Le Secret (Collins)/Livre IV/4

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Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 206-223).


CHAPITRE IV.

M. Munder, juge suprême.


Le murmure des voix et le bruit des pas précipités se rapprochaient de plus en plus ; puis ils cessèrent ensemble. Après un intervalle de silence, un bruyant appel retentit : « Sarah !… Sarah !… où êtes-vous ? » Et, l’instant d’après, l’oncle Joseph parut sur le seuil de la porte qui donnait accès dans le vestibule nord, jetant autour de lui des regards inquiets.

Tout d’abord, il n’aperçut pas le corps étendu sur le palier supérieur ; mais, au second regard jeté dans cette direction, le vêtement de couleur foncée, et le bras qui pendait au bord de la première marche, frappèrent tout à coup ses yeux. Il les reconnut et, poussant une clameur effrayée, il traversa le vestibule en courant, et gravit rapidement les degrés. Juste au moment où il s’agenouillait près de Sarah et soulevait sa tête à laquelle il donnait son bras pour appui, l’intendant, la femme de charge et la domestique, se groupèrent sur le seuil qu’il venait de quitter.

« De l’eau !… criait le vieillard, qui, de sa main restée libre, leur faisait des signes insensés… Elle est ici !… elle est tombée… elle est évanouie !… De l’eau !… de l’eau ! »

M. Munder regarda mistress Pentreath… Mistress Pentreath regarda Betsey… Betsey regarda par terre. Tous trois demeuraient immobiles, tous trois semblaient également hors d’état de faire un pas dans le vestibule. Si l’interprétation de la physionomie humaine n’est pas une science absolument illusoire, on pouvait lire sur leurs visages, en caractères fort nets, la cause de cette merveilleuse unanimité. En d’autres termes, donc, tous trois avaient également peur du fantôme.

« De l’eau, vous dis-je !… de l’eau ! répétait l’oncle Joseph, qui avait fini par les menacer du poing. Elle est évanouie !… Sur trois que vous êtes là-bas, ne se trouvera-t-il pas un bon cœur ?… De l’eau, de l’eau, de l’eau !… Je vais être réduit à me trouver mal, moi aussi, avant que vous m’ayez entendu !

— J’apporterai de l’eau, madame, dit enfin Betsey, pourvu que vous ou M. Munder vouliez vous charger de la monter en haut de l’escalier. »

Elle courut à la cuisine, et revint avec un verre d’eau qu’elle offrit, avec une petite révérence, d’abord à la femme de charge, puis à l’intendant.

« Je vous trouve osée de me donner une commission, dit mistress Pentreath, reculant un peu.

— En effet, c’est beaucoup se permettre, ajouta M. Munder qui suivit mistress Pentreath dans son mouvement de retraite.

— De l’eau ! » criait le vieillard pour la troisième fois. En même temps il traînait sa nièce, à reculons, à quelques pas de l’endroit où il l’avait trouvée, de manière à pouvoir lui appuyer le dos contre la muraille… « De l’eau ! ou je vous jette, à coups de pied, ce vieux donjon sur les oreilles ! criait-il, frappant du pied dans sa rage impatiente.

— Pardon, monsieur !… Êtes-vous bien sûr que c’est la dame de tout à l’heure qui est là-haut ? demanda Betsey, qui, toute tremblante, avait fait quelques pas en avant, son verre d’eau à la main.

— Si j’en suis sûr ? s’écria l’oncle Joseph qui descendait à sa rencontre… Quelle sotte question est celle-ci ?… Et qui voulez-vous donc que ce soit ?

— Eh ! mais… le fantôme, dit Betsey qui marchait de plus en plus lentement… le fantôme des appartements du nord. »

L’oncle Joseph la rejoignit à quelques mètres du pied de l’escalier, prit de ses mains le verre d’eau avec un geste méprisant, et se hâta de retourner vers sa nièce. Au moment où Betsey, battant en retraite, vint à se retourner, le paquet de clefs tombé sur les dalles du vestibule arrêta son regard troublé. Après quelque hésitation, elle rassembla le courage nécessaire pour les ramasser, et les emporta hors du vestibule en aussi grande hâte que le lui permit son agilité naturelle.

Cependant l’oncle Joseph humectait d’eau les lèvres et le front de sa nièce. Après un moment, elle sembla reprendre la faculté de respirer ; quelques faibles soupirs soulevèrent sa poitrine ; il y eut un léger mouvement dans les muscles de son visage, et ses yeux s’entr’ouvrirent, mais à peine. Ils restaient fixés sur le vieillard, et n’exprimaient encore qu’un vague effroi, sans aucun symptôme de connaissance. Il lui fit avaler quelques gorgées d’eau, lui adressa quelques douces paroles, et la ramena ainsi, peu à peu, au sentiment de l’existence. Les premiers mots qu’elle dit furent : « Ne me quittez pas ! » Le premier mouvement qu’elle essaya, dès qu’elle put bouger, fut de se serrer contre lui.

« N’ayez pas peur, mon enfant, lui disait-il d’une voix caressante… Je reste près de vous… Dites-moi donc, Sarah !… Pourquoi vous êtes-vous trouvée mal ?… Quelle a été la cause de votre effroi ?…

— Oh ! ne m’interrogez pas !… pour l’amour de Dieu, pas de questions !

