Le Secret (Collins)/Livre I/2

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Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 19-24).


CHAPITRE II.

L’enfant.


Aussitôt que Sarah Leeson se fut enfermée dans sa chambre, elle enleva de sa cachette le papier révélateur, non sans frémir, et comme si elle eût porté la main sur quelque arme dangereuse ; elle le plaça tout ouvert sur sa petite table de toilette, et se mit à dévorer du regard les lignes qu’elle y avait elle-même tracées. Les caractères flottaient d’abord devant ses yeux. Elle y porta les mains durant quelques minutes, comme pour en dissiper l’éblouissement, et ensuite regarda de nouveau l’écrit en question.

Maintenant chaque lettre, chaque mot lui apparaissait avec une netteté presque surnaturelle ; on les eût dit doués d’une sorte de vie, et ils semblaient grandir, à mesure qu’elle les contemplait ainsi. D’abord la suscription : À mon mari, puis, au-dessous, la ligne raturée, illisible, tracée par sa maîtresse agonisante ; puis celles qu’elle-même avait écrites, et enfin les deux signatures : celle de mistress Treverton, suivie de la sienne. Tout cela ne formait qu’un bien petit nombre de phrases, jetées sur un méchant morceau de papier que la flamme d’une bougie pouvait détruire en quelques secondes. Et pourtant, elle demeurait assise devant cet objet, si insignifiant en apparence, lisant, lisant, relisant toujours ; n’y touchant jamais qu’au moment où il fallait tourner ou retourner la première page écrite des deux côtés ; ne bougeant pas, ne parlant pas, ne levant pas une seule fois les yeux. Ainsi qu’un condamné à mort lirait la sentence qui l’envoie sur l’échafaud, ainsi Sarah Leeson lisait maintenant les quelques lignes qu’une demi-heure auparavant sa maîtresse lui avait dictées.

L’espèce de paralysie où la vue de cet écrit jetait sa pensée tenait, autant qu’à son existence même, aux circonstances dans lesquelles il venait d’être rédigé. Le serment exigé par mistress Treverton, sans autre mobile sérieux que le caprice final de ses facultés dérangées et le souvenir excitant de son passé dramatique, avait été prêté par Sarah Leeson comme l’engagement le plus sacré qu’elle pût contracter envers elle-même. Cette menace d’une réapparition posthume que sa maîtresse avait risquée comme une espèce d’épreuve railleuse, dont elle voulait juger l’effet sur la crédulité superstitieuse de la femme de chambre, pesait maintenant, comme une sanction terrible et presque certaine, sur l’avenir menacé de cette pauvre fille épouvantée. Lorsque, repoussant le papier fatal, elle se fut relevée, elle demeura immobile, un moment, avant d’oser détourner la tête et regarder derrière elle ; et, lorsqu’elle risqua ce regard, ce fut avec un effort, avec un frisson, et comme si elle osait à peine interroger l’obscurité dans laquelle s’effaçaient les recoins de la chambre solitaire.

L’habitude qu’elle avait depuis longtemps contractée de se parler à elle-même parut alors retrouver son influence, tandis que, d’un pas rapide, elle parcourait sa chambre dans tous les sens. À chaque instant, ces phrases brisées sortaient de sa bouche : « Comment lui donner cette lettre ? Un si bon maître… qui nous traite tous si bien !… Pourquoi, mourant, me laisser tout ce fardeau ?… C’est trop pour moi toute seule. » Et, tout en répétant au hasard ces mots entrecoupés, elle s’employait, sans en avoir conscience, à mettre à leur place une quantité de menus meubles déjà parfaitement rangés. Tous ses regards, tous ses gestes trahissaient la vaine lutte d’un esprit débile aux prises avec le sentiment d’une responsabilité lourde. Elle prenait l’une après l’autre, pour les placer et les replacer de vingt manières différentes, les modestes porcelaines qui garnissaient sa cheminée. Elle accrochait sa pelote à son miroir, puis l’ôtait de là pour la poser sur la table vis-à-vis ; bouleversait les petits plateaux de sa toilette, et tantôt à droite, tantôt à gauche du pot à l’eau, les disposait dans un ordre différent. Dans toutes ces actions sans importance, la grâce de mouvements, la délicatesse d’allures naturelles à la femme se retrouvaient encore, comme si tout ce qu’elle faisait n’eût pas été complètement inutile et sans objet. Elle ne heurtait rien, ne posait rien de travers ; sa marche précipitée ne laissait derrière elle aucun bruit de pas ; les bords de sa robe étaient maintenus en place avec tout autant de chaste réserve que s’il eût été grand jour et que cette scène eût eu tous les voisins pour spectateurs.

