Le Secret (Collins)/Livre V/5

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Traduction par Old Nick.
Hachette (p. 278-295).


CHAPITRE V.

La chambre aux Myrtes.


Une fenêtre large et carrée, avec de petits carreaux et un châssis noirâtre ; une lumière jaune et triste, perçant à grand’peine le voile impur que cinquante années avaient graduellement épaissi sur les vitres ; quelques rayons plus nets pénétrant en cette pénombre, à travers les fissures de trois carreaux brisés ; une poussière subtile, montant des parquets, tombant des plafonds, et planant, en cercles lentement roulés et déroulés, dans l’atmosphère que rien n’agite ; des murailles d’un rouge flétri, hautes et nues ; des fauteuils en désordre, des tables posées de travers ; une grande bibliothèque noire, dont une des portes, ouverte, est à moitié sortie de ses gonds ; une colonne tronquée, au pied de laquelle gisent les débris du buste dont elle était le piédestal ; un plafond marbré de grandes taches ; un parquet poudreux et blanc : tel était l’aspect de la chambre aux Myrtes, quand Rosamond y pénétra, pour la première fois de sa vie, tenant son mari par la main.

Le seuil franchi, elle avança lentement de quelques pas, puis fit halte soudainement, attendant, tous ses sens en éveil, toutes ses facultés à leur plus haut degré de tension, attendant, au sein de cette immobilité pleine de présages, au sein de cette solitude abandonnée, que cette chose vague, enfermée peut-être en ce lieu, ou parût se dressant devant elle, ou se fît entendre sans se laisser voir, ou vînt se manifester à elle, d’en haut, d’en bas, d’un côté, de l’autre, elle ne savait d’où. Elle attendit ainsi, respirant à peine, pendant une minute au plus, et rien ne parut ; aucun bruit, aucune manifestation ne se fit. Le silence et la solitude avaient leur secret à garder, et ils le gardaient.

Elle détourna la tête vers son mari. Le visage de Léonard, ordinairement si calme, si recueilli, exprimait maintenant une sorte de malaise et d’anxiété. Celle de ses mains qu’il avait gardée libre était étendue et se mouvait de haut en bas dans le vide, cherchant vainement à se mettre en contact avec quelque chose qui pût l’aider à se faire une idée de ce qui l’entourait. Cette physionomie et ce geste, dans le milieu nouveau où il se trouvait ainsi debout, l’appel triste et muet qu’il faisait ainsi, sans bien s’en rendre compte, à la tendresse et à l’appui de sa femme, rendirent à Rosamond son empire sur elle-même, en rappelant son cœur au plus grand intérêt qu’elle eût ici-bas, au devoir le plus sacré dont il reconnût la loi. Les yeux de la jeune femme, tout à l’heure encore fixés avec tant d’anxiété méfiante sur la scène de désolation, d’abandon et de ruine qui venait de s’offrir à eux, se reportèrent sur le visage de son mari, chargés de tendresse et brillant de l’éclat inimitable que leur communiquait l’amour, mêlé de pitié, dont elle se sentait pénétrée. S’inclinant en avant, par un mouvement prompt, elle saisit son bras étendu, qu’elle ramena doucement contre lui.

« Non… pas cela ! bien-aimé, lui dit-elle d’une voix caressante… Vous savez que ce geste me déplaît… Il semblerait que je ne suis pas à côté de vous… que je vous ai laissé seul et sans aide… Pourquoi recourir à vos mains, puisque vous m’avez ? M’avez-vous entendue ouvrir la porte, cher Lenny ?… Savez-vous que nous sommes dans la chambre aux Myrtes ?

— Et qu’avez-vous vu, Rosamond, une fois la porte ouverte ?… Que voyez-vous, à ce moment même ? »

Ces questions étaient faites à voix basse, et d’un ton précipité, presque impérieux.

« Rien que poussière, saleté, désolation. La lande la plus déserte de notre Cornouailles ne semble pas aussi abandonnée que cette chambre : mais il n’y a rien qui nous puisse alarmer, rien (sauf les chimères que l’imagination enfante), rien d’où on ait à déduire l’existence d’un péril quelconque.

— Pourquoi donc avez-vous tant tardé à me parler, Rosamond ?

— C’est qu’en entrant, cher ami, je me sentais envahir par la peur… non de ce que je voyais, mais de ce que j’aurais pu voir, selon mes folles idées. J’étais assez enfant pour m’imaginer que quelque chose allait sortir des murs, poindre à travers le parquet… Bref, je ne sais quelles sottes fantaisies… Ces craintes se sont dissipées, Lenny ; mais il me reste une sorte de méfiance, que cette chambre m’inspire encore… Ne sentez-vous rien de pareil ?

— Oui, répondit-il avec un malaise évident… il y a de cela… On dirait que l’ombre sans cesse étendue devant mes yeux est plus épaisse en ce lieu que partout ailleurs. Où sommes-nous, maintenant ?

— Juste en dedans de la porte.

— Le plancher est-il assez solide pour s’y risquer ? »

Et, tout en faisant cette question, il essayait, du pied, le plancher suspect.

« Rien à craindre de ce côté, repartit Rosamond… S’il était assez vermoulu pour offrir quelque risque, il ne supporterait pas le mobilier dont il est chargé… Au surplus, faisons-en l’épreuve… Traversez avec moi !… »

Elle le conduisit lentement, à ces mots, vers la fenêtre.

