Le Virgile travesti/Livre I

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Librairie de la Bibliothèque Nationale (p. 3-75).

Je, qui chantai jadis Typhon,
D’un style qu’on trouva bouffon,
Aujourd’hui, de ce style même,
Encor qu’en mon visage blême,
Chacun ait raison de douter
Si je pourrai m’en acquitter,
Devant que la mort qui tout mine,
Me donne en proie à la vermine,
Je chante cet homme pieux,
Qui vint, chargé de tous ses dieux
Et de Monsieur son père Anchise,
Beau vieillard à la barbe grise,
Depuis la ville où les Grégeois
Occirent tant de bons bourgeois,
Jusqu’à celle où le pauvre Rème
Fut tué par son frère même,
Pour avoir, en sautant, passé
De l’autre côté d’un fossé.
Junon, déesse acariâtre,
Autant ou plus qu’une marâtre,

Lui fit passer de mauvais jours,
Et lui fit force vilains tours,
Dont bien souvent, quoique très-sage,
Il se souffleta le visage ;
Mais enfin, conduit du destin,
Il eut, dans le pays latin
Quinze mille livres de rente,
Tant plus que moins, que je ne mente,
Et, sans regretter Illium,
Fut seigneur de Lavinium,
Dont depuis sa race, par guerre
A fait une assez bonne terre.
C’est de là que nous sont venus
Les pères Albains si connus ;
De là, Rome la belle ville,
Trois fois plus grande que Séville.
Petite muse au nez camard,
Qui m’as fait auteur goguenard,
Et qui, quoique mon mal empire,
Me fais pourtant quelquefois rire,
Dis-moi bien comment, et pourquoi,
Junon, sans honneur et sans foi,
Persécuta ce galant homme,
Sans lequel nous n’aurions pas Rome,
Ni tous ces illustres Romains
À qui nous baisons tous les mains.
Elle fit bien la furieuse
Contre personne si pieuse :
Ils se fâchent donc comme nous !
Je ne les croyais pas si fous,
Et les croyais être sans bile,
Ces beaux dieux d’Homère et Virgile !
Près du pays du roi d’Alger.
Que tua le bon roi Roger,
Une ville fort ancienne,
De fondation tyrienne,
Dessus le rivage africain,
Servait d’asile à maint coquin.
Cette ville avait nom Carthage,
D’où l’invention du potage,

Celle de durcir les œufs frais
Pour les manger à peu de frais,
Choses autrefois peu connues,
Au grand bien de tous sont venues.
On la fait, mais je n’en crois rien,
Inventrice des gants de chien,
Et même des gants de Grenoble,
Cette nation fière et noble.
La sœur et femme du grand Dieu
S’y plaisait plus qu’en aucun lieu.
Samos, jadis sa bien-aimée,
Était d’elle moins estimée.
Elle y tenait carrosse et char,
Chaise à bras, litière et brancard,
Et fit rebâtir les murailles,
Et la fit exempter de tailles.
Elle n’était premièrement
Qu’un bailliage seulement ;
Mais elle rompit tant la tête
À Jupiter, qu’à sa requête
Il en fit un présidial
(Je ne sais s’il fit bien ou mal),
Y fonda deux ou trois collèges
Avec de fort beaux privilèges.
Elle eût fait de cette cité
Ce que Rome a depuis été ;
Mais, par malheur, en cette affaire,
Le destin fut d’avis contraire,
Le destin qui fait bien pester
Même le grand dieu Jupiter.
Or, comme souvent trop l’on cause,
Elle avait ouï quelque chose.
Qu’un jour viendrait que les Troyens
Perdraient les pauvres Tyriens ;
Ce que craignant la bonne dame,
Et gardant encor en son âme
Le beau jugement de Pâris,
Et l’insupportable mépris
Qu’en faveur de Vénus la belle
Il eut pour Pallas et pour elle,

Outre qu’il avait révélé
(Heureux s’il n’eût jamais parlé ! )
Qu’elle avait trop longue mamelle,
Et trop long poil dessous l’aisselle,
Et pour dame de qualité
Le genou un peu trop crotté ;
Puis un autre mal sans remède,
Le rapt du jeune Ganymède,
Dont son débauché de mari
Avait fait un cher favori.
Ces choses-là mises ensemble
Etaient suffisantes me semble
Pour lui faire faire aux Troyens
Ce que les laquais font aux chiens,
C’est-à-dire guerre terrible.
Elle faisait donc son possible
Que ces pauvres dépaysés,
Pour la plupart dévalisés,
Ne pussent comme peuple libre
Planter leur piquet sur le Tibre,
Y semer blé, cueillir raisins,
S’allier avec leurs voisins,
Comme ils faisaient dans la Phrygie
Devant que les troupes d’Argie
Fissent des biens de Priamus
Après dix ans gaudeamus,
Tant l’entreprise était hautaine
D’élever cette gent romaine,
Malgré ses ennemis divers,
A l’empire de l’univers !
Cette pauvre race troyenne
Dessus la mer sicilienne,
Comme après bon vin bon cheval,
Voguait sans songer à nul mal ;
Ils avaient tous le vent en poupe
Et n’était pas un de la troupe
Qui ne chantât des Léridas,
Des lampons, et des ouidas,
Et mille autres telles denrées,
Quand, sur les plaines azurées,

Junon, par la trappe des cieux,
Par malheur vint jeter les yeux :
Quand elle les vit ainsi rire,
Elle en accrut si fort son ire
Que, si son lacet n’eût rompu,
Outre qu’elle avait bien repu,
Je crois, Dieu veuille avoir son âme !
Qu’elle eût crevé, la bonne Dame.
L’esprit donc quasi perverti :
"J’en aurai donc le démenti,
Cria-t-elle, et cette gueusaille
A ma barbe fera gogaille ?
Quoi ! Pallas, qui n’est que Pallas,
A pu ce que je ne puis pas !
Contre les Grégeois animée,
Du foudre de son père armée,
Pour un seul, elle a fait sur tous
Pleuvoir une grêle de coups ;
Elle a bien pu réduire en poudre
Le pauvre Ajax d’un coup de foudre,
Jeter les Grecs qui çà, qui là,
Et je ne pourrais pas cela ?
Et malgré moi la destinée
Gardera ce faquin d’Enée ?
Et moi qui suis sans me vanter
Sœur et femme de Jupiter,
Je ne pourrai, quoi que je fasse,
Perdre cette maudite race ?
Et chacun me méprisera,
Et pas un ne m’adorera ?
Car qui diable serait si bête
De vouloir célébrer ma fête ?
Qui voudrait me sacrifier
Bœuf, vache, mouton ou bélier ?
Oui, bœuf, mouton, bélier ou vache.
Il n’est personne que je sache
Qui veuille m’offrir seulement
Un rat, qui n’est qu’un excrément.
Cela dit avec violence,
La Déesse, à beau pied sans lance,

S’en alla trouver Eolus,
Roi non pas des plus absolus,
Car les vents, dont il est le maître,
Lui font souvent bien du bissêtre,
Etant inconstants et légers ;
Mais pour éviter les dangers,
Il les tient dans une caverne,
Où l’on ne va point sans lanterne :
Autrement, ces séditieux.
Bouleverseraient terre et cieux ;
C’est pourquoi, craignant leur folie,
Il les emprisonne, il les lie ;
Mais le vent coulis seulement
Sort quand il veut impunément
Les autres vents souvent s’échappent ;
Lors, malheur à ceux qu’ils attrapent,
Malheur aux arbres, aux clochers,
Malheur aux vaisseaux, aux nochers,
Malheur à toutes cheminées,
Qui deviennent lors enfumées.
Etant ainsi capricieux,
Jupiter, le grand Roi des Cieux,
Dessous de grandes roches dures,
En de grandes caves obscures,
Les tient enfermés sous la clef,
Imposant dessus eux un chef
Qui leur lâche à propos la bonde
Quand il faut balayer le monde.
C’est donc là que la Dame vint ;
Voici le discours qu’elle tint,
Quasi parole pour parole,
Au Roi des quatre vents, Eole :
"O toi qui fais ce qui te plaît
Du Sud, du Nord, de l’Ouest, de l’Est,
Et qui, de mon époux et frère,
Roi des hommes, des Dieux le père,
As eu le don de rendre l’air
Comme tu veux obscur ou clair,
Une caravane troyenne
Vogue dessus la mer Tyrenne ;

Ce sont gens qui ne valent rien,
Auxquels je ne veux pas grand bien ;
Ils espèrent en Italie
Leur retraite bien établie,
Chargés de hardes et d’écus,
Et de leurs pénates vaincus ;
Ils y voguent le vent en poupe,
Et n’est pas un en cette troupe
Qui me rende ce qu’il me doit.
Enfin on en abuseroit,
Si je les laissais bragues nettes,
Ils diraient de moi cent sornettes.
Si tu me veux bien obliger,
Fais vitement le temps changer,
Donne-leur d’un vent de galerne
Qui jusques au ciel me les berne,
Ou bien plutôt des quatre vents
Qui jour et nuit les poursuivant,
Brisent leurs vaisseaux contre terre,
Comme s’ils n’étaient que de verre,
Afin qu’ils craignent tout de bon
La divinité de Junon.
J’ai pour damoiselles suivantes
Quatorze nymphes très galantes ;
Celle que j’estime le plus
Sera la femme d’Eolus,
C’est la parfaite Deiopée,
Un vrai visage de poupée.
Au reste on ne le peut nier,
Elle est nette comme un denier ;
Sa bouche sent la violette,
Et point du tout la ciboulette.
Elle entend et parle fort bien
L’espagnol et l’italien,
Le Cid du poète Corneille
Elle le récite à merveille,
Coud en linge en perfection,
Et sonne du psaltérion,
A cela que dit maître Eole ? "
"J’aurais la cervelle bien folle

Si je ne vous disais oui,
Répondit-il tout réjoui,
Et découvrant sa tête chauve,
Qui fut jadis de couleur fauve :
C’est à vous, Dame, à commander,
Et je n’ai rien qu’à seconder
Les volontés de ma princesse,
Sans m’enquérir pourquoi, ni qu’est-ce.
Par vous j’ai dans le firmament
Un assez bel appartement ;
Par vous Jupiter favorable
M’admet à sa divine table,
Où j’avale tant de nectar
Que je m’en trouve gras à lard,
Où d’ambroisie, et de la bonne,
Jusqu’au cou souvent je me donne,
Et toutes ces félicités
Sont les effets de vos bontés."
Cela dit, à la hâte il darde
Contre le roc une hallebarde :
Elle y fit un petit pertuis ;
Il ne fallut point un autre huis
Aux vents pour faire une sortie,
Dont la mer, toute pervertie,
Aux hommes sur elle flottant
Fit bientôt mal passer le temps.
Les vagues que les vents enflèrent
Jusqu’au ciel les vaisseaux portèrent ;
Mais ils en furent rapportés
Plus vite qu’ils n’étaient montés.
Le choc des vagues forcenées,
Le fracas des nefs ruinées,
Les cris et les gémissements,
Les vents et leurs mugissements,
La grosse pluie avec la grêle,
Tombantes du ciel pêle-mêle,
Tout cela faisait un beau bruit ;
Le jour était devenu nuit ;
Des éclairs seuls luisaient sur l’onde ;
Car pour le beau flambeau du monde,

Voyant tous les vents déchaînés,
Mettant son manteau sur son nez,
Il avait regagné bien vite,
De peur d’être mouillé, son gîte.
Alors Aeneas le pieux,
Regardant tristement les cieux,
Lâcha ces pieuses paroles :
"Je serai donc mangé des soles ?
Cria-t-il, pleurant comme un veau,
Et je finirai dedans l’eau ?
O quatre ou cinq cents fois heureuses,
Ames nobles et valeureuses,
De qui les corps maintenant secs,
Découpés par les glaives grecs,
Ont été de la mort la proie
Devant la muraille de Troie !
O le plus vaillant des Grégeois,
Diomède le Rabat-joie !
Pourquoi ne m’as-tu de ta lance
Percé l’estomac ou la panse ?
J’en aurais le bon Dieu loué,
Et t’en aurais bien avoué.
Au moins aurai-je l’avantage
D’avoir témoigné mon courage,
D’être mort avec Sarpédon,
Ce maître joueur d’espadon,
Auprès d’Hector cet invincible,
A tous les Grégeois si terrible,
Qui si souvent couvrait les bords
Du fleuve Xante de corps morts,
Du fleuve Xante de qui l’onde
A tant enseveli de monde ;
Au lieu que mourir dans la mer,
Où tout ce qu’on boit est amer,
Mangé des harengs et molues,
Des soles, turbots et barbues,
Est un malheur qui me ferait
Rendre grâce à qui me pendrait ! "
Un vilain vent, sans dire gare
(Il fallait qu’il fût bien barbare

