autres. Les poursuites de l’Autriche amassaient en lui un immortel levain qu’il nourrissait en le dissimulant. Déjà aussi, vers cette époque, comme pour ajouter aux complications de ce travail moral, son esprit inclinait vers une sorte de mysticisme religieux où se tempéraient et se disciplinaient ses amertumes. De 1821 à 1831, le prince de Carignan disparaissait, en quelque façon exilé du pays où l’attendait un trône. Que faisait-il durant ces années ? Il écrivait pour ses enfans des contes moraux, que quelques confidens seuls ont pu connaître. Ce n’était point une œuvre d’une grande littérature : elle était écrite suffisamment en français, et la singularité de ces contes, c’est que la moralité pouvait aisément se tourner en épigramme contre certaines parties de la vie de l’auteur. C’est à peine si vers 1830 les rigueurs commençaient à fléchir pour le prince de Carignan. Il visitait l’île de Sardaigne et observait ses besoins ; il reparaissait après dix ans sur la scène, et lorsque bientôt la mort de Charles-Félix allait faire définitivement passer sur sa tête la couronne de la maison de Savoie, ce prince, qui avait eu sa part dans la révolution de 1821 et qui avait fait la campagne de 1823 en Espagne, qui jeune encore avait eu des conduites et des fortunes si différentes, — ce prince ne laissait point d’être une figure énigmatique, un sphinx curieux à interroger pour l’Europe, pour l’Italie, pour le Piémont. Qu’allait-il faire ? à quelles tendances allait-il donner des gages ? Il n’était pas dans la nature de Charles-Albert de se rendre si promptement à aucune attente, et peut-être la condition des temps ne s’y prêtait-elle pas.


II

C’est le 27 avril 1831 que Charles-Albert commençait à régner, séquestré jusque-là des affaires d’état et n’ayant d’autre expérience que l’expérience acquise dans une rapide tempête, ayant à se concilier toutes les opinions et ne trouvant de point d’appui qu’en lui-même, formé au dédain et à cet art qu’un de ses plus intelligens biographes, M. Cibrario, appelle l’art de dissimuler. Du 27 avril 1831, jour de son avènement, au 23 mars 1849, jour de son renoncement après Novare, quel espace pour un règne dans un siècle comme le nôtre ! Et dans cet espace, que d’événemens ont eu le temps de s’accomplir ! A vrai dire, le règne de Charles-Albert est un composé des choses les plus diverses, les unes terribles, d’autres pleines d’obscurité et de mystère, celles-ci puériles et petites comme les solennelles minuties des royautés absolues, celles-là utiles et grandes. Sur ce petit théâtre du pays subalpin, un drame permanent se déroule ; tout marche et tout se mêle ; les passions révolutionnaires ont leurs chocs tragiques en 1833 et en 1834 ; les tendances des partis ont leurs luttes secrètes jusque dans les conseils. Du mystère des conspirations et des intrigues de cour, le mouvement transformé et épuré passe au grand jour et au pays tout entier. Le Piémont voit s’accroître ses intérêts et ses conditions intérieures s’élever ; un esprit nouveau travaille les peuples, et l’Italie elle-même un moment change de face. Au centre de ce mouvement se tient le roi Charles-Albert, une main dans les répressions sanglantes, l’autre dans les réformes, observant tout et ramenant tout à lui, balançant les influences et les neutralisant l’une par l’autre. Guéri par les aventures de sa jeunesse de la précipitation et des illusions, il tombe plutôt dans le piège opposé, il déconcerte les espérances à l’instant où il les provoque, laissant toujours comme un voile sur sa pensée secrète et finissant par dire à ses confidens : « N’est-ce pas que je suis un homme incompréhensible ? » Dès les premiers jours de son règne, il crée un conseil d’état, abolit la confiscation, fait de quelques actes mesurés une sorte de point de départ d’un régime nouveau, et en même temps il laisse debout tout le mécanisme et les traditions du gouvernement absolu, il ne touche à aucune des influences régnantes autour du trône, si bien qu’on peut se demander encore : Est-ce un prince réformateur ? est-ce simplement le continuateur de la politique de la veille ?

Tout n’était point facile d’ailleurs dans ces premières années. L’Europe entrait dans une situation nouvelle, la révolution de 1830 s’était accomplie en France et était venue poser le plus redoutable problème, celui de surexciter l’esprit de liberté et d’indépendance parmi les peuples, en laissant subsister les règlemens généraux de 1815. Ce n’est que par un effort d’habileté et de sagesse que la France résolvait ce problème pour elle, en se réfugiant dans le patriotisme de la paix, et en y cherchant le moyen d’étendre ses frontières morales par l’influence de ses principes, sans sortir de ses frontières matérielles. Pour l’Italie, liberté, indépendance, nationalité, tout cela ne faisait qu’un, et tout cela ne pouvait se réaliser que par l’exclusion de l’Autriche, c’est-à-dire par l’abolition des traités de 1815, c’est-à-dire enfin par une guerre universelle. De là l’impossibilité des révolutions tentées en 1831 à Modène, dans la Romagne, tentatives d’autant plus impossibles qu’elles coïncidaient avec l’apaisement de la première ébullition révolutionnaire en France. Ce qui rendait la situation de l’Italie plus difficile encore, c’était l’absence de tout élément modérateur entre le libéralisme violent des conspirations secrètes et toutes les doctrines d’immobilité fortement organisées, disciplinées elles-mêmes dans les associations particulières et menées au combat par l’Autriche. C’est dans ces conditions que Charles-Albert commençait à régner à Turin ; il se trouvait entre le carbonarisme et toutes les influences absolutistes concentrées dans la société dite la Cattolica. La question, dans la pensée du nouveau roi, n’était pas de faire un choix entre ces deux tendances, mais de s’en affranchir également.

Voyez en effet : d’un côté, aux premiers momens, le carbonarisme, transformé dans la Jeune-Italie, se présente sous la figure inconnue encore de M. Mazzini comme pour sonder Charles-Albert ; il murmure à son oreille le mot magique : « Tu seras roi d’Italie ! » - Mais à quel prix ? A la condition de tout bouleverser, de se faire le régénérateur de toute la péninsule, d’édifier l’avenir ; « sinon, non ! » Ainsi parlait M. Mazzini dans une lettre adressée au nouveau roi de Sardaigne et habilement propagée. C’était se méprendre étrangement. Charles-Albert n’aimait pas le carbonarisme ; dans l’appel perfide de ce tentateur, il voyait comme un souvenir ironique de ses premières années, qui venait embarrasser son présent et son avenir ; dans ce prétendu auxiliaire, il flairait l’ennemi. Aussi, lorsqu’on 1833 la propagande de la Jeune-Italie se faisait sentir à Gênes, à Chambéry, dans l’armée elle-même, elle était subitement arrêtée par les répressions les plus sévères. C’étaient là les momens terribles de ce règne naissant. Partout des commissions militaires étaient organisées ; il y avait des victimes qui inspiraient l’intérêt, le jeune officier Effisio Tola, Andréa Vocchieri. Lorsque peu après, en 1834, M. Mazzini rassemblait une légion de réfugiés de tous les pays pour les jeter en Savoie, sous les ordres de Ramorino, qui, par une coïncidence singulière, devait périr fusillé après Novare sous le soupçon de trahison, cette entreprise, dictée par l’impuissance et la folie finissait par le ridicule, et ne faisait qu’ajouter aux répressions. Dès lors la question était tranchée ; — l’esprit révolutionnaire était pour longtemps vaincu dans le Piémont, et le nouveau roi sortait de la lutte, libre de toute solidarité avec un ennemi qu’il haïssait et qu’il redoutait à la fois comme par un secret pressentiment.