— Soit !… soit… je ne dirai plus rien, en ce cas… Encore une gorgée… une petite gorgée…

— Aidez-moi, cher oncle… Voyons si je puis, avec votre aide, me tenir debout.

— Pas encore… Pas tout à fait encore… Un moment de patience.

— Aidez-moi !… oh !… aidez-moi !… Il faut que je me dérobe à la vue de ces portes !… Que je puisse seulement descendre au bas de cet escalier, et vous verrez que j’irai bien mieux.

— Allons donc… mais doucement, dit l’oncle Joseph, l’aidant à se mettre debout. Attendez un peu… Essayez vos pieds par terre !… Appuyez-vous sur moi… Appuyez, appuyez ferme !… Je ne suis qu’un homme et ne pèse pas gros, mais je suis solide comme un rocher… Êtes-vous entrée dans la chambre ? ajouta-t-il tout bas… Avez-vous la lettre ? »

Il n’obtint pour réponse qu’un soupir amer, et Sarah, par un mouvement de désespoir accablé, laissa aller sa tête sur son épaule.

« Oh ! Sarah !… Sarah !… s’écria le vieillard… Vous avez eu tout ce temps devant vous, et vous n’avez pu pénétrer dans cette chambre ? »

Elle releva la tête aussi soudainement qu’elle l’avait baissée, frissonna légèrement, et faiblement voulut l’attirer du côté des degrés. « Je ne reverrai plus jamais la chambre aux Myrtes… Jamais, jamais, jamais plus ! disait-elle… Allons-nous-en !… Je puis marcher… me revoilà forte… Oncle Joseph, si vraiment vous avez quelque affection pour moi, tirez-moi de cette maison !… Où vous voudrez, pourvu que nous revoyions la lumière du jour et que nous nous retrouvions en plein air… Où vous voudrez, pourvu que Porthgenna-Tower ne soit plus devant nos yeux. »

Les sourcils relevés par la surprise que lui causait cette adjuration, mais s’abstenant sagement de toute autre question, l’oncle Joseph aidait sa nièce à descendre l’escalier. Elle était encore si faible, qu’arrivée au bas, elle dut s’arrêter pour reprendre son assiette. Ce qu’ayant vu, et sentant d’ailleurs, tandis qu’il l’aidait à traverser le vestibule, qu’elle pesait à chaque pas un peu plus sur le bras qu’il lui avait offert, le vieillard, parvenu à portée de voix, se hâta de demander à mistress Pentreath si elle n’aurait pas quelques gouttes d’un cordial quelconque qu’il pût administrer à sa nièce. La réponse affirmative de mistress Pentreath, bien qu’elle n’eût rien de très-gracieux, fut accompagnée d’une promptitude d’action qui attestait combien lui était agréable un prétexte quelconque qui lui permît de retourner dans la partie habitée du vieux manoir. Tout en balbutiant quelques mots sur la nécessité de montrer l’endroit où elle gardait ses remèdes, elle reprit les corridors par lesquels elle était venue, et se dirigea du côté de sa chambre. L’oncle Joseph, sans prêter l’oreille à Sarah, qui tout bas lui demandait de l’emmener sans délai, suivait mistress Pentreath.

M. Munder, branlant la tête, et avec une physionomie solennellement déconcertée, les laissa passer pour fermer derrière eux la porte de communication. Ceci fait, et quand il eut remis les clefs à Betsey qu’il chargea de les rapporter à leur place accoutumée, lui, à son tour, quitta le théâtre de tant d’émotions, d’un pas qui n’avait rien de très-digne, et se rapprochait singulièrement du petit galop. Une fois un peu loin du pavillon nord, cependant, il reprit merveilleusement son sang-froid. Son pas se ralentit tout à coup, ses esprits en désordre se rallièrent, et quelques réflexions parurent le réconcilier parfaitement avec son rôle ; car, lorsqu’il entra dans la chambre de la femme de charge, il avait repris sa physionomie, et ses gestes empreints de cette majesté qui se complaît en elle-même. Comme le plus grand nombre des hommes doués d’une épaisse stupidité, il éprouvait un vrai plaisir à s’écouter parler, et il entrevoyait une occasion, exceptionnellement favorable, de se procurer cette satisfaction, dans les événements qui venaient d’agiter la maison. Parmi les orateurs de profession, ceux-là seuls ne sont jamais pris à court par les circonstances, chez qui la faculté de parler n’est pas jointe à la dangereuse habitude de comprendre ce qu’ils disent. M. Munder appartenait à cette classe heureuse, et y occupait une place distinguée ; il avait donc résolu, dans sa rancune, de développer ses talents à l’encontre des deux étrangers, sous prétexte de leur demander une explication de leur conduite, avant de permettre qu’ils sortissent de la maison.

Arrivé dans la chambre, il trouva l’oncle Joseph assis à un bout avec sa nièce, et occupé à verser quelques gouttes de sel volatil dans un verre d’eau. À l’autre bout se tenait la femme de charge, une caisse à remèdes ouverte devant elle sur une table. Ce fut de ce côté que M. Munder se dirigea lentement, et son aspect ne promettait rien de bon. Il approcha un fauteuil de la table. Dans ce fauteuil il s’assit, avec une lenteur excessive, et un soin tout particulier d’arranger les basques de son habit ; de ce moment, on put voir en lui, à tous égards, le modèle même, ou le portrait, si l’on veut, d’un lord haut justicier en habit de ville.

