Le Second Livre des Sonnets pour Hélène (1578)

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Le Second Livre des Sonnets pour Hélène (1578)



Sommaire

I — Soit qu'un sage amoureux, ou soit qu'un sot me lise[modifier]

Soit qu'un sage amoureux, ou soit qu'un sot me lise,
Il ne doit s'esbahir, voyant mon chef grison,
Si je chante d'amour : volontiers le tison
Cache un germe de feu sous une cendre grise.

Le bois verd à grand peine en le souflant s'attise,
Le sec sans le soufler brusle en toute saison.
La Lune se gaigna d'une blanche toison,
Et son vieillard Thiton l'Aurore ne mesprise.

Lecteur, je ne veux estre escolier de Platon,
Qui la vertu nous presche, et ne fait pas de mesme :
Ny volontaire Icare, ou lourdaut Phaëton,

Perduz pour attenter une sottise extrême :
Mais sans me contrefaire ou Voleur, ou Charton,
De mon gré je me noye, et me brusle moymesme.

II — Afin qu'à tout jamais de siecle en siecle vive[modifier]

Afin qu'à tout jamais de siecle en siecle vive
La parfaite amitié que Ronsard vous portoit,
Comme vostre beauté la raison luy ostoit,
Comme vous enlassez sa liberté captive :

Afin que d'âge en âge à noz neveux arrive,
Que toute dans mon sang vostre figure estoit,
Et que rien sinon vous mon cœur ne souhaitoit,
Je vous fais un present de ceste Sempervive.

Elle vit longuement en sa jeune verdeur.
Long temps apres la mort je vous feray revivre,
Tant peut le docte soin d'un gentil serviteur,

Qui veut, en vous servant, toutes vertus ensuivre.
Vous vivrez (croyez-moy) comme Laure en grandeur,
Au moins tant que vivront les plumes et le livre.

III — Amour, qui as ton regne en ce monde si ample[modifier]

Amour, qui as ton regne en ce monde si ample,
Voy ta gloire et la mienne errer en ce jardin :
Voy comme son bel œil, mon bel astre divin,
Reluist comme une lampe ardente dans un Temple :

Voy son corps, des beautez le portrait et l'exemple,
Qui ressemble une Aurore au plus beau d'un matin :
Voy son esprit, seigneur du Sort et du Destin,
Qui passe la Nature, en qui Dieu se contemple.

Regarde la marcher toute pensive à soy,
T'emprisonner de fleurs, et triompher de toy,
Pressant dessous ses pas les herbes bienheureuses.

Voy sortir un Printemps des rayons de ses yeux :
Et voy comme à l'envy ses flames amoureuses
Embellissent la terre, et serenent les Cieux.

IV — Tandis que vous dansez et ballez à vostre aise[modifier]

Tandis que vous dansez et ballez à vostre aise,
Et masquez vostre face ainsi que vostre cœur,
Passionné d'amour, je me plains en langueur,
Ores froid comme neige, ores chaut comme braise.

Le Carnaval vous plaist : je n'ay rien qui me plaise
Sinon de souspirer contre vostre rigueur,
Vous appeller ingrate, et blasmer la longueur
Du temps que je vous sers sans que mon mal s'appaise.

Maistresse, croyez moy, je ne fais que pleurer,
Lamenter, souspirer, et me desesperer :
Je desire la mort, et rien ne me console.

Si mon front, si mes yeux ne vous en sont tesmoins,
Ma plainte vous en serve, et permettez au moins
Qu'aussi bien que le cœur je perde la parole.

V — N'oubliez, mon Helene, aujourdhuy qu'il faut prendre[modifier]

N'oubliez, mon Helene, aujourdhuy qu'il faut prendre
Des cendres sur le front, qu'il n'en faut point chercher
Autre part qu'en mon cœur, que vous faites seicher,
Vous riant du plaisir de le tourner en cendre.

Quel pardon pensez vous des Celestes attendre ?
Le meurtre de voz yeux ne se sçauroit cacher :
Leurs rayons m'ont tué, ne pouvant estancher
La playe qu'en mon sang leur beauté fait descendre.

La douleur me consomme : ayez de moy pitié.
Vous n'aurez de ma mort ny profit ny louange :
Cinq ans meritent bien quelque peu d'amitié...

Vostre volonté passe, et la mienne ne change.
Amour, qui voit mon cœur, voit vostre mauvaistié :
Il tient l'arc en la main, gardez qu'il ne se vange.

VI — Tu es seule mon coeur, mon sang et ma Deesse[modifier]

Tu es seule mon coeur, mon sang et ma Deesse,
Ton œil est le filé et le ré bienheureux,
Qui prend tant seulement les hommes genereux,
Et se prendre des sots jamais il ne se laisse.

Aussi honneur, vertu, prevoyance et sagesse
Logent en ton esprit, lequel rend amoureux
Tous ceux, qui de nature ont un cœur desireux
D'honorer les beautez d'une docte Maistresse.

Les noms (ce dit Platon) ont tresgrande vertu :
Je le sens par le tien, lequel m'a combatu
Par armes, qui ne sont communes ny legeres.

Sa Deité causa mon amoureux soucy.
Voila comme de nom, d'effect tu es aussi
Le ré des genereux, Elene de Surgeres.

VII — Hà, que ta Loy fut bonne, et digne d'estre apprise[modifier]

Hà, que ta Loy fut bonne, et digne d'estre apprise,
Grand Moise, grand Prophete, et grand Minos de Dieu,
Qui sage commandas au vague peuple Hebrieu,
Que la liberté fust apres sept ans remise !

Je voudrois, grand Guerrier ; que celle que j'ay prise
Pour Dame, et qui s'assied de mon cœur au milieu,
Voulust qu'en mon endroit ton ordonnance eust lieu,
Et qu'au bout de sept ans m'eust remis en franchise.

Sept ans sont ja passez qu'en servage je suis :
Servir encor sept ans de bon cœur je la puis,
Pourveu qu'au bout du temps de son corps je jouysse.

Mais ceste Grecque Helene, ayant peu de soucy
Des statuts des Hebrieux, d'un courage endurcy
Contre les Loix de Dieu n'affranchit mon service.

VIII — Je plante en ta faveur cest arbre de Cybelle[modifier]

Je plante en ta faveur cest arbre de Cybelle,
Ce Pin, où tes honneurs se liront tous les jours :
J'ay gravé sur le tronc noz noms et noz amours,
Qui croistront à l'envy de l'escorce nouvelle.