« Je me sens plus près de l’air, dit-il alors, penchant la tête vers celui des carreaux brisés qui était placé le plus bas. Qu’avons-nous en face, maintenant ? »

Elle le lui dit, décrivant avec minutie la dimension et l’aspect de la fenêtre. Il s’en détourna négligemment, comme si ce côté de la chambre n’avait pour lui aucun intérêt. Rosamond demeura un moment près de la croisée, cherchant à savoir si quelque souffle de l’air du dehors arrivait jusqu’à elle. Il y eut un moment de silence auquel son mari mit fin.

« Que faites-vous maintenant ? lui demanda-t-il avec inquiétude.

— Je regarde à travers un des carreaux brisés, et je cherche à respirer un peu, répliqua Rosamond. L’ombre projetée par les bâtiments est au-dessous de moi, posée sur les jardins déserts, mais il ne vient de là aucune bouffée d’air frais. Je vois les hautes herbes, droites, immobiles, et les fleurs sauvages dont les bouquets pesants s’entrelacent. Il y a un arbre tout près de moi, et ses feuilles semblent frappées d’une immobilité maladive. À gauche, dans le lointain, on entrevoit une échappée de blanche mer et de grèves blondes qu’on dirait tremblantes dans la chaude lueur de l’atmosphère embrasée. Pas un nuage, pas un coin d’azur dans le ciel. L’éclat rayonnant du soleil est noyé dans la vapeur brumeuse qui n’en laisse passer que les flammes rouges. Il y a dans le ciel comme des menaces, et on dirait que la terre les comprend.

— Mais la chambre ?… la chambre ?… dit Léonard qui l’attirait loin de la fenêtre… Laissez là ce paysage ; dépeignez-moi cette chambre… dites-moi bien exactement quel aspect elle offre… Je ne me sentirai bien rassuré pour votre compte, Rosamond, que si vous me décrivez minutieusement chacun des objets qui nous entourent.

— Vous savez, cher ami, que vous pouvez compter sur moi pour vous tout dépeindre, et bien en détail… Je cherche seulement par où je dois commencer ; et, pour mieux regarder à votre profit, je me demande ce qui a chance de vous intéresser le plus. Voici une vieille ottomane adossée au mur… à ce même mur dans lequel s’ouvre la fenêtre. Je vais ôter mon tablier, et battre pour vous un de ces siéges poudreux… Une fois assis, et bien à votre aise, vous m’écouterez, pour commencer, vous décrire l’aspect général de la pièce. Et, d’abord, je suppose qu’il faut vous donner une idée de ses dimensions.

— Oui… c’est le vrai début… Voyez si vous ne pouvez la comparer à aucune des pièces auxquelles mes yeux s’étaient rendus familiers… quand j’avais des yeux. »

Rosamond parcourut la chambre du regard, dans tous les sens, d’une muraille à l’autre ; puis elle alla vers la cheminée, et, partie de là, traversa toute la pièce en comptant ses pas. Tandis qu’elle effleurait ainsi ce parquet poudreux avec une élégante précision, et prenait un plaisir d’enfant à contempler les bouffettes roses de ses pantoufles du matin ; tandis qu’elle relevait assez haut, crainte de souillure, la mousseline brillante et bruissante de sa robe, laissant ainsi apparaître, avec les broderies capricieuses de son jupon, les bas lustrés, satinés, qui habillaient comme d’une seconde peau ses petits pieds et leurs fines attaches, elle faisait avec tout ce qui l’entourait, avec cet intérieur décrépit, maussade, enfumé, désolé, abandonné, le plus charmant contraste que puissent offrir la jeunesse et la beauté en pleine fleur.

Arrivée au fond de la pièce, elle réfléchit un instant, puis dit, s’adressant à son mari :

« Vous rappelez-vous, Lenny, le salon bleu de Long-Beckley, celui de chez votre père ? Je crois que cette chambre-ci est aussi grande, sinon plus.

— Et les murs ? demanda Léonard posant les mains, en même temps qu’il parlait, sur la muraille placée derrière lui. Ils sont tendus en papier, n’est-ce pas ?

— Oui, en papier d’un rouge passé, sauf d’un côté, où le papier a été arraché par bandes et jeté à terre… Il y a un lambris qui fait le tour des murailles. Il est fendu en maint endroit, et percé de trous dont l’orifice est comme déchiré ; ils semblent avoir été ouverts par des rats et des souris.

— Y a-t-il des tableaux sur ces murs ?

— Non. Je ne vois qu’un cadre vide au-dessus de la cheminée. Et en face, c’est-à-dire justement au-dessus de ma tête, à l’endroit où je suis, il y a une petite glace, fêlée au centre, avec des bras à bougies, brisés, des deux côtés du cadre. Plus haut, au même endroit, il y a aussi une tête et des bois de cerf… Une partie du masque est tombée, et, d’une corne à l’autre les araignées ont tendu des toiles épaisses. Sur les autres murs je vois de gros clous auxquels sont appendues d’autres toiles d’araignées, chargées de poussière ; mais nulle part le moindre tableau… Je n’ai plus rien à vous dire des murailles… Qu’allons-nous examiner à présent ?… Ah !… le parquet.

— Il me semble, Rosamond, que mes pieds m’en ont appris assez long sur ce chapitre-là.

