Le Virgile travesti/Livre IV

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Librairie de la Bibliothèque Nationale (p. 25-101).



Cependant la reine Didon
Perdait sa face de dondon
Pour prendre celle d’une étique,
Tant amour forcené la pique
En vain, pour ce feu violet,
Causé par un désir follet,
La pauvrette boit à la neige
Son chaud tourment point ne s’allège.
L’insensée a beau boire frais,
Elle ne se fait que des frais.
Tantôt d’Aeneas le mérite
Fait sa poitrine une marmite
Que fait brûler bûche et tison ;
Et tantôt la bonne maison
De ce ravissant personnage
Donne l’assaut à son veuvage ;
Et puis son visage charmant
Vient lui troubler l’entendement.
Cette pauvre reine des folles
S’arrête à ses moindres paroles,
Toute seule s’en entretient,
Puis elle dit : "Mon cœur en tient,
Mon cœur à l’amour si rebelle,
Et ma franchise en a dans l’aile.

Hélas ! que ne l’ai-je paré,
Le rude coup qu’on m’a tiré ! "
Ayant sur le père d’Ascagne
Tant fait de châteaux en Espagne,
Elle s’en alla mettre au lit
Pour se reposer un petit.
Mais le repos, qui tout enchante,
A sa passion violente
Ne peut le remède donner ;
Elle ne fait que se tourner
Pour trouver une bonne assiette.
Sa fièvre toujours l’inquiète ;
Elle se perd, et le voit bien,
La malheureuse n’y peut rien ;
Elle s’irrite, elle se fâche,
Consulte la raison, et tâche
D’apaiser ses sens forcenés ;
Ma foi, ce n’est pas pour son nez.
Sitôt qu’elle vit la lumière,
Elle appela sa chambrière,
Et lui dit : "Faites-moi venir
Ma sœur, je veux l’entretenir."
Cette sœur avait nom dame Anne,
Teint olivâtre et nez de cane,
Et bien moins belle que sa sœur,
Mais aimable pour sa douceur,
Capable d’une bonne affaire,
Qui savait parler et se taire,
Et si pleine de charité
Qu’en un cas de nécessité
Elle eût été dariolette,
D’ailleurs de conscience nette
Sitôt que la reine la vit,
Rouge en visage, elle lui dit :
"O ma sœur Anne, ô ma fidèle
(La faisant asseoir auprès d’elle,
Et lui jetant les bras au cou),
Dis-moi donc, ma sœur, pourquoi, d’où,
Comment, par quelle destinée,
Est venu chez moi cet Enée ?
Oh !

 qu’il est frais, oh ! qu’il est gras !
Oh ! qu’il est beau, quand il est ras !
Qu’il est fort ! qu’il est beau gendarme !
Que sa riche taille me charme !
Que son oeil fendu, grand et bleu,
Décoche de matras de feu
Sur dame, ainsi que moi peu fine
A n’armer pas bien sa poitrine !
Quiconque le croirait issu
Des dieux ne serait point déçu.
Quand quelqu’un a l’âme poltronne,
A tout bruit il tremble et s’étonne,
A tout coup il saigne du nez ;
Mais ce roi des déterminés,
Combien de places enlevées,
Combien de guerres achevées,
Le font, sans contradiction,
Passer chez toute nation
Pour vaillant comme son épée,
En sang grec si souvent trempée,
Et qu’on m’a dit être un vieil loup
Qui tranchait, et du premier coup,
Un chenet comme une chandelle !
Dieu me veuille délivrer d’elle !
Oh ! si je n’avais résolu
De vivre en un état solu,
Si je n’étais bien résolue,
Après avoir été solue
D’un homme qui me fut si cher,
De ne jamais me rattacher ;
Si je ne craignais mariage
Comme un mari fait cocuage,
Oui, si je ne l’avais juré,
Que ce nœud qui tient si serré
Ne me serrerait de ma vie,
Je te confesse mon envie
(Mais n’en dis mot, ma chère sœur)
Cet homme me revient au cœur.
Depuis la mort du cher Sichée,
Je ne m’étais point requinquée,

Et qui m’eût parlé d’un mari
N’eût pas été mon favori ;
Mais, depuis que j’ai vu mon hôte,
Mon corps, percé de côte en côte
(Je te le confesse, ma sœur),
A fort mal conservé mon cœur
Ma blessure n’est que trop vraie,
Il saigne d’une même plaie,
Je sens les mêmes accidents,
Qui m’inquiètent le dedans,
Et reconnais bien que mon âme
Brûle d’une pareille flamme ;
Mais certes je l’étoufferai,
Cette flamme, ou je ne pourrai.
Devant que ce malheur m’arrive,
J’aime mieux brûler toute vive,
Ou plutôt que mon chien de corps
Soit mis bientôt au rang des morts,
Et fasse en Enfer pénitence
De sa mauvaise résistance.
O pudeur ! je te garderai
Autant de temps que je vivrai ;
On ne verra jamais qu’Elise
Tombe en faute, et qu’on en médise.
Le premier qui reçut ma foi
L’emporta, mourant, avec soi ;
Que le pauvre défunt la garde,
Et qu’en pitié Dieu me regarde,
Car mon esprit en vérité
A quelque chose de gâté."
Cela dit, une grosse pluie,
Qu’en vain sa belle main essuie,
Couvrit de pleurs tout son rabat.
Grand vent petite pluie abat ;
Mais, au proverbe n’en déplaise,
Les soupirs causés par sa braise
Par ses pleurs largement jetés
Furent de plus belle irrités,
Et ses soupirs à la pareille,
Comme le vent le feu réveille,

Et que le feu fait en aller
Un pot, à force de brûler.
Tant plus ses soupirs s’exhalèrent,
D’autant plus ses larmes coulèrent,
Si que jamais tant ne pleura
La Didon, ni ne soupira
Sa sœur, l’ayant réconfortée,
Lui dit, de sa bouche édentée :
"O chère sœur, que j’aime mieux
Ni que mon cœur, ni que mes yeux,
Sachez de moi, ma sœur ma mie,
Qu’un tantin de polygamie,
Quoi que l’on dise, fait grand bien ;
Vous vieillirez en moins de rien,
Et, quand vous vous verrez vieillotte,
Vous direz Peste de la sotte,
D’avoir passé vos jeunes ans,
Pour la crainte des médisants,
Dans le fâcheux état de veuve !
Il n’est rien tel que chose neuve !
Choisissez un mari nouveau,
Et vous l’appliquez sur la peau.
Il n’est point de telle fourrure,
Et, si vous voulez que j’en jure,
Je m’en vais vous faire un serment,
Plus gros que maudit soit qui ment !
Puissé-je devenir Vestale,
Avoir sur mes vieux ans la gale,
Etre pauvre, mourir de faim,
S’il est rien tel, après le pain,
Que d’épouser un honnête homme,
Qui soit bâti tout ainsi comme
Ce bel Aeneas le Troyen,
Que l’on tient tant homme de bien !
Gardez bien qu’il ne vous échappe :
Que Votre Majesté l’attrape.
Mariez-vous sans biaiser :
Faire autrement, c’est niaiser.
Lorsque, maîtresse de famille,
Vous aurez fait garçon et fille,

A l’un vous direz : « Mon fanfan, »
L’autre vous dira : « Ma maman ; »
Et, s’ils se mettent trop à braire,
Tout ce que vous avez à faire,
Mettez-les moi sur vos genoux
Et me les assommez de coups :
C’est le plus grand plaisir du monde.
Vous craignez qu’un défunt en gronde ?
Laissez-le gronder, s’il lui plaît,
En l’Enfer, où je crois qu’il est.
Il est bien oiseux, le beau sire,
De trouver sur tout à redire.
Quant à moi, je me trompe fort,
Si, quand un homme est raide mort,
Il prend garde à son épousée :
Ce n’est qu’une billevesée,
Un vrai conte à dormir debout,
Ou de nourrice, et puis c’est tout.
Je veux bien que le prince Hiarbe,
Par son épaisse et sale barbe,
Vous ait quelque dégoût donné,
Et que maint autre forcené
De ces roitelets de Lybie
Vous ait donné fort peu d’envie ;
Je trouve en votre aversion
Votre justification.
Mais pour celui-ci, qui vous touche,
Vous fait venir l’eau à la bouche,
Que vous ne faites que guigner,
Prenez-le-moi sans barguigner.
Encore un coup, il le faut prendre,
En essayer, et puis le rendre,
Si ce qui reluit n’est pas or.
De plus, considérez encor
Parmi quels barbares vous êtes,
Et la demeure que vous faites
Parmi ces peuples libyens,
La plupart visages de chiens.
Certes, l’entreprise est bien grande,
Si vous n’avez qui vous défende.

D’un côté le Gétulien,
Larron comme un bohémien ;
De l’autre côté le Numide,
Qui chevauche sans mors ni bride,
Les Syrtes inhospitaliers,
Et les Barcéens bandouliers,
La ville de Tyr offensée,
Votre Majesté menacée
Par notre frère, un vrai pendard,
Qui nous gâtera tôt ou tard ;
Ces ennemis-là mis ensemble
Vous avertissent, ce me semble,
Que vous devez songer à vous.
On vous viendra rouer de coups ;
Au lieu qu’étant femme d’Enée,
Dont la flotte, ainsi malmenée,
Ne se trouve en ce port, sinon
Par l’entremise de Junon ;
Avec ce personnage, dis-je,
Si quelque voisin vous afflige,
Et pense vous inquiéter,
Vous avez de quoi le frotter.
O que votre ville naissante
S’en va devenir florissante,
Et que cet hymen bienheureux,
Par ces Phrygiens valeureux,
Va rendre notre état punique
Victorieux et magnifique !
Vous n’avez qu’à remercier
Les dieux du ciel, et les prier
Que ce grand hymen s’accomplisse,
Et qu’Aeneas l’on divertisse
Si bien que, sans courir ailleurs
Ni chercher des gîtes meilleurs,
Auprès de vous il s’accagnarde.
O ma sœur ! prenez-y bien garde,
Inventez bien adroitement
Des sujets de retardement.
Que de jour en jour on l’amuse ;
Faites excuse sur excuse,

Dites que ses meilleurs vaisseaux
Sont prêts de se mettre en morceaux,
Qu’il n’est matelot qui ne fuie
Orion, l’astre pisse-pluie,
Et qu’on ne peut l’hiver flotter
Sans grandement péricliter."
Par cette harangue efficace,
Didon, jadis toute de glace,
Devint bientôt toute de feu ;
Et la pudeur, qu’encore un peu
Dans son âme elle avait gardée,
S’enfuit de la dévergondée.
En suite de ces beaux discours,
La reine prit ses habits courts
(Car avec une longue cotte
On fait trop grand amas de crotte),
Et se coiffa d’un capuchon,
Sans oublier masque et manchon,
Pour aller en secret au temple.
Elle était de fort bon exemple,
Et qui jamais en bonne foi
Ne fit du temple un caquetoy ?
Etant là, sa sœur avec elle,
Chacune offrit une chandelle,
La bouche se gargarisa
Et d’encens s’aromatisa ;
Et puis on fit un sacrifice
A Cérès des lois inventrice,
Du poupelin et du pâté,
Qu’on croit aussi l’avoir été
Du savoureux pain de Gonesse.
On offrit à cette déesse
Deux brebis jeunes et de choix.
Le blond Phébus porte-carquois,
Inventeur de la sarabande,
Eut part en cette digne offrande,
Comme aussi Liaeus le blond,
Grand dissipateur de jambon.
Dieu sait si l’on mit en arrière
Junon la déesse nocière,

Car c’est d’elle en semblable cas
De qui l’on fait le plus grand cas.
Là, Didon, de fort bonne grâce,
Répandit le vin d’une tasse
Sur le front de la sœur d’un bœuf,
Blanche comme une coque d’œuf,
Et puis fit quelques caracoles
A l’entour des saintes idoles,
Leur fit à tous de beaux présents.
Des animaux agonisants
Elle consulta les entrailles,
Qui sentaient bien fort les tripailles,
Dont le nez elle se boucha
Et très sottement se fâcha.
O vanité des aruspices !
De quoi servent les sacrifices
A femme qui se meurt d’amour ?
C’est chercher la lune en plein jour
Que de chercher quelque remède
Lorsque le grand mal la possède
Elle a beau faire, il faut brûler,
Mourir de faim sans se soûler,
Ou bien, pour contenter sa rage,
Faire parler le voisinage.
Son pauvre esprit, devenu fou,
La fait courir sans savoir où :
Ce feu grégeois toujours s’augmente,
Et dévore la pauvre amante
Versât-elle de pleurs un seau,
Ce feu grégeois brûle dans l’eau,
Et la brûlerait de plus belle.
Par Mahom, c’est grand’pitié d’elle !
Tout ainsi, par comparaison,
Quand, friand de la venaison,
Un pasteur, dans les bois de Crète,
A transpercé d’une sagette,
Ou bien, si vous voulez, d’un dard,
Une biche de part en part,
Après l’avoir longtemps chassée,
Sans bien savoir s’il l’a blessée,

Il s’en va comme il est venu,
Et le pauvre animal cornu,
Je me trompe, car la femelle
(Autre n’en sait la raison qu’elle)
N’a ni corne ni cornichon,
Non plus que son petit bichon,
Devant qu’il ait armé sa tête ;
Retournons à la pauvre bête :
Elle fuit au travers des bois,
Qui sont drus au pays crétois,
Comme une biche frénétique,
Portant la flèche qui la pique
Toujours attachée à son flanc,
Duquel sort un ruisseau de sang.
L’application est aisée
Sur Didon d’amour embrasée.
Elle prend messire Aeneas,
Et, le tiraillant par le bras,
Le promène parmi la ville.
Comme Enée à l’âme civile
Et la Didon beaucoup d’amour,
A chaque passage et détour
On se faisait cent déférences,
Et deux cent trente révérences ;
Ce sont, si bien vous supputez,
Trois cent trente civilités.
Elle lui montrait ses richesses,
Le dessin de ses forteresses ;
Chemin faisant, le caressait,
Caressant, se radoucissait ;
Puis rougissait de sa sottise,
La pauvre malheureuse Elise ;
Puis pâlissait d’avoir rougi,
Ayant peur d’avoir mal agi,
Pour le dessein qu’elle a de plaire,
Ce qui n’est pas petite affaire.
Souvent elle se méprenait
Alors qu’elle l’entretenait,
Et prenait Gaultier pour Garguille :
Elle babille et rebabille,

