Le Virgile travesti/Livre V

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Librairie de la Bibliothèque Nationale (p. 102-180).


Tandis que Didon l’on brûlait,
Messire Aeneas s’en allait,
Poussé d’un vent soufflant en poupe,
Ce qui plaisait fort à sa troupe,
Laquelle redoutait l’effort
Qu’une princesse, aimant trop fort,
Pouvait faire sur leurs personnes.
Faire de leurs femmes des nonnes,
Faire d’eux des moines châtrés,
Après les avoir chapitrés,
Ce n’était pour eux que des roses ;
Mais ils craignaient sur toutes choses,
Qu’occire elle ne les voulût,
Après quel mal point de salut.
Tandis qu’entre eux ils en raisonnent,
De leurs nefs, qui les flots sillonnent,
Carthage leur parut en feu.
Aeneas n’eût pas donné peu
Pour en apprendre au vrai la cause :
Il sait bien ce qu’une femme ose,
Quand elle a chaussé son bonnet.
Son procédé n’était pas net,
Et le bon seigneur souvent pense
Qu’il lui doit plus que sa dépense ;

Son esprit en a cent remords
Et souvent reproche à son corps
Qu’il s’est montré beaucoup fragile
Avec dame un peu trop facile.
Sitôt qu’il fut en pleine mer,
L’air commença de s’enrhumer,
Et d’un grand flux de pituite
Et de grands coups de foudre ensuite
Fit peur au troupeau phrygien
Chacun lors eût donné son bien
Pour être loin de la tempête ;
Chacun souhaita d’être bête
Plutôt que d’être homme flottant,
Car flottant et périclitant
N’est quasi qu’une chose même.
Palinurus, la face blême,
Prit en main son bonnet pointu,
Criant : "A qui diable en veux-tu,
Neptune, maître des baleines,
Souverain des humides plaines ?
Pourquoi les vents porte-soufflets
Apprêtent-ils leurs camouflets
Pour troubler le repos de l’onde ?
Ils ne sont bons, en ce bas monde,
Qu’à faire périr des vaisseaux,
A faire tomber des chapeaux,
Et remplir les yeux de poussière ;
Vraiment ils ne te craignent guère,
Et font avec peu de raison
Mal les honneurs de ta maison.
Pourquoi combattre à toute outrance
Les amis de ta Révérence,
Gens pacifiques, gens de bien,
Et qui ne leur demandent rien ?
Eh ! de grâce, seigneur Neptune,
Plus de calme et moins de rancune ! "
Tandis que ces mots il lâchait,
Aeneas sa barbe arrachait,
Se cassait les dents de gourmades,
Et meurtrissait de souffletades

Son visage de pleurs couvert :
"Nous voilà donc tous pris sans vert !
Cria-t-il au bon Palinure.
— Oui, répondit-il, je vous jure,
Quand Jupin même le voudrait,
Tout dieu qu’il est il ne pourrait,
Nous conduisît-il en personne,
Par ce diable de vent qui donne,
Nous mener où nous prétendons
Faire mourir tant de dindons.
Quant à moi, si l’on me veut croire,
Plutôt qu’être contraints de boire
Plus que nous n’avons de besoin,
La Sicile n’est pas trop loin
Où le brave Acestes demeure :
Je suis d’avis que tout à l’heure,
Sans lutter contre mer et vent,
Ce qui perd les gens bien souvent,
Nos vaisseaux y tournent les proues."
Aeneas, essuyant ses joues
De la manche de son pourpoint
(Car de mouchoir il n’avait point),
Dit : "Il faut croire le pilote,
Car il voit bien que notre flotte
Contre ces démons inconstants
Pourrait fort mal passer son temps.
Pires que mauvaises haleines,
Vents, de vos injustes fredaines
Je serai donc toujours le but ?
Et, comme un homme de rebut,
La mer donc toujours sur ses côtes
De mes nefs brisera les côtes ?
En Sicile donc, de par Dieu !
Il n’est point sur la terre un lieu
Que plutôt je choisisse et prise,
Excepté la terre promise,
Que celle qu’Acestes régit,
Où feu mon père Anchise gît,
Vieillard qui valait un jeune homme.
Cà donc, amis, travaillons comme

Doivent travailler gens de bien.
Notre travail ne va pour rien ;
Recommençons donc de plus belle."
Après une harangue telle,
Qui le monde contenta fort,
On entendit de bord en bord :
 « Sicile, Sicile, Sicile ! »
Tôt après se découvrit l’île,
Objet qui les fit rire tous
Comme des perdus ou des fous.
Acestes, personne bien née,
Ramonait lors la cheminée.
Comme il était près de hurler :
 « Haut et bas ! » jusqu’à s’égueuler,
Aux nefs, banderoles et garbes,
Armes, habits, troyennes barbes,
Il reconnut ses bons amis ;
Aussitôt s’étant à bas mis,
Non sans avoir devant huée
La chanson, de voix enrouée,
Il fut au port les recevoir.
Ils furent ravis de le voir.
D’une peau d’ours non entamée,
Sa large échine était armée,
Et chaque main l’était d’un dard :
Onc ne fut un meilleur soudard.
Le collet foupi d’accolades,
Et les bras froissés d’embrassades,
Enfin, las à faire pitié,
Il cria : "C’est trop de moitié ;
Amis, moins de cérémonie,
Ou bien je fausse compagnie."
Ainsi que le seigneur voulut,
Chacun rengaina son salut
Et ne se fit plus tant de fête ;
Et lui, se mettant à leur tête,
Ce qui ne fut pas laid à voir,
Il les mena vers son manoir,
Sa petite case rustique
Où, sans beaucoup de rhétorique,

Il les reçut à cœur ouvert.
Il mit lui-même le couvert,
Sa servante barbe appelée
A la fontaine étant allée.
Ils repurent tous à gogo,
Et puis après firent dodo.
Aeneas, ayant fait un somme
Légèrement en honnête homme,
Sitôt qu’il vit le point du jour,
Il se saisit de son tambour,
Et puis en sonna l’assemblée ;
La troupe des Troyens troublée,
Car ils n’étaient point avertis,
Autant les grands que les petits,
S’assemblèrent demandant : Qu’est-ce ?
A l’entour du sonneur de caisse,
Qui leur tint, cessant de sonner
Et n’entendant plus bourdonner,
Ce discours, ou bien un semblable,
Monté sur une haute table :
"O mes fidèles compagnons,
Que j’aime plus que mes rognons,
Qui de Pergame en cendre mise
Vous êtes sauvés en chemise,
Pour être par monts et par vaux
Participants de mes travaux,
L’année est, me semble, accomplie,
Malheur que jamais je n’oublie,
Depuis que la mort attrapa
Défunt monseigneur mon papa
Ce jour pour moi si déplorable,
Et pour moi toujours vénérable,
Mérite bien un bout de l’an
Dans le détroit de Magellan,
Chez le Scythe, chez le Tartare,
Chez le peuple le plus barbare,
Voire chez les Grecs, qui pour nous
Sont pires que Topinambous,
Enfin, au milieu de Mycène,
M’en dussé-je trouver en peine,

Je célébrerais ce saint jour.
Aujourd’hui que, par un bon tour
Que Dame Fortune me joue,
Dont, ma foi, beaucoup je me loue,
Nous sommes par les vents poussés
Où nous avons ses os laissés,
Il faut que je les solennise :
Préparons-nous-y sans remise.
Prions les dieux, d’un zèle chaud,
Que nous puissions trouver bientôt
Cette terre tant désirée,
Où, retraite étant assurée,
Et murs, avec chaux et ciment,
Elevés magnifiquement,
Tous les ans nous y puissions faire
Un solennel anniversaire.
Acestes à chaque vaisseau
Donnera le père d’un veau,
Ou bien deux, si je ne me trompe ;
Demain, à grand éclat et pompe,
Un sacrifice l’on fera,
Où nos dieux on invitera,
Et ceux de mon compère Aceste.
Que chacun s’y rende bien leste,
Qu’on n’y fasse point les badins,
Qu’on n’y vienne point en gredins,
Ni les dames en martingales,
En collets et chemises sales,
Mais avec leurs plus beaux atours,
Que l’on ne porte qu’aux grands jours,
Verbi gratia, les dimanches,
Et surtout des chemises blanches ;
Et, si le céleste flambeau
Dans neuf jours paraît assez beau
Pour croire que de la journée
Eau du ciel ne sera donnée,
Je vous proposerai des jeux
Où je régalerai tous ceux
Qui remporteront l’avantage.
J’entends que le long de la plage

Nos rameurs exercent leurs bras.
L’exercice de Fierabras
Sera le redoutable ceste ;
Pour la lutte, course, et le reste
Des jeux entre nous usités,
Aux vainqueurs seront présentés
Force joyaux et riches nippes.
Je ferai défoncer des pipes,
On y boira de cent façons,
On y chantera des chansons,
Surtout celle de Grand’guenippe.
Moi-même, à la main une pipe,
Je boirai, je pétunerai,
Jusqu’aux gardes m’en donnerai
Car, pour célébrer telle fête,
Je considère peu ma tête.
Faites donc exclamation
En signe d’approbation."
Alors se fit une huée
Dont mainte oreille fut tuée.
Toute la côte répondit
Au son que ce grand cri rendit.
Ayant fait signe de se taire,
Aeneas n’entendit plus braire,
Et puis, d’un visage courtois,
L’estomac encore pantois
D’avoir crié comme les autres,
Il dit : "O camarades nôtres,
C’est fort bien crié, Dieu merci."
Puis, ayant malgré lui toussi
(Car il avait, s’il le faut dire,
Criaillé trop fort, le beau sire,
Mais par excès tout il faisait,
Dont bien souvent il lui cuisait ;
D’ailleurs, c’était un fort brave homme,
Aussi bon qu’il en fut dans Rome ;
Or vous savez que les Romains
Sont la fine fleur des humains.
Mais finissons la parenthèse),
Messire Aeneas donc, bien aise

De voir ses gens gais et gaillards,
Leur dit quelques petits brocards
Dont aurait pu rire une souche,
Puis, pour leur faire bonne bouche,
Leur dit : "Allez, amis féaux,
Couronner vos chefs de rameaux
Pour faire honneur à feu mon père
Comme de l’arbre de ma mère,
De laurier, arbre toujours vert,
Vous m’allez voir le chef couvert."
Cela dit, sur sa chevelure
L’arbre d’immortelle verdure
Parut en chapeau façonné ;
De même en fut chaperonné
Acestes, et le vieil Hélyme,
Au corps sec, à l’esprit sublime,
Grand joueur d’échecs, et tarots,
Et qui, pour guérir les suros,
Les malandres, farcin, avives,
Et pour prendre à la glu les grives,
Enfin toutes sortes d’oiseaux,
Savait mille secrets nouveaux.
Autant en fit le jeune Ascagne,
Lors vêtu d’habits de campagne :
C’était d’un fort beau bouracan,
Que dans Carthage, en un encan,
Sa belle-mère prétendue ;
D’une vieille nippe vendue,
(C’était certain cotillon gris),
Avait acquis à fort bas prix,
Et, pour faire la bonne mère,
Donné au fils pour plaire au père.
Tous les jeunes godelureaux
Se mirent aussi des rameaux.
Chaque tête étant couronnée,
L’incomparable maître Enée
Se mit à la tête d’eux tous,
Marchant sans ployer les genoux
Avec une majesté telle
Qu’onc ne fut démarche plus belle,