De temps en temps, le sens des paroles qu’elle se murmurait à elle-même variait tout à coup. Elles exprimaient alors un peu plus de hardiesse et de confiant espoir. À un moment donné, ces encouragements spontanés la conduisirent, comme de force, devant la table de toilette sur laquelle la lettre était restée ouverte. Elle lut tout haut l’adresse : À mon mari, saisit le papier par un brusque mouvement, et, d’un ton raffermi : « Pourquoi donc la lui donnerais-je ? Pourquoi le secret ne mourrait-il pas entre elle et moi, comme nous en étions convenues ? Pourquoi le lui révéler, à lui ? Non : il ne le saura pas. » À ces derniers mots, elle approcha la lettre à un pouce de la bougie enflammée. Au même instant, le rideau blanc de la fenêtre en face d’elle, soulevé par la brise qui se frayait un passage à travers les montures disjointes des antiques battants, s’agita légèrement. Sarah l’aperçut alors qu’il semblait s’avancer vers elle et reculer ensuite. Aussitôt, elle ramena vivement la lettre, des deux mains, contre sa poitrine, et, reculant jusqu’à ce qu’elle se trouvât adossée au mur opposé, jeta devant elle ce même regard terrifié qu’elle avait au moment où mistress Treverton la menaçait d’une réapparition vengeresse.

« Quelque chose a bougé ici, » disait-elle, osant à peine entr’ouvrir les lèvres… « Quelque chose a bougé ici, qui n’est pas moi. »

Une seconde fois, le rideau se gonfla et se rabattit sur lui-même. Sarah, se glissant le long du mur, les yeux toujours fixés sur cette espèce de fantôme, se dirigeait de côté vers la porte.

« Est-ce déjà vous ?… murmurait-elle, tandis que sa main tâtonnait autour de la serrure, cherchant la clef… Vous, avant que la fosse soit creusée ? avant que le cercueil soit fait ? avant que le corps soit refroidi ?… »

Elle ouvrit la porte en disant ces mots, et se glissa dans le corridor. Là, faisant halte un moment, elle jeta un regard dans la chambre.

« Reposez en paix ! disait-elle. Soyez tranquille, il aura la lettre. »

La lampe allumée sur l’escalier lui permit de sortir du corridor. Puis, descendant à la hâte, comme pour s’enlever le temps de la réflexion, elle arriva, en une minute ou deux, jusqu’au cabinet du capitaine Treverton, une des pièces du rez-de-chaussée. La porte en était grande ouverte, et il n’y avait personne.

Après avoir quelque peu réfléchi, elle alluma un des flambeaux placés sur la grande table du vestibule, à la lampe même du cabinet de travail, et monta l’escalier qui conduisait à la chambre à coucher de son maître. Ayant plusieurs fois heurté à la porte sans obtenir de réponse, elle hasarda d’entrer. Le lit n’avait pas été défait, les flambeaux n’avaient pas été allumés, et, selon toute apparence, personne, de toute la nuit, n’était entré là.

Un seul endroit restait, où on pût espérer de rencontrer le capitaine : la chambre où le corps de sa femme gisait encore. Aurait-elle le courage de lui remettre, en ce lieu même, la lettre fatale ? Elle hésita quelque peu, mais bientôt après : « Il le faut ! il le faut ! » se dit-elle bien bas, et elle se remit en chemin, ce qui l’obligeait à redescendre une partie des escaliers qu’elle venait de gravir. Cette fois, elle descendait avec plus de lenteur, se tenant aux rampes, et s’arrêtant presque à chaque marche pour reprendre haleine.

La porte de ce qui avait été la chambre à coucher de mistress Treverton lui fut ouverte, après qu’elle se fut hasardée à y frapper, par la garde-malade qui lui demanda, d’un ton rude et soupçonneux, ce qui l’amenait.

« Je voudrais parler à monsieur.

— Cherchez-le ailleurs qu’ici. Il y était il y a une demi-heure. Maintenant il s’en est allé.

— Savez-vous où ?

