Le Secret (Collins)/Livre II/2

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Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 50-62).


CHAPITRE II.

La vente de Porthgenna-Tower.


« Charmant !… pastoral !… admirable calmant pour les nerfs, dit M. Phippen, examinant les gazons boisés qui s’étendaient derrière le presbytère, mais sans négliger de s’abriter sous l’ombrelle la plus légère qu’il eût su trouver. Trois années se sont écoulées, Chennery ; trois années de souffrances sur lesquelles il est inutile de revenir, depuis que, pour la dernière fois, j’ai admiré ces beaux tapis de verdure… Voici la fenêtre de votre ancien cabinet où j’eus cette attaque de cardialgie, cette asodès, pendant la saison des fraises… Vous vous la rappelez, sans doute… Ah ! et voici la salle d’études… Je n’oublierai jamais la chère miss Sturch sortant par cette porte, ange descendu du ciel, avec une tasse d’eau de soude au gingembre… si soigneuse, s’inquiétant si bien de cette mixtion salutaire… si naturellement affligée qu’il n’y eût pas de sels dans la maison… Si vous saviez, Chennery, comme un souvenir pareil fait du bien… C’est mon cigare, à moi… Voudriez-vous passer de l’autre côté, cher ami ? j’aime l’odeur du tabac, mais la fumée est un peu trop forte pour ma tête… Merci bien !… Et maintenant, l’histoire… la curieuse histoire… Quel nom donniez-vous tout à l’heure à ce vieux domaine ?… Il me semble que cela commençait par un P.

— Porthgenna-Tower, dit le ministre.

— C’est bien cela, dit M. Phippen, rejetant son parasol d’une épaule sur l’autre… Et quel fut donc le motif pour lequel le capitaine Treverton put se résoudre à vendre Porthgenna-Tower ?

— Je suppose qu’il ne pouvait plus s’y supporter après la mort de sa femme, répondit le docteur Chennery. Le domaine avait jamais été substitué, comme vous le savez peut-être… Le capitaine ne devait donc rencontrer aucune difficulté pour s’en défaire, sauf pourtant celle de trouver un acquéreur.

— Et pourquoi pas son frère ? demanda M. Phippen. Pourquoi pas notre original ami, Andrew Treverton ?

— Ne l’appelez pas mon ami, dit le ministre… Un misérable avare, sans dignité, cynique, égoïste… Oh ! Phippen, vous avez beau secouer la tête et faire la grimace… Je connais aussi bien que vous les premières années d’Andrew Treverton… Je sais qu’il fut traité avec la plus basse ingratitude par un ami de collége qui se fit prêter tout ce qu’il avait, et finit par le dépouiller de la manière la plus honteuse… Je sais parfaitement tout cela. Mais un exemple d’ingratitude ne justifie pas l’homme qui s’en prévaut pour s’isoler de la société, se soustraire à tous ses devoirs, et tenir en mépris ses semblables, comme indignes de la boue qu’ils foulent aux pieds… J’ai, de mes oreilles, entendu ce vieux drôle déclarer tout haut que le plus grand bienfait à souhaiter pour notre génération serait un second Hérode, lequel empêcherait qu’une autre ne lui succédât. Un homme capable de tenir des propos pareils devrait-il obtenir le nom d’ami, de quiconque a le moindre respect pour soi-même ou pour son espèce ?…

— Mon ami, dit M. Phippen, prenant le bras du ministre et baissant mystérieusement la voix… Mon cher, mon vénérable ami… j’admire votre indignation contre l’homme qui a émis cette maxime, empreinte d’une excessive misanthropie. Mais, je vous confie ceci sous le sceau du secret, il est des heures, surtout le matin, où ma digestion se fait si mal, que je me suis trouvé du même avis que ce grand destructeur, Andrew Treverton. Je me réveillais, la langue rude et sèche comme un morceau de coke… Je me traînais jusqu’à ma glace pour m’y regarder, et il m’est arrivé de dire, en ces heures découragées : « Eh bien, périsse la race humaine, plutôt que d’endurer plus longtemps un pareil supplice ! »