D’attaquer un homme si bon),
Lui fit bien changer de jargon !
Il s’embarrassa dans les voiles,
Rompit les cordes et les toiles,
Et fit entrer dans le vaisseau
Je ne sais combien de muids d’eau.
La troupe d’espoir dénuée
Fit une piteuse huée,
Un flot jusqu’au ciel l’éleva,
Puis aussitôt le flot creva,
Laissant en mer une ouverture
Où chacun vit sa sépulture.
Trois vaisseaux, des vents maltraités,
Dans les rochers furent portés ;
Trois dans les écueils s’ensablèrent,
Dont les plus résolus tremblèrent.
Des soldats lyciens la nef,
Dont le brave Oronte était chef,
Des vents et des flots combattue,
Fut à la fin par eux vaincue ;
Un gouffre à la fin l’absorba,
Ou, pour mieux dire, la goba.
Jamais on ne vit tel orage,
Ni si triste remu-ménage.
Les pauvres malheureux Troyens,
Las et recrus comme des chiens,
Vidèrent lors toutes leurs tripes.
Lors, on vit force bonnes nippes
Flotter parmi des ais brisés
Et les corps de force épuisés ;
Quelques-uns vainement nagèrent,
Mais les bras bientôt leur manquèrent,
Car les malheureux n’avaient pas
Des calebasses sous les bras.
La nef du fort Ilionée
Des grands coups de vent ruinée,
Celle du fidèle Achatès,
D’Abas, et du vieil Aletès,
Tournaient comme des girouettes,
Faisaient en mer cent pirouettes,

Qui, pis est, la cane souvent ;
Mais ainsi le voulait le vent.
Ces maîtres balayeurs du monde
Faisaient ainsi rage sur l’onde,
Mais Neptune au poil bleu-mourant,
Qui n’a pas l’esprit endurant,
Se douta bientôt de l’affaire,
Encor qu’on tâchât de lui taire,
De peur qu’en étant irrité
Il n’en altérât sa santé ;
Mais voyant l’obscurité telle
Qu’il avait besoin de chandelle,
Encor qu’il ne fût que midi,
Et que le poisson étourdi
S’allait cachant dans les rocailles,
Le roi du peuple porte-écailles
Poussa son char fait en bateau
Devers la surface de l’eau.
Lorsqu’il mit hors de l’eau la tête,
Les flots, nonobstant la tempête,
S’abaissèrent de la moitié ;
Les Troyens lui firent pitié,
Et les auteurs de leur misère
Le mirent bien fort en colère.
Connaissant la mauvaise humeur
Et le chien d’esprit de sa sœur,
Il ne douta point que l’orage
Ne fût un effet de sa rage.
Aussitôt qu’en paume il siffla
Au diable le vent qui souffla,
Et qui lors eut le mot pour rire,
Il appela le vent Zéphyre,
Et le vent Eure : tout honteux
Ils vinrent devant lui tous deux,
La joue à demi désenflée,
Et jusqu’au menton avalée.
Alors qu’il les eut devant lui :
"Ce n’est pas, dit-il, d’aujourd’hui
Que, sans regarder qui vous êtes,
Sans songer à ce que vous faites,

Et si je le trouverai bon,
Vous exercez votre poumon
A troubler le repos du monde,
Faire des vacarmes sur l’onde,
Et jeter de la poudre aux yeux
Au premier chapitre des cieux ;
J’ai bien peur, si mon avis passe,
Que le Roi du Ciel ne vous casse,
Et la brouée, et les frimas,
Par la mort…" Il n’acheva pas,
Car il avait l’âme trop bonne :
"Allez, dit-il, je vous pardonne ;
Tirez-vous vitement d’ici,
Et ne pensez plus faire ainsi
Sur mes flots votre soufflerie ;
Je n’entendrai pas raillerie,
Et que votre beau Roi de vent
Porte respect à mon trident ;
La mer n’est pas de son domaine ;
Qu’en sa demeure souterraine
Il vous donne s’il veut la loi,
Sans rien entreprendre sur moi."
Le vent Eure et le vent Zéphyre
A cela n’eurent rien à dire.
Un vaisseau troyen échoué
Par Triton et Cimothoé
Fut dégagé d’un banc de sable,
N’ayant plus ni voile ni chable,
Trois autres tout déharnachés,
Par les vents sur les rocs juchés,
Par les mêmes à grande peine
Regagnèrent l’humide plaine.
Le bon Neptune cependant
Rendit, d’un seul coup de trident,
La mer, auparavant si fière,
Paisible comme eau de rivière ;
Et puis, devenu tout gaillard,
Fit faire avecque beaucoup d’art
A son char mille caracoles,
Sur le lac où l’on prend les soles,

Lors aussi poli qu’un miroir ;
Lors vraiment il le fit beau voir,
Et les Dieux marins qui le virent
Là-dessus compliment lui firent ;
Et le Soleil pareillement,
Revenu depuis un moment,
Quand il vit que vent et nuage,
Et tout ce qui faisait l’orage,
S’était enfui vers l’horizon.
Tout ainsi, par comparaison,
Qu’en une populace émue,
Où l’on oit crier : Tue ! tue !
Et que les bâtons et cailloux
Volent, faisant bosses et trous ;
Si quelqu’un à la grande barbe,
Et de majestueuse garbe,
Sans craindre pierre ni bâton,
Vient haranguer comme un Caton,
Il impose aussitôt silence,
Fait cesser toute violence,
Et chacun retourne chez soi,
Disant : « C’est lui, ce n’est pas moi »,
De peur d’être mis en séquestre,
Tant l’honorable bourguemestre,
Grondant ici, caressant là,
Dans la ville met le holà,
Avec une conduite telle
Qu’on dirait que ce n’est plus elle ;
Le Roi des flots, ni plus ni moins,
Par sa diligence et ses soins,
Après avoir lavé la tête
Aux vents, auteurs de la tempête,
Rendit la mer, malgré le vent,
Aussi paisible que devant.
Cependant les soldats d’Enée,
Malgré Junon la forcenée,
S’efforçaient à force de bras,
Encore qu’ils fussent bien las,
De gagner la terre voisine,
Mal satisfaits de la marine ;

Enfin ils ramèrent si bien
Qu’ils virent le bord libyen.
Là, mademoiselle Nature
Fait un port sans architecture,
D’une petite île couvert,
Où personne n’est pris sans vert ;
Car en tout temps d’herbe nouvelle
(Mais entre autres de pimprenelle)
Elle est pleine jusqu’en ses bords,
Au grand bien de ceux de dehors,
Qui viennent chaque jour de terre
En prendre pour mettre en leur verre.
Ce port peu connu des nochers,
Tout environné de rochers,
Représente une scène antique ;
Deux écueils font comme un portique,
A l’abri desquels les vaisseaux
N’ont peur de la fureur des eaux,
Ni des vents qui leur font la guerre
Non plus que s’ils étaient sur terre :
On prendrait ces écueils hideux,
Dont les arbres sont les cheveux,
Pour des géants qui sont en garde
S’ils étaient armés d’hallebarde.
Les rochers de l’autre côté
Sont très commodes en été,
Chacun d’eux ayant dans son ventre
Une caverne, ou bien un antre,
Où logent (maudit soit qui ment)
Les nymphes ordinairement.
Là, de belles sources d’eau douce,
Dont les bords sont couverts de mousse,
Disent à celui qui les voit :
 « Ne voulez-vous point boire un doigt ? »
Tout auprès, une forêt sombre
Où l’on est en tout temps à l’ombre,
Et dont les arbres toujours verts
Sont de l’âge de l’univers,
N’a jamais senti, que je sache,
Coup de serpe, cognée ou hache,

Et jamais en ce port caché
L’ancre ne s’était accroché ;
Enée en eut le pucelage,
Et premier foula ce rivage,
De sept vaisseaux accompagné ;
Tout le reste était éloigné
De cette flotte dissipée.
Ayant donc la terre attrapée,
Dieu sait s’ils furent diligents
A descendre, les bonnes gens.
Lors Achates un fer empoigne,
Et contre un caillou si bien cogne
Qu’il en fit, non pas pour un peu,
Sortir étincelles de feu ;
Ce feu pris à matière sèche
(Je ne sais pas si ce fut mèche,
Si ce fut bois vieil ou bien neuf)
Devint grand à rôtir un bœuf.
Lors fut des vaisseaux descendue
Toute la Cérès corrompue,
En langage un peu plus humain,
C’est ce de quoi l’on fait du pain.
Quelques-uns au feu la séchèrent,
Etant sèche, la concassèrent,
Puis en firent des échaudés
Qui ne furent guère gardés ;
Et puis Enéas sans échelle,
Suivi d’Achates le fidèle,
Monta sur le haut d’un écueil.
Là, tant que put aller son oeil,
Il chercha sa flotte écartée,
La nef de Capis et d’Antée,
Le grand vaisseau de Caïcus,
Et les autres vaisseaux vaincus,
Grâce à Junon, la male bête,
Par les efforts de la tempête ;
Vainement ses yeux il frotta,
Les ouvrit, et les clignota,
Il ne vit vaisseau, ni galère,
Dont le bon Seigneur désespère,

Mais bien vit-il trois cerfs gaillards
Suivis de biches, et brocards,
Cela le fit un peu sourire :
 « Bon ! dit-il, voici de quoi frire. »
Il banda son arc, cela dit,
Pris son carquois et descendit :
Achates prit son arbalète,
Voulant tuer aussi sa bête.
Lors le bon Prince de tirer,
Et les cerfs de se retirer
Pour gagner la forêt voisine ;
Mais Enéas les assassine
Avec tant d’adresse, et si bien
Qu’il en mit sept en moins de rien
Morts, étendus dessus la terre ;
Il ne fit pas plus longue guerre,
Voyant autant de cerfs à mort
Qu’il avait de vaisseaux au port.
Cette belle occision faite
N’ayant ni trompe, ni trompette,
Ni de voix assez pour crier,
Un chifflet de chauderonnier
Achates tire de sa poche.
A son siffler chacun approche,
Puis sur des avirons croisés
Tous ces corps morts furent posés
Et portés à grands cris de joie
Vers les sept navires de Troie.
Aeneas fit désembarquer
Force bon vin de quoi trinquer,
Qui n’était pas de deux oreilles,
Non pas pour quatre ou cinq bouteilles.
Acestes de plusieurs tonneaux
Avait fourni plusieurs vaisseaux
Lorsqu’ils partirent de Sicile,
Que le bon seigneur très habile,
Après quelques petits refus,
Avait pourtant fort bien reçus.
Puis, pour leur donner bon courage,
Il leur tint à tous ce langage :
"

Nous en avons eu dans le cul,
Les vents à ce coup ont vaincu,
Mais nous devons bien nous attendre
Que nous affliger, et nous rendre
Toutes sortes de déplaisirs,
Est le plus grand de leurs désirs ;
Peu de maux sont pareils aux nôtres,
Mais nous en avons bien eu d’autres,
Et peut-être qu’ils finiront
Quand les Dieux se raviseront.
Nous sommes, sortant de Sicile,
De Charybde tombés en Scylle :
C’est tomber de fièvre en chaud mal :
Polyphème, étrange animal,
Nous fit à tous avoir la fièvre,
Il me fit courir comme un lièvre,
Et bien souvent de pur effroi
Il me semble que je le vois.
Mais l’homme de cœur tout surmonte.
Un jour que nous ferons le compte
De tant de beaux combats rendus ;
Nous rirons comme des perdus.
Le sort promet qu’en Italie,
Terre, à ce qu’on dit, fort jolie,
Nous aurons un jour du repos.
Il ne saurait plus à propos
Ce signalé plaisir nous faire :
La mer commence à nous déplaire,
Nous avons trop fait les plongeons,
Il vaut mieux bâtir des donjons,
Et faire une nouvelle Troie
Qui sur mer enfin ne se noie.
A moins que d’être un cormoran,
Je gage que le Juif errant
N’a pas fait un plus long voyage ;
Mais il faut avoir bon courage.
Çà, buvons donc, et nous gardons
Pour les biens que nous attendons."
Il leur fit ce discours de bouche,
Mais, comme on dit, le cœur n’y touche ;

Il ne rit que du bout des dents,
Et tout de bon pleure au dedans.
Lors chacun se met en besogne,
Chacun quelque instrument empoigne
Pour travailler pour le festin.
Tous réjouis de leur butin,
Les uns de leur peau les dépouillent,
Et les autres dans leurs corps fouillent,
En tirent tripes et boyaux,
Les lavent en deux ou trois eaux,
Puis en font de grosses saucisses :
S’ils avaient jusqu’à des épices,
Puisque Virgile n’en dit mot,
Qui comme on sait n’est pas un sot ;
Noble et discret lecteur vous plaise
Permettre aussi que je m’en taise.
Retournons à nos cuisiniers.
Après avoir mis par quartiers,
Par aloyaux et charbonnées,
Ces sept bêtes assassinées,
Ils mirent la viande au feu,
Puis l’un trop cuit, l’autre trop peu,
Couchés sur la gaie verdure
Ils en firent déconfiture,
Et se remplirent à foison
De vin vieil et de venaison.
Si bien burent, si bien mangèrent,
Que la plupart s’en dévoyèrent,
Enfin, après avoir dîné
Jusqu’à ventre déboutonné,
Ils se mirent à tue-tête
A discourir de la tempête :
L’un pleure Cloanthe et Lycus,
L’autre Gyas, l’autre Amicus,
L’autre à son compagnon raconte
Comme quoi se perdit Oronte.
— Ils auront gagné quelques ports,
Ils ne sont pas encore morts,
Disent quelques-uns ; quelques autres
Disent pour eux leurs patenôtres.