Onc ne fut un convoi plus beau.
Etant arrivés au tombeau,
La douleur sur la face peinte,
Aeneas fit apporter pinte
D’un très excellent vin clairet
Pris au plus prochain cabaret,
Et le répandit sans en boire
(Chose très difficile à croire) ;
Ensuite du sang et du lait
Quatre fois plein un gobelet ;
Sema le lieu de fleurs nouvelles,
Et puis lâcha paroles telles :
"Bonjour, de mon père les os,
Qui prenez ici le repos,
Tandis que moi, pauvre homme triste,
Suivi des malheurs à la piste,
Je cours comme un Bohémien
Et traité comme un pauvre chien.
Si du terme de quelque année
De Madame la Destinée,
Vos jours eussent été prolongés,
Vous nous eussiez vus bien logés
En la région d’Italie
Que l’on nous prône tant jolie,
D’où l’on dit que nos descendants,
Battant les gens malgré leurs dents,
Comme ils voudront feront litière
De la machine ronde entière ;
Mais le Dieu du ciel n’a pas fait
Les choses selon mon souhait :
Sa sainte volonté soit faite ! "
Sur cette piteuse entrefaite,
Un fort grand vilain serpent vint.
Qui fit frayeur à plus de vingt :
Aeneas en eut telle transe
Qu’il n’en fit nulle révérence,
Lui qui les donnait à crédit,
Même pour rien, à ce qu’on dit.
Ce grand serpent, long de deux aunes,
Tout parsemé de taches jaunes,

De bleu, vert, gris, noir, zinzolin,
Avait le regard très malin.
Il scandalisa par sa mine,
Et par sa face serpentine,
Et par de certains tordions
Qui causaient palpitations,
Les plus huppés de l’assemblée,
Qui sans doute eût été troublée
Sans une vision d’honneur
Qui dissipa toute leur peur :
Outre que le serpent fut sage,
Corps d’homme n’en reçut outrage,
Au contraire, il sourit au nez
Des pauvres Troyens étonnés,
Et maître Aeneas, pour lui rendre
(Comme il était homme fort tendre.
A tout ce que faire il voyait ;
Quand il voyait rire il riait,
Et son visage de rosée
Avait la peau tout arrosée,
Quand quelqu’un devant lui pleurait,
Ce que personne ne croirait),
Afin donc de lui faire fête,
Et ne le traiter pas de bête,
D’un visage tout radouci
Aeneas lui sourit aussi ;
Et le serpent, sans rien répandre,
Se mit adroitement à prendre
Sa part dans les oblations,
Puis, refaisant ses tordions,
Et des couleurs de son échine
De fin taffetas de la Chine
Représentant l’arc bigarré
Dont le ciel est souvent paré,
Serpentant sur son jaune ventre
Le bon drôle de serpent rentre ;
Virgile ne dit pas par où,
Je crois que ce fut par un trou ;
Mais, soit par trou, fenêtre ou porte,
Fort peu, ce me semble, il importe.

Il suffit qu’étant délogé,
Enée ayant un peu songé
Et ruminé si ce reptile,
A lécher les plats si habile,
Etait valet d’Anchise, ou dieu
De ce tant vénérable lieu,
Il conclut enfin en sa tête
(En attendant que de la bête
On sût la vraie extraction)
De faire en toute occasion
De nouveaux honneurs à son père.
Il se fit un visage austère,
Car, en si funeste action,
On doit avoir l’ambition
De faire une mine piteuse,
D’avoir la face bien pleureuse,
Ou, lorsqu’on ne peut larmoyer,
Il faut des pleureurs soudoyer.
Le voilà donc en mine grise,
Qui derechef régale Anchise :
Il fait égorger cinq brebis,
Cinq cochons gras et rebondis,
Et cinq génisses potelées,
Versa du sang par écuellées,
Du vin pour le moins plein un seau ;
Puis, se penchant sur le tombeau,
Invoqua l’âme de son père,
Qui fut si sourd à sa prière
Qu’à tout ce que le seigneur dit,
Au diable un mot s’il répondit.
Chacun des Troyens fit dépense
Plus ou moins, selon sa puissance.
Après force sang répandu,
Ils se mirent, à corps perdu,
A faire entre eux tous la débauche :
Chacun but, à droit et à gauche,
A la santé de ses amis.
Tout y fut en usage mis.
Aeneas, avec sa sagesse,
Pinta si bien qu’il fit mainte esse,

Et même deux ou trois faux pas ;
Alors qu’à la fin du repas
Il hasarda quelques gambades
Pour réjouir ses camarades ;
Puis en un lit il se sauva,
Où son vin à l’aise il cuva.
Le beau Phébus porte-lumière
Enfin commença la carrière
Du neuvième jour désiré :
Le ciel en parut tout doré ;
Jamais plus belle matinée
Ne promit plus belle journée.
Chacun vint, des lieux d’alentour,
Tant pour voir Acestes que pour
Voir ces gens dont la renommée
Partout était si bien semée
Qu’en ce temps-ci même il n’est nul
Qui ne trouve par son calcul
Que de Troyen ou de Troyenne
Son père ou sa mère ne vienne.
A grand donc, ou bien petit pas
(Lequel des deux, n’importe pas),
Tant de villes que de bourgades,
Pour voir les renommés Troades,
Vieillards, hommes, femmes, enfants,
En leurs beaux atours piaffant,
Se trouvèrent sur le rivage.
Maître Aeneas, faisant le sage
(Car il faut bien couvrir son jeu
Devant les gens qu’on connaît peu,
Et bien faire la chattemite),
Fit apporter une marmite
(C’était un des prix destinés),
Deux pourpoints fort bien galonnés,
Moitié filet et moitié soie,
Un sifflet contrefaisant l’oie,
Un engin pour casser des noix,
Vingt et quatre assiettes de bois,
Qu’Aeneas, allant au fourrage,
Avait trouvés dans le bagage

Du vénérable Agamemnon
(Certain auteur a dit que non,
Comptant la chose d’autre sorte ;
Mais ici, fort peu nous importe) ;
Une toque de velours gras,
Un engin à prendre des rats,
Ouvrage du grand Aristandre,
Qui savait fort bien les rats prendre
En plus de cinquante façons,
Et même en donnait des leçons ;
Deux tasses d’étain émaillées,
Deux pantoufles dépareillées,
Dont l’une fut au grand Hector,
Toutes deux de peau de castor,
L’une bleu turquin, l’autre verte,
Et l’une et l’autre d’or couverte ;
Un cistre, dont Priam sonnait
Quand la joie au cœur lui venait,
Et plusieurs autres nippes rares,
Dont les âmes les plus avares
Pourraient contenter leur désir,
Qu’Aeneas avec grand plaisir,
Et d’une âme fort libérale,
Aux yeux de l’assemblée étale.
Puis après il tambourina,
Prit une trompette, et sonna
Tara, tara, tara, tantare ;
Ensuite cria : Gare, gare,
Jusqu’à se faire mal au cou
(En quoi je trouve qu’il fut fou).
L’on fit place, l’on fit silence.
Maître Aeneas, d’une éloquence
Que l’on ne saurait exprimer :
"Il faut commencer par la mer,
Cria-t-il. Parmi nos galères,
On choisira les plus légères :
Le vainqueur qui commandera
Celle qui le prix gagnera
Aura sa tête couronnée ;
Sa vertu sera guerdonnée

D’un présent si bien étoffé
Qu’on dira qu’il est né coiffé."
Mnestheus choisit la Baleine :
Cette illustre race romaine
Des tant renommés Memmiens,
Si connus aux temps anciens,
Est venue, au grand bien de Rome,
De ces Troyens que je vous nomme.
NOS DE MESMES en sont aussi
Descendus, chacun sait ceci,
A la gloire de notre France,
En qui l’on voit en concurrence
La science et la probité,
L’esprit, la générosité,
Enfin les vertus cardinales
Pêle-mêle avec les morales,
Donner à tous à deviner
A qui l’on doit le prix donner ;
Surtout, ce président sans tache,
Le plus grand homme que je sache,
De notre Paris l’ornement,
Et qui, dans le gouvernement
De notre monarchie entière,
Jetterait bien de la poussière
Aux yeux de certains grands Atlas,
Qui souvent plus faibles que las,
Sous le faix de notre machine
Sont contraints de ployer l’échine ;
Cela veut dire, en bon françois.
Mais chut ! En ce lieu je prévois
Que quelque gauche politique
Dira d’un ton fort magnifique
Que l’écrivain facétieux
S’il parlait peu parlerait mieux.
Si j’ai menti qu’on me punisse,
Si j’ai dit vrai qu’on m’applaudisse.
Mais retournons à nos moutons,
Et succinctement racontons
Qui furent ceux qui commandèrent
Les galères, qui disputèrent

Le prix par Aeneas donné.
Gyas, jeune homme fort bien né,
Fort adroit en ses exercices,
Et fort grand pêcheur d’écrevisses,
Sur la Chimère commanda,
Aussi légère qu’un dada.
Sergestus, autre galant homme,
Duquel sont descendus à Rome
Les Sergiens, gens pleins d’honneur,
Témoin Galba, le bon seigneur,
Qui se rendit la tête chauve
Parce qu’il avait le poil fauve,
Ce Sergestus donc susnommé,
Eut un vaisseau bien espalmé,
Plein de gens à l’échine forte,
Qui le nom du Centaure porte :
Il inventa le jeu de dés,
Et mangeait les oiseaux bardés,
Car alors, si l’on me veut croire,
On ne parlait point de lardoire
Cloantus, autre bon garçon,
Parut en un blanc caleçon
Sur la Scylle, une autre galère ;
Comme les autres fort légère.
De cet ancien Cloantus
Est venu le sieur Cluentus.
Et ce sont là les seuls qui furent
Chefs des galères qui coururent :
On voit, loin du bord, un écueil
Qu’on découvre aisément de l’oeil.
Alors que la mer n’est pas sage,
Alors qu’elle bout, qu’elle enrage,
Cet écueil, moitié blanc et vert,
Des flots enflés est tout couvert :
Il a bien de l’air d’un théâtre.
Quand la mer, moins acariâtre,
Est retournée en son bon sens,
Les oiseaux en mer se sauçant
(Ce sont les plongeons, ce me semble)
Viennent en grosse troupe ensemble

Y faire souvent station,
Comme aussi conversation
Avec des oiseaux de marine.
Cet écueil a fort bonne mine,
C’est pourquoi le Troyen le prit
(Comme il fait tout avec esprit)
Pour servir de but aux galères,
Qui, sur les campagnes amères,
Devaient, pour des riches joyaux,
Faire suer maints aloyaux.
Aeneas, en tout fort habile,
Voulut qu’on jouât à croix-pile,
Pour ne voir point de mécontents
Parmi les nobles contestants.
Les galères ayant pris place,
L’ardeur aussi bien que la glace
S’impatronisa des esprits ;
Les patrons, en habit de prix,
Du haut de leurs poupes dorées,
A leur chiourmes préparées
De ramer comme des démons,
Firent cent beaux petits sermons.
La froide crainte de ne faire
En ramant que l’eau toute claire,
Fait qu’incessamment le cœur bat
Au matelot comme au forçat.
Nus comme les enfants qui sortent
Des lieux où les mères les portent,
Ayant bien vidé le hanap ;
Et tous huilés de pied en cap,
Les forçats sur les bancs attendent
Que les trompettes leur commandent
De ramer de tête et de cul,
Pour être vainqueur ou vaincu.
Voilà le signal qui se donne,
Voilà la trompette qui sonne,
Et fait la côte retentir ;
Je les vois tous d’un temps partir.
La malepeste comme ils rament !
Comme les flots verts ils entament !

