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Poèmes nationaux/Le Siège de Paris

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Poèmes nationauxAlphonse Lemerre, éditeurPoésies d’Auguste Lacaussade, tome 1 (p. 248-275).

IV

LE SIÈGE DE PARIS


La patrie allume ma voix.
ANDRÉ CHÉNIER.


 
I

Lève-toi du cercueil, ô République, ô France,
          Pour les maudire lève-toi !
Ils ont, ces lourds rhéteurs, trompé ton espérance
          Et platement trahi ta foi.
Succomber sans combattre, ô douleur ! ô ruines
          De la patrie en deuil ! Et voir
Le vil drapeau des Huns flotter sur nos collines !
          Inénarrable désespoir !
Discoureurs éternels, leur béate incurie
          Et leur loquace inaction
Énervaient ta colère, endormaient ta furie,
          O Paris, ô peuple, ô lion !
Capituler sans lutte est leur œuvre d’eunuques.
          A la mort tu voulais courir,

Non te rendre ! Tes chefs aux prudences caduques
          N’ont su ni vaincre ni mourir.
Ils devaient céder ni fort ni territoire,
          Ils le disaient d’un ton ronflant.
Silence, écrivassiers ! Ceignez une écritoire
          Au lieu de glaive à votre flanc.
Vous nous avez conduits par vos lenteurs traîtresses
          A la défaite sans combats.
Grâce à vous, l’Aigle noire est sur nos forteresses.
          Parler si haut, tomber si bas !
Jactances de rhéteurs, entêtements de mules,
          Stupidités sans précédent !
Retirez-vous, félons ! vous les dignes émules
          Du triste sire de Sedan !


II

Et qu’ils ne disent pas que ta voix récrimine,
          O Muse ! et qu’ici le vainqueur
C’est la fatalité, l’invincible famine,
          Que « tout est perdu, fors l’honneur » !
Mort du roi chevalier tombé dans sa vaillance,
          Qui t’inscrirait sur leur blason ?
L’avenir y burine : « Inepte imprévoyance »,
          Et le peuple y lit : « Trahison » !


III

Que l’avenir les juges ! — O ville au grand courage,
          Toi dont les fils courbent leurs fronts
Sous l’indicible poids d’une indicible rage,
          C’est toi d’immérités affronts
Qu’ils faut venger, qu’il faut laver, qu’il faut absoudre !
          O Paris ! tu fis ton devoir.
Au nom du Droit t’armant du glaive et de la foudre,
          Au monde asservi tu fis voir
Ce que peuvent chez toi l’amour de la patrie
          Et l’amour de la liberté.
C’est toi qui de la France, et livrée et meurtrie,
          Sauvas du moins la dignité.
Sans armes, sans soldats, sans défense, surprise
          Par le flot de l’invasion,
Le danger te grandit, le péril t’électrise :
          Cité, tu deviens nation !
Improvisant, forgeant pour ta lutte héroïque
          L’homme et le fer, l’arme et le bras,
Tu fais surgir du sol ta milice civique,
          Phalange par qui tu vaincras !
Tirant tout de tes flancs, mère aux nobles entrailles,
          Fondant ton âme et ton écrin,
Tu couvres tes remparts, bastions et murailles,
          De canons et de cœurs d’airain.

Parcs et châteaux, grands bois ombrageant ta ceinture,
          Peuvent au Hun servir d’abris :
Ils tombent ! — A ton deuil solennel la nature
          Mêle son deuil et ses débris.
Adieu, palais ! adieu jardins aux beaux feuillages !
          Parcs ombreux, séjours fortunés,
Vous, du moins, par le Hun alléché de pillages,
          Vous ne serez point profanés !
Écroulez-vous, châteaux ! brûlez, champs magnifiques !
          Vallons, délices de l’été,
Fraîches villas, brûlez ! tombez, bois pacifiques,
          Pour le salut de la cité !
Et sur la glèbe nue, ô Paris ! tu te dresses
          Sublime, au loin versant l’effroi.
Qu’il vienne, l’agresseur convoitant tes richesses,
          Le vide est fait autour de toi.
Et poursuivant ton œuvre, — œuvre religieuse, —
          Tout sacrifice t’est léger ;
Et chacun sent en soi ta foi contagieuse
          Grandir, et braver l’étranger.
L’héroïsme s’embrase à ton altier courage,
          La guerre campe en tes faubourgs ;
Et pour mener à fin ce gigantesque ouvrage,
          Il t’a suffi de quelques jours.
Et quand le Hun pillard accourt, horde innombrable,
          Guerrière aux yeux dardant l’éclair,
Il te voit, l’arme en main, tranquille et formidable,
          Debout dans ton corset de fer !