Mistress Pentreath, devinant, à ces préparatifs, qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire, s’assit elle-même un peu en arrière de l’intendant. Betsey raccrocha les clefs à leur clou, et allait se retirer modestement dans la cuisine où était sa résidence habituelle, lorsque M. Munder l’arrêta sur place.

« Halte ! s’il vous plaît, dit le majestueux intendant. Je vais avoir tout présentement, jeune fille, à vous demander d’établir un point de fait. »

La douce Betsey attendit près de la porte, terrifiée à l’idée que sans doute elle avait méfait en quelque chose, et que l’intendant, armé de quelque pouvoir légal d’origine inconnue, allait immédiatement l’interroger, la juger et punir son crime.

« À présent, monsieur, dit M. Munder, s’adressant à l’oncle Joseph, comme eût pu le faire le président de la chambre des Communes, si vous en avez fini avec ces sels… et si la personne à côté de vous est assez remise pour pouvoir suivre le débat, j’ai quelques mots à dire à chacun de vous. »

Sur cet exorde effrayant, Sarah voulut se lever de sa chaise ; mais son oncle, la prenant par la main, la força de rester en place.

« Attendez, et reposez-vous, lui dit-il. Je prendrai toutes leurs gronderies à mon compte, et c’est ma langue qui se chargera des réponses. Dès que vous serez en état de vous remettre en marche, c’est moi qui vous le promets, soit que le gros homme nous ait dit ses « quelques mots, » soit qu’il ne les ait pas encore achevés, nous lèverons tranquillement le siége, et nous sortirons d’ici par le plus court chemin.

— Jusqu’au moment présent, dit alors M. Munder, je me suis abstenu d’exprimer une opinion. Mais le temps est venu… mistress Pentreath, pardonnez-moi… où étant investi, comme je le suis, d’un emploi de confiance dans cette maison, responsable de ce qui s’y passe, et en devant compte à qui de droit, sentant de plus, comme je le sens, que les choses ne peuvent, ne doivent pas en rester au point où elles sont, il est de mon devoir de vous dire que votre conduite me paraît fort extraordinaire. »

Cette conclusion, si péniblement amenée, était à l’adresse directe de Sarah, et après la lui avoir fait subir, M. Munder se rejeta en arrière, plein de paroles, vide d’idées, se préparant commodément à une nouvelle tentative oratoire.

« Mon seul désir, reprit-il avec l’accent adouci d’une impartialité plaintive, est d’agir loyalement envers chacun… Je ne veux troubler personne, émouvoir personne, ni même terrifier personne… Je ne veux qu’exposer des faits remarquables par leur étrangeté… Je prétends dévoiler ou, si vous l’aimez mieux, et pour me servir d’une expression mieux adaptée à la commune des intelligences, exposer, c’est mon unique but, une série d’événements. Et, quand ceci sera fait, je voudrais, à vous, madame, à vous, monsieur, à tous deux par conséquent, et avec calme, impartialité, politesse, simplicité, douceur, avec douceur, c’est-à-dire sans amertume, demander si vous ne vous regardez pas comme obligés à quelques explications. »

M. Munder s’arrêta, laissant à cet irrésistible appel le temps de se frayer un chemin vers le cœur des personnes auxquelles il était adressé. La femme de charge profita du silence qui s’était fait pour tousser, comme tousse une pieuse congrégation avant le début du sermon, sans doute d’après ce principe qu’il faut se débarrasser de toute infirmité physique lorsqu’on veut donner à l’âme la pleine puissance d’un exercice intellectuel. Betsey, se réglant sur sa maîtresse, toussa, elle aussi, mais faiblement, et non sans quelque appréhension. L’oncle Joseph demeurait, lui, parfaitement à son aise, imperturbable dans sa sérénité, tenant toujours la main de sa nièce, et, de temps en temps, serrant cette main, lorsque l’éloquence de l’intendant devenait particulièrement émouvante et solennelle. Sarah ne bougeait, et constamment tenait les yeux baissés. Sa physionomie n’avait cessé d’exprimer la même contrainte effarouchée, depuis le moment où elle était entrée dans la chambre de la femme de charge.

« Passons maintenant en revue les faits, les circonstances, les événements, continua M. Munder, les épaules bien appuyées au dossier de son fauteuil, et se rassasiant en paix du son de sa propre voix… Vous, madame, et vous, monsieur, vous sonnez à la porte de ce manoir. (Ici un regard péremptoire à l’oncle Joseph, comme pour lui dire : « Même à présent, même sur le siége du juge, il m’est impossible d’accorder que le lieu où nous sommes soit une simple maison. ») On vous laisse entrer, disons mieux, on vous reçoit. Vous, monsieur, vous affirmez que vous venez visiter le manoir (voir la maison, disiez-vous, erreur légère qu’explique votre qualité d’étranger) ; vous, madame, vous adhérez à cette explication, vous vous mettez de moitié dans cette requête… Que s’ensuit-il ?… Elle est accueillie. On vous introduit, on vous promène dans le manoir. Il n’est guère dans nos habitudes d’y introduire ainsi des étrangers : mais, pour certaines raisons exceptionnelles… »

Ici Sarah tressaillit : « Quelles raisons ? » demanda-t-elle aussitôt avec un prompt coup d’œil.