Ne sait quasi ce qu’elle dit,
Et tout le monde en étourdit.
Elle veut dire quelque chose,
La commence, achever ne l’ose,
Ouvre la bouche et ne dit mot,
Tout de même que fait un sot ;
Et puis elle le mène boire,
Lui fait redire son histoire,
S’enchevêtre de plus en plus,
Le mange avec des yeux goulus,
Sur tout ce qu’il dit se récrie,
Sans pouvoir cacher sa furie.
Mais, quand il se faut séparer,
Qu’il est temps de se retirer,
Lorsque la reine des étoiles,
La nuit, avec ses sombres voiles,
A tout couvert notre horizon,
Le diable est bien à la maison.
Quand elle se voit toute seule,
Elle soupire, elle s’égueule
A force de pousser ses cris,
Tant le trouble est dans ses esprits.
Elle entretient, la forcenée,
Absente, son absent Enée ;
Elle parle et répond pour lui,
Afin de flatter son ennui :
Elle n’en est point entendue,
Car il dort, la cuisse étendue,
Sans se soucier si Didon
Passe une bonne nuit ou non.
Quand le jeune Ascagne elle attrape,
Comme ayant peur qu’il ne s’échappe,
Elle le met entre ses draps,
Et le serre entre ses deux bras,
Essayant par cette finesse
D’adoucir le mal qui la blesse :
Ah ! vraiment c’est un bon vieux tour
Contre un dieu fin comme l’Amour !
Cependant tout ouvrage cesse,
On se débauche, et la jeunesse

Ne songe plus à s’exercer
Et ne fait que son temps passer.
Tout mange, boit, rit, danse et raille ;
Au diable si pas un travaille !
Tous les ouvrages commencés
Par les ouvriers sont laissés :
Les tours demeurent imparfaites,
Les murailles ont des lunettes ;
Tous les desseins vont à vau-l’eau,
Ce qu’on ne trouve bon ni beau ;
Tout le monde en dit des sornettes,
On en fait mille chansonnettes :
Autant en emporte le vent ;
On ne fait pas mieux que devant.
Junon, de colère enflammée
De voir perdre sa renommée
Et mettre tout à l’abandon
La Sidonienne Didon,
Cette dame qui toujours gronde,
Alla trouver Vénus la blonde,
Et d’un visage renfrogné :
"Vous croyez avoir tout gagné,
Lui dit-elle, dame Cythère ;
Par votre infâme ministère,
Et de Cupidon, votre enfant,
Qui tranche du dieu triomphant,
Et qui pourtant pour tout potage
N’est que dieu du maquerellage.
Vraiment vos deux divinités
Ont de grands honneurs mérités,
D’avoir triomphé par surprise
De la pudeur de dame Elise.
Maître Aeneas, votre bâtard,
Comme tout soudrille est vantard,
En fera des contes pour rire :
Vous faites état d’en médire,
Et les choses iront ainsi ?
Ah ! vraiment, attendez-vous-y !
Vous vous êtes mis en la tête
Que notre chien n’est qu’une bête !

Vous trouverez à qui parler.
Je saurai fort bien démêler,
Malgré vos dents, cette fusée,
Fussiez-vous cent fois plus rusée.
Confessez-le-moi sans mentir :
Vous avez eu soupçon de Tyr,
Et, pour cela, fait dans Carthage
Tous ce plaisant remu-ménage ;
Tous vos desseins sont découverts,
Et réussiront à l’envers.
Certes, vous et moi, ce me semble,
En nous raccommodant ensemble,
Passerions bien mieux notre temps.
Vos désirs sont déjà contents :
Didon meurt d’amour pour Enée ;
Assemblons-les par hyménée.
Je consens que le Phrygien
Soit maître du Sidonien,
Et verrai le prince de Troie
Gouverner Carthage, avec joie.
Eh bien, est-il bon, le parti ?
Lui dit Junon. — J’aurais menti
Si je vous disais le contraire,
Dit Vénus, et dans cette affaire
Que vous venez de proposer,
Je ne vois rien à refuser."
Elle voyait pourtant la dame
Junon jusqu’au fond de son âme,
Et que la proposition
N’était que pure invention,
Afin que sa chère Lybie
Fût à couvert de l’Italie :
Mais à fourbe, fourbe et demi.
"Vouloir être votre ennemi
Et prendre contre vous querelle,
C’est se vouloir perdre, dit-elle,
On n’y peut gagner que des coups ;
Je sais fort bien qu’un diable et vous
Etes quasi la même chose,
Et que quand fâcher on vous ose,

Il vaudrait mieux être pendu
Or, pour cet hymen prétendu,
Je doute bien fort de l’affaire,
Car le Destin nous est contraire :
Jupiter est pour le Destin,
Qui veut que l’on parle latin
Quelque jour par toute la terre.
Il vous craint comme le tonnerre :
Faites le diable à la maison,
Vous le mettrez à la raison,
Ou plutôt faites-lui caresse ;
Vous connaissez bien sa faiblesse
Et, lorsque vous l’avez flatté,
Si c’était votre volonté,
Qu’il ferait la fausse monnoie ;
Que, sans se soucier si Troie
En Rome ressuscitera,
Tout s’en ira comme il pourra,
Bien ou mal, pourvu qu’il vous plaise ;
Que le sort en gronde ou s’en taise,
Le Seigneur s’en souciera peu,
Et tournera la chose en jeu.
Dressez donc votre batterie ;
J’assure Votre Seigneurie
Que, de mon côté, je ferai
Merveilles, ou je ne pourrai"
Ainsi parla Vénus la belle.
Junon, fort satisfaite d’elle
Lui fit quelques compliments courts
Puis reprit ainsi le discours :
"Je me charge de cette affaire,
Pourvu que nous puissions nous taire,
Et chacune de son côté
Agisse avec fidélité.
Voici comme je m’y veux prendre
Et le piège que je veux tendre :
Demain ma Didon s’en ira,
Sitôt que le soleil luira,
A la chasse avec votre Enée ;
Une bourrasque inopinée,

Que je ferai tomber sur eux ;
Fera peur aux plus valeureux.
Horrible sera la tempête
Dont je prétends troubler la fête,
Car le tonnerre grondera,
Grosse grêle s’y mêlera,
Et l’obscurité sera telle
Qu’on aura besoin de chandelle.
Les Tyriens se cacheront,
Et les Troyens, comme ils pourront.
Pour éviter pareille pluie,
Il n’est personne qui ne fuie,
Et qui n’aille, pour se cacher,
Sous un arbre ou sous un rocher,
Sans songer si, durant l’orage,
La reine marche à sec ou nage.
Votre Enée, avec ma Didon,
S’enfuiront, de grande randon,
Se nicher dans une caverne,
Et lors, je veux bien qu’on me berne,
S’ils sortent comme ils sont entrés.
Je vous les rends enchevêtrés
D’un lien qui tient comme teigne,
Et, si ma Didon n’est brehaigne,
Dans neuf mois on verra sortir
De leur fait un Infant de Tyr."
Ainsi parla du ciel la dame.
 « Vous êtes une brave femme »
Dit Vénus, riant en son cœur.
Après ce compliment moqueur,
Les deux dames se saluèrent,
Et puis après se séparèrent ;
Vénus alla voir sa Paphos,
Et Junon tira vers Samos,
Pour assister une accouchée
D’un embryon bien empêchée.
Le lendemain, au point du jour,
Tout fut en rumeur à la cour :
La jeunesse phénicienne,
Chacun avec son chien ou chienne,

Tous braves et tous à cheval,
Les uns bien et les autres mal,
Et tous équipés pour la chasse,
Parurent en la grande place.
Force piqueurs massiliens,
Quantité de valets de chiens,
De leurs trompes faisaient fanfare,
Comme qui dirait tantarare.
Les uns étaient chargés de rets
Pour emprisonner les forêts,
Les autres d’alliers pleins de mailles
Et de courcaillets pour les cailles.
Bottés à cru, les gros milours,
Armés d’épieux en habits courts,
A la porte de dame Elise,
Qui prenait encor sa chemise,
Jouaient, les uns au trique-trac,
Les autres prenaient du tabac,
Discouraient d’une et d’autre chose,
Et bien souvent riaient sans cause
Mais à la fin trop de rumeur
Mit la reine en mauvaise humeur :
La dame leur envoya dire
Qu’elle n’aimait pas ouïr rire.
Son traquenard, rongeant son frein
D’or, d’argent, de fer ou d’airain,
Je n’en sais pas bien la matière,
De son pied grattait la poussière :
C’était un fort bon traquenard,
Hormis qu’il avait un javart.
La reine, habillée et coiffée,
Et soigneusement attifée,
Sortit en pompeux appareil.
On ne peut rien voir de pareil :
Sa seule robe en pierrerie
Valait plus d’une métairie ;
Elle était de ras de Châlons
Couverte de quatre galons,
Et de gros boutons à freluches ;
Sur son chef deux plumes d’autruches

Avec quelques autres de paon,
Faisaient sur un petit turban
Une espèce de capeline ;
Un carquois chargeait son échine,
Garni de matras empennés
Très artistement façonnés.
Ses cheveux qui, sur son derrière,
Flottaient d’une belle manière,
Etaient ce matin-là gaufrés,
Et noués de cordons chiffrés,
De la main de la forcenée,
D’un Ae qui faisait Aenée.
Item, son superbe manteau
Fait à Sidon de drap d’Usseau,
Et qu’elle portait en écharpe,
Etait d’une couleur de carpe,
Car d’écailles d’or émaillé
Et très artistement taillé
L’étoffe était toute couverte,
Et, sur l’écaille jaune et verte,
Quand le soleil à plomb donnait,
Peau de carpe elle devenait.
Il se retroussait d’une agrafe
Qui répondait à la piaffe :
Cette agrafe représentait
Une patte d’ours qui tâtait,
Et que tâtait d’ours autre patte,
L’une et l’autre de fine agate.
Les Phrygiens vinrent aussi
En grosses bottes de roussi.
Iulus était à leur tête,
Tout ébaudi de telle fête.
Après lui vint son cher papa,
Qui les yeux de tous occupa,
Tant était beau le galant homme :
Peu s’en fallait qu’il ne fût comme
Apollon, alors que quittant
Xanthe, qu’on dit qu’il aime tant,
Et la Lycie, où l’on frissonne,
Ce beau fils de dame Latone,

Poudré, frisé, rasé de frais,
A grand équipage et grand frais
Vient faire à Délos résidence :
Pour le recevoir chacun danse ;
Les Agathyrses peinturés,
De leurs plus beaux habits parés,
Et les Dryopes, et les Crètes,
Dansent comme marionnettes ;
Chacun le cul du pied s’y bat :
Jamais on ne vit tel sabbat.
Ce dieu, sur les coteaux de Cynthe
Se promène, la tête ceinte
De feuilles et de rubans d’or.
Tel, et plus beau peut-être encor,
Parut en son habit de chasse
Messire Aeneas dans la place.
Il fut de chacun admiré,
Des yeux de Didon dévoré,
Et lui pareillement sur elle
Joua souvent de la prunelle.
Alors que l’on fut dans les bois,
Des rochers chèvres et chamois
Prirent la peine de descendre,
Et l’on prit celle de les prendre.
Force daims traversant les champs,
Maintes pétarades lâchant,
Faussèrent bientôt compagnie,
Sans beaucoup de cérémonie,
Et maint cerf y prit le devant,
Vite autant et plus que le vent,
Faisant naître dans son passage
De poussière un épais nuage.
Ils se sauvaient en moins de rien,
En quoi certes ils faisaient bien
Iulus, autrement Ascagne,
Monté sur un cheval d’Espagne,
Attrapait les plus avancés ;
Puis, les ayant outrepassés,
Venait sur eux à toute bride,
Poussait son cheval intrépide,

Lui faisait passer des fossés,
Qui font peur quand il sont passés.
Oh ! que le compagnon désire
Qu’un grand sanglier de bonne mire
Vienne déchirer, furieux,
Les chiens au milieu des épieux,
Ou que quelque lion descende
Au milieu de toute la bande,
Faire trembler les plus ardents
En leur montrant griffes et dents,
Quoique bête si ravissante
Ne soit guère divertissante !
Cependant qu’ainsi l’on chassait,
Le ciel serein s’obscurcissait,
Et, par de grands coups de tonnerre,
Déclarait la guerre à la terre.
Le tonnerre, ayant bien grondé,
De la grêle fut secondé ;
La grêle le fut de la pluie.
Il n’est personne qui ne fuie,
Tant cet orage véhément
Pensa tout perdre en un moment
Il tonne, il grêle, il pleut, il vente ;
L’horrible tempête épouvante
Les esprits les plus assurés,
Et les éclairs réitérés,
Au lieu d’aider dans les ténèbres,
Font naître des craintes funèbres.
Les Tyriens, comme des fous,
Pour se cacher cherchent des trous,
Les Phrygiens en font de même.
Iulus, le visage blême,
Demande partout son papa,
Lequel cependant s’échappa
Avec Didon toute pleureuse,
Et néanmoins tout amoureuse,
Et laquelle eût joué beau jeu,
Qui l’aurait voulu croire un peu.
Ils patrouillèrent dans les crottes,
Sans se soucier de leurs bottes