— Bon ! très-bon ! s’écria le ministre, accueillant d’un gros rire fort peu révérencieux la confession de M. Phippen… La première fois que votre langue sera dans ce fâcheux état, avalez un verre de petite bière bien fraîche, et vous souhaiterez après cela tout au moins la conservation de cette portion de la race humaine qui s’est vouée au métier de brasseur. Mais revenons à Porthgenna-Tower, ou je ne viendrai jamais à bout de mon histoire. Lorsque le capitaine Treverton se fut une fois mis en tête de vendre son domaine, je ne doute pas que, dans des circonstances ordinaires, il n’eût pensé à l’offrir à son frère, ne fût-ce que pour conserver la terre dans la famille. Andrew était en position de l’acheter : car s’il n’a hérité, à la mort de son père, que la belle et rare collection de livres réunie par le vieux gentleman, il a eu en revanche, comme puîné, la fortune maternelle. Mais, vu l’état de leurs relations à cette époque (et j’ai regret de dire que cet état s’est perpétué jusqu’à présent), le capitaine ne pouvait faire de pareilles propositions à son frère. Ils ne se parlaient et ne s’écrivaient déjà plus… C’est terrible à dire, mais je n’ai jamais vu un différend pareil prendre un caractère aussi obstiné que la querelle de ces deux frères.

— Pardon, cher ami, interrompit M. Phippen, ouvrant son tabouret, qui jusqu’alors était resté accroché, par son gland de soie, à la poignée recourbée du parasol… Avant d’aller plus loin, laissez-moi m’asseoir… Cette histoire m’a déjà un peu ému, et je ne voudrais pas me fatiguer… Continuez, je vous prie… Je n’imagine pas que les pieds de mon tabouret puissent faire des trous dans le gazon… Je suis si léger… un vrai squelette… Mais continuez !

— Vous devez avoir entendu raconter, poursuivit le ministre, que, déjà dans la maturité de l’âge, le capitaine Treverton avait épousé une comédienne… une femme d’un caractère passablement emporté, à ce que je crois, mais d’une réputation sans tache, et aussi éprise de son mari qu’une femme puisse l’être ; par conséquent, à mon avis, le mariage n’était pas si mauvais. Les amis du capitaine n’en poussèrent pas moins les hauts cris, selon l’usage, fort peu d’accord avec le bon sens ; et son frère, l’unique proche parent qu’il eût, tenta de rompre l’union projetée, par des moyens que réprouve la plus simple délicatesse. N’y pouvant réussir, et ayant pris la pauvre femme dans une mortelle aversion, il quitta la maison de son frère. Entre autres mauvais propos destinés à diffamer la fiancée, il avait porté contre elle une accusation dégradante… une accusation que j’aurais honte de répéter. Ces fatales paroles, rapportées malheureusement à mistress Treverton, étaient de celles qu’une femme, et surtout une femme de pareille humeur, ne pardonne jamais. De là une entrevue entre les deux frères, laquelle devait nécessairement, vous le comprenez bien, aboutir à de fâcheux résultats. Ils se séparèrent, en effet, de la manière la plus déplorable. Dans la chaleur du débat, le capitaine déclara qu’Andrew n’avait jamais éprouvé, depuis qu’il était au monde, un seul noble sentiment, et qu’il mourrait sans avoir ressenti pour âme qui vive le plus simple mouvement de sympathie… Andrew répliqua que, s’il n’avait pas de cœur, au moins avait-il de la mémoire, et que jamais, vivant, il n’oublierait ces paroles d’adieu. Ce fut ainsi qu’ils se quittèrent. Par deux fois, dans la suite, le capitaine ouvrit les voies à une réconciliation dont il comprenait la convenance : d’abord, quand sa fille Rosamond fut née ; puis, quand vint à mourir mistress Treverton. Chaque fois le frère aîné écrivit que, si son cadet voulait rétracter les atroces calomnies dont il s’était rendu coupable envers sa belle-sœur, il lui offrirait toute sorte de réparations pour les duretés de langage que, dans un moment de colère, il lui avait adressées lors de leur dernière rencontre. Andrew ne répondit à aucune des deux lettres, et la brouille des deux frères a continué jusqu’à ce jour. Vous comprenez maintenant pourquoi le capitaine ne pouvait pas sonder en particulier les intentions de son frère, avant la mise en vente publique du domaine de Porthgenna-Tower ? »