D’un autre côté, quelle était dans ces premières années la situation de Charles-Albert vis-à-vis de cet autre genre d’influences léguées par le règne précédent ? Il était roi, mais roi suspect et observé, en défiance aux hommes que leurs inclinations poussaient à chercher un appui dans le patronage autrichien aussi bien qu’à ceux dont les croyances monarchiques et religieuses s’alliaient à un certain sentiment d’indépendance ; il était toujours à leurs yeux le prince de Carignan, le complice secret ou avoué de la révolution de 1821. Il n’ignorait pas qu’au temps de Charles-Félix, un père de la compagnie de Jésus disait en montrant un portrait de la duchesse de Modène, fille de Victor-Emmanuel : « Prions pour que ce soit cet ange qui nous gouverne, car si Charles-Albert montait sur le trône !… » De la part de l’Autriche, la confiance ne pouvait être grande, et les autres cours du Nord ne laissaient point ignorer au nouveau roi qu’elles étaient d’accord avec l’Autriche pour ne supporter aucun changement de direction politique dans le Piémont, surtout aucune réparation donnée aux hommes de 1821. Toute précipitation pouvait devenir périlleuse, principalement au début d’un règne encore mal affermi, et il n’y avait qu’à compter avec le temps et avec les circonstances. De là toute une œuvre de diplomatie singulière poursuivie, avec obstination à travers toutes les méfiances conjurées. Qu’on songe qu’il fallait un an et la mort du ministre titulaire pour faire arriver le portefeuille de la guerre entre les mains de M. de Villamarina, esprit intelligent et habile, enclin aux réformes, et qui avait été ministre pendant la courte régence du prince de Carignan en 1821 ! C’était bien autre chose encore pour amener au ministère des finances un autre homme également capable et également marqué à cette terrible effigie de 1821, M. Gallina. Il fallait quatre ans et un incident étrange où se peint tout entière cette politique.

Le membre du conseil le plus opposé à la nomination de M. Gallina était le ministre du l’intérieur, M. de la Scarena, et c’est par lui que tout arrivait. M. de la Scarena était un homme entièrement dévoué à toutes les influences absolutistes et particulièrement docile aux impulsions du ministre d’Autriche à Turin. Pour tout dire, sa police commençait par s’exercer sur Charles-Albert lui-même. M. de la Scarena avait même, dit-on, l’imprudence de laisser échapper cet aveu, en exprimant les opinions les plus injurieuses sur le roi, et en ajoutant qu’à la première folie le maréchal Radetzky serait à Turin pour le forcer à abdiquer. Par malheur, M. de la Scarena, dans ses œuvres de police, avait l’idée d’employer un personnage qui avait joué un grand rôle dans la police romaine en 1814, et qui avait disparu un jour pour les motifs les moins politiques, — Tiberio Pacca. Le chef-d’œuvre de Tiberio Pacca fut d’imaginer une vaste conspiration où était enveloppé tout ce qui était soupçonné d’inclinations plus ou moins libérales, jusqu’aux amis les plus dévoués de Charles-Albert, jusqu’à M. César de Saluces, gouverneur du duc de Savoie. C’est là qu’échouait cette œuvre, imaginée en réalité pour effrayer le roi et suivie par lui d’un œil froid et silencieux dans tout son développement. M. de la Scarena se croyait sûr encore de tout tenir dans la trame de Pacca, qu’il était subitement évincé du ministère. « J’en ai assez de celui-là, » disait le roi. M. de la Scarena avait pour successeur le ministre des finances, M. Pralormo, — et à la place de ce dernier M. Gallina arrivait définitivement. C’est ainsi que Charles-Albert marchait pas à pas, frayant un chemin à des hommes qui répondaient mieux à sa pensée, qui représentaient au degré le plus modéré un certain libéralisme de vues. Il est vrai qu’en même temps le comte Solar della Margarita, nommé secrétaire d’état aux affaires étrangères, restait le champion des tendances absolutistes, — de telle façon que l’intérieur du ministère était un conflit permanent entre deux influences nettement prononcées et antipathiques.

Réunir des hommes divisés d’opinions, les équilibrer, les opposer les uns aux autres, ce n’est point un système nouveau de gouvernement. Charles-Albert le rajeunissait en lui donnant un autre nom ; c’était ce qu’il appelait faire tordre le museau aux hommes. Mais enfin de quel côté était la véritable pensée de Charles-Albert ? Le prix qu’il attachait à faire arriver au pouvoir M. de Villamarina et M. Gallina ne l’indique-t-il pas ? M. della Margarita lui-même ne se faisait point d’illusions. Il le dit dans l’histoire qu’il a tracée de son ministère sous le titre de Mémorandum historico-politique : « Je n’étais point l’homme du cœur et de la pensée du roi… Il ne m’avait pas fallu une grande pénétration pour voir qu’outre un juste désir d’être indépendant de toute influence étrangère, il nourrissait dans l’âme une profonde aversion pour l’Autriche, et il était plein d’illusions sur la possibilité de soustraire l’Italie à sa domination. Pas une fois il ne prononça le mot de chasser les barbares, mais chacune de ses paroles trahissait son secret… » Voilà le mot de cette situation.