L’oncle Joseph sentait la main de sa nièce se refroidir et trembler dans la sienne :

« Chut !… chut !… dit-il ; laissez-moi le soin de parler. »

Au même instant, mistress Pentreath tirait furtivement M. Munder par le pan de son habit, et le rappelait à la prudence :

« La lettre de mistress Frankland, lui dit-elle à l’oreille, nous recommande spécialement de ne pas laisser soupçonner que nous agissons par ordre.

— Vous figureriez-vous par hasard, mistress Pentreath, que j’oublie ce que je dois me rappeler ? répliqua M. Munder qui, néanmoins, avait bel et bien oublié cette partie de ses instructions… Et pensez-vous que j’allais me compromettre ? (ce qu’il était sur le point de faire, tout précisément.) Soyez assez bonne pour me laisser mener cette affaire… Quelles raisons ? disiez-vous, madame, ajouta-t-il tout haut en s’adressant à Sarah… Ne vous mettez pas en peine de raisons… Nous n’en sommes pas encore là… Nous en sommes aux faits, aux circonstances, aux événements… Veuillez vous rappeler ceci, écouter ce que je vous disais, et ne plus m’interrompre… J’observais… je remarquais, pour mieux dire, que vous, monsieur, et vous, madame, aviez été admis à visiter le manoir. Vous fûtes conduits, et même guidés, il faut bien le dire, jusqu’à l’escalier de l’Ouest… le grand escalier, monsieur, un escalier spacieux… Vous fûtes introduits en toute politesse, j’ajouterai, en toute courtoisie, dans la salle à manger, la bibliothèque et le salon… C’est dans ce salon que vous, monsieur, vous vous laissez aller à un langage outrageant… que je pourrais même qualifier de brutal. C’est dans ce salon que vous, madame, vous disparaissez tout à coup, vous dérobant à la vue… Une pareille conduite, si en dehors de tout précédent, si peu usitée, je pourrais dire si extraordinaire, nous rend, mistress Pentreath et moi… »

Ici M. Munder s’arrêta court, pour la première fois en peine de trouver le mot qui lui manquait.

« Tout surpris, suggéra mistress Pentreath après un long silence.

— Non, madame, répliqua M. Munder, d’un ton sévère… Vous exprimez là un tout autre sentiment. Nous n’avons pas été tout surpris… Nous ayons été… fort étonnés… Ensuite qu’advient-il ?… Quel incident ultérieur vient compliquer la situation ?… Qu’entendîtes-vous et qu’entendis-je, monsieur, au premier étage ? (Ici un regard sérieux à l’oncle Joseph.) Et qu’entendîtes-vous, mistress Pentreath, pendant que vous cherchiez au second étage la personne soudainement disparue… disparue, et dès lors absente ? quoi ? »

Directement interpellée, la femme de charge répondit laconiquement :

« Un cri.

— Eh ! non… non… non, dit M. Munder qui, tout impatienté, frappait la table à petits coups redoublés… une clameur… une clameur déchirante… Et quel était le sens, la portée, l’origine et le but d’une pareille clameur ?… Jeune fille ! (Ici M. Munder se tourna brusquement du côté de Betsey.) Nous venons de retracer ces événements extraordinaires, singuliers et même bizarres, jusqu’au moment où vous vous y trouvez impliquée… Veuillez avancer, et nous dire, en présence des parties intéressées, comment vous en vîntes à pousser, à émettre ce que mistress Pentreath appelle un cri, et ce que je qualifie, moi, de clameur déchirante… Une simple constatation suffira, ma chère enfant… La constatation la plus sommaire, je vous en prie. Et, jeune fille, un mot encore : parlez net. Vous me comprenez, sans doute ?… parlez net ! »

Couverte de confusion par la solennité de cet appel public, Betsey, au début de sa « constatation » suivit sans le savoir les beaux exemples oratoires de M. Munder en personne, c’est-à-dire qu’elle noya la plus petite infusion d’idées dans la plus abondante dilution de mots. Débrouillée du lacis compliqué d’où elle la tirait à grand peine, cette « constatation » offrait à peu près les résultats que voici :

Betsey, en premier lieu, eut à relater qu’elle venait d’enlever le couvercle d’une casserole sur le fourneau de la cuisine, lorsqu’elle avait entendu, près de la chambre de la femme de charge, un bruit de pas précipités (le témoin se servit ici de cette expression peu recherchée « une personne qui trottinait »)… En second lieu Betsey, quittant sa cuisine pour savoir d’où ce bruit pouvait provenir, avait entendu s’éloigner ce bruit de pas, de plus en plus rapide, dans le corridor qui menait au nord de la maison, et, prise de curiosité, elle avait suivi ce bruit, mais d’un peu loin. En troisième lieu, parvenue à un brusque détour du corridor, Betsey s’était arrêtée court, désespérant de rattraper la personne qu’elle entendait courir devant elle, et obéissant ainsi à un sentiment de crainte (que le témoin caractérisa par ce mot : « chair de poule ») causé par l’idée de s’aventurer toute seule, même en plein jour, dans la partie hantée de l’habitation. En quatrième lieu, tandis qu’elle hésitait ainsi à tourner le coude du corridor, Betsey avait entendu « aller » la serrure d’une porte, et, stimulée de nouveau par la curiosité, avait fait quelques pas encore, après lesquels elle s’était arrêtée encore pour débattre avec elle-même une question obscure et terrible : celle de savoir si c’est une habitude chez les fantômes en général, lorsqu’ils vont d’un endroit à un autre, d’ouvrir toute porte fermée qui vient à se trouver sur leur route, ou bien, au contraire, s’ils se dispensent de cette ennuyeuse formalité en passant tout bonnement à travers. En cinquième lieu, après une longue délibération et plusieurs tentatives, non suivies d’effet, pour se remettre en marche, ou pour revenir sur ses pas, Betsey trancha la question ci-dessus en se disant que, de temps immémorial, les esprits passaient à travers les portes, sans avoir rien à démêler avec leurs serrures. En sixième lieu, fortifiée par cette conviction, Betsey marcha tout droit vers la porte, et hardiment, lorsqu’elle entendit un grand bruit, comme celui que produit la chute d’un corps pesant (le témoin employa cette pittoresque onomatopée ; « un gros patapouf »). En septième lieu, ce bruit effraya Betsey au point de lui ôter toute présence d’esprit, lui fit monter le cœur aux lèvres, et lui coupa net la respiration. En huitième et dernier lieu, lorsqu’elle eut retrouvé assez d’haleine pour émettre un cri (un cri ou une clameur), Betsey cria ou clama de toute sa force, reprenant à toutes jambes le chemin de sa cuisine, ses cheveux se dressant « tout debout » sur sa tête, et sa chair plus que jamais « de poule » sur toute sa personne, depuis le sommet de ladite tête jusqu’à la plante de ses pieds.