Faunes, qui habitez ma terre paternelle,
Qui menez sur le Loir voz danses et voz tours,
Favorisez la plante, et luy donnez secours,
Que l'Esté ne la brusle, et l'Hyver ne la gelle.

Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau,
Flageolant une Eclogue en ton tuyau d'aveine,
Attache tous les ans à cest arbre un Tableau,

Qui tesmoigne aux passans mes amours et ma peine :
Puis l'arrosant de laict et du sang d'un agneau,
Dy, Ce Pin est sacré, c'est la plante d'Heleine.

IX — Ny la douce pitié, ny le pleur lamentable[modifier]

Ny la douce pitié, ny le pleur lamentable
Ne t'ont baillé ton nom : Helene vient d'oster,
De ravir, de tuer, de piller, d'emporter
Mon esprit et mon cœur, ta proye miserable.

Homere, en se jouant, de toy fist une fable,
Et moy l'histoire au vray. Amour, pour te flatter,
Comme tu feis à Troye, au cœur me vient jetter
Ton feu, qui de mes oz se paist insatiable.

La voix, que tu feignois à l'entour du Cheval
Pour decevoir les Grecs, me devoit faire sage :
Mais l'homme de nature est aveugle à son mal,

Qui ne peut se garder, ny prevoir son dommage.
Au pis-aller, je meurs pour ce beau nom fatal,
Qui mit tout l'Asie et l'Europe en pillage.

X — Adieu belle Cassandre, et vous belle Marie[modifier]

Adieu belle Cassandre, et vous belle Marie,
Pour qui je fu trois ans en servage à Bourgueil :
L'une vit, l'autre est morte, et ores de son œil
Le ciel se resjouyst : dans la terre est Marie.

Sur mon premier Avril, d'une amoureuse envie
J'adoray voz beautez : mais vostre fier orgueil
Ne s'amollit jamais pour larmes ny pour dueil,
Tant d'une gauche main la Parque ourdit ma vie.

Maintenant en Automne encore malheureux,
Je vy comme au Printemps de nature amoureux,
A fin que tout mon âge aille au gré de la peine :

Et ores que je deusse estre exempt du harnois,
Mon Colonnel m'envoye à grands coups de carquois
R'assieger Ilion pour conquerir Heleine.

XI — A l'aller, au parler, au flamber de tes yeux[modifier]

A l'aller, au parler, au flamber de tes yeux,
Je sens bien, je voy bien que tu es immortelle :
La race des humains en essence n'est telle :
Tu es quelque Demon, ou quelque Ange des cieux.

Dieu, pour favoriser ce monde vicieux,
Te feit tomber en terre, et dessus la plus belle
Et plus parfaite idee il traça la modelle
De ton corps, dont il fut luymesmes envieux.

Quand il fist ton esprit, il se pilla soymesme :
Il print le plus beau feu du ciel le plus suprême
Pour animer ta masse, ainçois ton beau printemps.

Hommes, qui la voyez de tant d'honneur pourveuë,
Tandis qu'elle est çà bas, soulez-en vostre veuë.
Tout ce qui est parfait ne dure pas long temps.

XII — Je ne veux comparer tes beautez à la Lune[modifier]

Je ne veux comparer tes beautez à la Lune :
La Lune est inconstante, et ton vouloir n'est qu'un.
Encor moins au Soleil : le Soleil est commun,
Commune est sa lumiere, et tu n'es pas commune.

Tu forces par vertu l'envie et la rancune.
Je ne suis, te louant, un flateur importun.
Tu sembles à toymesme, et n'a portrait aucun :
Tu es toute ton Dieu, ton Astre, et ta Fortune.

Ceux qui font de leur Dame à toy comparaison,
Sont ou presumptueux, ou perclus de raison :
D'esprit et de sçavoir de bien loin tu les passes :

Ou bien quelque Demon de ton corps s'est vestu,
Ou bien tu es portrait de la mesme Vertu,
Ou bien tu es Pallas, ou bien l'une des Graces.

XIII — Si voz yeux cognoissoient leur divine puissance[modifier]

Si voz yeux cognoissoient leur divine puissance,
Et s'ils se pouvoient voir, ainsi que je les voy,
Ils ne s'estonneroient, se cognoissant, dequoy
Divins ils ont veincu une mortelle essence.

Mais par faute d'avoir d'euxmesmes cognoissance,
Ils ne peuvent juger du mal que je reçoy :
Seulement mon visage en tesmoigne pour moy.
Le voyant si desfait, ils voyent leur puissance.

Yeux, où devroit loger une bonne amitié,
Comme vous regardez tout le ciel et la terre,
Que ne penetrez-vous, mon cœur par la moitié ?

Ainsi que de ses raiz le Soleil fait le verre,
Si vous le pouviez voir, vous en auriez pitié,
Et aux cendres d'un mort vous ne feriez la guerre.

XIV — Si de voz doux regards je ne vais me repaistre[modifier]

Si de voz doux regards je ne vais me repaistre
A toute heure, et tousjours en tous lieux vous chercher,
Helas ! pardonnez-moy : j'ay peur de vous fascher,
Comme un serviteur craint de fascher à son maistre,

Puis je crain tant voz yeux, que je ne sçaurois estre
Une heure, en les voyant, sans le cœur m'arracher,
Sans me troubler le sang : pource il faut me cacher,
Afin de ne mourir pour tant de fois renaistre.

J'avois cent fois juré de ne les voir jamais,
Me parjurant autant qu'autant je le promets :
Car soudain je retourne à r'engluer mon aile.

Ne m'appellez donq plus dissimulé ne feint.
Aimer ce qui fait mal, et revoir ce qu'on craint,
Est le gage certain d'un service fidele.

XV — Je voyois, me couchant, s'esteindre une chandelle[modifier]

Je voyois, me couchant, s'esteindre une chandelle,
Et je disois au lict bassement à-par-moy,
Pleust à Dieu que le soin, que la peine et l'esmoy,
Qu'Amour m'engrave au cœur, s'esteignissent comme elle.

Un mastin enragé, qui de sa dent cruelle
Mord un homme, il luy laisse une image de soy
Qu'il voit tousjours en l'eau : Ainsi tousjours je voy,
Soit veillant ou dormant, le portrait de ma belle

Mon sang chaut en est cause. Or comme on voit souvent
L'Esté moins bouillonner que l'Automne suivant,
Mon Septembre est plus chaut que mon Juin de fortune.