C’est alors, — vers 1835, — que Charles-Albert se sent plus libre dans ses mouvemens, et alors commençait aussi en réalité ce règne où tout se mêle, dont les serviteurs ne connaissaient point à coup sûr tous les replis, et qui garde la plus originale empreinte personnelle. Au milieu des complications dans lesquelles il vivait, je voudrais peindre cet homme, curieux par ses œuvres, plus curieux encore par lui-même, indécis et obstiné, inquiet de toute domination et très expert dans l’art de temporiser quand il le fallait. S’il trouvait une résistance ouverte dans ses projets, il était rare qu’il la brusquât, et il était rare aussi qu’après avoir longtemps agité une pensée dans son esprit, il n’y revint pas jusqu’à ce qu’elle eût prévalu. II n’était pas faux, comme on l’a dit ; seulement il le paraissait, justement parce qu’il avait l’air de céder, et qu’il poursuivait inébranlablement ses desseins. Roi dans une petite cour pleine d’anciennes traditions, Charles-Albert aimait l’étiquette, et il en résultait même des incidens qui n’étaient pas toujours sérieux : témoin la grande affaire des barbes de Mme d’Obrescof, femme du ministre de Russie. Mme d’Obrescof avait paru à la cour de Turin avec des dentelles blanches qui avaient l’avantage de rehausser sa beauté peut-être, mais qui avaient le tort d’usurper une couleur spécialement réservée pour la reine et les princesses. Le lendemain, sur l’ordre du roi, le maître des cérémonies rappelait au corps diplomatique les lois souveraines de l’étiquette. De là émotion dans la diplomatie, notes échangées, courriers expédiés sur toutes les routes de l’Europe, — une tempête enfin heureusement apaisée sans autre catastrophe ! Comme homme au contraire, Charles-Albert poussait à l’extrême la simplicité et l’austérité de sa vie. Ses habitudes étaient celles d’un anachorète ; il couchait sur la dure, dormait peu, prenait une nourriture frugale, du riz, des racines, quelques poissons, ne touchant à rien dans les banquets de cour. À mesure que le feu de la jeunesse s’éteignait, la pensée religieuse devenait de plus en plus l’aliment de son âme. Sa religion, sincère et pratique d’ailleurs, était une sorte d’ascétisme ardent et profond. Par ces dispositions religieuses, on croyait le tenir souvent et l’enchaîner à un système ; on ne le tenait pas du tout, et lui-même il se disait un jour « entre le poignard des carbonari et le chocolat des jésuites, » ne voulant ni de l’un ni de l’autre.

Dans cette vie, comme dernier contraste, n’y avait-il point de place pour ces entraînemens plus intimes, plus humains, qui se créent toujours une issue dans le cœur ? C’est là sans doute le côté le plus mystérieux et le plus délicat de la vie de Charles-Albert. Le plus durable de ces sentimens avait fini par participer de l’ascétisme de son âme ; il s’était transformé en un culte réciproque, en une sympathie épurée. On se voyait, dit-on, on était toujours séparé par une table, le roi baissait les yeux comme un enfant. Charles-Albert a laissé entre des mains fidèles un livre d’oraisons où il déposait parfois quelques-unes de ses pensées. Ces notes n’ont rien de saillant, elles trahissent seulement les préoccupations les plus diverses. Sur une page est écrit ce mot : « Jouis, toi qui as la victoire ! » - Plus loin, une forte empreinte marque un passage qui exprime les ivresses de l’amour mystique, en rappelant quelques paroles de saint Bernard sur le cantique des cantiques : « L’amour chante dans ce cantique, et si quelqu’un veut le comprendre, il faut qu’il aime,… etc. » C’est sans doute cette ardeur intérieure, jointe à l’instinct fixe de Charles-Albert en politique, qui contribuait à mettre quelque réserve dans ses relations avec la reine, la plus digne des femmes, mais d’un caractère différent, en même temps qu’elle était Autrichienne par le sang et par les inclinations. Par bien des traits, Charles-Albert est un homme du moyen âge dans notre temps. Aux yeux de ceux qui ne voient que les apparences, c’était un prince absolu, jouant avec les hommes, donnant à tous des gages et ne contentant personne. Aux yeux du penseur, c’est un phénomène moral des plus curieux. À la lumière de 1848, c’est un de ces taciturnes qui, à travers les mystères et les contradictions de leur vie, ne cessent de tendre à un même but.

De quelques voiles que Charles-Albert s’enveloppât en effet, quelques traces qu’il y eût en lui d’un homme d’un autre temps, il y avait deux points par lesquels il était, si je puis ainsi parler, en intelligence avec son siècle et avec l’Italie. Il y avait un certain ordre de progrès qu’il aimait, et il avait ce qu’on pourrait appeler la fibre de l’indépendance italienne. Charles-Albert n’était point un prince libéral de propos délibéré, nourrissant l’idée préconçue d’arriver à la réalisation d’un régime constitutionnel ; c’était un prince qui devait peut-être à son éducation française de sentir quelques-unes des nécessités les plus essentielles de la civilisation moderne. De là un des côtés sérieux et utiles de son règne, — le développement intérieur du Piémont. C’est par lui que tous les intérêts grandissaient dans le pays, comme aussi c’est à son initiative incessante et obstinée qu’est due la réforme de la législation piémontaise. Des travaux d’une commission composée des hommes les plus éminens sortait un code nouveau, — le Code Albertino, — qui a le mérite de résumer quelques-uns des progrès les plus notables, de simplifier les transactions, d’appliquer des règles communes à tout le pays, de créer l’égalité devant la loi civile et devant la loi pénale. Charles-Albert dépouillait la royauté de ce triste droit, revendiqué et exercé sous les règnes précédons, de suspendre par un simple billet royal l’action de la justice, et il assurait l’indépendance de la magistrature. Il créait les conseils provinciaux, cet élément premier du régime représentatif, « pour pouvoir, disait-il, entendre la voix et les désirs de son peuple. » Dans l’île de Sardaigne, il abolissait le droit féodal, qui régnait encore et qui pesait sur cette petite population. Sur tous les points du Piémont, il multipliait les travaux et les entreprises, créant des industries nouvelles et fécondant par une intelligente protection celles qui existaient. À Turin, il élevait des monumens grandioses comme celui d’Emmanuel-Philibert, dans la double pensée d’ouvrir aux arts une nouvelle carrière et de raviver le souvenir des gloires nationales.

On pourrait dire que dans ces années le Piémont, sans nulle apparence d’agitation, marchait lentement dans une voie laborieuse et féconde de transformation. C’est dans ce sens qu’on peut reconnaître, comme le disent M. Cibrario et M. Gualterio, que les réformes accomplies plus tard par Charles-Albert étaient dès le premier moment en germe dans son esprit, comme la conséquence simple et logique d’un travail patient poursuivi au milieu de nombreuses et puissants résistances. Vienne après cela l’occasion d’étendre le champ de l’action publique, d’élargir la base des institutions, de compléter les réformes civiles par des réformes d’un autre genre : — le Piémont, graduellement acheminé vers un ordre nouveau, y pourra marcher non sans danger, mais sans aller sombrer dans la plus triste anarchie, de telle manière que, sous des formes absolutistes, le principe du gouvernement de Charles-Albert était réellement une pensée de progrès civil, explicitement avouée par le roi lui-même, et qui devait tendre à un résultat politique en brisant l’enveloppe dans laquelle elle était enfermée encore.