On n’eût pas oui Dieu tonner
A répondre et questionner,
Tant ils faisaient de bruit ensemble.
Cependant le Dieu sous qui tremble
La voûte du haut firmament,
Comme il agit incessamment,
Au travers d’un châssis de verre,
Jetait ses yeux dessus la terre,
Regardant si tout allait bien
En son royaume terrien.
Comme il visitait la Lybie,
La mère d’Aeneas le pie,
Ou pour mieux dire le pieux,
Le cœur triste, et la larme aux yeux,
Lui tint à peu près ce langage,
Après avoir, comme très sage,
Avec grande crainte et respect,
Dit par trois fois salamalec.
"Grand Roi qui faites sur la terre.
Tant de si beaux coups de tonnerre,
Et qui tenez dedans vos mains
Le bien et le mal des humains,
Qu’a fait à votre Seigneurie
Le pauvre Aeneas, je vous prie ?
Qu’on fait les pauvres Phrygiens
Que vous traitez comme des chiens ?
Errer de contrée en contrée,
N’avoir en nulle part entrée,
Souffrir partout mille travaux,
Etre poursuivis des prévôts
Comme s’ils étaient des Bohèmes,
Sont-ce là ces bonheurs extrêmes,
Et les biens qu’on leur a promis ?
Est-ce là les traiter d’amis ?
D’Aeneas, de ce galant homme,
Devait tant venir cette Rome,
Dont le Destin a fait partout
Cent contes à dormir debout.
A ces pauvres bannis de Troie
(Dieu que j’en ai pleuré de joie !

Mais maintenant pour un petit
J’en pleurerais bien de dépit)
Vous aviez promis un asile
Si sûr que leur superbe ville
Qu’a mise en feu le Grec vainqueur
Ne leur devait tenir au cœur.
Des descendants du jeune Iule
Devait venir ce grand Romule,
Tous ces benoîts pères conscrits,
A la barbe longue, au poil gris,
La nation porte-soutane,
Inventrice du veau mongane,
Qui devait établir ses lois,
Sur l’Indien et sur l’Anglois,
Et se rendre enfin par la guerre
Maîtresse de toute la terre.
Mais c’est autant pour le brodeur :
Le Destin n’est qu’un vrai menteur,
Et vous, mon très Révérend Père,
En qui mon fils en vain espère,
Je vois bien que le plus souvent
Vous ne promettez que du vent.
Qui n’eût cru sur votre parole,
A moins que de passer pour folle,
Que, suivant l’arrêt du Destin,
Il aurait le pays latin !
Mais cette région promise,
Après remise sur remise,
A la fin du compte sera
Le diable qui l’emportera.
Au lieu de ces belles conquêtes,
Sur mer, il aura des tempêtes,
Sur terre, il n’aura que des coups.
A tout cela que ferions-nous
Sinon le prendre en patience,
Qui, comme on dit, passe science,
Puisque gens à mal faire nés
Vous mènent ainsi par le nez !
Vous devriez les faire pendre,
Si vous saviez aussi bien rendre

La justice que vous savez
Pardonner aux gens dépravés.
Anténor, sans tirer l’épée,
Après l’avoir belle échappée,
Aussi bien que mon pauvre fils,
Suivi de ses gens déconfits,
A traversé l’Esclavonie,
Et son heureuse colonie,
Près du pays où l’Eridan
Rend son tribut à l’Océan,
A bien et beau fondé Padoue,
A tous les voisins fait la moue
Et leur montre fort bien les dents
Alors qu’ils font trop les fendants.
Il est là qui rogne et qui taille,
Qui chasse, qui boit, et qui raille,
Enfin qui fait ce qu’il lui plaît ;
On sait pourtant bien ce qu’il est,
On sait bien que ce n’est qu’un traître.
Et mon fils, ayant l’honneur d’être
Parent de la plupart des Dieux,
Mon fils, qu’on nomme le Pieux,
A perdu vaisseaux et bagage,
A mis tous ses habits en gage,
Se voit des uns vilipendé,
Des autres grondé, gourmandé,
Tout cela par je ne sais quelle,
Qui, parce qu’on me trouve belle,
Dit partout que je ne vaux rien ;
Grâce à Dieu, l’on me connaît bien.
Si ce n’est qu’il y va du vôtre,
Et qui toque l’un, toque l’autre,
Je dirais tout ce que je sais ;
Mais pour mieux faire je me tais."
Elle en eût bien dit davantage ;
Mais la bonne Dame de rage
Se mit tellement à pleurer,
A sangloter, à soupirer,
Enfin fit tant de l’enragée,
Qu’il eut peur, la voyant changée,

Qu’elle n’eût quelque diable au corps.
Tout autre que lui l’eût cru lors ;
Mais il se connaît trop en diable.
Or, comme il est très pitoyable,
Et quand il voit souffrir autrui
Qu’il souffre presque autant que lui,
Ce grand Dieu se mit à sourire :
Il me semble avoir ouï dire
Que, quand il rit, tout en va mieux
Sur mer, sur terre et dans les cieux.
Ce Dieu donc des Dieux le plus sage,
Se radoucissant le visage,
Et la prenant sous le menton,
Lui dit : "Bon Dieu, que dirait-on,
Si l’on vous voyait ainsi faire ?
N’avez-vous point honte de braire
Ainsi que la femme d’un veau ?
Ah ! vraiment, cela n’est pas beau.
Ne pleurez plus, la Cythérée,
Et tenez pour chose assurée
Tout ce qu’a prédit le Destin
D’Enée et du pays latin.
Vous le verrez bâtir muraille
De brique et de pierre de taille,
Et faire une Lavinium
Qui vaudra bien son Ilium,
Et peut-être sera plus belle ;
Puis vous le verrez sans échelle
Un beau matin monter aux cieux
Pour être un de nos demi-dieux.
Mais sachez, s’il vous faut tout dire,
Que pour établir son empire,
Il aura bien à dégainer,
Et bien des combats à donner
Contre un peuple fier et barbare,
Et qui frappe sans dire gare ;
Mais si bien il escrimera
Que de tout à bout il viendra,
Et de farouches comme bêtes,
En fera des gens fort honnêtes,

Qui sauront faire compliments,
Et bien jouer des instruments.
Trois fois les prés auront des herbes,
Et les jaunes guérets des gerbes ;
Et trois fois durant trois hivers
Ils seront de neige couverts
(Cela veut dire trois années),
Que, toutes guerres terminées,
Et tous ses ennemis vaincus
Par le tranchant de son Malchus,
Il régnera roi pacifique ;
Et pour Monsieur son fils unique
Ascagne, qu’on nomme Iulus
(Qu’on nommait autrefois Ilus,
Devant qu’Ilium la superbe
Devînt un champ brûlé sans herbe),
Trente ans entiers il régira
Lavinium, qu’il quittera
Pour faire une ville nouvelle
Appelée Albe, sur laquelle
D’Hector les généreux enfants
Régneront durant trois cents ans,
Jusqu’à tant qu’une Reine nonne
Mette au jour sa race bessonne,
Dont Mars, le Dieu gladiateur,
Passera pour fabricateur.
Et puis après son fils Romule,
A l’imitation d’Hercule,
Portant au lieu de justaucorps
Peau de louve, poil en dehors,
Ramassera par les villages
Tous les faiseurs de brigandages,
Tous gens de dangereuses mains,
Desquels il fera les Romains ;
Leur ville s’appellera Rome,
Du nom de ce tant honnête homme.
Je ne donne aucun temps préfix
A ces enfants de votre fils,
Pour le terme de leur empire,
Il durera sans qu’il empire,

Jusqu’à tant que tout prenne fin."
 « Amen », dit Vénus ; et Jupin
Reprit aussitôt la parole :
"Et pour Junon qui fait la folle,
Et se fait à quatre tenir,
Vous la verrez bien revenir ;
Après avoir bien fait la guerre,
Remué le ciel et la terre,
Et fait tous ses efforts en vain,
Mettant de l’eau dedans son vin,
De ces peuples qu’elle tourmente
Elle se dira la servante,
D’elle chéris autant et plus
Qu’ils auront été mal voulus.
Dans peu de temps Phtie et Mycène,
Aujourd’hui si fière et si vaine,
Verra ses habitants vaincus
Par les enfants d’Assaracus,
Aura même destin que Troie,
Et des Romains sera la proie.
Puis sur la terre reluira
César, qui l’assujettira ;
L’Océan souffrira ses voiles,
Sa gloire ira jusqu’aux étoiles,
Et lui-même enfin y viendra.
Lors son illustre nom sera
Colloqué dans la litanie ;
La Discorde sera bannie,
Plus de guerres en l’univers,
Sinon en prose, ou bien en vers,
Quand auteurs aux têtes mal faites,
Comme par exemple poètes,
A grands coups de vers outrageants,
Apprêteront à rire aux gens.
En terre la foi retournée,
Et Vesta qui l’a ramenée,
Rème, et son grand frère Quirin,
C’est-à-dire en français, Guérin,
Donneront partout un tel ordre
Que personne n’y pourra mordre.

Du temple du Dieu double-front
Les portes se condamneront.
La fureur impie et la rage
Seront là prises comme en cage,
Et s’useront toutes les dents
A ronger du fer là-dedans."
Jupiter se sécha la langue
A cette ennuyeuse harangue,
Jusqu’à s’en enrouer la voix ;
Vénus en bâilla quatre fois ;
Mais enfin il conclut la chose
Dont l’auteur qui ces vers compose
En son cœur la remercia,
Car si fort il s’en ennuya,
Que deux fois faute de courage
Il pensa quitter là l’ouvrage.
Jupiter donc quand il lui plut,
Certes plus tard qu’il ne fallut,
Cessa de faire le prophète,
Et Vénus, la Dame coquette,
Lui fit compliment là-dessus
En termes éloquents conçus.
Lors il fit venir pour lui plaire
Son fils, son courrier ordinaire :
C’est son fils, ce fils de putain,
Qui sait parler grec et latin,
Qui coupe si bien une bourse,
Qui de l’éloquence est la source,
Sait bien jouer des gobelets,
Faire comédie et ballets,
Inventeur des dés et des cartes,
Des tourtes, poupelins et tartes,
Et, pour achever son tableau,
Sur le tout un peu maquereau.
Ce messager prompt et fidèle
Gagne la terre à tire-d’aile,
Envoyé vers Dame Didon
Par le grand mari de Junon
(Vous allez savoir tout à l’heure
Quelle est Didon et sa demeure) :

C’était pour adoucir les cœurs,
Et les barbaresques humeurs
De la nation tyrienne,
En faveur de la gent troyenne.
Jupiter, ainsi faisant, prit
Le dessein d’un homme d’esprit ;
Car si Didon mal informée
D’Enée et de sa renommée,
De l’intention du Destin,
Et qu’il était cher à Jupin,
Si, dis-je, cette Dame Elise,
Comme de vrais péteurs d’église,
Les eût chassés de son Etat,
Leur eût refusé tout à plat
Dans son pays une retraite,
C’est une chose claire et nette
Qu’elle eût lors à Jupin rendu
Un déplaisir non attendu,
Dont elle aurait pu lui déplaire ;
Mais elle leur fut débonnaire
Jusqu’à, dit-on, faire en cela
Tout ce qu’il faut, même au-delà.
Cependant notre maître Enée,
Ayant eu mauvaise journée,
Eut encore une pire nuit :
A peine le soleil reluit,
Qu’il veut voir si de ce rivage
Le peuple est civil ou sauvage,
Et savoir si les habitants
Sont chrétiens ou mahométans.
Il se leva donc à la hâte,
Ne menant avec lui qu’Achate,
Qui prit en ses mains en tout cas
Deux dards et son grand coutelas,
Afin d’être toujours en garde.
Je vous oubliais par mégarde,
Qu’il mit sa flotte en un endroit
Que personne ne trouveroit,
Si ce n’était par nécromance,
Et qu’il fit expresse défense,

Que sur peine du morion,
Autant chevalier que pion ;
Personne ne mît pied à terre,
Qu’il n’eût bien fait à l’oeil la guerre,
Et su si ce port écarté
Serait un lieu de sûreté ;
Sa mère voulut s’en instruire
Et lui faire pièce pour rire.
Prenant donc toute la façon
D’une fille faite en garçon,
Et paraissant un jeune drôle
Ayant un fusil sur l’épaule,
Et chien couchant chassant devant,
Branlant la queue, et nez au vent ;
Aeneas qui la vit vêtue
Tout de même que la statue
De Diane qui va chassant,
Lui rendit salut en passant.
Là-dessus, une perdrix rouge
Des pieds de la céleste gouge
Partit ; en joue elle coucha,
Mais son gibier point ne toucha,
Soit que la poudre fût peu fine,
Ou bien que la Dame Cyprine
Fermât les yeux voyant du feu,
Ou bien qu’elle l’entendît peu.
Elle en rougit un peu la belle ;
Son brave fils s’approcha d’elle,
Elle lui fit un doux regard,
Lui disant : « Monsieur, Dieu vous gard ! »
A cette parole obligeante
Qui l’âme de son fils enchante,
Ce ne fut pas pour un petit
Qu’il en devint tout interdit,
Il fit pourtant le pied derrière
D’une assez gentille manière.
D’une bouche sentant le thym
Et d’un son de voix argentin,
Elle lui fit cette harangue
Je ne sais pas en quelle langue :
"