— Ils vous auront dit, cher ami, qu’il n’y a pas de tapis ; mais je vous en dirai, moi, bien autre chose. De tous les côtés ce parquet descend en pente douce vers le milieu de la pièce. Il est couvert d’une couche épaisse de poussière, balayée, je suppose que c’est par le vent qui souffle à travers les vitres, en ondulations étranges, moirées comme le plumage de certains oiseaux, et qui cachent absolument, en certains endroits, le planchéiage inférieur. Une idée, Lenny : si ces planches étaient à examiner en détail… oui, très-certainement, si demain nous n’avons rien trouvé, il faudra faire balayer avec soin. En attendant, n’est-ce pas, je continue à vous parler de la chambre ? Vous savez déjà comment elle est grande, comment elle est éclairée, comment sont les murs, comment est le parquet. Avant d’en venir au mobilier, y a-t-il encore quelque chose qui nous doive occuper ?… Eh ! oui… le plafond… nous aurons ainsi l’enveloppe bien complète… Il est si haut que je n’y vois pas grand’chose… Il y a, d’un bout à l’autre, de grandes fentes et des taches… le plâtre, en quelques endroits, s’est détaché par morceaux. Le mascaron central me paraît composé de petits choux et de grandes tablettes, le tout en plâtre. Deux fragments de chaîne, d’une chaîne qui, sans doute, supportait un lustre, pendent encore à l’anneau du milieu. La corniche est tellement enfumée, que je pourrais difficilement vous dire ce qu’elle représente. Elle est très-large, très-épaisse, et, en certains endroits, on croirait qu’elle a été peinte en couleurs ; c’est tout ce que j’en saurais dire… Et, maintenant, Lenny, cet ensemble de la chambre est-il bien entré dans votre imagination ?

— Parfaitement, bonne chérie. J’en ai la perception aussi vive que de tout ce que vous prenez la peine de me décrire. Ne vous occupez plus de moi, désormais ; ce serait perdre votre temps. Consacrons-nous à l’objet de notre visite ici. »

À ces derniers mots, le sourire qui s’était dessiné sur les traits de Rosamond, attentive à ce que lui disait son mari, disparut en un instant. Elle glissa tout contre lui, et, le bras sur son épaule, se penchant à son oreille :

« Lorsque nous avons fait ouvrir l’autre chambre, de l’autre côté du palier, nous commençâmes par examiner le mobilier. Nous pensions, vous en souvenez-vous ? que le mystère de la chambre aux Myrtes pouvait avoir trait, soit à des objets précieux qui auraient été volés, soit à des papiers cachés qui auraient dû être détruits, ou enfin à des traces, à des vestiges dénonçant un crime resté inconnu, qu’un fauteuil, une table, pouvait ainsi dénoncer… Ici, examinerons-nous le mobilier ?

— Est-ce qu’il est considérable ?

— Plus que celui de l’autre chambre, répondit-elle.

— Vous en aurez pour plus d’une matinée d’examen ?

— Non, je ne crois pas.

— Commencez donc par le mobilier, si vous n’avez pas de meilleur plan à me proposer… Je suis un pauvre conseiller, dans des circonstances comme celles-ci. Et, après tout, c’est sur vous que doit peser la responsabilité d’une décision. Vos yeux sont ceux qui voient, vos mains celles qui cherchent. Et si la raison secrète que pouvait avoir mistress Jazeph de vous dissuader d’entrer ici peut se découvrir en fouillant cette chambre, c’est vous, à coup sûr, qui aurez l’honneur de la découverte.

— Et vous y serez initié, Lenny, aussitôt qu’elle sera faite… Je ne veux pas, bien-aimé, vous entendre parler comme si nous étions deux, ou que je vous fusse, en quoi que ce soit, supérieure. Voyons, maintenant… par où commencer ?… Par la grande bibliothèque en face de la fenêtre ?… ou par ce vieux bureau tout encrassé, placé dans cette espèce de retrait derrière la cheminée ?… Ce sont les deux plus gros meubles que je voie ici.

— Commencez par la bibliothèque, ma chérie, puisque c’est elle que vous avez signalée en premier. »

Rosamond fit quelques pas dans la direction indiquée, puis s’arrêta, et tout à coup jeta un regard de côté vers le bas de la chambre.

« Lenny, dit-elle, en vous parlant des murailles, j’avais omis un détail. Outre la porte par laquelle nous sommes entrés, il y en a deux autres. Toutes deux sont dans le mur à ma droite, maintenant que je tourne le dos à la fenêtre. Chacune est à la même distance de l’encoignure ; elles ont les mêmes dimensions et le même aspect. Savez-vous où elles peuvent mener, et ne pensez-vous pas qu’il les faudrait ouvrir ?

— Certainement ; mais les clefs sont-elles après ? »

Rosamond, se rapprochant des portes, répondit affirmativement.

« Ouvrez-les donc ! dit Léonard… Un moment !… pas toute seule. Emmenez-moi de ce côté… L’idée de rester assis ici et de vous laisser toute seule à ouvrir ces portes ne me plaît en aucune manière. »

Rosamond revint sur ses pas jusqu’à l’endroit où elle l’avait laissé, puis elle le conduisit à celle des deux portes qui était la plus éloignée de la fenêtre.

« Qui sait ce que nous allons voir d’effrayant ? dit-elle, tremblant un peu, tandis qu’elle étendait la main vers la clef.

— Supposons d’abord, ce qui est infiniment plus probable, que cette porte mène tout bonnement dans la chambre à côté, » insinua doucement Léonard.