La passion de l’indépendance italienne était l’autre mobile fixe et tout-puissant de l’âme de Charles-Albert. Et comment cette passion ne se serait-elle pas résumée dans un sentiment prononcé d’hostilité contre l’Autriche ? Que M. délia Margarita, dans son Mémorandum, montre le cabinet de Turin prenant parti pour don Carlos et dom Miguel ; que le roi sarde lui-même se plaise à favoriser les tentatives de Mme la duchesse de Berry en France dans les affaires de 1832, — ce n’est qu’une énigme de plus de ce singulier caractère. Rien de tout cela n’est la politique de Charles-Albert, parce qu’en tout cela il n’y a nulle passion, et que la véritable politique de Charles-Albert, c’est sa passion concentrée sur un seul point, — la lutte possible avec l’Autriche, le royaume de l’Italie du nord, l’accomplissement des destinées du Piémont et de la maison de Savoie. C’est dans ce duel avec l’Autriche, longuement préparé, souvent dissimulé, toujours latent, qu’est l’intérêt saisissant du dernier règne piémontais. Aussi quels sont les premiers objets des préoccupations de Charles-Albert à son avènement ? Ce sont les deux points de l’administration intérieure faits pour attirer éternellement les esprits qui méditent quelque dessein, — les finances et l’armée. On a ici l’explication de la ténacité du roi à mettre à la tête de ces deux parties du gouvernement des hommes pleins de sa pensée, M. Gallina et M. de Villamarina. Les finances ! elles étaient en quelques années sur un si bon pied, que le trésor avait des réserves avec lesquelles on songeait à créer une caisse militaire, et qui servaient, en attendant, à secourir des industries, à subventionner des travaux. « Introduire dans les finances une régularité, une économie, une intégrité et une sévérité telles que nous puissions être en mesure d’entreprendre de grandes choses, » voilà la politique que Charles-Albert se traçait à lui-même. Mais l’armée, c’était l’armée surtout qui était la préoccupation fixe du roi. Par un système nouveau, celui des contingens, qui était une sorte de landwehr, il se proposait de faire du Piémont une population de soldats. Nul plus que lui, du reste, n’avait les goûts militaires ; il se plaisait aux jeux de la guerre, il se mêlait aux soldats, prenait part à leurs travaux, à leurs fatigues, et en était aimé. Qu’on songe que sur un budget de 75 millions l’armée piémontaise absorbait 27 millions. On ne s’y méprenait pas dans le fond. Un adversaire de cette politique, qui représentait pourtant Charles-Albert dans une cour d’Italie, disait : « Le roi rêve un avenir impossible, et en attendant il ruine l’état par les dépenses d’une armée qui n’est pas nécessaire. »

L’Autriche pouvait encore moins s’y méprendre, et un incident curieux venait mettre en présence les défiances de la politique impériale et la pensée secrète de Charles-Albert. C’était en 1838, dans un camp d’instruction formé à Cirié, et où s’étaient rendus divers officiers étrangers. L’officier envoyé par l’Autriche, dans un rapport secret adressé à son gouvernement, louait la remarquable tenue des troupes sardes : il disait du roi qu’il était le premier élément militaire de son armée ; mais il y avait une chose qui frappait son attention : c’était l’organisation de cette armée, constituée, selon lui, sur des bases disproportionnées avec le pays, tandis qu’à ses yeux il eût fallu en diminuer l’effectif, faire des camps moins nombreux, réduire les brigades, c’est-à-dire supprimer pour les officiers supérieurs les occasions de se former à manier des masses, ou, en d’autres termes, ramener l’armée piémontaise au rôle que lui assignait la politique impériale, celui d’être une avant-garde de l’armée autrichienne en Italie. Ce qu’il y a de particulier, c’est que ce rapport était communiqué à Charles-Albert, comme pour flatter son amour-propre par l’éloge et faire passer le conseil. Le roi souriait à ces remarques. Au fond, on s’entendait de part et d’autre. Survenaient les événemens de 1840 et les menaces de guerre européenne. Le ministre impérial à Turin, le prince de Schwarzenberg, pressait le Piémont de se prononcer, ou plutôt il feignait de considérer comme si peu douteuse l’adhésion de la cour de Turin à la politique autrichienne, qu’il parlait de faire occuper les positions du Pô par les forces impériales. Ce personnage altier et acerbe était le moins fait pour dissimuler les prétentions de la politique qu’il représentait. Ces prétentions, Charles-Albert les repoussait nettement en déclarant la neutralité du Piémont, non sans avoir cherché peut-être à savoir ce qu’il pouvait attendre du côté de la France. Et quel était le commentaire secret de cette neutralité ? C’est ce mot que M. Gualterio prête à Charles-Albert : « Il n’est pas temps encore ! » C’est cet autre mot que M. della Margarita rapporte lui-même en voulant infirmer le récit de M. Gualterio : « Tout ce que l’on fait se réduira probablement en fumée ; mais le grand jour finira par arriver, et il ne faudrait pas que nous eussions d’avance gâté notre position. » Pourrait-on douter des véritables sentimens de Charles-Albert en voyant, dans les pages que je citais, écrites vers cette époque sous le titre : Ad majorem Dei gloriam, cet esprit étrange s’ingénier à chercher une justification religieuse de son immortelle passion dans un verset du Deutéronome : « Tu ne feras point roi d’une autre nation un homme qui ne soit un frère ? »

Lorsque la pensée d’un tel antagonisme vit au plus profond de l’âme d’un homme, il est tout simple qu’elle se manifeste sous toutes les formes, qu’elle s’étende à tous les terrains. Il ne faut que l’occasion, et les occasions sont nombreuses dans des pays comme l’Italie, où la lutte est la condition la plus intime des peuples. De 1840 à 1846, tout semble se coordonner à cette pensée et concourir au même but par les voies les plus diverses. Que les chemins de fer deviennent la fièvre nouvelle des peuples, aussitôt la lutte s’organise sur ce point, les esprits se passionnent, les systèmes ennemis naissent d’une sorte de force des choses et se font la guerre : — d’un côté le système autrichien, de l’autre ce qu’on pourrait appeler le système national italien. Subordonnant tout à l’intérêt impérial sur le terrain matériel comme sur le terrain politique, l’Autriche, en isolant les états sardes, veut relier l’Italie centrale à la Lombardie par Bologne, Ferrare, Rovigo, et rattacher Naples par Manfredonia au système autrichien et à la ligne commerciale de l’Adriatique ; elle est le centre des rapports nouveaux qui naissent des chemins de fer entre les diverses parties de la péninsule. L’Autriche était logique et fidèle à sa politique, comme les économistes italiens étaient logiques et fidèles à leurs espérances en poursuivant un autre système. Il s’agissait dans leur pensée de relier entre eux tous les états indépendans de l’Italie, de Naples à Turin, pour arriver à compléter cette œuvre par une union douanière à l’exclusion de l’Autriche. C’était là l’ordre d’idées que développait dans un remarquable ouvrage le comte Ilarione Petitti, conseiller d’état sarde. Charles-Albert y joignait une autre conception qui n’était point sans grandeur, et qui, en révélant l’obstination de ses vues secrètes, n’était point faite pour atténuer cet antagonisme dans ce qu’il avait de menaçant pour la prépondérance autrichienne. Il voulait, au moyen de traités internationaux, créer une ligne qui aurait eu pour base le réseau piémontais, aurait traversé la Suisse, les pays du Rhin, et serait allée déboucher à Ostende, — ouvrant ainsi une grande artère entre la Mer du Nord et la Méditerranée, et faisant du port de Gênes le rival de Trieste. Il poursuivait même avec passion cette idée, et partout il rencontrait l’Autriche dans ses négociations en Suisse. Les chemins de fer, cela se voit aisément, ne sont ici qu’un prétexte. Le coté le plus sérieux, c’est celui que tout le monde apercevait et que Charles-Albert n’avait point été le dernier à saisir, celui qu’indiquait le président du conseil actuel du Piémont, M. de Cavour, dans un travail publié en France, en disant que les chemins de fer étaient ce qui pouvait le plus favoriser l’esprit de nationalité italienne. Sous l’apparence de chemins de fer et de commerce, c’était la guerre politique qui s’agitait.