IV

Il te disait frivole, amollie et sans force,
          Toute au plaisir qui seul te sied ;
C’était juger du fruit au luxe de l’écorce :
          L’armure est d’or, le cœur d’acier.
Il te disait la ville au vice habituée,
          La Babylone aux dieux impurs,
Et comme on entre aux bras d’une prostituée,
          Il croyait entrer dans tes murs.
Et du haut de ces murs dont le bronze foudroie,
          Voici que ton bras punisseur
Se lève, et que frappant au front l’homme de proie,
          Tu vois reculer l’agresseur !
En vain l’invasion t’enserre de son onde ;
          Comme la mer contre un écueil,
Au pied de tes remparts où l’airain tonne et gronde,
          Vient se briser son lourd orgueil.
La force, qui pour lui prime le Droit, recule
          Devant le Droit par toi vengé.
Trop de fois, dix contre un, féroce et sans scrupule,
          De sang et d’or il s’est gorgé !
Ici, la force échoue. — A l’œuvre, astuce infâme
          Dont l’esprit du Hun est pourvu !
Ceux que ne peut dompter la force, on les affame :
          Le grand de Molke a tout prévu.

S’embusquant à distance, errant sur les bruines,
          Coupant tes ponts et tes chemins,
T’isolant sur ton fleuve au pied de tes collines,
          Paris, la horde des Germains
T’entoure ; et, vils chacals guettant de loin leur proie,
          Mais sur elle n’osant bondir,
Trois cent mille, ils sont là, cuvant l’ignoble joie
          De voir leur victime pâlir
Sous l’étreinte de fer de sa suprême épreuve !...
          Basse et savante atrocité !
La famine en tes flancs, l’âpre hiver sur ton fleuve,
          Sans pain, sans feu, sainte Cité,
Quand tu portes les yeux sur l’immense vallée
          Que blanchit un soleil en deuil,
Tombeau vivant, tu vois la neige amoncelée
          T’envelopper comme un linceul.
Là, sous la terre dure, au revers des tranchées,
          Dorment, glacés dans leur valeur,
Tes fiers enfants, moissons que la guerre a fauchées,
          Tuant le fruit avec la fleur.
A l’horizon blafard où pèse un ciel livide,
          Barrant la voie à tout secours,
D’un tenace ennemi veille la haine avide...
          Ainsi s’en vont les nuits, les jours !
L’hiver et le typhus habitent tes murailles ;
          Des maux tout l’essaim conjuré
Décime tes soldats, dévore tes entrailles ;
          Sans ébranler ton cœur navré :
Dans ta lugubre enceinte où deux millions d’âmes

De faim, de froid souffrent pour toi,
Ton héroïsme ardent les réchauffe à ses flammes,
          Ton cœur les nourrit de sa foi !


V

Inébranlable foi ! magnanime souffrance !
          Va, tu grandis à tous les yeux,
Toi qui sauves l’honneur, toi qui venges la France
          Par ton martyre glorieux !
Ah ! laisse-moi dans l’ombre, où ta splendeur m’enivre,
          Sur tes détresses m’attendrir,
Ville où j’ai mérité de rêver et de vivre,
          Où j’ai mérité de souffrir !
Ah ! laisse-moi, le front courbé dans la poussière,
          En mes respects fiers et jaloux,
Baiser le bord sanglant de ta robe guerrière,
          Pleurer d’orgueil à tes genoux !
Souffre qu’un de tes fils, ô mère vénérée,
          Pour tant d’affronts inexpiés,
Pour ta lente agonie avec calme endurée
          Sanglote d’amour à tes pieds !
Laisse-moi t’admirer tout haut, laisse-moi dire,
          Témoin au cuisant souvenir,
Tes ineffables maux, Mère, pour les maudire,
          Tes dévoûments pour les bénir !