— Non… Je ne fourre pas le nez dans les affaires des autres, moi… Je ne m’occupe que de ce qui me regarde. »

Et, sur cette discourtoise réponse, la garde referma la porte. Sarah, se détournant d’elle, porta ses regards vers l’extrémité extérieure du corridor. La porte de la nursery donnait là. Elle était entr’ouverte, et la clarté vacillante d’une bougie se projetait au dehors.

Sarah pénétra dans cette pièce et constata que la bougie brûlait, non dans la nursery elle-même, mais dans un cabinet intérieur ordinairement occupé, elle le savait, par la bonne d’enfant et par l’unique rejeton de la maison de Treverton, une petite fille, nommée Rosamond, et qui avait alors près de cinq ans.

« Serait-il là ?… Là, et non ailleurs, dans cette vaste maison ? »

À peine cette pensée lui était-elle venue à l’esprit que Sarah cacha brusquement dans le corsage de sa robe, exactement comme elle l’avait fait auprès du lit de sa maîtresse, la lettre que jusqu’alors elle avait tenue à la main.

Puis, sur la pointe des pieds, elle se glissa vers le cabinet. Pour complaire, sans doute, à quelque caprice de l’enfant, la porte avait été ouverte en ogive, et décorée, au sommet, par une espèce de treillis à jour, peint en vives couleurs, de manière à lui donner l’aspect d’une porte de serre chaude. Deux jolis rideaux de toile perse, pendus à l’intérieur du treillis, formaient la seule barrière entre la chambre occupée pendant le jour et celle où dormait l’enfant. L’un d’eux était relevé. Sarah s’avança vers la baie ainsi formée, après avoir pris la précaution de laisser son flambeau dans le corridor.

Le premier objet qui frappa sa vue dans cette petite chambre à coucher, fut le visage de la bonne, assise et profondément endormie sur un fauteuil près de la croisée. Se risquant, après cette première découverte, à regarder plus hardiment autour de la pièce, elle vit son maître assis à côté du berceau de l’enfant. Il tournait le dos à la porte. La petite Rosamond, réveillée, et debout sur son lit, avait les bras passés autour du cou de son père. Une de ses mains tenait suspendue, par-dessus l’épaule du capitaine, la poupée qu’elle avait couchée à côté d’elle ; l’autre main se jouait doucement dans sa chevelure. L’enfant venait de pleurer amèrement, et, tout à fait épuisée maintenant, gémissait de temps à autre, la tête appuyée sur le sein de son père.

Les yeux de Sarah se remplirent de larmes, tandis qu’elle considérait les petites mains attachées au cou de son maître. Elle demeura auprès du rideau soulevé, ne prenant plus garde au risque qu’elle pouvait courir, d’un moment à l’autre, d’être découverte et questionnée ; elle y demeura jusqu’au moment où elle entendit le capitaine Treverton dire à l’enfant, de sa voix la plus douce :

« Chut, Rosette, chère enfant ! Chut, petit bijou. Ne pleurez plus sur votre pauvre maman… Pensez à votre pauvre papa… il a tant besoin que vous le consoliez ! »

Si simples que fussent ces paroles, si tendre et si calme que fût leur accent, elles parurent enlever sur-le-champ à Sarah Leeson tout empire sur elle-même. Sans se demander si elle serait ou non entendue, elle se détourna et se mit à fuir par les corridors, comme si elle eût eu des assassins à ses trousses. Passant auprès du flambeau qu’elle avait posé là, elle ne lui donna pas même un regard, se jeta sur les escaliers et les descendit tous du même élan, jusqu’au sous-sol des cuisines. Là, un des serviteurs qui veillaient encore accourut à sa rencontre et lui demanda compte de sa brusque arrivée.

« Je suis malade… je me trouve mal… j’ai besoin d’air, lui répondit-elle d’une voix étouffée et peu distincte… Ouvrez la porte du jardin !… laissez-moi sortir ! »

L’homme obéit, mais comme à regret, semblant hésiter à croire qu’il fût prudent de la laisser aller seule.

« Elle devient de plus en plus bizarre, dit-il en revenant auprès de son camarade, après qu’elle fut sortie au grand air, en passant devant lui fort à la hâte… Maintenant que madame est morte, il lui faudra, je suppose, chercher une autre condition. Pour ma part, je la verrai s’en aller sans trop de regrets… Et vous, compère ? »