Helas ! pour vivre trop, j'ay trop d'impression.
Tu es mort une fois, bien-heureux Ixion,
Et je meurs mille fois pour n'en mourir pas-une.

XVI — Helene fut occasion que Troye[modifier]

Helene fut occasion que Troye
Se vist brusler d'un feu victorieux :
Vous me bruslez du foudre de voz yeux,
Et aux Amours vous me donnez en proye.

En vous servant vous me monstrez la voye
Par voz vertus de m'en-aller aux cieux,
Ravy du nom, qu'Amour malicieux
Me tire au cœur, quelque part que je soye.

Nom tant de fois par Homere chanté,
Seul tout le sang vous m'avez enchanté.
O beau visage engendré d'un beau Cygne,

De mes pensers la fin et le milieu !
Pour vous aimer mortel je ne suis digne :
A la Deesse il appartient un Dieu.

XVII — Amour, qui tiens tout seul de mes pensers la clef[modifier]

Amour, qui tiens tout seul de mes pensers la clef,
Qui ouvres de mon cœur les portes et les serres,
Qui d'une mesme main me guaris et m'enferres,
Qui me fais trespasser, et vivre derechef.

Tu consommes ma vie en si pauvre meschef,
Qu'herbes, drogues ny just, ny puissance de pierres
Ne pourroient m'alleger : tant d'amoureuses guerres
Sans tréves tu me fais, du pied jusques au chef.

Oiseau, comme tu es, fay moy naistre des ailes,
A fin de m'en-voler pour jamais ne la voir :
En volant je perdray les chaudes estincelles,

Que ses yeux sans pitié me firent concevoir.
» Dieu nous vend cherement les choses qui sont belles,
» Puis qu'il faut tant de fois mourir pour les avoir.

XVIII — Une seule vertu, tant soit parfaite et belle[modifier]

Une seule vertu, tant soit parfaite et belle,
Ne pourroit jamais rendre un homme vertueux :
Il faut le nombre entier, en rien defectueux :
Le Printemps ne se fait d'une seule arondelle.

Toute vertu divine acquise et naturelle
Se loge en ton esprit. La Nature et les Cieux
Ont versé dessus toy leurs dons à qui mieux mieux :
Puis pour n'en faire plus ont rompu le modelle.

Icy à ta beauté se joint la Chasteté,
Icy l'honneur de Dieu, icy la Pieté,
La crainte de mal-faire, et la peur d'infamie :

Icy un cœur constant, qu'on ne peut esbranler.
Pource en lieu de mon cœur, d'Helene, et de ma vie,
Je te veux desormais ma Pandore appeller.

XIX — Bon jour, ma douce vie, autant remply de joye[modifier]

Bon jour, ma douce vie, autant remply de joye,
Que triste je vous dis au departir adieu :
En vostre bonne grace, hé, dites moy quel lieu
Tient mon cœur, que captif devers vous je r'envoye :

Ou bien si la longueur du temps et de la voye
Et l'absence des lieux ont amorty le feu
Qui commençoit en vous à se monstrer un peu :
Au moins, s'il n'est ainsi, trompé je le pensoye.

Par espreuve je sens que les amoureux traits
Blessent plus fort de loing qu'à l'heure qu'ils sont pres,
Et que l'absence engendre au double le servage.

Je suis content de vivre en l'estat où je suis.
De passer plus avant je ne dois ny ne puis :
Je deviendrois tout fol, où je veux estre sage.

XX — Yeux, qui versez en l'âme, ainsi que deux Planètes[modifier]

Yeux, qui versez en l'ame, ainsi que deux Planètes,
Un esprit qui pourrait ressusciter les morts,
Je sais de quoi sont faits tous les membres du corps,
Mais je ne puis savoir quelle chose vous êtes.

Vous n'estes sang ny chair, et toutefois vous faites
Des miracles en moy par voz regards si forts,
Si bien qu'en foudroyant les miens par le dehors,
Dedans vous me tuez de cent mille sagettes.

Yeux, la forge d'Amour, Amour n'a point de trais
Que les poignans esclairs qui sortent de voz rais,
Dont le moindre à l'instant toute l'ame me sonde.

Je suis, quand je les sens, de merveille ravy :
Quand je ne les sens plus en mon corps, je ne vy,
Ayant en moy l'effect qu'a le Soleil au monde.

XXI — Comme un vieil combatant, qui ne veut plus s'armer[modifier]

Comme un vieil combatant, qui ne veut plus s'armer,
Ayant le corps chargé de coups et de vieillesse,
Regarde, en s'esbatant, l'Olympique jeunesse
Pleine d'un sang bouillant aux joustes escrimer :

Ainsi je regardois du jeune Dieu d'aimer,
Dieu qui combat tousjours par ruse et par finesse,
Les gaillards champions, qui d'une chaude presse
Se veulent dans le camp amoureux enfermer.

Quand tu as reverdy mon escorce ridee
De l'esclair de tes yeux, ainsi que fit Medee
Par herbes et par jus le pere de Jason,

Je n'ay contre ton charme opposé ma defense :
Toutefois je me deuls de r'entrer en enfance,
Pour perdre tant de fois l'esprit et la raison.

XXII — Laisse de Pharaon la terre Egyptienne[modifier]

Laisse de Pharaon la terre Egyptienne,
Terre de servitude, et vien sur le Jourdain :
Laisse moy ceste Cour, et tout ce fard mondain,
Ta Circe, ta Sereine, et ta Magicienne.

Demeure en ta maison pour vivre toute tienne,
Contente toy de peu : l'âge s'enfuit soudain.
Pour trouver ton repos, n'atten point à demain :
N'atten point que l'hyver sur les cheveux te vienne.

Tu ne vois à ta Cour que feintes et soupçons :
Tu vois tourner une heure en cent mille façons :
Tu vois la vertu fausse, et vraye la malice.

Laisse ces honneurs pleins d'un soing ambitieux,
Tu ne verras aux champs que Nymphes et que Dieux,
Je seray ton Orphee, et toy mon Eurydice.

