Le Secret (Collins)/Livre III/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 145-152).


CHAPITRE VI.

Autre surprise.


Si grand’hâte qu’il pût y mettre, une heure de l’après-midi avait sonné avant que ses devoirs de médecin permissent à M. Orridge de partir dans son tilbury pour remplir la promesse qu’il venait de faire. Il pressa si bien son cheval, cependant, qu’en vingt minutes, au lieu de la demi-heure habituelle, il fut arrivé chez mistress Norbury. Le valet de pied, qui avait entendu l’allure précipitée du tilbury, ouvrit la porte du vestibule au moment même où le cheval s’arrêtait devant le perron ; et il accueillit le docteur par un sourire où se peignait je ne sais quelle satisfaction narquoise.

« Eh bien ! dit M. Orridge, entrant à grand bruit sous le vestibule… vous avez dû être un peu surpris, hier soir, de voir revenir si tôt la femme de charge ?

— Il est certain, monsieur, que nous fûmes surpris de la voir revenir hier au soir, répondit le valet ; mais nous l’avons été bien autrement ce matin, quand elle est repartie.

— Repartie ?… Qu’entendez-vous par là ?…

— Qu’elle s’en est allée, monsieur, et pas autre chose. Elle a planté là sa place, et cherche maintenant fortune où elle peut. »

Le valet, tout en répondant ainsi, souriait de plus belle ; et la femme de chambre qui, descendant l’escalier au même moment, avait entendu son camarade, ne put s’empêcher de sourire aussi. Bien évidemment, mistress Jazeph n’avait pas conquis les sympathies de la livrée.

L’ébahissement où il était plongé empêcha M. Orridge d’ajouter une seule parole. Le valet, qu’il ne questionnait plus, ouvrit la porte de la salle à manger, et le docteur y entra. Mistress Norbury, assise près de la croisée, dans la rigide attitude du devoir qui s’accomplit, surveillait d’un œil inflexible son enfant malade, aux prises avec une tasse de beef-tea[1].

« Avant que vous ouvriez la bouche, je sais déjà tout ce que vous allez dire ! s’écria la dame aux paroles sincères. Mais, avant tout, examinez la petite, et parlons de ce qui la concerne. Nous aborderons ensuite d’autres sujets. »

L’enfant examinée, il fut constaté qu’elle se rétablissait à vue d’œil, et la bonne l’emporta pour aller la faire dormir un peu. Dès que la porte fut retombée derrière elle, mistress Norbury interpella le docteur, qu’elle arrêtait ainsi, pour la seconde fois, au moment où il allait prendre la parole.

« Il faut maintenant, monsieur Orridge, que je vous dise avant tout une chose. Je suis une femme éminemment équitable, et je n’ai nul sujet de me quereller avec vous. Vous êtes certainement cause que trois personnes m’ont traitée avec la plus rare insolence ; mais vous en êtes la cause innocente ; partant, je ne vous blâme point.

— Vraiment, je ne sais… commença M. Orridge… Je ne sais véritablement pas, je vous assure…

— Ce que je veux dire ? interrompit mistress Norbury… Je vous l’aurai bientôt fait comprendre. N’est-ce pas à cause de vous que j’ai envoyé ma femme de charge soigner mistress Frankland ?

— Oui, madame, répondit M. Orridge, qui ne pouvait se refuser à reconnaître une vérité si palpable.

— Fort bien, poursuivit mistress Norbury. Pour l’y avoir envoyée, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, je me vois en butte aux insolences de trois personnes. Mistress Frankland, par un impertinent caprice, prétend que ma femme de charge lui a fait peur. M. Frankland, se pliant à cette fantaisie avec une impertinence non moins notable, me renvoie ma femme de charge comme un shilling de mauvais aloi. Et enfin, ce qui est le pire de tout, ma femme de charge elle-même, aussitôt qu’elle est de retour, m’insulte en face, m’insulte à ce point que je lui donne juste douze heures pour quitter ma maison… Ne commencez pas encore votre plaidoyer !… Je sais ce que vous pouvez dire… Je sais que vous n’êtes pour rien dans ce renvoi… je ne vous en ai pas accusé. Tout le mal que vous avez fait, vous l’avez fait innocemment… Je ne vous blâme pas, songez-y… Quoi que vous puissiez faire, monsieur Orridge, songez que je ne vous blâme pas.

— Je ne songeais pas le moins du monde à me défendre, dit le docteur, car je ne vois aucune raison pour cela ; mais vous m’étonnez, madame, au delà de toute expression, quand vous me dites que mistress Jazeph s’est montrée incivile à votre égard.