N’avez-vous point vu par ici,
De quoi je suis en grand souci,
Quelques-unes de me compagnes,
Qui vont chassant dans ces campagnes,
Après un cerf qui va fuyant ? "
Il répondit en bégayant :
"Je n’en ai vu tête ni queue,
O belle à la prunelle bleue,
Belle que je ne puis nommer,
Belle qui m’avez pu charmer,
Par je ne sais quelle lumière,
Que vous avez dans la visière !
Ah ! par ma foi, j’en suis ravi ;
Maudit soit si jamais je vis
Face qui m’ait plu davantage !
La male peste, quel visage,
Et que qui vous regardera
Sans cligner, impudent sera !
Vous sentez la Dame divine,
J’en jurerais sur votre mine ;
Mon nez ne se trompe jamais
En ce qui sent bon ou mauvais.
Votre gousset et votre haleine
Ne furent jamais d’Africaine,
Ils ont je ne sais quoi du ciel,
Votre bouche exhale le miel,
Ou vous êtes une Déesse,
Ou du moins nymphe, ou je confesse
Que je puis aussi n’être pas
Le pieux Messire Aeneas.
Les vents m’ont en cette contrée
Donné malgré mes dents entrée.
Daignez-moi dire, au nom de Dieu,
S’il fait sûr pour nous en ce lieu,
Et me faites l’honneur de croire
Que vous aurez bien de quoi boire
— Je ne suis pas, en vérité,
D’une si haute qualité,
Dit Vénus, mais votre servante
— Ah ! vous êtes trop obligeante,

Ce dit-il, et j’en suis confus.
— Et moi, si jamais je la fus",
Ce dit-elle ; et lui de sourire,
Disant : « Cela vous plaît à dire. »
Puis sa tête il désaffubla ;
Ses deux jarrets elle doubla
A lui faire la révérence,
Il fit une circonférence
Du pied gauche à l’entour du droit ;
Et cela d’un air tant adroit,
Le pauvre fugitif de Troie,
Que sa mère en pleura de joie.
Enfin tous ces devoirs rendus,
A l’un et l’autre si bien dus,
D’une bouche sentant l’eau rose,
Elle lui dit : "C’est une chose
Ordinaire aux Dames de Tyr,
D’aimer la chasse et se vêtir
De même que je suis vêtue,
De courir à bride abattue,
Et sans faire trop de façons
De vivre comme des garçons.
C’est ici la terre punique,
Le peuple en est fort colérique
Qui de Tyr qu’Agénor fonda,
En cette contrée aborda,
Avecque Didon notre Reine,
Que la tyrannie et la haine
De son frère Pygmalion,
Pire qu’un tigre et qu’un lion,
Contraignit de plier toilette
Et de déloger sans trompette,
Un pied mal chaussé, l’autre nu ;
En ce rivage peu connu
Les dieux lui donnent un asile ;
Elle y fait bâtir une ville.
Si ce n’est vous importuner,
Et que vous vouliez vous donner
La patience de m’entendre,
J’aurai plaisir de vous apprendre

Son histoire, dont aisément
On ferait un fort beau roman.
— Volontiers, belle Tyrienne,
Et je vous conterai la mienne,
Qui, je gage cent carolus,
Vaut bien la vôtre et même plus.
— Nous verrons, répondit la belle.
Didon fut l’épouse fidèle
De l’infortuné Sicheus,
A qui, plus traître que Breus,
Pygmalion le sanguinaire,
Comme il récitait son bréviaire,
D’un coup d’arquebuse à rouet,
Action digne du fouet,
Fit un trou dans le mésentère ;
Son épouse s’en désespère,
En fait faire information ;
Mais de cette noire action
Elle n’eut aucune nouvelle,
Tant le meurtrier infidèle
Sut tenir son crime secret :
La pauvrette en meurt de regret,
De ses tresses, lors mal peignées,
Elle arrache maintes poignées,
Se prend aux Astres innocents,
La rage maîtrise ses sens.
Une nuit qu’elle pleure et crie,
Et pour le pauvre défunt prie,
Elle le voit percé de coups,
Et tout sanglant, ce pauvre époux,
Qui, d’une voix épouvantable,
Lui conte l’acte détestable,
Et que son frère avait grand tort
De l’avoir ainsi mis à mort,
Pensant par cette injuste voie
Avoir son or et sa monnoie.
Didon lui donna le bonsoir,
Parce qu’elle avait, à le voir,
Une frayeur extraordinaire :
Elle dissimula l’affaire,
Et

 s’assurant des malcontents,
Prend un beau jour si bien son temps
Que tout ce que ce frère injuste
Avait d’argent, pistole ou juste,
Et tous ses meubles les plus beaux,
Chargés en vingt et cinq vaisseaux,
Abordèrent en ce rivage
Où Didon fait bâtir Carthage.
Le propriétaire du lieu
Ayant eu le dernier à Dieu,
Crut la tromper et ne lui vendre
Qu’autant de lieu que peut comprendre
La peau d’un bœuf, tant grand fût-il ;
Mais Didon, par un tour subtil,
Fit couper cette peau par bandes,
Et fit les mesures si grandes
Que sa ville par ce bon tour
Malgré le vendeur eut grand tour.
Mais vous à qui ceci je conte,
Daignez aussi me rendre compte,
Et du pays d’où vous venez,
Et du chemin que vous tenez.
Dites-moi quelles gens vous êtes,
Quel est le métier que vous faites,
Et quelle est la religion
Qu’on professe en la région
Où vous élisez domicile.
— Nous ne sommes pas de Sicile,
Dit Aeneas, mais d’un pays
Où les gens sont bien ébahis,
Ou bien fort contre les Grecs pestent,
S’entend si gens encore y restent,
Car je crois bien en bonne foi
Qu’ils sont tous venus avec moi
Pour dire toute mon histoire,
J’irais bien jusqu’à la nuit noire,
Devant qu’en être à la moitié ;
C’est un conte à faire pitié,
Et que j’ai bien peur qu’on ne croie.
Si jamais le grand nom de Troie,
Ce

 royaume si bel et bon,
Qui n’est plus que cendre et charbon,
Et le témoignage effroyable
Qu’ici-bas tout est périssable,
Si jamais ce nom glorieux
Est parvenu jusqu’en ces lieux,
Vous savez bien quelle est la terre
D’où me chasse une horrible guerre.
J’en suis sorti sans dire adieu ;
Et si je me trouve en ce lieu,
Cela ne vient pas de ma tête,
Mais seulement de la tempête
Qui m’a jeté comme un corps mort
Comme par mépris en ce bord.
Je suis le pieux Maître Enée,
De qui la gloire n’est bornée
Que des voûtes du firmament,
Et cela maudit soit qui ment !
J’emporte nos Dieux tutélaires
Soustraits aux Grégeois sanguinaires,
Qui, comme ils sont esprits follets,
S’en eussent fait des marmousets.
J’ai grand dessein sur l’Italie,
On me dira que c’est folie,
Mais ainsi le veut Jupiter ;
Si je l’allais mécontenter,
M’honorant de sa parentèle,
Je serais un Jean de Nivelle
Quand je me suis mis sur les eaux,
J’avais pour le moins vingt vaisseaux,
Mais les vents me l’ont baillé belle :
Quoique protégé de Cybèle,
A peine de vingt que j’avois
En ai-je sept, en tapinois
Que j’ai cachés en ce rivage ;
J’en pleurerais quasi de rage ;
Je me vois sans un quart d’écu,
Pauvre malheureux froid-au-cul,
Dans ces grands déserts de Lybie !
Je suis et d’Europe et d’Asie

Chassé tout ainsi qu’un vilain."
Vénus, le voyant en beau train
D’injurier la Destinée,
Comme mère passionnée,
Ne put le voir ainsi pleurer,
Se plaindre et se désespérer ;
Mais, pour lui redonner courage,
Elle lui tint ce doux langage :
"Vous n’êtes pas homme de rien,
Ou ma foi je me trompe bien ;
Mais, qui que vous soyez, beau Sire,
J’ai quelques choses à vous dire,
Qui de ces funestes propos
Vous tireront fort à propos.
Prenez une chemise blanche,
Aussi bien nous avons dimanche ;
La vôtre et ce mouchoir noué
Semblent le linge d’un roué.
Allez voir Didon dans sa ville :
C’est une Dame très civile,
Qui vous donnera de sa main
De quoi passer votre chemin.
Si j’ai le don de bien connaître,
Par les choses qu’on voit paraître,
Ce que les choses deviendront
Et du succès qu’elles auront,
Si mes parents m’ont bien instruite,
Voyez-vous cette longue suite
De cygnes, qui volent là-bas ?
— Non, dit-il, je ne les vois pas.
— La male peste soit la bête !
Dit-elle en lui tournant la tête ;
Tenez, les voilà vis-à-vis.
— Ce sont oisons, à mon avis,
Dit Achates. — Que vous importe,
Oisons ou cygnes, diable emporte !
Vous me feriez bien enrager."
De peur de la désobliger,
Il ne contesta pas la chose.
Elle, rouge comme une rose,

Ou, si l’on veut, la face en feu,
Se radoucit pourtant un peu,
Honteuse de sa promptitude,
Et puis leur dit d’un ton moins rude :
"Ils sont, si je sais bien compter,
Seize ; l’oiseau de Jupiter,
Bête au meurtre fort adonnée,
Leur a bien la guerre menée,
Mais il n’a rien gagné sur eux
Dont ils se tiennent bien heureux ;
Il s’en va faire ailleurs la guerre.
Voyez-les planer terre à terre,
Tout gaillards d’être en sûreté.
Vos gens de même, en vérité,
Dans le nouveau port de Carthage
Ont oublié quasi l’orage."
Cela dit, elle lui parut,
Par une lueur qui courut
Depuis ses pieds jusqu’à sa tête,
Telle qu’en quelque jour de fête
Dedans Paphos elle paraît.
Imaginez-vous, s’il vous plaît,
S’il eut alors l’âme étonnée,
Notre pauvre Messire Enée,
La voyant grandir à l’instant
De quatre pieds et d’un empan
Sentant de son corps diaphane
Sortir odeur de frangipane,
Voyant ses habits s’allonger,
Et la voyant sitôt changer,
Reprenant sa forme première,
Que même sans voir la manière
Dont elle se mit à glisser,
Autre qu’un sôt n’eût pu penser
Qu’elle ne fût une Déesse.
Lors il cria, plein de tristesse :
"Ma chère mère, qu’est ceci ?
Me pensez-vous toujours ainsi
Faire des tours de passe-passe ?
Mérité-je cette disgrâce ?

Et n’aurai-je jamais le bien
De joindre votre bec au mien ? "
Il a beau la chercher de vue,
Elle le voit sans être vue ;
Mais afin de lui témoigner,
Devant que de s’en éloigner,
Le soin qu’elle a de sa personne,
Et l’un et l’autre elle environne,
Au moins Virgile nous l’a dit,
D’un air épais qui les rendit
A tous yeux mortels invisibles ;
Autrement, ces peuples terribles
Eussent, ne les connaissant point,
Pu leur ôter chausse et pourpoint.
Il prit le chemin de Carthage,
Tout renvitaillé de courage,
Elle prit celui de Paphos,
Où sur cent cinquante échafauds
Tous les huit jours on fait des farces
A la divinité des garces.
Ils s’en allèrent donc tout droit
Par un petit chemin étroit,
Vers la ville, tête baissée.
Leur révérence fut lassée
A monter un coteau fort haut,
D’où, comme d’un grand échafaud,
Ils virent la ville nouvelle
Qui d’abord leur sembla fort belle.
Ils se divertirent longtemps
A regarder les habitants ;
Enée admira leur ouvrage,
Approuva le plan de Carthage,
Et les trouva gens bien hardis
D’entreprendre de tels taudis.
Les uns roulent pierres de taille,
Les autres font une muraille,
Quelques-uns plantent du pavé,
Quelques autres un trou cavé
D’une forte voûte soutiennent,
Les uns vont, et les autres viennent,

L’un fait un plancher, l’autre un toit,
Ici l’on mange et là l’on boit,
Les juges rendent la justice,
Ou travaillent à la police ;
Ici quelqu’un attache un clou,
Là quelque autre fait un grand trou,
Pour en faire puits, ou citerne ;
Là l’on bâtit une taverne,
Et là l’on bâtit un tripot,
Là l’on travaille du rabot,
Et là l’on exerce la scie,
Là la chaux vive est amortie,
Là l’on fait mal, là pas trop bien ;
Là fort peu de chose, et là rien,
L’un blanchit un mur, l’autre un âtre,
L’un travaille en chaux, l’autre en plâtre ;
Tout auprès d’un commode port
S’élève grand et vaste fort ;
Enfin, là l’on taille et l’on rogne,
Là l’on charpente, là l’on cogne,
Là je ne sais plus ce qu’on fait.
J’ai peur d’avoir fait un portrait
Assez long pour pouvoir déplaire,
Mais je ne saurais plus qu’y faire,
Et si j’allais tout effacer,
Ce serait à recommencer.
Hors la ville, c’est même chose :
Dans les champs pas un ne repose,
Les uns engraissent les guérets,
Les autres vont dans les forêts
Chercher de quoi faire une poutre,
Là les bœufs exercent le coutre,
Là l’éléphant lent à marcher
Traîne un grand quartier de rocher ;
Les uns pavent les avenues
De grandes pierres non cornues,
Les autres font un aqueduc,
Afin que la ville ait du suc.
Imaginez-vous des abeilles
Dont l’on conte tant de merveilles,