Non plus que de leurs pauvres gens,
Et se sauvèrent diligents
Dans une profonde caverne ;
Faute d’avoir une lanterne,
Ils s’y fourrèrent à tâtons
Et s’entre-servant de bâtons.
Etant dans cette noire grotte,
Chacun avec un pied de crotte,
Ils recouvrèrent leurs esprits :
C’est ce qu’on peut avoir appris
D’une chose faite en cachette ;
Outre que ma plume est discrète,
Virgile, qui n’est pas un fat,
Sur un endroit si délicat
A passé vite sans décrire
Chose où l’on pût trouver à dire ;
C’est pourquoi je n’en dirai rien,
Mais je crois que tout alla bien.
Aeneas, comme un homme sage,
N’en a jamais dit davantage,
Et Didon n’a jamais rien dit
De ce qu’en la grotte elle fit.
Sachez seulement qu’ils s’y tinrent
Assez longtemps, et que survinrent
Tandis qu’ils furent là-dedans,
De très funestes accidents.
On dit que Junon la nocière,
Et dame Tellus nourricière,
S’entre-donnèrent le signal ;
Si c’est pour bien, si c’est pour mal,
Encore un coup, je m’en veux taire.
Le ciel, complice de l’affaire,
Soit qu’il en fût d’avis ou non,
Tira force coups de canon.
Les nymphes des lieux en hurlèrent,
Et leurs têtes déchevelèrent ;
C’est pourquoi le monde a pensé
Qu’il s’était sans doute passé,
Entre Didon et maître Enée,
Une manière d’hyménée,

Car de cet honnête nom-là
Dame Didon nomma cela ;
Mais je sais bien que quelques prudes
Lui donnèrent des noms plus rudes,
Et, nonobstant la qualité,
Qu’à Tyr l’on a bien caqueté,
Tant de Didon que de son hôte.
Certes, jamais pareille faute
Ne causa pareil repentir,
Et la pauvre Infante de Tyr
En mourut, dont ce fut dommage.
Que maudit soit son mariage,
Et maudite soit sa vertu !
Je veux qu’il se soit ébattu
Avec elle, Aeneas de Troie
Ce n’est qu’une action de joie,
Et laquelle ne devait pas
Produite un funeste trépas.
En fallait-il cesser de vivre !
La suive qui la voudra suivre !
Je connais de fort bons esprits
Qui ne voudraient pas à tel prix
Acheter de la renommée,
Qui n’est, ma foi ! qu’une fumée.
Autre renommée il y a,
Laquelle partout publia
Que Didon avec maître Enée
Etait jointe par hyménée.
Cette renommée est un mal,
Ou plutôt un traître animal,
Qui ne se peut tenir en place ;
Il n’est malice qu’il ne fasse ;
Il est menteur et médisant,
Et prend force chemin faisant.
Dans les commencements il semble
Que de peur en parlant il tremble,
Puis après à tout il se prend,
Et de petit devient si grand
Qu’il s’étend par toute la terre.
On dit qu’après l’étrange guerre

Que contre les dieux intenta
Encelade, lequel planta
Contre leur donjon escalade,
La mère de cet Encelade
Et de Caee, autre grand voleur,
En accoucha par grand malheur.
Ceci soit dit sans lui déplaire,
La terre ne pouvait pis faire :
Quand elle en aurait avorté,
Elle aurait bien plus mérité
Ce monstre bizarre et fantasque
Va vite du pied comme un Basque,
A le corps de plumes couvert,
Sur chaque plume un oeil ouvert,
Une oreille toujours ouverte,
Langue à craindre, et bouche diserte
Qui dit tout indifféremment
Ce qu’elle sait, et souvent ment.
La nuit elle fait diligence,
Cette pernicieuse engeance,
Et vole comme un chat-huant,
Ses vastes ailes secouant
Entre deux airs sans prendre terre ;
Puis le jour elle fait la guerre,
S’entend à l’oeil, sur une tour,
Et prend garde tout alentour,
L’oreille ouverte, pour apprendre
Ce que sa bouche doit répandre.
Tout beau, je parle en singulier,
Devant que parler en plurier
La male bête a des oreilles,
Des bouches pâles ou vermeilles,
Et des yeux jour et nuit ouverts,
Noirs, bleus, gris, blancs, jaunes ou verts,
(De la couleur il ne m’importe),
Autant que son maigre corps porte
De plumes, dont il est aussi
Porté tant par-là que par-ci
(Ou par-ci par-là, l’un vaut l’autre.
En un métier comme le nôtre,

On ne rime pas comme on veut
Mais seulement comme l’on peut).
Cette conteuse de nouvelles
En fit partout courir de belles
Tant d’Aeneas que de Didon,
Publiant qu’elle avait fait don
De sa personne à maître Enée,
Et cela, par bon hyménée ;
Et qu’Aeneas, de son côté,
S’était sottement garrotté ;
Que ce restaurateur de Troie
Se donnait bien fort au cœur joie
Avec la dame, et que tous deux,
Sans se mettre en peine si d’eux
Sortiraient les deux républiques
Par lesquelles, à coups de piques,
De dagues, masses, flèches, dards,
Sont tombés tant de bons soudards,
Ne s’amusaient plus dans Carthage
Qu’à vaquer à leur mariage,
Et passaient les jours tout entiers
A faire des héritiers.
Leurs courtisans faisaient de même,
Tout était veille de carême,
Les vendredis et samedis,
Comme les lundis et mardis.
On n’entendait que sérénades,
On ne voyait que mascarades,
Faire festins, danser ballets ;
Fous les maîtres, fous les valets.
Tout allait en cour par écuelles.
Tant les messieurs que les donzelles,
Les donzelles que les messieurs,
Faute d’exercices meilleurs,
S’appelaient : Mon petit cœur gauche,
Faisaient jour et nuit la débauche.
Les plus morigénés d’eux tous
Pouvaient passer pour de grands fous,
Et Didon était résolue,
Dût-on l’appeler dissolue,

Et quand bien on en médirait,
Que, tant que l’hiver durerait,
Elle passerait son envie,
Et ferait jour et nuit la vie,
De pareille force et vigueur
Malgré l’hiver et sa rigueur
Ce sont les discours malhonnêtes
Dont la plus méchante des bêtes
Rendit les peuples ébahis
Du vaste libyque pays.
Puis elle alla trouver Hiarbe,
Le roi du peuple pique-barbe,
Que le grand Jupin Hammon fit
A Garamante, qu’il ravit ;
Elle fut longtemps son amante,
Cette donzelle Garamante,
Et tint longtemps embéguiné
Ce Dieu, par son teint basané.
Ce prince honorait fort son père,
Et n’honorait pas moins sa mère,
Afin de vivre longuement :
Pour cela, magnifiquement
Il avait fait bâtir cent temples,
De riche structure, et fort amples ;
Dans ces cent temples, cent autels
(Peu de gens en ont vu de tels),
Ornés de figures taillées,
Très artistement grisaillées.
Devant chaque autel, lampe était,
Qui beaucoup d’huile lui coûtait,
Etant jour et nuit allumée,
Là, mainte victime assommée,
Par ce roi noir vêtu de blanc,
Engraissait la terre de sang.
Les portes en étaient ornées
De fleurs, de rubans cordonnées,
Et les rubans, comme les fleurs,
Etaient de diverses couleurs.
La nouvelle étant donc semée
Par la méchante renommée,

Que Didon et le Phrygien
Scandalisaient les gens de bien,
Ce prince du pays libyque
Comme un amant bientôt se pique,
Et qu’il avait l’esprit hautain,
Crut qu’il n’était rien plus certain.
Il s’en alla tout en colère
Au temple s’en plaindre à son père.
Voici les discours qu’il lui tint,
Les yeux pleurants, pâle le teint,
Et les mains vers le ciel haussées,
L’une dans l’autre entrelacées :
"O grand Jupiter ! révéré
Du Maure au grabat peinturé,
Et qui pourtant n’as grande cure
Du Maure ni de sa peinture,
Quoique le Maure en vérité
Boive souvent à ta santé,
Ton tonnerre et tes pétarades,
Ne sont donc que fanfaronnades,
Et tout le bruit qu’au ciel l’on fait
N’est rien que du bruit sans effet ?
Quoi ! le bon qui te sacrifie,
Et le méchant qui te défie,
N’en seront donc ni pis ni mieux ;
Et la terre, au-dessous des cieux,
N’aura que le désavantage
D’être plus basse d’un étage ?
Et moi qui te sers nuit et jour,
Et la Didon qui fait l’amour,
Mériterons de même sorte,
Si bien, Jupiter, qu’il n’importe
De faire bien, ou faire mal,
Auprès de toi tout est égal !
Une Didon, une coureuse,
S’en vint, en faisant la pleureuse,
Nous demander place à bâtir :
Cette fugitive de Tyr,
Qu’en ce rivage nous reçûmes,
Et dont compassion nous eûmes,

Est éprise d’un autre gueux,
Qui se fait nommer le Pieux ;
Cet autre Pâris, cet Enée,
Avec sa troupe efféminée,
Comme une donzelle acoutré,
Poudré, frisé, fardé, mitré
D’une toque méonienne,
Avec cette Sidonienne
Tout ouvertement fait dodo,
Et, comme on dit, vit à gogo.
Ainsi par cette bonne dame,
Cependant que je te réclame,
Je me trouve amoureux cornu,
De quoi je te suis bien tenu.
A d’autres, Jupiter, à d’autres !
Si sur les sacrifices nôtres
Tu fondes tes meilleurs repas,
Ma foi, tu n’engraisseras pas.
De mes victimes assommées,
Et de mes lampes allumées
Je suis fort mal récompensé
Vraiment, si je l’eusse pensé,
Je n’eusse pas perdu ma peine,
Et mainte vache, et bête à laine,
Seraient encore dans leur peau
A faire honneur à mon troupeau."
Cette harangue bien sensée,
Ainsi chaudement prononcée,
Fit tout l’effet qu’elle devoit.
Seigneur Jupiter, qui tout voit,
Vit le monsieur et la madame
Qui s’appelaient : Mon cœur, mon âme,
Et l’un de l’autre embéguinés
Sans cesse se riaient au nez,
Sans se mettre beaucoup en peine,
Autant Aeneas que la reine,
S’ils faisaient les gens caqueter.
Cela fâcha bien Jupiter.
Il appela son fils Mercure,
Bâtard de gentille nature,

Et bien aussi morigéné
Qu’un garçon sans offense né :
Il est vrai qu’il aimait à prendre,
Mais on en est quitte pour rendre.
Sitôt que son père le vit,
Voici le discours qu’il lui fit :
"Va faire brider un Zéphyre,
Monte dessus et t’en va dire
A maître Aeneas le Troyen
Qu’il ne fut jamais qu’un vaurien ;
Que sa mère de son courage
Nous avait promis davantage.
Deux fois des mains des Grecs sauvé,
On ne l’avait pas réservé
Pour faire de l’amant fidèle,
Ou plutôt du Jean de Nivelle.
Dis-lui qu’un miroir à putain
Pour dompter le pays latin
Est un malpropre personnage,
Et que de Teucer le lignage
Demande un homme de vertu,
Et non pas un cogne-fêtu,
Pour le faire bientôt renaître,
Et dans le bas monde paraître
Arbitre de tous les Etats,
Foulant aux pieds les potentats.
Si cette grandeur l’importune,
Qu’il n’empêche pas la fortune
D’Ascagne à cela destiné
Par un arrêt au ciel donné.
Qu’il cesse donc de me déplaire ;
Qu’il navigue et me laisse faire,
Et, s’il dit qu’il n’en fera rien,
Qu’il s’aille, vous m’entendez bien,
Je ne veux point dire le reste.
Vole donc, mon fils, adieu, preste ! "
Ainsi lui parla Jupiter,
Et Mercure alla s’apprêter :
A ses talons, que mule aucune,
Par respect, jamais n’importune,

Talonnières il ajusta,
Et puis proprement ajouta
A chacune une paire d’ailes,
Car ce Dieu ne pourrait sans elles,
Quoique Dieu, non plus qu’un caillou,
Voler sans se casser le cou ;
Mais, quand il a la jambe armée
De sa talonnière emplumée,
Dessus la terre et dessus l’eau
Il ne se trouve point d’oiseau
Qui voulût faire une carrière
Contre un tel porte-talonnière,
Qui pourrait du vol disputer
Avec l’oiseau de Jupiter.
Et puis il prit son caducée :
C’est un verge entrelacée
D’une couple de beaux serpents,
Entortillés, et non rampants.
Avec cette verge il fait rage,
Ce Dieu, patron du brigandage ;
Prononçant certains mots follets
Qu’on dit jouant des gobelets,
Et dont j’ai perdu la mémoire,
Il fait ce qu’on ne pourrait croire :
S’il ne fait qu’un homme toucher,
En Enfer il se va cacher ;
Et, s’il veut retirer cet homme,
Le retouchant, il en sort comme
Qui dans l’Enfer n’a point été,
Sans être de son feu gâté.
Quand il veut qu’un homme sommeille,
Lui fourrant sa verge en l’oreille
Il le fait bientôt sommeiller,
Et, quand il le veut réveiller,
A deux ou trois bons coups qu’il donne
De son bâton, il n’est personne
Qui ne se réveille en sursaut.
Il en fait le froid et le chaud ;
De là même, il fait la tempête ;
Et, quand elle fait trop la bête,