Rosamond poussa brusquement la porte qui s’ouvrit toute grande. Son mari avait deviné juste. Cette porte servait, tout simplement, à faire communiquer les deux pièces contiguës.

Ils passèrent à la seconde porte. « Celle-ci peut-elle avoir été ouverte dans le même but que l’autre ? se demandait Rosamond, tournant la clef par un mouvement très-lent, empreint d’une certaine méfiance.

Elle ouvrit cette porte comme l’autre, y passa un moment la tête, toute frémissante, et, reculant par un mouvement brusque, la referma violemment, avec une expression de dégoût réprimée à moitié.

« Ne craignez rien, Lenny ! disait-elle, l’emmenant un peu plus vite que de raison. La porte ne donne accès que sur une grande armoire, tout à fait vide ; mais rampant sur le mur, à l’intérieur, il y a une quantité d’horribles petits animaux presque noirs. Je les ai rendus à l’obscurité dans laquelle ils se cachent ; et, maintenant, je vais vous ramener à votre siége avant que nous procédions ensemble à l’inventaire de ce que renferme la bibliothèque. »

Le volet de la partie supérieure de ce meuble, à demi sorti de ses gonds, pendait tout grand ouvert, et laissait voir, au premier coup d’œil, que les rayons d’un des côtés étaient absolument vides. Le volet correspondant, lorsque Rosamond l’ouvrit, montra de l’autre côté le même aspect dépouillé. Sur chaque rayon, même accumulation de poussière, même encrassement sordide ; et, du haut en bas, pas vestige d’un livre, pas même un bout de papier égaré çà ou là, n’attirait le regard.

Le bas de la bibliothèque était divisé en trois compartiments. Une clef rouillée était restée à la porte de l’un des trois. Rosamond la fit jouer, non sans quelque peine, et put regarder à l’intérieur de ce petit buffet. Au fond était dispersé un jeu de cartes, jaunes et grasses. Parmi elles, un morceau de mousseline déchirée et tortillée, qui, lorsque Rosamond le déroula, se trouva être un reste de rabat ecclésiastique. Dans un coin, elle trouva un tire-bouchon cassé, puis le tourniquet d’une ligne à pêcher. Dans un autre, quelques débris de pipes, quelques vieilles fioles à médicaments, et un de ces recueils de chansons que vendent les colporteurs, corné à mainte et mainte page. C’était tout, dans ce compartiment. Quand Rosamond eut minutieusement décrit à son mari, une à une, toutes ces trouvailles, elle passa au second buffet. La porte, qu’elle essaya d’ouvrir sans clef, se trouva n’être pas fermée. Au dedans, il n’y avait que quelques morceaux d’ouate noircie, et les restes d’un écrin de perles.

La troisième porte était fermée ; mais, avec la clef de la première, on vint à bout de l’ouvrir. À l’intérieur, un seul et unique objet ; une petite boîte en bois tout entourée d’un long ruban de fil dont les deux bouts étaient réunis par un cachet. La curiosité déjà bien affaiblie de la belle Rosamond se ranima tout aussitôt à cette vue. Elle décrivit la boîte à son mari, et lui demanda s’il pensait qu’ils eussent le droit de rompre les scellés.

« Pouvez-vous distinguer quelque chose écrit sur cette boîte ? » lui demanda-t-il.

Rosamond, pour mieux voir, se rapprocha de la fenêtre, souffla la poussière qui recouvrait la boîte, et, sur une étiquette de parchemin clouée au couvercle, lut ces mots : PAPIERS ; JOHN ARTHUR TREVERTON, 1760.

« Je pense que vous pouvez prendre sur vous de rompre le cachet, dit Léonard. Si ces papiers eussent eu la moindre importance pour la famille, il n’est pas probable que votre père et les exécuteurs testamentaires les eussent oubliés ainsi au fond d’une vieille bibliothèque. »

Rosamond brisa la cire, et, avant d’ouvrir la boîte, jeta du côté de son mari un regard hésitant…

« Il me semble qu’à ceci nous perdons notre temps, dit-elle ensuite… Comment une boîte qui est restée fermée depuis l’année mil sept cent soixante pourrait-elle nous aider à découvrir le secret de mistress Jazeph et de la chambre aux Myrtes ?

— Savons-nous si elle n’a pas été ouverte depuis le temps que vous dites ? demanda Léonard… Les scellés ont pu être apposés sur cette petite caisse, postérieurement à cette époque, par la première personne venue… Vous pouvez, du reste, en mieux juger que moi, car vous pouvez voir s’il y a rien d’écrit sur le ruban de fil, ou s’il y a, sur l’empreinte même, des signes particuliers qui puissent aider à se former une opinion.