VI

A ton appel, j’ai vu tous les rangs, tous les âges
          S’unir dans un sublime accord ;
Ouvriers et savants, vieillards et blonds visages
          Marcher côte à côte à la mort.
J’ai vu, pour ta défense, artistes et poètes
          Quitter la lyre et les pinceaux,
Des ouragans de feu rugissant sur leurs têtes,
          Braver la trombe et les assauts.
J’ai vu, sur tes remparts que la brise flagelle,
          Tes fils, soldats improvisés,
Mourir debout, tués par le froid qui les gèle,
          Tomber par la bombe écrasés.
Par un hiver qui fend les pierres et les marbres,
          Dans tes parcs de givre vêtus,
Pour tes foyers sans feu, j’ai vu tes plus beaux arbres
          Crouler l’un sur l’autre abattus.
Sur tes quais inondés hier encor de lumière,
          Et maintenant d’obscurité,
Sur tes longs boulevards, brillante fourmilière,
          Centres éteints d’activités,
Sur tes hauts monuments noyés d’ombres funèbres
          J’ai vu, réelle vision,
Comme un oiseau lugubre aux ailes de ténèbres
          Planer la désolation !

Et tel qu’un pèlerin dans une ville morte,
          Sous la brume, aux plaintes du vent,
J’ai, nocturne songeur, errant de porte en porte,
          Sondé ton sépulcre vivant...
Et j’ai maudit le sort qui sur toi se déchaîne,
          Toi que le sort eût dû venger !
Et j’ai senti grandir dans mon cœur pur de haine
          La sainte horreur de l’étranger !


VII

Le jour, autre spectacle et non moins lamentable :
          Des portes aux lourds bastions,
Pour forcer l’ennemi dans son camp redoutable,
          J’ai vu sortir tes légions.
Sous l’orage tonnant des forts et des redoutes,
          Ils allaient, tes fiers bataillons,
Renversant l’ennemi, trouant, s’ouvrant des routes
          Sous la bouche en feu des canons.
Ils allaient : — tout à coup le clairon des retraites
          Glaçait et brisait leurs élans...
Et toujours des succès couronnés de défaites !
          Et toujours des chefs indolents ;
Et toujours dans l’ardeur des belliqueuses fièvres,
          Et quand tous voulaient en finir,
Il leur fallait — lions commandés par des lièvres —

          Toujours sur leurs pas revenir !
Et sur tes murs souillés de mensonges notoires,
          Tu lisais, sans te révolter,
Rédigé par tes chefs, le récit des victoires
          Qu’ils n’ont jamais su remporter !...
Patience sans nom ! — O toi qui sus attendre,
          Paris ! comment trop t’admirer,
Du découragement toi qui sus te défendre,
          Toi qui sus toujours espérer !


VIII

De toute part cernée ! une triple ceinture
          De sang, et de flamme, et de fer,
T’enveloppe et te voue à l’atroce torture
          Que Dante évoque en son enfer.
Comme Ugolin, tu vois — angoisse maternelle ! —
          Tes fils mourir à tes côtés.
Ton courage ulcéré t’inspire, et ta prunelle
          S’emplit de soudaines clartés.
Stoïque, te dressant sur ta tombe vivante,
          Les yeux perdus à l’horizon,
Tu songes... Ta pensée indomptable et fervente
          S’évadera de ta prison.
Elle ira, du Teuton trompant la lourde veille,
          Elle ira du vol de l’éclair,

