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Chansons à dire/Le Vieux Télégraphe

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Chansons à direTresse et Stock, éditeurs (p. 243-245).


LE VIEUX TÉLÉGRAPHE


Que fais-tu, mon vieux télégraphe,
Au sommet de ton vieux clocher,
Sérieux comme une épitaphe,
Immobile comme un rocher ?
Hélas ! comme d’autres peut-être,
Devenu sage après la mort,
Tu réfléchis, pour les connaître,
Aux nouveaux caprices du sort.

C’est que la vie est déplacée :
Les savants te l’avaient promis,
Et toute royauté passée
N’a plus de flatteurs ni d’amis.
Autrefois, tu faisais merveille,
Et nous demeurions tout surpris
De voir, en un seul jour, Marseille
Envoyer deux mots à Paris.

Tu fus l’énigme de notre âge ;
Nous voulions, enfants curieux,

Deviner ce muet langage
Qui semblait le parler des dieux,
Lorsque tes bras cabalistiques
Lançaient à l’horizon blafard
Les mensonges diplomatiques
Interrompus par le brouillard.

Maintenant, en une seconde,
Le Nord cause avec le Midi ;
La foudre traverse le monde
Sur un brin de fer arrondi.
L’esprit humain n’a point de halte,
Et tu restes debout et seul,
Ainsi qu’un chevalier de Malte
Pétrifié dans son linceul.

Tu te souviens des diligences
Qui roulaient jadis devant nous,
Portant écoliers en vacances,
Gais voyageurs, nouveaux époux.
Tu ne vois plus, au clair de lune.
Aux rayons du soleil levant,
Passer tes sœurs en infortune,
Qui jetaient leur poussière au vent.

Ainsi s’éteignent toutes choses
Qui florissaient au temps jadis :
Les effets emportent les causes :
Les abeilles sucent les lis.
Ainsi chaque règne décline.
Et les romans de l’an dernier,
Et les jupons de crinoline.
Et les astres de Leverrier.


Moi, je suis un pauvre trouvère
Ami de la douce liqueur ;
Des chants joyeux sont dans mon verre ;
J’ai des chants d’amour dans le cœur.
Mais, à notre époque inquiète,
Qu’importent l’amour et le vin ?
Vieux télégraphe, vieux poète,
Vous vous agiteriez en vain.

Puisque le destin nous rassemble,
Puisque chaque mode a son tour.
Achevons de mourir ensemble
Au sommet de ta vieille tour.
Là, comme deux vieux astronomes,
Nous regarderons fièrement
Passer les choses et les hommes,
Du haut de notre monument.