— Le cachet est tout uni, sauf, au milieu, une fleur qui ressemble à un myosotis. N’importe qui, du reste, aurait pu ouvrir avant moi, ajouta-t-elle, levant, sans le moindre effort, la planchette supérieure… La serrure ne saurait opposer aucun obstacle… Le bois du couvercle est si complètement vermoulu qu’il n’a pu retenir la gâche ; elle est restée engagée dans la serrure. »

Examen fait, la boîte se trouva remplie de papiers. Sur le dossier supérieur était écrite la suscription suivante : « Dépenses électorales : majorité de quatre votes. Payés à raison de 50 livres sterling chacun, J. A. Treverton. » Un autre paquet de papiers venait ensuite, sans aucune étiquette. Rosamond, tournant la première feuille, lut : « Ode pour l’anniversaire de sa naissance : Respectueux hommage au Mécène des temps modernes dans sa poétique retraite de Porthgenna. » Après cette production lyrique venaient, pêle-mêle, de vieilles factures, de vieux billets d’invitation, de vieilles ordonnances de médecin, et de vieilles feuilles détachées d’un registre de paris[1], le tout rattaché par un morceau de cette ficelle qu’on appelle fouet. En dernier lieu, et tout à fait au fond de la boîte, une mince feuille de papier, dont la partie exposée au regard était absolument blanche. Rosamond la prit, la retourna, et, sur le revers, aperçut quelques traits à l’encre, presque entièrement effacés, qui se croisaient en divers sens, marqués à certains endroits par des lettres de l’alphabet. Elle avait naturellement fait connaître à son mari la teneur de chaque document séparé. Et lorsqu’elle lui eut décrit ce dernier, auquel elle ne comprenait pas grand’chose, il lui expliqua que ces lignes et ces lettres étaient, sans nul doute, les éléments d’un problème de mathématiques.

« La bibliothèque ne nous apprend rien, dit Rosamond, replaçant lentement les papiers dans la petite cassette. Essayerons-nous, maintenant, de faire parler le bureau placé près de la cheminée ?

— Quelle mine a-t-il, Rosamond ?

— Chaque côté a deux rangs de tiroirs superposés. Le dessus, d’un modèle antique, est un plan incliné comme les pupitres d’école.

— S’ouvre-t-il de bas en haut ou horizontalement ? »

Rosamond se rapprocha du meuble, l’examina soigneusement, et tâcha de soulever la partie supérieure… « Il est fait pour s’ouvrir par en haut, répondit-elle ensuite, car je vois le trou de la serrure ; mais il est fermé… comme le sont aussi tous les tiroirs, ajouta-t-elle après les avoir successivement essayés.

— Il n’y a de clef à aucun ? demanda Léonard.

— Pas l’ombre d’une. Mais le dessus joue si fort que je le crois très-susceptible d’être forcé, comme tout à l’heure j’ai forcé la petite cassette, par une paire de mains, seulement un peu plus fortes que celles dont je me puis enorgueillir… Laissez-moi vous mener près de ce meuble, cher ami… Il me résiste ; mais peut-être vous cédera-t-il. »

Elle mit tous ses soins à installer le mieux possible les mains de son mari sous le rebord en saillie que formait le dessus du bureau. Léonard employa toute sa force à le soulever ; mais, cette fois, le bois étant encore sain, la serrure tint bon, et tous ses efforts n’aboutirent à rien.

« Enverrons-nous chercher un serrurier ? demanda Rosamond, dont la physionomie exprimait le désappointement.

— Si le bureau a quelque valeur, il le faudra bien, répondit son mari. Sinon, un tournevis et un marteau, maniés par n’importe qui, nous feront raison et du couvercle et des tiroirs.

— En ce cas, Lenny, je regrette que nous n’ayons pas apporté avec nous ces deux outils ; car le bureau n’a d’autre prix que celui des secrets qu’il peut dérober à notre curiosité. Je ne serai contente, maintenant, que quand, vous et moi, nous saurons ce qu’il renferme. »

En disant ces mots, elle prit la main de son mari pour le ramener à son siége. En passant devant la cheminée, il monta sur la pierre du foyer, restée à nu, et sentant sous ses pieds une substance nouvelle, il étendit machinalement la main qu’il avait libre. Cette main rencontra une tablette de marbre, portant des figures en bas relief, laquelle formait le milieu de la cheminée. Il s’arrêta tout aussitôt, et demanda quel objet le hasard avait mis en contact avec ses doigts.

« Un morceau de sculpture, dit Rosamond… Je ne l’avais pas encore remarqué… Il n’est pas fort grand, et, pour mon goût particulier, n’a rien de très-agréable… Autant que je puis le deviner, on a voulu y représenter… »

Léonard ne lui permit pas d’achever… « Laissez-moi essayer, dit-il avec un léger mouvement d’impatience ; si je ne puis, moi aussi, faire ma petite découverte. Voyons si mes doigts me diront ce que représente cette sculpture. »

Il passa ses mains, tout à loisir, sur le bas-relief ; ses mains dont Rosamond suivait, avec un silencieux intérêt, les plus légers mouvements… puis il réfléchit un peu, et dit enfin :

« N’y a-t-il pas, dans le coin à droite, la figure d’un homme assis ?… Et, n’y a-t-il pas, à gauche, des rochers et des arbres, assez lourdement traités ? »

Rosamond, le regardant avec tendresse, se prit à sourire : « Pauvre cher ami !… disait-elle. Votre homme assis est en réalité la copie réduite de cette antique et célèbre statue qui représente Niobé et son enfant. Vos rochers sont des nuages taillés dans le marbre, et vos arbres traités lourdement sont des flèches lancées par quelque Jupiter ou quelque Apollon, ou quelque autre dieu du paganisme, que, du reste, on ne voit pas. Ah ! Lenny !… Lenny !… vous ne pouvez vous en rapporter à vos mains autant qu’à mes yeux. »

Un nuage de déplaisir passa sur le front du jeune homme, mais passa vite, et avait déjà disparu quand elle le reprit par la main pour le conduire à l’endroit où il était naguère assis. Il l’attira doucement contre lui, et posa un baiser sur sa joue :

« Vous avez raison, Rosamond, disait-il… Le seul véritable ami sur qui puisse compter le pauvre aveugle… c’est sa femme. »

S’apercevant qu’il était un peu attristé, et comprenant, grâce à cette vive intuition de la femme qui aime, qu’il se reportait par la pensée aux temps heureux où il jouissait encore du sens de la vue, Rosamond, dès qu’elle l’eut fait asseoir sur l’ottomane, revint brusquement à cet inépuisable sujet : la chambre aux Myrtes.