Sur un nef ailée, intrépide merveille,
          Ouvrir sa route aux champs de l’air.
Le ciel du moins est libre ! Allez à la pleine ailes,
          Ballons et ramiers messagers,
Allez ! et que la France ait par vous des nouvelles
          De la ville aux fiers assiégés...
Autour de toi la plaine est nue et désolée,
          Ton fleuve y dort, morne et glacé ;
Les bourgs incendiés fument dans la vallée,
          Les bourgs où la Prusse a passé !
Debout sur tes remparts et la main sur ton glaive,
          A tes pieds les canons béants,
Tu suis d’un long espoir le ballon qui s’enlève,
          Fendant l’espace à bonds géants
Il va... Soufflez du Nord, vents aux ailes de neige,
          Montez du sol, brouillard légers,
Voilez au Hun qui guette, accroupi dans son piège,
          La nef aux hardis passagers !
Le ciel est une issue, et l’espace une voie :
          Montez, globes navigateurs !
Pour atteindre le but où Paris vous envoie,
          Des cieux traversez les hauteurs.
Volez au sud, volez vers la tiède Provence,
          Vers l’Ouest, la terre aux genêts d’or ;
Que l’âme de Paris sur vos ailes devance
          La foudre au fulgurant essor !
Hâtez-vous ! — Vous portez en vos flancs, lest sublime,
          L’espoir, le génie indompté,
L’exemple et l’héroïsme et la fortune opime

De la trois fois sainte Cité !
Hâtez-vous ! — Dans la nuit, que l’étoile attendrie,
          Vous contemplant du fond du ciel
Éclaire votre vol qui porte à la patrie
          Les voix d’un héroïque appel !
Hâtez-vous ! — Au delà des plaines, des montagnes,
          Abattez-vous, ballons sauveurs,
Embrassant, feu sacré, villes bourgs et campagnes,
          Suscitant partout des vengeurs !
Hâtez-vous ! Haut et loin, allez dire à la France
          Qu’ici pour elle on sait souffrir ;
Allez dire aux vivants notre altière espérance,
          Salut de ceux qui vont mourir.
Mais vous, revenez-nous, facteurs aux blanches ailes,
          O chers oiseaux compatissants !
Revenez à nos cœurs glacés d’affres mortelles
          Parler d’espoir et des absents.
Des grèves et des monts, des hameaux et des plages,
          Revenez-nous, courriers ailés !
Sur nos toits sans foyer répandez vos messages,
          Et nos toits seront consolés.
Dites-nous que la France, accélérant sa marche,
          L’éclair aux yeux, le glaive au flanc,
Accourt. — Soyez pour nous, soyez l’oiseau de l’Arche
          Dans ce déluge aux flots de sang !
Que votre vol au loin, croisant le vol des bombes,
          Dessine à nos yeux dans les airs
L’arc-en-ciel prophétique, ô propices colombes,
          Disant la fin de nos revers !

En souvenir des maux sans nom, des maux sans larmes
          Subis en des jours exécrés,
La ville de Paris gravera dans ses armes
          Votre symbole, oiseaux sacrés !
Planant sur un navire en péril, mâts sans vergue,
          Agrès rompus et flancs meurtris,
On lira dans votre aile éployée en exergue
          Ces mots : « Les sauveurs de Paris ».
Sauvez donc ! oh ! sauvez la sainte capitale
          De la défaite aux durs affronts !
Allez aux quatre coins de la terre natale !
          Partez, ramiers !... Nous attendrons.


IX

Torture de l’attente ! angoisse inénarrable !
          Espoirs trompés ! vœux méconnus !
Les ramiers ont rejoint la Cité vénérable,
          Mais seuls ils y sont revenus !


X

Ce n’est pas tout. — Après cent et cinq jours de siège,
          Mettant le comble à ses forfaits,
Ville auguste ! le Hun barbare et sacrilège
          Sur tes temples, sur tes palais

A dirigé l’essor des bombes meurtrières.
          Dans ton ciel qu’empourpre le soir,
J’ai vu, sinistre essaim d’oiseaux incendiaires,
          Des obus monter le vol noir,
Puis, déchirant l’espace et choisissant leur proie,
          Globes ailés d’où l’éclair sort,
Sur tes toits effondrés que l’airain troue et broie
          Répandre la flamme et la mort !
J’ai vu sur tes clochers, tes dômes, tes musées,
          L’âpre essaim, à bonds acharnés,
S’abattre et rejaillir, fulgurantes fusées !
          Le frais berceau des nouveaux-nés,
L’hospice, abri sacré que la souffrance habite,
          Et tes places et tes marchés
Sous l’orbe aux mille éclats, explosion subite,
          De lambeaux humains sont jonchés !
Membres épars, débris fumants, spectacle horrible !...
          Comme l’antique Niobé
Contemplant sous les traits du Tueur invisible
          Ses fils, groupe à ses pieds tombé,
Paris, ô Cité mère à l’immense agonie,
          O Niobé des nations,
Vois, muette d’horreur, vois de la Germanie
          Les héroïques actions !...
Ne pouvant te dompter, ne pouvant te réduire
          Par l’arme du brave et du preux,
Sa rage incendiaire aspire à te détruire,
          Et de loin te couvre de feux !