Comme ils hurlent, les fous qu’ils sont !
L’épouvantable bruit qu’ils font !
Mon Dieu ! que leurs rames sont belles !
On dirait que ce sont des ailes :
Qui n’aurait point vu de vaisseaux
Dirait que ce sont des oiseaux.
Je ne sais rien qui mieux ressemble
A ces vaisseaux voguant ensemble
Que quatre chevaux accouplés,
Que des coups de fouet redoublés
Font courir de toute leur force,
Et le vert cocher qui les force
Ressemble aux chefs encourageant
Leurs rameurs d’être diligents.
Encore une fois comme ils rament !
Comme l’eau salée ils entament !
Les voilà qui voguent de front.
Voyez-en un qui l’ordre rompt,
Et qui devance tous les autres !
Celui-là dit ses patenôtres :
Rame, rame, tu feras mieux,
Rame, et tu plairas aux bons Dieux
Qui veulent que l’on s’évertue.
Je veux que la fièvre me tue
Si dans Marseille il y en a
Qui rament comme ces gens-là !
Les spectateurs d’un oeil avide
Regardent, et rament à vide,
Tant est forte l’impression
Que leur fait l’inclination.
Le bruit des regardants qui crient,
Et qui pour leur bons amis prient,
Retentit aux lieux d’alentour ;
L’écho fait du bruit à son tour,
Et répond au mot de courage,
Tantôt courage, et tantôt rage,
Selon que celui qui le dit
Chez l’écho trouve du crédit.
Gyas, songeant à son affaire,
Avec ses gens sut si bien faire

Qu’entre les autres il passa,
Et de beaucoup les devança.
De près le suit le sieur Cloanthe,
Dont la galère est plus pesante,
Mais aussi de rameurs plus fort.
Après eux, de pareil effort,
Le grand Centaure et la Baleine
Voguent de carène en carène ;
Tantôt l’une prend le devant,
Puis l’autre qui la va suivant,
De suivante devient suivie,
Et toutes, de pareille envie,
Non pas avec pareil succès,
Courent au gain de leur procès.
Déjà ces amis adversaires,
D’ailleurs hommes très débonnaires,
Voyant qu’ils approchaient le but,
S’entre-regardaient comme au rut
Les gros marcous s’entre-regardent,
Où de leurs griffes ils se lardent.
Chacun en son cœur souhaitait
Que la galère qui portait
Chaque prétendant et sa bande,
Allât où le diable commande,
Ou du moins au fond de la mer.
Chacun se tuait de ramer.
Gyas, qui croit que son pilote,
Comme un vieil fou qu’il est, radote,
De ce qu’en mer il s’élargit,
Aussi fort qu’un lion rugit,
Et s’écrie, écumant de rage :
"Serre, serre donc le rivage,
Fils de putain de Ménètus ;
Serre, ou bien nous sommes victus.
Serre donc, serre à la pareille."
Ménètus fait la sourde oreille,
Et s’éloigne toujours du bord,
Et si pourtant il n’a pas tort :
Habile qu’il est, il redoute
Certains rocs, où l’on ne voit goutte,

Qui pourraient bien en son vaisseau
Introduire un déluge d’eau.
Lors Gyas se met en furie,
Et derechef crie et recrie
"Vieil coyon, pilote enragé,
Mes ennemis t’ont-ils gagé
Pour m’ôter l’honneur de la sorte ?
Serre, ou que le diable t’emporte,
Serre le bord, âme de chien ! "
Mais au diable s’il en fait rien.
Et lors, pour l’achever de peindre,
Cloantus est prêt de l’atteindre,
Qui s’était finement glissé
Entre le rivage laissé
Et la nef en mer élargie.
Lors Gyas, la face rougie,
Car grosse colère y monta,
Contre Ménètus s’emporta,
Et sans songer si la colère
Est chose de grand vitupère,
Et qu’un acte sale il faisait,
Tant la rage le maîtrisait,
Il traversa de poupe en proue,
Faisant une très laide moue,
Et, prenant son homme au collet,
Comme un milan fait un poulet,
Il le jeta, tête première,
Un peu pis que dans la rivière,
Et ce, tant incivilement
Que ce fut sans un compliment,
Qui la chose eût fort adoucie ;
Mais alors il ne se soucie
Que de regagner le devant
Sur Cloantus qu’il va suivant.
Il prend le gouvernail lui-même,
Enragé, le visage blême,
Exhortant ses gens à ramer.
Cependant du fond de la mer
Qu’il avait de ses bras coupée,
L’ayant assez belle échappée,
Ménètus

 revint dessus l’eau,
Chaque poil faisant un ruisseau,
Renfrogné comme un chien qui gronde.
De ses bras pelus il fend l’onde,
Et fait tant qu’il se vient jucher
Sur le haut d’un petit rocher.
Dieu sait si la belle assemblée
Que sa chute avait bien troublée,
Se mit à rire de bon cœur,
Quand elle vit qu’à son honneur,
Assis sur le cul comme un singe,
Il tordait sa barbe et son linge,
Et vomissait les flots salés
Trop avidement avalés.
Lors revint l’espérance entière
A ceux qui tenaient le derrière,
D’avoir aussi part un gâteau.
Sergestus, poussant son vaisseau,
Sur Mnestheus eut avantage,
Qui de tout son cœur en enrage ;
Il court le long de son coursier,
Et s’égosille de crier :
"Voilà de beaux rameurs de merde !
Il faut donc que le prix je perde.
Ma foi, si vous étiez encor
Compagnons de défunt Hector,
Il vous traiterait de gavaches.
Vous me faisiez tant les bravaches,
Et vous ne travaillez non plus
Que gens de leurs membres perclus.
Eh ! qui m’a donné ces pagnotes,
Avec leurs bras de chènevottes ?
Sont-ce ceux qui ramaient si bien
Le long du bord gétulien,
Dans la rude mer d’Ionie ?
O gens de bien, par ironie,
Vous n’êtes rien, en bon françois,
Que gens qui méritez du bois !
Ramez donc, et de bonne sorte,
Ou que le diable vous emporte,

Et m’emporte moi-même aussi
D’avoir gens faits comme ceux-ci !
Pour le premier prix passe encore !
Mais comme une lourde pécore.
Arriver au but le dernier,
Ah ! c’est assez pour renier.
Je n’ai garde, ô sire Neptune !
De porter aucune rancune
A celui qui sera vainqueur ;
J’y consens et de tout mon cœur.
Tu peux bien à ta fantaisie
Faire à qui tu veux courtoisie ;
Mais pourtant, si c’était à moi,
J’oserais bien jurer, ma foi,
Que ton Altesse Maritime
De mon présent ferait estime.
Mais au moins, grand Dieu Marinier,
Que je ne sois pas le dernier !
C’est à vous, madame Chiorme,
D’empêcher cet affront énorme ;
Ramez donc comme gens de bien,
Ou tout est… vous m’entendez bien."
A cette harangue énergique,
Chacun de bien ramer se pique ;
En moins de rien tous ces truands
De secs devinrent tout suants,
Et si fort leur grossit l’haleine
Qu’ils ne respiraient plus qu’à peine.
La chiourme fit grand effort :
Qui s’en fût plaint eût eu grand tort ;
Ce que voyant messer Sergeste,
Il voulut jouer de son reste,
Et se couler le long du roc ;
Sa galère aussitôt fit croc,
Et puis crac ; le bout de la proue
Se fracasse tout et s’échoue.
On entendit avec effroi
Hurler un : « Dieu soit avec moi ! »
Plus de vingt rames se cassèrent ;
Deux cents hommes se renversèrent

Comme quilles, qui çà, qui là ;
En un mot, tout fort mal alla.
La galère, fort entamée,
De ses avirons désarmée,
S’embarrassa dans les rochers,
Et les forçats et les nochers,
Avec grandes perches ferrées,
De leurs rames défigurées
Tâchaient de pêcher les morceaux
Qui flottaient brisés sur les eaux.
Autant et plus que vent en poupe,
A Mnestheus comme à sa troupe
Cet accident vint à propos :
D’esprit et de corps fort dispos,
Il fit trois pas de sarabande,
Pour réjouir toute sa bande,
Laquelle, à force de ramer,
Fendit si prestement la mer
Qu’on l’eût alors bien comparée
A quelque colombe effarée,
Quand du lieu d’où sont ses petits,
Ses ailes faisant cliquetis
Aussi vite qu’une sagette,
Pour quelque rumeur qu’on a faite,
Elle fend le cristal de l’air,
Et puis, sans ses ailes branler
Sur l’une et sur l’autre étendue,
En l’air à gogo suspendue,
On la voit pourtant avancer
Plus quasi qu’on ne peut penser.
Mnestheus donc, en sa Baleine,
D’abord du but la plus lointaine,
Voyant Sergestus échoué,
Cria : « Le bon Dieu soit loué ! »
Et le laissa bien loin derrière
Faisant non pas quelque prière,
Mais des jurements de chartier,
Ou, si l’on veut, de brelandier.
Tandis que messire Sergeste
Contre messire Destin peste,

Mnestheus attrapa Gyas,
Et lui dit "Qu’est-ce que tu as,
Et qu’as-tu fait de ton pilote ?
Faut-il qu’un homme ainsi sanglote ? "
A cela point ne repartit
Gyas, qui de rage glatit
Dans sa nef qui nage sans guide,
Et ressemble un cheval sans bride.
Puis de Cloanthe il approcha,
Ce qui grandement le fâcha,
Vogua quelque temps à sa croupe,
De sa proue égala sa poupe,
Puis après en tout l’égala,
Et lors le diable s’en mêla.
Chacun lors à son adversaire
Fit un souhait peu débonnaire.
Le misérable Cloantus,
De victor devenu victus,
Ne pouvait prendre patience ;
L’autre, plus d’heur que de science,
L’avait à la fin attrapé :
Renfrogné comme un constipé,
Il dit à ses gens force injures,
En une autre saison, bien dures ;
Mais d’un homme d’ire embrasé
Tout fut aisément excusé.
L’espérance ressuscitée
Du pauvre diable de Mnesthée
Emporta de tous la faveur :
On fit sur lui grande clameur
Afin de lui donner courage.
Messire Cloantus enrage
De cet imprévu prétendant,
Et vers la mer les bras tendant,
Il fit, si j’ai bonne mémoire,
Cette oraison jaculatoire :
"Bons Dieux, qui dans la mer logez,
Souvent les vaisseaux soulagez,
Quand ils sont trop chargés de hardes ;
Qui portant écailles pour bardes,