« Maintenant, cher, où regarderai-je ? demanda-t-elle. Nous avons examiné la bibliothèque… Pour fouiller le bureau, il faut attendre… Quel autre meuble, ici, a des tiroirs ou des compartiments fermés ?… » Dans sa perplexité, elle promenait son regard autour d’elle. Puis elle se dirigea vers le côté de la chambre sur lequel, en dernier lieu, son attention venait d’être appelée, le côté où s’ouvrait l’âtre. « Tout à l’heure, quand j’ai passé par ici avec vous, il m’a semblé que j’y remarquais quelque chose, » dit-elle en s’approchant d’une seconde niche en retrait, pratiquée derrière le manteau de la cheminée, et correspondant à celle où était placé le bureau dont l’examen venait d’être ajourné.

Elle habitua son regard à l’obscurité de ce recoin ténébreux, et là, dans un angle où se projetait l’ombre de la haute cheminée, finit par découvrir une petite table étroite, et comme rachitique, faite de l’acajou le plus commun ; le meuble, à coup sûr, était le plus misérable et le plus fragile de tous ceux qui figuraient en cette chambre, et, à coup sûr aussi, celui qui se faisait le moins remarquer. Elle le chassa du pied, dédaigneusement, vers la lumière. La malheureuse table craquait et gémissait, glissant et trébuchant sur ses pieds mal faits à l’ancienne mode.

« Lenny, j’ai déniché une autre table, dit Rosamond. Une méchante petite vieillerie, abandonnée dans un coin… Je viens de la conduire au jour, et je vois qu’au fait elle a un tiroir… » Ici elle s’arrêta, essayant d’ouvrir ce tiroir, qui fit résistance… « Encore une serrure ! s’écria-t-elle avec impatience… Et jusqu’à cette misérable petite machine, qui se refuse à nos recherches ! »

Elle poussa la table, disant ceci, par un brusque mouvement de main… Le petit meuble, vacillant sur ses pieds fragiles, chancela, pencha, et finit par tomber sur le parquet ; par tomber avec le même bruit que s’il eût été deux fois plus gros ; par tomber avec un bruit qui remplit la chambre, et alla se reproduire parmi les échos du grand vestibule désert.

Rosamond se hâta de courir à son mari qui, dans un premier mouvement d’effroi, s’était levé tout à coup, et lui conta ce qui venait d’arriver… « Mais quoi ? lui disait-il étonné, vous parliez d’une toute petite table ?… Elle a fait, en tombant, le bruit d’un des plus gros meubles que la chambre puisse renfermer.

— C’est que, sans doute, il y avait dans le tiroir quelque chose de pesant, » dit Rosamond, encore un peu agitée par l’émotion que cette chute si bruyante lui avait causée, et se rapprochant de la table. Après avoir attendu quelques instants, pour donner le temps de s’abattre à la poussière qui s’était soulevée et qui l’entourait encore de nuages épais, presque immobiles en l’air, elle se pencha, et se mit à étudier la table gisant à terre ; et par suite de la chute, fendue dans toute sa longueur, la serrure avait cédé sous le choc.

Rosamond remit la table sur pieds, ouvrit le tiroir, et, après un coup d’œil jeté sur ce qu’il contenait : « Je savais bien, dit-elle, je savais qu’il devait y avoir quelque chose de lourd dans ce tiroir. Il est rempli d’échantillons de minerai de cuivre, absolument comme ceux qu’on apportait à mon père de ses mines de Porthgenna. Attendez !… tout au fond, aussi loin que ma main puisse arriver, il me semble que je sens encore quelque chose. »

Elle dégagea, des morceaux de métal vierge sous lesquels il était comme enfoui, un petit cadre en bois noir et de forme circulaire, à peu près de la dimension d’un miroir à main. Il s’offrit à elle du côté de l’envers, ne laissant voir, dans le disque qu’il dessinait, qu’une de ces petites planchettes de bois mince à l’aide desquelles sont assujettis les dessins ou les gravures dans les bordures de petites proportions. Ce morceau de bois, fixé par une seule pointe, avait été déplacé, très-probablement, à la suite du choc subi, et, quand Rosamond ôta le cadre du tiroir qui le renfermait, elle remarqua, entre le bord de ce cadre et la planchette ainsi délogée, l’extrémité d’un fragment de papier, plié, replié, surplié, de manière à tenir le moins de place possible. Elle retira le papier, le posa, sans l’ouvrir, sur la table, remit la planchette et la fixa dans sa position normale, puis, seulement alors, retourna le cadre pour voir s’il entourait quelque peinture.

En effet, il y avait une peinture ; une peinture à l’huile, légèrement noircie, mais du reste fort peu altérée par l’effet du temps. Elle représentait une tête et un buste de femme.

À l’instant où les yeux de Rosamond tombèrent sur cette image, elle frissonna et se rapprocha vivement de son mari, tenant toujours le petit tableau.

« Eh bien, quelle trouvaille ? demanda-t-il, l’entendant plus près de lui.