XI

Haine de l’étranger, Haine chère et sacrée,
          Verse en nous ta sainte fureur !
Emplis mon cœur, grandis dans mon âme ulcérée,
          Grandis au niveau de l’horreur
Qu’inspirent les forfaits d’une exécrable engeance !
          Œil pour œil, Haine ! et dent pour dent.
Allume par mon chant le feu de la vengeance !
          Embrase à ton charbon ardent
Ma bouche, et que ton cri jaillisse de ma lèvre !
          Pour qu’il soit de tous répété,
Donne à ma voix l’accent dont un peuple s’enfièvre ;
          Donne à mon vers l’intensité
De mon amour pour toi, Haine altière et farouche !
          Contre un vainqueur savant au mal,
O vaincus, que la Muse évoque en votre bouche
          L’antique serment d’Annibal !
Haine de l’étranger, Amour de la patrie,
          Mon double culte désormais,
Si nos cœurs défaillants, si notre âme amoindrie
          Pouvaient vous oublier jamais ;
Si le serment vengeur aux promesses stoïques,
          Nous oubliions de le tenir,
Levez-vous de la tombe, ô nos morts héroïques,
          Pour nous en faire souvenir !

Levez-vous, du devoir ô victimes austères !
          Levez-vous tous jeunes et vieux,
Ignorants et lettrés, nobles et prolétaires
          Dont la mort a glacé les yeux !
Regnault, vaillant artiste à la splendide toile,
          Lambert, courageux voyageur,
Seveste, qui payas d’un beau trépas l’étoile
          De la patrie et de l’honneur ;
Dampierre, et toi, Grancey, soldats de souche antique,
          Et vous aussi, Coriolis,
Vieillard auguste en qui l’amour patriotique
          Triompha de l’amour des lys ;
Vous qui sûtes mourir, rêvant la délivrance,
          Comme seraient morts vos aïeux,
Dont le sang teint toujours la bannière de France !
          Martyrs bénis et glorieux,
Levez-vous du coteau, levez-vous de la plaine,
          De la tranchée et du sillon,
De la fosse sans fleurs de votre vertu pleine,
          De Buzenval, de Châtillon,
De tous ces lieux témoins de vos luttes sublimes,
          Héros dont chaque nom cité,
Sanctifiant mon vers, verserait sur mes rimes
          Un reflet d’immortalité !
O nos morts bien-aimés ! découvrant vos blessures,
          Levez-vous tous de vos cercueils !
Secouez à nos yeux oublieux ou parjures
          Les plis sanglants de vos linceuls !
Venez nous rappeler l’homicide furie,

          Les forfaits de l’invasion,
La Prusse en nos cités promenant la tuerie,
          Semant la dévastation !
Comme aux murs d’Elseneur, victime fraternelle,
          L’Ombre d’un père assassiné
Armait le cœur d’Hamlet de sa haine éternelle
          Contre un meurtrier couronné ;
O martyrs ! dans nos nuits, ô Héros ! dans nos veilles,
          Apparaissez! répétez-nous
Ces mots sacrementels vibrant à nos oreilles :
          « Souvenez-vous ! souvenez-vous ! »
Souvenez-vous du Nord déchaînant ses repaires
          Sur nos champs, nos toits saccagés !
Vivants ! souvenez-vous qu’en les vengeant vos pères
          Sont morts et ne sont point vengés !
Souvenez-vous des maux sans nom, des durs outrages
          Par notre France, hélas ! soufferts ;
De l’Alsace expiant ses fidèles courages
          Par l’abandon et dans les fers !
Souvenez-vous du joug où gémit la Lorraine !
          Que le briser soit votre espoir !
Fils d’un sol envahi, que pour vous tous la haine
          De l’étranger soit le devoir !
Souvenez-vous enfin que soûle de carnage,
          Se gorgeant d’or sur nos débris,
Cette docte Allemagne, en sa fureur sauvage,
          A rêvé de brûler Paris !