Etes bien souvent attelés
Au char du Roi des flots salés,
Et qui souvent, Dieux débonnaires,
Poussez par le cul les galères,
Quand leur cours n’est pas plus hâté
Qu’un long traîneau de bois flotté ;
Si de la mienne retardée
La course par vous est aidée,
Si j’atteins le but souhaité,
Par l’effet de votre bonté,
Un bœuf sera la récompense
De votre divine assistance,
Et, pour vous chatouiller le goût,
Car vous aimez bien le ragoût,
Les chairs seront en étouffade,
Les entrailles à la poivrade,
Et, pour vous traiter en mignons,
J’y mêlerai des champignons ;
De plus, un présent magnifique
De vin grec, assez énergique
Pour faire parler des poissons,
La somme de quatre poinçons."
Cette promesse, qui les touche,
Leur fait venir l’eau à la bouche.
Toutes les déités de l’eau
S’empressant autour du vaisseau,
Firent et bien tôt et bien vite
Arriver Cloantus au gîte.
Les dieux qui lui firent ce bien
Sont ceux-ci, si je m’en souviens :
Les Phorques dames très humides,
Panopée et les Néréides,
Et l’aquatique Palémon
Qui fait grand trafic de limon.
Poussant et de cul et de tête,
Les dieux bleus au corps demi-bête
Mirent Cloantus dans le port,
Ce qui les réjouit bien fort.
Le vénérable maître Enée,
Voyant l’affaire terminée,

Fit appeler les concurrents ;
Et les reçut selon leurs rangs.
Il fit une harangue à Cloanthe
Que l’on trouva fort élégante ;
Par un vilain petit héraut,
Et qui pourtant criait bien haut,
Il fit publier sa victoire,
Et puis, pour le combler de gloire,
De laurier sa tête coiffa ;
Puis après il désagrafa
Son pourpoint, et de son aisselle
Tira sa féconde escarcelle,
Et fit présent aux mariniers
A chacun de quatre deniers,
Défonça trois tonnes de bière,
Et, pour leur faire chère entière,
Fit égorger trois jeunes bœufs
Et faire des gâteaux aux œufs.
D’une casaque bien bordée
(Ici Méandre et Mélibée
Donnent quelque confusion
A moi qui fais la version),
D’une casaque donc fort riche,
Grand signe qu’il n’était pas chiche,
Cloantus il rémunéra,
Qui, dit-on, de joie en pleura.
Cette casaque représente
L’histoire, fâcheuse ou plaisante,
De Ganymède qu’aima tant
Le Dieu du ciel foudripetant :
On voyait là ce jeune drôle,
La hallebarde sur l’épaule,
Qui suivait et n’attrapait pas
Un cerf qui fuyait à grands pas.
Comme il poursuit ainsi la bête,
Un aigle, qui vient à sa quête,
Le prend, sans beaucoup de respect,
Avec ses griffes et son bec.
Des gens destinés pour sa garde,
L’un ramasse sa hallebarde,

Et ses compagnons, à grands cris,
Poursuivent l’oiseau qui l’a pris.
Son chien, appelé Gueule-Noire,
Chien de fidélité notoire,
S’élance en l’air avec chaleur
Après ce grand vilain voleur,
Et quoique son bien-aimé maître
Commence en l’air à disparaître,
Et même ne paraisse plus,
Par des jappements superflus
Il fait voir l’ardeur de son zèle,
Que le chien de Jean de Nivelle,
Auprès de ce mâtin de bien,
Est un abominable chien.
Cuirasse de clous d’or cloutée,
Fut le guerdon du sieur Mnesthée,
Couverte de mailles d’acier,
L’ouvrage, dit-on, d’un sorcier :
Elle fut jadis la cuirasse
D’un grand capitaine Fracasse,
D’un Grec nommé Démoléon,
Tout couvert de poil de lion,
Qu’Aeneas tua près de Xante ;
Au reste elle était si pesante
Que Phégeus et Sagaris
Pour rien n’eussent pas entrepris
De la porter tous deux ensemble
Vous ne savez pas, ce me semble,
Qui sont ces gens nommés ainsi ;
Je ne le sais pas bien aussi.
Suffit, quoiqu’elle fût si lourde,
Et ceci n’est point une bourde,
Que quand il en était armé,
Ce grand homme que j’ai nommé,
Il courait pourtant comme un lièvre,
Aux Phrygiens donnait la fièvre,
N’en étant pas plus empêché
Que de quelque petit péché.
De plus il donna deux chaudières,
Quelques-uns ont dit deux aiguières,

Et deux gondoles de laiton
De la valeur d’un ducaton.
En cet endroit maître Virgile,
Des poètes le plus habile,
Ne nous fait point savoir qui fut
Celui qui ses beaux présents eut,
Si ce fut Gyas ou quelque autre ;
Mais il y va fort peu du nôtre :
Tant y a qu’en fort bel arroi
Faisant tous bien du quant-à-moi,
Sur le rivage ils promenèrent
Les beaux présents qu’ils remportèrent,
Et s’y promenèrent aussi ;
Cela se doit entendre ainsi.
Tandis qu’ils font leurs caracoles,
Faisant grand dégât de paroles,
Et racontant leurs beaux exploits,
Disant une chose deux fois,
On vit de loin le sieur Sergeste,
Du peu de rames qui lui reste
De cet inconsidéré choc
Qu’il avait eu contre le roc,
Tâchant d’amener sa galère,
Où l’on ne voyait que misère.
Dans ce vaisseau tout disloqué
Mordant ses doigts d’avoir choqué,
Et non tant fâché de sa perte
Que de la vergogne soufferte,
Il prit sans honte et sans remords,
Par tous les endroits de son corps,
Plus de cent fois le Dieu de l’onde,
Au grand scandale de son monde.
Du pauvre navire échoué,
Un grand vilain serpent roué
De quelque pesante charrette,
Est la comparaison bien faite ;
Ou bien quand, par quelque passant,
D’un coup de bâton fracassant,
Sa personne peu respectée
Est un peu rudement traitée,

Si que l’épine de son dos
A reçu dommage en ses os :
Il se traîne à peine sur l’herbe,
De la moitié du corps superbe,
De l’autre très mortifié,
Ou pour mieux dire estropié ;
Ainsi la galère entamée,
En quelque endroit assez armée,
En quelqu’autre, au lieu d’avirons,
Etant, comme les vaisseaux ronds,
Sans rames qui lui servent d’ailes,
Avec des perches telles quelles,
Au lieu de voguer gaiement,
Se traîne en mer languissamment.
Enfin, employant quelques voiles,
Grâce à l’invention des toiles,
Elle aborda comme elle put
Le rivage qui la reçut.
Pour adoucir sa fâcherie,
D’une servante bien nourrie,
Qui nourrissait en même temps
Deux garçons à l’envi têtant,
Il fut régalé par Enée :
Cette servante était bien née,
Elle s’appelait Pholoé,
Dont le nez un peu trop troué
Laissait quasi voir la cervelle,
Quoique Crétoise était fidèle,
D’un visage noir et grasset ;
Et sentait un peu le gousset.
Elle jouait de l’épinette,
Maniait bien la castagnette,
Remplissait bien le passement,
Et donnait bien un lavement.
Aeneas, quittant la marine,
Vers un champ uni s’achemine,
Environné de coteaux verts,
Et ces coteaux, d’arbres couverts,
Etaient à peu près la figure
D’un grand cirque d’architecture ;

Là, sur un gros billot assis,
Il prononça, de sens rassis,
S’il est vrai que je m’en souvienne,
Ces mots en langue phrygienne :
"Oh ! mes bien-aimés assistants,
Oh ! vous, messieurs, qui, m’écoutant,
N’écoutez pas grandes merveilles,
Ouvrez, de grâce, vos oreilles.
Quiconque de vous veut courir,
Et veut un beau prix acquérir,
Qu’il se présente à la bonne heure.
En une occasion meilleure,
Ni pour amasser plus d’honneur,
Les jambes qu’il eut du Seigneur
Ne peuvent pas être employées :
Cà, çà, donc, casaques ployées,
Vienne quiconque a bon jarret
Le témoigner en ce guéret,
Et de sa semelle légère
Nous emplir les yeux de poussière !
Tant Sicilien qu’étranger,
Il suffira d’être léger
Pour pouvoir entrer en la lice
Rien par faveur, tout par justice !
Pour les plus escarbillards, j’ai
Ce que les rats n’ont pas mangé."
A cette efficace promesse,
Sortit du milieu de la presse
Euryale, un fort beau garçon,
Couvert d’un simple caleçon.
Après lui parut monsieur Nise,
Couvert de sa seule chemise,
De cet Euryalus nommé
Démesurément enflammé,
Mais dont l’on ne pouvait rien dire ;
Et puis Diorès, un beau sire,
Du sang royal de Priamus ;
Le Sicilien Hélymus,
Et Panopès, son camarade,
Prisés tous deux pour la gambade,

Et jeux de disposition,
D’Acestes l’inclination,
Qui l’accompagnaient à la chasse,
Et qui chassaient tous deux de race.
J’oubliais Salie et Patron,
Dont l’un, à ce que dit Maron,
Etait issu d’Acarnanie,
Et l’autre venait d’Arcadie.
Maron n’éclaircit pas trop bien
Qui des deux est l’Arcadien,
Et qui vient de l’Acarnanie,
Et Scarron fort peu s’en soucie :
Il suffit que tels qu’ils étaient,
Du sang tégaean ils sortaient.
Plusieurs autres se présentèrent,
Lesquels seulement se lassèrent,
Et dépensèrent force pas ;
Je ne les nommerai donc pas.
Déchargés de ventre et de croupe,
Ces beaux coureurs vinrent en troupe
Se planter, bien délibérés,
Et de leur vitesse assurés,
Devant le brave fils d’Anchise,
Dont la personne était assise
Sur un billot en un lieu haut,
Comme je vous ai dit tantôt,
D’où, par le moyen de sa langue,
Il fit ouïr cette harangue :
"Qui de vous ne courra bien fort,
Par feu mon père aura grand tort,
Car quand on court bien, on attrape.
Pour vous faire mordre à la grappe,
Ecoutez ce que de bon cœur
Je prétends donner au vainqueur :
Deux beaux dards à la gnossienne,
Dont les bois ne sont pas d’ébène ;
Une pertuisane de fer
Qu’on peut richement étoffer,
Si l’on y veut faire dépense
De la façon que je le pense :