Bien que, pour répondre à l’appel qui lui était ainsi fait, M. Phippen déclarât qu’il comprenait à merveille, et bien qu’il priât très-poliment le ministre de continuer son récit, son attention, à ce moment même, semblait tout entière absorbée par l’inspection à laquelle il soumettait les pieds de son tabouret volant, et par l’étude du dommage qu’ils pouvaient porter aux gazons du presbytère. Du reste, l’intérêt accordé par le docteur Chennery aux faits dont il s’était constitué le narrateur, paraissait assez puissant pour compenser, çà et là, quelques lacunes dans l’attention de son hôte. Après quelques vigoureuses aspirations qui ranimèrent son cigare plusieurs fois en danger de s’éteindre, il continua en ces termes :

« Donc le manoir, le domaine, les usines et les pêcheries de Porthgenna, furent affichés et mis en vente peu de mois après le décès de mistress Treverton ; mais il ne fut proposé aucun prix acceptable. L’état ruineux des bâtiments, la mauvaise culture des terres, les difficultés légales que la propriété des usines pouvait soulever, et les embarras trimestriels que donnait le recouvrement des fermages, tout contribuait à faire de Porthgenna un de ces immeubles que les encanteurs appellent un mauvais lot, de difficile défaite. Le capitaine Treverton, bien qu’il ne trouvât pas d’acquéreurs, ne put, quoi qu’on lui dît, se décider à changer d’avis et à résider dans un séjour qui lui était devenu odieux. Il aimait autant sa femme qu’il était aimé d’elle, et il avait en horreur tout ce qui lui rappelait leur séparation. Avec sa petite fille, et une parente de mistress Treverton qu’il avait prisé comme institutrice, il vint s’établir dans notre voisinage, où il prit à bail un joli cottage, là-bas, dans les terrains dépendants de l’église, auprès de cette grande maison dont vous aurez remarqué les jardins entourés de hautes murailles, près de la route de Londres. Cette maison, à l’époque dont nous parlons, était habitée par les père et mère de Léonard Frankland. Il en résulta une grande intimité entre les deux nouveaux voisins ; et ce fut ainsi que se trouvèrent élevés ensemble les jeunes gens que j’ai mariés ce matin ; c’est ainsi qu’ils s’éprirent l’un de l’autre, dès la toute première jeunesse, et presque avant d’avoir mis bas leurs tabliers d’enfants.

— Chennery, mon bien bon, ne vous fais-je pas l’effet d’être assis tout d’un côté ! s’écria M. Phippen, interrompant tout à coup, d’un air effrayé, le récit du ministre. Je suis honteux de vous interrompre… mais le gazon de ce pays-ci me semble d’un mou !… Un des pieds de mon tabouret raccourcit de minute en minute… je creuse, mon ami…, j’enfonce à vue d’œil… Bonté divine ! je me sens m’en aller… Sur ma vie, Chennery, je vais disparaître !

— Laissez donc ! cria le ministre, soulevant, d’une main vigoureuse, d’abord M. Phippen, et ensuite le tabouret pliant de M. Phippen, lequel tabouret avait effectivement pris racine dans le sol, tout d’un côté… Par ici !… Tenez-vous sur le chemin sablé… je vous réponds que vous n’y ferez pas de trous… Eh bien, qu’avez-vous encore ?

— Des palpitations, dit M. Phippen, laissant choir son parasol et posant sa main sur son cœur… des palpitations et un mouvement de bile… Je les revois, ces taches noires, ces infernales taches noires, sautillant devant mes yeux… Chennery, vous devriez consulter quelques agriculteurs de vos amis sur la qualité de votre gazon… Croyez-m’en sur parole, votre prairie est plus molle qu’elle ne devrait l’être… Une prairie, cela ?… répéta M. Phippen, se parlant à lui-même, au moment où il se détournait pour ramasser son parasol…, c’est une tourbière.

