Le Théâtre d’Athènes au Ve siècle - Étude historique

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Revue des Deux Mondes tome 77, 1886
Le Théâtre d’Athènes au Ve siècle – Étude historique


Les journées de Marathon, de Salamine et de Platée, en sauvant la Grèce, avaient donné l’essor à son génie, qui fit du Ve siècle avant notre ère l’époque du plus heureux développement de l’esprit humain. Ce temps est souvent appelé le « siècle de Périclès. » Le grand modérateur de la politique athénienne n’est pour rien dans l’œuvre d’Eschyle et de Sophocle, d’Aristophane et de Thucydide ; mais Athènes y est pour beaucoup ; et si elle n’enfanta pas tous les hommes supérieurs qui illustrèrent alors l’Hellade, elle fut leur commune patrie, et leur esprit s’échauffa au contact du sien.

Du milieu des glorieuses manifestations de la pensée et de l’art qui se produisirent alors, nous détacherons pour la mettre, comme il est juste, à la place d’honneur, la poésie dramatique, qui fut la plus magnifique floraison du génie athénien. Il n’est pas besoin de redire à ce propos l’origine et les conditions du théâtre, les qualités littéraires des poètes, pas même le caractère de l’idiome qu’ils ont parlé :

Ce langage sonore aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. Ces détails se trouvent partout, et il suffira de renvoyer aux histoires de la littérature grecque. Nous rappellerons seulement que la comédie et la tragédie ont un dieu près de leur berceau. Toutes deux sont nées du dithyrambe de Dionysos, tour à tour chant joyeux pour célébrer le don de la vigne et les licences de l’ivresse, ou lamentation funèbre en mémoire de la passion de Bacchus, mis à mort par les Titans, descendu aux enfers et ressuscité. Nous essaierons de donner, par quelques citations, une idée de la grâce ou de la force de leurs pensées ; mais surtout nous rechercherons quelles opinions, quelles croyances ces maîtres de la scène tragique partageaient avec leurs contemporains ou voulaient faire passer dans leur esprit. Cette étude est d’autant plus naturelle qu’aucun théâtre n’a été plus national que celui d’Athènes. La vie morale de la cité, ses dieux et ses héros, ses croyances et ses idées, ses craintes et ses espérances, tout est là. Les œuvres du ses poètes sont un document historique autant qu’un chapitre d’histoire politique, même davantage, puisque c’est l’âme de ce peuple qu’elles nous montrent. Aristote n’a-t-il point dit, au sujet de la tragédie, ce mot à la fois dangereux et profond : « Il y a plus de vérité dans la poésie que dans l’histoire ? »


I

Le premier en date de ces hommes qui, au Ve siècle, poussèrent les esprits vers un idéal supérieur, fut Eschyle, dont les drames ont le double caractère des œuvres puissantes : la simplicité et la grandeur. On sait que le poète fut encore un vaillant soldat, un bon citoyen et un croyant. Aussi son théâtre est-il agité par l’enthousiasme patriotique et religieux.

Le génie, c’est-à-dire l’esprit ou certaines facultés de l’esprit portées à la plus haute puissance, est un don de nature ; il ne s’acquiert point parle seul travail, mais il peut être préparé, puis développé par les circonstances d’origine et de milieu. Eschyle, né en 525, à Eleusis, d’une race d’Eupatrides, se trouva contemporain de deux poètes qui ferment avec éclat le cycle de la poésie élégiaque et lyrique : le Béotien Pindare, « chantre des victoires olympiques, » et Simonide de Céos, son émule, qui mérita, par ses sentences morales, d’être mis dans la société des philosophes, et, par ses complaisances à l’égard des riches et des grands, ne méritait pas d’y être reçu. Eschyle n’eut donc qu’à écouter autour de lui pour entendre la voix de Muses glorieuses qui éveillèrent dans son âme de plus puissans échos. Les premières impressions de sa jeunesse donnèrent aussi un tour particulier à sa pensée et une austère gravité à son caractère. Fils d’un prêtre d’Eleusis, initié lui-même aux mystères et élevé, à ce qu’il semble, dans les pieuses doctrines de l’institut pythagoricien, il eut cette constante préoccupation des choses divines qui a fait de lui, en un temps où le doute commençait, non pas le plus orthodoxe, mais le plus religieux des poètes de la Grèce. Des événemens extraordinaires au milieu desquels la vie le plaça, son esprit reçut une secousse profonde, et sa seconde religion, peut-être la première, fut l’amour de la Grèce et d’Athènes. Ses exploits à Marathon, dans l’Artémision et à Salamine l’attestent, mieux encore ses drames des Perses et des Euménides : l’un, chant de triomphe des Grecs victorieux du grand empire oriental ; l’autre, glorification d’Athènes, de son esprit de justice et de ses institutions.

A vingt-cinq ans, il débuta dans le concours pour les fêtes de Bacchus, fut battu par Chœrilos et Pratinas et ne gagna qu’en 484 sa première victoire, que beaucoup d’autres suivirent. On dit que sa défaite, en 468, par Sophocle, et une accusation d’impiété pour de prétendues révélations des mystères d’Eleusis, le décidèrent à se retirer en Sicile. Il y alla, en effet, plusieurs fois, appelé par Hiéron de Syracuse, « qui tenait le sceptre de la justice dans l’Ile aux grands troupeaux. » Pindare, en parlant ainsi, oublie les cruautés du tyran, mais ce grand poète n’avait pas le cœur à la hauteur de son talent. Il avait glorifié la trahison de Thèbes se tenant à l’écart de la guerre médique, et il célébrait les bienfaits de cette paix honteuse, tandis que Léonidas mourait aux Thermopyles et que les Athéniens combattaient sur la mer salaminienne. Il n’y a donc pas à s’étonner qu’à « la table hospitalière d’Hiéron où retentissaient de si douces mélodies, » il n’ait pas entendu les cris des victimes. Rien-ne nous dit qu’Eschyle ait été un flatteur du roi ; nous aimerions mieux cependant que, comme Sophocle, il fût toujours resté dans Athènes.

Eschyle disait de ses drames qu’ils n’étaient que des débris du grand festin d’Homère : il avait raison. Ses tragédies, véritables fragmens d’épopée, ont un sombre éclat et une majesté mystérieuse ; une divinité redoutable, le Destin, les traverse, silencieuse, invisible, suivie de Némésis, la Jalousie divine, qui ne permet à nulle grandeur humaine de dépasser le niveau qu’elle a fixé, et toutes deux remplissent l’âme des spectateurs de poignantes émotions et de superstitieuses terreurs. La lutte contre cette puissance par qui l’homme est enveloppé de mille liens, que les plus forts ne réussissent pas toujours à briser, suscite de fiers courages et de superbes dédains qui donnent aux personnages du poète une taille surhumaine. Quelle scène grandiose entre les envoyés de Zeus et Prométhée, le héros qui, par son énergie contre le sort contraire et sa haine de l’injustice, représentait une humanité où, avec quelque complaisance, l’Athènes de Marathon et de Salamine se reconnaissait ! La conception est si large que les générations suivantes ont pu voir, dans le Titan, la figure du sage d’Horace s’écriant : « Que le monde brisé s’écroule, mon âme n’en tremblera pas ; » du Rédempteur des pères de l’église rachetant l’humanité par ses souffrances ; de l’Hercule, destructeur des monstres, libérateur des victimes, qui, au Caucase, brise les chaînes du fils d’Ouranos et qui, plus tard, brisera celles de l’esprit ; enfin, à lui se rattachera cette postérité lointaine qu’on entendra répéter, après son grand aïeul : « Zeus aussi mourra ! »

La parole est audacieuse, et ce trait achève bien le caractère du Titan qui a voulu défendre les droits de la volonté humaine contre la jalousie des dieux. Mais le pieux Eschyle n’a pas dû s’arrêter là. Il croyait à une force fatale, et, en même temps, à la puissance de Zeus. Les Océanides qu’il amène auprès du captif essaient de calmer son âpre colère et d’arrêter ses menaces prophétiques : « Les sages, lui disent-elles, vénèrent et craignent Adrastéia, la Nécessité ; » et quelques vers plus haut, il écrit : « Jamais les conseils de l’homme ne troubleront l’ordre harmonieux établi par la Divinité. » Aussi le tyran envieux et violent du Prométhée enchaîné devenait, dans le Prométhée délivré, le dieu pacifique qui pardonne : le monde était replacé sous un gouvernement bienveillant, celui du dieu sauveur, grec, et un effort avait été fait par le poète pour concilier les deux idées contradictoires dont la Grèce avait vécu : la liberté morale et l’empire inéluctable de la Moira.

L’Orestie, la plus grande œuvre poétique de la Grèce après l’Iliade, a un autre caractère. C’est la plus tragique des trilogies du théâtre grec : à une des scènes, l’auditoire tout entier trembla et des femmes s’évanouirent ; mais elle est aussi la plus morale, car elle expose magnifiquement la doctrine de l’expiation, c’est-à-dire du rachat de la faute ou du crime involontaire et, par conséquent, l’avènement de la justice véritable. Elle raconte les catastrophes qui s’étaient succédé dans l’effroyable famille des Atrides, sur laquelle, depuis un premier forfait, plane Alastor, le démon des vengeances divines : Agamemnon, fils d’Atrée et neveu de Thyeste, immole sa fille pour s’assurer une victoire ; Clytemnestre, afin d’être libre dans l’adultère, égorge son époux ; Oreste tue sa mère et le complice dont elle avait dirigé le bras : « Trois fois, dit le chœur, la tempête a rugi sur ce palais… Quand donc Até arrêtera-t-elle ses vengeances ? » Par l’intervention du dieu de Delphes, qui aime l’équité, et de la vierge du Parthénon, qui sait découvrir les vrais motifs des actions humaines, la déesse fatale sera pour un moment désarmée. Le ciel, jusque-là si sombre, s’éclaire ; les sentimens s’adoucissent. Devant le tribunal de l’Aréopage, que Minerve vient de fonder et où les Furies poursuivent celui dont les oracles de Zeus ont fait l’exécuteur impie d’une juste sentence, Apollon plaide pour le meurtrier involontaire, et Oreste est absous par le suffrage de Minerve sans que le parricide soit justifié : « Voilà la justice bouleversée ! » s’écrient les Érinnyes. Mais non ; c’était une loi d’humanité qui remplaçait l’ancienne et dure loi du talion, et la doctrine morale de l’expiation par la souffrance et la prière qui triomphait de la Fatalité. La chaîne qui liait le meurtre au meurtre est brisée, l’hérédité du crime abolie, et le jugement des dieux remplacé par celui des hommes, ou la justice inexorable par l’équité. La morale se dégage de la religion, la conscience apparaît, et la raison y trouvera bientôt des règles de conduite qui ne dépendront plus d’une vue dogmatique de l’esprit ou d’un intérêt sacerdotal. Les Furies s’en irritent : « Ah ! divinités nouvelles ! vous ne respectez pas d’antiques déesses et des lois vénérables ; » et elles menacent le peuple athénien de leur colère. Mais Pallas les apaise ; elle leur promet en Attique un temple, des fêtes, un culte qui ne sera nulle part aussi brillant. Les Érinnyes, gagnées par les honneurs qui seront rendus à leur divinité, se transfigurent ; elles deviennent les déesses bienfaisantes et elles consentent à prendre, elles aussi, la cité de Minerve sous leur protection. Aux anathèmes des puissances infernales succède un cantique de paix et d’amour, et les dieux réconciliés font, pour les Athéniens, des vœux de victoire. « Qu’avec eux conspirent la terre et les flots, le ciel et les vents ; que le soleil envoie des rayons propices sur leurs champs féconds en fruits et en troupeaux ; que jamais n’y soufflent l’air empesté ou les frémissemens de la Discorde, et que toujours les citoyens y soient animés pour eux-mêmes d’une affection mutuelle, pour l’ennemi d’une haine unanime. » Puis la procession des Panathénées se forme pour conduire « les augustes et chastes déesses » au temple demi-souterrain que Pallas leur a préparé. Les flambeaux sacrés s’allument ; les prêtres amènent les victimes qui vont être immolées et Athéné marche en tête du pieux cortège. Derrière elle s’avancent les prêtresses, gardiennes de son image sainte, les vieillards de l’Aréopage portant de verts rameaux, les matrones en longues robes de pourpre et les jeunes filles « fleurs du pays de Thésée. » Des chants accompagnent leur marche ; les derniers qui sortent de la scène répètent encore : « Chantons, chantons des hymnes. » Et les citoyens se retiraient le cœur rempli des nobles sentimens que le poète y avait versés. Ainsi les spectateurs du Cid et d’’Horace emportaient quelque chose de l’âme de Corneille.