Ces présents en commun seront
Pour ceux qui les disputeront.
Aux trois plus vites je destine
Un cheval de fort bonne mine,
Richement caparaçonné
D’un camelot pâle tanné,
Qu’un bord de cuir doré galonne ;
Plus, une trousse d’amazone,
Ses flèches et son baudrier,
De la main d’un bon ouvrier,
Sur lequel reluit une perle
Aussi grosse que l’oeil d’un merle ;
Plus, une salade d’Argos,
Présents qui valent trois lingots.
Puis chacun criant sur eux vive,
Ils seront couronnés d’olive."
Chacun prit place, cela dit.
Le signal donné, l’on partit
Au son de la trompe enrouée.
Vous eussiez dit une nuée
Qui dans la lice s’épandit ;
L’air épais sur eux se rendit,
La poudre de leurs pieds émue
Faisant sur leur tête une nue.
L’oeil plus vite que le pied fut
Dès le commencement au but,
D’où, tacitement, il exhorte
A courir le pied qui le porte.
Nise les autres devança,
Et derrière lui les laissa
Les poitrines toutes pantoises,
De la longueur de quatre toises ;
Après lui, mais loin de lui, court
Salius, qu’un espace court
Sépare du jeune Euryale,
Qu’Hélymus peu s’en faut égale,
A qui le dernier, Diorès,
Souvent bat les talons exprès,
Et par malice, dans la fesse,
Lui met le bout du pied sans cesse,

Et l’eût à la longue emporté
Sur lui, malgré sa primauté.
Nise était du but assez proche,
Quand il lui vint une anicroche
Qui, voulsit ou non, l’arrêta,
Et sa belle course gâta,
Changeant toute son espérance
En une sotte révérence
Qu’il fit, de son long étendu,
Sur du sang de bœuf répandu.
Troublé comme un fondeur de cloche
Quoiqu’il ne boite ni ne cloche,
Il voit que les prix destinés
Ne sont pas pourtant pour son nez ;
Mais, perdant espérance et gloire,
Il ne perdit pas la mémoire
D’Euryalus qu’il adorait,
Car, comme Salius courait,
Saisissant sa jambe et sa guêtre,
Si fort ses pieds il enchevêtre
Que du nez en terre il donna,
D’où se levant, il ramena
Un coup sur le mufle de Nise,
Qui, sans jamais quitter sa prise,
Le mordit quatre fois au cul.
Ainsi, d’Euryale vaincu,
Et le cul marqué de morsures,
Tandis qu’à Nise il chante injures,
Et que Nise, sans l’écouter,
Ne songe qu’à bien l’arrêter,
Le petit fripon d’Euryale
Vite comme le vent détale,
Et, laissant l’autre renier,
Arrive au but le fin premier,
Favorisé de la huée
De tous ceux par qui fut louée
De Nise la bonne action,
En signe d’approbation,
Qui criaient Vive, vive, vive !
Hélymus le second arrive,

Et le troisième, Diorès,
Qui le talonnait de si près
Que de cette talonnerie
On pensa bien voir brouillerie.
Lors Salius, avec grands cris,
Se plaint qu’on lui vole le prix,
Allègue l’injuste cascade ;
Mais Euryalus persuade,
Ne faisant rien que larmoyer,
Qu’on ne peut sans prix l’envoyer,
Et Diorès pour lui supplie,
Disant que s’il faut qu’à Salie
Soit octroyé le prix premier,
Qu’il se voit exclu du dernier.
Aeneas, des bons le modèle,
Leur dit : "Finissez la querelle,
Vous serez tous récompensés ;
Taisez-vous, et vous embrassez
D’une peau de lion entière,
Dont la jube, faite en têtière,
Un morion représentait,
Et qui d’autant plus riche était
Que chaque griffe était dorée,
L’injustice fut réparée,
Dont Salius se plaignait tant ;
Et lors Nise, se présentant
Et faisant remarquer la boue
Qui, depuis le haut de la joue
Jusqu’à la cheville du pied,
Le rendait tout crottifié,
Dit : "On me devrait reconnaître,
Moi vainqueur, ou qui devrait l’être,
Et qui n’ai ma course gâté
Que pour avoir trop vite été."
Aeneas se mit à sourire,
Et lui dit : "Refrénez votre ire ;
Vous serez aussi guerdonné
D’un beau casque damasquiné,
Remarquable pour sa doublure,
Pour ses plumes, pour sa gravure,
Ouvrage

 de Didymaon."
A quoi Nise dit : "Par Mahom,
On le verra dessus ma tête
Chaque dimanche et chaque fête.
Meure, qui dira jamais mal
De grand seigneur si libéral ! "
La course étant ainsi finie,
Toute animosité bannie,
Et les coureurs gais et contents :
"Il ne faut point perdre de temps,
Dit Enée ; empoigne le ceste,
Quiconque aura du cœur de reste.
A quiconque s’y veut frotter,
Un bœuf paré pour le tenter
Sera le prix de la victoire.
Une épée à gaîne d’ivoire,
Outre un fort joli morion,
Sera le prix du champion,
Qui, par les coups de l’adversaire,
Sera contraint enfin de faire
Signe de ses deux bras lassés,
Qu’il en a trop, au moins assez."
Chacun eut grande retenue
A voir le ceste, dont la vue
Fit peur à ceux des regardants
Qui n’étaient pas des plus fendants.
Le grand Darès seul se présente,
Darès, à la taille géante,
Qui seul avec Pâtis jouait
A ce jeu, qui les gens rouait ;
Qui, pour célébrer la mémoire
Du vaillant Hector, eut la gloire
D’assommer, près de son tombeau,
Butès, aussi fort qu’un taureau
Et très expert en la gourmade,
Sans mensonge, ou bien par bravade
(Car on ne l’a jamais bien su),
Ce Butès se disait issu
D’Amiclus, grand brise-mâchoire,
Et fort renommé dans l’histoire.

Darès s’étant donc présenté,
Plus d’un cœur fut épouvanté
De voir ses épaules ossues,
Ses bras, ou plutôt ses massues ;
Outre que ce grand Goliath,
De son naturel un grand fat,
Donnait dans l’air mille gourmades,
Tirait en l’air mille ruades,
Puis, ayant bien frappé, riait
Comme un maître fou qu’il était,
Criant : "Cà, çà, que je le roue,
Que je lui fracasse une joue,
Que je lui crève un oeil ou deux."
Ce défi paru si hideux,
Qu’au diable, s’il y vient personne,
Tant ce puissant paillard étonne
Et Troyens, et Siciliens,
Qui lors furent de grands vauriens.
Ne voyant personne paraître,
Il se crut aisément le maître
Du bœuf, qui peu se tourmentait
De savoir qui son maître était,
Telle était son indifférence :
Il était bœuf de conscience,
Qui laissait les gens quereller
Sans jamais vouloir s’en mêler.
Darès prit cette douce bête
Par les deux cornes de sa tête,
Criant, jusqu’à s’en enrhumer :
 « Qui veut donc se faire assommer ? »
Puis, se tournant vers maître Enée
"Serai-je toute la journée,
Dit-il, attendant qu’un grouin
Se fasse écraser à mon poing ?
Qu’on me mette quelqu’un en tête,
Ou bien que j’emmène la bête ;
Je suis trop longtemps en ce lieu.
— Qu’il ait le bœuf, au nom de Dieu,
Qu’il en fasse des choux, des raves, "
Disaient quelques-uns des plus braves

Un peu contre lui mutinés
D’avoir pour lui saigné du nez.
Acestes de rage en trépigne,
Et dans son courage rechigne
Du bœuf trop aisément gagné :
Il s’en alla, tout indigné,
Accoster le vieillard Entelle,
Qui, couché sur une bancelle,
Pour Darès et sa vanité,
Moins froid n’en avait pas été.
Il lui dit : "Te voilà bien sage !
Et qu’est devenu ton courage,
Toi, qui de tes deux poings fermés
As tant de rustres assommés ?
Ayant été le camarade
Du plus vaillant en la gourmade
Qu’on ait vu jamais en ce lieu,
Qui même en est le demi-dieu,
D’Eryx, au redoutable ceste,
Si peu de courage il te reste
Que ce grand vilain mal bâti
A tes yeux du prix est nanti ?
Et n’as-tu pas quelque vergogne,
D’être étendu comme un ivrogne,
Quand Darès, à toi comme à nous,
Fait redouter ses pesants coups ?
Que deviendra ta renommée
Par toute notre île semée,
Les prix à ton plancher pendus,
Pour les combats par toi rendus ? "
Entellus dit : "Ta remontrance
N’est pas certes sans apparence ;
Mais ce n’est pas faute de cœur
Que je laisse Darès vainqueur.
La vieillesse froide et pesante
M’a rendu l’âme indifférente,
Et pour le bien et pour l’honneur ;
Si j’avais ma jeune vigueur,
Ce fanfaron qui fait le rogue,
Qui jappe après nous comme un dogue,

De mille coups de poings farci,
Serait vu me crier merci ;
Et sans espoir de bœuf ou vache
(Lâche motif de tout gavache),
De la seule gloire animé,
Je l’aurais déjà bien gourmé.
Et qu’ainsi ne soit, maître Aceste,
Du peu de force qui me reste,
Il ne tiendra qu’au sieur Darès
Que nous ne nous voyons de près."
Cela dit, il jeta par terre
Deux vilains instruments de guerre,
Deux cestes, malplaisants à voir
Plusieurs n’eurent pas le pouvoir
De n’en détourner pas leurs faces,
Faisant d’aussi laides grimaces
Que ceux qui, couverts d’un linceul,
Pensent la nuit voir leur aïeul.
C’était des gantelets semblables
Que des athlètes redoutables
L’athlète le plus redouté,
Eryx, devant qu’être dompté,
Se combattait à toute outrance,
Et meurtrifiait d’importance
Les gourmeurs assez imprudents
Pour oser lui montrer les dents.
Darès, voyant telles menottes,
Se mit du nombre des pagnotes,
Dit qu’il n’en voulait point tâter,
Et que ce serait se gâter
Maître Aeneas prend et manie
La machine de fer garnie,
Que sept gros cuirs de bœuf pliés,
De jointures de plomb liés,
Rendent à porter si pesante
Que lui-même s’en épouvante,
Lui qui fort comme un Turc était :
A quoi le vieillard ajoutait :
"Et si vous aviez donc vu celle
Qui gâta d’Eryx la cervelle,

Vous feriez cent signes de croix ;
Moi-même à peine je le crois,
Moi qui l’ai vue, à la malheure,
Et qui de souvenir en pleure !
Quand sire Hercule s’en servait,
Non plus de fatigue il avait
Que s’il eût tenu quelque plume,
Quoiqu’aussi lourde qu’une enclume,
Et pesante deux fois autant
Que celle qui vous trouble tant ;
La même, dont votre grand frère
Eryx se servait d’ordinaire,
Dont depuis j’ai fait des exploits,
Desquels le moindre en vaut bien trois,
Lorsqu’avec ma vigueur première,
J’avais ma valeur tout entière.
Le ceste est encore taché
Du sang et du cerveau séché,
Quand Hercule, après mainte touche,
Lui fit un abreuvoir à mouche,
De son ceste, dont il tacha
Celui-ci, quand il le toucha.
Je suis homme sans simagrée :
Si votre grand Darès l’agrée
Et ne m’en veut jamais de mal ;
Je vais l’étriller en cheval ;
Mais, si mon ceste l’épouvante,
S’il trouve l’arme trop pesante,
De laquelle jadis Eryx
Des forts a remporté le prix,
Que d’autres cestes on me donne,
Et je veux que l’on me chaponne,
Si dans deux coups on ne verra
A qui le bœuf demeurera,
Pourvu qu’avec la bonne grâce
D’Aeneas la chose se fasse,
Et d’Acestes mon bon seigneur.
— Vous parlez en homme d’honneur,
Dit Aeneas ; ça, qu’on m’apporte
Deux cestes d’une même sorte."