« C’est bien cela… c’est bien cela, » dit M. Munder, dès que le témoin eut achevé sa déclaration : comme si la vue d’une jeune femme, les cheveux tout debout, et la chair toute de poule, était, dans ses rapports avec le beau sexe, le résultat quotidien de ses expériences personnelles… C’est bien cela… Vous pouvez vous retirer, ma brave fille… vous pouvez vous retirer… Il n’y a pas là de quoi rire, continua-t-il d’un ton sévère, s’adressant à l’oncle Joseph, que le témoignage de Betsey avait singulièrement réjoui. Vous feriez mieux de vous reporter… ou plutôt de vous transporter par la pensée à ce qui a suivi et accompagné la clameur déchirante de cette jeune fille… Que fîmes-nous, tous tant que nous sommes ?… Nous courûmes au bruit… nous nous transportâmes vers l’endroit d’où il partait… Et qu’y vîmes-nous alors, monsieur, tous tant que nous sommes ?… Nous vous vîmes, madame, étendue et horizontalement gisante au sommet de la galerie à laquelle conduit le premier perron des escaliers nord… Et ces clefs que voici, pendues à ce clou, nous les vîmes, soustraites, enlevées, dérobées même, pourrait-on dire, et enlevées de cette chambre où nous sommes, nous les vîmes, dis-je, gisantes horizontalement, elles aussi, sur le pavé du vestibule. Tels sont les faits, les événements, les circonstances qui viennent d’être établis ou constatés devant nous. Et qu’avez-vous à dire pour les expliquer ?… Oui, comment prétendez-vous les rendre intelligibles ?… Je m’adresse solennellement à tous les deux, solennellement et sérieusement, je puis le dire, en mon nom et au nom de mistress Pentreath ; au nom de nos maîtres et patrons, au nom de la décence, au nom de notre surprise… Comment expliquez-vous tout ceci ? »

Après cette péroraison irritée, M. Munder donna un grand coup de poing sur la table, et attendit, l’œil bien ouvert, avec l’expression d’une curiosité implacable, quelque chose qui ressemblât à une réponse, une explication, une défense, une apologie, bref ce qu’avaient à dire, pour se défendre, les deux personnes citées à sa barre.

« Dites-lui quelque chose !… murmura la pauvre Sarah penchée à l’oreille du vieillard… quelque chose qui le calme… quelque chose qui le persuade de nous laisser aller… Après tout ce que j’ai souffert, ces gens-ci, bien certainement, vont me rendre folle. »

Peu expert à trouver une défaite, et de plus ignorant totalement ce qui était en réalité advenu à sa nièce pendant qu’elle était seule dans le vestibule du nord, l’oncle Joseph, nonobstant sa bonne volonté de parer à toute circonstance, ne savait en ce moment que dire ou que faire. Mais bien décidé, quoi qu’il pût arriver, à sauver Sarah de toute souffrance inutile, et à l’emmener le plus tôt possible hors du manoir, il se leva pour parler, pour assumer sur lui toute responsabilité, et, se levant, il dirigea un long regard fixe sur M. Munder, qui tout aussitôt se pencha en avant, portant une main à son oreille pour mieux entendre. L’oncle Joseph répondit à cette marque particulière d’attention par une de ses fantastiques révérences, et ensuite, il répliqua par six mots, pas davantage, mais six mots irréfutables, à la longue harangue de l’intendant. Ces six mots furent :

« Monsieur, je vous souhaite le bonjour.

— Comment, monsieur, osez-vous formuler un pareil souhait ? s’écria M. Munder, que la vivacité de son indignation fit se dresser hors de son fauteuil… Comment vous permettez-vous de traiter à la légère, et même ironiquement, un sujet sérieux, voire une question sérieuse ?… Jolie politesse, en vérité !… Pensez-vous que je vous laisserai quitter cette résidence, sans avoir obtenu de vous… de vous, ou de cette personne qui dans ce moment même vous parle à l’oreille d’une façon si peu convenable… une explication relative à la soustraction, à l’enlèvement, au rapt dolosif des clefs des appartements du nord ?