XXIII — Ces longues nuicts d'hyver, où la Lune ocieuse[modifier]

Ces longues nuicts d'hyver, où la Lune ocieuse
Tourne si lentement son char tout à l'entour,
Où le Coq si tardif nous annonce le jour,
Où la nuict semble un an à l'ame soucieuse :

Je fusse mort d'ennuy sans ta forme douteuse,
Qui vient par une feinte alleger mon amour,
Et faisant, toute nue, entre mes bras sejour,
Me pipe doucement d'une joye menteuse.

Vraye tu es farouche, et fiere en cruauté :
De toy fausse on jouyst en toute privauté.
Pres ton mort je m'endors, pres de luy je repose :

Rien ne m'est refusé. Le bon sommeil ainsi
Abuse par le faux mon amoureux souci.
S'abuser en amour n'est pas mauvaise chose.

XXIV — Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle[modifier]

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant,
Ronsard me celebroit du temps que j'estois belle.

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s'aille resveillant,
Benissant vostre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre, et fantaume sans os :
Par les ombres Myrtheux je prendray mon repos.
Vous serez au fouyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour, et vostre fier desdain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dés aujourd'huy les roses de la vie.

XXV — Cest honneur, ceste loy sont noms pleins d'imposture[modifier]

Cest honneur, ceste loy sont noms pleins d'imposture,
Que vous alleguez tant, faussement inventez
De noz peres resveurs, par lesquels vous ostez
Et forcez les presens les meilleurs de Nature.

Vous trompez vostre sexe, et luy faites injure :
La coustume vous pipe, et du faux vous domtez
Voz plaisirs, voz desirs, vous et voz voluptez,
Sous l'ombre d'une sotte et vaine couverture.

Cest honneur, ceste loy, sont bons pour un lourdaut,
Qui ne cognoist soymesme, et les plaisirs qu'il faut
Pour vivre heureusement, dont Nature s'esgaye.

Vostre esprit est trop bon pour ne le sçavoir pas :
Vous prendrez, s'il vous plaist, les sots à tels apas :
Je ne veux pour le faux tromper la chose vraye.

XXVI — Celle, de qui l'amour veinquit la fantasie[modifier]

Celle, de qui l'amour veinquit la fantasie,
Que Jupiter conceut sous un Cygne emprunté :
Ceste sœur des Jumeaux, qui fist par sa beauté
Opposer toute Europe aux forces de l'Asie,

Disoit à son mirouer, quand elle vit saisie
Sa face de vieillesse et de hideuseté,
Que mes premiers maris insensez ont esté
De s'armer, pour jouyr d'une chair si moisie !

Dieux, vous estes cruels, jaloux de nostre temps !
Des Dames sans retour s'en-vole le printemps :
Aux serpens tous les ans vous ostez la vieillesse.

Ainsi disoit Helene en remirant son teint.
Cest exemple est pour vous : cueillez vostre jeunesse.
Quand on perd son Avril, en Octobre on s'en plaint.

XXVII — Heureux le Chevalier, que la Mort nous desrobe[modifier]

Heureux le Chevalier, que la Mort nous desrobe,
Qui premier me fit voir de ta Grace l'attrait :
Je la vy de si loin, que la poincte du trait
Sans force demoura dans les plis de ma robe.

Mais ayant de plus pres entendu ta parole,
Et veu ton œil ardent, qui de moy m'a distrait,
Au cœur entra la fléche avecque ton portrait,
Heureux d'estre l'autel de ce Dieu qui m'affole.

Esblouy de ta veue, où l'Amour fait son ny,
Claire comme un Soleil en flames infiny,
Je n'osois t'aborder, craignant de plus ne vivre.

Je fu trois mois retif : mais l'Archer qui me vit,
Si bien à coups de traits ma crainte poursuivit,
Que veincu de son arc m'a forcé de te suivre.

XXVIII — Lettre, je te reçoy, que ma Deesse en terre[modifier]

Lettre, je te reçoy, que ma Deesse en terre
M'envoye pour me faire ou joyeux, ou transi,
Ou tous les deux ensemble, ô Lettre, tout ainsi
Que tu m'apportes seule ou la paix, ou la guerre.

Amour, en te lisant, de mille traits m'enferre :
Touche mon sein, à fin qu'en retournant d'ici
Tu contes à ma dame, en quel piteux souci
Je vy pour sa beauté, tant j'ay le cœur en serre !

Touche mon estomac pour sentir mes chaleurs,
Approche de mes yeux pour recevoir mes pleurs,
Que torrent sur torrent ce faux Amour m'assemble :

Puis voyant les effects d'un si contraire esmoy,
Dy que Deucalion et Phaëton chez moy,
L'un au cœur, l'autre aux yeux, se sont logez ensemble.

XXIX — Lettre, de mon ardeur veritable interprete[modifier]

Lettre, de mon ardeur veritable interprete,
Qui parles sans parler les passions du cœur,
Poste des amoureux, va conter ma langueur
A ma dame, et comment sa cruauté me traite.

Comme une messagere et accorte et secrete
Contemple, en la voyant, sa face et sa couleur,
Si elle devient gaye, ou palle de douleur,
Ou d'un petit souspir si elle me regrete.

Fais office de langue : aussi bien je ne puis
Devant elle parler, tant vergongneux je suis,
Tant je crains l'offenser : et faut que le visage

Tout seul de ma douleur luy rende tesmoignage.
Tu pourras en trois mots luy dire mes ennuis :
Le silence parlant vaut un mauvais langage.

XXX — Le soir qu'Amour vous fist en la salle descendre[modifier]

Le soir qu'Amour vous fist en la salle descendre
Pour danser d'artifice un beau ballet d'Amour,
Voz yeux, bien qu'il fust nuict, ramenerent le jour,
Tant ils sceurent d'esclairs par la place respandre.

Le ballet fut divin, qui se souloit reprendre,
Se rompre, se refaire, et tour dessus retour
Se mesler, s'escarter, se tourner à l'entour,
Contre-imitant le cours du fleuve de Meandre.

Ores il estoit rond, ores long, or estroit,
Or en poincte, en triangle, en la façon qu'on voit
L'escadron de la Gruë evitant la froidure.

Je faux, tu ne dansois, mais ton pied voletoit
Sur le haut de la terre : aussi ton corps s'estoit
Transformé pour ce soir en divine nature.