Les cestes furent apportés,
Et par les experts visités.
Entellus prit l’un, Darès l’autre,
Disant tout bas sa patenôtre,
De voir l’autre tant épaulu,
Ossu, membru, fessu, velu,
D’une échine nerveuse et large,
Et d’une patte faite en targe.
Je devrais, me semble, avoir dit
Qu’aisément son corps nu l’on vit,
A cause qu’il avait bas mise
Et sa jaquette et sa chemise,
S’entend, si chemise il avait,
Car autrement il ne pouvait
Quitter que sa seule jaquette :
Je suis fort fidèle interprète,
Et, quand je fais omission,
C’est par pure inadversion.
Les voilà donc prêts à bien faire,
Entellus et son adversaire,
Plantés tous deux sur leurs ergots,
Se faisant mines de magots,
Id est s’entrefaisant la moue.
D’abord et l’un et l’autre joue,
Et, comme pour escarmoucher,
Porte maints coups sans se toucher ;
Puis s’échauffant dans l’escarmouche
L’un d’eux son adversaire touche,
Qui, fâché d’avoir mal paré,
Lui rend le change bien serré ;
Enfin tout de bon ils se tâtent,
Et plusieurs beaux membres se gâtent,
Darès plus qu’Entellus gaillard,
Entellus plus puissant paillard.
Poings avancés, ceste en arrière,
Les yeux ardents, la mine fière,
Ils s’entr’assomment, les grands fous,
D’une grande somme de coups :
Leurs poumons respirant à peine
A tous deux font grossir l’haleine,

Et leurs membres nus palpiter ;
Tantôt un coup les fait roter,
Appliqué sur le diaphragme,
Et vomir du sang une dragme ;
Tantôt l’un d’eux n’attrape rien,
Dont l’autre se trouve fort bien.
A l’un le ventre frappé sonne,
A l’autre la tête s’étonne,
Ou, pour mieux dire, sa raison,
Du coup qui frappe sa maison.
Maints coups perdus frisent l’oreille ;
Enfin, ils font tous deux merveille.
Darès, faisant maint et maint sauts,
L’intrépide Entellus assaut,
Qui n’a recours qu’à la parade,
Sans reculer à la gourmade,
L’oeil fiché sur son ennemi
Et sur ses pieds bien affermi.
Son homme le tourne et regarde,
Pour trouver un membre hors de garde
Sur lequel il puisse donner.
Quand on le voit ainsi tourner,
On se représente une place,
De qui le mur partout fait face,
Que l’on tourne pour découvrir
Par où le mur se peut ouvrir,
Et contre lequel l’adversaire,
Ne fait pourtant que de l’eau claire,
Et ne s’est, ayant bien tourné,
Que beaucoup de peine donné.
Sur Darès, qui tel assaut livre,
Un coup pesant plus d’une livre
Par Entellus fut desserré ;
Ce grand coup ne fut point paré,
Mais esquivé, dont le bonhomme,
Ne trouvant rien, trébucha comme
On voit trébucher bien souvent
Un pin ébranlé par le vent.
Entellus donc, en grosse bête,
Trébucha de cul et de tête,
Et

 son dieu Jupin renia.
Sur sa chute on se récria,
A savoir le peuple de Troie,
D’exultation et de joie,
Le Sicilien bien fâché
Du bon Entellus trébuché.
Aeneas, et le brave Aceste,
Y furent devant tout le reste.
Acestes, levant son ami,
Qui jurait en diable et demi,
Se mit tout bas à le semondre ;
Il ne daigna pas lui répondre,
Ni même à messire Aeneas
Qui lui faisait de beaux hélas !
Quoiqu’en son âme le beau sire
Fût moins prêt à pleurer qu’à rire,
Comme on ne peut s’en empêcher
Quand on voit quelqu’un trébucher.
Ayant bien rajusté son ceste,
Il fit retirer maître Aceste,
De sa chute plus qu’enragé,
Quoique par elle encouragé,
Et sachant bien, en conscience,
Qu’avec plus d’heur que de science
Darès, qui faisait l’entendu,
L’avait vu par terre étendu.
Levé donc et remis en place,
Rage au cœur, rougeur à la face,
De n’avoir jusque-là fait rien
De sa valeur qu’il connait bien,
Il montra ce qu’il savait faire :
Onc ne fut plus rude adversaire.
Darès fut tout épouvanté
Des coups de ce ressuscité,
Et n’eut recours qu’à la parade ;
L’autre, gourmade sur gourmade,
Vous le pousse de coin en coin,
Et l’assomme de coups de poing.
Ses coups tombent dru comme grêle
Darès a peur qu’on ne lui fêle

L’habitacle de la raison,
Quoiqu’il en ait moins qu’un oison ;
Il est près de demander lettre,
Ne sachant en quel lieu se mettre
A couvert d’un ceste si lourd.
Le vieil Entellus fait le sourd,
Travaillant sur lui de plus belle
A donner jour à sa cervelle.
Darès était tout essoufflé,
Le visage de coups enflé,
Près de donner du nez en terre,
Quand Aeneas vint à grand’erre,
Se mettre entre les combattants ;
Certes, il y vint bien à temps,
Car, de la première taloche
Sur estomac ou sur caboche,
Darès allait être achevé ;
Le poing était déjà levé,
Quand Aeneas avec Aceste,
De ce rude joueur de ceste
Qui ne faisait point de quartier,
Vinrent le cœur dulcifier :
"Daignez ne passer pas plus outre,
Homme au poing lourd comme une poutre.
Une autre fois notre Darès
N’approchera pas de si près
Un de qui les coups peuvent moudre
Une roche et la mettre en poudre,
Et par qui serait assommé
Un éléphant, fût-il armé."
A ces mots, le donne-gourmade
Devint doux comme cassonade,
Tant Aeneas eut de crédit :
"Soit fait, comme vous avez dit,
Et la noise soit terminée ! "
Dit Entellus. Lors maître Enée,
Devers le battu se tournant,
Sur pieds à peine se tenant,
Il lui fit, si j’en ai mémoire,
Cette leçon consolatoire,

Le soutenant de ses deux bras
"Il fallait, mauvais Fierabras,
Il fallait connaître son homme
Devant que de s’y frotter, comme
Vous avez fait contre celui
Qui vous détruisait aujourd’hui,
S’il n’était aussi débonnaire
Qu’il est invincible adversaire.
Ne sentez-vous pas en sa main
Quelque chose de plus qu’humain,
Et que quelque dieu le protège ?
Allez, mon beau gourmeur de neige,
Vous faire vitement panser,
Et tâchez de n’y plus penser."
A ce discours, le pauvre drôle,
Le chef tout penchant sur l’épaule,
Les yeux pochés au beurre noir,
Lui dit tout bas : « Jusqu’au revoir. »
Il n’en put dire davantage,
Et même n’eut pas le courage
De porter la main à ses dents
Pour voir s’il en restait dedans.
Sa barbe était toute rougie
D’une piteuse hémorragie,
Et son nez, de coups écaché,
Se vidait sans être mouché.
Les Troyens vinrent, qui le prirent,
Et, le prenant, tel mal lui firent,
Car son corps était tout meurtri,
Qu’il fit un pitoyable cri.
Le coutelas et la salade
Tinrent compagnie au malade
Pour consoler son nez cassé,
Et le bœuf du prix fut laissé
Pour la récompense d’Entelle,
Qui fit une harangue telle,
Enflé d’orgueil comme un crapaud
D’avoir conquis, à ce jeu chaud,
Un bœuf qu’on pansait à l’étrille,
Comme un bœuf de bonne famille :
"

O vous, Troyens, jeunes et vieux,
De notre victoire envieux,
Venez voir ce que je sais faire ;
Venez voir à quel adversaire
Vous avez Darès dérobé,
Et comment il était flambé
Si vous n’eussiez à notre patte
Soustrait son débile omoplate."
Cela dit, de son poing serré
Un coup par lui fut desserré
Entre les cornes de la bête :
Ce coup entra dedans sa tête,
D’où sortit un ample cerveau,
Et de sang, la valeur d’un seau,
Et le bœuf, sans cérémonie,
Au monde faussa compagnie.
Puis il dit, d’un cœur tout contrit,
Et recueilli dans son esprit,
Regardant la voûte éthérée
D’une façon tout éplorée,
Ces mots : "Eryx, mon cher seigneur,
Je t’offre du bon de mon cœur
Pour Darès, à qui je pardonne,
Ce bœuf, très honnête personne."
Sur cette action d’Entellus,
Les assistants, qui moins, qui plus,
Firent une grande huée
Qui fut longtemps continuée,
Dont Enée, étant ennuyé,
Cria tout haut : "C’est trop crié ;
Je suis las d’ouïr toujours braire.
J’aimerais mieux avoir affaire
Aux fous des petites-maisons,
Qu’à tant de cervelles d’oisons,
Qui n’ont jugement ni science."
Ayant fait faire ainsi silence,
Il dit : « Vienne qui sait tirer. »
Lors on vit de l’étui tirer
Maint arc, comme de mainte trousse
Sortit mainte flèche non mousse.