Cette lutte ne faisait que devenir plus nette et plus directe entre la cour de Vienne et le roi de Sardaigne par un simple différend commercial né à l’improviste en 1846. Il y avait un vieux traité de 1751 entre l’Autriche et le Piémont, par lequel les états sardes renonçaient au commerce actif des sels avec les cantons suisses, obtenant de l’Autriche le libre transit par la Lombardie des sels qu’ils tiraient de Venise. Le Piémont ne tirait plus de sels des états vénitiens : la première cause du traité disparaissant, le traité conservait-il la même force ? C’était un doute pour quelques jurisconsultes piémontais. Toujours est-il que, sans se prévaloir de cette interprétation et sans consentir à un commerce direct dans ses propres états, la cour de Turin accordait au canton du Tessin le transit des sels de France. Tel était le point de départ de réclamations pressantes de l’Autriche, réclamations qui n’avaient rencontré jusque-là qu’une résistance décidée à Turin, lorsque le 20 avril 1846 la Gazette de Milan publiait un décret du conseil aulique qui, par représaille, frappait d’un droit exorbitant les vins piémontais à leur entrée en Lombardie. C’était là une faute de l’Autriche ; pour une question douteuse, elle faisait à Charles-Albert le rôle le plus beau et qui répondait le mieux à ses désirs, — celui d’un prince italien soutenant dans une lutte ouverte avec la politique impériale les droits et les susceptibilités légitimes de son indépendance.

Tel était le spectacle dangereux pour l’Autriche offert à l’Italie pendant quelques mois par le roi de Sardaigne. L’illusion du cabinet de Vienne était de croire, dans les circonstances où se trouvait l’Italie, qu’il pourrait tirer une victoire politique d’une guerre de tarifs qui frappait un des premiers intérêts matériels du Piémont. C’est dans ce dessein qu’il faisait marcher de front une double négociation, — peu éloigné peut-être dans le fond de faire quelques concessions sur le différend commercial, et d’un autre côté cherchant à agir sur le roi, mettant en suspicion ses tendances, lui représentant le danger de l’agitation et tentant un dernier effort pour reconquérir un peu d’ascendant à Turin. Charles-Albert résistait inébranlablement sur ce double terrain. Vainement les absolutistes, alarmés de cette crise, essayaient-ils de faire prévaloir une dernière proposition de l’Autriche, qui offrait de retirer le décret du conseil aulique sur les vins à la condition que le Piémont suspendrait le transit des sels du Tessin, pour déférer la question intacte à l’arbitrage d’une grande puissance : — ils n’obtenaient rien de Charles-Albert, et M. della Margarita raconte assez naïvement, ce me semble, qu’il se laissait emporter jusqu’à dire au roi : « Il ne me reste plus, pour satisfaire votre majesté, qu’à proposer au ministre d’Autriche de se jeter aux pieds du roi et à lui demander excuse de tout ce qui est arrivé. »

Tout ne transpirait point de ces faits ; on en savait assez pour qu’une vive émotion se répandit dans le Piémont et dans le reste de l’Italie, si bien qu’un jour le roi fut obligé de contremander une manœuvre et de se renfermer dans son palais pour éviter une démonstration populaire qui l’attendait. Charles-Albert se vengeait de sa réserve officielle en écrivant dans une lettre particulière, au sujet d’une autre mesure peu faite pour plaire à l’Autriche : « Ce pauvre prince de Metternich en fera bien du mauvais sang. Je le regrette pour lui ; mais, quant à moi, malgré le petit, fort petit parti autrichien ou rétrograde, je suis bien résolu à avancer dans le progrès, dans tout ce qui peut tendre au bonheur du peuple et au développement de notre esprit national… Au reste, si on voulait éliminer de notre pays l’esprit anti-autrichien, il faudrait commencer par m’expulser moi-même. » Tout, dans les correspondances familières du roi de Sardaigne, semble révéler cette pensée unique et absorbante. Le 3 mai 1846, il écrivait : « Ce que je souhaite le plus après le bien que je désire procurer de toutes façons a notre patrie, c’est de voir s’y développer l’esprit de dignité et d’indépendance nationale qui nous donnera une force immense, si jamais nous sommes assez heureux pour être appelés à défendre notre nationalité. » Ce sentiment se faisait jour de la manière la plus imprévue parfois, comme dans ses querelles avec l’archevêque de Turin, Mgr Franzoni, qui avait paru croire que le roi le redoutait. » Je ne crains point l’Autriche, disait brusquement Charles-Albert dans une lettre à ce sujet, je suis prêt à entreprendre seul une guerre d’indépendance, et je craindrais le marquis Louis Franzoni ! Oh ! ce serait par trop bouffon… » Tel était l’état, de son esprit, et au milieu de ces préoccupations sait-on quel était le héros contemporain qui allait parler à cette âme ardente et la remplissait d’admiration ? C’est Schamyl, l’indomptable chef du Caucase, luttant pour l’indépendance et la nationalité de sa race. « Ah ! ami ***, écrivait un jour le roi sarde, que les nouvelles de la Circassie sont bien faites pour exalter l’âme ! » C’est vers cette époque que paraissait dans un journal français un article d’une origine toute royale, écrit par Charles-Albert, dit-on, et où on parlait des glorieuses destinées de la maison de Savoie [3]. Taciturne et froid en apparence, dédaigneux de la popularité et attiré par elle, Charles-Albert laissait échapper son secret moins dans ses paroles publiques que dans ses confidences et dans ses actes, qui tous semblaient tendre au même but, soit qu’il saisit l’occasion d’une lutte avec l’Autriche sur une question matérielle, soit qu’en faisant frapper une médaille pour les artistes, il y inscrivît cette devise d’un de ses ancêtres, d’Amédée VI : J’attends mon astre ! Autant de faits, autant de symptômes recueillis par l’opinion de l’Italie et par la police autrichienne.