— Voyons donc, asseyez-vous là ! dit le ministre, et ne faites pas aux palpitations, ne faites pas aux taches noirâtres l’honneur de vous occuper d’elles… Voulez-vous prendre quelque remède ?… préférez-vous une médecine ou un peu de bière ? Voulez-vous autre chose ?

— Oh ! non… non… je suis si contrarié quand je dérange, répondit M. Phippen… j’aime bien mieux souffrir… oui, certes, infiniment mieux… Il me semble, Chennery, que, si vous vouliez bien continuer votre histoire, cela me calmerait un peu… Je ne sais pas trop comment vous y aviez été conduit, mais il me semble que vous disiez quelque chose de bien intéressant sur les tabliers de ces jeunes amoureux.

— Joli !… dit le docteur Chennery… Je vous parlais tout bonnement de l’attachement précoce de ces deux enfants, depuis lors devenus mari et femme ; et j’allais ajouter que le capitaine Treverton, peu après s’être établi dans notre voisinage, reprit l’exercice actif de sa profession. Il fallait cela pour combler l’énorme lacune qu’avait laissée dans son existence la perte d’une femme adorée. En bonnes relations avec l’Amirauté, il n’a qu’à demander un commandement pour l’obtenir ; et jusqu’à présent, sauf quelques intervalles bien courts, passés à terre, il n’a pas cessé de naviguer, bien qu’il soit un peu vieux pour le métier qu’il fait, au dire de sa fille et de ses amis… N’ayez donc pas l’air intrigué, Phippen… je ne suis pas si loin du but que vous pouvez le penser… Ces détails sont de ceux qu’il était indispensable de vous donner au préalable… Et maintenant que je m’en suis débarrassé, je puis aborder de front ma principale histoire… celle de la vente… Eh bien, qu’est-ce qui vous prend ?… Avez-vous encore besoin de vous lever ? »

Oui, c’était justement là ce que voulait M. Phippen, car il venait de s’aviser que la meilleure manière de calmer ses palpitations, de dissiper ses taches noirâtres, pourrait bien être un peu d’exercice pris avec ménagement… À Dieu ne plaise qu’il occasionnât le moindre dérangement ! mais si son digne ami Chennery, avant de continuer ce récit du plus palpitant intérêt, voulait bien lui donner le bras, se charger du tabouret pliant, et s’avancer lentement du côté de la fenêtre de la salle d’études, on serait ainsi à même de héler miss Sturch, dans le cas où il serait absolument nécessaire d’avoir recours à elle pour la composition d’une boisson calmante, suprême ressource en pareille circonstance.

Le ministre, dont l’inépuisable bonté était à l’épreuve de tous les ennuis que lui pouvaient infliger les infirmités dyspeptiques de M. Phippen, ne manqua pas de faire droit à ses diverses requêtes, et continua son histoire, prenant, à son insu, le ton et les façons d’un père en bonne humeur, qui cherche de son mieux à calmer les inquiétudes d’un enfant gâté.

« Je vous disais donc, reprit-il, que M. Frankland l’aîné et le capitaine Treverton vivaient ici en proches et bons voisins. Dès le début de leurs relations, le premier apprit du second la mise en vente de Porthgenna-Tower. Aussitôt le vieux Frankland, sans montrer le moins du monde qu’il eût intention de l’acheter, s’enquit assez curieusement de tout ce qui concernait ce domaine. Bientôt après, le capitaine eut un commandement et s’embarqua. Pendant son absence, le vieux Frankland, parti en secret pour le Cornouailles, alla examiner la localité, et vérifier par lui-même, en s’adressant aux personnes chargées du domaine, ce qu’il y avait à dire pour et contre. Au retour, il n’en ouvrit la bouche à personne, et laissa revenir le capitaine Treverton. Alors, un beau matin, le vieux gentleman aborda la question, carrément et paisiblement selon sa coutume :

« Treverton, dit-il au capitaine, si vous voulez vendre Porthgenna-Tower au prix que vous avez donné pour en avoir la surenchère, écrivez à votre avoué qu’il porte au mien les titres de propriété. Il en pourra toucher le prix sans délai. »