Le théâtre d’Eschyle est toujours un enseignement moral, quelquefois politique. Les Suppliantes sont un chant en l’honneur de l’antique vertu qui faisait de l’hospitalité un devoir religieux, une avance aux Argiens de son temps pour qu’ils restent fidèles à l’alliance d’Athènes, et une menace contre les Perses d’Egypte, que Cimon allait attaquer. Dans les Sept contre Thèbes, où Aristide parut sous les traits du sage Amphiaraos le poète montre le chef intrépide dont les plus grands périls n’ébranlent pas le courage. Dans les Perses, le dévoûment à la patrie ; dans l’Agamemnon, le châtiment de l’adultère ; dans les Euménides, la justice même représentée par l’Aréopage que les démocrates attaquaient. Il croit au Destin, mais aussi à la Justice, sans expliquer l’inexplicable problème. Son libre esprit résiste, tout en l’admettant, à l’énervante doctrine de la Fatalité. « Les hommes, dit-il avec une fierté légitime, répètent qu’une fortune heureuse attire nécessairement une inénarrable misère. Moi seul, je pense autrement. Une action impie en fait naître bien d’autres ; le bonheur, dans la maison du juste, engendre toujours le bonheur. » Et il explique comment ce bonheur peut s’acquérir par la modération dans les désirs, dans la fortune et dans l’orgueil. « L’homme prudent, dit-il, sait renoncer à une partie de ses biens pour conserver le reste ; il sauve sa maison qui se serait écroulée sous le poids des malheurs. » C’est le « Rien de trop » de l’inscription delphique, si nécessaire pour désarmer l’Envie des Dieux ; et c’est la pensée morale qu’on retrouve dans toute l’œuvre d’Eschyle. Mais il veut aussi une vertu plus active. Dans la bouche des Furies, il met ces paroles : « Honore les parens ; ne renverse pas d’un pied impie l’autel de la justice et réserve à l’hôte qui arrive sous ton toit un accueil bienveillant. » Ailleurs, il écrit : « Tout ce que tu fais de mal, un œil le voit. » Ce sont préceptes bibliques.

Mais écoutez Aristophane racontant la dispute élevée, aux. Enfers entre Eschyle et Euripide, en présence de Bacchus, le dieu du drame et le juge du camp. Le poète aux fortes pensées et au grand style s’irrite d’avoir à combattre le « beau diseur, à la langue souple et effilée, qu’il va terrasser de ses mots immenses, hauts comme des montagnes, de ses vers ajustés comme les charpentes d’un navire. »

ESCHYLE. — Réponds-moi : qu’admire-t-on dans un poète ?
EURIPIDE. — Les habiles conseils qu’il donne.
ESCHYLE. — Vois alors les hommes grands et braves que je t’avais laissés. Ils ne fuyaient pas les charges publiques et n’étaient pas, comme aujourd’hui, des discoureurs de carrefour, des charlatans et des fourbes ; ils ne respiraient que les combats.
BACCHUS. — Et comment leur avais-tu enseigné la bravoure ?
ESCHYLE. — En composant un drame tout plein de l’esprit de Mars.
BACCHUS. — Lequel ?
ESCHYLE. — Les Sept Chefs devant Thèbes ; puis, en donnant les Perses, qui vous ont appris à vaincre. Voilà les sujets que doivent traiter les poètes. Combien ont été utiles les plus illustres d’entre eux ! Orphée nous a appris les saints mystères et l’horreur du meurtre ; Musée la guérison des maladies et les oracles ; Hésiode, les travaux de la terre et le temps des semailles et des récoltes. Et le divin Homère ne doit-il pas sa gloire immortelle aux grandes leçons qu’il a données ? N’est-ce pas de lui que nous tenons l’art de s’armer et de combattre vaillamment ? C’est à lui que j’ai emprunté les Patrocle et les Teucer au cœur de lion, pour inspirer à chaque citoyen le désir de les égaler, dès que retentira la trompette guerrière. Mais je ne leur ai pas montré une Phèdre impudique, et je ne crois pas avoir jamais mis sur la scène une femme amoureuse.

Aristophane aurait pu développer un autre exemple des sentimens virils et de l’ardent patriotisme du poète en rappelant la tragédie des Perses, jouée moins de huit années après Salamine. Les Athéniens virent alors, sur leur théâtre, Atossa, cette reine superbe qui demandait à Darius, pour la servir, des femmes de Sparte, d’Argos et d’Athènes. Maintenant que son fils Xerxès est allé chercher ses esclaves, sans nouvelles de lui et pleine d’inquiétude, elle raconte au chœur des vieillards qu’elle a vu un épervier terrible fondre sur l’aigle de la Perse et le déchirer, le chœur, qui, déjà, sait tout, lui répond que le rêve s’est réalisé : « L’Asie entière gémit, dépeuplée, dit-il. Xerxès a tout emmené, hélas ! Xerxès a tout perdu ! Chez les nations, plus d’obéissance, plus de tributs, plus de fronts prosternés dans la poussière devant la majesté souveraine ; la langue des hommes est libre comme leur pensée ! » Ces mots du poète disaient aux spectateurs que deux choses qu’ils aimaient autant que leur délivrance avaient été gagnées par leur victoire : il a forme républicaine l’avait emporté sur la royauté orientale, et la liberté de l’esprit sur son asservissement.

Enfin arrivait sur la scène Xerxès couvert de haillons, abattu par le désespoir, et comme pour les anciens la vengeance était un : fruit délicieux, les Grecs savouraient ces humiliations du grand roi, alternant avec le chœur ses gémissemens :

XERXES. — Fonds en larmes.
LE CHOEUR. — Mes yeux en sont baignés.
XERXES. — Répands à mes cris par tes cris.
LE CHOEUR. — Hélas ! hélas !
XERXES. — Que le cri de douleur remplisse la ville !
LE CHOEUR. — Des sanglots ! encore des sanglots !
XERXES. — Hélas ! notre flotte a péri !
LE CHOEUR. — Je t’accompagnerai avec de tristes lamentations.

Et ils se retiraient en poussant des cris déchirans, qu’étouffait enfin le bruit des applaudissemens des Athéniens ; spectateurs radieux du drame qu’ils avaient joué naguère sur les flots sonores de Salamine.

Les Perses étaient le centre d’une trilogie dont les deux autres pièces sont perdues. On conjecture que la première racontait la conquête de la Toison d’Or, par les Argonautes, au fond de l’Euxin, et la troisième la défaite des Carthaginois par les Grecs siciliens, dans la Méditerranée occidentale. La trilogie était donc la glorification de l’Hellade, victorieuse de la barbarie asiatique et africaine ; et l’on se figure les transports qui éclataient dans Athènes et à Syracuse quand le poète montrait « l’Asie tombée lourdement à genoux sous la lance dorienne. »

Quand de tels accens retentissaient sur la scène, le théâtre devenait l’école où se formaient les soldats de Cimon et de Périclès, ceux dont Thucydide dira : « Ce sont les hommes et non les remparts qui font la force des cités. » Mais le poète religieux, tout en exaltant l’orgueil de son peuple, avait soin de lui montrer, au-dessus des trophées de la guerre d’indépendance, la justice divine qui avait précipité l’insolente fortune du grand roi : une leçon de morale et de modération après un chant de victoire.

Eschyle mourut en Sicile (455). Dans l’épitaphe qu’il composa pour son tombeau, ce mâle et fier génie, sûr de l’immortalité de ses vers, ne parla que de ses exploits : « Ce monument couvre Eschyle. Né Athénien, il mourut dans les plaines fécondes de Cela. Le bois tant renommé de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s’il fut brave ; ils l’ont bien vu. » Athènes ne ratifia pas cet exil volontaire de son grand poète. Au siècle suivant, l’orateur Lycurgue lui fit dresser une statue d’airain, comme à Sophocle et à Euripide, et un décret ordonna qu’une copie de leurs œuvres, faite aux frais de l’état, serait remise à la garde du greffier de la république et que les acteurs seraient contraints de la suivre sans y rien changer.


II

Sophocle était presque du même âge que Périclès, puisqu’on place sa naissance en 498 ; un contemporain aussi d’Eschyle, plus vieux, de trente ans, d’Euripide, plus jeune de quinze ; et un ami d’Hérodote, qu’il célébra dans un poème. A Salamine, il avait été choisi, à cause de sa beauté, pour conduire le chœur des adolescens qui chantèrent, en dansant autour du trophée, l’hymne de la victoire, et il prolongea sa vie jusqu’en 406, ce qui lui donne bien près de quatre-vingt-dix années d’existence, un peu moins qu’il n’a composé de tragédies. Il a donc vu toute la grandeur d’Athènes et le commencement de son déclin, mais il n’eut pas la douleur d’entendre le nom fatal d’Ægos Potamos.

Dans le concours pour les grandes Dionysies de l’année 468, Eschyle et Sophocle se disputèrent le prix. Au moment où l’archonte éponyme, chargé d’instituer les juges, allait tirer leurs noms au sort, un par tribu, Cimon et les neuf généraux ses collègues, au retour d’une expédition heureuse, entrèrent au théâtre de Bacchus pour faire au dieu les libations accoutumées. L’archonte les arrêta près de l’autel et leur fit prêter le serment des juges ; ils donnèrent le second prix au vieux lutteur, le premier à son jeune rival. C’était pour Sophocle, alors âgé de vingt-sept ans, une victoire doublement mémorable, puisqu’il triomphait d’un poète, peut-être plus grand que lui, par le suffrage d’un glorieux général.