— Incivile ! s’écria mistress Norbury. Que parlez-vous d’incivilité ? Ce n’est pas le mot dont il faut se servir : c’est impudence qu’il faut dire… une impudence audacieuse, une effronterie sans pareille. Tout ce qu’on peut dire de charitable pour atténuer les torts de mistress Jazeph, c’est qu’elle a perdu la tête. Par moi même, je ne m’en étais pas aperçue. Mais les domestiques, paraît-il, se moquaient d’elle pour ses frayeurs d’enfant dans l’obscurité ; oui, monsieur, il paraît que, s’ils refusaient d’allumer les lampes avant que le jour eût complètement disparu, la sotte courait dans sa chambre chercher une bougie. Jamais je ne m’étais préoccupée de ces niaiseries, comme vous pouvez bien le penser. Mais elles me sont revenues, hier soir, lorsque je l’ai vue me regarder en face avec arrogance, et me contredire tout net, dès les premières paroles que je lui adressai.

— C’est bien la dernière femme du monde que j’eusse crue capable de se conduire ainsi, répondit le docteur.

— À merveille. Maintenant, écoutez ce qui arriva hier, après qu’elle fut revenue, dit mistress Norbury. Au moment de son arrivée, nous montions nous coucher. Naturellement, je fus étonnée ; naturellement, aussi, je la fis venir dans le salon pour qu’elle m’expliquât ce qui avait donné lieu à ce prompt retour. Rien là dedans, ce me semble, que de très-simple et allant de soi. Je remarquai bien que ses yeux étaient gonflés et rouges, ses regards singulièrement égarés et bizarres. Je ne disais rien, cependant, et j’attendais ses explications. Tout ce qu’elle jugea convenable de m’apprendre fut qu’une parole d’elle, dite sans mauvaise intention, ayant effrayé mistress Frankland, le mari l’avait immédiatement renvoyée. De prime abord, et très-naturellement, je ne crus pas ce qu’elle me disait ; mais elle persista, et à toutes mes questions répondit simplement qu’elle n’avait rien à ajouter. « Ainsi donc, lui dis-je alors, je dois croire qu’après m’être gênée pour me passer de vous, et lorsque vous vous êtes gênée vous-même pour entreprendre le métier de garde-malade, il faut que vous et moi recevions un affront, l’affront de vous voir renvoyer le jour même où vous entrez en fonctions, parce qu’il plaît à mistress Frankland de s’abandonner à je ne sais quel absurde caprice. — Je n’ai jamais accusé mistress Frankland d’un pareil caprice, me repartit aussitôt mistress Jazeph ; » et la voilà qui me regarde en face avec une expression que jamais son regard n’avait eue depuis cinq ans que je la connais. « Que veut dire ceci ? lui demandai-je à mon tour, en ripostant à son regard comme vous pouvez le penser ; êtes-vous à ce point dégradée que vous acceptiez comme un bon procédé le traitement qu’on vous a fait subir ? — Je suis assez juste, au moins, me répond mistress Jazeph, prompte comme l’éclair, et dirigeant toujours sur moi ce même regard, je suis assez juste pour ne point blâmer mistress Frankland. — Ah ! vraiment, c’est là votre façon de penser ? lui dis-je… Eh bien ! tout ce que j’ai à vous dire, en ce cas, c’est que je ressens l’insulte autrement que vous, et que je considère la conduite de mistress Frankland comme celle d’une femme malapprise, impertinente, fantasque, et dénuée de toute sensibilité… » Ici, docteur, mistress Jazeph fit un pas vers moi… je vous donne ma parole d’honneur qu’elle l’a fait… et me répliqua fort distinctement, en autant de mots que j’en avais employé : « Mistress Frankland n’est ni malapprise, ni impertinente, ni fantasque, ni dénuée de toute sensibilité. — Prétendez-vous me donner un démenti, mistress Jazeph ? lui demandai-je. — Je prétends, me répondit-elle, défendre mistress Frankland d’imputations qu’elle ne mérite pas… » Telles furent ses paroles, monsieur Orridge… Sur mon honneur, je n’y change pas un mot. »

La figure du docteur exprimait, à ce moment, la surprise la plus complète. Mistress Norbury, jetant sur lui un regard de calme supériorité, reprit en ces termes :