Le capitaine fut naturellement un peu ébahi d’une proposition pareille, ainsi faite à brûle-pourpoint ; mais elle n’avait pas de quoi surprendre les gens qui, comme moi, connaissaient le vieux Frankland. Sa fortune s’était faite dans le commerce, et il avait la faiblesse de n’avouer qu’avec peine ce fait en lui-même si honorable. À la vérité, ses ancêtres avaient été jadis des propriétaires terriens d’une assez grande importance, avant les guerres civiles ; et la grande ambition du vieux gentleman était de fondre à jamais l’ex-négociant dans le grand seigneur quasi féodal ; son vœu le plus cher, de léguer à son fils un vaste domaine, le titre de squire, et l’influence de comté qui s’y rattache ordinairement. La moitié de sa fortune était, in petto, réservée à cet emploi ; mais, dans un grand comté agricole, comme est le nôtre, la moitié de sa fortune n’eût pas suffi pour acquérir un domaine comme il le rêvait. Les baux sont élevés chez nous, et la terre coûte tout ce qu’elle peut valoir. Un bien aussi étendu que celui de Porthgenna, s’il était situé en ces parages, vaudrait au moins deux lois le prix que pouvait raisonnablement demander le capitaine. Le vieux Frankland savait parfaitement tout cela, et y attachait toute l’importance imaginable. Il y avait, d’ailleurs, dans l’aspect seigneurial de Porthgenna-Tower, avec ses droits exclusifs de mine et de pêche, partie intégrale de la propriété, quelque chose qui s’accordait merveilleusement avec les projets de restauration aristocratique qu’il avait conçus pour sa famille. Là il pourrait, et son fils après lui, changer le domaine en seigneurie, et, sous leur bon plaisir, sous leur autorité presque souveraine, s’exercerait l’industrie de plusieurs centaines de familles, éparses le long de la côte, ou entassées dans les petits villages de l’intérieur. C’était là une perspective bien tentante ; et on pouvait arriver à ces brillants résultats sans débourser plus de quarante mille livres sterling, dix mille de moins que, dans le secret de sa pensée, Frankland n’avait pensé devoir en consacrer à la métamorphose d’un ancien négociant en riche propriétaire terrien. Ainsi que je vous le disais, ceux qui savaient tous ces détails ne furent nullement étonnés de l’empressement que mit le vieux Frankland à se rendre acquéreur de Porthgenna-Tower, car le capitaine Treverton, de son côté, ne se fit pas tirer l’oreille pour profiter d’une offre qui lui convenait si bien. Le domaine changea de mains ; et tout aussitôt le vieux Frankland de courir là-bas, avec une nombreuse escorte de gros bonnets venus de Londres, afin de mettre en valeur, d’après les derniers errements de la science, et les mines et les pêcheries ; sans compter un beau monsieur, qualifié d’architecte, mais qui avait tout l’air d’un prêtre catholique déguisé, et sous la direction duquel on devait décorer le vieux manoir, de fond en comble, sur des plans d’un gothique tout fraîchement renouvelé du moyen âge. Que dites-vous de ces beaux plans, de ces projets magnifiques ? Et comment croyez-vous qu’ils aboutirent ?

— Ah ! mon cher ami, dites-le-moi » : telle fut la réponse qui tomba des lèvres de M. Phippen… « J’ignore si mistress Sturch a, dans sa petite pharmacie de famille, une bouteille de julep au camphre » : telle était, au même moment, la pensée qui lui traversait l’esprit.