Qui font de la cire à l’envi
(Travailler jamais je n’en vis,
Parce que toute abeille pique ;
Mais j’ai bien lu la Géorgique :
Ces animaux si diligents,
Dont l’on fait des leçons aux gens,
Sont une très naïve image
De ce peuple qui fait Carthage,
Tant lorsqu’ils composent le miel
De la manne chute du ciel,
Que lorsqu’ils forment leurs logettes,
Instruisent les jeunes avètes,
Ou vont faire la guerre aux taons,
Plus importuns que hannetons.
"Oh ! bienheureux ceux qui bâtissent
Et sous des toits se réjouissent !
Dit Enée, et qui, comme nous,
Ne courent pas comme des fous ! "
Cela dit au fidèle Achate,
Ils descendirent à la hâte,
A plusieurs révérence il fit,
Au diable si l’on lui rendit,
N’étant aperçu de personne !
D’abord cette chose l’étonne,
Mais, ayant bientôt reconnu
Qu’invisible en diable cornu
Sa mère l’avait bien pu rendre,
Il voulait son plaisir en prendre.
Dieu sait si tous ceux qu’il toucha,
Sans être vu qu’il approcha,
Eurent lors la fièvre bien chaude,
Se sentant donner chiquenaude,
Sans savoir par qui ni comment ;
Cela les touche étrangement.
Aeneas de rire en éclate,
Et s’en épanouit la rate,
Jamais il ne fit tant le fou,
Dont Achates rit tout son saoûl.
Dans la ville, un bois vieil et sombre
Tient un superbe temple à l’ombre ;

Dans ce temple, cent renardeaux,
Cent blaireaux et cent louveteaux,
Et cent tourteaux de pain d’épice,
Sont présentés en sacrifice
Tous les mois à Dame Junon,
Par les Tyriens et Didon.
Quand en Lybie ils abordèrent,
Au fond de ce bois ils trouvèrent,
Dans je ne sais quel vilain trou,
La tête d’un âne et son cou :
Si l’ouvrage du grand Virgile
Est reçu comme l’Evangile,
On trouvera que j’ai fait mal
De mettre âne au lieu de cheval ;
Mais foi de poète burlesque,
J’ai lu dans un livre arabesque,
Dont j’ai mal retenu le nom,
Que c’était celle d’un ânon.
Ils en firent tous grande fête
D’avoir trouvé ce chef de bête,
Chacun bien fort s’en ébaudit,
Junon ayant un jour prédit
A Didon, ravie en extase,
Qu’ils auraient les vertus d’un aze,
C’est-à-dire, pour parler mieux,
Qu’ils seraient très laborieux,
De plus sauraient la sarabande,
Mais auraient l’oreille un peu grande,
Et la perruque de barbet,
S’ils trouvaient le chef d’un baudet
Dans un trou fait à coups de bêche ;
Qu’après cette fatale brèche
Ils auraient le bien de bâtir
Ville qui vaudrait mieux que Tyr.
Après cette heureuse trouvaille,
De massive pierre de taille,
Didon fit un temple en ces lieux
A la femme du Roi des Dieux.
Les portes en étaient de fonte,
Les degrés par lesquels on monte,

Qui sont d’un reluisant airain,
Pesaient, il ne s’en faut qu’un grain,
Deux mille livres bien pesées.
Pour retourner sur nos brisées,
Nos Rose-Croix bien assurés
De n’être pas considérés,
Dans ce superbe temple entrèrent,
Et partout le considérèrent :
L’ouvrage leur en sembla beau,
L’ordre du bâtiment nouveau,
La matière très magnifique,
Et merveilleuse la fabrique.
Aeneas, s’attachant à tout,
Allait cherchant de bout en bout
De quoi se repaître la vue,
Quand d’une chose à l’imprévue
D’abord il se trouva surpris ;
Mais, ayant repris ses esprits,
Il en conçut quelque espérance
Qui n’était pas hors d’apparence
Qu’en ce pays, quoiqu’inconnu,
Il serait le très bien venu.
Parmi cent choses qu’il contemple,
Attendant la reine en ce temple,
Charmé de tant d’objets nouveaux,
Il voit en plusieurs grands tableaux,
Mais qui n’étaient pas peints à l’huile,
L’histoire de sa pauvre ville,
Les champs fameux où si souvent
Il avait gagné le devant,
Quand les Grecs sur les Dardanides
Faisaient un peu trop d’homicides,
Les Atrides si belliqueux,
Achille qui l’était plus qu’eux,
De qui souffrit tant de boutades,
Tant de folles rodomontades,
Le très prudent Agamemnon,
Qui dit si cruellement : Non,
A Priam, le roi vénérable,
Quand, après le sort déplorable

De son fils par lui mis à mort,
Il voulut, dont il eut grand tort,
Par un excès de barbarie,
Que son corps fût à la voirie.
Les larmes grosses comme pois
Lui churent des yeux trois à trois ;
Je ne sais si ce fut de joie
De voir le grand renom de Troie,
Ou bien si ce fut de douleur
Au souvenir de son malheur ;
Mais je sais que troublé dans l’âme,
Il s’écria lors "Notre-Dame !
Et qui l’aurait jamais pensé
Que de tout ce qui s’est passé
Dans les affaires de Phrygie,
On eût nouvelle en la Lybie ?
Il n’est pays si reculé
Où notre nom ne soit allé !
Voilà Priam, par Sainte-Barbe :
Je le reconnais à sa barbe,
Au dragon qu’il avait dans l’oeil,
Oui, le voilà vêtu de deuil ;
Ce peuple n’est point si farouche
Que le mal d’autrui ne le touche,
Il est capable de pitié,
Et susceptible d’amitié,
Ce ne sont point des mangeurs d’hommes,
Ils sont ma foi ce que nous sommes,
Chez eux le mérite a son prix,
Chez eux nous ne serons point pris
Pour des francs coureurs de malettes,
Nous en sortirons bragues nettes,
Ils pourront faire quelques cas
D’un homme fait comme Aeneas,
Et si chez eux la renommée
Des grands hommes est estimée,
Je suis du bois dont on les fait,
Grâces à Dieu, chacun le sait.
Je n’en dirai pas davantage,
Puisque tout homme de courage

Doit parler de soi sobrement."
Cela dit, pitoyablement
Il se remit sur ses peintures,
Pour y chercher ses aventures.
Les fâcheux souvenirs qu’il eut,
Et combien d’eau des yeux lui chut,
Voyant dans ces tristes batailles,
Tantôt les Grecs, comme canailles,
Détaler devant les Troyens,
Et puis comme devant les chiens
Gagne au pied le timide lièvre,
Voyant, non sans avoir la fièvre,
Ses éperdus concitadins,
Devant ce perceur de boudins,
Ce diable de fils de Pélée,
S’en courir à bride avalée.
Et puis, de Rhésus trépassé,
Qui certes s’en fût bien passé,
Il vit les quartiers et les tentes,
Neuves encore, et reluisantes,
Car il était tout frais venu
Le pauvret : s’il se fût tenu
De sommeiller cette nuitée,
On ne l’eût pas inquiétée
Sa Majesté, comme l’on fit,
En l’assommant dedans son lit :
Ce fut par le fameux Tydide
Diomède, un grand homicide,
Qu’il fut, comme il dormait, occis,
A ce qu’on dit, de sens rassis ;
Il enleva son équipage,
Jusqu’à ses mulets de bagage ;
Ses chevaux, bêtes de grand prix,
Lui furent pareillement pris.
J’ai ouï dire à gens qu’on doit croire,
Si dans Xante ils eussent pu boire,
Que le prudent Agamemnon
Laissant équipage et canon,
Honteux, la queue entre les jambes,
Eût replié ses oriflambes,

Et fait, sans battre le tambour,
Vers Mycène un honteux retour.
Enée fit le Jérémie,
Et mouilla sa face blêmie,
Il pleurait en perfection,
Et même sans affliction.
Puis il vit le jeune Troïle,
Ayant perdu son dard ou pile,
Qui s’enfuyait bien étonné
De se voir désembâtonné,
Devant le fier fils de Pélée,
Qu’il avait dans une mêlée
Témérairement défié,
Devant que d’avoir essayé
S’il avait le pouvoir de faire
Résistance à tel adversaire.
En s’enfuyant il trébucha,
Se fit grand mal, se déhancha,
Se fit à la tête une bosse ;
Achille survint en carrosse ;
Et d’un grand coup de javelot
Fit sortir son sang à grand flot ;
De ce grand coup de Péléide
Il mourut sans quitter la bride
De ses chevaux, qui sans pleurer
Virent leur cher maître expirer ;
A son char sa jambe accrochée,
D’un coup de sabre étant tranchée,
Le reste du corps dépendu
Demeura sur terre étendu ;
Lors sa tête demi-brisée
De sable fut pulvérisée,
Et son habit de sang souillé
Par Achille fut bien fouillé.
Puis les Troyennes désolées,
Pour la plupart échevelées,
Y rendaient visite à Pallas,
Laquelle n’en fit pas grand cas ;
Ni d’une superbe jaquette
Faite d’une riche moquette,

De deux paires de souliers neufs,
Et de près de demi-cent d’œufs.
A cette ambassade honorable
Elle ne fut point favorable ;
Ils n’en obtinrent ni regard,
Ni le plus chétif Dieu vous gard !
Tandis que dura leur prière
Elle leur montra le derrière,
Et même se mit à siffler
Au lieu de les ouïr parler.
Puis il revoit ce même Achille,
Homme un peu sujet à sa bile,
Et quelquefois même un peu fou,
Faire, en dépit du loup-garou,
Trois tours à l’entour des murailles,
— Quelles indignes funérailles ! —
Traînant le corps de sang vidé
Du pauvre Hector par lui lardé ;
Et puis après il lui voit vendre
(Car il aimait, dit-on, à prendre)
Ce pauvre corps au poids de l’or.
Il voyait Priamus encor,
Pour fléchir cette âme affamée,
De sa main droite désarmée
(Sa main gauche l’était aussi),
Embrassant, de douleur transi,
Ses deux jambes victorieuses,
Qu’il eût bien voulu voir cagneuses.
Hélas ! quand il vit tout cela,
Que son deuil se renouvela !
Voyant ce char et ces dépouilles,
Qu’il eût volontiers chanté pouilles,
Et maltraité cet inhumain,
S’il eût lors été sous sa main !
Puis après il se vit lui-même,
Dont il eut une joie extrême,
Faisant au milieu des Grégeois
Autant de carnage que trois
Il vit l’armée orientale
Du fils de l’amante à Céphale,

Dont le visage était si noir.
Puis, il prit grand plaisir à voir
La vaillante Panthésilée,
Si terrible dans la mêlée,
Qui portait, ainsi qu’un garçon,
Au lieu de jupe un caleçon :
C’était une rude femelle,
Et qui n’avait qu’une mamelle,
Qui n’eût pas craint dans le combat
De s’attacher à Goliat ;
Femme ainsi qui rien ne redoute
A monté dessus l’Ours sans doute.
Comme Aeneas, triste et confus,
A peine à s’ôter de dessus
La trop véritable peinture
De Troie et de son aventure,
A certain bruit qu’il entendit,
Ayant levé la tête, il vit
Entrer la Reine dans le temple.
De demander s’il la contemple
Avec grande admiration,
C’est une sotte question,
Car elle était charmante et belle
Autant au jour qu’à la chandelle,
Et jour et nuit un vrai soleil,
On ne peut rien voir de pareil
A sa vénérable personne.
Troupe nombreuse l’environne
De jeunes gens embâtonnés,
Bien civils et morigénés.
Le capitaine de sa garde
Tient en main une hallebarde.
Elle avait six tambourineurs,
Douze fifres, et six sonneurs
De mélodieuses cymbales ;
Six maîtres joueurs de timbales
Ne faisaient que carillonner :
On n’eût pas ouï Dieu tonner.
Enfin, foi d’écrivain moderne,
Je souffrirai que l’on me berne,

Si le jour qu’au temple elle alla,
Rien de charmant comme cela
A jamais paru dans l’Afrique.
Enée en est tout extatique,
Achates si fort ébloui
Qu’il ne faisait que dire : Oui,
Que bégayer et que sourire
A tout ce qu’on lui pouvait dire.
Aeneas s’en fût bien moqué ;
Mais il n’était pas moins piqué.
N’avez-vous point vu sur le fleuve
Qui le pays de Sparte abreuve,
Une nymphe qui va chassant
Ou Diane, lorsque dansant
Au milieu des hamadryades,
Des napées, des oréades,
Elle les passe, ou peu s’en faut,
Toutes de la ceinture en haut ?
Sa trousse lui pend sur l’échine ;
Enfin, elle a si bonne mine,
Et paraît avec tant d’éclat,
Que, la voyant en cet état,
Sa sotte mère de Latone
Ne fait rencontre de personne,
Qui ne s’en éloigne au galop,
A cause qu’elle parle trop
Des vertus dont sa fille abonde
Et qu’elle en accable le monde ;
Telle, et plus admirable encor
Dans son cotillon de drap d’or,
Et sa fraise goderonnée,
Parut Didon à notre Enée :
O Dieu qu’il la faisait beau voir !
Qu’elle faisait bien son devoir
De donner à chacun courage
De travailler après Carthage !
Sous un grand dôme lambrissé,
Dans un grand fauteuil tapissé,
S’étant mise bien à son aise,
On cria trois fois : « Qu’on se taise ! »

On lui présenta des placets.
Cent Suisses portant cabassets
Lorsque la foule était trop grande,
Ajoutaient à la réprimande
Quelquefois des coups de bâton ;
Quand bien elle eût été Caton,
Elle n’eût pas mieux fait justice ;
Elle n’y prenait nulle épice,
La rendait libéralement,
Et toujours équitablement ;
Elle ne prononçait sentence,
Qui ne fût pièce d’éloquence ;
Tout se jugeait là sans appel
Tant au civil qu’au criminel,
Et les affaires non plaidées
Sans avocats étaient vidées.
Quand quelqu’un était convaincu,
On lui donnait du pied au cul ;
Si c’était pour de grandes fautes
On lui faisait briser les côtes :
Enfin, chacun était traité
Ainsi qu’il l’avait mérité.
Elle ne fut pas moins habile
A la police de la ville,
En chassa tous les berlandiers,
Mit taxe sur les usuriers,
Ordonna que les maquerelles,
Filous, putains laides et belles,
Et tous les chanteurs de chansons
Servissent d’aides à maçons.
La justice distributive,
Par cette reine fugitive
S’exerçait ainsi sagement.
Aeneas, à chaque moment,
D’Achate disait à l’oreille :
 « Cette Reine est une merveille. »
Achate, enchérissant dessus,
Disait : « Elle en est trois, et plus ! »
Quand avec foule et rumeur grande
Entra dans le temple une bande,