XII

Oui, voilà vos exploits, ô héros platoniques,
          Guerriers doublés de songe-creux,
Blonds amants des Gretchen, meurtriers germaniques,
          Docteurs et pédants langoureux !
Parlez-nous maintenant de progrès de lumière,
          Fils de la Prusse, hommes du Nord !
Sous le savant en vous gît la brute première,
          Le sauvage en vous n’est pas mort.
La science en vos mains sert froidement vos haines,
          Et les arts vos duplicités ;
Votre instinct carnassier, loups à faces humaines,
          Se trahit à vos cruautés !
Le gentilhomme en vous déguise mal le reître
          Que le passé nous révéla.
Allez ! vous êtes bien les fils de votre ancêtre,
          Les dignes enfants d’Attila !
Eh bien ! montrez-vous donc, ô races prolifiques,
          Ce que vous êtes en effet !
N’affichez plus ces airs aux candeurs pacifiques !
          Tuer, piller est votre fait !
Les richesses d’autrui par vous sont convoitées ;
          Du voisin vous lorgnez le sol
Pour y placer à l’aise et loger vos portées !
          La ruse, le meurtre, le vol,


Voilà votre héroïsme et vos vertus guerrières !
          Et vous parlez de liberté,
Vous dont le dos subit la schlague et les lanières
          Qu’ourdit la féodalité ;
Vous qui courbez vos reins, vous qui pliez vos têtes
          Sous de grotesques hobereaux ;
Vous qui, pour assouvir votre soif de conquêtes,
          A vos rois servez de bourreaux !


XIII

Arrière, vils bourreaux ! vils esclaves, arrière !
          Entre vous et les nations
Se dressent désormais, menaçante barrière,
          Vos sanglantes ambitions.
Honte à vous ! vous avez déshonoré la guerre
          Par vos cyniques attentats.
Le Droit n’existe plus qui protégeait naguère
          L’antique assise des états.
En un siècle de paix et de luttes sereines,
          Aux fraternels enfantements,
Vous venez de rouvrir d’homicides arènes
          Pour de futurs égorgements ;
En des jours de progrès ramenant les ténèbres,
          Le moyen âge et ses terreurs,
Vous avez rallumé par vos forfaits célèbres

          Du passé les sombres fureurs :
Fureurs de race à race, inextinguible haine !
          Par vous, l’incendie attisé,
Passant d’un peuple à l’autre, au vent qui le déchaîne,
          Aura bientôt tout embrasé.


XIV

O conflagration des peuples en démence !
          Stupide, universelle horreur !
Faut-il que le passé de nos jours recommence
          Pour qu’un Gothon soit empereur !
Éteignez-vous, lumière, art, science, industrie !
          Ce recul de l’esprit humain,
Ce retour vers la nuit et vers la barbarie
          Est ton œuvre, Empereur germain !
Adieu, rêve sacré de paix et d’harmonie !
          Adieu, sainte fraternité
Des peuples ! — Votre crime, hommes de Germanie,
          Crime de lèse-humanité,
Est de ceux que le ciel, à défaut de la terre,
          Un jour ou l’autre doit punir.
Le présent contre vous, vengeance héréditaire,
          Lègue sa dette à l’avenir ;
Et l’avenir paîra cette dette funeste
          De sang et d’exécration !

Car ce n’est pas vers Dieu l’homme seul qui proteste :
          C’est toi, Civilisation !


XV

Depuis l’heure maudite où sur la croix immonde
          Le juif impur et furieux
Vit pâlir et mourir la Lumière du monde,
          Jamais forfait plus odieux
N’épouvanta la terre, ô race âpre et brutale,
          Qu’à l’heure où vous avez porté
Votre main sur Paris, la sainte capitale,
          Tête et cœur de l’humanité !...
Qu’avait-elle donc fait pour valoir vos vengeances ?
          Fervent asile des proscrits,
Refuge des penseurs et des intelligences,
          Pôle et foyer des grands esprits,
Elle a toujours été pour tous hospitalière,
          Même, hélas ! pour ses ennemis.
A partager son pain de vie et de lumière,
          Peuples, vous étiez tous admis !
Dans la science et l’art proclamant vos victoires,
          A vos succès faisant accueil,
A grandir vos talents, à consacrer vos gloires
          Elle mettait son noble orgueil.
Et vous, les bienvenus chez elle, race ingrate,