A la fin de leur vie, Eschyle et Euripide se retirèrent en pays étrangers, à la cour de deux rois. Sophocle ne quitta jamais Athènes, qu’il glorifia, dans son Triptolème, comme le foyer de la civilisation hellénique, et dans l’Œdipe , comme l’asile où de grands infortunés venaient chercher un repos inviolable. Il y remplit même des charges importantes : en 440, il fut, avec Périclès, au nombre des stratèges envoyés contre les Samiens révoltés. On peut s’étonner qu’Athènes associe un poète à son grand homme d’état pour une opération militaire ; mais la poésie et la guerre vont ensemble, et des paroles enflammées valent d’habiles combinaisons tactiques. Lacédémone avait pris autrefois Tyrtée comme général et Sophocle venait de soulever l’admiration des Athéniens par sa tragédie d’Antigone, où il avait peint ce qu’il y a de plus beau dans l’âme humaine : l’esprit de sacrifice poussé jusqu’à l’immolation volontaire pour obéir à la loi morale. En nommant Sophocle stratège, les Athéniens ont certainement pensé qu’ils donnaient à leurs soldats un chef capable de surexciter le courage ; quant à la stratégie, Périclès était là, et Sophocle n’était pas homme à lui disputer le commandement. Yon, le poète de Chios, qui le vit durant cette expédition, prétend qu’il plaisantait lui-même sur son rôle militaire ; Plutarque raconte à peu près la même chose à propos d’une seconde stratégie avec Nicias, en 415, sans que ces anecdotes, provoquées par le contraste entre la lyre triomphante du poète et l’épée modeste du général, soient plus authentiques que tant d’autres où s’est complu l’esprit des Grecs. Son élection, 413, comme un des dix grec que leur charge mettait au-dessus de l’assemblée générale, prouverait, du moins, si elle est certaine, la confiance persistante du peuple. Alors nous aurions le droit de dire qu’Eschyle finit en homme de parti par un exil volontaire ; tandis que Sophocle resta toujours le citoyen qui sert la patrie sans regarder à ceux qui la gouvernent. Il mourut en 406, la même année qu’Euripide. On dit que, sur ses derniers jours, Sophron, son fils, voulut le faire interdire comme n’ayant plus la liberté de son esprit. Pour sa défense, il récita aux juges une description de l’Attique qu’il venait d’écrire à quatre-vingt-neuf ans. Les voyageurs la trouvent encore exacte, mais nulle traduction n’en peut rendre la grâce harmonieuse ; en voici quelques vers : « Étranger, tu es arrivé dans la plus belle région de la terre, au pays des chevaux rapides, où le rossignol chante mélodieusement, sous le feuillage sacré, à l’abri des feux du soleil et des froids de l’hiver. Là, Bacchus se promène avec les nymphes, ses divines nourrices ; là, fleurissent toujours sous une rosée céleste le narcisse, couronne des grandes déesses, et le safran doré. Le Céphise répand ses eaux limpides et fraîches dans la plaine, séjour des Muses et d’Aphrodite aux rênes d’or. L’Asie et l’île de Pélops n’ont pas l’olivier sacré que gardent Jupiter et les yeux d’azur de Minerve, ni ses nefs qui, poussées par nos bras, bondissent sur les flots, rivales des Néréides. »

Simmias de Thèbes composa pour le poète cette épitaphe : « Sur le tombeau de Sophocle rampe paisiblement, ô lierre ! couvre-le, en silence, de tes rameaux verdoyans. Que la rose vienne y éclore ; la vigne, y attacher ses pampres pour honorer le poète aux pensées sages et mélodieuses que les Muses et les Grâces avaient formé. »

D’après les œuvres qui nous restent, il semblerait qu’Eschyle et Sophocle se soient partagé les plus lugubres légendes de la Grèce : l’un chante les drames d’Argos et de la famille des Atrides ; l’autre, les tragédies de Thèbes et de la maison des Labdacides. Mais il y a entre eux plusieurs différences. Sophocle était encore très religieux, puisque son biographe, un ancien qui ne nous a point dit son nom, l’appelle « l’ami des dieux, » grec, et croit, qu’il recevait des révélations d’en-haut. Cependant il accorde, dans son théâtre, moins de place au divin et davantage à l’humanité, de sorte que la distance qui séparait les spectateurs des personnages du drame a diminué. Il introduit sur la scène un troisième acteur, qui donne plus de liberté au poète, plus de vie à l’action et, tout en portant le nombre des choristes de douze à quinze, il réduit l’importance du chœur et le caractère lyrique que ses prédécesseurs lui avaient donné, afin de concentrer l’intérêt sur le développement des caractères. Enfin, Eschyle fait un seul poème des trois pièces de la trilogie, ce qui est une gêne, mais aussi une force, tandis que Sophocle les sépare. Dans son œuvre, rien né rappelle l’Orestie, où la tragique-histoire d’une race entière se déroule, en causant une impression de terreur religieuse par la continuité des coups dont cette famille est frappée. Cependant, les deux poètes agitent la même question, celle de la souveraine justice ; Eschyle avec plus de sombre grandeur, Sophocle avec une pensée aussi haute rendue en un style plus souple, et tous deux terminent leur drame par le relèvement de la victime du Destin. Œdipe a-t-il été justement condamné pour des crimes qu’il a commis, mais dont il est innocent ; ne sachant pas qu’en défendant sa vie contre un inconnu, il tuait son père, qu’en devenant le mari de Jocaste, il épousait sa mère, qu’enfin, il était tout à la fois le père et le frère de ses enfans ? Ce problème de haute philosophie a traversé tous les âges ; les spectateurs du théâtre de Bacchus le discutaient, ainsi que le feront les grands esprits du siècle de Louis XIV, et les poètes d’Athènes en ont cherché la solution dans le sens de l’humanité, en mettant la conscience et ses droits au-dessus du fait brutal et des châtimens qu’il entraîne. Quel était donc ce peuple athénien que l’on pouvait convier à de telles fêtes de l’intelligence ?

Dans la conception dramatique des deux poètes, il est une autre différence qui annonce de prochains et considérables changemens. Sophocle, dans l’Œdipe-Roi, fait apparaître l’amour sans oser encore le faire parler, et il donne aux femmes une place qu’Eschyle ne leur accordait pas. Assez de héros avaient été célébrés par la Muse épique et sur la lyre de Pindare. En face de ces vaillans, Sophocle met Antigone qui les égale par le courage et les surpasse par le dévoûment.

On attribue à Sophocle cent trente pièces, ou tout au moins cent treize, dont vingt furent couronnées et dont pas une ne descendit au-dessous du troisième rang. De cette œuvre considérable, il reste neuf cent cinquante-six fragmens, tous très courts, et sept tragédies entières, dont deux, l’Ajax et les Trachiniennes, n’intéressent que les lettrés. Les fureurs du fils de Télamon et la jalousie de Déjanire sont des sujets de tous les temps ; la poésie en est charmante ou terrible, mais ils ne révèlent rien de particulier à la Grèce et ne donnent, par conséquent, rien à l’histoire. Nous y marquerons seulement la part faite par Sophocle aux passions humaines, sur cette scène qu’Eschyle avait peuplée.de dieux et de héros. Quand Ajax a reconnu les tristes effets de sa colère, il plie sous la honte de son égarement, et lui qui bravait la foudre, il reconnaît qu’il faut-se soumettre aux dieux et aux rois. « L’Hiver chargé de neige meute devant l’Été qui apporte les fruits. L’astre de la Nuit ténébreuse s’efface, lorsque l’Aurore aux blancs coursiers ramène le jour et un souffle léger, calme la mer mugissante. Pourquoi donc, nous aussi, refuserions-nous de nous humilier ? « Voilà le plus audacieux des révoltés qui enseigne au peuple la soumission aux lois établies. Mais son caractère indomptable reparaît promptement. Il a versé un sang impur ; son honneur exige une expiation ; pour le racheter, il va se jeter sur l’épée d’Hector, et les douces plaintes de sa femme, Tecmessa, ne le peuvent détourner de son funeste dessein : « O roi ! lui dit-elle, aie pitié de ton fils ! Que de misères tu nous laisseras si tu meurs ! Pense à moi ; l’homme ne doit pas oublier ce qui lui a plu. »

Le sujet des Trachiniennes est la mort et l’apothéose d’Hercule. Il serait de peu d’intérêt sans le rôle de Déjanire, femme dévouée du héros, compatissante au malheur des captives, même lorsqu’elle trouve parmi elles une rivale. Elle n’a point contre la jeune Iole les duretés de la jalousie ; c’est l’Amour qu’elle accuse : « Eros règne jusque sur les dieux ; moi-même, il m’a domptée ; pourquoi ne dompterait-il pas une autre femme ? Je serais insensée d’accuser mon mari s’il est atteint de ce mal, ou cette femme qui ne m’a fait aucun outrage. Pour elle j’ai une pitié profonde, en voyant que sa beauté l’a perdue. » De beaux vers ne suffisent pas à porter bien haut cette tragédie, qui est déparée par de tels défauts qu’on a pu en contester l’authenticité.

L’Electre de Sophocle, inférieure à celle d’Eschyle pour la conception des personnages, lui est supérieure par le style. Mais cette seconde Electre est trop virile ; elle usurpe sur Oreste par la violence de sa haine et de ses imprécations. L’autre n’ose maudire sa mère, tout en ne lui pardonnant pas ; celle-ci la hait, la méprise et voudrait la tuer. A ce titre, elle est plus tragique ; on aimerait qu’elle le fût moins. « Tu m’accuses, dit-elle à Clytemnestre, d’avoir élevé Oreste pour qu’il t’arrache la vie. Si j’en avais en la force, je ne l’aurais pas attendu. » Quand Oreste égorge sa mère : « Frappe, lui crie-t-elle, frappe encore une fois ; » et lorsqu’il tient Egisthe sous son épée : « Achève-le vile et jette-le aux chiens, qui seront son tombeau. » Le doux poète dépasse ici la mesure.

Arrivons maintenant aux vrais chefs-d’œuvre.

Le Philoctète et l’Œdipe à Colone, écrits par Sophocle dans l’extrême vieillesse, montrent que l’âge n’eut aucune prise sur ce noble esprit et que, jusqu’à la fin, il garda la sérénité de son génie, l’abondance de sa pensée, la douceur de son style qui l’avait fait appeler l’abeille d’Athènes. D’un fonds, en apparence stérile, d’une action ne comportant qu’un petit nombre de personnages, il tire un poème qui va remuer l’âme jusque dans ses profondeurs. Tel est le Philoctète, œuvre simple et pourtant émouvante qui a la nudité d’un beau marbre antique. Trois personnages suffisent à l’action, mais au-dessus d’elle planent deux idées qui, pour les spectateurs, sont toujours présentes : l’une patriotique, la nécessité d’en finir avec cette guerre de dix ans contre les barbares d’Asie, en donnant Troie à la Grèce ; l’autre religieuse, le devoir d’obéir aux dieux. Les oracles avaient dit que Troie ne serait prise qu’avec les flèches d’Hercule ; les Grecs chargent Ulysse de les enlèvera Philoctète, qui les possède. Puni d’une plaie incurable pour avoir trahi un serment, le héros avait été abandonné dans une ile déserte à cause de l’infection qu’exhalait sa blessure. L’astucieux roi d’Ithaque justifie sa réputation, il ment et ruse, sans plus de scrupules que n’en avait son peuple, qui faisait d’Hermès le dieu du mensonge et estimait une fraude habile à l’égal d’un vaillant exploit. En face de cet aïeul de Thémistocle et de Lysandre, le poète place le fils d’Achille, Néoptolème, qui, étant de la race des héros, refuse de se prêter à cette duplicité. « Je sais, lui dit Ulysse, que tu n’aimes ni les paroles ni les actions artificieuses. Mais il est doux de réussir ; après, nous redeviendrons justes. » A quoi Néoptolème répond : « Fils de Laërte, les conseils que j’ai peine à entendre, j’aurais horreur de les suivre… J’aime mieux échouer avec honneur que réussir avec honte. » Il cède cependant, séduit par la gloire qui lui est promise, s’il rapporte au camp des Grecs les flèches d’Hercule, et il les ravit par surprise. Mais bientôt, saisi de honte, il les rend à Philoctète, qui, obstiné dans sa haine contre les Atrides, refuse de quitter son île. Hercule, alors, descend du ciel et décide l’ancien compagnon de ses travaux à accomplir les oracles. En remettant ses armes au fils d’Achille, Philoctète ajoute un conseil : « Prends garde à Némésis ; » c’est-à-dire : Ne tire pas trop d’orgueil des coups que tu vas frapper ; les dieux n’aiment pas les fortunes trop grandes.