Dont ceux qui marchaient les premiers
Etaient faits comme prisonniers.
Aeneas cria : "Male peste !
C’est Cloanthe, Antée et Sergeste,
Et les principaux de mes gens
Que je vois entre des sergents."
C’étaient eux, qu’il ne vous déplaise,
Qui n’étaient pas trop à leur aise.
Enée en est tout stupéfait,
Avecque raison en effet,
Achate en perd quasi l’haleine,
Et l’un et l’autre bien en peine
De savoir qui les mettait là.
Cependant, on cria : « Holà ! »
Nos deux messieurs, sans le nuage
Qui les retenait comme en cage,
Eussent sans doute étourdiment
Eté faire leur compliment :
Ils eussent fait une folie.
La reine dit : « Qu’on les délie ! »
Aussitôt on les délia,
Un chacun d’eux s’humilia,
Et fit révérence profonde
Qui contenta fort tout le monde
Nos deux invisibles messieurs
Se coulent à travers plusieurs
Qui ne peuvent voir qui les touche ;
Afin d’entendre de la bouche
De leurs amis ce qu’ils diraient,
Le traitement qu’ils recevraient,
Où leur flotte était arrivée,
Comment elle s’était sauvée,
S’il en restait beaucoup ou peu,
Comment, à quelle heure, en quel lieu,
Ils avaient pu gagner la terre,
S’ils seraient prisonniers de guerre,
Ou bien comme des malfaisants
Mis aux galères pour dix ans.
Audience leur fut donnée,
Et l’éloquent Ilionée

De ses manottes déchargé,
Après avoir un peu songé,
Dit ces paroles, ce me semble :
"O Reine ! à cause que je tremble,
Je ne dirai peut-être rien
Qui ne vous scandalise bien.
Commandez qu’on me donne à boire,
Et je vous conterai l’histoire
Des gens les plus infortunés
Qui soient en ce bas monde nés."
Aussitôt une pinte entière.
De très rafraîchissante bière
Lui fut mise en un gobelet ;
Le drôle le vida tout net ;
La dose fut réitérée,
Et sa gorge désaltérée,
Il dit d’un fort beau ton de voix
Ces belles paroles de choix :
"O Reine à qui Jupiter donne
Le pouvoir de porter couronne
Sur un peuple vaillant et fier,
Et le bonheur d’édifier
Une ville avec citadelle
Qui sans doute sera fort belle,
Mais où l’on vit fort chèrement
(J’en puis parler pertinemment :
Il m’a coûté dix richedales
Pour avoir eu serviettes sales,
Et nappe plus sale deux fois,
Mangé deux centaines de noix,
Et la moitié d’un vieil fromage ;
Je n’en dirai pas davantage,
Car on n’ajoute guère foi
A des étrangers comme moi).
Or, pour revenir à mon conte,
Puisqu’il faut donc vous rendre compte
De nos noms et de nos surnoms,
Et du pays d’où nous venons,
Mon nom est Marc Ilionée,
Grand chambellan du sieur Enée.

Nous sommes les pauvres Troyens
Par les Grecs privés de nos biens ;
Un très impertinent orage
Nous a poussés en ce rivage.
A peine échappons-nous des eaux,
Que vos sujets de nos vaisseaux
Ont voulu faire une grillade ;
Je ne sais si c’est par bravade,
A tout le moins je sais fort bien
Que cette action ne vaut rien ;
Cela passe la raillerie ;
Empêchez-les-en, je vous prie.
Bon, si chez votre nation
Avec mauvaise intention
Nous étions venus mouiller l’ancre,
Nous serions noirs comme de l’encre ;
Si nous étions ici venus,
Armés au dos et glaives nus,
Fouiller vos greniers et vos caves,
De vos gens faire des esclaves,
Forcer femmes, ravir enfants,
Enlever tous vos éléphants,
Faire la guerre à toute outrance ;
Puis, sans faire la révérence
Et le moindre remercîment,
Gagner nos vaisseaux vitement :
Une entreprise si hardie
Mériterait bien l’incendie,
Et, nous ayant tous assommés,
Vos gens n’en seraient pas blâmés.
Mais, au triste état où nous sommes,
Pauvres et misérables hommes,
Vaincus par les Grecs assassins,
Nous n’avons pas de tels desseins :
Loin de faire telle incartade,
Nous vous demandons la passade ;
Si vous nous la voulez donner,
Dieu vous en veuille guerdonner.
Nous ne voulons, grande Princesse,
Maintenant qu’amour et simplesse.

Le reste dépendra de vous.
Ne vous contraignez pas pour nous,
Et gardez-vous bien de nous faire
Une aumône non volontaire ;
Vous seriez sotte en cramoisi,
Si vous nous la donniez ainsi.
Les Grecs appellent Hespérie
Une terre du ciel chérie ;
Les gens y sont mauvais garçons,
Et les champs en toutes façons
Donnent à ceux qui les cultivent
Tous les biens dont les hommes vivent ;
Ce pays, aux temps anciens,
Fut celui des Enotriens ;
Depuis, cette terre jolie
D’Italus s’appelle Italie.
S’il faut vous franchement parler,
C’est là que nous pensions aller,
Quand Orion porte-tempête,
Un astre sujet à sa tête,
Nous a pris en aversion
Sans en avoir occasion,
Nous a, par un vent de galerne,
Secoués comme gens qu’on berne,
Et dans de grands vilains rochers
A bien fait jurer nos nochers.
Nos navires sont dispersées,
Ces quinze ou seize ramassées,
Qui viennent ici d’aborder,
Où Dieu les veuille bien garder,
Ne sont que la moindre partie
De la flotte bien assortie
D’armes et de provisions,
Que, lorsque les Grecs champions
Nous prirent tous à la pipée,
Nous avons en hâte équipée.
Qu’ils savaient bien ce qu’ils faisaient,
Les vents, alors qui nous poussaient
Vers ces infortunés rivages !
Ils nous portaient vers les sauvages ;
Nous secondâmes

 leurs efforts,
Et gagnâmes enfin ces bords ;
Voyant votre nouvelle ville,
Nous crûmes tous voir un asile ;
Mais quelle inhospitalité,
Quelle rage ou brutalité
Règne en cette maudite terre !
Quel malheureux esprit de guerre
Possède celui de vos gens !
Ils sont pires que des sergents.
Au sortir de ce grand orage
Nous nous contentions du rivage
De peur de vous importuner,
Afin de nous démariner,
Remplir d’eau nouvelle nos pipes,
Et sécher au soleil nos nippes ;
Ils nous ont donné mille coups,
Tiré flèches, jeté cailloux,
Nous ont bafoués, fait la nique,
Nous ont dit en langue punique
Une injure qui fait rougir
Est-ce là comme il faut agir ?
Si votre nation trop vaine
Ne craint point la puissance humaine,
Et se fiant trop en ses mains
Méprise les autres humains,
Qu’elle craigne les Dieux célestes,
Et les tonnerres, et les pestes,
Dont sur les mauvais garnements
Ils exercent leurs châtiments ;
Qu’elle songe à la récompense
Que souvent, quand moins on y pense,
Ils donnent aux cœurs généreux
Qui soulagent les malheureux.
Nous sommes serviteurs d’un maître
Aussi vaillant que l’on puisse être,
Un vrai Dieu Mars en bataillant,
Mais aussi juste que vaillant,
De plus, aussi pieux que juste,
Laborieux, adroit, robuste.

Si les destins en ont eu soin,
Soit qu’il soit près, soit qu’il soit loin,
Si quelque saumon ou barbue
N’en a point fait une repue,
Nous n’avons point à redouter,
Ni vous, grande Reine, à douter
Que de toute notre dépense
Vous n’ayez bonne récompense :
C’est un homme qui paye bien,
Et qui n’escroque jamais rien.
Sans nous vanter, en la Sicile
Nous avons un fort bon asile ;
Acestes est notre parent,
Qui n’est point homme indifférent,
Et qui prend part en nos affaires ;
Ennemi de nos adversaires,
Lion de colère embrasé,
Mais mouton, étant apaisé,
Et qui saura de quelle sorte
Votre peuple envers nous se porte.
Faites-nous donc faire chez vous
Un traitement qui soit plus doux.
Nos vaisseaux, blessés jusqu’aux quilles,
Ont besoin de clous et chevilles,
De planches de bois, de chevrons,
Ont perdu tous leurs avirons,
Leur grand mât, leurs longues antennes ;
De grands pins vos forêts sont pleines,
Soit pour de l’argent ou par don
Mettez-nous-les à l’abandon.
Si Sa Majesté qui m’écoute
Nous laisse suivre notre route,
Et sans qu’on nous demande rien,
Comme elle est très femme de bien,
Nous donne aussi le temps d’attendre
Jusqu’à temps que se puisse rendre
En ce même pays ici,
Enée, et les autres aussi,
Qui sur les ondes de Neptune
Comme nous ont couru fortune,

Ou si de notre Roi perdu
Le corps vainement attendu
Est mangé de quelque baleine,
Et de son fils l’attente est vaine,
Pour le moins qu’il nous soit permis,
Au lieu de ce pays promis,
D’aller chercher un autre asile
Chez Acestes dans la Sicile,
Si tout ce qu’a dit le destin
De ce plaisant pays latin
N’est rien qu’une billevesée,
Dont on nous a l’âme abusée,
Un vrai conte à dormir debout,
Une chimère, et puis c’est tout,
Une franche imposture, en somme,
Dont un Dieu qui ment comme un homme
(Sauf son honneur, c’est Jupiter, )
A voulu nos malheurs flatter."
Ainsi finit Ilionée,
Dont louange lui fut donnée
Par quelques-uns des Tyriens ;
C’est pour dire vrai, les Troyens
Eurent la cervelle étourdie
D’une harangue si hardie,
Ils s’en mirent à bourdonner,
Quand la Reine, sans s’étonner
D’avoir une réponse à faire,
Ouvrit la bouche et les fit taire.
Voici tout, à ce qu’on me dit,
Ce qui de sa bouche sortit,
Après avoir, tête penchée,
Un peu sa harangue ébauchée :
"Bonnes gens, n’ayez point de peur,
Je vous jure par mon honneur,
Et ce n’est pas peu quand j’y jure,
Qu’on ne vous fera nulle injure.
Une affaire longue à conter
Me force de faire arrêter
Ceux qu’on trouve portant rapières
Aux environs de nos frontières

En ce pays nouveaux venus,
Nous avons peur des inconnus ;
Le moindre vaisseau dans la plage
Nous donne aussitôt de l’ombrage,
Sans cela, vous n’auriez de nous
Reçu la moitié tant de coups.
Je m’offrirais de les reprendre,
Si tant de coups se pouvaient rendre,
Sans qu’aucun de votre côté
En demeurât épousseté.
Je voudrais pour vous satisfaire
Que cette chose se pût faire,
Pouvoir révoquer le passé ;
Mais puisqu’aucun n’est trépassé,
Pour les épaules maltraitées
Emplâtres seront apprêtées,
Et vous aurez chacun un plat
D’un très souverain oxycrat
Je ne plaindrai point la dépense
Pour vous faire oublier l’offense :
Car qui n’a point oui parler,
En quel pays n’a pu voler
De votre Prince l’origine ?
On sait partout qu’elle est divine,
Quoiqu’issu d’un père mortel,
A sa mère on bâtit autel,
Toute femme qui s’abandonne
La reconnaît pour sa patronne,
Et dans notre calendrier
On ordonne de la prier.
Qui ne sait les causes données,
D’une guerre de dix années ?
Les gens de Tyr et de Sidon
Ne sont pas si stupides, non.
On sait bien tôt parmi les nôtres
Ce qui se passe chez les autres.
Le Soleil reluit dessus nous,
Aussi bien qu’il fait dessus vous.
Mais, soit que vous ayez en tête
Du pays latin la conquête,

Et des beaux champs saturniens,
Soit que, des bords Ericiens,
Acestes, le compatriote,
Attire les cœurs de la flotte,
Vous serez de nous escortés,
Vous serez de nous assistés
De munitions et de vivres.
J’ai quinze ou seize mille livres,
Ne craignez point d’en disposer.
Certes, si sans me refuser,
Vous voulez accepter l’asile
Que je vous offre dans ma ville,
Je ne ferai pas des Troyens
Moins de cas que des Tyriens,
Et plût à Dieu que votre Prince
Fût en cette même province,
Par le même orage jeté !
Je ferais faire, en vérité,
Pour une si bonne fortune ;
Un beau sacrifice à Neptune
Oh ! que bien il s’en trouverait
Celui qui me l’amènerait !
Je veux le long de cette rade
Envoyer des batteurs d’estrade,
Pour voir s’il ne s’est point niché
En quelque petit port caché,
Ou bien en quelque forêt sombre,
Pour être fraîchement à l’ombre."
A ces discours non attendus,
Ils rirent comme des perdus,
Les bons Troyens, et, ravis d’aise,
Dansèrent autour de sa chaise,
Se mirent à crier : Vivat !
Frappèrent à l’envi du plat
De la droite contre la gauche,
Ne respirèrent que débauche,
Et reçurent des Tyriens
Traitement de concitoyens.
Dieu sait s’ils eurent grande hâte,
Enée et son fidèle Achate,