Il la dissipe en un instant.
Avec ce bâton important
Il donne aussi sur les oreilles,
Et mille autres belles merveilles
Que je n’ai loisir de conter,
De peur de le trop arrêter.
Le voilà déjà qui côtoie,
Comme un aigle et non comme une oie,
Les flancs de son grand-père Atlas,
Vieillard qui doit être bien las
Depuis que son échine forte
Toute la masse du ciel porte.
Ce mont a sur sa sommité
Des grands sapins en quantité,
Qui couvrent sa tête et sa nuque
Et lui font comme une perruque.
De son gros chef couvert de bois
S’exhale maint nuage épois
Qui le cache et qui l’environne,
Et lui fait comme une couronne
Sa bouche crache des ruisseaux,
Dont les froides et claires eaux
Se séparent en plusieurs fleuves ;
Tous les hivers, des neiges neuves
Lui font un justaucorps nouveau,
Qui ne quitte jamais sa peau,
Et toujours neige dessus neige
Son ventre et son grand dos allège
Contre le soleil toujours chaud
En ce climat plus qu’il ne faut.
Sa barbe, magasin de glace,
Fait honneur à sa large face,
Car la glace sied au menton
Mieux que la laine ou le coton.
Là, le Dieu porte-caducée
Fit sa première reposée,
Et puis, hachant dru et menu,
De ses quatre ailes soutenu,
Vint fondre sur les eaux salées.
Avec ses ailes étalées,
Il

 semble qu’il voudrait ramer,
Tant il rase de près la mer :
Comme un oiseau de couleur bleue,
Au bec long, à la courte queue,
Un peu moins gros qu’un sansonnet,
Que l’on appelle un martinet,
Nage de l’aile à fleur de l’onde,
Et puis tout à coup son fond sonde,
Afin de prendre au dépourvu
Un petit poisson qu’il a vu,
Et puis, l’ayant happé, le croque
Tout vif, arête, écaille et coque ;
Tel, mais quatre fois plus léger,
Des Dieux l’illustre messager,
Du dos de monsieur son grand-père
(Car Atlas engendra sa mère),
Vint, rasant le bord libyen,
Fondre où le prince phrygien,
Avec Didon d’amour ravie,
Menait une fort laide vie.
Ce gentil dieu que je vous dis,
Pour ne rien faire en étourdi,
Se posa sur une chaumière ;
Là, de sa double talonnière
Désembarrassant son talon,
Il vit, faisant le violon
Vis-à-vis de sa violonne,
Messire Aeneas en personne,
Poudré, frisé, fardé, tondu :
Un riche habit bien entendu
Augmentait fort sa bonne mine :
Il était de belle étamine,
Le manteau de drap de Sidon,
Présent de la dame Didon.
Comme cette reine amoureuse
Etait une grande couseuse,
Elle avait fort adroitement
Chamarré d’un beau passement
Et parsemé de points d’aiguille
Autant l’habit que la mandille
Son

 coutelas damasquiné,
D’une peau d’anguille engainé
Avait de jaspe la poignée
Très artistement besognée ;
Enfin, il était ce jour-là
De ceux dont l’on dit : Les voilà !
Elle près de lui, lui près d’elle,
Regardant une citadelle
Qu’on bâtissait diligemment,
Ils ordonnaient du bâtiment ;
Tout beau ! tout beau ! je me mécompte
Si fort que j’en rougis de honte :
Didon n’était pas avec lui ;
J’ai pensé donner aujourd’hui
A mes envieux à reprendre,
Et dire de moi pis que pendre.
Retournons au dieu, qui surprit
Messire Aeneas, dont l’esprit
Ne songeait alors qu’à Carthage,
Et bien moins à faire voyage
Que moi, cul-de-jatte follet,
Ne songe à danser un ballet.
La harangue du dieu fut telle :
"Ah ! Dieu vous gard’, mademoiselle,
Car, vu l’habit que vous portez,
Semblable nom vous méritez.
Vous faites donc de l’architecte,
Et votre vertu, qu’on respecte,
S’acoquinera, de façon
Que vous passerez pour maçon
Vous songez à bâtir Carthage :
Vous êtes un homme bien sage !
Eh quoi ! pour vos folles amours
Voudriez-vous bien passer vos jours
A faire le Sardanapale,
Et servir une martingale ?
Si vous vous trouvez bien ici,
Il n’en est pas d’Ascagne ainsi,
Auquel, au moins à sa lignée,
La terre habitable gagnée
Et

 promise par le Destin,
A la gloire du nom latin.
Jupiter le lance-tonnerre,
Qui voit comme dans cette terre.
Vous vivez, dont il a pitié
Plus qu’il ne doit de la moitié,
Par moi qui vous parle vous mande
Que, quittant cette houppelande
Et cet habit efféminé,
Au plus tôt l’ordre soit donné
Pour partir à toute la flotte,
Ou qu’autrement d’une marotte
Il veut que vous soyez coiffé,
Et du catalogue biffé
De ceux dont il fait quelque compte.
Vous devez bien mourir de honte,
De faire si longtemps le fou,
Et de passer pour le matou
D’une chatte de Barbarie.
Reconnaissez sa piperie,
Et croyez ce que je vous dis."
Après ce langage hardi,
Il reprit sa forme première
Et ce grand éclat de lumière,
Dont les dieux sont accompagnés.
Maître Aeneas, les yeux clignés,
Le poil hérissé dans la tête,
Et stupéfait comme une bête,
Ou comme un homme condamné,
Demeura si fort étonné
Qu’il ne vit point partir Mercure.
Le temps déjà beaucoup lui dure
Qu’il n’ait regagné ses vaisseaux,
Et n’aille joue des couteaux,
Où son noble destin le mène.
Il n’est pas en petite peine
De savoir où, quand et comment,
Il pourra faire un compliment
Dont la dame Didon se paie.
De l’apaiser de quelque baie,

Son cœur n’y saurait consentir ;
Et cependant il faut partir.
Il gratte et regratte sa tête
Pour trouver un prétexte honnête
De quitter ces aimables lieux :
Il pourrait alléguer les dieux ;
Mais une amoureuse en colère
Aux divinités peu défère.
Le pauvret, que fera-t-il donc,
Etant confus s’il le fut onc ?
Je conseillerais le beau sire,
De s’en aller sans en rien dire,
Quitte pour crier au larron.
En cet endroit, maître Maron
N’a point approfondi l’affaire,
Tellement qu’il se peut bien faire
Que maître Aeneas était fou
D’avoir toujours femme à son cou,
Et volontiers pliait bagage ;
Mais, comme il était homme sage,
On n’a jamais su tout de bon
Si cela lui fâchait ou non.
Il fit venir maître Sergeste,
Mnesthée, et Cloanthe, et le reste
De ses amis les plus discrets,
Auxquels il dit : "Soyez secrets ;
Ramassez tous vos équipages :
Les plus prompts seront les plus sages.
Qu’on mette au plus tôt les vaisseaux
En état de fendre les eaux ;
Enfin que la flotte s’apprête,
Et ne vous rompez point la tête
Du sujet que nous en avons :
Soyons secrets, et nous sauvons.
De mon côté, j’aurai la peine
D’y faire consentir la reine.
En lui faisant un tel discours,
Je sais le péril que je cours ;
Je ferai couler mainte larme,
Je causerai bien du vacarme,

Et je m’attends aux accidents
Qui viennent d’ongles et de dents.
Elle aura beau faire la belle,
Si partirai-je en dépit d’elle,
Me dût-elle sauter aux yeux,
Lorsque nous ferons nos adieux.
Comment ferai-je ? que dirai-je ?
Et par où le commencerai-je,
Ce malencontreux compliment ?
Par ma foi ! je ne sais comment.
Qui pourrait changer la corvée,
Contre quelques coups d’escourgée !
Ou que ne suis-je déjà loin,
Avec dix mille coups de poing ! "
Ainsi parla messire Enée,
Et sa troupe bien étonnée,
Et pourtant aise de partir,
Lui promit tout, sans repartir.
Mais leur clandestine entreprise
A Didon fut bientôt apprise,
Soit que la dame s’en doutât,
Ou que la chose on lui contât.
Qui pourrait tromper une amante ?
Elle était un peu véhémente,
Et voulait ce qu’elle voulait
Quatre fois plus qu’il ne fallait ;
Mais, quand un nigaud lui vint dire,
Dont il n’eut pas sujet de rire,
Car le menton on lui pela,
Lorsque la chose il révéla ;
Quand donc on avertit la dame
Que de la moitié de son âme
On l’allait bientôt séparer,
Qu’Aeneas faisait préparer
Sa flotte comme un infidèle,
Sans se soucier beaucoup d’elle,
Alors la pauvre femme, alors
Malade d’esprit et de corps,
Devint tout à coup la figure
Du visage et de la posture

D’une Thyade ayant du vin,
Quand, pleine de ce jus divin,
Durant la triennale orgie
Dont la fête a tant d’énergie,
Bacchus, des dieux le plus grand fou,
Entre dans son corps, par son cou,
Ou, si l’on veut, par son derrière,
Je n’en sais pas bien la manière ;
Mais bien que ce fougueux démon
Se rend maître de son poumon,
La fait hurler comme une bête,
La fait crier à tue-tête,
Comme on fait après un larron
Sur le sacré mont Cithéron,
Portant mal le vin qui l’emporte,
Et montrant tout ce qu’elle porte :
Ainsi, la reine ayant pleuré,
Gémi, sangloté, soupiré,
Sué de chaud, tremblé de fièvre,
Tordu ses doigts, mordu sa lèvre,
Plombé son sein, ses yeux poché,
Ses cheveux noirs bien arraché,
Ses deux fesses bien souffletées,
Et ses servantes maltraitées,
Elle alla trouver de ce pas,
Marchant en folle, sans compas,
Le vénérable fils d’Anchise,
Et l’entreprit en cette guise :
"O des fripons le plus fripon,
Franc soudrille, grippe-chapon,
Homme sans honneur et sans âme,
Je vais bien te chanter ta gamme !
Tu l’as donc espéré, méchant,
Et qui de moi te vas cachant,
De faire sans moi ta retraite,
Peut-être en larron, ta main faite ;
Et la faire à notre déçu,
D’où l’on t’avait si bien reçu ?
Quoi ! l’amour que tu m’as jurée,
Ma main dans la tienne serrée,

Ce qui te fut en moi de cher,
Ne peuvent donc t’en empêcher,
Ni Didon, de la mort si proche,
Ame de bronze, cœur de roche ?
Et tu veux partir en hiver,
Comme ne pouvant t’arriver
Un plus grand mal que ma présence !
Hélas ! celui de ton absence
Est d’autant plus cruel pour moi
Que je ne puis vivre sans toi ;
Car tant mon malheur est extrême,
Tout méchant, tout cruel, je t’aime.
Cependant, perfide, tu pars
Pour un chemin plein de hasards.
Si c’était pour aller à Troie,
J’y consentirais avec joie ;
Mais tu t’en vas, et tu ne sais
Pour quelle raison tu le fais,
Si ce n’en est une assez forte,
De me voir bientôt raide morte.
Demeure donc, tu feras mieux :
Je t’en conjure par mes yeux,
Qui furent pour toi pleins de charmes
Et ne le sont plus que de larmes ;
Je t’en conjure par la main
Que tu m’as donnée, inhumain,
Par la main que tu m’as donnée
En signe de notre hyménée,
Le seul bien qui me peut rester,
Et pourtant que tu veux m’ôter.
Si cette raison est peu forte,
Ne m’aime plus, il ne m’importe,
Mais prends pitié d’une maison
Que tu perds par ta trahison.
Demeure donc, cruel Birène,
Ou que le grand diable t’emmène !
Pour toi des peuples libyens,
Et, je l’ose dire, des miens,
Des Tyriens je suis blâmée ;
Par toi je suis sans renommée,

Par qui j’allais le nez levé,
Et paraissais sur le pavé,
Au lieu que dans ma propre ville
Chacun de moi fait vaudeville,
Et je sais plus d’un rocantin
Où l’on m’ose appeler putain.
Demeure donc, cruel, demeure ;
Regarde une reine qui pleure.
Sitôt que tu seras parti,
Mon maraud de frère, averti,
Viendra tout piller à ma barbe.
Peut-être le Gétule Hiarbe,
Que j’ai toujours traité de sot,
Pour me faire écurer son pot,
Ou pour chose encor plus honteuse,
M’emmènera comme une gueuse.
S’il restait encore avec moi
Un fils qui fût semblable à toi,
Non pas d’humeur, homme volage,
Mais bien du corps et du visage,
J’aurais en mon affliction
Un peu de consolation ;
Mais de toi tout ce qui me reste
N’est qu’un désespoir bien funeste,
Qui devrait bien causer le tien,
Si tu n’étais pire qu’un chien."
Ainsi dit la dame affligée,
Et puis elle fit l’enragée :
Aeneas, ferme comme un roc,
Et sur ses ergots comme un coq,
Tant le Dieu lance-pétarade,
Par cette fameuse ambassade,
L’avait rendu fier et dépit,
Se mit à rêver un petit.
Il fut longtemps sans se remettre,
Etant pris au pied de la lettre.
Enfin, ayant bien bégayé,
Il dit, le visage effrayé,
Comme d’un homme qu’on va pendre,
Ces mots qu’il vous plaira d’entendre :
"

Belle qui pleurez par les yeux,
Ou parlez moins, ou parlez mieux.
Vous m’assassinez de reproche,
Vous m’appelez un cœur de roche :
Je n’en ai jamais eu pour vous
Que de mouton, et des plus doux.
Je ne veux point nier ma dette :
J’en ferai sonner la trompette,
Publiant, ici comme ailleurs,
Qu’on ne voit point de gens meilleurs
Que les habitants de Carthage,
Si ce n’est qu’ils ont le visage
Un peu tanné, sauf votre honneur,
Et tirant sur le ramoneur,
Le nez un tant soit peu trop large,
Et la lèvre avec trop de marge,
Et je ne sais quelle senteur
Qui tient bien de la puanteur ;
Mais ce petit défaut s’excuse
En une nation camuse,
Et votre petit nez de chien
N’a jamais offensé le mien.
Quant à moi, pour des choses telles,
Que je traite de bagatelles,
Je ne partirais point d’ici,
Si les Dieux le voulaient ainsi,
Et passerais bien une année
En cette terre basanée.
Mon Dieu, que les chats y sont beaux !
Je veux en charger mes vaisseaux,
Et veux acheter de vos barbes.
Pour me souvenir des Alarbes.
Alors que je les monterai,
Croyez, Madame, que j’aurai
De Votre Majesté mémoire ;
Par ma foi, vous le devez croire.
Donnez donc trêve à vos beaux yeux ;
Ne pleurez plus, vous ferez mieux.
Vous m’avez parlé d’hyménée
Avec un certain maître Enée ;

Madame, je le connais bien,
Au nom de Dieu n’en faites rien :
C’est un esprit acariâtre,
Homme à vous battre comme plâtre,
Qui se ferait démarier,
Et lors vous auriez beau crier.
Chassez donc, si vous êtes sage,
De votre esprit ce mariage.
Cet homme n’est pas votre fait,
Et ce n’est pas pour cet effet
Qu’il a pris terre en cette côte.
Ne comptez donc plus sans votre hôte,
Et rayez-moi de vos papiers ;
Faites marcher vos ateliers,
Et m’oubliez, s’il est possible ;
Faisons-nous un adieu paisible,
De crainte de faire parler
Ceux qui nous verraient quereller.
Si j’étais encore mon maître,
Je resterais ici peut-être,
Mais aussi peut-être que non,
Car je vous le dis tout de bon,
Le plus grand souhait de mon âme
Ne va qu’à rebâtir Pergame
Et qu’à rendre Troie au Troyen.
Puis un Apollon Grynéen
Des saints oracles interprète,
Me voit souvent et me répète
Que je perds ici bien du temps,
Que les dieux n’en sont pas contents,
Qu’on parle au ciel de ma folie,
Qu’il faut que j’aille en Italie
Sans faire auprès de vous l’Adon ;
Car dites-moi, dame Didon,
Puisque vous êtes bonne et sage,
Voudriez-vous bien quitter Carthage ?
Vous seriez folle en cramoisi,
Ma bonne dame, pensez-y
Si j’allais mépriser la terre,
Où ma postérité par guerre