          Blonds sournois doublés d’assassins !
Contre elle, cinquante ans, votre âme scélérate
          A couvé les plus noirs desseins.
Ne pouvant au passé pardonner vos défaites,
          Au présent sa prospérité,
Cinquante ans, vous avez, convives de ses fêtes,
          Trahi son hospitalité !
Fouillant ses murs, scrutant ses mœurs, notant ses fautes,
          Rôdeurs d’égouts, vils scorpions,
Cinquante ans, vous avez, dans son sein, vous ses hôtes,
          Fait l’abject métier d’espions !
Cinquante ans, ruminant vos haines misérables,
          Lynx pour voir, taupes pour ramper,
Vous avez guetté l’heure et l’endroit vulnérables
          Par où vous pourriez la frapper !
Et quand elle eut sonné, l’heure à jamais néfaste,
          Vos moyens prêts, vos projets mûrs,
Vous vous êtes, hurlant le hourra qui dévaste,
          En foule rués sur ses murs !


XVI

Eh bien ! ces murs sacrés à vos bandes traîtresses,
          A vos fureurs ont résisté,
Et vous n’avez vaincu ni pris les forteresses
          De l’antique et brave Cité.

Ce n’est point par la voie aux portes triomphales
          Qu’en ses murs vous êtes venus,
Comme autrefois venaient fiers dans vos capitales
          Nos aïeux, à Berlin connus !
Ce n’est point le front haut, conduits par la Victoire,
          Qu’en nos murs vous serez entrés,
Mais par la porte basse, ouverte à l’Aigle noire
          Par tous les fléaux conjurés.
Devant ces murs d’airain que la foudre illumine,
          Vainqueurs, vous avez reculé !
Ce n’est point avec vous, c’est avec la famine
          Que Paris a capitulé !


XVII

Capituler ! ô deuil ! Capituler ! ô rage !
          Revers plus amer que la mort !
Avoir tant dépensé de sang et de courage !
          Ah ! tu méritais mieux du sort,
Héroïque Cité ! vaillante infortunée !
          Au jour de ton écroulement,
Plus grande que ta chute et que la destinée,
          Devant l’azur du firmament,
Devant le monde et Dieu, devant l’Europe entière
          Qui sut tout permettre et tout voir,
Tu peux du moins, tu peux lever ta tête altière,

          Paris ! car tu fis ton devoir !...
Montre à ces nations, inertes spectatrices
          De la lutte et de tes revers,
Montre ton noble front aux nobles cicatrices !
          Reste en exemple à l’univers !
Dans la rude tourmente où ta barque s’abîme,
          Où dort notre espoir naufragé,
Du moins, toujours debout, comme un phare sublime,
          Ton honneur brille, insubmergé !
Dans ce désastre où peut sombrer la République
          Tu n’as rien à te reprocher,
Hors d’avoir mis ton âme et ta nef symbolique
          Aux mains d’un inepte nocher !


XVIII

Donc, tout est consommé ! Contemplant ta défaite,
          O France ! et ton affliction,
L’Europe qui t’admire est au fond satisfaite
          De ton humiliation.
Les gens de Magenta, les hommes de Crimée,
          Hier encore alliés soumis,
Te disent, aujourd’hui que tu n’as plus d’armée,
          Ce qu’a Job disaient ses amis.
Des services reçus fragile est la mémoire !
          Le vaincu toujours aura tort.

Triste défection dont rougira l’Histoire !
          Malheur au faible ! gloire au fort !
La force est désormais le Droit. En politique,
          La Force est tout, et rien le Droit !
Le vainqueur plaît aux dieux ! c’est à Caton d’Utique
          Que plaît le vaincu maladroit.
Faisons comme les dieux, peuples ! L’ingratitude
          Est une armure à notre cœur.
Oublions la victime et, sage multitude,
          Allons acclamer le vainqueur !...
O nations, bétail des rois, brutes de somme,
          Brutes sans foi, sans amitié ! —
Dieu juste ! qui verrait à nu le cœur de l’homme
          Mourrait d’horreur ou de pitié !