III

Ce n’eût été rien en un autre temps et dans d’autres conditions qu’un différend de commerce sur les sels ou une lutte de tracés de chemins de fer. En 1835, ces questions elles-mêmes n’étaient déjà plus isolées, elles se confondaient dans un mouvement plus profond et plus général dont elles n’étaient qu’un aliment, et qui emportait l’Italie. Ce mouvement ne devait rien aux conjurations secrètes qui de temps à autre envoyaient encore à la mort de jeunes et malheureuses victimes comme les frères Bandiera ; il était au contraire une réaction contre elles, contre M. Mazzini, le premier des conspirateurs, et sa grande machine de destruction, la Jeune-Italie. Il tendait à faire passer au grand jour tous ces vœux, tous ces besoins moraux, toutes ces espérances d’un peuple, dont les conciliabules secrets avaient eu jusque-là le privilège de se faire une arme envenimée et impuissante. C’était un esprit nouveau qui se formait et qui, en jour suivant son œuvre à la lumière du jour, était conduit à se pénétrer d’un sens plus modéré et plus pratique. Chercher les causes des catastrophes italiennes, étudier l’histoire, faire comparaître le passé, le présent, les conditions, les intérêts, les besoins de l’Italie, sans oublier ses fautes, tel était le caractère de ce mouvement, servi par une légion d’écrivains et de publicistes, soit dans l’émigration, soit dans la péninsule même.

Il y avait surtout trois œuvres qui étaient venues remuer fortement les esprits, et qui, par une singularité remarquable, émanaient de trois Piémontais : c’étaient le Primato civile degli Ilaliani, de Vincenzo Gioberti (1843) ; les Espérances de l’Italie, du comte César Balbo (1844), et les Casi di Romagna, de M. Massimo d’Azeglio (1846). Prêtre piémontais et réfugié en Belgique, jeté par la politique hors de son pays dans les mouvemens de 1833, Gioberti ne partageait point les idées des sectaires des associations secrètes. Là où ceux-ci voulaient détruire, il voulait régulariser et affermir. Il parlait avec modération aux princes de leurs devoirs, avec gravité aux Italiens de leurs fautes et de leurs passions, à tous des moyens de travailler en commun à une régénération nationale. Mais quels étaient ces moyens ? Au milieu des divisions de l’Italie Gioberti, voyait sa force, son unité morale dans la papauté, sa force matérielle et défensive dans le Piémont, dans Charles-Albert. De là l’idée d’une confédération d’états placée en quelque sorte sous l’autorité morale du saint-siège, et ayant pour bouclier la force militaire la plus imposante de la péninsule. Ce que Gioberti disait du roi de Sardaigne ne laissait point d’être étrange et de ressembler à une habile flatterie. » Charles-Albert, disait-il, a devancé de vingt ans les récens écrivains sur l’idée italienne. Ce sont ceux-ci qui ont mis ses actes en paroles ; ce n’est point lui qui mettrait en action la parole des écrivains. » Mettre la nationalité italienne debout par cette confédération d’états, tuer l’esprit révolutionnaire par un système de progrès civil dirigé par les princes eux-mêmes, c’était là la pensée du Primato, enveloppée dans des théories parfois confuses, souvent neuves et frappantes.

César Balbo, âme loyale de gentilhomme monarchique et libéral, caractère élevé et pur, rappelait par son nom un des hommes les plus estimés du Piémont, son père le comte Prospero Balbo, qui s’était montré habile diplomate dans les difficiles négociations de 1797, puis ministre prudent et réformateur en 1820, sous Victor-Emmanuel. L’auteur des Espérances de l’Italie éliminait successivement tous les rêves, toutes les chimères, toutes les utopies, et il en venait à une conclusion singulière peut-être : il rattachait l’affranchissement italien à la dissolution de l’empire ottoman, qui offrirait à l’Autriche des compensations sur le Danube ; mais dans le fond il partait d’un principe immuable, c’est que l’Italie était mal organisée. Porro unum est necessarium, disait-il ; une chose est nécessaire, l’indépendance. Et, dans un langage d’une gravité émue et sincère, il laissait pressentir ses vœux d’émancipation nationale et de monarchie constitutionnelle.

Esprit d’une nature différente, poète, peintre, publiciste, ayant la facilité de tous les arts et l’intelligence des questions politiques, M. Massimo d’Azeglio, dans une esquisse spéciale d’une récente tentative révolutionnaire de la Romagne, développait les mêmes principes. — Point d’insurrection, disait-il en résumé dans les Casi di Romagna, point de tentatives à main année. Exposer les injustices, signaler les abus, faire ressortir les intérêts de l’Italie, c’est le seul mode d’action. — « La grande œuvre de notre régénération, ajoutait-il avec une familiarité pittoresque, peut se conduire les mains dans les poches. » Ce qu’il y avait de remarquable dans ces ouvrages, c’est qu’ils étaient l’expression d’une force intelligente et modératrice qui, pour la première fois, prenait une place imposante dans la vie politique en Italie. Ils signalaient l’avènement d’une opinion modérée, et cette opinion elle-même était une garantie pour les princes italiens, placés jusque-là dans l’alternative de devenir les prisonniers de guerre du radicalisme, ou de se rejeter vers l’absolutisme le plus inflexible et vers l’Autriche.

Ce n’est pas que les divisions eussent disparu tout à coup du sein de l’Italie comme par enchantement. C’est la plaie invétérée de la péninsule italique, on le sait, d’avoir beaucoup de partis, et les ouvrages eux-mêmes de Gioberti, de Balbo, de M. d’Azeglio, en cherchant à réunir toutes les pensées, ne faisaient que constater la diversité de leurs tendances, l’étrange amas de leurs contradictions. À travers tous les prestiges d’un mouvement chaque jour plus puissant, on pouvait distinguer bien des nuances qui variaient selon les pays, souvent selon les villes. Il y avait l’esprit républicain fanatique et creux, entretenu dans les conciliabules de la jeune Italie, disciplinée par M. Mazzini, rêvant une péninsule unitaire, l’Italie du peuple après l’Italie des rois, la Rome du peuple après la Rome des papes, mots éternellement vides et dépourvus de tout sens réel. — Il y avait aussi des républicains fédéralistes, chez qui vit plus fortement enraciné l’esprit local ou municipal. Le parti modéré lui-même n’était point sans avoir ses nuances, qui correspondaient assez à celles du parti républicain. L’idée d’une monarchie unitaire, embrassant l’Italie tout entière, avait ses sectateurs ; d’autres tournaient leur pensée vers une confédération d’états qui, en laissant à chacun son indépendance, eût créé une force nationale collective, et eût superposé une sorte d’autonomie italienne à l’autonomie individuelle de chaque pays. Il en était qui n’étendaient point leurs vues au-delà de ce qui existait, en l’améliorant par des réformes intérieures. En un mot, aspirations républicaines, tendances constitutionnelles, traditions municipales, — ce mouvement créait une issue à tout, il était comme la mêlée confuse de toutes les opinions. M. Mazzini, par son action sur les sociétés secrètes, conservait indubitablement une puissance réelle ; des passions sinistres fermentaient dans l’ombre, mais ces passions étaient obligées de se dissimuler, et telle était l’impopularité de la jeune Italie, surtout depuis la malheureuse aventure des frères Bandiera, que les disciples de M. Mazzini étaient réduits à supplier leur oracle de se taire [4].