Doit tout mettre sous le bâton,
Encore un coup, qu’en dirait-on ?
Ce serait jouer à déplaire
Aux dieux qui conduisent l’affaire,
Et ne m’estimeriez-vous pas
Fol à vingt et quatre carats ?
Toutes les nuits, mon père Anchise
Me vient tirer par ma chemise,
Et me crie : "Homme sans vertu,
A quoi diable t’amuses-tu ?
Est-il temps d’enfiler des perles ?
Et d’aller à la chasse aux merles ? "
J’ai mis merles pour rimer mieux,
Car, autant que le sérieux,
Le burlesque veut que l’on rime,
Et veut même aussi que l’on lime ;
Autrement les vers, sans repos,
Se peuvent faire à tous propos,
Et n’est aucun qui ne rimaille
En ce temps-ci, vaille que vaille,
Et tel livre est, de bout en bout,
Rime, et puis rime, et puis c’est tout,
Des mots de gueule hors de leur place,
Et quolibets froids comme glace.
Tels rimeurs mériteraient bien
D’être nommés rimeurs de rien,
Ou bien rimeurs à la douzaine.
Ceci soit dit pour prendre haleine ;
Si quelqu’un n’en est pas content,
Il en peut de moi dire autant :
Je crains fort peu les coups de langue.
Or, pour reprendre la harangue
Dont nous avons rompu le fil :
"Madame, continua-t-il,
Ce cher père, qui tant m’effraie,
Me dit avec sa voix d’orfraie
"Oh ! des hommes le plus perdu,
Qui faisais tant de l’entendu,
Et pourtant n’es pour tout potage
Qu’un bourguemestre de Carthage,

Quel est le chemin que tu prends ?
Qu’en diront messieurs tes parents ?
Qu’en dois-je dire, moi, ton père ?
Qu’en doit dire Vénus, ta mère ?
Elle en peut dire, et dira bien,
Qu’un bâtard ne vaut jamais rien.
Et qu’en dira ton fils Ascagne
A qui le pays de Cocagne
Est promis par l’arrêt des Dieux ?
A moins que d’en être envieux,
Qui doit en faire la conquête,
Pour le voir couronne à la tête,
Que toi, qui n’as que du caquet,
Et qui t’es découvert coquet ? "
Sans cesse il me tient ce langage.
Mais en voici bien davantage ;
Après quoi je ne dis plus rien,
Et de cela vous pouvez bien
Me croire, ou, si vous ne le faites,
Je dirai partout que vous êtes
Femme têtue et sans raison.
Je vous dis donc, sans trahison
Et sans mentir d’une parole,
Que Mercure, le dieu qui vole
Moins des ailes que de la main,
En habit et visage humain
Mais tout éclatant de lumière,
A moi qui parle et ne mens guère,
Auprès d’ici s’est présenté.
Si je ne vous dis vérité,
Puissé-je n’être qu’une bête !
Ce dieu m’a bien lavé la tête ;
Mettez donc la vôtre en repos,
Sans regret donnez-moi campos,
Ou bien je le saurai bien prendre,
Quand on me devrait faire pendre.
Je verrai le pays latin ;
J’y suis forcé par le Destin,
Et vous par votre destinée,
A vous passer de maître Enée"

Tandis qu’Aeneas enfila
Le discours civil que voilà,
Didon, de raison dépourvue,
Ne jeta point sur lui la vue.
Les yeux fichés sur le pavé,
Le visage de pleurs lavé,
En son esprit bourru la rage
Faisait un étrange ravage.
Enfin ses yeux elle darda
Sur Enée, et le regarda
Depuis les pieds jusqu’à la tête,
Furieuse comme tempête,
Et puis lui dit ces mêmes mots :
"O le plus vil des animaux,
Le plus dur et le plus sauvage,
Et qui fais tant de l’homme sage,
Tu n’es qu’un sot, tu n’es qu’un fat,
Tu n’es qu’un larron comme un rat,
Un coureur de franches lippées,
Et tes suivants, traîneurs d’épées,
Qui ne valent pas mieux que toi,
Ne seraient pas vivants sans moi.
Tu te dis fils de Cythérée :
La chose n’en est assurée
Qu’en tant que grand fils de putain ;
Mais je sais bien pour le certain
Que ni Cythérée est ta mère,
Ni feu Dardanus ton grand-père,
Et que toi, qui fais tant du coq,
Ne fus jamais que fils d’un roc,
Et qu’une montagne est ta mère ;
Que de telle mère et tel père
Il ne peut sortir qu’un caillou.
Non, je me trompe, c’est un loup
Qui t’engendra d’une panthère ;
Aucuns disent une vipère
Qui te conçut d’un léopard ;
Les autres disent un lézard,
Qui t’engendra d’une tigresse ;
Autres, un dragon, d’une ânesse ;

Un renard, d’un caméléon ;
Un rhinocéros, d’un lion ;
Un crocodile, d’une autruche.
Un loup-cervier, d’une guenuche.
Pour moi je te mets au delà
De tous ces vilains monstres-là.
Pour dire de toi pis que pendre,
Et, de crainte de me méprendre,
Je te tiens roc, roche, caillou,
Panthère, léopard et loup,
Vipère, lézard et tigresse ;
Je t’estime dragon, ânesse,
Un rhinocéros, un lion,
Un renard, un caméléon,
Un faux crocodile, une autruche,
Un loup-cervier, une guenuche,
Et, pour achever mon sermon,
Je te tiens pire qu’un démon,
Pire qu’un diable qui t’emporte,
Toi, ton fils, toute ta cohorte,
Et moi sotte carogne aussi
De m’être embéguinée ainsi
D’un mangeur de poule, un gendarme !
Ai-je vu couler une larme
De ses yeux ? ai-je ouï sortir
De sa bouche un petit soupir ?
A-t-il eu pitié d’une amante ?
Mais vainement je me tourmente :
Il n’est qu’un pendard, qu’un vaurien,
Et Jupiter, qui le voit bien,
Et l’ingrate Junon, complice,
Ne m’en feront jamais justice !
On ne voit plus que des ingrats.
Les voyez-vous refaits et gras,
Ces Phrygiens que Dieu confonde !
Délabrés, s’il en est au monde,
Transis de froid, mourant de faim,
Qu’on eût fouettés pour du pain,
Pauvres d’habits comme de mine,
Sales magasins de vermine,

Enfin véritable cagous,
Et leur roi le plus gueux de tous,
Ils sont venus en ce rivage
Montrer leur affamé visage ;
Ils ont mangé comme des loups,
Et, quand ils ont été bien soûls
Et contents comme rats en paille,
Le capitaine et la canaille
S’en vont sans payer leur écot !
Que maudit soit le pied d’escaut,
Et les pieds d’escauts qui le suivent !
Par moi seule les coquins vivent,
Ils me quittent, les vagabonds !
Ah ! je vais sortir hors des gonds,
La fureur saisit ma cervelle.
Le traître me la baille belle :
Il m’allègue un dieu Jupiter
Qu’il a peur de mécontenter,
Et les oracles de Lycie,
Comme si le ciel se soucie
De celui-là, de celui-ci !
Il serait bien oiseux ainsi !
Et puis, admirez l’imposture :
Il me vient jurer que Mercure,
Sur ses ailes doubles porté,
A lui tantôt s’est présenté
Pour hâter ce plaisant voyage
Ah ! je n’en puis plus, j’en enrage !
Va, va, je ne te retiens plus
Par mes reproches superflus ;
Va-t-en où ma fureur t’envoie,
Que jamais je ne te revoie ;
Va chercher ton pays latin,
Fuis-moi, cruel, suis ton destin.
Si le ciel a quelque justice,
Un écueil sera ton supplice ;
Là, tu demanderas pardon ;
Là, tu réclameras Didon,
Didon, par toi tant offensée,
Au lieu d’être récompensée.

Je te veux poursuivre, inhumain,
Une torche noire à la main
Je t’en grillerai les moustaches,
Homme le plus lâche des lâches,
Et, quand j’aurai fini mon sort,
Tu me verras, après ma mort,
Et jour et nuit, fantôme horrible,
Te lançant un regard terrible ;
Je te ferai partout : Hou ! hou !
Je te ferai devenir fou.
En Enfer j’aurai la nouvelle
Du désordre de ta cervelle ;
Dieu sait si son vin il aura,
Celui qui me l’apportera !
Oh ! chien, loup, lion, tigre, Suisse,
Que bientôt le ciel te punisse ! "
Après ce joli compliment,
Qu’elle fit un peu brusquement,
Elle lui tourna le derrière
D’un dédaigneuse manière.
Le seigneur lui fit un salut,
Dire ses raisons lui voulut ;
De ses bras elle se dérobe,
Lui laissant un pan de sa robe.
Il la ressaisit, l’embrassa ;
Elle se désembarrassa
Sans vouloir ouïr la harangue
Qu’il tenait prête sur sa langue ;
Sottement il la conjurait,
Car lors grande risque il courait
De ne lui dire rien qui vaille,
Car tout criminel s’entretaille.
Enfin lui disant : « Croyez-moi, »
Elle lui criant : "Ote-toi,
Infidèle, ingrat, hypocrite ! "
La dame gagna la guérite,
Et le laissa, pour reverdir,
Au point qu’il allait s’enhardir
De la payer d’un apophtegme.
Il avait jà mis bas un flegme,

Car il crachait, toussait, mouchait,
Quand un discours il ébauchait ;
Mais la cruelle à tout bride
Le laissa discourir à vide.
Après cette reine qui court,
Ses femmes, ayant le nez court
Et les narines écachées,
Suivaient, faisant les empêchées :
Maures à la file marchant,
Comme les vaches vont aux champs,
La suivirent jusqu’à sa chambre,
Où, se dépouillant chaque membre,
Dans son grabat elle se mit.
Dieu sait si la dame y dormit !
Pour Aeneas, quoiqu’en son âme
Il aimât tendrement la dame,
Et que de se voir obligé
De prendre ainsi d’elle congé
Il eût un dépit incroyable,
L’arrêt des Dieux, irrévocable,
Fit qu’il n’en relâcha pas moins
De sa diligence et ses soins
A faire travailler son monde.
Les uns poussaient les nefs dans l’onde,
Et les autres les espalmaient,
Ou bien de rames les armaient.
Là l’on cogne, là l’on charpente,
Là l’on raccommode une fente ;
Chacun travaille à qui mieux mieux,
Autant les jeunes que les vieux.
Ainsi les fourmis, ce me semble,
Que le soin de l’hiver assemble,
Pour picorer quelque boisseau
De froment mis en un monceau,
Vont au travail en grosse troupe,
Chacun un grain de blé en croupe,
A la file s’entre-suivant ;
Bel exemple pour les vivants
D’amasser leur froment en gerbe,
Au lieu de le manger en herbe !

Il me semble que je les vois
Conduisant leur petit convoi :
Le chemin de fourmis fourmille,
Sur leur dos noir le grain blanc brille ;
On dirait des grains cheminant,
Tant les allants que les venants
N’occupent qu’une étroite voie,
Où l’on traîne, porte, ou charroie.
Les uns, en guise de sergents,
Font marcher les moins diligents,
Les plus forts les faibles soutiennent,
Les uns vont, et les autres viennent,
Enfin tous travaillent fort bien,
En fourmis d’honneur et de bien.
Les nobles Troyens, tout de même,
Par une diligence extrême
Equipent leurs nefs dans le port,
Dont Didon se réjouit fort.
Quelle fut alors ta pensée,
Ah ! pauvre Didon insensée ?
Dis-nous un peu combien de fois
Tu joignis à ta faible voix,
Qui faisait alors mille plaintes,
De tes dix ongles les atteintes,
Et te fis des incisions,
Sans parler des contusions !
Lorsque tu vis sur ton rivage,
Qu’on jouait à remu-ménage,
Quelle fut ton affliction,
Et jusqu’ou fut ta passion !
Que des matelos les huées,
Le grand bruit des nefs remuées,
Et tout le rivage en rumeur,
Te mirent en mauvaise humeur !
Elle pleure, et ses ongles ronge,
Tandis qu’elle consulte, et songe,
Si devant ce Catilina
Elle ira faire O benigna
Afin qu’en ce pressant affaire,
Reproche on ne lui puisse faire

De n’avoir pas tout essayé,
Et de n’avoir pas employé
Ce qu’elle avait de rhétorique,
Pour fléchir cet amant inique,
Ce Néron, ce Tiberius,
Qui faisait de l’Olibrius.
O petit bâtard de Cythère,
Quoiqu’issu de bons père et mère,
Tu ne vaux pourtant pas un liard !
Bandé comme un colin-maillard,
Que sur les cœurs avec tes flèches
Tu fais d’imperceptibles brèches,
Et par la force de tes coups,
Que de sages deviennent fous !
Ira-t-elle, la pauvre bête,
Porter soi-même sa requête,
Par laquelle il est conjuré
Que son départ soit différé ?
Non, sa sœur ira bien pour elle ;
Elle commande qu’on l’appelle,
Et puis, ayant fermé son huis :
"Tu vois, chère sœur, où j’en suis,
Et pour avoir été trop bonne
La récompense qu’on me donne,
Lui dit-elle, jetant de l’eau
Par ses yeux la valeur d’un seau.
Tout semble aider à ce corsaire,
Ou plutôt, aimable adversaire :
Ses gens sont prêts, il l’est aussi ;
Il s’en va, je demeure ici,
Moi, qui sans lui ne saurais vivre !
S’il m’était permis de le suivre,
J’aurais bientôt fait mon paquet.
Ma sœur, affile ton caquet,
Va le trouver, dis-lui merveille,
Sans te faire tirer l’oreille ;
Dis-lui qu’il demeure avec moi.
Il a toujours fait cas de toi,
Il t’aime, tu connais son tendre,
Et tu sais comme il le faut prendre.