Après que maints bons compagnons
Se furent mis en rang d’oignons,
D’Iulus le révérend père
Fit dresser un mât de galère,
Ayant fait au bout attacher,
Devant qu’en terre le ficher,
Avec une longue ficelle,
Ramier, pigeon ou tourterelle
(Il n’importe ce que ce fut ;
Pourvu qu’on arrive à son but,
Facilement on se dispense
Quand petite est la conséquence).
Puis après au sort on tira,
Dont main visage s’altéra,
Et d’épanoui devint sombre,
De peur de n’être pas du nombre
De ceux qui devaient de droit fil
Tirer dessus le volatil.
Maître Aeneas en choisit quatre
Qui devaient essayer d’abattre,
Par un coup de trait décoché,
L’oiseau sur le mât attaché.
De gibier un grand homicide,
Dit Hippocoon Hyrtacide,
Fut le premier élu du sort,
Ce qui le réjouit bien fort ;
Le second fut maître Mnesthée,
La tête encore garrottée
Du rameau d’olive emporté
Pour avoir bon vogueur été,
De quoi je ne veux plus rien dire,
Puisque déjà l’on l’a dû lire.
Maître Eurytion fut le tiers,
Phénix des arbalétriers,
Frère cadet de feu Pandare,
Des grands tireurs d’arc le plus rare,
Qui sut à propos secourir
Pâris, qui s’en allait mourir
Sous les coups de son adversaire,
Qui quartier ne lui voulait faire
(

Dont les Grecs étaient ébaudis
Et les Troyens bien étourdis),
Quand à propos le sieur Pandare,
Prenant son arc sans dire gare,
En donna tout droit dans le cul
De Ménélaüs le cocu ;
Sur quoi les deux osts se mêlèrent
Et les champions séparèrent.
Le quatrième et dernier fut
Le vieil Acestes, qui voulut,
Avec toute cette jeunesse,
Contester de force et d’adresse.
Ces arbalétriers élus
Bandèrent de leurs bras velus
Leurs arcs, mortifères machines,
Non sans se raidir les échines.
Hippocoon, le premier d’eux,
Adressant au ciel mille vœux,
Qui jusque-là ne pénétrèrent,
Mais en beau chemin demeurèrent,
Frappa d’un trait le bout du mât ;
Plus haut, il eût donné moins bas.
La bête volante effrayée
Voulut s’envoler, mais, liée,
En l’air elle se débattit,
Et voilà tout ce qu’elle fit.
Tandis qu’au bout de la ficelle
Dans l’air elle tâche de l’aile,
Mnestheus tire, et de son trait
Coupe la corde, et lors Dieu sait
Si la pauvrette en fut fâchée,
Et si, se sentant détachée,
Elle ne doubla point le pas,
Ah ! tout beau, je n’y pense pas :
Je veux dire prit sa volée.
S’en étant donc dans l’air allée,
Eurytion, le franc archer,
Devant que son trait décocher,
Fit à son frère une prière,
Laquelle il reçut tout entière.

Tandis que le pauvre animal
S’enfuit, ne songeant à nul mal,
Un coup qui le prit en croupière
Le fit revenir en arrière,
Et son beau vol interrompit,
Ce qui lui fit bien du dépit ;
La pauvre bête, transpercée,
Ayant sa vie en l’air laissée,
Tomba comme eût fait un caillou,
Sans peur de se rompre le cou.
Qui fut camus, ce fut Aceste,
Voyant que pour lui rien ne reste,
Et qu’il faut, s’il veut décocher,
Qu’il aille ailleurs un prix chercher ;
Mais le facétieux bonhomme
Ne laissa pas de tirer comme
S’il eût tiré dessus l’oiseau,
Et lors un prodige nouveau
Etonna toute l’assemblée
Aussitôt que la flèche ailée
De l’arc qu’il délâcha partit,
En flamme elle se convertit,
Et ressemblant une fusée,
Ou quelque couleuvre embrasée,
Ou, comme notre auteur dit mieux,
Une étoile aux crins radieux,
Elle se guinda dans l’air perse,
Comme un feu qui du cristal perce,
Puis elle se perdit en l’air,
Cessant de vivre et de voler.
Sur cette bizarre aventure
Chacun fit mainte conjecture ;
Maints devins, enthousiasmés,
Se firent par là renommés,
Prédisant choses merveilleuses
Qui pourtant étaient bien douteuses.
Les redoutables Phrygiens,
Comme aussi les Trinacriens,
Enfin, tous ceux de l’assemblée,
En eurent la tête troublée ;

Enée en fit un grand cancan,
Et, se détachant un carcan
Qui lui pendait dessus la gorge,
Où le noir dragon de saint George
En une agate était gravé,
D’un coup de lance l’oeil crevé,
Il s’approcha du père Aceste,
En lui disant : "Je vous proteste
Qu’onc ne fut archer plus adroit.
Sans l’avoir vu qui le croiroit,
Que vous eussiez pu d’une flèche
Faire feu comme d’une mèche ?
Vraiment, ou je n’y connais rien,
Ou Jupiter vous veut du bien.
Quant est de moi, je vous révère
Autant que j’ai fait feu mon père ;
Je dirais que ma mère aussi,
Mais ce serait mentir ainsi.
Que si les prix sont pour les autres,
Vous aurez quelques présents nôtres,
Pour vous faire oublier le tort
Que vous a fait ici le sort."
Cela dit de fort bonne grâce,
Et du carcan, et d’une tasse,
Joyau massif et bien pesant,
Il lui fit un fort beau présent.
Cette tasse, bien travaillée,
Avait jadis été baillée
Au père de notre Aeneas,
Qui d’icelle faisait grand cas,
Par le bon Thracien Cissée ;
Cette tasse était rehaussée
D’émail fin qui représentait
Bacchus, dieu du vin, qui rotait.
Puis après, de branche d’olive,
Faisant signe qu’on criât : Vive !
Il couronna son chef chenu
Que d’ordinaire il avait nu.
Eurytion, sans répugnance,
Laissa donner par préférence

Le premier prix qu’il méritait,
Comme très civil qu’il était ;
Très largement de maître Enée
Son adresse fut guerdonnée
Mnestheus eut aussi son don,
Et l’Hyrtacide Hippocoon.
Après l’adroite tirerie
Vint la noble chevalerie :
Epitidès fut appelé,
Grand vieillard au menton pelé,
D’Ascanius le pédagogue,
Homme austère, à mine de dogue,
Mais docteur des plus estimés,
Et grand faiseur de bouts-rimés,
Natif de Riom en Auvergne ;
Quoique incommodé d’une hergne,
Un très délibéré vieillard,
Et des hommes le plus raillard.
Aussitôt qu’il fut en présence,
Il fit des mieux la révérence,
Comme il en faisait grand débit ;
Puis messire Aeneas lui dit :
"Epitidès, ma géniture
A-t-elle apprêté sa monture ?
Et nos jeunes galefretiers.
Ont-ils apprêté leurs coursiers,
Pour montrer, par maint caracole
Qu’ils sont sortis de bonne école ?
Va-t’en donc vite les quérir."
Lors Epitidès de courir.
Ce vieillard, à la cuisse sèche,
Etait vite comme une flèche,
Et sautait trente pieds d’un saut ;
Il fut donc revenu bientôt,
Suivi de maint petit saint George,
Tous gais comme pourceaux en l’orge,
Et leurs chevaux enharnachés
De force rubans attachés.
On ne vit jamais plus beau monde.
Chacun d’eux avait une fronde,

Non pas pour fonder des arrêts,
Mais des pierres, cailloux et grès.
Les uns avaient l’arc et la flèche
(Car d’engins à ressort ou mèche,
Qu’on appelle instruments à feu,
En ce temps-là l’on usait peu) ;
Les autres, d’une lance gaie,
Ou d’une pique de Biscaye
(Disons plutôt de tous les deux,
Pour tenir les gens moins douteux),
Avaient leur patte droite armée ;
Et leur tête tout emplumée,
Comme leur col était paré
De collier de laiton doré.
Sous trois fort jolis capitaines
En justaucorps de tirelaines,
Furent formés trois escadrons ;
Le premier, fraises à godrons,
Le second, têtières anglaises,
Et le tiers, capes béarnaises,
Rendaient, pour mieux garder leurs rangs,
Les uns des autres différents.
L’un des chefs de ces gens d’élite
Etait fils du pauvre Polite,
Le jeune fils de Priamus,
Qu’assomma Néoptolemus.
Il montait en chausses de page
Un fort beau cheval de bagage,
Mais pourtant qu’on avait dressé,
Et qui franchissait un fossé
Aussi large qu’une rivière,
Comme un autre eût fait une ornière.
Le second chef était Atys,
Pour qui d’amoureux appétits,
Ascanius, le fils d’Enée,
Avait la raison fascinée,
Etant de cet Atys si fou
Qu’il l’avait toujours à son cou.
Le sieur Maron, de sa monture
Ne nous fait aucune peinture,

Mais sans doute il était monté
En homme de sa qualité.
Le plus beau de tout fut Ascaigne ;
Son cheval, couleur de châtaigne,
Le meilleur cheval de Sidon,
Etait un présent de Didon.
Ce cheval était une bête
Propre à paraître un jour de fête,
Qui faisait le saut de bélier,
Et duquel souvent cavalier,
Sans le secours de la crinière,
Tombait la tête la première ;
Mais tant fût-il mauvais cheval,
Courant à mont, ou bien à val,
Quand il eût fait le diable à quatre,
Il n’eût pu notre Iule abattre,
Savant du pied et de la main,
Comme un créat de Benjamin,
Ou d’autre chef d’Académie,
Qu’ici je n’alléguerai mie.
Pour les autres jeunes cadets
Acestes fournit des bidets
Et mainte jument poulinière,
Que les poulains suivaient derrière.
Les Troyens frappèrent des mains,
Voyant les fils de leurs germains,
De leurs cousins, de leurs cousines,
De leurs voisins, de leurs voisines,
Et quelques-uns aussi des leurs,
Habillés en petits seigneurs,
Et parés en coureurs de bague,
Sur les reins coutelas ou dague ;
Ils reconnurent dans leurs traits
De leurs amis morts les portraits,
Quoiqu’en leurs visages la crainte
En couleur pâle fut dépeinte,
A cause qu’ils s’épouvantaient
De leurs chevaux qui trop sautaient.
A la fin, ils se rassurèrent,
Et dans leurs selles s’ajustèrent.
Epitide

 un fouet claqua,
Le clac dupliqua, tripliqua ;
Aussitôt ensemble ils partirent,
En un escadron qu’ils défirent,
Se séparant en pelotons,
S’escrimèrent de leurs bâtons :
Les uns tournèrent les épaules,
Que les autres, à coups de gaules,
Caressèrent assez longtemps.
Les battus devinrent battants ;
Puis, ayant cessé de se battre,
Se mirent tous, qui quatre à quatre,
Qui trois à trois, qui deux à deux,
Et firent entre eux mille jeux,
A courbettes, et cabrioles ;
Puis, après maintes caracoles,
Ils poussèrent tous leurs coursiers,
Ayant le devant les premiers,
Comme les derniers le derrière,
Faisant quantité de poussière.
Tous ces tours et tous ces détours,
Les uns longs et les autres courts,
Représentaient le labyrinthe,
Que, pour celle qui fut enceinte
Du fait d’un gros vilain taureau,
Par un artifice nouveau,
Mais pour un dessein beaucoup sale,
Inventa le fameux Dédale,
Du grand roi Minos charpentier,
Et des plus experts du métier :
Force murailles tournoyantes,
Et force routes fourvoyantes,
Par des détours entrelacés,
Embarrassaient les mieux sensés,
Qui ne connaissaient plus leur voie.
Ainsi ces jouvenceaux de Troie,
Poussant leurs animaux en rond,
Puis après les poussant en long,
Rompant, et puis doublant leurs files,
Ainsi que les dauphins agiles,