Deux choses font l’intérêt puissant de cette tragédie : l’opposition de caractère d’Ulysse et de Néoptolème, double portrait du peuple grec, et les plaintes du malheureux dépossédé des armes qui assuraient sa subsistance. Ses prières rappellent celles de Priam aux genoux d’Achille, et ses souffrances physiques et morales, que Sophocle peint avec une complaisance cruelle, sont d’un pathétique plus humain et, pour nous, plus touchant que les tortures grandioses et divines de Prométhée.

On croirait que l’Œdipe-Roi, l’Œdipe à Colone et l’Antigone ont formé une trilogie, comme l’Orestie d’Eschyle. Les événemens se suivent et s’enchaînent, mais les dates de la représentation de ces pièces sont différentes. Œdipe régnait à Thèbes, heureux et respecté, lorsqu’une peste terrible qui s’étend sur la cité annonce la colère des dieux ; cette fois encore, des innocens sont frappés au lieu du coupable. C’est l’ancienne loi : le peuple puni pour son prince. Mais le malheur s’approche de celui-ci. La nouvelle de la mort de son prétendu père, le roi de Corinthe, produit des complications qui font découvrir les crimes involontaires d’Œdipe. Il s’arrache les yeux, se couvre de haillons et, après avoir erré en mendiant, conduit par sa fille Antigone, il vient mourir près d’Athènes au bois des Euménides. Ses deux fils, qui se disputent son trône, se tuent mutuellement en combat singulier. Leur oncle Créon, devenu roi, décrète que Polynice, traître à sa patrie, n’aura point de funérailles. Antigone brave cette défense impie et est enterrée vivante. Le tissu est simple, mais que de magnifiques broderies et de scènes terribles le poète a tracées !

Sophocle croit à la nécessité de l’expiation par la souffrance : c’est le fond même de la morale ; à la purification, par la douleur, comme le feu affine le métal en éliminant les scories ; et il éclaire d’une pure lumière la sombre majesté des antiques légendes. A côté d ; 0Edipe, que la fatalité a poursuivi dès sa naissance, il place sa fille, qui soutient pieusement ses pas et le conduit à la délivrance. En face de Créon qui viole la loi sacrée des funérailles, il montre Antigone protestant, au nom de la conscience, contre toutes les tyrannies, qu’elles viennent de la terre ou du ciel. Et, du meurtrier de son père, de l’époux de sa mère, du roi déchu, du vieillard aveugle que tout Je inonde repousse, du grand coupable selon les hommes, mais de la victime innocente suivant l’éternelle justice, il fait un mort glorieux et le génie protecteur de la cité de Minerve.

L’Œdipe-Roi est le chef-d’œuvre de Sophocle. Dans cette tragédie, tout, à peu près, serait à citer. J’y relèverai seulement, pour le progrès des idées, le caractère moral que le poète donne au Destin et que l’ancienne croyance ne lui reconnaissait pas ; le tableau de l’activité humaine, non plus dans les œuvres de la guerre, mais dans celles de la paix, ce qui substitue les héros de la pensée aux héros des combats homériques ; enfin cette heureuse proclamation des droits de la conscience qui a traversé les siècles, invoquée par toutes les victimes des lois iniques.

Pour Sophocle, quand le Destin frappe un innocent, c’est que cet homme a eu parmi ses ancêtres un coupable. Le châtiment suppose la faute ; mais la justice du dieu est lente à venir pour l’individu, comme celle de l’histoire arrive tardivement pour les peuples ; la loi de l’expiation héréditaire explique cette injustice par la solidarité des générations. « O le plus imprudent des hommes ! répond Œdipe à Créon. Sur qui penses-tu que retombent les outrages ? Est-ce sur moi, vieillard, ou sur toi-même, qui me reproches des meurtres, des incestes, des malheurs involontaires, envoyés par les dieux, irrités sans doute depuis longtemps contre notre race pour quelque faute ancienne ? Contre moi tu ne saurais trouver un juste sujet de reproche, ni pour l’hymen avec ma mère, ni pour le meurtre de mon père. » Voilà donc la déité farouche de l’ancien temps justifiée de ses apparens caprices par une croyance qui reste encore, pour la science et pour l’histoire, une demi-vérité : l’héritier du sang est aussi l’héritier de la faute. Mais ce qui est nouveau dans ce monde toujours si dur, c’est que les droits de l’innocence sont à la fin reconnus ; Œdipe ayant expié les fautes de sa race, la foudre gronde. On entend une grande voix crier : « Œdipe, qu’attends-tu ? Tu tardes bien longtemps, viens. « Il disparaît au milieu des éclairs qui illuminent le bois des Euménides ; mais c’est une apothéose ; il est reçu parmi les bienheureux.

Cette transformation du vieux dogme de la Fatalité se complète par une glorification du génie humain. Tandis que Créon s’éloigne, le Chœur, resté seul en face des spectateurs, leur raconte les conquêtes faites par l’homme sur la nature ; par conséquent sur les dieux, malgré leur jalouse envie : « Le monde est plein de merveilles, et la plus grande de ces merveilles, c’est l’homme ; Il franchit la mer écumante et, poussé par les vents orageux, il s’ouvre un chemin au travers des vagues qui mugissent. Chaque année, il promène sur la terre le soc de la charrue et il contraint le cheval à en retourner les sillons. Il sait industrieusement construire des filets dont les replis enveloppent la race légère des oiseaux, les bêtes farouches et les humides habitans des mers. Par son adresse, il dompte l’hôte sauvage des forêts et il force à courber la tête sous le joug le coursier à la belle crinière et le taureau indompté des montagnes. Il s’est formé à la parole, à la pensée aussi rapide que le vent, aux lois propres à régler les états ; et il sait préserver sa demeure des atteintes importunes de la pluie et du froid. Fécond en ressources, il sait parer tous les coups qui le menacent ; même il a trouvé l’art d’échapper aux maladies. Il n’est qu’une chose qu’il ne pourra éviter, la mort. »

Nous sommes habitués à de pareils-discours et ne nous en étonnons plus. Mais quel effet de telles paroles devaient-elles produire sur des spectateurs dont l’imagination était pleine encore de la légende de Prométhée, qu’Eschyle leur avait contée en vers audacieux ? Enfin le Titan a vaincu ; le feu et les arts qu’il a donnés aux hommes ont fait d’eux les maîtres du monde, et les deux grands poètes d’Athènes s’accordent pour célébrer l’humanité affranchie ; non pas de la Némésis qui punit l’orgueil, mais de celle qui satisfaisait la jalousie envieuse des Olympiens.

Ces pensées sont grandes, et cependant il est des paroles d’Antigone qui vont plus haut et plus loin, parce que les persécutés de tous les temps les répéteront et, avec elles, finiront par tuer la persécution.

Aucun poète, parmi les anciens, n’a créé un type aussi pur que cette fille d’Œdipe, qui est un héros et qui reste une femme, qui s’obstine jusqu’à la mort dans son dévoûment filial et fraternel, et qui marche fièrement à un supplice terrible, tout en pleurant sa jeunesse perdue et les joies inconnues de la vie. Au tyran qui lui demande un acte impie elle oppose la coutume des aïeux et la loi de nature qui lui fait un devoir de s’y refuser. Ce n’est point une révolte contre la cité : c’est l’accomplissement d’un devoir impérieux imposé par la religion domestique. Son frère est mort ; que, du moins, il ne perde pas encore l’autre vie, celle du tombeau.

CREON. — Connaissais-tu ma défense ?
ANTIGONE. — Je la connaissais. Mais une telle loi, ce n’est ni Zeus, ni la Justice qui l’ont promulguée. Les décrets d’un homme ne peuvent prévaloir contre les lois non écrites, œuvre immuable des dieux. Celles-là ne sont ni d’aujourd’hui ni d’hier. Elles existent de tous les temps… Si j’avais laissé sans sépulture le corps de mon frère, voilà ce qui m’eût rendue malheureuse ; le reste m’est indifférent.

Elle veut emporter dans la mort, où sera sa récompense, le mérite de son sacrifice : « J’ai plus longtemps à plaire aux dieux d’en bas qu’aux hommes qui vivent sur cette terre ; quand je reposerai chez eux, ce sera pour toujours. » Et elle jette à Créon cette dernière et adorable parole : « Mon cœur est fait pour aimer, non pour haïr. »

Sophocle est de la famille de Phidias et de Virgile, de Raphaël et de Racine, les génies de la beauté pure, et ce siècle est bien le premier printemps de l’humanité.


III

Sophocle, rejeton d’une grande race, honoré de ses concitoyens et mort plein de jours et de gloire, fut un homme heureux, étant de ceux qui, par le talent et la modération dans la vie, commandent à la fortune. Euripide, né, au dire d’Aristophane, d’un cabaretier et d’une marchande d’herbes (480), eut l’existence difficile et l’esprit ombrageux du parvenu qui ne réussit pas au gré de ses désirs : dans sa maison, des querelles, des répudiations, et jamais, sur sa figure attristée, un sourire ; au théâtre, de rares applaudissemens, quelquefois des révoltes, et, sur plus de quatre-vingt-dix pièces présentées, seulement quatre victoires ; pour adversaire, Aristophane ; pour fin, une mort atroce sous la dent des chiens ; et, dernière iniquité du sort ou de la médisance, près de son tombeau, en Macédoine, coulait une source empoisonnée. Cependant Euripide est un grand poète, et le plus populaire aujourd’hui des tragiques grecs. Quelques années à peine le séparent de ses deux devanciers, et il semble que plus d’un siècle se soit écoulé entre eux et lui. « J’ai peint les hommes tels qu’ils devraient être, disait Sophocle ; Euripide les peint tels qu’ils sont. » Si l’on rapproche Euripide d’Eschyle, la différence est plus frappante encore. Tout le théâtre, dieux et hommes, est descendu d’un degré. Au lieu de dominer la scène, les êtres divins y servent de machines, soit pour le prologue, soit pour le dénoûment. La représentation étant une fête religieuse, le poète est obligé de montrer encore au peuple les vieilles idoles, mais lui-même n’y croit plus, et beaucoup le comprennent à demi-mot lorsqu’il dit « qu’il règne une aussi grande confusion dans les choses divines que dans les affaires humaines. » Dans la tragédie de Sophocle et d’Eschyle, le grand combat est contre le Destin et les oracles sont la voix du Dieu. Euripide met ses héros aux prises avec la passion et il ne se préoccupe point des arrêts d’en haut. Tout le passé religieux ou épique de la Grèce vient mourir dans ses drames. Les dieux qui étaient derrière les victimes d’Aphrodite ou d’Apollon disparaissent : Hélène n’est plus qu’une prostituée ; Ménélas, un sot ; Oreste, un vulgaire assassin. Le drame ne se passe donc plus entre le ciel et la terre ; il s’agite dans le cœur de l’homme, et nous l’y mettons encore. De cette lutte dont la conscience est le théâtre, Euripide tire de puissans effets ; mais, comme nous aussi, il aime trop à parler aux yeux et il y emploie des procédés vulgaires : il montre des vieillards décrépits qui se traînent péniblement sur la scène et la remplissent de leurs cris plaintifs, des hommes couverts de haillons, abattus par la maladie, le malheur et toutes les misères de l’existence ; si ce sont des rois, il les dégrade de leur dignité, et, par tous ces moyens, il excite la pitié ou la terreur. C’est pourquoi Aristote le déclare le plus tragique des poètes, mais il en est aussi le plus énervant, parce qu’il ne fut souvent que le peintre des faiblesses humaines, tandis que ses prédécesseurs avaient été ceux de l’héroïsme. Aristophane l’appelle « le corrupteur des cités et l’ennemi des dieux ; » double accusation que mériterait mieux l’auteur de Lyshtrate et des Oiseaux.