Si j’avais prévu ce malheur,
J’aurais pouvoir sur ma douleur ;
Mais maintenant elle est trop forte,
Le fort sur le faible l’emporte.
Je l’aime, le traître qu’il est ;
L’ingrat m’assassine, et me plaît,
Et d’autant plus que je l’adore,
D’autant plus que le méchant m’abhorre.
Cours donc, ma sœur, va-t’en le voir ;
En toi seule est tout mon espoir.
Je me serais déjà pendue,
Mais l’heure encore en est indue,
Car je n’aurai, s’il t’en souvient,
Que trente ans à Noël qui vient.
O ma sœur fais-lui bien comprendre
Comme Ronsard dit à Cassandre,
Qu’à moins que Dolope soudard,
Où cil dont l’homicide dard
Mit Hector dans la sépulture,
Il devrait être, le parjure,
Plus reconnaissant à Didon.
Bon, si les peuples de Sidon
Avaient secouru ceux d’Aulide,
Il aurait raison le perfide ;
Ou bien si j’avais dispersé
Les os d’Anchise trépassé !
Mais, hélas ! toute mon offense
Est d’avoir avec violence
Aimé ce mauvais garnement,
Qui ne m’aima que froidement.
Ou, pour parler mieux, cet infâme
Qui me haïssait en son âme,
Et qui ne veut pas m’écouter,
Moi, qui ne le veux arrêter
Que pour une saison meilleure ;
Après, qu’il aille, à la bonne heure,
Chercher son beau pays latin ;
Qu’il aille suivant son destin,
Recevoir quelque plaie ou bosse,
Je ne lui parle plus de noce :

Aussi bien c’est l’injurier
Que de le vouloir marier !
Pauvre folle, je ne demande
Qu’une faveur qui n’est pas grande,
Je lui demande un peu de temps ;
C’est de cela seul que j’attends
A ma fureur quelque remède.
Le grand diable qui le possède
Le rendra sourd comme un aspic,
Et je n’aurai point de repic,
Si ma demande est ennuyeuse ;
Qu’il contente une furieuse,
Et se contraigne un peu pour moi,
Le cruel, qui manque de foi
A celle qui manque à soi-même,
Pour le chérir jusqu’à l’extrême !
Va donc, ma sœur, va l’obliger
A me complaire, et ne bouger,
Et, pourvu qu’il ne m’abandonne,
Dis-lui, ma sœur, que je lui donne.
Dès ce soir, comédie et bal,
Ou que Dieu le garde de mal.
Si tu conduis bien cette affaire,
Tu me connais, laisse-moi faire ;
Si tu ne t’en trouves pas bien,
Dis partout que je ne vaux rien.
Je ne t’en dis pas davantage,
Va donc parler à ce volage,
Et cependant je chanterai,
(C’est à savoir si je pourrai,
Car je me sens toute hors d’haleine)
La chanson d’Olympe à Birène."
Sa sœur s’en alla, puis revint,
Fit des messages plus de vingt,
Et le trouva toujours de même,
Et le premier et le vingtième.
Il ne fit que lui répéter :
 « Le bon Dieu vous veuille assister ! »
Non qu’il fût d’esprit si sauvage :
Onc ne fut meilleur personnage ;

Mais il obéissait aux Dieux,
Et le destin capricieux
L’avait rendu d’homme traitable
Homme de cœur impénétrable.
Ainsi Borée, un maître vent,
D’entre les Alpes se levant,
Montagnes de neige couvertes,
Vient sur un chêne aux feuilles vertes
De toute sa force donner
Afin de le déraciner ;
Cet antique voisin des nues,
Pour du gui, des feuilles menues,
Et quelque chose d’ébranché,
En est quitte à fort bon marché :
Si sa tête est des cieux voisine,
Ses pieds, qu’on nomme sa racine,
Sont proches du pays d’Enfer,
Si bien qu’il a beau s’ébouffer
En soufflant, le bon vent Borée ;
Ainsi cette reine éplorée,
Par ses larmes et par ses cris,
Ses messages et ses écrits,
Ne peut fondre ce cœur de glace :
Il persiste, quoi qu’elle fasse,
Et n’en est pas plus ébranlé
Que cet arbre dont j’ai parlé.
Quelque larme à la dérobée,
Sans son consentement tombée,
Peut sa face humidifier ;
Mais il ne s’y faut pas fier :
Ce sont larmes de crocodile,
Quoi qu’en dise messer Virgile.
Revenons à dame Didon,
A qui le méchant Cupidon,
S’il faut que le Troyen s’éloigne,
Va bien tailler de la besogne.
Sa sœur ayant fait son rapport,
Elle s’effraya de son sort.
Le désespoir saisit son âme,
Et prit la place de sa flamme ;

Sa flamme se change en fureur,
Ce qu’elle aima lui fait horreur.
Elle s’abandonne à la rage ;
Le jour même lui fait ombrage,
Elle le hait, elle le fuit,
Souhaite une éternelle nuit
Pour ne pas se voir elle-même.
La mort, par son visage blême,
Ne lui fait point blêmir le sien.
Son plus agréable entretien
Ne sont que rages, que furies,
Que fantômes, que rêveries.
Dans l’horreur qu’elle a de son sort,
Elle ne songe qu’à la mort.
Souvent quelque horrible présage
A ce cruel dessein l’engage :
Un jour, tâtant d’un vin nouveau,
Ce vin se convertit en eau ;
Sa tasse, qu’elle avait rincée,
Fut d’elle en colère cassée,
Car tant plus elle la lavait,
Tant plus sale elle la trouvait.
Un jour, pissant, la pauvre Elise,
Elle pissa dans sa chemise.
Buvant dans un vase émaillé,
Son vin devint du sang caillé,
Elle s’en rougit la mâchoire,
Et ne put achever de boire.
Un jour qu’elle sacrifiait
Comme le grand prêtre priait,
Le bouc égorgé se réveille,
Et mordit le prêtre à l’oreille,
Dont il s’écria tout fâché
(On doute si ce fut péché,
Car on tient que la destinée
Avait telle chose ordonnée),
Il s’écria donc, reniant,
Et son oreille maniant :
"Foin du bouc, du vœu salutaire,
De la putain qui le fait faire

Eût-elle au corps ce fer plongé,
Comme l’a ce bouc égorgé ! "
La reine remit la partie,
Et, prenant d’une main l’hostie,
A plusieurs le nez en brida ;
Le prêtre d’abord en gronda,
Et puis après, à cause d’elle,
Tourna la chose en bagatelle
Chaque jour il lui survenait
Quelque chose qui l’étonnait,
Dont sa sœur n’eut jamais nouvelle,
Quoique confidente fidèle.
Un petit temple fort dévot,
Que feu son mari, grand bigot,
Respectait autant qu’une idole,
Que souvent cette pauvre folle
Ornait de fleurs et de festons,
Et de blanches peaux de moutons,
Un jour qu’elle était toute seule,
Ce petit temple ouvrit la gueule,
Et, le ton de voix imitant
De ce mari qu’elle aima tant,
Il dit, faisant le Jérémie :
 « Venez à moi, Didon ma mie. »
Elle répondit sans couleur :
 « Temple, vous me portez malheur. »
Souvent, durant la nuit obscure,
Un oiseau de mauvais augure,
Nommé chat-huant ou hibou,
Concerte avec un gros matou,
Et ces deux amis des ténèbres
Chantent mille chansons funèbres
Et font des exclamations
Qui causent palpitations
A la pauvre reine amoureuse,
De son naturel fort peureuse.
Bien souvent ses gens étonnés
Lui vont mettre devant le nez
Une prédiction antique,
Qui dit en langage punique

Qu’une pauvre reine mourra
Pour un drôle qui s’enfuira.
Toutes les nuits qu’elle sommeille,
Quelque songe affreux la réveille :
Tantôt Aeneas lui paraît,
Qui la fuit ou la méconnaît,
Ou bien qui lui fait face à face
Une ridicule grimace.
Elle court après, il s’enfuit.
Puis elle se trouve, la nuit,
Toute seule en une campagne
Sans que personne l’accompagne ;
Elle siffle en paume les siens,
Elle huche ses Tyriens,
Mais les incivils sont pour elle
Le chien de feu Jean de Nivelle.
Lors elle tremble, elle pâlit,
Et même pisse-t-elle au lit,
Et même fait-elle autre chose,
Sale en vers aussi bien qu’en prose.
Comme des rats et des souris,
Elle avait grand’peur des esprits,
Alors qu’elle était toute seule ;
Dieu sait donc comme elle s’égueule !
Ainsi le pauvre Pentheus,
Pour avoir dit que Lyaeus
N’était qu’un écume-taverne,
Voit les Déesses de l’Averne,
Chacune en main un gros-serpent
Duquel elles le vont frappant.
De cette insolente bévue
Il eut une telle berlue
Que le plus souvent il pensait
Voir deux Thèbes, et non faisait,
Le pauvre fou n’en voyait qu’une,
Prenait le soleil pour la lune :
C’était la chercher en plein jour
Quand le soleil faisait son tour,
Il paraissait double à sa vue,
Tant son âme était dépourvue

De ce qu’on appelle raison.
Ainsi, lorsque de sa maison
Oreste eut vengé la macule
Sur sa mère un peu canicule,
La tuant avec son ribaud,
De sang froid ou bien de sang chaud ;
Depuis ce temps les comédies,
Je veux dire les tragédies,
Le représentent qui s’enfuit
Devant sa mère qui le suit
Là, l’on voit ce fils trop colère
Qui gagne au pied devant sa mère,
Qui l’appelle ingrat, inhumain,
Une torche noire à la main,
Et de couleuvres une tresse
Dont sans cesse elle vous le fesse ;
Et, quand il la pense éviter,
Sur son seuil il se voit guetter
Par les donzelles Euménides,
Vengeresses des homicides.
Elise, pour avoir péché,
N’est pas quitte à meilleur marché :
Elle se résout, la pauvrette,
De choisir une mort secrète.
Pour réussir dans son dessein,
Qui ne part pas d’un esprit sain,
Elle cherche dans sa cervelle
Quelque mode de mort nouvelle :
De se transpercer d’un couteau,
Elle craint un peu trop sa peau ;
De s’en aller comme une bête,
Contre un mur se rompre la tête,
Ou bien s’étrangler d’un licol,
Au grand dommage de son col,
Cette mort est pour le vulgaire,
Les rois ne la pratiquent guère ;
De monter sur quelque lieu haut,
Et puis de là prendre le saut,
Elle peut, tombant sur la tête,
Montrer quelque endroit déshonnête.

Enfin, ayant bien ruminé,
Et plusieurs morts examiné,
Elle fit dresser une pyre ;
Si ce mot que je viens de dire
Est obscur à quelque ignorant,
Qu’il sache, en langage courant,
Que ce mot, qui lui semble étrange,
Veut dire du bois qu’on arrange,
Au haut duquel se vient loger
Celui qui le fait arranger,
Duquel après l’on fait grillade :
C’est à la mort faire bravade ;
Pour moi je ne le ferais pas :
Elle ne vient qu’à trop grands pas,
Cette demoiselle édentée,
Sans être ainsi de nous hâtée,
Outre que qui se tue ainsi
Court risque d’être sans merci,
Traîné tout nu sur une claie ;
Et c’est pour cela qu’elle essaie
De mourir de quelque trépas
Pour lequel on ne puisse pas
L’exposer en place publique,
Comme au seigneur Caton d’Utique
On eût fait, si de sang rassis
Parmi nous il se fût occis.
Voulant donc jouer de son reste,
Pour couvrir ce dessein funeste
Elle fit appeler sa sœur,
A qui d’une feinte douceur,
Cachant sa mortelle pensée,
Elle dit : "Il m’a donc laissée,
L’ingrat, le Turc, le vagabond !
A sa parole il fait faux bond ;
Mais je veux bien perdre une oreille
Si je ne lui rends la pareille,
Ou je le ferai revenir.
J’ai trouvé pour y parvenir,
Si je ne me trompe, une voie
Qui te causera de la joie

On m’a certain avis donné,
Dont j’ai l’auteur bien guerdonné,
Car il en a reçu cent jules,
Et l’ai fait valet de mes mules.
Cet homme donc que je te dis,
Qui n’est pas un homme étourdi,
Des confins de l’Ethiopie,
Où le ciel sur Atlas s’appuie,
Pays des noirs Massiliens
La plupart grands magiciens,
Me fait venir une sorcière,
Qui fut autrefois chambrière
D’Hespérus, et menait, dit-on,
Tous les jours pisser son dragon,
L’appâtait, lui donnait à boire,
Avec quatre mots de grimoire,
Le rendait doux comme un agneau,
Prodige en serpent très nouveau.
Au sabbat elle est la première,
Et du bouc noir la familière ;
Des morts elle fait des vivants,
A des farfadets pour suivants.
Un certain balai, qu’elle monte,
En vitesse un cheval surmonte :
Il vole comme un tourbillon.
Elle est du diable postillon ;
Il tonne lorsque bon lui semble,
Pleut, grêle et vente tout ensemble,
Sait bien faire tourner le sas,
Fait venir la lune ici-bas,
Et descendre dans les campagnes
Les arbres des hautes montagnes
Elle fait des petits marmots,
Sur lesquels disant quelques mots,
Elle porte l’amour dans l’âme
Tant de l’homme que de la femme.
Sous elle la terre mugit.
Quand sa verge puissante agit,
Une rivière vers sa source,
Malgré qu’elle en ait, prend sa course.