— Un portrait, » répondit-elle d’une voix faible, s’arrêtant pour y regarder plus à loisir.

L’oreille délicate de Léonard saisit une légère altération dans la voix de Rosamond. « C’est donc un portrait à faire peur ?… lui demanda-t-il moitié en riant, moitié pour tout de bon.

— C’est un portrait dont la vue m’a toute saisie… Un portrait qui m’a comme glacée, si chaud qu’il fasse aujourd’hui, repartit Rosamond… Vous rappelez-vous la description que nous donnait la fille de service, le soir où nous sommes arrivés ici, du spectre errant dans les appartements du nord ?

— Oui… parfaitement.

— Eh ! bien, Lenny, cette description et ce portrait s’accordent en tout point… Voici les cheveux bouclés châtain clair… Voici la fossette inscrite sur chaque joue… Voici les dents si bien placées et si blanches… Voici enfin toute cette beauté provocante, malfaisante, cette beauté fatale que la pauvre domestique cherchait à décrire, et dont, effectivement, elle donnait une idée juste en disant qu’elle faisait frissonner. »

Léonard se prit à sourire.

« Vous avez, ma chère, des chaleurs d’imagination qui vous entraînent parfois un peu loin, lui dit-il avec calme.

— Imagination ? répéta Rosamond se parlant à elle-même… Est-ce imagination quand je vois cette figure ?… imagination quand je ressens ?… » Elle s’arrêta, frémit encore, et, retournant à la table, y posa le portrait, préalablement retourné. En ce moment, son regard tomba sur la feuille de papier qu’elle avait retirée du cadre.

« Peut-être, dit-elle, vais-je trouver là quelque explication relative à ce portrait… » Et elle étendit la main pour s’en saisir.

Il était alors bien près de midi. La chaleur, plus que jamais, pesait sur l’atmosphère, et, au moment où elle prit le papier, l’immobilité de toute chose était plus absolue, plus intense que jamais.

Pli par pli elle l’ouvrit lentement, et vit, à l’intérieur, des caractères tracés à l’encre, que le temps avait, du noir primitif, ramenés à une nuance du jaune le plus pâle… Elle l’étala soigneusement sur la table, l’unit, le lissa du plat de la main, le reprit ensuite, et regarda la première ligne.

Cette première ligne ne contenait que trois mots. Ces trois mots, à la vérité, lui apprirent que c’était là une lettre, non des explications touchant le portrait. Ces trois mots la firent tressaillir et changer de couleur aussitôt que son regard s’y fut arrêté… Sans continuer de lire, elle tourna prestement le feuillet, et son œil courut à la signature de ce singulier document.

L’écriture ne s’arrêtait qu’à la fin de la troisième page ; mais à peu près au bas de la seconde, il existait un intervalle, et dans ce blanc de quelques lignes, deux noms étaient inscrits… Rosamond regarda celui qui était au-dessus de l’autre ; son frémissement recommença ; puis, à l’instant même, elle revint à la première page.

Ligne par ligne, mot par mot, elle lut cet écrit d’un bout à l’autre. Et, à mesure qu’elle lisait, le frais coloris de ses joues s’effaçait par degrés ; une pâleur également épandue venait en remplacer l’éclat. Arrivée à la fin de la troisième page, la main qui tenait la lettre s’affaissa le long du corps de la jeune femme, et par un mouvement à peine sensible, une lente inflexion du cou, elle tourna la tête vers Léonard. Elle demeura ainsi debout, sans pleurs dans les yeux, sans qu’un seul de ses traits bougeât, sans qu’une parole échappât à ses lèvres, sans qu’un geste quelconque vînt apporter un changement à son attitude. Elle resta ainsi debout, froissant la lettre fatale dans ses doigts glacés, le regard fixe, la bouche muette, et n’osant respirer, l’œil sur son mari, sur ce pauvre jeune aveugle.

Pour lui, de même qu’elle l’avait vu quelques instants avant, il était assis, les jambes croisées, les mains enlacées autour de son genou, et la tête tournée dans la direction où, pour la dernière fois, il avait entendu venir à lui la voix aimée. Mais, après quelques minutes d’attente, le silence extraordinaire qui régnait dans la chambre attira forcément son attention… Il changea de posture, prêta l’oreille, tournant la tête de côté et d’autre avec un certain embarras, et enfin appela sa femme.

« Rosamond ! »

À ce bruit, les lèvres de la jeune femme perdirent leur immobilité, ses doigts se contractèrent sur le papier qu’ils avaient étreint, mais elle ne remua ni ne parla.

« Rosamond ! »

Ici nouveau mouvement de lèvres… Sur cette pâleur inanimée passa comme une ombre d’expression. Rosamond fit un pas… hésita… regarda la lettre… et n’avança plus.

Étonné au dernier point que son second appel fût resté sans réponse, Léonard se leva. Jetant au hasard devant lui ses mains errantes, pauvres guides, après tout, il fit quelques pas dans la direction opposée au mur contre lequel il était adossé. Un fauteuil, trop bas pour que ses mains l’eussent rencontré, se trouvait sur son chemin, et, comme il avançait toujours, son genou vint s’y heurter assez violemment.

Un cri jaillit aussitôt des lèvres de Rosamond, comme si le sentiment de souffrance produit par ce choc avait été instantanément transmis de son mari à elle-même. En un moment inappréciable, elle fut à ses côtés. « Vous n’êtes pas blessé, Lenny ? lui dit-elle à voix très-basse.