D’où vient cette différence ? De Marathon à Ægos-Potamos, il s’était accompli une évolution morale. Athènes n’avait plus, dans la dernière partie du siècle, les sentimens, les croyances qui l’avaient faite si simplement grande durant les guerres médiques. Deux mots lui suffisaient alors : les dieux, la patrie. Mais les dieux meurent comme les hommes, et l’idée de patrie, à force de s’étendre, peut se perdre. A l’Agora, au Céramique, ou dans les jardins du héros Academos, il était question de choses bien différentes de celles qu’avaient entendues Miltiade et Cynégire. On y discutait d’art, de science et de philosophie : de l’art, qui transfigurait les vieilles déités ; de la science, qui les tuait en les expliquant : de la philosophie, qui bouleversait les doctrines reçues et apprenait à être citoyen du monde ; de la sophistique, enfin, qui, avec toutes les audaces de l’esprit, toutes les habiletés de la parole, enseignait à ranger les idées en un ordre savant pour permettre de persuader tout ce qu’on voulait faire croire. Dans l’âme d’Eschyle et de Sophocle résonnaient les échos de Salamine et les mille voix des légendes divines ; Euripide entend « des prières d’un genre nouveau ; » il voit arriver des dieux inconnus, ou plutôt le dieu qui va détrôner les anciens, et il raille ceux-ci de leurs amours impudiques ; il se moque de leurs miracles : du cygne de Léda, du soleil, qui se détourne de sa route pour ne pas voir le festin d’Atrée ; contes inventés, dit-il, pour faire peur aux gens et enrichir les temples, « qui ne sauraient enfermer dans leurs murs la substance divine. » Ce n’est plus Apollon qui ordonne à Oreste de tuer Clytemnestre : un démon malfaisant a pris sa figure ; ce ne sont plus les Erinnyes qui le poursuivent, mais ses remords. Hercule n’est pas bien assuré de sa descendance paternelle, et lorsque Thésée lui raconte la vie peu édifiante de Jupiter, le héros à l’esprit court, mais honnête, lui répond : « Si les dieux sont adultères, ils ne sont pas des dieux. » Enfin, un personnage d’une pièce perdue, s’écrie : « Zeus ! Qu’est-ce que Zeus ? Je ne le sais que par ouï-dire. » Comme se fanent et tombent les fleurs gracieuses que la légende avait semées le long de la route joyeuse où les Grecs avaient si longtemps marché !

Avant Euripide, tout était divin ou héroïque ; avec lui, tout s’humanise et l’horizon se rétrécit. Toutefois, si sa vue porte moins loin, elle est plus pénétrante. La sophistique lui a rendu de mauvais services. On retrouve son influence jusque dans les chefs-d’œuvre du poète, lorsqu’il déclame au lieu de toucher, et qu’il compromet par de froides sentences les plus pathétiques discours ; quand ses personnages plaident une thèse, alors que devrait éclater le cri de la passion, ou que, soutenant le pour et le contre en de subtiles argumentations, ils finissent par oser dire : « La langue a juré, mais non l’esprit. » Quintilien conseille la lecture d’Euripide aux futurs avocats. Cette recommandation ne serait pas pour lui concilier les poètes si ses drames n’avaient pas d’autres mérites que celui-là. Mais le raffinement de la pensée sert d’aiguillon à l’esprit, et l’analyse patiente des sentimens profite à la vérité de l’observation. Aussi les drames d’Euripide ont-ils été une mine précieuse pour ses successeurs. On y peut faire une riche moisson de ces belles sentences morales dont la littérature grecque abonde et qui sont comme le bon grain jeté dans le sillon de l’humanité.

D’autre part, si la vieille mythologie n’était à ses yeux qu’une matière poétique ; si la divination, les sacrifices, les entrailles brûlées sur les autels lui semblaient d’ineptes pratiques, en revanche, il avait de la divinité la haute idée que commençaient à s’en faire les grands esprits de son temps. Il croit au Logos ou à la Raison d’Héraclite, qui est le principe de toutes choses, à l’Esprit d’Anaxagore, qui sait tout et qui peut tout, et il adresse au Dieu suprême cette belle prière : « A toi qui existes par toi-même et as formé l’assemblage de tout ce qui enveloppe le tourbillon éthéré ; à toi, qui, tour à tour, es vêtu de la lumière et de la nuit ténébreuse, tandis que la troupe innombrable des astres mène autour de toi ses chœurs éternels… » Ou cette autre : « A toi, Maître souverain, sous quelque nom que tu veuilles être appelé, Zeus ou Hadès, je t’offre ces libations et ces gâteaux de pure farine. Tu tiens, entre les dieux du ciel, le sceptre de Zeus, et tu gouvernes avec Hadès le sombre royaume. Envoie la lumière de l’esprit aux mortels qui veulent savoir d’où vient le mal et quel est celui des bienheureux qu’ils ont à fléchir pour trouver la fin de leurs maux. » Voilà l’annonce d’une révolution morale. De telles paroles : négation d’un côté, affirmation de l’autre, une fois lancées, ne s’arrêtent plus.

Mais Euripide n’aurait pas bu la ciguë de Socrate. Avec la facilité des sophistes à soutenir les thèses les plus différentes, en changeant de lien il changeait de doctrine. La cour du Macédonien Archélaos, où il passa les dernières années de sa vie, n’était pas encore arrivée au doute philosophique. Dans la tragédie des Bacchantes, qu’il y composa, et qui ne fut représentée à Athènes qu’après sa mort, il fit l’éloge de la piété populaire et il condamna les témérités de la raison. « Avec les dieux, dit Tirésias, ne faisons pas les habiles. Aucune parole ne peut prévaloir sur les traditions que avons reçues de nos pères, pas même celle des subtils esprits qui croient avoir trouvé la sagesse. »

Pour l’histoire générale du théâtre, on pourrait établir deux périodes : dans la première, les mystères ou le drame religieux ; dans la seconde, le drame humain. Euripide appartient à la dernière : il a commencé le théâtre moderne en faisant monter, sous des noms anciens, ses contemporains sur la scène avec des passions de tous les temps. Un trait caractéristique de sa tragédie est la place qu’il donne aux femmes et à l’amour : c’est le nœud de tous les drames. Sa Phèdre, la victime d’Aphrodite, est l’aïeule de toutes celles qu’Éros agite, charme ou torture. Il avait dû à ses deux femmes bien des tristesses de sa vie ; il s’en est vengé dans son théâtre par de telles duretés contre leur sexe qu’on l’appela le misogyne, et pourtant plusieurs de ses héroïnes sont restées des types immortels de dévoûment et de sacrifice. Polyxène accepte la mort pour échapper à la servitude, aux outrages d’un maître, à l’opprobe « d’une couche naguère désirée des rois. » Beaucoup ont fait comme elle. Mais Macaria « sort de la vie par la voie la plus glorieuse » en s’offrant à la mort pour délivrer Athènes ; Évadné refuse de survivre à son époux ; Alceste meurt pour sauver le sien, et Iphigénie veut mourir pour la Grèce. La mort d’abord l’effraie et elle supplie Agamemnon de ne pas céder aux instances meurtrières de Calchas : « O mon père ! je n’ai d’autre science que mes larmes ; je mets à les pieds le rameau des supplians et je presse contre les genoux le corps que ma mère a mis au monde pour toi : ne me fais pas mourir avant le temps. La lumière du jour est si douce, ne m’envoie pas aux abîmes souterrains. Je suis la première qui t’ai appelé mon père ; la première que tu appelas la fille. Assise sur les genoux, je t’ai donné de tendres caresses et j’en ai reçu de toi. Alors tu me disais : « O ma fille ! te verrai-je quelque jour heureuse au foyer d’un puissant époux ? » Et moi, suspendue à ton cou, touchant la barbe comme je le fais encore, je répondais : « Pourrai-je, mon père, offrir à la vieillesse la douce hospitalité de ma maison pour le rendre les soins dont tu as entouré mon enfance ? » Racine a imité cette prière en des vers d’une solennelle harmonie, mais combien ceux d’Euripide ont plus de naturel et de grâce touchante ! André Chénier, cet autre Grec, s’en est souvenu en écrivant sa Jeune Captive, qui, elle aussi, disait :

Je ne veux pas mourir encore.

Mais quand Iphigénie sait que l’oracle exige sa mort pour la victoire de la Grèce, son âme se relève, l’enthousiasme la saisit, l’exalte et elle court d’elle-même au-devant du couteau du prêtre : « Eh quoi ! des milliers d’hommes sont armés pour venger la patrie, et la vie d’une femme leur serait un obstacle ? Je me donne à la Grèce. Immolez-moi et renversez la cité de Priam. Ses ruines rappelleront à jamais mon nom. Voilà mon hymen, mes enfans, mon triomphe ! » Après avoir lu ces vers, on pourra pardonner à Euripide d’avoir écrit que la femme est « le plus impudent des animaux. » Il respecte Sophocle ou, du moins, il ne fait pas contre lui de méchantes allusions, mais il n’a point de sympathie pour Eschyle ; cela se conçoit, et Aristophane lui fera payer cher cette injustice. Quant à la politique, il n’y en a pas dans Euripide, sauf quelques allusions à des événemens de la lutte entre Sparte et Athènes. On voit cependant qu’il n’aime ni les Eupatrides, ni les orateurs populaires, et que le gouvernement par la multitude lui semble « un terrible fléau. » Comme Aristote, il donne la sagesse à la classe moyenne, qui ne l’a pas toujours, et, tout en glorifiant maintes fois le patriotisme, il peint dans l’Ion le premier de ces solitaires oublieux des devoirs de la cité qui, prêtre du dieu, se contentent de la tranquille oisiveté du temple. Son homme juste est même celui qui a pour patrie la terre entière, « comme l’aigle a pour son vol toute la région de l’air. » — Où es-tu, soldat de Marathon ?


IV

Molière a pris place entre Corneille et Racine ; Aristophane aussi a été mis à côté des grands tragiques d’Athènes, mais il reste au-dessous d’eux parce que l’esprit seul ne suffît pas à faire monter au premier rang. L’historien qu’il renseigne sur une foule d’usages doit le lire tout entier aussi bien que le littérateur, mais tous deux en fermant les yeux de temps à autre, car il a trop souvent l’indécence qui salit l’imagination, et n’a jamais la passion qui l’élève. Lorsqu’on parle de ses pièces comme de comédies satiriques, il faut entendre qu’elles sont autre chose que la satire ordinaire. Les êtres difformes qui composent le cortège lascif de Dionysos, où ils représentent le dieu et l’homme redescendus à l’animalité, sont en mille endroits ses inspirateurs. Rabelais, comparé au grand comique d’Athènes, est un écrivain chaste, et le kuragheuz de Stamboul et du Caire est presque dépassé.