On la vient voir de toutes parts
Pour des pommades, pour des fards,
Pour faire des maquerellages,
Pour rentraire des pucelages,
Pour trouver de l’argent perdu,
Pour de la corde de pendu
Dont elle fait ses maléfices :
Toutes les nuits dans les justices
Elle va l’échelle planter.
Son démon lui vient rapporter
Tout ce qui se fait sur la terre,
Tant en la paix comme en la guerre,
Sur son dos la porte en tous lieux,
Et la rend invisible aux yeux.
Elle sait nouer l’aiguillette ;
Bref elle commande à baguette
A tous les habitants d’Enfer,
Même à monseigneur Lucifer.
C’est en cette femme savante
Que je mets toute mon attente.
O chère sœur ! c’est malgré moi
Que je m’en sers, en bonne foi
C’est une chose défendue ;
Mais toute espérance est perdue
De fléchir le prince troyen,
Si ce n’est par ce seul moyen
Fais donc mettre sur une pyre
Les choses que je te vais dire :
Son bonnet de nuit, ses chaussons,
Une paire de caleçons,
Sa bigotelle et sa pincette,
Qu’il a laissés sur ma toilette,
Son épée à faire combat,
Et le détestable grabat,
Où je me suis abandonnée
A ce fils de putain d’Enée.
La sorcière dit qu’autrement
Ne se peut finir mon tourment ;
Que tout ce qui fut à l’infâme
Doit être purgé par la flamme,

Et qu’en cela gît mon salut."
Tout ce que la reine voulut,
Anne le crut sans contredire,
N’attendant d’elle rien de pire
Que ce qu’elle fit quand le sort
A Sichaeus donna la mort.
Faisant donc une révérence,
Non pas à la mode de France,
Mais en disant Salamalec,
Et se portant la main au bec,
Elle courut, troussant sa jupe,
Exécuter, la pauvre dupe,
Ce que dame Didon voulait,
Un peu plus tôt qu’il ne fallait.
La pyre fut bientôt dressée,
Et branche sur branche entassée
De chêne sec et de cyprès,
Fendu par éclats tout exprès.
L’inconsolable dame Elise,
Faisant une mine bien grise,
Monta dessus à pas comptés,
Criant trois fois : « Or, écoutez. »
On l’écouta, pour lui complaire,
Mais elle ne fit que se taire.
Elle sema feuilles et fleurs,
Et mit, répandant force pleurs,
D’Aeneas la rude rapière
Sur le lit, ou le cimetière
De son honneur, le méchant lit
Où la dame fit le délit ;
Sur ce même lit une image
Représentant le personnage.
Virgile dit que ce marmot,
Si ce n’est qu’il ne disait mot,
Ressemblait au bon duc de Troie
Si fort que chacun avec joie
Criait : « Voilà maître Aeneas ; »
Et pourtant ce ne l’était pas.
Et puis, faisant de l’empêchée,
Une prêtresse enharnachée

De tous ses funèbres atours
Fit deux cent quatre-vingt-deux tours
Alentour des autels sans nombre.
Les dieux de la demeure sombre
Furent, quoique ni beaux ni bons,
Appelés par leurs trois cents noms.
Omis l’Erèbe ne fut mie,
Ni le Chaos, que Dieu bénie,
Ni la triple dame Hécaté,
De ceux dont l’esprit est gâté
La patronne, et cette patronne
L’est, dit-on, de mainte personne.
Puis, d’un petit vase de fer,
D’eau puisée au grand puits d’Enfer
Elle versa pour le moins pinte :
Je boirais plutôt de l’absinthe
Que d’une telle eau, me dût-on
Assommer à coups de bâton.
Elle fit bien d’autres mystères :
De plusieurs herbes mortifères
Elle parsema le bûcher ;
Puis un petit morceau de chair,
Qu’ont au front les fils des chevales,
Bon contre les vertus morales,
Et bon pour donner de l’amour,
Fut par elle aussi mis au jour.
Didon offrant aux Dieux la mole,
L’oeil égaré comme une folle,
Le pied droit nu, l’autre chaussé,
Et le vêtement retroussé,
Deux doigts au-dessous de la hanche,
Tenant l’autel de sa main blanche,
Attesta hautement les dieux,
Ceux de l’Enfer et ceux des Cieux,
Les astres et leurs influences,
Et leur fit force doléances,
De ce que leur influxion
Nuisait à son affection,
Et pourtant, comme étant bien sage,
Ni du penser ni du langage

Ne leur dit pire que leur nom,
Ce qui de tous fut trouvé bon ;
Oui bien un peu clabauda-t-elle
Contre son amant infidèle,
Lui souhaita venin d’aspic,
Et le regard d’un basilic,
Tic, scorbut, lèpre, diarrhée,
Ecrouelle et fièvre pourprée,
La petite vérole, et pis.
Et là-dessus d’un noir tapis
S’affubla la nature humaine ;
La nuit vint dans un char d’ébène,
Le sommeil avec elle vint,
Qui fit des dormants plus de vingt :
Il en fit au haut des montagnes,
Dans les vallons, dans les campagnes,
Dans les fleuves, dans les étangs,
Dans les villes, et dans les champs.
Chacun dormait dans Trebizonde,
Plus de cent milles à la ronde,
Dans Paris, Rome, enfin par tout
Notre horizon, de bout en bout :
Didon seule en notre hémisphère,
Tandis que de la mort le frère,
Doux frère d’une rude sœur,
Enchante tout par sa douceur,
Tandis que toute la nature
Semble être dans la sépulture,
Et que tout vivant paraît mort,
Didon, dis-je, non plus ne dort
Qu’un chat-huant dans les ténèbres.
Elle fait cent desseins funèbres,
Et dit en soupirant tout haut,
Ces paroles, ou peu s’en faut
"Ventre de moi ! que deviendrai-je ?
Vers sire Hiarbas m’en irai-je
Le prier d’être mon mari ?
Le fat fera le renchéri,
Et me dira : Dieu vous assiste !
M’en irai-je suivre à la piste

Sire Aeneas dans son vaisseau ?
Il me fera jeter dans l’eau.
Dieu sait avec quelle huée
Des soldats je serais jouée,
Puisque tel maître, tel valet !
Ah ! c’est un étrange poulet,
Qui ne vaut pas qu’on le regarde.
De telles gens le ciel nous garde !
Tout ici-bas s’en va gâté,
Faute d’honneur et loyauté.
Mais je veux bien que j’y consente,
Que j’aille comme une innocente
Lui dire Revenez à moi ;
Il ferait trop du quant-à-moi,
Il me ferait couper ma jupe.
Ma foi ! je ne suis pas si dupe :
Il faut bien mieux s’en ressentir.
Désolée infante de Tyr,
De l’amour qui te rend si hâve,
Serais-tu tellement esclave,
Et manquerais-tu tant de cœur
Que d’aller trouver ce moqueur,
Le prier de te faire grâce ?
Souviens-toi plutôt de sa race ;
Souviens-toi de Laomédon,
Trop crédule dame Didon.
Va-t’en plutôt à main armée,
De ton désespoir animée,
Fondre, avec tous tes Tyriens,
Sur Enée et sur ses Troyens.
Hélas, qu’est-ce que je veux faire
Contre un si vaillant adversaire ?
Ses gens frappent comme des sourds,
Loups, dogues, lions, tigres, ours.
Ta nation lâche et perfide
Voudra-t-elle suivre son guide ?
J’eus peine à les faire partir
Lorsque je me sauvai de Tyr,
Et cette maudite canaille,
N’allant pas pour faire ripaille,

Mais courir hasard du trépas,
Reviendrait bientôt sur ses pas.
Ils iront la tête baissée ;
Mais, leur colère étant passée,
Ils s’en reviendront tout ainsi
Que l’on a fait à Juvisy.
Ah ! plutôt, reine malheureuse,
Sans faire tant de la pleureuse,
Va te pendre sans hésiter.
Il n’est plus temps de se flatter,
Toute espérance étant perdue ;
Tu plairas peut-être, pendue
Les hommes ont d’étranges goûts,
Et les grands seigneurs plus que tous.
Qu’est-ce donc que tu veux attendre ?
Encore une fois va te pendre ;
Tu te pendras fort justement.
Quand on s’est pendue un moment,
On ne veut plus faire autre chose.
Et toi, de mon malheur la cause,
Sœur Anne, qui me le peignis
Aussi charmant qu’un Adonis,
Et qui, de mes larmes touchée,
Me rendis si fort débauchée
Que les poètes en diront
Peut-être plus qu’ils ne sauront,
Je ne me verrais pas moquée,
Ni comme une sotte escroquée,
Si j’avais suivi ma raison
Et moins cru mon échauffaison,
J’aurais observé mon veuvage
Sans faire un second mariage ;
J’aurais sans reproche vécu
Sans faire après sa mort cocu
Défunt Sichaeus, mon pauvre homme :
Toutes les fois que je le nomme,
Je sens mon cœur tendrifier
Et mes yeux humidifier.
Oh ! que te voilà diffamée,
Femme d’homme trop affamée !

Et que ce lâche suborneur
Te coûte de gloire et d’honneur !
Tu serais bien plus fortunée
Si tu n’étais point femme née,
Mais plutôt chienne, ou bien guenon,
Ou bien brebis, galeuse ou non ! "
Tandis que, sur cette matière,
Elle passe la nuit entière,
S’en prenant même aux innocents,
Enée, avec tous ses cinq sens,
Dans sa nef paisiblement ronfle,
Attendant que le bon vent gonfle
Ses voiles de chanvre ou de lin.
Comme ce prince peu malin,
Et qui jamais ne l’eût laissée
Sans une affaire bien pressée,
Dans son vaisseau faisait dodo
Sans songer beaucoup à Dido,
Le dieu Mercure vint en songe
(Et ceci n’est point un mensonge,
Car moi qui vous parle, Scarron,
Je le tiens de maître Maron),
Je dis donc que le dieu Mercure,
Comme on le voit en sa peinture,
Avec un bonnet à l’anglois,
Un beau baudrier de chamois,
Auquel pendille une escarcine,
En sa main droite une houssine,
Où deux gros serpents émaillés
Sont l’un dans l’autre entortillés,
A chaque talon talonnière,
Et tout éclatant de lumière,
Vint lui dire à peu près ceci :
"Pauvre homme qui dors sans souci,
Et qui ne sais pas qu’on s’apprête
A te venir rompre la tête,
Sauve, sauve-toi, de par Dieu,
Et quitte vitement un lieu
Où chacun a juré ta perte.
La mer sera tantôt couverte
Des

 vaisseaux qui t’attaqueront :
Malheur à ceux qui ne fuiront !
Gagne le devant sans remise.
Tu ne connais pas dame Elise :
Toute gracieuse qu’elle est,
Alors que quelqu’un lui déplaît,
C’est une diablesse complète.
Toute autre femme est ainsi faite,
Et n’est pas un pire animal
Qu’une femme qui nous veut mal."
Cette pressante remontrance
Mit Aeneas si fort en transe
Qu’il ne put jamais dire rien
Au messager Cyllènien,
Qui se perdit dans la nuit noire,
Si Virgile est auteur à croire.
Lors Aeneas, frottant ses yeux,
Qui peut-être étaient chassieux,
Se mit, du plus haut de la poupe,
A réveiller toute sa troupe,
Criant bien fort : "Sauve qui peut !
Enfants, c’est à nous qu’on en veut.
Un dieu du ciel me vient de dire
Qu’on s’apprête à nous déconfire.
Bon dieu qui nous viens avertir
D’éviter les peuples de Tyr,
Dieu qui nous conseilles la fuite,
Nous allons nous mettre à ta suite ;
Si tu veux attendre un moment,
Nous ferons ton commandement.
Qui que tu sois, dieu tutélaire,
Tu mérites un grand salaire,
Et d’être en mon calendrier.
Et vous, que j’ai droit de crier
Et de vous rompre aussi les têtes
Alors que vous faites les bêtes,
Puisque vous me tenez pour chef,
Démarrons d’ici derechef ;
Quittons cette maudite rive,
Et quiconque m’aime me suive.

Ils en veulent, les basanés,
A nos oreilles et nos nez.
Faisons donc de ramer merveilles,
Pour nos nez et pour nos oreilles :
Plutôt que d’en être perclus,
J’aimerais mieux ne vivre plus.
Ces nez plats, ces puants de Maures,
Sont de dangereuses pécores,
Et Didon même ne vaut rien,
Quoiqu’elle m’ait voulu du bien.
Allons donc, mes amis, courage,
Eloignons ce fâcheux rivage,
Gagnons la mer encore un coup ;
Il nous importe de beaucoup,
Puisqu’on en veut à notre vie :
Quand elle nous sera ravie
Par ces Africains forcenés,
Nous serons les plus étonnés."
Cela dit, son maître pilote
Donna le signal à la flotte ;
Puis, d’un fourreau de maroquin
Tirant son glaive damasquin,
Aeneas en coupa le chable
De l’ancre fiché dans le sable,
Et les autres chefs l’imitant,
C’est-à-dire en faisant autant,
Les vaisseaux en mer s’élargirent,
Les flots de vaisseaux se couvrirent,
Et l’on ne vit plus dans le port
Que vaisseaux qui prenaient l’essor.
Alors l’Aurore violette
Laissa dans sa couche mollette
Le vieux Tithon, un maître fou
De s’être enchevêtré le cou,
Si vieil, d’une si jeune femme.
C’est une fort honnête dame,
Qui, tous les matins, de ses pleurs
Emperle, ce dit-on, les fleurs.
Lorsque la rive basanée
Fut d’elle tout ensafranée

Et qu’elle eut semé ses joyaux
Sur fleurs, arbres, herbes, roseaux,
La Didon, que l’amour réveille,
Et lui met la puce à l’oreille,
Se jette en bas de son grabat.
Voyant que le point du jour bat
Ou plutôt blanchit sa fenêtre,
Elle s’y mit pour reconnaître
Ce que faisait son cher ami,
Lors pour elle un diable et demi.
Quand elle vit, la désolée,
La flotte troyenne envolée,
Et dans son port pas un vaisseau,
Mais seulement quantité d’eau,
Elle frappa de sa main close,
Comme s’il en eût été la cause,
Son tant agréable museau,
S’égratigna toute la peau,
Fit cent actions d’une folle,
S’appliqua mainte craquignole,
Pocha ses yeux, mordit ses doigts,
S’arracha le poil plusieurs fois,
Puis, se frappant deux fois la cuisse :
"Il s’en va, dit-elle, le Suisse,
Et pour ne revenir jamais !
Et toi, Jupiter, tu permets
Que je me trouve ainsi moquée,
Dans ma propre ville escroquée,
Et sans pouvoir tirer raison
D’une si noire trahison !
Et personne de mon royaume
Ne se fera pas Jean Guillaume
Pour étrangler à belles mains
Ce larron des plus inhumains !
Çà, qu’on l’attrape, qu’on le grippe ;
Çà, qu’on le châtre, qu’on l’étripe.
Sortez, marchez, courez, volez,
Frappez, tranchez, tuez, brûlez.
Ah ! que dis-tu, femme insensée !
Où diable est ta raison passée ?