Pour le moment, les dissentimens s’effaçaient par habileté chez les uns, par instinct de patriotisme chez les autres. Une idée dominait tout, l’idée de nationalité et d’indépendance qu’avaient exprimée Gioberti et Balbo, — fascination des cœurs et des intelligences ! C’était le temps merveilleux pour l’Italie contemporaine. Il y a dans la vie des peuples, comme dans la vie des hommes, des instans qu’on voudrait fixer : ce sont ceux où les espérances ne sont pas corrompues, où règne encore l’illusion des vœux légitimes qu’on aspire à satisfaire, et où les haines des partis exaspérés n’ont pas eu le temps de pervertir les situations les plus belles. M. Mazzini, dans ses confidences, parlait avec une souveraine et railleuse pitié de ce merveilleux accord, qui avait le tort de se produire sous un autre drapeau que le sien ; il n’y voyait que cette politique sentimentale de quelques néo-catholiques, « qui pardonne tout, espère tout de tous, embrasse roi, peuples, fédéralistes, unitaires, et entend que la résurrection de l’Italie s’accomplisse en Arcadie ! — La concorde ! poursuivait-il dans une lettre au sujet d’un journal fondé à Turin sous ce nom, — le titre même du journal est arcadique… la concorde ! entre qui ?… » Ne dirait-on pas le génie des divisions forcé de se tenir à l’écart, mais sûr d’avoir son heure, et jusque-là jetant son sarcasme à l’illusion universelle ?

Ainsi, par ce double courant des questions matérielles qui surgissaient et du mouvement d’opinion qui se propageait, l’Italie entrait dans une voie singulièrement nouvelle. Rien n’était changé en apparence dans les gouvernemens, le vieil organisme des pouvoirs absolus ne cessait point d’exister, mais il s’établissait une sorte de liberté tacitement consentie d’abord. Des congrès scientifiques, qui s’étaient succédé de ville en ville, avaient été la première issue ouverte aux préoccupations des esprits. Les ouvrages de Gioberti, de Balbo, étaient-ils tolérés, étaient-ils interdits ? On ne le savait, ils circulaient et parlaient vivement aux imaginations. Charles-Albert lui-même, dit-on, connaissait le livre des Espérances de l’Italie avant sa publication. Une presse nouvelle, aux allures plus libres, pleine d’appels aux souvenirs nationaux, se formait peu à peu, représentée par l’Italia de Pise, la Patria de Florence, le Felsineo di Bologna, le Mondo illustrato de Turin, l’Anthologie italienne, où écrivaient MM. d’Azeglio, Cavour, Boncompagni, Farini, Scialoja. Il n’y avait point de parlemens ; la tribune était un peu partout, sur les places publiques. Le peuple le plus impressionnable et le plus enthousiaste de la terre se faisait une politique qui était une fête perpétuelle. Contraint de la dissimuler encore, il lui donnait le masque du plaisir. À vrai dire, là était le danger, dans cette coexistence de pouvoirs demeurés absolus en principe, investis de prérogatives dont ils n’usaient plus, et de libertés irrégulières, de manifestations publiques indéfinies. Il eût été mieux de voir que ces périodes d’ivresse n’ont rien de normal et de durable, que lorsqu’un peuple en est venu à ce point, il faut se hâter de faire un choix entre ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas ; il faut préciser son action et rallier les esprits incertains.

L’Autriche s’effrayait de cette situation, elle en avait le droit : c’était la destruction lente, graduelle, pacifique de sa prépondérance en Italie d’abord, de sa sécurité dans ses propres provinces de la Lombardo-Vénétie ensuite, et au bout c’était son exclusion définitive de la péninsule. Placée par les traités de 1815, comme je l’ai dit, dans l’alternative de dominer en Italie ou de se sentir menacée jusque dans ses possessions, elle se trouvait rejetée vers cette dernière extrémité. Son influence s’était fortifiée et accrue jusque-là de tout le péril que le radicalisme, son fidèle et involontaire complice, créait aux princes italiens, et ses efforts étaient subitement tournés, pour ainsi dire, par une agitation pacifique qui se plaçait sous la sauvegarde des princes eux-mêmes, en se ralliant à leurs droits et à leur autorité. C’est surtout par ce caractère modéré que le mouvement italien était dangereux pour l’Autriche, et le directeur de la police de Venise le faisait remarquer dans un rapport au comte Palfy. « On a transporté la bataille du progrès, disait-il, du terrain de la violence sur le terrain moral d’un travail pacifique et continu… Le venin de la propagande littéraire s’infiltre goutte à goutte dans les esprits ; il opère lentement, mais il s’empare d’une manière irrésistible des hommes les plus paisibles et amis de l’ordre, surtout de la jeunesse, si accessible aux impressions de nationalité… Quand on sera parvenu à nous aliéner la population tout entière, notre situation en Italie deviendra pour le moins assez difficile… » Dans le fait, la Toscane elle-même, où régnait un archiduc, mais où existaient de vieilles traditions de gouvernement modéré, était pleinement acquise à l’esprit nouveau qui dominait en Italie, et le prince de Metternich adressait vainement une lettre comminatoire au grand-duc. À Naples, le roi résistait encore, pour aller bientôt du premier coup jusqu’à la proclamation d’une constitution. Dans la Lombardie, les sentimens qui ne pouvaient se faire jour fermentaient secrètement.

Mais les deux foyers principaux étaient Rome et Turin : — Rome, où un pape réformateur sorti du conclave du 17 juin 1846 avait ouvert l’ère d’un pontificat généreusement inspiré ; — Turin, où vivait Charles-Albert, le prince engagé avec l’Autriche dans un démêlé commercial rapidement aggravé. Cette simple question des sels du Tessin n’avait pas seulement remué les esprits dans le Piémont, elle était allée particulièrement retentir en Lombardie, en réveillant les pensées de 1821. Il en était de même de tous les actes que Charles-Albert, sans sortir d’une sorte d’impassibilité extérieure, jetait de temps à autre comme une énigme à l’opinion attentive et ardente. Ce travail était si avancé en peu de temps, à mesure que le système des réformes prévalait plus manifestement dans le Piémont, que vers la fin de 1847, à Milan, lorsqu’on voulait parler du souverain piémontais, on l’appelait simplement le roi. Tous les regards se fixaient de plus en plus sur lui. « On eût dit, selon un des narrateurs des événemens de ce temps, que le destin de l’Italie s’agitait dans la conscience de Charles-Albert. De son pays, on ne doutait pas ; on épiait l’homme, on cherchait des nouvelles de son antichambre, de son cabinet, de son cœur… »