La comédie, qui était née aux fêtes de Dionysos à côté de sa grande sœur la tragédie, fut dans ses mains une arme de combat qui frappa sur tout : les dieux, les institutions, la philosophie, la science, les généraux les plus braves, les orateurs les plus éloquens, les hommes les plus sages. Il n’a manqué à ce grand rieur que de rire de lui-même.

On lui a donné un rôle de moraliste et de réformateur social ; il n’eut que celui d’amuseur public et il le garde encore. Que, dans ses satires, il ait mis infiniment d’esprit, une verve endiablée, des vérités utiles et des tableaux de la plus gracieuse poésie, on ne le conteste pas ; on accorde aussi que bien des abus avaient grandi dans Athènes et dans son empire. Devant le spectacle de sa puissance, le peuple s’était enflé d’orgueil au point d’en oublier, à l’intérieur, toute sagesse, au dehors toute prudence. « Nos alliés, disait le poète, ne sont plus que des esclaves tournant la meule. » Pourtant ne le prenez pas au mot, il y avait encore de la justice dans la cité, puisque Cléon fut un jour condamné à restituer cinq talens, et du bon sens dans les esprits, puisque les Chevaliers, sanglante satire des mœurs démagogiques, obtinrent le premier prix et furent représentées sur le théâtre de Bacchus, aux fêtes lénéennes. Dans son ardeur de guerre contre la nouvelle Athènes, Aristophane calomnie son peuple, ainsi qu’il a calomnié Socrate et Périclès, Phidias et Euripide, même Cléon, qui n’a pas toujours mérité d’être traité comme un pendard. Dans les Chevaliers, c’est bien le peuple lui-même dont le bonhomme Démos joue le rôle et porte le nom, vieillard irascible, radoteur et quelque peu sourd, qui se laisse mener par les flagorneurs et les charlatans. Il a deux fidèles serviteurs, Nicias et Démosthène ; mais un méchant esclave, Cléon, est venu mettre le désordre dans la maison. « Ce corroyeur, connaissant l’humeur du maître, fait le chien couchant, flatte, caresse et enlace le vieillard dans ses réseaux de cuir en lui disant : « O peuple ! c’est assez d’avoir jugé une affaire [1] ; va au bain, prends un morceau, bois, mange, reçois les trois oboles. Veux-tu que je le serve à souper ? » Puis il s’empare de ce que nous avons apprêté et l’offre généreusement à son maître. Dernièrement, j’avais préparé à Pylos un gâteau lacédémonien ; il vint à bout, par ses ruses et ses détours, de me l’escamoter et de l’offrir à ma place. Soigneux de nous éloigner du maître, il ne souffre pas qu’un autre le serve. Debout, le fouet de cuir en main, il écarte les orateurs de sa table, il lui débite des oracles, et le vieillard raffole de prophéties. Quand il le voit dans cet état d’imbécillité, il en profite pour mettre en œuvre ses intrigues ; il nous accuse, nous calomnie, et les coups de fouet pleuvent sur nous. »

Jamais poète n’eut liberté si grande et n’en usa si largement. Au lieu d’en tenir compte au peuple, qui, si débonnairement, se laisse bafouer en face, on prend le comique au mot et la caricature devient un portrait. Le Démos d’Athènes ne ressemble pas plus au Démos des Chevaliers que le Socrate d’Aristophane au Socrate de Platon. Le bonhomme, qui entend bien, même à demi-mot, ne radote pas, car il protège le poète, qui l’amuse, contre la colère de Cléon, et l’homme qui le sert contre les violences du poète. Il laisse l’un continuer ses chefs-d’œuvre et envoie l’autre se faire tuer bravement pour lui devant Amphipolis.

Écoutez encore ce dialogue entre Démosthène et le charcutier, que les oracles destinent à gouverner Athènes et que les conservateurs veulent opposer à Cléon :

DEMOSTHENE. — Es-tu de naissance honnête ?
LE CHARCUTIER. — Non, par les dieux ! Je sors de la canaille.
DEMOSTHENE. — Heureux homme ! Comme tout s’arrange bien pour toi !
LE CHARCUTIER. — Mais je n’ai pas la moindre instruction, si ce n’est que je sais mes lettres, encore assez mal.
DEMOSTHENE. — Ah ! voilà qui le peut nuire de connaître à peu près les lettres. La république ne demande, pour le gouvernement, ni un savant, ni un honnête homme. Il lui faut un ignorant et un coquin.

Le dialogue continue longtemps sur ce ton ; puis survient Cléon, qui s’écrie, selon l’usage des démagogues au pouvoir : « Malheur à vous qui conspirez toujours contre le peuple ! » A quoi le chœur répond en l’appelant scélérat, voleur, perfide.

CLEON. — O vieillards héliastes, confrérie du triobole que je nourris en hurlant du bien et du mal, secourez-moi : des conjurés me frappent !
LE CHOEUR. — Et c’est justice ; tu dévores les revenus publics.
CLEON. — Je le reconnaisse suis un voleur !
LE CIIOEUII. — O coquin, impudent braillard ! Tu as bouleversé notre ville comme un torrent furieux, et, posté sur une roche élevée, tu guettes l’arrivée des tributs comme le pêcheur guette l’arrivée des thons.

Ces licences sont, dans la démocratie, la rançon du pouvoir, et le sage ne s’en irrite pas. Cléon n’avait nul droit à ce titre ; cependant il me semble le voir assis au théâtre de Bacchus, dans la stalle de marbre des magistrats, et recevant impassible toutes ces injures. Du reste, en fait de méchancetés, ils étaient de compte à demi l’un avec l’autre : à plusieurs reprises, Cléon avait essayé de faire enlever au poète, par un arrêt de justice, ses droits de citoyen, et Aristophane se plaisait à rappeler à vingt mille spectateurs que son ennemi avait été condamne à rendre de l’argent volé par lui.

Les Chevaliers furent joués quatre ans après la mort de Périclès ; le mal n’était pas encore bien grand ; dans les Guêpes, représentées en 423, s’accuse plus fortement une des maladies démocratiques : la peur des trahisons. « Pour nous, tout est conspiration, dit un personnage. Je n’ai pas, en cinquante ans, entendu parler une fois de tyrannie, Aujourd’hui, ce mot-là est plus commun au marché que le poisson salé. Veut-on des rougets au lieu de sardines, le marchand crie : « La table de cet homme sent furieusement la tyrannie. » On autre demande-t-il de la ciboule pour assaisonner des loches, la marchande le regarde de travers et lui dit : « Est-ce que tu vises à la tyrannie [2] ? »

Passons quelques années ; arrivons au Plutus, joué une première fois en 408, une seconde fois, après remaniemens, en 388, et nous toucherons à une des plaies vives d’Athènes. Sous un gouvernement vigilant et ferme, les accusateurs étaient contenus par la loi qui leur imposait une amende de 1,000 drachmes s’ils n’obtenaient pas au moins le cinquième des suffrages. Avec des gouvernans plus amoureux de popularité que de justice, les sycophantes pullulaient.

CHREMYLE. — Es-tu laboureur ?
LE SYCOPHANTE. — Tu me crois donc bien fou ?
CHREMYLE. — Marchand ?
LE SYCOPHANTE. — J’en prends le nom quand cela m’est utile.
CHREMYLE. — Mais, enfin, n’as-tu pas un métier ?
LE SYCOPHANTE. — Non, par Jupiter !
CHREMYLE. — De quoi donc vis-tu si tu ne fais rien ?
LE SYCOPHANTE. — Je surveille les affaires publiques et privées.

Tout en faisant la part des exagérations du poète, on reconnaît sous ces tableaux satiriques un fond de vérité. C’est qu’Aristophane, mort plus d’un demi-siècle après le commencement de la guerre du Péloponnèse, avait vu se développer au sein de la glorieuse démocratie de Périclès les défauts particuliers au gouvernement populaire, lorsque, au-dessous de lui, se trouve une foule turbulente qu’il ne sait ni maîtriser, ni conduire. Il y avait maintenant deux peuples dans la ville : les vieux Athéniens, parmi lesquels subsistait un reste d’aristocratie, trop faible pour dominer, mais qui eût été assez fort pour aider à contenir, et la populace que le commerce maritime et la guerre avaient accumulée au Pirée ; celle-ci, foule inquiète, envieuse et famélique, voulait vivre du butin sur l’ennemi, des exactions sur les alliés, des amendes et des confiscations sur les riches. Réunis à l’Agora, ces deux peuples n’en faisaient plus qu’un, et le second, accru des pauvres de la ville, dominait. C’était lui qui légiférait, administrait et jugeait sans contrepoids ni contrôle et il n’était pas exigeant quant aux mérites de ceux qu’il prenait pour chefs : de Périclès il était tombé à Cléon, de Cléon à Hyperbolos et tout beau parleur qui le flattait devenait bien vite un important personnage. Ces démagogues dirigeaient moins la multitude qu’ils ne se laissaient conduire par elle en justifiant à ses yeux, par des apparences de raisons, toutes les passions du moment. De là des décisions irréfléchies, de la légèreté dans les affaires les plus graves, et la fortune publique considérée de plus en plus comme une propriété commune qui devait être partagée entre les citoyens sous forme de triobole, de distributions gratuites plus fréquentes et de dépenses sans cesse accrues pour leurs fêtes et leurs plaisirs. On comprend que ces abus aient excité la verve du poète : les spectateurs en riaient, et nous faisons comme eux.

Mais nous aurons moins d’indulgence pour la guerre qu’il déclara aux institutions religieuses de son pays, parce que si, dans le premier cas, il attaquait des travers, dans le second, il minait les bases mêmes de la cité.

Une croyance tenait fort au cœur des Grecs, même dans la frivole Athènes, la foi aux oracles. Aristophane s’en moque et malmène prophètes et devins. Un d’eux, le Béotien Bacis, dont la vie se perdait dans la nuit des temps et les brouillards de la légende, était d’autant plus en faveur. On avait collectionné ses prétendus hexamètres et on y cherchait les arrêts du Destin, comme les Romains croiront en trouver dans les livres de la Sibylle. Cléon, suivant le poète, en avait fait provision. Pendant qu’il dort, Nicias lui vole ses oracles. Mais le Paphlagonien en a une caisse entière, et le charcutier deux chambres pleines.

DEMOS. — Et de quoi parlent-ils ?
CLEON. — D’Athènes, de Pylos, de toi, de moi, de tout.
DEMOS, au Charcutier. — Et les tiens.
LE CHARCUTIER. — D’Athènes, de lentilles, de Lacédémoniens, de maquereaux frais, de toi, de moi.
DEMOS. — Eh bien ! lisez-les moi, surtout celui que j’aime tant, où il est dit que je serai un aigle planant dans les nues.