XIX

Résigne-toi ! subis les hontes de l’Empire,
          O France ! et ton abaissement.
Des fautes du passé que le présent s’inspire
          Pour en garder l’enseignement.
Souffre, travaille, espère, et sème en tes ruines
          D’un riche avenir la moisson.
Du produit de tes champs, du fruit de tes collines
          Paie à l’Allemand ta rançon.
Libère-toi d’abord, reste France et loyale !

          Gorge d’or ton vainqueur repu.
Un jour il te rendra cette rançon royale
          Et tout le sang qu’il t’aura bu !
Laisse venir le jour des complètes revanches,
          Jour vengeur de l’iniquité !
A l’arbre mutilé reverdiront ses branches :
          Tu referas ton unité.
Attends le jour sacré des justes représailles.
          Comme Antée à terre abattu,
Appuyée à ton sol aux vivaces entrailles,
          Reprends ta force et ta vertu.
Refais ton sang, refais tes mœurs ! d’une main ferme
          Jette au loin tes corruptions,
Tes rois, tes empereurs ! Sois libre ! A jamais ferme
          L’ère des révolutions !
Depuis quatre-vingts ans, France, ta marche oscille :
          Changeant de dogme et de contrat,
Essayant tout, tu vas du fourbe à l’imbécile,
          De l’imbécile au scélérat !
Cesse enfin ce jeu sombre où pâlit ta fortune ;
          Mets en toi seule ton espoir.
Chasse des prétendants la cohue importune,
          En tes mains garde le pouvoir.
Ils s’offrent à l’envi pour guérir tes blessures :
          Docteurs pourvus d’orviétans,
Ils reviennent de loin, leurs recettes sont sûres ;
          Mais qu’on se hâte ! il n’est que temps !
Il est temps, en effet, que ta voix congédie
          Tous ces revenants du passé !

Abjure tes erreurs, ô France ! et répudie
          A jamais tout pacte insensé.
L’Empire et ses fauteurs t’ont conduite à l’abîme ;
          Ils sont prêts à t’y replonger :
Leur œuvre est sous tes yeux et les juges, ô victime
          Par eux livrée à l’étranger !
A l’heure du péril leur superbe prudence
          Se pavanait sous d’autres cieux ;
Les voici de retour : misérable impudence !
          Cynisme trois fois odieux !
Ton salut les réclame, ils sont prêts : anathème
          A ces sinistres charlatans !
Sauve-toi des sauveurs en te sauvant toi-même !
          France, ma mère ! il en est temps.
Ton salut désormais ne dépend de personne,
          Mais de tous, France, mais de toi !
Garde en ta main le sceptre, à ton front la couronne :
          Tes fils accepteront ta loi.
Loi d’un monde nouveau, loi de l’ère nouvelle
          Dont l’aube blanchit l’horizon,
Et des printemps futurs à notre hiver révèle
          L’éblouissante floraison.
Hâte ces jours prédits, cette terre promise
          Aux vaincus ployés sous leurs fers.
Sois la colonne ardente, ô France ! et le Moïse
          Des peuples en marche aux déserts.
Comprends ton rôle, assois l’édifice civique
          Où tout enfin puissent s’unir !
Résumant ton passé, seule, la République

          Peut embrasser ton avenir.
Abrite et refais-toi sous sa puissante égide ;
          Parmi les nations, tes sœurs,
Remonte à ton rang ! sois leur prophète et leur guide,
          L’apôtre aux verbes précurseurs,
Annonçant à l’Europe, où désormais chancelle
          L’œuvre des tyrans exécrés,
Ton œuvre à toi : la République universelle
          Des peuples par toi délivrés !
Fonde-la par l’exemple et l’ardeur magnanime
          D’un cœur plus haut que ses revers.
Venge-toi du vainqueur, venge-toi de son crime
          Par tes bienfaits sur l’univers.
Que tes maux sans nom l’épreuve soit féconde,
          O France ! pour l’humanité :
Mère immortelle, épanche à jamais sur le monde
          La lumière et la liberté !