Où diable as-tu mis ta vertu ?
Pauvre femme, à quoi songes-tu ?
Oh ! comme sans te donner trêve
Ton rigoureux destin t’achève !
Qu’il eût bien fait de t’assommer,
Quand tu te mis à trop aimer,
Et que tu te donnas en proie,
Et ton sceptre, au prince de Troie !
Fiez-vous donc à ces pieux,
A ces gens qui baissent les yeux,
A cet homme de bien qui porte
Son vieil père à la chèvre morte,
Et qui sauve ses dieux du feu,
Afin de mieux couvrir son jeu !
Puisqu’ils ne sont qu’un contre quatre,
Ne pouvais-je pas les combattre,
Le prendre, et, l’ayant maltraité,
Le hacher en chair de pâté,
Et faire des capilotades
De tous ses maudits camarades ;
Et puis des membres rebondis
Du fils faire un salmigondis,
Le servir à table à son père,
Et puis, après la bonne chère,
Lui dire : "Malheureux goulu,
Ton chien d’estomac est pollu,
Et de ta propre géniture,
Glouton, tu t’es fait nourriture ! "
Mais, peut-être, de ton côté
La victoire n’eût pas été ;
Au pis aller j’y fusse morte,
Victorieuse ou non, qu’importe,
Puisque la victoire n’a pas
Pour Didon de fort grands appas !
Ou victorieuse ou vaincue,
Il faut toujours qu’elle se tue
Pour avoir commis le péché
De se donner à bon marché.
Et puis ma ruine, peut-être,
Pouvait causer celle du traître :

On peut son vainqueur entraîner,
Souffrir la mort et la donner.
Je pouvais confondre sa flotte,
Me coiffer d’une bourguignotte,
L’attaquer, lui percer le flanc,
Mettre tout à feu, tout à sang,
Egorger le fils et le père,
Mettre le feu dans leur galère,
Et faire des autres vaisseaux
Grillade au beau milieu des eaux ;
Puis, par un désespoir extrême,
Avec eux me perdre moi-même.
Soleil, qui chauffes l’univers,
Soit de droit fil, soit de travers,
Qui tout vois et qui tout regardes,
Et, par les rayons que tu dardes,
Produis la lumière et le jour,
Vis-tu jamais plus lâche tour ?
Junon, qui sais toutes ces choses,
Et qui peut-être me les causes ;
Et toi, ténébreuse Hécaté,
Toi qui par mon ordre as été
La nuit aux carrefours hurlée,
Et par tes saints noms appelée ;
Dames des ténébreux manoirs,
Vengeresses des crimes noirs,
Dieux de la moribonde Elise,
Si la vengeance m’est permise,
Prenez, justes divinités,
Part en mes maux, et m’écoutez !
S’il faut que mon filou d’Enée,
Par l’arrêt de la Destinée,
Laquelle bien souvent ne sait
Pourquoi les choses elle fait ;
S’il faut, dis-je, que ce volage
Attrape enfin quelque rivage,
Que ce ne soit pas sans danger
Et sans avoir peur de plonger !
Qu’il tremble de peur comme un lâche,
Qu’il en pleure comme une vache,

Qu’un peuple qui le pousse à bout ;
Et qui dos et ventre et partout
Le batte, et toute sa cohorte,
Soit où la tempête le porte,
Et que, ne sachant où donner,
Qu’il soit contraint d’abandonner
Son fils Iulus, et s’en aille,
En équipage de canaille,
Mendier un faible secours !
Qu’il voie à la fin de leurs jours
Ses plus chers par fer ou par corde ;
Et, si par la paix on s’accorde,
Qu’il n’en jouisse pas longtemps ;
Qu’il meure au plus beau de ses ans,
Et que son corps sans sépulture
Aux oiseaux serve de pâture,
Ou bien qu’il soit des loups mangé
Et comme un cheval mort rongé !
Et vous, nation tyrienne,
Que jamais il ne vous advienne
D’être jamais correspondants
Avec ses chiens de descendants !
Que quelqu’un naisse de ma race,
Qui chez eux-mêmes les défasse,
Qui soit un brûleur de maisons,
Mangeur de poules et d’oisons,
Un grand déflorateur de filles,
Et grand ruineur de familles !
Soyez d’eux toujours divisés,
A tous leurs desseins opposés,
Alliés de leurs adversaires,
A leurs confédérés contraires ;
Enfin, soyez tels que les chats
Ne soient pas plus méchants aux rats :
Voilà ce que je vous demande,
Et que le bon Dieu vous le rende ! "
Après ces imprécations,
Ces funestes intentions
Lui changèrent tout le visage.
S’abandonnant toute à la rage,

Et ne songeant plus qu’à mourir,
Elle dit qu’on allât quérir
Barcé, de Sichaeus nourrice,
Car la sienne, mise en justice
Pour avoir fait à Tyr un vol,
Avait fini par un licol.
Aussitôt qu’elle fut venue,
La vielle nourrice chenue,
Au front étroit, oeil enfoncé,
Nez plat et pourtant retroussé,
La reine lui dit : "Ma nourrice,
J’ai besoin d’un petit service :
Va faire venir vitement
Ma sœur, dis-lui que promptement
Elle se lave tout entière
Par trois fois en eau de rivière ;
Que les animaux destinés
Avec elle soient amenés.
Et toi, mets aussi sur ta tête
Ton bandeau des saints jours de fête.
J’ai dessein, pour me mettre bien
Avec Jupiter Stygien,
De lui faire un beau sacrifice,
Et punir du dernier supplice
Le marmouset de ce mâtin
Qui me fit passer pour putain."
La vieille s’en court à pas d’oie
Où la pauvre Didon l’envoie,
Laquelle, lors, de toutes parts
Lançant ses funestes regards,
Se retira, folle achevée,
Où la pyre était élevée,
Le feu de ses yeux tout éteint,
Les lèvres livides, le teint
Tout pâle et la vue égarée.
Sa mort, qu’elle tient assurée,
Lui donne un air rempli d’horreur,
De désespoir et de fureur.
Quand, prête à jouer de son reste,
Elle vit le bûcher funeste,

Elle se hâta d’y monter.
Elle avait eu soin d’apporter
La dague de messire Enée,
D’un pan de robe embéguinée,
Afin qu’on ne pût soupçonner
Qu’elle s’en voulût asséner.
Elle aperçut sur la couchette
Où sa faute avait été faite
Du faux amant les caleçons,
Son bonnet de nuit, ses chaussons,
Et le reste de ses guenilles,
Et d’amour quelques béatilles,
Comme rubans, vers et poulets,
Bagues, cheveux et bracelets,
Et puis lâcha paroles telles
A l’aspect de ces bagatelles :
"Bijoux autrefois désirés,
Haillons autrefois honorés,
Et qui maintenant ne me faites
Que haïr celui dont vous êtes,
Ecoutez mes derniers discours !
Je sais que je parle à des sourds,
Mais ma raison s’est envolée ;
Excusez une désolée.
J’ai vécu reine de ces lieux
Tant que l’ont permis les bons dieux ;
J’ai fait faire une belle ville,
J’ai toujours été fort civile ;
Mais, hélas ! pour l’avoir été,
J’ai tout mon cher honneur gâté.
Mon mari, frappé par derrière,
De mon frère qui ne vaut guère,
A reçu satisfaction
Par ma généreuse action
D’avoir sa finance enlevée ;
Chacun m’en a fort approuvée,
Et le rôle que j’ai joué
En ce monde eût été loué,
Si du fils de putain d’Enée
La flotte en ces bords amenée

Par quelques Dieux à moi fâchés,
N’eût tous mes beaux exploits tachés."
Après ce langage farouche
Elle baisa deux fois la couche,
Couche où la dame se perdit,
Comme je vous ai déjà dit ;
Et puis après, toute changée :
"Mourons, et sans être vengée,
Dit-elle. C’est là le destin.
Que doit avoir une putain ;
Et qu’Aeneas, voyant reluire
La flamme qui me va détruire,
Ait le cerveau tout étonné
De ce présage infortuné ! "
Ayant parlé de cette sorte,
On la vit tomber demi-morte,
Sans dire un seul mot d’In manus.
Un glaive entre ses tétons nus
Avait fait un large passage
Par où cette dame peu sage
Répandit de bon sang humain
Par terre, non pas plein la main,
Mais plein une bonne écuellée ;
Et son âme, parmi mêlée,
S’en alla je ne sais pas où.
Après ce bel acte de fou
(Tout beau, je veux dire de folle),
Chaque valet joua son rôle,
Chacun ses cheveux arracha,
Par grimace ou non se fâcha.
Des femmes les cris et huées
Pénétrèrent jusqu’aux nuées.
On n’entendait que hurlements ;
Les poings les visages gourmant.
Faisaient un tintamarre étrange ;
Là quelqu’un les deux mains se mange,
Là, l’autre pèle son menton,
Et l’autre de coups de bâton
Se meurtrit le dos à soi-même ;
Bref, le désordre est tout de même

Que si l’on avait introduit
L’ennemi de jour et de nuit
Dedans Tyr ou dedans Carthage :
Le soldat s’anime au pillage,
Et par les quartiers s’épandant
Va tout prenant et tout perdant ;
Les cris de femmes qu’on viole,
Les regrets de ceux que l’on vole,
Sont portés jusque dans les cieux,
Et le feu, rendu furieux
Par le vent qui se fait de fête,
Paraît victorieux au faîte
Des saints temples et des maisons,
Qu’il réduit après en tisons.
La confusion est semblable,
Après cette mort déplorable,
Dans Carthage, où les Tyriens
Donnent au diable les Troyens.
Anne, ayant appris la nouvelle,
En pensa perdre la cervelle :
Elle y courut, se déchirant
Le visage, et son poil tirant.
Frappant sur quiconque l’arrête,
Et donnant de cul et de tête,
Elle se fit bientôt chemin
A coups de pieds et coups de main.
Ayant ainsi chassé la tourbe,
Elle cria : "Ma sœur la fourbe,
Vous jouez donc de ces tours-là ?
Est-ce bien vivre que cela ?
Vraiment vous en saviez bien d’autres !
Vous traitez donc ainsi les vôtres,
Et tout cet apprêt d’échafaud
Etait un attrape-nigaud ?
Mais, hélas ! de quoi me plaindrai-je ?
A qui raison demanderai-je ?
Pour avoir trop tôt obéi,
J’ai tout perdu, j’ai tout trahi.
O bourguemestres de Carthage,
Vous n’avez guère de courage

Si contre dame Anne fâchés,
En morceaux vous ne la hachez !
O sœur, autrefois si jolie,
Vous avez fait une folie,
Laquelle on ne peut réparer.
Avez-vous dû vous séparer
D’une sœur qui fut si fidèle ?
Il valait mieux s’assurer d’elle,
Puis toutes deux, d’un coup fourré,
Chacune en main glaive acéré,
S’entre-pénétrer la peau tendre,
Ou bien d’un taillant se pourfendre.
Au moins si j’avais assisté
A ce trépas prémédité,
J’aurais eu du gain dans ma perte,
Et j’aurais gobé, bouche ouverte,
L’âme de ma sœur s’envolant,
Si que l’une à l’autre mêlant,
J’en aurais une bonne paire
Et ce serait un bon affaire
De pouvoir en aider à point
Quelque ami qui n’en aurait point :
Çà, de l’eau, vite qu’on m’en puise,
Afin que je la gargarise,
Ou bien plutôt un peu de vin :
Ma sœur aimait ce jus divin.
Mais à propos, de l’émétique,
Car il est, dit-on, mirifique,
Et ressusciterait un mort.
Que ne la saignait-on d’abord ?
La mort est souvent éloignée
Par une première saignée."
Tenant ces funestes propos,
Comme elle avait le corps dispos,
Haute en jambes comme une autruche,
Et grimpait comme une guenuche,
Elle se fit voir d’un plein saut
Au beau milieu de l’échafaud.
Là recommencèrent les plaintes,
Et les souffletades non feintes.

Didon voulut le jour lorgner,
Mais il fallut bientôt cligner.
Elle voulut par bienséance
Faire à sa sœur la révérence,
Mais elle en eut le démenti
De son corps trop appesanti.
Trois fois sa mourante paupière
S’ouvrit, pour chercher la lumière,
Et, l’ayant vue, elle lâcha
Un soupir, et ses yeux boucha.
Junon, voyant la mort camuse
Qui trop cruellement s’amuse,
Comme se plaisant à son jeu,
A tuer Didon peu à peu,
Elle appela sa messagère
Iris, déesse fort légère.
Iris venue, elle lui dit :
"Va-t’en couper le fil maudit
De ma Didon infortunée.
Elle avance sa destinée,
C’est pourquoi son âme ne peut
Sortir aussitôt qu’elle veut,
Et sans doute la Parque grise,
Qui se fâche d’être surprise,
Ne veut pas jouer du ciseau."
Aussi légère qu’un oiseau,
Et d’un beau satin de la Chine
Enrichissant sa bonne mine,
Iris vint au commandement
De la dame du firmament,
Où Didon, tout agonisante,
Sur son triste grabat gisante,
Languissait fort cruellement,
Expirant je ne sais comment.
Elle trouva la pauvre dame,
Dont le corps, luttant avec l’âme
Avec d’incroyables efforts,
Souffrait à la fois mille morts.
Lors elle dit : "Je te délivre
De tout ce qui te faisait vivre.

Meurs, meurs donc ; c’est trop lanterner."
Lors on entendit bourdonner
Son esprit sortant de sa plaie :
Je ne sais si la chose est vraie.
Didon mourut, Iris s’enfuit.
Adieu, bonsoir et bonne nuit !