Suit une parodie grotesque des réponses « que les trépieds augustes ont fait retentir dans le sanctuaire d’Apollon. »

Il n’est point favorable aux nouveaux dieux qui s’introduisaient dans Athènes : au Phrygien Sabazios, au Phénicien Adonis, à l’Artémis thrace, Bendis, dont la fête était très populaire parmi les matelots du Pirée, à Cotytto, autre étrangère venue aussi de la Thrace, et il avait raison, car ces cultes orgiastiques convenaient mieux à Corinthe la Voluptueuse qu’à la cité placée sous l’invocation de la chaste Minerve. Mais il respecte bien peu les vieilles déités de la Grèce et leur culte.

Le sacrifice est le fond de toute religion ; dans les rites grecs, il était de plus la communion des fidèles avec le dieu, par conséquent un acte deux fois saint. Pour Aristophane, c’est un festin comme un autre dont les dieux ont grand besoin. « Quand le calendrier est en désordre, dit-il, l’Olympe est réduit à jeûner, car on passe des fêtes et l’on immole moins de victimes. « Il respecte Minerve et Cérès, auxquelles, dans Athènes, il ne serait pas permis de toucher ; mais Mercure devient un chevalier d’industrie, protecteur des fripons ; Hercule, un goinfre qui a toujours faim ; Bacchus, « le fils de la cruche à vin, » un poltron qui a toujours soif. Pluton, Neptune, ne sont pas épargnés, et le prêtre de Jupiter a bonne envie « d’envoyer promener son dieu, » qui, dit Plutus, « est jaloux de tous les gens de bien. »

Grâce aux mystères, il s’était répandu des doctrines qui faisaient envoler les âmes vertueuses vers les régions de la lumière, au voisinage des dieux, pour devenir, elles aussi, des êtres incorruptibles, impérissables. Le poète s’en moque. Les étoiles sont des riches qui sortent du banquet, une lanterne à la main, car on festoie là-haut, il s’y trouve même, tout aussi bien que sur la terre, des maisons de plaisirs faciles.

Enfin comme s’il ne voulait rien laisser dans les croyances à quoi sa fantaisie irrévérencieuse n’ait touché, il fait une cosmogonie en parodiant celle d’Hésiode et remplace les Olympiens par des oiseaux. One loi venait d’interdire aux poètes dramatiques les allusions aux hommes et aux choses du jour ; Aristophane s’était soumis ; il ne nommait plus personne, mais les dieux payaient pour les démocrates.

Si quelques pieuses parabases, précautions semblables à celles que Voltaire prendra contre la Bastille, suffisaient à garantir le poète contre l’action d’impiété, grec, il n’est pas possible que cette façon de traiter les choses du ciel devant un auditoire très intelligent n’ait pas été menaçante pour les Olympiens. Ceux-ci, tout aussi débonnaires que le Démos athénien, ne se vengèrent pourtant point par la main de leurs prêtres et des magistrats préposés à la garde du culte. Des religions bien autrement sévères ont supporté, elles aussi, de grossières bouffonneries qui amusaient leurs fidèles et ne scandalisaient personne. Il en fut longtemps de même chez les Grecs, qu’Homère avait habitués de bonne heure à l’irrévérence envers les dieux. Tout en les adorant, le dévot prenait avec eux les libertés du fils avec son père, sans que le respect et la crainte en fussent diminués. Mais ces jeux, inoffensifs aux époques de foi, deviennent singulièrement dangereux lorsque la religion cesse d’être sûre d’elle-même, et que de graves personnages l’ébranlent en jetant au milieu de la foule des idées qui font le vide dans les temples.

Alors on a le droit de demander au poète ce qu’il propose de mettre à la place de ce qu’il cherche à renverser. Il vit au milieu d’un peuple renommé pour sa sobriété, et sa morale est celle du ventre ; sa sagesse consiste à jouir, à boire sec, à manger tranquillement un filet de lièvre ou une anguille du lac Copaïs, tandis que les autres vont à la bataille ; le courage est une sottise et le brave Lamachos, qui revient blessé du combat, n’est qu’un niais. Et puis quelle sensualité épaisse, que de réalités triviales et de grossièretés repoussantes, bien qu’elles se trouvent souvent enchâssées dans l’or pur ! Lysistrate, ou la grève des femmes, la plus salement impudique de ses comédies, a des chœurs dignes d’Eschyle.

Sur ce point on l’excuse en rappelant les rites impurs que la Grèce avait reçus de l’Orient et le culte de Dionysos, ce représentant de la Nature ivre d’une sève exubérante, qui se plaisait aux libres manifestations de la vie et du plaisir. Sans doute, la pudeur antique ne ressemblait pas à la nôtre ; le vieux naturalisme avait laissé, dans les fêtes les plus solennelles, d’étranges emblèmes qui n’étonnaient ni femmes ni jeunes filles ; et Aristophane avait affaire à un auditoire tout à la fois très délicat et très grossier, amoureux de la poésie la plus élevée et des plaisanteries les plus grossières. Mais à un certain âge de la civilisation, le poète n’est plus forcé de suivre la foule en lui demandant ses inspirations ; il la doit précéder. Aristophane, avec son génie, avait le pouvoir d’attirer ses auditeurs à d’autres spectacles, et il les entraîne trop souvent au plus épais des bas instincts.

L’histoire littéraire n’a pour lui que de l’admiration, séduite qu’elle est par tant d’esprit et de grâces incomparables. Mais puisque le poète s’est donné un rôle politique, il devient justiciable d’une autre histoire. Alors la question ne se résout plus au théâtre ; c’est à l’agora qu’il faut aller : je veux dire que, pour juger le poète il faut connaître la constitution d’Athènes et la vraie nature de son gouvernement ; les intérêts et les passions des partis en présence ; les nécessités d’une ville maîtresse d’un empire maritime, remplie de négocians, d’industriels, de marins, et à qui ses antécédens comme sa situation présente, imposaient un régime très démocratique. Sur tout cela il a régné longtemps bien des erreurs que la critique moderne commence à dissiper. Ces discussions ne seraient pas ici à leur place. Je les ai exposées ailleurs ; il suffira de dire qu’Aristophane, en avance sur beaucoup de ses concitoyens à l’égard de certaines questions, est en retard d’un siècle pour quelques autres.

Quelle influence utile a donc exercée ce politique qui ne voyait que le mal ou ce qu’il croyait l’être, et qui ne sut indiquer d’autre remède qu’un retour au passé, comme si les peuples pouvaient mieux que les fleuves, remonter le courant qu’ils ont descendu ? Sans doute, aux yeux de ceux à qui le présent déplaît, le passé se colore d’une teinte de poésie, comme la colline dont le soleil du soir dore le sommet quand elle a déjà le pied dans la nuit. Mais le passé d’Athènes avait subi la loi commune : il était mort et des conditions nouvelles d’existence s’étaient produites. Aristophane les réprouve, parce qu’il ne les comprend pas ou ne veut pas les comprendre. L’important pour lui n’était pas de savoir, mais de rire. Or l’éloge ennuie, la caricature amuse : il se décida pour elle et il se fit applaudir en travestissant toutes choses, même les bonnes, et en donnant pour cause aux plus graves événemens les circonstances les plus futiles : « C’est pour trois filles de joie que la Grèce est en feu, » dit-il. A cette explication des causes de la plus terrible des guerres, répond l’austère et véridique introduction de Thucydide, qui fut cependant une des victimes de cette lutte formidable. En la lisant, vous diriez que, parmi les privilèges de la comédie, n’est pas le droit de fausser à ce point l’histoire d’un peuple qui durant un siècle et demi a fourni la glorieuse carrière commencée à Marathon et finie à Chéronée sur ce cri de Démosthène : « Non, non, Athéniens, vous n’avez pas failli en courant au-devant de la mort pour le salut de la Grèce ! » Ah ! l’esprit ! quelle chose charmante, mais parfois redoutable !

Il est inutile d’ajouter que le poète irascible n’a pas épargné ses émules : Théognis, l’homme de neige, dont la poésie glacée ressemble aux frimas de la Trace ; Morsimos, qui a grand tort de donner ses pièces au printemps, saison qui ne leur convient pas ; Mélétos, qu’il envoie chez Pluton consulter les vieux maîtres, « et cette foule de petits jeunes gens qui font des tragédies par milliers, rameaux sans sève, babillards qui jacassent comme des hirondelles. » S’il honore Eschyle, on a vu comme il traite Euripide ; et s’il respecte Sophocle, il lui donne un vilain défaut : l’avidité au gain. Périclès, du moins, ne reprochait au doux poète que de trop sacrifiera Vénus.

Le poète a des privilèges ; il ne faut pas lui demander à quoi ses vers peuvent servir, car les plus belles choses sont souvent les plus inutiles. Cependant, lorsqu’il veut faire la leçon à son temps, il est tenu de frapper juste. Molière corrige en riant : l’hôtel de Rambouillet est mort des Précieuses ridicules, et Tartufe a tué la dévotion hypocrite ; mais Aristophane n’a corrigé ni rien ni personne. Le triobole et le peuple jugeur ont survécu à ses sarcasmes, parce que, si le poète peut détruire une mode, un travers momentané de l’esprit, le temps seul défait les institutions qu’il a formées.

Les religions surtout sont très résistantes ; aussi ne saurait-on dire qu’Aristophane ait beaucoup ébranlé celle d’Athènes ; du moins a-t-il aidé à l’œuvre de destruction qui commençait. Pour nous, les dieux helléniques, admirables sujets de poésie et d’art, vivent toujours, et nous nous consolons facilement des attaques qu’ils ont subies, en pensant que la ruine du polythéisme a élargi la conscience morale de l’humanité. Mais elle perdit la Grèce, car ces petits états étaient constitués de telle sorte que d’eux on peut dire : « Morte la religion, morte la cité. »

Nous avons gardé d’Aristophane onze pièces sur cinquante-quatre que Suidas lui attribue : les Acharniens, Lysistrate et la Paix, trois plaidoiries contre la guerre ; les Chevaliers, contre Cléon ; les Nuées, contre les sophistes et Socrate ; les Fêtes de Cérès et les Grenouilles, contre Euripide ; les Guêpes, que Racine a imitées ; l’Assemblée des femmes, contre l’utopie que Platon développera bientôt et qui déjà se montrait : la communauté des femmes et des biens ; le Plutus, protestation contre l’aveugle répartition de la richesse et apologie du travail, sans lequel toute prospérité disparaît ; enfin, les Oiseaux, fantaisie charmante, mais satire du ciel et de la terre, des hommes qui ne font que des sottises et des dieux qui gouvernent si mal le monde.

Platon, ennemi de la démocratie, fait naturellement grand cas de l’écrivain qui la combattit si vaillamment. Dans son Banquet, il lui donne place à côté de Socrate, bien que le poète ne se soit jamais réconcilié avec le philosophe, et lorsque Denys de Syracuse voulut connaître le gouvernement d’Athènes, Platon lui envoya les Acharniens et les Chevaliers, ce qui était de sa part une nouvelle satire et, peut-être, une mauvaise action contre sa patrie. Enfin, il est de Platon, cet éloge qui nous surprend : « Les Grâces, cherchant un sanctuaire indestructible, trouvèrent l’âme d’Aristophane. » Pour sauver la réputation du philosophe comme moraliste, il faut croire qu’en parlant ainsi, il ne pensait qu’aux nombreux passages qui, sur un fond trop souvent ordurier, se détachent en étincelantes saillies de bon sens ou en doux éclat de pure poésie. Lisez dans les Nuées, parodie de la sophistique et de Socrate [3], la dispute fameuse du juste et de l’injuste. Le vieux Strepsiade, ruiné par les désordres de son fils, voudrait bien trouver le moyen de ne pas payer les dettes que le prodigue a contractées : pour cela il l’envoie à l’école des sophistes. « Qu’irai-je y apprendre ? » demande le fils.