— Ah !… c’est là ce que vous voulez savoir ? dit l’oncle Joseph, que l’agitation toujours croissante de sa nièce poussait à sauter sur la première excuse venue ; eh bien !… voici… je vais tout vous expliquer. Pour être admis ici, cher et bon monsieur, que nous avions-vous dit, je vous prie ?… Ceci, et pas autre chose : « Nous venons voir la maison. » Or la maison a un côté nord, tout comme elle a un côté ouest, n’est-il pas vrai ? Fort bien, vous ne pouvez me contester ceci… Cela fait donc deux côtés… Et ma nièce et moi nous faisons aussi deux personnes distinctes. D’où suit que, pour voir les deux côtés, nous nous séparons en deux. Moi, je suis la moitié qui, sous votre conduite, et avec la chère et bonne dame assise là derrière, visite la partie ouest. Ma nièce est la moitié qui, toute seule, visite la partie nord. Et là, elle laisse tomber les clefs, elle s’évanouit ; pourquoi ? parce que ce côté de la maison est ce que vous appelez un peu ranci, un peu moisi… On y sent la tombe et l’araignée… Voilà mon explication, et j’imagine qu’elle est un peu complète… Monsieur, je vous souhaite bien le bonjour !…

— Si jamais j’ai rencontré gens comme vous, je veux bien que le…, commença M. Munder qui, dans sa colère, allait perdre et le sentiment de sa dignité, et le culte qu’il professait pour la rhétorique à grands mots. Il paraît, n’est-ce pas, monsieur l’étranger, que tout doit ici marcher comme il vous plaît ?… Il paraît que vous comptez sortir de chez nous quand bon vous semblera, monsieur l’étranger ? Nous verrons, monsieur, si le juge de paix du district se trouve, là-dessus, de votre avis, ajouta-t-il, revenant peu à peu à sa phraséologie ambitieuse. Les objets mobiliers qui garnissent cette maison sont confiés à mes soins, et si je n’obtiens, au sujet de ces clefs soustraites et dérobées, une explication satisfaisante… de ces clefs ici appendues, à ce clou, contre ce mur que vous voyez là… monsieur, je me regarderai comme obligé de vous détenir ici, vous et la personne associée à vous, jusqu’à ce que j’aie pu me procurer un avis légal, une opinion de jurisconsulte, une décision de magistrat… Vous entendez, monsieur ? »

Les joues rosées de l’oncle Joseph prirent soudainement une teinte beaucoup plus vive, et sa physionomie placide eut une expression qui mit fort mal à son aise la femme de charge. La colère de M. Munder lui-même s’en attiédit notablement.

« Vous nous retiendriez ici ? vous ? dit le vieillard, parlant avec un grand calme, et regardant l’intendant avec une fixité décourageante… C’est ce que nous allons voir. Je prends le bras de cette dame (courage, mon enfant, courage ! il n’y a rien là qui doive vous faire trembler)… J’emmène cette dame avec moi… J’ouvre cette porte que voilà ! Je reste debout, en face de cette porte… et je vous dis, à vous : Fermez cette porte, si vous l’osez ! »

À ce défi M. Munder avança de quelques pas, mais il s’arrêta bientôt. Si le regard fixe de l’oncle Joseph eût un seul instant changé de direction, M. Munder aurait certainement fermé la porte.

« Je répète, reprit le vieillard : Fermez cette porte, si vous l’osez ! Les us et coutumes de votre pays, monsieur, voilà ce qui m’a fait Anglais… Vous pourrez avoir accès à l’oreille d’un magistrat ; l’autre oreille ne me sera pas fermée. S’il est obligé de vous écouter en tant que citoyen de ce pays, il est obligé, en cette même qualité, de m’écouter tout aussi attentivement… Allons, décidez-vous, s’il vous plaît !… m’accusez-vous ? me menacez-vous ?… Fermez-vous cette porte ?… »

Avant que M. Munder pût répondre à l’une ou à l’autre de ces trois questions si directes, la femme de charge le pria de venir se rasseoir et de conférer avec elle. Au moment où il reprenait sa place : « Rappelez-vous la lettre de mistress Frankland, » lui dit-elle, par manière d’avis.

Au même moment l’oncle Joseph, trouvant qu’il avait assez attendu, fit un pas vers la porte. Il fut alors arrêté par sa nièce qui, lui prenant brusquement le bras, lui dit à l’oreille : « Voyez-les !… ils complotent encore quelque chose contre nous.

— Eh bien ! répondait M. Munder… je me rappelle la lettre de mistress Frankland… et après ?

— Chut… pas si haut ! murmura mistress Pentreath… À Dieu ne plaise que j’entre en contradiction avec vous… je ne veux que vous poser une ou deux questions. Croyez-vous avoir contre ces gens-ci un grief qu’on puisse faire valoir devant un magistrat ? »

M. Munder parut embarrassé… Cette fois, du moins, il hésitait à répondre.

« Ce que vous vous rappelez de la lettre de mistress Frankland, reprit la femme de charge, vous autorise-t-il à penser qu’elle aimerait à savoir livrée au public la connaissance de ce qui vient de se passer chez elle ? Elle nous dit de remarquer, à part nous, tout ce que fera cette femme, et de la suivre ou de la faire suivre, sans qu’elle s’en doute, lorsqu’elle quittera la maison. Je ne me hasarderai pas, monsieur Munder, à vous donner le moindre avis ; mais, en ce qui me touche, je me lave les mains de toute responsabilité, du moment où nous cesserons de suivre à la lettre, comme elle nous le recommande elle-même, les instructions de mistress Frankland. »