— Il faut donc vous le dire ? s’écria le ministre… Eh bien ! naturellement, et comme cela devait être, cet échafaudage tomba tout à plat. Ses vassaux du duché de Cornouailles le reçurent comme un intrus. L’antiquité de sa race le leur recommandait médiocrement. Si antique qu’elle fût, ce n’était pas une race cornouaillaise, et dès lors, à leurs yeux, elle n’avait aucune importance. Ils seraient allés au bout du monde pour les Treverton, mais pas un d’eux ne se fût, pour les Frankland, détourné d’une semelle. La mine, elle, se montra imbue du même esprit d’insurrection qui armait les tenanciers. Les gros bonnets de Londres creusaient dans toutes les directions, à grand renfort de poudre et de principes scientifiques, et ramenaient à la surface du sol douze sous vaillant de minerai pour cinq livres sterling de frais. Les pêcheries ne donnèrent pas de beaucoup meilleurs résultats. Une nouvelle méthode pour saler les sardines, miracle d’économie, théoriquement parlant, se trouva, dans la pratique, un miracle d’extravagance. Frankland, en tout ceci, n’eut qu’une vraie bonne fortune : ce fut de se brouiller assez à temps avec son architecte moyen âge, qui ressemblait si fort à un prêtre catholique déguisé. Cet heureux incident économisa au nouveau propriétaire de Porthgenna tout l’argent qu’il eût, sans cela, dépensé à réparer et redécorer toute une longue enfilade d’appartements que, dans le pavillon du nord, on avait laissés tomber en ruine depuis plus de cinquante ans, et qui, maintenant encore, sont dans le même état d’abandon. Pour abréger, après avoir dépensé à Porthgenna plus de milliers de guinées que je n’aimerais à en devoir, le vieux Frankland, dégoûté en fin de compte, laissa le manoir aux soins d’un intendant, chargé tout spécialement de n’y pas dépenser un farthing, et s’en revint de nos côtés. Gardant bonne rancune à son mauvais marché, la première fois qu’il put attraper le capitaine Treverton débarquant sur la côte au retour de sa seconde traversée, il n’eut rien de plus pressé que de maudire, un peu trop vivement pour la circonstance, et Porthgenna et ses habitants. Ceci refroidit les deux voisins l’un pour l’autre, et une rupture complète s’en fût peut-être suivie sans les enfants, qui n’entendaient pas se voir moins fréquemment que par le passé, et qui, en vertu de cette volonté bien arrêtée, mirent fin à la brouille de leurs parents, tout simplement parce qu’ils la rendaient ridicule. C’est ici que, à mon avis, commence le curieux de l’histoire. Des intérêts de famille vraiment importants demandaient, pour être convenablement réglés, que nos deux jeunes gens s’éprissent l’un de l’autre, et, chose merveilleuse ! ainsi que je vous le disais ce matin, au déjeuner, ce fut exactement ce qu’ils firent. Amour et mariage vraiment singuliers, en ce qu’ils se trouvèrent conformes, de point en point, à l’intérêt des deux familles. Quoi qu’en dise Shakspeare, le véritable chemin des amours n’est pas toujours semé de traverses ; et jamais on ne vit mariage mieux adapté aux circonstances que celui de ce matin. Le domaine étant substitué en faveur de Léonard, la fille du capitaine Treverton retourne maintenant, comme châtelaine, dans le manoir et sur le domaine vendus par son père. Rosamond étant fille unique, le prix d’achat de Porthgenna, que le vieux Frankland regrettait comme de l’argent jeté par la fenêtre, se trouvera être maintenant, à la mort du capitaine, la dot de mistress Frankland la jeune… Je ne sais pas ce que vous pensez, Phippen, du commencement et du milieu de mon histoire : mais la fin, à tout le moins, doit vous satisfaire. Entendîtes-vous jamais parler d’un jeune ménage débutant sous de meilleurs auspices que nos mariés de ce matin ? »

Avant que M. Phippen eût pu répondre, miss Sturch passa la tête à la fenêtre de la chambre d’études, et, voyant approcher les deux gentlemen, fit rayonner sur eux son invariable sourire. Puis s’adressant au ministre, et de sa voix la plus douce :

« Je suis bien désolée de vous déranger, monsieur ; mais ce matin je ne puis venir à bout de Robert et de sa table de Pythagore.

— Où en est-il resté ? demanda le docteur.

— À sept fois huit, monsieur, répliqua miss Sturch.

— Bob ! cria le ministre par la fenêtre… Sept fois huit ?…

— Quarante-trois, répliqua la voix pleurarde de l’invisible Bob.