XXXI — Je voy mille beautez, et si n'en voy pas une[modifier]

Je voy mille beautez, et si n'en voy pas une
Qui contente mes yeux : seule vous me plaisez :
Seule quand je vous voy, mes sens vous appaisez :
Vous estes mon Destin, mon Ciel et ma Fortune,

Ma Venus, mon Amour, ma Charite, ma brune,
Qui tous bas pensemens de l'esprit me rasez,
Et de belles vertus l'estomac m'embrasez,
Me soulevant de terre au cercle de la Lune.

Mon œil de voz regards goulument se repaist :
Tout ce qui n'est pas vous luy fasche et luy desplaist,
Tant il a par usance accoustumé de vivre

De vostre unique, douce, agreable beauté.
S'il peche contre vous, affamé de vous suivre,
Ce n'est de son bon gré, c'est par necessité.

XXXII — Ces cheveux, ces liens, dont mon coeur tu enlasses[modifier]

Ces cheveux, ces liens, dont mon coeur tu enlasses,
Gresles, primes, subtils, qui coulent aux talons,
Entre noirs et chastains, bruns, deliez et longs,
Tels que Venus les porte, et ces trois belles Graces ;

Me tiennent si estrains, Amour, que tu me passes
Au cœur, en les voyant, cent poinctes d'aiguillons,
Dont le moindre des nœuds pourroit des plus felons
En leur plus grand courroux arrester les menaces.

Cheveux non achetez, empruntez ny fardez,
Qui vostre naturel sans feintise gardez,
Que vous me semblez beaux ! Permettez que j'en porte

Un lien à mon col, à fin que sa beauté,
Me voyant prisonnier lié de telle sorte,
Se puisse tesmoigner quelle est sa cruauté.

XXXIII — Voulant tuer le feu, dont la chaleur me cuit[modifier]

Voulant tuer le feu, dont la chaleur me cuit
Les muscles et les nerfs, les tendons et les veines,
Et cherchant de trouver une fin à mes peines,
Je vy bien à tes yeux que j'estois esconduit.

D'un refus asseuré tu me payas le fruit
Que j'esperois avoir : ô esperances vaines !
O fondemens assis sur debiles arenes !
Malheureux qui l'amour d'une Dame poursuit.

O beauté sans mercy, ta fraude est descouverte !
J'aime mieux estre sage apres quatre ans de perte,
Que plus long temps ma vie en langueur desseicher.

Je ne veux point blasmer ta beauté que j'honore :
Je ne suis mesdisant comme fut Stesichore,
Mais je veux de mon col les liens destacher.

XXXIV — Je suis esmerveillé que mes pensers ne sont[modifier]

Je suis esmerveillé que mes pensers ne sont
Laz de penser en vous, y pensant à toute heure :
Me souvenant de vous, or' je chante, or' je pleure,
Et d'un penser passé cent nouveaux se refont.

Puis legers comme oiseaux ils volent, et s'en-vont,
M'abandonnant tout seul, devers vostre demeure :
Et s'ils sçavoient parler, souvent vous seriez seure
Du mal que mon cœur cache, et qu'on lit sur mon front.

Or sus venez Pensers, pensons encor en elle.
De tant y repenser je ne me puis lasser :
Pensons en ces beaux yeux, et combien elle est belle.

Elle pourra vers nous les siens faire passer.
Venus non seulement nourrit de sa mammelle
Amour son fils aisné, mais aussi le Penser.

XXXV — Belle gorge d'albastre, et vous chaste poictrine[modifier]

Belle gorge d'albastre, et vous chaste poictrine,
Qui les Muses cachez en un rond verdelet :
Tertres d'Agathe blanc, petits gazons de laict,
Des Graces le sejour, d'Amour et de Cyprine :

Sein de couleur de liz et de couleur rosine,
De veines marqueté, je vous vy par souhait
Lever l'autre matin, comme l'Aurore fait
Quand vermeille elle sort de sa chambre marine.

Je vy de tous costez le Plaisir et le Jeu,
Les deux freres d'Amour, armez d'un petit feu,
Voler ainsi qu'enfans, par ces coustaux d'yvoire,

M'esblouyr, me surprendre, et me lier bien fort :
Je vy tant de beautez, que je ne les veux croire.
Un homme ne doit croire aux tesmoins de sa mort.

XXXVI — Lors que le Ciel te fist, il rompit la modelle[modifier]

Lors que le Ciel te fist, il rompit la modelle
Des Vertuz, comme un peintre efface son tableau,
Et quand il veut refaire une image du Beau,
Il te va retracer pour en faire une telle.

Tu apportas d'enhaut la forme la plus belle,
Pour paroistre en ce monde un miracle nouveau,
Que couleur, ny outil, ny plume, ny cerveau
Ne sçauroient egaler, tant tu es immortelle.

Un bon-heur te defaut : c'est qu'en venant ça bas
Couverte de ton voile ombragé du trespas,
Ton excellence fut à ce monde incognue,

Qui n'osa regarder les rayons de tes yeux.
Seul je les adoray comme un thresor des cieux,
Te voyant en essence, et les autres en nue.

XXXVII — Je te voulois nommer pour Helene, Ortygie[modifier]

Je te voulois nommer pour Helene, Ortygie,
Renouvellant en toy d'Ortyge le renom.
Le tien est plus fatal : Helene est un beau nom,
Helene, honneur des Grecs, la terreur de Phrygie.

Si pour sujet fertil Homere t'a choisie,
Je puis, suivant son train qui va sans compagnon,
Te chantant, m'honorer, et non pas toy, sinon
Qu'il te plaise estimer ma rude Poësie.

Tu passes en vertuz les Dames de ce temps
Aussi loin que l'Hyver est passé du Printemps,
Digne d'avoir autels, digne d'avoir Empire.

Laure ne te veincroit de renom ny d'honneur
Sans le Ciel qui luy donne un plus digne sonneur,
Et le mauvais destin te fait present du pire.

XXXVIII — J'errois en mon jardin, quand au bout d'une allee[modifier]

J'errois en mon jardin, quand au bout d'une allee
Je vy contre l'Hyver boutonner un Soucy.
Ceste herbe et mon amour fleurissent tout ainsi :
La neige est sur ma teste, et la sienne est gelee.

O bien-heureuse amour en mon ame escoulee
Pour celle qui n'a point de parangon icy,
Qui m'a de ses rayons tout l'esprit esclarcy,
Qui devroit des François Minerve estre appellee :

En prudence Minerve, une Grace en beauté,
Junon en gravité, Diane en chasteté,
Qui sert aux mesmes Dieux, comme aux hommes, d'exemple.