De sortir hors de leur brouillas,
Dont ils étaient déjà bien las.
Achate dit au sieur Enée :
"Passerons-nous ici l’année ?
Qu’espérons-nous gagner ainsi ?
Nous n’avons plus que faire ici.
Montrez-vous donc, fils de Déesse,
Puisque cette bonne Princesse
Vous veut ainsi faire chercher,
A quoi diable bon vous cacher ?
Toute votre flotte est sauvée,
De plus, heureusement trouvée,
Il ne nous manque qu’un vaisseau,
Pourquoi s’est-il perdu dans l’eau ?
Il n’avait qu’à gagner la terre,
Comme nous fîmes à grande erre.
Votre mère n’a point menti,
Et vous a fort bien averti."
Comme il parlait, l’épaisse nue
S’étant par le milieu fendue,
Aeneas parut en ce lieu
Aussi brillant qu’eût fait un Dieu,
Car sa mère bien avisée
Sur sa chevelure frisée
Avait deux fois pleine sa main
Répandu poudre de jasmin,
Avait avec de la pommade
Rafraîchi son teint un peu fade,
Et mis dans sa face et ses yeux
Certain air qu’on remarque aux Dieux.
Comme on blanchit la dent d’ivoire
Que l’on voit moins blanche que noire
A force de la bien frotter,
Ou comme l’on voit éclater
Le fin or autant que la braise
Qui l’a fondu dans la fournaise,
Lorsque l’orfèvre l’a rendu
Assez beau pour être vendu,
Tel en ce lieu Messire Enée,
A la troupe bien étonnée,

Parut en disant : « Me voilà ! »
Nul à cet étrange objet-là
Ne fut si ferme de courage
Qui n’en devînt pâle au visage.
Didon sans couleur et sans voix
En fit le signe de la croix ;
Mais à la beauté du fantôme,
Elle se tira du symptôme,
Et lui, la main droite au bonnet,
Dit, d’un ton de voix clair et net :
"Vous voyez ici, grande Reine,
Celui dont vous êtes en peine,
Et moi je vois de mes deux yeux
Une Dame pareille aux Dieux,
La première et seule personne,
Aussi charitable que bonne,
Qui sachant notre affliction
Nous ait offert protection.
Un autre nous eût dit : "Canailles,
Vous n’êtes rien que truandailles,
Vous ne logerez point céans",
Ou nous eût fait mettre léans,
Ensuite de la bâtonnade
Nous eût fait donner l’estrapade,
Et brûler nos nefs dans le port,
Au lieu de nous offrir support.
Une action si débonnaire
Ne restera pas sans salaire,
Et je vous médite un présent
Qui ne sent point son paysan :
Non que ni Troyen ni Troyenne,
Ni moi, belle Sidonienne,
Vous puissions, tant que nous vivrons,
Rendre ce que nous vous devrons ;
Au moins notre reconnaissance
Sera selon notre puissance ;
Le reste dépendra des Dieux
Qui sont grands amis des pieux,
Des aumôniers, des charitables,
Qui secourent les misérables

Qu’il fait bon être généreux !
Et que notre siècle est heureux
Qui porte une telle personne
Plus que digne de sa couronne ;
Et que les petits et les grands
Béniront messieurs vos parents
D’avoir par un saint mariage
Mis au monde Dame si sage !
Tant que les fleuves couleront,
Qu’au ciel les astres reluiront,
Et que les monts feront ombrage
Aux terres de leur voisinage,
On ne dira de la Didon
Rien que d’honnête, bel et bon."
Sa harangue ainsi terminée,
Il prit la main d’Ilionée,
Lequel de respect s’inclina
Si très bas qu’il s’en échina.
Il traita de même Sergeste ;
Cloanthe, Gyas et le reste
De ces grands-pères des Romains
Eurent leur part des baisemains.
La Reine donc fut étonnée
De l’apparition d’Enée,
Et puis après se rassura,
Le considéra, l’admira,
Lui sourit au nez pour lui plaire,
Contrefit sa voix ordinaire,
Et lui dit, parlant un peu gras,
L’ayant pris par le bout du bras,
(C’est par la main que je veux dire) :
"Comment vous portez-vous, beau Sire ?
— Moi, lui dit-il, je n’en sais rien :
Si vous êtes bien, je suis bien,
Et j’ai pour le moins la migraine,
S’il faut que vous soyez malsaine.
Vous vous portez bien, Dieu merci,
Je me porte donc bien aussi."
A cette élégance troyenne,
Tant soit peu cicéronienne,
Didon

 de rire s’éclata ;
Toute la troupe l’imita,
Et ne dura cette risée
Qu’autant que dure une fusée.
Le bruit cessé, la Reine dit :
"Vraiment, le sort est bien maudit,
De vous maltraiter de la sorte ;
Le grand diable d’enfer m’emporte,
Quoique très vilain animal,
Si je ne lui veux bien du mal !
Vous êtes donc ce fils d’Anchise,
De qui Vénus nue en chemise
Reçut sur les bords du Ximois
Un fardeau qu’on porte neuf mois ?
Dont sortit, la neuvaine faite,
Votre personne si parfaite ?
Qu’il est peu de monde ici-bas,
Qui de vous ne fasse grand cas,
Comme de quelque rare pièce !
Quand Teucer fut chassé de Grèce,
Chez mon père il se retira,
Et son assistance implora :
Il reçut de Bélus, mon père,
Ce qu’il eût souhaité d’un frère.
En ce temps-là le bon Bélus,
Suivi de soldats résolus,
Menait guerre très violente,
A ceux de Cypre l’opulente ;
Il prit l’île et la fourragea,
Des dépouilles ses nefs chargea,
Dont j’eus pour ma part une tonne
De poudre de Cypre très bonne.
(Mais que vous importe cela ? )
Or j’eus par lui, dès ce temps-là,
De vous parfaite connaissance,
Et j’appris de lui la naissance,
Et le progrès et la fin qu’eut
Une guerre, où tant que vécut
Hector, leur puissant adversaire,
Les Grecs ne firent que l’eau claire

Contre les valeureux Troyens,
Dont il me disait mille biens.
Il me conta de vous merveilles,
Au grand plaisir de mes oreilles,
Que vous étiez un grand sauteur,
Un grand archer, un grand lutteur,
Un grand sonneur de cornemuse,
Faisiez des vers comme une Muse,
Baladin, assez violon
Pour être envié d’Apollon,
Admirable avec la guiterre ;
Et de plus grand homme de guerre.
Il n’aurait pas voulu mentir
A la fille du roi de Tyr,
Qui ne vous prend point pour un autre.
Un grand malheur comme le vôtre,
Sur elle aussi bien que sur vous,
A tiré quantité de coups,
Desquels elle a paré partie,
Et s’est assez bien garantie,
Mais enfin en ces vastes lieux,
Par la bénignité des Dieux,
Elle fait jouer la truelle
Après une ville nouvelle,
Dont le plus bel appartement
Est à votre commandement.
Très grande pitié vous lui faites,
Malheureuse, comme vous êtes,
Ceux à qui tout porte guignon
La font larmoyer sans oignon.
C’est pourquoi, Monseigneur Enée,
Que bénite soit la journée
Que le brave fils de Vénus
Et les siens sont ici venus."
Ainsi dit la Dame courtoise,
D’une bouche exhale-framboise.
Elle en reçut, si je ne mens ;
Plus de mille remercîments.
Puis après d’Aeneas conduite,
Une grande foule à sa suite,

Au palais elle se rendit ;
Mais en partant, Virgile dit
Qu’afin d’avoir les dieux propices,
Elle mit ordre aux sacrifices.
Enée, en peine si ses gens
Etaient bien buvants et mangeants,
Fit marcher devers ses navires
Cent pourceaux choisis, dont les pires
Avaient quatre grands doigts de lard ;
Ils n’arrivèrent que bien tard,
Encor qu’on les menât en laisse,
Parce qu’ils avaient trop de graisse.
Il fit aller aussi vingt bœufs,
Chargés chacun d’un sac plein d’œufs,
Pour faire omelettes baveuses ;
De plus, cent brebis non galeuses,
Chacune ayant son gras agneau ;
Et six pièces de vin nouveau.
Cependant la maison royale
Ses plus riches meubles étalé.
On ne voit que tables dresser,
Et que murailles tapisser ;
Les moindres meubles sont d’ivoire ;
Historié d’ébène noire ;
Les rideaux des lits, sans mentir,
Sont du plus fin pourpre de Tyr,
Et même les tapisseries ;
Dans les riches orfèvreries
Que soutiennent de grands buffets,
On voit dépeints les nobles faits,
Et toutes les rudes mêlées,
Très artistement ciselées,
Des Rois de Tyr et de Sidon,
Où fut Reine autrefois Didon.
Devant Aeneas et sa troupe
On servit quelques plats de soupe,
Attendant un meilleur repas ;
Ils ne s’en étonnèrent pas ;
En fort peu de temps chaque assiette
Comme chaque écuelle fut nette.

Aussitôt qu’ils furent soûlés,
Ils furent aussi régalés.
Enée eut des gants chargés d’ambre,
Une belle robe de chambre,
Un habit et son balandran,
Qui, pour n’être que du bougran,
Etait riche pour ses paillettes,
Et six douzaines d’aiguillettes.
Achates eut du drap d’Usseau,
De quoi se faire un long manteau,
Ou, s’il veut, une houppelande.
Chacun de la troyenne bande
Eut aussi de Dame Didon
Quelque assez bonne nippe en don.
Chaque Dame eut une hongreline,
Avec sa jupe d’étamine,
Et chaque homme un grand justaucorps
Piqué d’un fort beau fil retors,
Et rebrodé d’une pistagne.
Cependant pour son fils Ascagne,
Encore qu’il ne fût pas loin,
Aeneas était en grand soin.
Il pria son fidèle Achate
De l’aller trouver à la hâte,
Monté sur un vite éléphant,
Afin de réjouir l’enfant,
Et lui faire part des nouvelles ;
Et que des nippes les plus belles
Qu’il avait dedans son vaisseau,
Il apportât tout le plus beau,
Pour faire aussi quelque largesse,
Afin que leur courtoise hôtesse
Connût quelles gens ils étaient,
Et de quel bois ils se chauffaient.
Voici, si j’ai bonne mémoire
(Quiconque ne le voudra croire
Prendra la peine d’en douter),
Les dons qu’on devait apporter,
Par l’ordre du fameux Enée
Quand sa ville fut ruinée,

Qu’il avait garantis du feu,
En suant non pas pour un peu :
Une belle robe de soie,
Que Léda pour plaire à son oie,
Tous les jours qu’il la visitait ;
Sans jamais y manquer, mettait ;
Un merveilleux et riche voile,
Encor qu’il ne fût que de toile,
Si précieux pour sa façon,
Qu’il valait d’un roi la rançon :
Aeneas, d’Hélène la belle,
Avait, au jeu de la merelle,
Autres disent au quinola,
Gagné ces belles nippes-là ;
D’Hecuba, les chaussons de laine,
Et le vertugadin d’Hélène ;
De Priam la peau de vautour ;
De fines perles un beau tour
Que portait la belle Ilione,
Comme aussi sa riche couronne ;
La béquille de Priamus ;
Le livre de ses Oremus ;
Un almanach fait par Cassandre,
Où l’on ne pouvait rien entendre ;
La perruque d’Andromacha,
Quand de noir elle se toqua,
Voyant la moitié de son âme,
Hector, mis à mort par la lame
D’Achille, en la fleur de ses ans.
Voilà tous les riches présents
Que destinait à Dame Elise
Le généreux enfant d’Anchise.
Mais cependant ne s’endort pas
La Dame qui a tant d’appas
Qu’elle peut à crédit en vendre ;
Il est bien aisé de m’entendre,
C’est Vénus dont je veux parler.
Elle fait dessein de mêler,
Parmi les riches dons d’Enée,
Quelque ruse d’âme damnée.