« J’étais dans une colère noire… Je n’hésite pas à le confesser, monsieur Orridge… Mais je me contenais de mon mieux. « Mistress Jazeph, lui dis-je, voilà un langage auquel je ne suis point habituée, et que, très-certainement, je ne m’attendais pas à trouver dans votre bouche. Pourquoi vous vous complaisez à défendre mistress Frankland de nous avoir traitées toutes deux avec mépris, et pourquoi vous prétendez m’empêcher de ressentir ce mépris, c’est ce que je ne comprends guère et me soucie peu de comprendre. Mais, je vous le dirai sans autre détour, j’entends et prétends que mes gens me parlent avec respect, depuis la femme de charge jusqu’aux laveuses de vaisselle… J’aurais déjà donné congé à tout autre domestique pour avoir tenu à mon égard une conduite semblable à la vôtre… » Ici elle voulut m’interrompre, mais je ne le souffris pas… « Non, lui dis-je, vous n’avez pas encore à prendre la parole : il faut d’abord m’écouter. Tout autre domestique, je vous le répète, aurait été renvoyé, à votre place, dès demain matin. Mais pour vous, je veux être plus que juste. Vous aurez tout ce qui est dû à cinq années de bon service chez moi… Je vous accorde toute la nuit pour rentrer en possession de votre sang-froid, et réfléchir sur ce qui s’est passé entre nous. Je n’attends de vous que demain matin les excuses auxquelles j’ai droit… » Vous voyez, monsieur Orridge, que j’étais déterminée à être impartiale et pleine d’égards. En retour de tant de bonté, savez-vous ce que j’obtins ? « Je veux bien, madame, dit-elle, vous faire à la minute même toute sorte d’excuses, pour vous avoir offensée ; mais, demain comme ce soir, il ne faut pas vous attendre à me voir rester muette, si on accuse mistress Frankland d’avoir agi, à mon égard ou à l’égard de qui que ce soit, contrairement à la bonté, à la civilité, aux convenances. — Est-ce bien réfléchi, ce que vous me dites là, mistress Jazeph ? demandai-je. — C’est très-sincère, madame, répondit-elle, et je suis fâchée de ne pouvoir parler autrement. — Ne vous en mettez pas en peine, dis-je alors… car vous ne devez plus vous regarder comme de ma maison. Mon intendant aura ordre, dès demain matin, de vous payer vos gages du mois entier, au lieu de l’indemnité ordinaire, et je vous prierai de déloger ensuite le plus tôt que cela pourra se faire sans vous gêner. — Je partirai demain, madame, répondit-elle, mais sans déranger votre intendant. En tout respect et toute reconnaissance pour vos bontés passées, je vous demanderai la permission de ne pas toucher des gages que je n’ai pas gagnés… » Là-dessus une belle révérence, et la voilà partie. Voilà mot pour mot, monsieur Orridge, ce qui s’est passé entre nous. Expliquez, si vous le pouvez, la conduite de cette femme. Pour moi, je la déclare absolument incompréhensible, à moins de supposer qu’elle avait perdu la cervelle quand elle est rentrée ici, hier au soir. »

Après ce qu’il venait d’entendre, le docteur commençait à penser que les soupçons de mistress Frankland sur le compte de la nouvelle garde n’étaient pas tout à fait aussi dénués de fondement qu’il avait pu le croire tout d’abord. Néanmoins il s’abstint sagement de compliquer les choses en exprimant tout haut ses idées à ce sujet, et, après avoir répondu à mistress Norbury par quelques vagues formules de politesse, il essaya de calmer son ressentiment contre M. et mistress Frankland, en l’assurant qu’il apportait les excuses du mari et de la femme pour tout ce que les circonstances avaient jeté d’irrégulier et d’irrespectueux, en apparence, dans leur conduite vis-à-vis d’elle. La dame offensée, cependant, n’accueillit point les avances propitiatoires. Debout, et avec un geste de main tout à fait majestueux :

« Je ne puis, monsieur Orridge, entendre de vous à ce sujet un mot de plus ; je ne puis accepter aucune excuse indirectement présentée. Si M. Frankland prend la peine de venir ici, et si mistress Frankland a l’extrême condescendance de m’écrire, je consentirai peut-être à oublier ce qui s’est passé. En tout autre cas, je me permettrai de ne rien changer à mes opinions actuelles sur le compte de ce monsieur et de cette dame. N’ajoutez rien, je vous prie, et soyez assez bon pour m’excuser si je vous quitte : il faut que j’aille voir à la nursery comment va la petite. Je suis charmée que vous la trouviez en si bonne voie. Revenez, je vous prie, ou demain ou après-demain, si cela ne vous gêne pas trop… Bonjour, docteur ! »