— Vous avez encore une chance avant que j’aie recours à ma canne, dit le docteur… Ainsi donc, attention !… Sept fois…

— Cher et bon ami, interrompit M. Phippen, si vous battez cet infortuné petit garçon, il pleurera très-certainement. Mes nerfs, ce matin, ont déjà subi une rude épreuve à l’occasion du tabouret pliant. Si j’entends pleurer, je serai tout à fait sens dessus dessous. Donnez-moi le temps de m’écarter, et souffrez aussi que j’épargne à miss Sturch le triste spectacle d’une correction (si pénible pour une sensibilité comme la sienne), en lui demandant un petit julep au camphre, ce qui lui sera, comme à moi, un bon prétexte pour nous tenir loin d’ici… En toute autre circonstance, je me serais passé de ce remède… mais à présent, je le réclame sans le moindre scrupule, autant pour le compte de miss Sturch que dans l’intérêt de mes pauvres nerfs… Avez-vous, miss Sturch, du julep au camphre ? Pour l’amour de Dieu, ayez-en, et fournissez-moi l’occasion de vous conduire hors de portée des hurlements qui vont retentir ici. »

Tandis que miss Sturch, dont la sensibilité fort exercée eût tenu bon devant la correction paternelle la plus prolongée et le plus perçant reçu qu’en eussent pu donner les hurlements d’un fils, grimpait à l’étage supérieur, calme toujours et souriante, pour y aller quérir le julep au camphre, master Bob, qui se trouvait ainsi tout seul avec ses sœurs dans la salle d’études, se rapprocha vivement de la cadette, et, tirant de sa poche deux ou trois de ces bonbons acides qu’on appelle drops (ils n’en avaient pas meilleure mine pour avoir déjà quelque peu servi), le jeune drôle, qui connaissait le faible de miss Amélia, les lui offrit en échange d’une communication confidentielle au sujet des terribles sept fois huit.

« Vous les aimez, disait Bob.

— Je crois bien, répondait Amélia.

— Eh bien, sept fois huit ? demanda Bob.

— Cinquante-six, repartit Amélia.

— Pour sûr ? dit Bob.

— Sans le moindre doute, » dit Amélia.

Ici les drops passèrent d’une main dans l’autre, et la catastrophe du petit drame domestique se trouva heureusement modifiée. Justement comme miss Sturch, à la porte du jardin, apparaissait armée de son julep au camphre, et semblable à une Hébé médicale, devant Phippen ébloui, l’élève dont elle s’était plainte se montrait, lui aussi, à la fenêtre de la salle d’études, offrant à son papa la figure d’un fils revenu de ses erreurs arithmétiques. La canne, pour ce jour-là, demeura inactive ; et M. Phippen put boire son verre de julep au camphre, sans que le double souci des hurlements de Bob, et de leur effet sur la trop sensible miss Sturch, dérangeât l’équilibre de ses nerfs.

« Dénoûment heureux à tous égards, fit-il remarquer en se passant la langue sur les lèvres, après qu’il eut épuisé jusqu’à la dernière goutte du bienfaisant liquide ; mes nerfs sont épargnés, les sentiments de miss Sturch sont épargnés, et les épaules de l’enfant, elles aussi, sont épargnées. Vous ne pouvez pas vous imaginer, Chennery, combien je me sens soulagé par ces heureux résultats. Où en étions-nous de votre délicieuse histoire, lorsqu’est arrivée cette petite interruption domestique ?