M. Munder hésitait. L’oncle Joseph, qui s’était arrêté une minute lorsque Sarah avait appelé son attention sur la causerie à voix basse qui s’échangeait à l’autre extrémité de la chambre, l’attirait maintenant du côté de la porte : « Betzi, ma chère, dit-il, s’adressant à la domestique avec un sang-froid et un calme imposants, nous ne connaissons guère les êtres… Voulez-vous bien nous conduire dehors ? »

Betsey regarda la femme de charge, qui, par un simple geste, la renvoya au majordome. M. Munder était fortement tenté, ne fût-ce que par égard pour son importance, d’insister sur l’immédiate application des mesures violentes auxquelles il avait déclaré qu’il allait recourir. Mais, malgré qu’il en eût, les objections de mistress Pentreath le faisaient hésiter : non pas en tant qu’objections, par leur validité intrinsèque, mais tout simplement par ce qu’elles avaient de relatif à ses propres intérêts, qu’une décision prise mal à propos pouvait mettre en péril, en le brouillant avec ses maîtres.

« Betzi, ma chère, répéta l’oncle Joseph… Est-ce que tout ce bavardage vous a fait mal aux oreilles ?… Seriez-vous devenue sourde, ma petite ?

— Attendez ! cria M. Munder avec impatience… J’entends et je prétends que vous attendiez.

— Vous entendez et prétendez ?… Allons, voyons ! de ce que vous êtes un malappris, il ne s’ensuit pas que je doive en être un autre… Nous attendrons encore un instant ce que vous pouvez avoir à nous dire, cher monsieur. » Et tout en faisant cette concession à ses idées particulières sur les devoirs qu’impose la civilité, l’oncle Joseph se promenait tranquillement, de long en large, dans le corridor extérieur, toujours donnant le bras à sa nièce. « Sarah ! mon enfant, lui disait-il tout bas, j’ai fait peur à l’homme aux gros mots… Tâchez de ne pas trembler si fort !… Nous serons bientôt en plein air, c’est moi qui vous le promets. »

Cependant M. Munder continuait à causer avec la femme de charge, toujours sotto voce, et, au milieu des perplexités qui l’occupaient, faisait d’incroyables efforts pour garder son quant à soi, ses airs de patronage, ses façons dominatrices. « Il y a beaucoup de vrai, madame, commença-t-il sur un ton bénin… mais beaucoup, certainement, dans ce que vous dites… Pourtant, vous parlez de la femme, et moi, c’est de l’homme que je parle… Prétendez-vous que je doive le laisser aller, après ce qui vient de se passer, sans insister au moins pour avoir son nom et son adresse ?

— Vous fiez-vous donc assez à cet étranger pour croire qu’il vous donnera, si vous les lui demandez, son vrai nom et sa véritable adresse ? demanda mistress Pentreath. En toute soumission à votre excellent jugement, je vous avoue que je ne le pense pas. Mais, à supposer que vous le reteniez ici pour l’accuser devant le magistrat… et je ne sais vraiment comment vous feriez, puisqu’il y a, je crois, deux heures de route, d’ici chez le juge de paix le plus voisin… vous risquez encore d’offenser mistress Frankland en détenant ainsi, en accusant ainsi la femme qui est avec l’étranger. Or, je crois l’étranger capable de tout… mais en somme, n’est-il pas vrai, c’est la femme qui a pris les clefs ?

— Ma foi ! oui… Oui, ma foi ! dit M. Munder, dont les yeux endormis s’ouvraient maintenant, pour la première fois, à cet aperçu plein de justesse… Et précisément… tenez, c’est assez particulier… je pensais précisément à tout ceci au moment où vous alliez m’en parler, mistress Pentreath… Oui, ma foi !… C’est bien cela…

— Je ne puis m’empêcher de penser, continua la femme de charge, de plus en plus bas, que le meilleur plan, et le plus conforme à nos instructions, est de les laisser partir, comme s’il nous ennuyait de continuer à nous chamailler avec eux… Et, en attendant, nous les ferons suivre jusqu’au premier endroit où ils iront. Le garçon jardinier Jacob est aujourd’hui à sarcler la grande allée des jardins de l’ouest… Ces gens-ci ne l’ont certainement pas vu par ici, et ne le verront certainement pas si on les fait sortir par la porte du midi… Jacob, vous le savez, est un garçon qui n’est pas manchot… Et, bien renseigné sur ce qu’il doit faire, je ne vois vraiment pas pourquoi…

— Voici, vraiment, une rencontre singulière, interrompit M. Munder avec une assurance imperturbable… Au moment où je venais prendre place à cette table, l’idée de ce Jacob s’était déjà présentée à mon esprit… La chaleur de la discussion, le travail de la parole me l’avaient, je ne sais comment, fait perdre de vue, et… »

En ce moment, l’oncle Joseph, qui avait épuisé sa provision de patience et de courtoisie, mit de nouveau la tête à la porte de la chambre.