Elle sait que les Tyriens
Sont pour la plupart des vauriens,
Gens sans honneur et sans parole ;
Et, de plus, que Junon la folle,
Dont la tête est près du bonnet,
S’est donnée au diable tout net,
De faire aux Troyens pis que pendre,
Sans jamais se lasser ni rendre.
Pour empêcher un tel dessein,
Qui ne part pas d’un esprit sain,
La bonne Dame Cythérée,
La chose bien considérée,
Trouva que son fils Cupidon
Pouvait en donner à Didon
Si très avant dans la poitrine,
Et l’embraser d’amour si fine
Que la pauvrette ne pourrait,
Quand Junon lui commanderait,
Faire du mal au sieur Enée,
Qui tiendrait son âme enchaînée.
Il est vrai que pour cet effet
Cupidon était son vrai fait,
Quoiqu’enfant, quoique Dieu céleste,
Une très dangereuse peste,
Et qui brûle, dont j’ai pitié,
Du monde plus de la moitié.
La bonne Dame de Cythère,
Avec autorité de mère,
Fit donc appeler Cupidon ;
Ce petit Dieu porte-brandon
Fut trouvé qui trempait ses flèches,
Dont les fers sont vives flammèches,
Dans de l’essence de chagrin,
De laquelle il ne faut qu’un grain
Pour rendre une âme forcenée,
Presqu’autant qu’une âme damnée.
Voyant sa mère, il s’inclina ;
Demi-livre elle lui donna
De sucre, faute de dragée,
Qui fut en peu de temps mangée :

Le friand en avalerait
Un pain, qui le lui donnerait.
Voici ce que lui dit sa mère :
"Puissant enfant d’un puissant père,
Qui prises bien moins qu’un chiffon
Les dards dont fut tué Typhon,
Et qui des tiens sur les fressures
Fait tant d’incurables blessures,
Tu sais fort bien comme Junon,
Qui ne fit jamais rien de bon,
Persécute Aeneas le pie ;
Tu sais bien que cette harpie
En dépit du monde fera
Contre lui ce qu’elle pourra ;
C’est une dangereuse bête :
On doit tout craindre de sa tête.
Mais j’espère, par ton moyen,
Que je l’en garantirai bien.
Je te demande une journée
Pour le salut du pauvre Enée.
Il fait apporter à Didon,
Par son fils, je ne sais quel don ;
Je veux que tu prennes sa forme ;
Je ferai cependant qu’il dorme
Dans mon palais le long du jour,
De crainte que jouant le tour
Dont je veux abuser Elise,
Par sa rencontre il ne nous nuise.
Tu porteras donc ces présents,
Qui lui deviendront bien cuisants.
Mets-lui le coquetisme en tête,
S’entend sans penser déshonnête :
Il est bien aisé, sans pécher,
De lui rendre Aeneas bien cher.
Si la Dame est bien assénée,
Elle aura plus de soin d’Enée
Que de la prunelle de l’oeil,
Et Junon en mourra de deuil.
Par toi je règne dans le monde,
En toi tout mon espoir se fonde ;

Si tu me sers fidèlement,
Je te le dis sincèrement,
J’augmenterai ton équipage
De deux estaffiers et d’un page."
A peine avait-elle tout dit,
Que le Dieu ses ailes défit,
Et parut aux yeux de sa mère
Tout semblable au fils de son frère,
Que la Déesse en un instant
(Un mortel n’en ferait pas tant),
En moins d’une heure d’horologe,
Alla trouver dans une loge
Que les Troyens, vrais gens d’honneur,
Avaient bâtie à leur Seigneur,
De laquelle ils gardaient l’issue.
La Dame, sans être aperçue,
Subtilement l’escamota,
Et dans Cythère le porta,
Laissant Cupidon en sa place,
Ayant et sa taille et sa face.
Pour Ascagne, elle l’endormit
D’un certain charme qu’elle fit,
Les uns disent d’un dormitoire,
Les autres en le faisant boire
Un peu plus qu’il ne faut de vin,
Si bien que dans ce lieu divin,
Couché sur fraîches violettes,
Sans penser beaucoup à ses dettes,
Il s’endormit comme un pourceau,
Ce qui n’était ni bon ni beau.
Cependant qu’il dort et qu’il ronfle,
Le bon Achate, qui se gonfle
D’orgueil et de présomption
De sa belle commission,
A tant fait par ses enjambées,
Qu’avec les hardes dérobées,
Auprès d’Enée il s’est rendu :
Il eût bien plus fait l’entendu,
S’il eût bien su qu’au lieu d’Iule
Il menait le grand Dieu qui brûle

Les cœurs sans fagot ni cotret,
Et qui n’a qu’à piquer d’un trait
Pour faire porter la marotte
Au plus raisonnable Aristote.
Dieu me garde, moi qui le dis,
Des coups d’un pareil étourdi !
Cupidon reçut de son frère
Toutes les caresses d’un père,
Fit la révérence à Didon,
Qui reçut les nippes en don.
L’heure du souper étant proche,
Tout le monde, au son d’une cloche,
Dans une salle se trouva.
Enée avec Didon lava.
Didon, en habit magnifique,
Se mit sur un lit à l’antique ;
Aeneas se mit vis-à-vis,
Lui tenant gracieux devis,
Ayant attaché en bavette
Sous le menton sa serviette.
Il était si propre, dit-on,
Qu’il n’eût pas pour un ducaton
(Grand signe d’intention nette)
Voulu rien manger sans fourchette,
Et ne se fût pas abreuvé,
Dans quelque verre mal lavé,
Sans faire cent fois la grimace,
Quoiqu’au détriment de sa face ;
Enfin ce généreux Seigneur
Etait un vrai homme d’honneur.
Cent gracieuses chambrières
Allaient avec riches aiguières,
Criant partout : « Qui veut de l’eau ? » .
L’ordre du festin était beau,
La viande était bien préparée,
Et la salle bien éclairée.
Lors chacun étant alité,
Didon dit Benedicite,
Puis on joua de la mâchoire ;
Aucuns commencèrent par boire ;

Didon, comme on fait par deçà,
Par le potage commença.
Aeneas donna de la soupe
Aux plus apparents de la troupe.
Cent beaux valets de compte fait
Servaient au superbe buffet ;
Cent très honnêtes demoiselles
Coupaient des miches par rouelles,
Et cent autres ne faisaient rien
Que voir si tout allait fort bien,
Et portait chacune d’icelles
Un chandelier à deux chandelles.
Dans la salle, outre les Troyens,
Grand nombre était de Tyriens.
Aux uns, du bon Troyen la mine,
Aux autres, la face divine
De Cupidon qui reluisait,
Grande admiration causait.
Chacun beaucoup estime et prise
Les beaux présents du fils d’Anchise,
La belle robe de Léda,
Qu’elle-même, dit-on, broda,
Et la finesse de la toile
De son incomparable voile.
L’Almanach que Cassandre fit
Leur embarrassa bien l’esprit,
Et leur plut bien fort d’Ilione
Le beau collier et la couronne.
La Reine ne se put soûler
Et de les voir et d’en parler ;
Elle jette les yeux sans cesse,
Sur ce petit Dieu qui la blesse,
Et la tire à brûle-pourpoint,
D’un petit arc qu’on ne voit point
(Un autre eût dit brûle-hongreline,
Et la pensée eût été fine ;
Mais certes la rime du point
M’a réduit à brûle-pourpoint).
Ce Dieu, pour bien servir sa mère
Se pend au cou de son beau-frère,

Et bien qu’il eût l’esprit si meur
Le met en une étrange humeur.
Pour la Didon, elle s’en donne
Tant et tant, que je m’en étonne ;
Mais qu’eût-elle pu faire enfin
Contre un Dieu des Dieux le plus fin ?
Elle le prend, la pauvre sotte,
Le baise, caresse et dorlote,
Mais la pauvre sotte ne sait
En le prenant ce qu’elle fait ;
Elle ne sait, la misérable,
Que ce Dieu, qu’elle trouve aimable,
Est un Dieu plus traître et félon
Que ne fut jamais Ganelon.
Chaque fois qu’elle le regarde,
Ce traître Cupidon lui darde
Par les yeux des flèches de feu
Qui lui feront jouer beau jeu.
La voilà toute requinquée,
Qui ne songe plus à Sichée ;
Au contraire, elle dit tout bas :
"Le défunt ne le valait pas ;
Un tel mari vaudrait bien l’autre
Si nous le pouvions rendre nôtre !
Si je ne craignais les discours,
Devant qu’il se passât huit jours,
Je le prendrais en mariage."
Par ce discours qui n’est pas sage,
La pauvrette ainsi se flattait.
Aeneas aussi se gâtait,
Et, tout rempli du faux Ascagne,
Faisait des châteaux en Espagne.
Il disait, regardant Didon
(C’était une grosse dondon,
Grasse, vigoureuse, bien saine,
Un peu camuse, à l’africaine,
Mais agréable au dernier point) ;
Il disait donc, d’amour époint,
Les deux yeux fichés dessus elle,
Plus allumés qu’une chandelle :
"O

 belle qui m’avez blessé,
Bien plus que je n’eusse pensé,
S’il plaisait à la destinée
Que vous fussiez femme d’Enée,
Je le jure par Mahomet,
Quoiqu’on dise fou qui s’y met,
Pour une épouse tant jolie,
Je laisserais là l’Italie,
Planterais ici mon piquet
Sans craindre des gens le caquet,
Et pourrais fort bien mettre en pièces
Ceux qui feraient de moi des pièces"
Cependant qu’il raisonne ainsi,
Les beaux conviés sans souci
A manger faisaient des merveilles.
Chacun vida plusieurs bouteilles
Et branla si bien le menton,
Tant sur le veau que le mouton,
Qu’il ne resta rien sur la table
Qui fût d’homme de bien mangeable ;
Si quelque os encore resta,
En levant les plats, on l’ôta.
On mit sur table une bouteille :
A son aspect on s’émerveille ;
Aeneas dit une chanson,
Et sans attendre un échanson
Lui-même emplit de vin sa coupe,
Puis à la santé de la troupe
Mit le tout dans son estomac.
Didon demanda du tabac,
Mais elle n’en prit pas deux pipes,
Qu’elle ne vidât jusqu’aux tripes,
Et ne s’en offusquât l’esprit,
Mais un peu de vin qu’elle prit
Ayant dissipé la fumée,
Elle dit, la face enflammée :
 « Qu’on me donne mon gobelet. »
Aussitôt dit, un beau valet
Mit ce gobelet vénérable
Avec grand respect sur sa table.
Bélus

 et les Rois de Sidon,
Grands-pères de Dame Didon,
Usaient de ce vase à deux anses,
Quand ils faisaient des alliances.
Il tenait deux demi-setiers
Bien mesurés et bien entiers.
Elle l’emplit, la bonne Dame,
Et puis dit du fond de son âme :
"Jupiter, auteur de tous biens,
Fais qu’aux Tyriens et Troyens
Ce jour soit heureux et propice,
Et reçois comme en sacrifice
Ce gobelet rempli de vin.
Assiste-nous, Bacchus divin ;
Et toi, Junon, notre patronne,
Qui m’as toujours été si bonne,
Rendez-nous tous gais et contents
Comme de vrais Roger Bontemps ! "
Elle but par forme une goutte,
Comme on fait alors qu’on en goûte ;
Ce qui restait en quantité
A Bitias fut présenté ;
Il le reçut à grande gloire,
Se mit avidement à boire,
Et vit bientôt la tasse au cul.
Didon cria : "C’est bien vécu !
Çà, du vin par toute la troupe ! "
Lors chacun de remplir sa coupe,
Chacun de la vider tout net,
Et de s’échauffer le bonnet.
Dieu sait combien on vit d’ivrognes,
Et tous en différentes trognes !
Dieu sait quel désordre et quel bruit !
Les chandelles font que la nuit
N’est point au jour inférieure ;
Chacun y rit, pas un n’y pleure.
Les cris des maîtres et valets
Retentissent par le palais.
Tout le monde a du vin en tête,
Tout le monde a la tête en fête.

A ce bruit, le plaisant goulu,
Maître Iopas le chevelu,
Mêlait celui de sa vielle,
Sur le chant de Jean de Nivelle ;
Il sonnait aussi doux que miel,
Ce que d’Atlas le porte-ciel
Il avait appris en jeunesse :
Des cieux l’admirable vitesse ;
En combien de temps Apollon,
Digne inventeur du violon,
En son char fait le tour du monde ;
Par quel moyen la lune blonde
Cache quelquefois son museau,
Quels astres nous donnent de l’eau,
Et quels nous donnent la gelée ;
Comment de terre sigillée,
Prométhée, homme fort aigu,
Fit l’homme en lui soufflant au cul :
Ce fut un très gentil ouvrage,
Et c’est de lui fort grand dommage,
Car Jupiter s’en sert, dit-on,
A paître son aigle glouton ;
Comment furent faites les bêtes ;
Pourquoi l’on voit tant de tempêtes,
Principalement en hiver,
Au printemps pourquoi tant de vert,
Et cent autres choses fort belles
Qui ne sont pas des plus nouvelles.
Après avoir longtemps chanté,
Se voyant fort mal écouté,
Il cessa sa belle musique.
Cependant la Didon se pique
De son hôte de plus en plus :
Par de longs discours superflus
Elle le retient auprès d’elle,
Elle se brûle à la chandelle.
L’autre, avec toute sa raison,
Sent aussi quelque échauffaison,
Et Monsieur, ainsi que Madame,
A bien du désordre dans l’âme.

Elle lui fait cent questions,
Sur Priam, sur les actions
D’Hector, tant que dura le siège ;
Si Dame Hélène avait du liège,
De quel fard elle se servait ;
Combien de dents Hécube avait ;
Si Pâris était un bel homme,
Si cette malheureuse pomme
Qui ce pauvre Prince a perdu
Etait reinette ou capendu,
Si Memnon, le fils de l’Aurore,
Etait de la couleur d’un Maure ;
Qui fut son cruel assassin ;
S’ils moururent tous du farcin
Les bons chevaux de Diomède,
Qu’elle y savait un bon remède ;
Si, voyant son Patroclus mort,
Achille s’affligea bien fort ;
S’il fut mis à mort par cautelle :
"Mais plutôt, cher Monsieur, dit-elle,
Racontez-nous de bout en bout
Comme quoi se passa le tout,
Comment la ville fut brûlée,
Si les Grecs la prirent d’emblée,
Et par quel moyen s’échappa,
Portant sur son dos son papa,
Votre excellente seigneurie ;
Racontez-le-moi, je vous prie,
Et les travaux par vous soufferts,
Et les ports par vous découverts.
Vos fortunes sont assez grandes,
Pour faire deux ou trois légendes ;
Je les apprendrais volontiers,
Car on compte sept ans entiers,
Depuis cette pénible guerre,
Que vous errez de terre en terre.