STREPSIADE. — Ils enseignent, dit-on, deux raisonnemens : le juste et l’injuste. Par le moyen du second, on peut gagner les plus mauvaises causes. Si donc tu apprends ce raisonnement injuste, je ne paierai pas une obole de toutes les dettes que j’ai contractées pour toi. »

Sur le refus de son fils, le vieillard se rend lui-même chez Socrate, et bientôt il y apprend à ne plus croire aux dieux. Il rencontre son fils et l’entend jurer par Jupiter olympien : « Voyez, voyez, Jupiter olympien ! quelle folie ! Tu crois donc à Jupiter, à ton âge ? »

PHIDIPPIDE. — Y a-t-il en cela de quoi rire ?
— Tu n’es qu’un enfant pour croire à de telles vieilleries. Approche pourtant, que je t’instruise ; je vais le dire la chose, et alors tu seras homme ; mais ne vas pas le répéter à personne !
— Eh bien ! qu’est-ce ?
— Tu viens de jurer par Jupiter ?
— Oui.
— Vois comme il est bon d’étudier : il n’y a pas de Jupiter, mon cher Phidippide.
— Qui est-ce donc ?
— C’est Tourbillon qui règne ; il a chassé Jupiter.

C’est le Nous avons changé tout cela de Molière, et cette bonne dupe de Strepsiade rappelle notre Bourgeois gentilhomme. Il ne faut pas oublier qu’il a perdu son manteau et ses souliers : insinuation de vol calomnieuse, assurément, contre Socrate, et qui l’était aussi contre les sophistes, dont le procès a été, pour une part, révisé, et méritait de l’être.

Après cette parodie des nouvelles doctrines qui substituaient à la royauté divine de Jupiter la domination des lois physiques, le poète met en scène le Juste et l’Injuste : tous deux se livrent bataille à coups d’argumens ; le Juste trace le tableau de la vie ancienne qui se passait au milieu des exercices de la palestre, et dans la pratique de la vertu, avec la pudeur, la modération et le respect des vieillards. L’Injuste étale toutes ses séductions, et c’est à lui qu’Aristophane fait demeurer le champ de bataille, comme s’il désespérait désormais de ramener les Athéniens à la justice.

L’INJUSTE. — Or ça, dis-moi, quelle espèce de gens sont les orateurs ?
Le JUSTE. — Des infâmes.
— Je le crois ; et nos poètes tragiques ?
— Des infâmes.
— Bien ; et les démagogues ?
— Des infâmes.
— Et les spectateurs, que sont-ils ? Vois quelle est la majorité :
— Attends, je regarde.
— Eh bien ! que vois-tu ?
— Les infâmes sont en majorité. En voilà un que je connais pour tel ; celui-là encore, et cet autre avec ses longs cheveux. Qu’as-tu à dire maintenant ?
— Je suis vaincu. O infâmes, je vous en prie, recevez mon manteau ; je passe dans votre camp.

Le Démos des Nuées était plus maltraité encore que celui des Chevaliers.

Phidippide se décide enfin à aller à l’école de Socrate. Mais le bonhomme Strepsiade ne tarde pas à s’en repentir ; on le voit accourir bientôt sur la scène, battu par son propre fils : « Ho ! là, là ! voisins, parens, citoyens, secourez-moi ! On me tue ! .. Ah ! la tête ! ah ! la mâchoire ! .. Scélérat, tu bats ton père !

PHIDIPPIDE. — Il est vrai, mon père.
— Vous l’entendez, il avoue qu’il me frappe.
— Sans doute.
— Scélérat ! voleur ! parricide !
— Répète les injures ; dis-en mille autres ; sais-tu que j’y prends plaisir ?
— Infâme !
— Tu me couvres de roses.
— Tu bats ton père !
— Et je le prouverai que j’ai eu raison de le battre.
— L’impie ! peut-on jamais avoir raison de battre son père ?
— Je le démontrerai, et tu seras convaincu.
— Je serai convaincu ?
— Rien de plus simple. Dis seulement lequel des deux raisonnemens tu veux que j’emploie.

Plus loin, Socrate adresse une invocation aux Nuées qui, pour le poète, représentent la matière vaporeuse et vide de la nouvelle philosophie. Les vers, cette fois, sont pleins de grâce et de poésie.

SOCRATE. — Venez, Nuées que j’adore, soit que vous reposiez sur les sommets sacrés de l’Olympe, couronnés de frimas, ou que vous formiez des chœurs sacrés, avec les Nymphes, dans les jardins de l’Océan, votre père ; soit que vous puisiez les ondes du Nil dans des urnes d’or, ou que vous habitiez les marais Méotides ou les rochers neigeux du Mimas, écoutez ma prière, acceptez mon offrande.

Et elles lui répondent :

LE CHOEUR. — Nuées éternelles, paraissons : élevons-nous des mugissans abîmes de l’Océan, notre père, vers les hautes montagnes ; étendons nos voiles humides sur les cimes chargées de forêts d’où nous dominerons les collines lointaines et les moissons que nourrit la terre sacrée, et le murmure des divins fleuves, et les flots retentissans de la mer, que l’astre infatigable illumine de ses éclatans rayons. Mais secouons ces brouillards pluvieux qui cachent notre immortelle beauté.

Ou encore, en traits plus humbles, cette pastorale de la Paix. Le traité vient d’être conclu. Les armuriers, les fabricans de casques, d’aigrettes et de boucliers se désolent : pour eux, c’est la ruine ; mais les laboureurs sont dans l’allégresse.

LE CHOEUR. — O joie ! ô joie ! Plus de casques, plus de fromage, ni d’oignons [4]. Non, je n’ai point la passion des combats. Ce que j’aime, c’est de boire avec de bons camarades au coin du foyer où pétille un bois bien sec, coupé au cœur de l’été ; c’est de faire griller des pois sur les charbons et des glands de hêtre sous la cendre… Non, rien n’est plus charmant, quand la pluie féconde nos semences, que de causer avec un ami. Dis donc, Comarchide, je boirais volontiers pendant que le ciel arrose nos terres. Allons, femme, fais cuire trois mesures de haricots où tu mêleras un peu de froment, et donne-nous des figues… Qu’on m’apporte la grive et les deux pinsons ; il y avait aussi du caillé et quatre morceaux de lièvre… Quand la cigale chante sa douce mélodie, j’aime à voir si mes vignes commencent à mûrir. Je regarde aussi grossir la figue, et, lorsqu’elle est à point, je la mange en connaisseur et je m’écrie : « O aimable saison ! »

Enfin, il ne sera pas sans intérêt de connaître l’opinion qu’Aristophane avait de lui-même et celle qu’il voulait qu’on en eût. Dans la parabase de la Paix, il énumère les services qu’il prétend avoir rendus à la scène comique, et, avec la persévérance de la haine, il se glorifie, trois ans après que Cléon fut tombé en soldat devant Amphipolis, d’avoir déchiré à belles dents celui qu’il appelle encore le monstre.

LE CHOEUR. — Notre poète croit avoir mérité une renommée glorieuse. D’abord, c’est lui seul qui a contraint ses rivaux à ne plus rire des haillons ; et ces hercules mâchant toujours, et toujours affamés, poltrons et fourbes, qui se font battre à plaisir, il les a, le premier, couverts de ridicule et chassés de la scène ; il a aussi congédié cet esclave, qu’on ne manquait jamais de faire pleurnicher devant nous, pour que son camarade eût occasion de le railler sur les coups qu’on lui distribuait. Après nous avoir délivrés de ces ignobles bouffonneries, il nous a créé un grand art, semblable à un palais aux tours élevées, construit avec de belles paroles, de grandes pensées et des plaisanteries qui ne courent pas les rues. Et ce ne sont pas des particuliers obscurs, ni des femmes qu’il met en scène ; intrépide comme Hercule, c’est aux plus grands qu’il s’attaque. Il a le droit de dire : « Je suis le premier qui ait osé marcher droit à cette bête aux dents aiguës [5]… A la vue d’un tel monstre, je n’ai pas reculé d’horreur ; mais, pour votre salut, pour celui des insulaires, j’ai lutté contre lui sans relâche. Tels sont les services qui doivent me mériter votre reconnaissance. »

Les spectateurs du théâtre de Dionysos, et, après eux, bien des Athéniens qui n’étaient pas d’Athènes, lui ont accordé la reconnaissance qu’il exige. L’historien serait plus difficile ; cependant, pour n’être pas accusé d’une sévérité trop grande, je citerai encore un passage des Guêpes où se trouvent du moins quelques accens virils.

LE CHŒUR. — Si vous vous étonniez, spectateurs, de me voir une taille si fine, avec cet aiguillon des guêpes, je vous expliquerais la chose : nous sommes la vraie race attique. C’est nous qui, dans les combats, avons rendu de si grands services à la république quand arriva le barbare remplissant le pays de flammes et de fumée pour nous ravir nos ruches. Nous accourûmes avec la lance et le bouclier, animés d’une âpre colère, homme contre homme et les lèvres serrées de rage. Le ciel était obscurci par les traits. Cependant, avec l’aide des dieux, nous les mîmes en déroute et nous les poursuivîmes l’aiguillon dans le flanc, comme on harponne les thons. Aussi pensent-ils, aujourd’hui encore, qu’il n’est rien de plus redoutable que la guêpe attique.

Accordons à Aristophane le bénéfice des circonstances atténuantes que les Grecs ont réclamé pour les gaillardises du théâtre comique. « Dionysos, disent-ils, a inventé les leçons d’une muse amie des jeux ; il conduit le joyeux cortège, qui cache le blâme sous la grâce et l’aiguillon sous le rire ; c’est l’ivresse qui enseigne la sagesse à la cité. » Mais était-ce toujours la sagesse qu’enseignait Aristophane ?

Du moins, si aucun de ses conseils n’a été suivi ; s’il n’a ni ramené la paix, ni chassé les démagogues et les sycophantes, il a égayé quelques-uns des jours sombres d’Athènes et il nous charme encore. Il mériterait peut-être qu’on lui appliquât le mot de La Bruyère sur Rabelais ; mais n’en prenons que la moitié et disons : « Ses comédies sont le mets des plus délicats. »


VICTOR DURUY.

  1. C’est dans les Guêpes qu’Aristophane montre surtout le peuple jugeur dont Racine a fait son Perrin Dandin, et il est encore des gens qui se persuadent que le plus fidèle portrait des Athéniens est ce ridicule personnage, bien que Thucydide, I, LXXVII, ait dit depuis longtemps ce qu’il fallait penser de la grec athénienne.
  2. Vers 488 et suiv.
  3. Les Nuées furent jouées en 424 ; elles n’eurent donc pas d’influence sur le condamnation de Socrate. Mais, bien que Platon, dans son Banquet, fasse asseoir le poète à côté du philosophe, Aristophane garda sa rancune, témoin les vers 1401-1409 de la pièce des Grenouilles, jouée en 405. Socrate était toujours pour lui un diseur de niaises subtilités, et, en parlant ainsi, il a dû exprimer l’opinion d’un certain nombre de ses auditeurs qui se retrouveront parmi les juges de 399.
  4. Nourriture du soldat.
  5. Cléon.