— J’en étais à la fin, très-certainement, dit le ministre. À l’heure où nous parlons, le marié et la mariée sont déjà sur la route de Saint-Swithin-sur-Mer, où ils vont passer leur lune de miel. Le capitaine Treverton ne doit les aller rejoindre que demain. Il a reçu pour lundi prochain son ordre de départ, et il doit se trouver à Portsmouth demain matin, pour y prendre le commandement de son vaisseau. Bien qu’il ne se soucie pas d’en convenir expressément, je n’ignore pas que Rosamond lui a persuadé de ne plus naviguer, une fois cette croisière finie. Pour l’attirer à Porthgenna, et l’y retenir auprès d’elle et de son mari, elle a un plan qui, je le crois et l’espère, sera couronné de succès. Les chambres du vieux manoir donnant à l’ouest, et dans l’une desquelles mistress Treverton a rendu le dernier soupir, ne doivent pas servir à notre jeune ménage. Un habile constructeur, homme de bon sens, cette fois, homme pratique, est appelé à venir examiner le pavillon du Nord, qu’on voudrait remettre à neuf et dont on voudrait décorer à nouveau les appartements. Cette portion de l’édifice ne peut, en aucune manière, se rattacher aux pénibles souvenirs qui hantent l’esprit du capitaine Treverton ; car ni lui ni personne n’y est entré, pendant tout le temps de sa résidence à Porthgenna. En tenant compte du changement d’aspect que cette remise à neuf du pavillon Nord ne saurait manquer de produire, et aussi de l’effet du temps qui atténue toujours l’amertume des souvenirs douloureux, je crois pouvoir affirmer qu’il y a bonne chance pour que le capitaine Treverton retourne finir ses jours au milieu de ses anciens tenanciers. Ce sera un grand bonheur pour Léonard Frankland, car cela lui conciliera certainement ses nouveaux vassaux. Pourvu qu’il s’abstienne de trop laisser percer cet orgueil de race qu’il tient de son père, il sera bien vu de ses tenanciers, comme gendre de leur ancien maître. Il s’exagère un peu les droits de la naissance et les privilèges du rang social ; mais, en toute réalité, il n’a pas d’autre défaut notable, et je puis dire qu’il mérite, à tous égards, le bon lot qui lui est échu : savoir la meilleure femme du monde… Quelle heureuse existence, Phippen, semble s’ouvrir devant ces heureux jeunes gens !… Il est bien téméraire de prédire ceci à de pauvres mortels de notre espèce… mais, en réalité, plus j’y songe, et moins je vois de nuages sur ce radieux avenir.

— Excellent homme ! s’écria M. Phippen serrant affectueusement la main du ministre… Quel plaisir j’éprouve à vous entendre parler ainsi !… Quel bien me font vos rêves de bonheur, vos illusions hautes sur le compte de cette triste vie !…

— Penseriez-vous que j’ai tort… surtout en ce qui concerne le jeune Frankland et sa femme ? demanda le ministre.

— Si vous me demandez mon sentiment à cet égard, repartit M. Phippen avec un sourire triste et la calme gravité d’un philosophe, je ne vous dirai qu’une chose, c’est que la manière de voir de chaque homme dépend, tranchons le mot, de ses sécrétions… Vos sécrétions bilieuses se font bien, cher ami, et vous voyez tout en beau… Les miennes se font mal, et l’avenir ne s’offre à moi que sous les plus sombres couleurs. Vous envisagez l’avenir probable de ce récent hyménée, et vous n’y voyez pas un nuage… Je suis loin de contester cette appréciation, n’ayant le bonheur de connaître aucun des deux époux… Mais je regarde le ciel étendu sur nos têtes, je me souviens qu’à notre entrée dans le jardin il n’y avait pas un seul nuage… je vois maintenant, justement au-dessus de ces deux arbres qui ont grandi l’un à côté de l’autre, une grosse nuée venue à l’improviste de je ne sais où… et j’en tire une conclusion à mon usage… Voilà, continua M. Phippen montant les degrés du perron qui le ramenait au logis… voilà ma philosophie… C’est de la philosophie atrabilaire ? je le veux bien… mais c’est de la philosophie.

— Toute la philosophie du monde, répliqua le ministre, suivant son hôte sur le perron, n’ébranlera pas la conviction où je suis que Léonard Frankland et sa femme ont devant eux un heureux avenir. »

M. Phippen se mit à rire, et, attendant sur les degrés que le docteur l’eût rejoint, prit son bras le plus amicalement du monde.

« Vous m’avez conté, Chennery, une historiette charmante ; et vous l’avez terminée par l’expression d’un sentiment non moins charmant qu’elle ; mais, mon bon ami, encore que votre imagination saine et vivace (heureusement influencée par une digestion digne d’envie) ait en dédain ma philosophie d’homme bilieux, n’oubliez pas complètement le nuage surplombant les deux arbres… Eh ! tenez… regardez-le maintenant ; il est déjà plus épais et plus gros. »