« J’aurai tout à l’heure un dernier mot à vous adresser, monsieur, lui dit M. Munder, avant qu’il eût pu prendre la parole… Ne supposez pas que vos fanfaronnades et vos airs victorieux aient eu le moindre effet sur moi… Avec des étrangers cela prend peut-être, monsieur… Mais avec des Anglais, c’est autant de perdu, sachez-le bien ! »

L’oncle Joseph secoua les épaules, sourit, et rejoignit sa nièce dans le corridor. Pendant tout le temps que la femme de charge et le majordome avaient mis à conférer ensemble, Sarah s’était efforcée d’engager son oncle à profiter de ce qu’elle connaissait à merveille les localités, pour gagner, sans être aperçus, la porte ouvrant au midi. Le vieillard s’y refusait obstinément. « Je ne veux pas me glisser, comme un coupable, hors d’une maison où je n’ai fait aucun mal, disait-il avec assez de raison… Rien ne me persuadera de me donner, ni à vous, le mauvais rôle… Je ne suis pas un homme d’esprit, moi… Mais, aussi longtemps que ma conscience me guidera, je ne ferai pas fausse route… C’est de leur propre mouvement, Sarah, qu’ils nous ont laissé entrer ici… C’est aussi de leur propre mouvement qu’ils nous laisseront sortir.

— Monsieur Munder !… monsieur Munder !… avait repris la femme de charge se hâtant d’intervenir pour arrêter un nouveau transport d’indignation, soulevé chez l’intendant par le dédaigneux mouvement d’épaules que s’était permis l’oncle Joseph… Pendant que vous parlerez à cet audacieux… ne dois-je pas me glisser au jardin pour donner à Jacob les instructions nécessaires ? »

M. Munder ne répondit pas sur-le-champ ; il s’efforçait de trouver un chemin plus honorable pour sortir du dilemme où il s’était lui-même enfermé ; il échoua parfaitement dans ce pénible travail, ravala d’un seul trait, en vrai héros, la colère dont il se sentait animé, et répondit avec emphase ces deux simples paroles : « Allez, madame ! »

— Que signifie ceci ?… Qu’est-elle allée chercher par là ? » dit à son oncle la timide Sarah, parlant vite et bas, avec l’accent de la méfiance, tandis que la femme de charge passait rapidement devant eux, se rendant aux jardins de l’ouest.

Avant que cette question eût pu recevoir sa réponse, elle fut suivie d’une autre que posait M. Munder.

« À présent, monsieur, disait l’intendant, debout sur le seuil de la porte, les mains sous les basques de son habit, et portant fort haut la tête… à présent, monsieur, à présent, madame, vous allez entendre mon dernier mot ; — dois-je ou non compter sur une explication convenable, relativement à cette soustraction, à ce rapt de clefs ?

— Très-certainement, monsieur, vous aurez cette explication, répondit l’oncle Joseph… C’est la même que j’eus l’honneur de vous offrir il y a bien peu d’instants ; voulez-vous que je vous la répète ? C’est tout ce que nous avons à votre service, en fait d’explications.

— Ah ! vraiment ?… dit M. Munder… Eh bien ! en ce cas, tout ce que j’ai à vous dire, à l’un comme à l’autre, c’est… c’est de sortir d’ici, à l’instant même. À l’instant même !… » ajoutait-il du ton le plus grossièrement péremptoire qu’il sut donner à sa voix. Car il avait le vague sentiment de l’absurde position où il s’était mis, et, pour s’y dérober, il se réfugiait dans l’insolence que l’autorité se permet si volontiers en pareil cas… « Oui, monsieur, continua-t-il, de plus en plus irrité, en voyant le calme avec lequel l’écoutait l’oncle Joseph… Oui, monsieur, vous pouvez à votre aise aller saluer, gratter du pied, et bredouiller votre mauvais anglais partout où il vous plaira… J’ai assez perdu mon temps avec vous. Je me suis raisonné ; j’ai réfléchi, conféré avec moi-même. Je me suis demandé avec calme… un Anglais est toujours calme… à quoi servirait de vous accorder quelque importance. Et j’en suis arrivé à une conclusion, qui est… Non, ce n’est pas cela que je voulais dire… N’emportez pas d’ici l’idée que vos bravades, vos défis ridicules, ont eu le moindre effet sur moi (conduisez-le dehors, Betsey !)… Je vous regarde comme au-dessous… oui, monsieur, bien au-dessous… de ma considération (reconduisez-le donc !) et je vous vois, je vous envisage, je vous contemple… entendez-vous bien ?… avec le dernier mépris.

— Et moi, monsieur, repartit avec la plus exaspérante politesse l’impassible objet de cette poignante dérision, je vous dirai, en échange de vos injures, ce que je ne vous aurais jamais dit en échange de votre respect… Grand merci !… Petit étranger que je suis, j’accepte votre mépris, à vous gros Anglais, comme le compliment le plus flatteur qu’un homme de votre acabit puisse offrir à un homme de mon espèce. » Ce que disant, l’oncle Joseph, une dernière fois, dessina une de ses révérences fantastiques, prit le bras de sa nièce, et suivit Betsey le long des corridors qui menaient à la porte du midi, laissant M. Munder composer à loisir une réplique appropriée aux circonstances.

Dix minutes après, la femme de charge, rentrant hors d’haleine, trouva dans sa chambre le malheureux intendant qui se promenait de long en large, arrivé à un état d’irritation tout à fait extraordinaire.

« Calmez-vous, je vous prie, monsieur Munder ! » lui dit-elle. Les voilà hors de chez nous, et Jacob les suit sur le sentier à travers la lande, de manière à ne pas les perdre de vue. »