À moitié diverti par l’originalité de sa cliente, à moitié blessé du ton un peu bref qu’elle avait cru pouvoir prendre vis-à-vis de lui, M. Orridge demeura pendant quelques minutes, seul dans la salle à manger, ne sachant trop ce qui lui restait à faire. Il se sentait maintenant presque aussi intéressé que mistress Frankland à percer le mystère qui entourait la conduite de mistress Jazeph ; par-dessus tout, il ne lui convenait pas de revenir à la Tête de Tigre, simplement pour répéter ce que lui avait dit mistress Norbury, et sans pouvoir compléter son récit en informant M. et mistress Frankland de la route prise par la femme de charge, au sortir de la maison qu’elle venait de quitter. Après quelques méditations, il résolut de questionner le valet de pied, sous prétexte de savoir si son tilbury était à la porte. Cet homme, ayant répondu au coup de sonnette, assura que la voiture était prête, et M. Orridge, en traversant le vestibule, lui demanda négligemment s’il savait à quelle heure de la matinée mistress Jazeph avait quitté la maison.

« Vers dix heures, monsieur, répondit le domestique, quand le voiturier est passé ici, se rendant à la station pour le train de onze heures.

— Le voiturier… Ah !… il aura pris ses bagages ? dit M. Orridge.

— Il l’a pardieu bien prise elle-même, repartit l’homme avec une grimace railleuse… Au moins une fois dans sa vie, il lui aura fallu voyager en carriole. »

En retournant à West-Winston, le docteur ne manqua pas de faire halte à la station du chemin de fer, afin de se procurer quelques détails dont il pût se faire honneur en arrivant à la Tête de Tigre. Justement, on n’attendait aucun train. Le chef de gare lisait son journal, et l’employé subalterne jardinait paisiblement sur le talus de la voie.

« Le train de onze heures du matin monte-t-il ou descend-il ? demanda M. Orridge, s’adressant à cet homme.

— Train descendant.

— A-t-il pris beaucoup de monde ? »

L’employé donna les noms de quelques habitants de West-Winston.

« N’y avait-il, en fait de voyageurs partant, que des gens de la ville ? demanda le docteur.

— Si, monsieur, je crois qu’il y avait aussi une étrangère, une dame.

— Est-ce le chef de station qui a délivré les billets pour ce train ?

— Oui, monsieur. »

M. Orridge se dirigea vers le chef de la station.

« Vous rappelez-vous avoir, ce matin, pour le train de onze heures, donné un billet à une dame voyageant seule ? »

Le chef de station réfléchit : « J’ai délivré des billets, pour la descente ou la montée, à une demi-douzaine de dames, depuis ce matin, répondit-il enfin, sans trop de précision.

— Oui ; mais je ne parle que du train de onze heures, reprit M. Orridge. Tâchez de vous rappeler.

— Me rappeler ?… Attendez !… Je me rappelle, en effet… Je sais qui vous voulez dire. Une dame qui paraissait un peu agitée… elle m’a posé une question peu ordinaire à cette station… Elle tenait son voile baissé, je m’en souviens, et elle est arrivée ici pour le train de onze heures… C’est Crouch, le voiturier, qui a déposé sa malle dans le bureau.

— C’est bien elle. Pour où a-t-elle pris son billet ?

— Pour Exeter.

— Vous disiez qu’elle vous a questionné.

— Oui : elle m’a demandé quelles correspondances on trouvait à Exeter quand on voulait se rendre en Cornouailles… Je lui ai dit que nous n’avions pas ici un tableau exact des heures de départ, et je l’ai renvoyée, pour avoir des renseignements, aux gens du Devonshire, quand elle serait en voie d’arriver. Elle m’a semblé bien timide, bien embarrassée pour une femme qui se résigne à voyager seule… Est-ce qu’on l’a soupçonnée de quelque méfait, monsieur ?

— Oh ! pas le moins du monde, » dit M. Orridge, quittant le chef de gare et se hâtant de remonter en tilbury.

Lorsqu’il fit halte, quelques moments plus tard, devant l’hôtel de la Tête de Tigre, et sauta lestement à terre, en homme bien certain d’avoir fait tout ce qu’on devait attendre de lui, il ne lui en coûtait plus d’aborder mistress Frankland avec la fâcheuse nouvelle du départ de mistress Jazeph, maintenant qu’il pouvait y ajouter, à titre de renseignement supplémentaire, qu’elle était partie pour le Cornouailles.



  1. Bouillon très-léger.