La Pipe de cidre (recueil)/Le Tambour

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le tambour
La Pipe de cidreE. Flammarion (pp. 155-164).
Le tambour




Le tambour


Saint Latuin était — et il est toujours, j’aime à le croire — le patron vénéré de notre paroisse. Premier évêque de Normandie, au premier siècle de l’ère chrétienne, il avait chassé du pays percheron, à coups de crosse, les druides, sacrificateurs de sang humain. On raconte, dans des livres très anciens, que son ombre, seule, guérissait les malades et ressuscitait les morts. Il avait encore des pouvoirs bien plus beaux, et pareils, j’imagine, à ceux que possédait le révérend père Mounoir, lequel, par une imposition de ses mains sur les lèvres des étrangers, leur inculquait immédiatement le don de la langue bretonne, ainsi que cela est figuré sur une fresque de Ian-d’Argent, sur les murs de la cathédrale de Quimper. De ces merveilleux pouvoirs de saint Latuin, je ne me souviens plus guère, bien que mon enfance en ait été bercée. Mais tout cela est un peu brouillé dans ma mémoire aujourd’hui, et je serais fort en peine s’il me fallait conter tous les prodiges qu’on lui doit.

La cathédrale diocésaine gardait précieusement, enfermés dans un reliquaire de bronze doré, quelques restes authentiques et poussiéreux de ce magique saint Latuin : une dent, entre autres, et des fragments de tibias menus, menus comme des allumettes. Son culte, entretenu dans les âmes par les savantes exégèses et les miraculeuses anecdotes de notre bon curé, était très en honneur chez nous. Malheureusement, la paroisse ne possédait de son aimé patron qu’une grossière et vague image de plâtre, indécemment délabrée et tellement insuffisante et si authentiquement apocryphe, que les vieux du pays se rappelaient l’avoir connue, dans leur jeunesse, pour figurer tour à tour et selon les besoins de l’actualité liturgique, les traits de saint Pierre, de saint Fiacre et de saint Roch. Ces successifs avatars manquaient vraiment de dignité et servaient de thème aux irrespectueuses plaisanteries des ennemis de la foi.

Cela navrait le bon curé, qui ne savait comment remédier à une situation causée, non point par l’indifférence des fidèles, mais par la pauvreté des ressources paroissiales. À force de démarches et d’éloquentes prières, le curé obtint de Monseigneur qu’il se dessaisît du reliquaire et qu’il en fît don à notre église. Ce fut une grande joie que cette nouvelle, annoncée, un dimanche, au prône. Et l’on se prépara aussitôt à célébrer par d’inoubliables fêtes la translation des reliques, si longtemps et si ardemment convoitées.

J’avais alors douze ans et je jouais du tambour comme un homme.

Or çà, dans le pays, vivait un singulier personnage, nommé M. Sosthènes Martinot. Je le vois encore, gros, dodu, avec des gestes onctueux, des lèvres fourbes qui distillaient l’huile grasse des sourires, et un crâne aplati, glabre et rouge, pareil à une tomate trop mûre. Ancien notaire, M. Martinot avait été condamné à six ans de réclusion, pour vols, abus de confiance, escroqueries, faux, six ans durant lesquels il édifia la prison de Poissy de sa résignation admirable, et de son habileté à tresser des chapeaux. Sa peine terminée, et rentré dans sa maison, il reconquit vite l’estime de ses concitoyens par une gaieté de bon aloi, et une piété sagace, sincère peut-être, après tout… Car, que sait-on ? Ce qu’il y a de certain, c’est que personne ne lui marquait de froideur ni de mépris. Les familles les plus honorables, les plus rigides, le recevaient comme un vieil ami revenu d’un long voyage. Lui-même parlait de son absence, avec des airs calmes et lointains. Et quels talents !

Aucun ne savait mieux que lui organiser une solennité religieuse ; mettre en scène une procession, décorer un reposoir. Il était l’âme de toutes les fêtes, ayant beaucoup d’imagination et de poésie, et les cantiques qu’il composait spécialement pour ces cérémonies devenaient rapidement populaires. On les chantait, non seulement à l’église, mais encore dans les familles, le soir autour des tables de veillées… En ai-je chanté, grand Dieu, de ces cantiques-là !

M. Sosthènes Martinot fut naturellement chargé d’exécuter le plan de la fête en l’honneur de saint Latuin. J’ose dire que ce fut admirable.

Il vint, un matin, à la maison et dit à mon père :

— Je vous demande Georges… j’ai besoin de Georges. Oui, j’ai pensé que Georges, comme tambour, pourrait conduire la procession. Il n’est pas grand… ce n’est pas, mon Dieu ! un tambour-major… mais il bat très bien… il bat d’une façon extraordinaire pour son âge… il a du feu et des principes… Bref, c’est ce qu’il me faut… Et c’est un honneur que j’ai voulu lui réserver… Car on en parlera longtemps, de cette fête, mon bon ami, je vous en réponds.

Joignant les mains comme un saint en prières, M. Sosthènes Martinot reprit :

— Quelle fête !… mon bon ami… J’ai déjà tout le plan, ensemble et détails, dans la tête !… Six arcs de triomphe, pensez donc !… Conduite par Georges, la procession va recevoir Monseigneur sur la route de Chartres, au carrefour du Moulin-Neuf… La musique de la pension jouera des marches que j’ai faites… Des chœurs de jeunes filles en blanc, portant des palmes d’or, chanteront des cantiques que j’ai faits !… Il y aura un groupe de druides enchaînés ! Et les bannières, et ça !… et ça !… et ça !… Ce sera beau comme une cavalcade. Voulez-vous que je vous chante mon principal cantique ? Écoutez ça !…

Sans attendre la réponse de mon père, M. Martinot entonna d’une voix ferme le cantique, dont je me rappelle ce couplet lyrique :

Au temps jadis, d’horribles dieux
Trônaient partout sur nos montagnes
Et les chrétiens, dans les campagnes,
Tremblaient sous leur joug odieux.
Ô père tendre,
Qui pourra rendre
Les cieux plus doux ?
Saint-Latuin, ce sera vous (bis)
Honneur à vous (ter).