— Non… non !… » Et il voulut palper l’endroit qui avait porté contre le fauteuil ; mais elle s’agenouilla vivement, et la main de la femme y devança celle du mari. En même temps, toujours à genoux, elle appuyait la tête contre lui, avec une sorte de timide hésitation tout à fait bizarre. La main de Léonard, que la sienne avait gagnée de vitesse, se posa justement alors sur l’épaule de Rosamond. Dès qu’il l’eut ainsi touchée, elle sentit des larmes monter à ses yeux, larmes qui lentement coulèrent ensuite le long de ses joues.

« Je croyais vraiment que vous m’aviez abandonné, lui dit-il. Le silence était devenu tel, que je vous supposais hors de la chambre.

— Eh bien, à présent, voulez-vous que je vous emmène ? »

Tandis qu’elle lui adressait cette question, Rosamond semblait perdre peu à peu toutes ses forces. Sa tête fléchissait sur sa poitrine ; et la lettre, échappée de ses mains inertes, tomba sur le parquet, à côté d’elle.

« Êtes-vous déjà fatiguée, Rosamond ? On le dirait à votre voix.

— Je voudrais sortir d’ici, dit-elle, toujours du même ton contraint, gêné, sourd. Votre genou vous fait-il toujours mal, cher ami ?… Pouvez-vous marcher, à présent ?

— Certainement… Rien au monde de moins important que mon genou… Si vous êtes fatiguée, Rosamond, et je vois bien que vous l’êtes, bien que vous refusiez d’en convenir, quittons bien vite cette chambre. Le plus tôt sera le mieux. »

Elle ne parut pas avoir entendu ces dernières paroles. Elle promenait ses doigts fiévreux sur son cou et sa poitrine ; deux taches d’un rouge ardent commençaient à se plaquer sur ses joues si pâles… Elle tenait son regard fixé sur la lettre tombée à côté d’elle. Quand elle la voulut ramasser, ses mains errèrent longtemps autour de ce papier, qu’elles semblaient ne pouvoir saisir. Pendant quelques secondes, elle demeura à genoux sans pouvoir en détacher les yeux, et ne tourna pas la tête une seule fois du côté de son mari. Elle se leva, l’instant d’après, et alla vers le foyer. Parmi la poussière, les cendres et autres débris amoncelés contre la grille du fond, étaient éparpillés quelques menus fragments de papier déchiré. Ils attirèrent son regard, qui resta fixé sur eux. Elle regardait, regardait encore, se penchant de plus en plus, et, de plus en plus aussi, se rapprochant de la grille. Pendant un instant ses deux mains étendues tinrent la lettre suspendue au-dessus de ces débris condamnés ; le moment d’après elle se reculait, avec un tremblement nerveux, et se tournait de manière à se trouver en face de son mari. En l’apercevant, elle laissa échapper une exclamation inarticulée, moitié sanglot, moitié soupir : « Oh ! non !… non !… se disait-elle à voix basse et fervente, serrant ses mains l’une contre l’autre, tandis qu’elle le regardait avec des yeux chargés de tendresse et de mélancolie. Jamais, Lenny, jamais !… Et, quoi qu’il puisse en arriver…

— C’est à moi, Rosamond, que vous parliez ?

— Oui, cher ami… je disais… »

Elle s’arrêta court, et ses doigts tremblants replièrent le papier exactement comme elle l’avait trouvé plié.

« Où êtes-vous ? demanda-t-il. Votre voix s’est éloignée… On vous dirait à l’autre bout de la chambre… où êtes-vous donc ? »

Elle courut à lui, confuse, tremblante, les yeux humides. Elle le prit par le bras, et sans un instant d’hésitation, sans que sa physionomie trahît la moindre incertitude, elle plaça hardiment dans la main de son mari le papier plié… Gardez ceci, Lenny !… lui dit-elle, tout à coup redevenue fort pâle, mais sans rien perdre de sa fermeté… Gardez ceci ! et vous me demanderez de vous en donner lecture quand nous serons sortis de la chambre aux Myrtes.

— Qu’est cela ? lui demanda-t-il.

— C’est ce que j’ai trouvé en dernier lieu, cher ami, lui répondit-elle, jetant sur lui un regard sérieux, et soupirant comme une personne qui se sent affranchie d’une pénible oppression.

— Est-ce de quelque importance ? »

Au lieu de répondre, elle l’attira soudain sur son cœur, l’étreignit avec cette ardeur de premier mouvement qui était en elle un don de nature, et couvrit son visage de chauds baisers.

« Doucement !… doucement ! dit Léonard en riant… Vous me coupez la respiration. »

Elle recula, et, ses deux mains posées sur les épaules de son mari, resta comme en contemplation devant lui.

« Oh ! ami à moi, lui disait-elle avec une tendresse passionnée, je donnerais, en ce moment, tout ce que je possède au monde pour savoir au juste comment vous m’aimez.

— Ah !… Rosamond !… répondit-il, riant toujours, il me semble que c’est là ce que vous devez le mieux savoir, à présent.

— Je le saurai bientôt. »

Elle prononça ces dernières paroles sur un ton si bas et si calme, qu’à peine put-on les entendre. Interprétant comme un indice de fatigue ce nouveau changement de voix, Léonard lui tendit la main comme pour l’inviter à l’emmener. Elle prit silencieusement cette main chérie, et le conduisit à pas lents vers la porte.



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