Si tu fusses venue au temps que la Vertu
S'honoroit des humains, tes vertuz eussent eu
Vœuz, encens et autels, sacrifices et temple.

XXXIX — De Myrthe et de Laurier fueille à fueille enserrez[modifier]

De Myrthe et de Laurier fueille à fueille enserrez
Helene entrelassant une belle Couronne,
M'appella par mon nom : Voyla que je vous donne,
De moy seule, Ronsard, l'escrivain vous serez.

Amour qui l'escoutoit, de ses traicts acerez
Me pousse Helene au cœur, et son Chantre m'ordonne :
Qu'un sujet si fertil vostre plume n'estonne :
Plus l'argument est grand, plus Cygne vous mourrez.

Ainsi me dist Amour, me frappant de ses ailes :
Son arc fist un grand bruit, les fueilles eternelles
Du Myrthe je senty sur mon chef tressaillir.

Adieu, Muses, adieu, vostre faveur me laisse :
Helene est mon Parnasse : ayant telle Maistresse,
Le Laurier est à moy, je ne sçaurois faillir.

XL — Seule sans compagnie en une grande salle[modifier]

Seule sans compagnie en une grande salle
Tu logeois l'autre jour, pleine de majesté,
Cœur vrayment genereux, dont la brave beauté
Sans pareille, ne treuve une autre qui l'égalle

Ainsi seul en son ciel le Soleil se devalle,
Sans autre compagnie en son char emporté :
Et loin des autres Dieux en son Palais vouté
Jupiter a choisy sa demeure royalle.

Une ame vertueuse a tousjours un bon cœur :
Le Liévre fuyt tousjours, la Biche a tousjours peur,
Le Lyon de soymesme asseuré se hazarde.

Cela qu'au peuple fait la crainte de la Loy,
La naïfve Vertu, sans peur, le fait en toy.
La Loy ne sert de rien, quand la Vertu nous garde.

XLI — Qu'il me soit arraché des tetins de sa mere[modifier]

Qu'il me soit arraché des tetins de sa mere
Ce jeune enfant Amour, et qu'il me soit vendu :
Il ne faut plus qu'il croisse, il m'a desja perdu :
Vienne quelque marchand, je le mets à l'enchere.

D'un si mauvais garçon la vente n'est pas chere,
J'en feray bon marché. Ah ! j'ay trop attendu.
Mais voyez comme il pleure : il m'a bien entendu.
Appaise toy, mignon, j'ay passé ma cholere,

Je ne te vendray point : au contraire je veux
Pour Page t'envover à ma maistresse Heleine,
Qui toute te ressemble et d'yeux et de cheveux,

Aussi fine que toy, de malice aussi pleine.
Comme enfans vous croistrez et vous jou'rez tous deux :
Quand tu seras plus grand, tu me payras ma peine.

XLII — Passant dessus la tombe, où ta moitié repose[modifier]

Passant dessus la tombe, où ta moitié repose,
Tu versas dessus elle une moisson de fleurs :
L'eschaufant de souspirs, et l'arrosant de pleurs,
Tu monstras qu'une mort tenoit ta vie enclose.

Si tu aimes le corps dont la terre dispose,
Imagine ta force, et conçoy tes rigueurs :
Tu me verras, cruelle, entre mille langueurs
Mourir, puis que la mort te plaist sur toute chose.

C'est acte de pitié d'honorer un cercueil :
Mespriser les vivans est un signe d'orgueil.
Puis que ton naturel les fantaumes embrasse,

Et que rien n'est de toy, s'il n'est mort,estimé,
Sans languir tant de fois, esconduit de ta grace,
Je veux du tout mourir, pour estre mieux aimé.

XLIII — Je ne serois marry, si tu comptois ma peine[modifier]

Je ne serois marry, si tu comptois ma peine
De compter tes degrez recomptez tant de fois :
Tu loges au sommet du Palais de noz Rois :
Olympe n'avoit pas la cyme si hauteine.

Je perds à chaque marche et le pouls et l'haleine :
J'ay la sueur au front, j'ay l'estomac penthois,
Pour ouyr un nenny, un refus, une vois,
De desdain, de froideur et d'orgueil toute pleine.

Tu es vrayment Deesse, assise en si haut lieu.
Or pour monter si haut, je ne suis pas un Dieu.
Je feray des degrez ma plainte coustumiere,

T'envoyant jusqu'en haut mon cœur devotieux.
Ainsi les hommes font à Jupiter priere :
Les hommes sont en terre, et Jupiter aux cieux.

XLIV — Mon ame mille fois m'a predit mon dommage[modifier]

Mon ame mille fois m'a predit mon dommage :
Mais la sotte qu'elle est, apres l'avoir predit,
Maintenant s'en repent, maintenant s'en desdit,
Et voyant ma Maistresse, elle aime davantage.

Si l'ame, si l'esprit, qui sont de Dieu l'ouvrage,
Deviennent amoureux, à grand tort on mesdit
Du corps qui suit les sens, non brutal, comme on dit,
S'il se trouve esblouy des raiz d'un beau visage.

Le corps ne languiroit d'un amoureux souci,
Si l'ame, si l'esprit ne le vouloient ainsi.
Mais du premier assaut l'ame se tient rendue,

Conseillant, comme Royne, au corps d'en faire autant.
Ainsi le Citoyen trahy du combattant,
Se rend aux ennemis, quand la ville est perdue.

XLV — Il ne faut s'esbahir, disoient ces bons veillars[modifier]

Il ne faut s'esbahir, disoient ces bons veillars
Dessus le mur Troyen, voyans passer Heleine,
Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine,
Nostre mal ne vaut pas un seul de ses regars.

Toutefois il vaut mieux, pour n'irriter point Mars,
La rendre à son espoux afin qu'il la r'emmeine,
Que voir de tant de sang nostre campagne pleine,
Nostre havre gagné, l'assaut à noz rempars.

Peres, il ne falloit (à qui la force tremble)
Par un mauvais conseil les jeunes retarder :
Mais et jeunes et vieux vous deviez tous ensemble

Et le corps et les biens pour elle hazarder.
Menelas fut bien sage, et Pâris, ce me semble,
L'un de la demander, l'autre de la garder.

XLVI — Ah, belle liberté, qui me servois d'escorte[modifier]

Ah, belle liberté, qui me servois d'escorte,
Quand le pied me portoit où libre je voulois !
Ah, que je te regrette ! helas, combien de fois
Ay-je rompu le joug, que malgré moy je porte !