Mon père était ravi. Il félicita M. Martinot de ses talents « sur la poésie », et le remercia de sa proposition.

Quand mon père m’apprit l’incomparable honneur auquel j’étais destiné, je pleurai très fort.

— Je ne pourrai jamais ! bégayai-je.

— On peut ce qu’on veut ! prononça mon père… Travaille… Applique-toi… Soigne tes roulements !… Comment ! une procession pareille ! Une fête unique dans les annales de la paroisse !… et toi en tête !… Et tu pleures !… Tu ne te rends donc pas compte !… Voyons, tu ne comprends donc pas !… Sapristi ! Il ne m’est jamais arrivé une chance pareille, à moi !… Et pourtant, je suis ton père !

Ma mère, mes sœurs, mes cousines me raisonnèrent, elles me firent honte de ma faiblesse et de ma timidité. Ma mère, surtout, se montra exaltée et colère.

— Si tu ne veux pas… cria-t-elle, écoute-moi bien… je te reprendrai ton tambour… je le donnerai à un pauvre !

— C’est ça !… c’est ça !… applaudit toute la famille. On lui reprendra son tambour !…

Braves gens ! Comme vous êtes loin, aujourd’hui !

Il fallut bien me résigner. Durant un mois, tous les jours, je piochai douloureusement mon tambour, tantôt sous la présidence de mon père, tantôt sous celle de M. Martinot qui, l’un et l’autre, de la voix et du geste, encourageaient mes efforts.

Le grand jour arriva enfin. Il y avait dans la petite ville une animation insolite et fiévreuse. Les rues étaient pavoisées, les chaussées et les trottoirs jonchés de fleurs. D’immenses arcs de verdure, reliés par des allées de sapins, donnaient au ciel, à l’horizon, aux maisons, à toute la nature, d’impressionnants aspects de mystère, de triomphe et de joie.

À l’heure dite, le cortège s’ébranla, moi en tête, avec le tambour battant sur mes cuisses. J’étais bizarrement harnaché d’une sorte de caban dont le capuchon se doublait de laine rouge : une fantaisie décorative de M. Martinot, lequel pensait que le caban avait quelque chose de militaire et s’harmonisait avec le tambour. Il pleuvait un peu, le ciel était gris.

— Allons, mon petit Georges, me dit M. Martinot… du nerf… de la précision, et de l’éloquence !… Plan, plan !… Plan, plan !…

À partir de ce moment, je n’ai plus de cette journée historique que des souvenirs confus… Je me rappelle qu’une immense tristesse m’envahit… Tout me paraissait misérable et fou… J’aurais voulu m’enfuir, me cacher, disparaître, tout d’un coup, dans la terre, moi, mon caban et mon tambour… Mais M. Martinot me harcelait ; je l’avais, sans cesse, derrière moi, qui disait :

— Très bien !… Du nerf !… battez plus fort… On n’entend rien !

La pluie détendait la peau de mon tambour qui, sous le mouvement accéléré des baguettes, ne rendait que des sons étouffés, sourds, lugubres.

Je ne vis pas Mgr l’évêque ; je ne vis pas le reliquaire, je ne vis rien, rien qu’une grande foule vague où d’étranges figures se détachaient, passaient et disparaissaient sans cesse. Je n’entendis rien, rien qu’un bourdonnement confus de voix lointaines, de voix souterraines. Je ne voyais que M. Martinot, le crâne rouge de M. Martinot, conduisant la musique, poussant des Druides enchaînés, dirigeant les chœurs de jeunes filles, qui chantaient dans des glapissements cacophoniques :

Au temps jadis, d’horribles dieux…

Et je battais du tambour, machinalement, d’abord, puis avec rage, avec frénésie, emporté dans une sorte de folie nerveuse, qu’exaspéraient encore les encouragements de M. Martinot :

— C’est ça !… bravo !… Du nerf !… Plan, plan !… Plan, plan !…

Cela dura longtemps, cela dura un siècle, à travers des routes, des chapelles, des arcs de triomphe, des fantômes…

Le soir, notre curé offrait un grand dîner. Je fus présenté à Monseigneur :

— C’est le petit garçon qui a joué si bien du tambour, Monseigneur ! dit le curé en me donnant sur la joue une tape amicale.

— Ah ! vraiment ! fit l’évêque, mais il est tout petit !

Et lui aussi me donna une tape sur la joue. Le grand vicaire fit comme l’évêque, et tous les convives, qui étaient plus de vingt, firent comme avait fait le grand vicaire.

— Vois-tu, me dit mon père, au comble de la joie… M’écouteras-tu, une autre fois ?

Et comme je ne répondais pas, il déclara d’une voix sévère :

— Tiens ! tu ne mérites pas ce qui t’arrive !

Ce qui m’arriva ? Accablé de tant de secousses et d’émotions, je pris la fièvre, le lendemain. Une méningite me tint longtemps, entre la vie et la mort, dans le plus affreux délire… Et si je n’en mourus pas, m’a dit souvent mon père, je le dois à mon tambour qui fut entendu de saint Latuin…