Dans ses débats intérieurs avec lui-même, Charles-Albert n’hésitait pas sur le but ; il hésitait sur les moyens, sur l’heure, sur la nature extraordinaire de ce mouvement qui emportait l’Italie. Ce qui l’effrayait, ce n’était pas la pensée de réformes civiles et administratives, ni même d’un régime constitutionnel ; c’était M. Mazzini et la secte radicale qu’il entrevoyait toujours devant lui comme par un pressentiment secret. Un jour, un des hommes qui l’approchaient à cette époque se trouvait au palais, revenant du congrès scientifique de Gênes. Charles-Albert se montrait fort curieux de détails qu’on n’était pas pressé de lui donner, peut-être par défiance. « Et que dit-on tout bas au congrès ? finit-il par ajouter avec un sourire malicieux. — Tout bas, sire, reprit l’interlocuteur, on dit : Vive Charles-Albert, roi d’Italie ! » La figure du roi s’épanouit singulièrement, puis se rembrunit tout à coup quand l’interlocuteur ajouta : « plus bas encore, sire, tous ces gens-là disent : Vive Mazzini ! » - Ainsi tout lui renvoyait sa pensée sous l’aspect le plus séduisant et sous la forme la plus odieuse pour lui. Dans le fond, il comptait bien avoir raison des révolutionnaires. S’il était permis de fixer l’instant où les résolutions du roi sarde durent prendre dans son esprit un caractère plus arrêté et plus net, on pourrait dire que ce fut au moment de la brusque occupation de Ferrare par les Autrichiens. Une lutte dans ces conditions se présentait sous les couleurs les mieux faites pour frapper une âme agitée d’instincts religieux et chevaleresques ; il y avait quelque chose d’une croisade. Pie IX, on le sait, protestait contre l’occupation de Ferrare, et Charles-Albert écrivait à un de ses confidens que, si le pape avait besoin de secours, il était prêt à combattre jusqu’à extinction. Dès lors tout se précipitait, et cette histoire n’est plus qu’un enchaînement d’actes décisifs propres à Charles-Albert ou délibérés en commun entre les gouvernemens italiens, — les uns et les autres également inspirés par cette double pensée d’indépendance nationale et de rénovation intérieure qui entraînait la péninsule.

C’est dans l’automne de 1847 que vient se résoudre pour le Piémont ce long et ardent travail. Charles-Albert dénouait d’abord ce singulier conflit d’influences rivales qu’il avait organisé dans son conseil. Quelques rudesses de police avaient amené la démission du ministre de la guerre, M. de Villamarina, et le roi choisissait ce moment pour éloigner du ministère des affaires étrangères M. Solar della Margarita, qui mettait une conscience rare à ne point comprendre que son jour était passé, et croyait devoir à ses principes d’attendre une révocation. Avec M. della Margarita disparaissait du conseil le dernier élément absolutiste. C’était le 9 octobre 1847, et le 30 la gazette officielle publiait une série de décrets de réformation qui simplifiaient l’administration de la justice, instituaient la publicité dans les causes criminelles, créaient un tribunal de cassation en abolissant les juridictions exceptionnelles, posaient les bases d’une organisation nouvelle des municipalités et des provinces, fondée sur l’élection, et réglaient l’action de la police. Une révision des lois sur la presse était promise. Le 4 novembre, un fait d’une autre portée se produisait à Turin. Rome, représentée par Mgr Corboli, la Toscane et le Piémont se liaient par une union douanière qui, dans les circonstances où on se trouvait, était comme la pierre d’attente d’une alliance politique. Quelques jours plus tard, le 27 novembre, de nouveaux décrets complétaient ceux du 30 octobre. Que manquait-il à cette politique, si ce n’est de faire un pas de plus et de toucher à une réforme constitutionnelle ? C’est ce qui arrivait le 8 février 1848, un mois à peine après les premiers jours de cette terrible et mystérieuse année qui venait de s’ouvrir par une insurrection en Sicile. Le 8 février, Charles-Albert promulguait les dispositions essentielles gui sont devenues le statut actuel du Piémont, et tous ces actes s’accomplissaient au milieu de l’effervescence croissante de l’Italie, au milieu des ovations enthousiastes où se mêlaient les acclamations à Pie IX, à Charles-Albert, roi d’Italie. Bien d’autres cris s’échappaient du sein de ces populations frémissantes et étaient de nature à faire réfléchir.

Une des scènes les plus extraordinaires de ce temps sans nul doute, une de celles où se révèle l’exaltation des esprits et qui semble marquer la fin d’une période, c’est une manifestation qui avait lieu à Turin le 27 février pour la convocation de la garde civique. Les corporations, la magistrature, l’université, les académies, étaient représentées. L’appareil des fêtes se déployait partout. Des députations des provinces, de Gênes, de Chambéry, de Nice, de Novare, d’Alexandrie, d’Aoste, de Pignerol, marchaient précédées de leurs bannières diverses. Dans cette procession se faisait remarquer un groupe d’hommes, la plupart jeunes encore, portant les signes du deuil, et sans drapeau : c’était une députation des réfugiés lombards, qui affluaient à Turin depuis quelque temps. Placé au milieu de son cortège royal, Charles-Albert, la tête grisonnante, la figure pâle et sérieuse, voyait défiler devant lui ces masses d’hommes qu’il semblait sonder du regard, lorsqu’un bruit se répandit tout à coup dans cette foule avec une rapidité électrique : c’était la nouvelle de la révolution qui venait d’éclater à Paris le 24 février. Révélation foudroyante d’une situation nouvelle ! Pour tous ces élémens incandescens qui s’agitaient en Italie, qui se trouvaient en quelque sorte résumés là, sur la Place d’Armes de Turin, il ne restait plus qu’à se confondre, et de cette confusion allait sortir Charles-Albert l’épée dans une main, le drapeau de l’indépendance dans l’autre. Certes le roi piémontais avait le droit de répéter alors aux faiseurs d’ovations et de manifestations ce qu’il disait d’eux, non sans dédain, dans une de ses confidences intimes du 6 mai 1846 : « Quand le temps sera venu, au lieu de crier, qu’ils viennent verser leur sang avec le mien pour la patrie ! »


CHARLES DE MAZADE.

  1. L’empereur François, comme on le sait, avait abdiqué dès 1804 le titre d’empereur d’Allemagne pour prendre celui d’empereur d’Autriche ; mais il est évident que le souverain autrichien n’avait accompli volontairement ce sacrifice qu’afin de ne point y être contraint par Napoléon, dont les vues sur la confédération germanique étaient assez claires.
  2. Le roi actuel, Victor-Emmanuel II ; il avait alors quatorze mois. Les fragmens des dépêches du marquis de La Maisonfort publiés par M. Gualterio révèlent pleinement ce coté fort peu connu des affaires d’Italie à cette époque. Tous les agens français en Italie, jusqu’à M. de Chateaubriand, ambassadeur à Rome en 1829, n’ont cessé de suivre cette intrigue, en partie déjouée certainement par leurs efforts.
  3. Il s’agit ici d’un article publié dans le Journal des Débats en mai 1846. Cet article, selon ce qui m’est assuré, avait été écrit par Charles-Albert ; il avait été communiqué à M. le chevalier Giovanetti de Novare, jurisconsulte de beaucoup de mérite, qui en avait approuvé le contenu, puis, par l’intermédiaire de M. de C, ami intime du roi, il était expédié à Paris, où il trouvait sa place dans le journal français, qui peut-être ne se doutait pas d’avoir en ce cas un collaborateur royal.
  4. Voir l’Archivio triennale, recueil où sont racontés tous les événemens de l’Italie à cette époque.