Puis je l'ay r'attaché, estant nay de la sorte,
Que sans aimer je suis et du plomb, et du bois :
Quand je suis amoureux, j'ay l'esprit et la vois,
L'invention meilleure, et la Muse plus forte.

Il me faut donc aimer pour avoir bon esprit,
Afin de concevoir des enfans par escrit,
Pour allonger mon nom aux depens de ma peine.

Quel sujet plus fertil sçauroy-je mieux choisir
Que le sujet qui fut d'Homere le plaisir,
Ceste toute divine et vertueuse Heleine ?

XLVII — Tes freres les Jumeaux, qui ce mois verdureux[modifier]

Tes freres les Jumeaux, qui ce mois verdureux
Maistrisent, et qui sont tous deux liez-ensemble,
Te devroient enseigner, au moins comme il me semble,
A te joindre ainsi qu'eux d'un lien amoureux.

Mais ton cœur nonchalant, revesche et rigoureux,
Qui jamais nulle flame amoureuse n'assemble,
En ce beau mois de May malgré tes ans ressemble,
O perte de jeunesse ! à l'Hyver froidureux.

Tu n'es digne d'avoir les deux Jumeaux pour freres :
A leur gentille humeur les tiennes sont contraires,
Venus t'est desplaisante, et son fils odieux.

Au contraire, par eux la terre est toute pleine
De Graces et d'Amour : change ce nom d'Heleine :
Un autre plus cruel te convient beaucoup mieux.

XLVIII — Ny ta simplicité, ny ta bonne nature[modifier]

Ny ta simplicité, ny ta bonne nature,
Ny mesme ta vertu ne t'ont peu garentir,
Que la Cour, ta nourrice, escole de mentir,
N'ait depravé tes mœurs d'une fausse imposture.

Le Proverbe dit vray, Souvent la nourriture
Corrompt le naturel : tu me l'as fait sentir,
Qui fraudant ton serment, m'avois au departir
Promis de m'honorer de ta belle figure.

Menteuse contre Amour, qui vengeur te poursuit,
Tu as levé ton camp pour t'enfuyr de nuict,
Accompaignant ta Royne (ô vaine couverture !)

Trompant pour la faveur ta promesse et ta foy.
Comment pourroy-je avoir quelque faveur de toy,
Quand tu ne veux souffrir que je t'aime en peinture ?

XLIX — Ceste fleur de Vertu, pour qui cent mille larmes[modifier]

Ceste fleur de Vertu, pour qui cent mille larmes
Je verse nuict et jour sans m'en pouvoir souler,
Peut bien sa destinée à ce Grec egaler,
A ce fils de Thetis, à l'autre fleur des armes.

Le Ciel malin borna ses jours de peu de termes :
Il eut courte la vie ailee à s'en-aller :
Mais son nom, qui a fait tant de bouches parler,
Luy sert contre la Mort de pilliers et de termes.

Il eut pour sa prouësse un excellent sonneur :
Tu as pour tes vertuz en mes vers un honneur,
Qui malgré le tombeau suivra ta renommee.

Les Dames de ce temps n'envient ta beauté,
Mais ton nom tant de fois par les Muses chanté,
Qui languiroit d'oubly, si je ne t'eusse aimee.

L — Afin que ton honneur coule parmy la plaine[modifier]

Afin que ton honneur coule parmy la plaine
Autant qu'il monte au Ciel engravé dans un Pin,
Invoquant tous les Dieux, et respandant du vin,
Je consacre à ton nom ceste belle Fontaine.

Pasteurs, que voz troupeaux frisez de blanche laine
Ne paissent à ces bords : y fleurisse le Thin,
Et la fleur, dont le maistre eut si mauvais destin,
Et soit dite à jamais la Fontaine d'Heleine.

Le Passant en Esté s'y puisse reposer,
Et assis dessus l'herbe à l'ombre composer
Mille chansons d'Heleine, et de moy luy souvienne.

Quiconques en boira, qu'amoureux il devienne :
Et puisse, en la humant, une flame puiser
Aussi chaude, qu'au cœur je sens chaude la mienne.

LI — Ainsi que ceste au coule et s'enfuyt parmy l'herbe[modifier]


Le premier.

Ainsi que ceste au coule et s'enfuyt parmy l'herbe,
Ainsi puisse couler en ceste eau le soucy,
Que ma belle Maistresse, à mon mal trop superbe,
Engrave dans mon cœur sans en avoir mercy.

Le second.

Ainsi que dans ceste eau de l'eau mesme je verse,
Ainsi de veine en veine Amour, qui m'a blessé,
Et qui tout à la fois son carquois me renverse,
Un bruvage amoureux dans le cœur m'a versé.

I

Je voulois de ma peine esteindre la memoire :
Mais Amour, qui avoit en la fontaine beu,
Y laissa son brandon, si bien qu'au lieu de boire
De l'eau pour l'estancher, je n'ay beu que du feu.

II

Tantost ceste fontaine est froide comme glace,
Et tantost elle jette une ardente liqueur.
Deux contraires effects je sens, quand elle passe,
Froide dedans ma bouche, et chaude dans mon cœur.

I

Vous qui refraischissez ces belles fleurs vermeilles,
Petits freres ailez, Favones et Zephirs,
Portez de ma Maistresse aux ingrates oreilles,
En volant parmy l'air, quelcun de mes souspirs.

II

Vous enfans de l'Aurore, allez baiser ma Dame :
Dite luy que je meurs, contez luy ma douleur,
Et qu'Amour me transforme en un rocher sans ame,
Non comme il fit Narcisse en une belle fleur.

I

Grenouilles qui jasez quand l'an se renouvelle,
Vous Gressets qui servez aux charmes, comme on dit,
Criez en autre part vostre antique querelle :
Ce lieu sacré vous soit à jamais interdit.

II

Philomele en Avril ses plaintes y jargonne,
Et tes bords sans chansons ne se puissent trouver :
L'Arondelle l'Esté, le Ramier en Automne,
Le Pinson en tout temps, la Gadille en Hyver.

I

Cesse tes pleurs, Hercule, et laisse ta Mysie,
Tes pieds de trop courir sont ja foibles et las :
Icy les Nymphes ont leur demeure choisie,
Icy sont tes Amours, icy est ton Hylas.

II

Que ne suis-je ravy comme l'enfant Argive ?
Pour revencher ma mort, je ne voudrois sinon
Que le bord, le gravois, les herbes et la rive
Fussent tousjours nommez d'Helene, et de mon nom !

I

Dryades, qui vivez sous les escorces sainctes,
Venez, et tesmoignez combien de fois le jour
Ay-je troublé voz bois par le cry de mes plaintes,
N'ayant autre plaisir qu'à souspirer d'Amour ?

II

Echo, fille de l'Air, hostesse solitaire
Des rochers, où souvent tu me vois retirer,
Dy quantes fois le jour lamentant ma misere,
T'ay-je fait souspirer, en m'oyant souspirer ?

I

Ny Cannes ny Roseaux ne bordent ton rivage,
Mais le gay Poliot, des bergeres amy.
Tousjours au chaut du jour le Dieu de ce bocage,
Appuyé sur sa fleute, y puisse estre endormy.

II

Fontaine, à tout jamais ta source soit pavee,
Non de menus gravois, de mousses ny d'herbis,
Mais bien de mainte Perle à bouillons enlevee,
De Diamans, Saphirs, Turquoises et Rubis.

I

Le Pasteur en tes eaux nulle branche ne jette,
Le Bouc de son ergot ne te puisse fouler :
Ains comme un beau Crystal, tousjours tranquille et nette,
Puisses tu par les fleurs eternelle couler.

II

Les Nymphes de ces eaux et les Hamadryades,
Que l'amoureux Satyre entre les bois poursuit,
Se tenant main à main, de sauts et de gambades,
Aux rayons du Croissant y dansent toute nuit.

I

Si j'estois un grand Prince, un superbe edifice
Je voudrois te bastir, où je ferois fumer
Tous les ans à ta feste autels et sacrifice,
Te nommant pour jamais la Fontaine d'aimer.

II

Il ne faut plus aller en la forest d'Ardeine
Chercher l'eau, dont Regnaut estoit tant desireux :
Celuy qui boit à jeun trois fois ceste fonteine,
Soit passant, ou voisin, il devient amoureux.

I

Lune qui as ta robbe en rayons estoillee,
Garde ceste fontaine aux jours les plus ardans :
Defen la pour jamais de chaut et de gelee,
Remply la de rosee, et te mire dedans.

II

Advienne apres mille ans, qu'un Pastoureau desgoise
Mes amours ; et qu'il conte aux Nymphes d'icy pres,
Qu'un Vandomois mourut pour une Saintongeoise,
Et qu'encor son esprit erre entre ces forests.

Le tiers.

Garsons, ne chantez plus : ja Vesper nous commande
De serrer noz troupeaux : les Loups sont jà dehors.
Demain à la frescheur avec une autre bande
Nous reviendrons danser à l'entour de tes bords.

Fontaine ce-pendant de ceste tasse pleine
Reçoy ce vin sacré que je verse dans toy :
Sois dite pour jamais la Fontaine d'Heleine ;
Et conserve en tes eaux mes amours et ma foy.

LII — Il ne suffit de boire en l'eau que j'ay sacree[modifier]

Il ne suffit de boire en l'eau que j'ay sacree
A ceste belle Helene, afin d'estre amoreux :
Il faut aussi dormir dedans un autre ombreux,
Qui a joignant sa rive en un mont son entree.

Il faut d'un pied dispos danser dessus la pree,
Et tourner par neuf fois autour d'un saule creux :
Il faut passer la planche, il faut faire des vœux
Au bon Pere Germain qui garde la contree.

Cela fait, quand un cœur seroit un froid glaçon,
Il sentira le feu d'une estrange façon !
Enflamer sa froideur. Croyez ceste escriture.

Amour du rouge sang des Geans tout souillé,
Essuyant en ceste eau son beau corps despouillé,
Y laissa pour jamais ses feux et sa teinture.

LIII — Adieu, cruelle, adieu, je te suis ennuyeux[modifier]

Adieu, cruelle, adieu, je te suis ennuyeux :
C'est trop chanté d'Amour sans nulle recompense.
Te serve qui voudra, je m'en vay, et je pense
Qu'un autre serviteur ne te servira mieux.

Amour en quinze jours m'a fait ingenieux,
Me jettant au cerveau de ces vers la semence :
La Raison maintenant me r'appelle, et me tense :
Je ne veux si long temps devenir furieux.

Il ne faut plus nourrir cest Enfant qui me ronge,
Qui les credules prend comme un poisson à l'hain,
Une plaisante farce, une belle mensonge,

Un plaisir pour cent maux qui s'en-vole soudain :
Mais il se faut resoudre ; et tenir pour certain
Que l'homme est malheureux, qui se repaist d'un songe.

LIV — Je m'enfuy du combat, ma bataille est desfaite[modifier]

Je m'enfuy du combat, ma bataille est desfaite :
J'ay perdu contre Amour la force et la raison :
Ja dix lustres passez, et ja mon poil grison
M'appellent au logis, et sonnent la retraite.

Si, comme je voulois, ta gloire n'est parfaite,
N'en blasme point l'esprit, mais blasme la saison :
Je ne suis ny Pâris, ny desloyal Jason :
J'obeïs à la loy, que la Nature a faite.

Entre l'aigre et le doux, l'esperance et la peur,
Amour dedans ma forge a poly cest ouvrage.
Je ne me plains du mal, du temps ny du labeur,

Je me plains de moymesme et de ton fier courage.
Tu t'en repentiras, si tu as un bon cœur,
Mais le tard repentir ne guarist le dommage.

LV — Je chantois ces Sonets, amoureux d'une Heleine[modifier]

Je chantois ces Sonets, amoureux d'une Heleine,
En ce funeste mois que mon Prince mourut :
Son sceptre, tant fut grand, Charles ne secourut,
Qu'il ne payast sa debte à la Nature humaine.

La Mort fut d'une part, et l'Amour qui me meine,
Estoit de l'autre part, dont le traict me ferut,
Et si bien la poison par les veines courut,
Que j'oubliay mon maistre, attaint d'une autre peine.

Je senty dans le cœur deux diverses douleurs,
La rigueur de ma Dame, et la tristesse enclose
Du Roy, que j'adorois pour ses rares valeurs.

La vivante et le mort tout malheur me propose :
L'une aime les regrets, et l'autre aime les pleurs :
Car l'Amour et la Mort n'est qu'une mesme chose.