Dans la mer libyque souvent,
Alors qu’il ne fait point de vent,
Font entre eux mille singeries,
Ou bien plutôt dauphineries ;
Ainsi, dis-je, ces jouvenceaux,
Firent voir mille jeux nouveaux,
Que le fondateur d’Albe, Iule,
Recommanda par une bulle
A ses descendants les Albains,
De qui les tiennent les Romains,
Qui depuis, avec grande joie,
En l’honneur du peuple de Troie
(Vraie action de gens de bien),
Ont appelé ce jeu Troyen,
Qu’à grands frais à l’honneur d’Anchise
Rome tous les ans solennise
Mais, tandis que maître Aeneas
S’amuse à tous ces beaux ébats,
Mademoiselle la Fortune,
Qui toujours lui porte rancune,
Lui joue un tour à son métier,
Qui le va bien faire crier :
Junon, plus méchante qu’un page,
A sa faiseuse de message,
Iris, qu’on appelle Arc-en-Ciel,
Parla, le cœur rempli de fiel,
Un petit moment à l’oreille ;
Aussitôt Iris s’appareille,
Et, quittant toutes ses couleurs,
Dont, quand les auteurs font des leurs
(C’est-à-dire quand ils s’égayent,
Et de force baies nous payent),
Nous font cent contes violets,
Enfants de leurs esprits follets ;
Cette dame porte-ambassade,
Le long de l’admirable arcade,
Que l’on voit quelquefois dans l’air,
Se laissa bien et beau couler,
La fesse fort bien revêtue ;
Car, glissant à bride abattue,

Elle aurait eu corrosion
Par la trop longue friction,
Et s’aurait fait mal à la croupe.
Etant donc ainsi, vent en poupe,
Descendue au travers des airs,
Avec un dessein fort pervers,
Sur la rive trinacrienne,
Elle vit la flotte troyenne
Et tout le peuple phrygien
Qui lors ne s’enquêtait de rien,
Et qui laissait sur sa parole
La flotte au port, action folle :
Leurs femmes faisaient bande à part,
Se tenant loin d’eux à l’écart,
Et faisant sur la mort d’Anchise,
Comme on dit, une mine grise,
Non sans pester de leurs malheurs,
Avec grands cris, avec grands pleurs :
"Serons-nous toujours dessus l’onde,
Et le rebut de tout le monde ? "
Disaient les unes en pleurant.
Les autres disaient en jurant :
"N’aurons-nous jamais une ville ;
Et notre Aeneas, tant habile,
Ne veut-il jamais s’arrêter
Sans nous faire toujours trotter ? "
Iris, voyant tant de murmure,
Quitta sa divine figure,
Et se travestit à l’instant,
Prenant un corps tout tremblotant,
Bâton en main, aux yeux besicle,
Et se fit femme de Dorycle,
Vieille barbue, et qui comptait
Cent ans, et point ne radotait,
Ains était femme bien sensée,
Quoique de vieillesse cassée :
A propos, j’avais oublié
Qu’elle s’appelait Béroé,
De famille fort ancienne,
Et de nation rhétienne

La méchante déesse Iris,
Ayant donc cette forme pris,
Se mit piteusement à dire
Ces mots qui ne sont pas pour rire :
"Pauvres gens qui vos jours passez
Sur des vaisseaux demi cassés,
Pauvres femmes, pauvres coureuses,
Serez-vous toujours malheureuses ?
Oh ! que bien moins vous le seriez,
Si devant vos murs vous aviez
Eté, par les mains des Dolopes,
Mises au royaume des taupes,
Au lieu qu’être toujours en mer,
A mourir de faim, à ramer,
Loin du benoît plancher des vaches,
Tristes habitants de pataches,
Où les punaises et les poux
Ont fort peu de respect pour nous,
Est une vie infortunée,
Autant que d’une âme damnée !
Sept ans sont passés, peu s’en faut,
Que, souffrant le froid et le chaud,
Battus de vents et de tempêtes,
Conduits par le nez comme bêtes ;
Nous cherchons le pays latin,
Que promet, dit-on, le Destin
A notre maudit capitaine :
En eût-il la fièvre quartaine !
Et, sans nous tourmenter ainsi,
Que ne demeurons-nous ici ?
Et qui nous empêche de faire,
Au pays d’Eryx notre frère
Et d’Acestes notre parent,
Qui nous servira de garant,
Une belle ville murée,
De nous si longtemps désirée,
Où nous passerons mieux le temps,
Que parmi les vents inconstants ?
Oh ! nos Dieux de notre patrie,
En vain sauvés de la furie

De nos ennemis meurtriers,
Pour devenir des nautonniers,
N’aurons-nous donc jamais la joie
De voir une nouvelle Troie,
Simois, séjour des plongeons,
Et Xanthe fertile en goujons ?
Ah ! brûlons nos nefs comme paille,
Qui ne valent plus rien qui vaille !
J’ai vu, cette nuit, en dormant,
Cassandre une torche allumant,
Et qui me disait qu’en Sicile
Nous devions choisir domicile,
Et que c’était vivre en oisons,
Au lieu d’habiter des maisons,
D’être toujours en des nacelles,
Nageant toujours comme sarcelles,
Et cent autres oiseaux de mer,
Qu’il n’est pas besoin de nommer.
Brûlons donc nos vaisseaux, vous dis-je ;
Après prodige sur prodige,
Faisons de nos nefs du charbon,
Ou n’attendons plus rien de bon
Du ciel, mais querelle et rancune.
Voilà quatre autels de Neptune,
Couverts de feu suffisamment
Pour faire un bel embrasement :
Allons donc, ma chère brigade,
Allons travailler en grillade,
Et pour prendre congé des eaux,
Mettons le feu dans nos vaisseaux."
Cela dit, la brûlante dame
Prit un gros tison plein de flamme,
Pour commencer l’acte inhumain ;
Ce tison, partant de sa main,
Prit le chemin des nefs de Troie,
Pour faire un feu, non pas de joie :
Les dames de ce coup hardi
Eurent l’esprit bien étourdi,
Et leurs yeux quasi s’en fendirent,
Tant alors elles les ouvrirent

Sur cette méchante action,
En signe d’admiration.
Une d’entre elles, fille antique,
Autant qu’une vieille rubrique,
Une parfaite virago,
Qui s’appelait dame Pyrgo,
Quoique d’humeur un peu fâcheuse,
Sur la famille tant nombreuse
Du pauvre Priam ruiné,
Elle avait longtemps dominé
Comme nourrice et gouvernante,
Elle était fameuse pédante,
Qui cent fois fouetta pour rien
Les filles du roi phrygien ;
Cette vénérable antiquaille,
D’un ton de chatte qui criaille,
Quand Iris lança le tison,
Allongeant un grand col d’oison,
Proféra ces mêmes paroles :
"N’êtes-vous pas de grandes folles,
De croire que c’est Béroé ?
Le personnage est bien joué ;
Mais fort peu souvent je m’abuse,
Et, quoique je sois bien camuse,
Je trouve ici bien du qu’as-tu,
Autant que ferait nez pointu.
La Béroé gît dans sa chambre,
Souffrant du mal en chaque membre,
Outre un fort grand dévoiement,
Qui la fait jurer diablement,
De n’être pas, comme les autres,
A réciter des patenôtres
Et Requiescat in pace
Pour maître Anchise trépassé.
Pour celle-ci, la malepeste !
C’est une donzelle céleste :
Son gousset sent le romarin ;
Remarquez bien son air divin,
Son visage, son encolure,
Son ton de voix et son allure."

Ainsi dame Pyrgo parla,
Dont, depuis, tout fort mal alla.
Cette harangue suasoire
Fut d’abord difficile à croire :
Les biens promis par le Destin
Dans le joli pays latin
Les rendaient un peu retenues,
Et les tempêtes soutenues
Ne les persuadaient pas peu
De mettre leurs vaisseaux en feu
Elles ne savaient donc que faire ;
Mais Iris, pour finir l’affaire,
Soudain se débéroïsa,
Sa forme redivinisa,
Fit voir son arc dans une nue,
Et, de ses ailes soutenue,
Fut vue assez longtemps voler,
Puis après se perdit dans l’air.
Il n’en fallut pas davantage :
Les Troyennes, pleines de rage,
Sans faire aucun raisonnement,
Hurlant diaboliquement,
Ainsi que font les possédées,
De leur seule fureur guidées,
Au grand mépris des immortels,
Saccagèrent les quatre autels
Du vénérable dieu Neptune,
Chacune endiablée, et chacune
Et du Destin et d’Aeneas
Ne faisant que fort peu de cas.
Par ces femmes de feux armées
Furent aussitôt enflammées
Les pauvres galères du port ;
Le feu, courant de bord en bord,
Des cordes humides et sèches
Fait en moins de rien mille mèches,
Dévore le haut et le bas,
Gagne les voiles et les mâts
Par mille flammes qu’il envoie,
Qui se font partout claire voie.

Bref, tout le bois, tant peint, que non,
Devint en peu de temps charbon,
Et les galères, de flottantes,
Deviennent galères ardentes.
Eumelus courut à grands pas
Faire savoir ce piteux cas.
La nouvelle fut bientôt crue,
Car la flamme, s’étant accrue,
De bien loin paraissait dans l’air,
Faisant étincelles voler
Chacun courut vers le rivage ;
Ascanius eut l’avantage,
A cause de son bon coursier,
D’arriver tout le fin premier :
"O carognes que Dieu confonde
Les plus malfaisantes du monde,
Qu’on devrait assommer de coups,
Cria-t-il, que diable avez-vous
De brûler nos vaisseaux, et faire
Pis que le Grégeois adversaire,
Qui n’a brûlé que nos maisons ?
Où trouverez-vous des raisons
Pour une trahison si noire ?
Et qui jamais la pourra croire ?
Vous avez brûlé votre espoir,
Vieilles gaupes à l’esprit noir,
Qui méritez d’être bernées
Et dos et ventre bâtonnées !
En courant ici comme un fou,
J’ai pensé me rompre le cou,
Et, pour ce beau feu d’artifice,
J’ai laissé là mon exercice."
Ayant dit tout cela d’un ton
D’aveugle qui perd son bâton,
Il jeta par terre son casque.
Aeneas, courant comme un Basque,
Arriva là tout forcené,
De ses Troyens environné.
Quand il vit de près le désordre,
Il se mit se deux mains à mordre,

Criant : "Où sont donc ces putains ?
Où sont ces démons intestins ? "
Mais les cagnes, la chose faite,
Avaient sonné pour la retraite,
Feignant de s’en aller pisser,
Et cherchèrent, pour se musser,
Qui quelque rocher, qui quelque antre,
Donnant et la déesse au diantre,
Et la Junon qui l’envoyait,
Qui peut-être alors en riait.
Elles n’en faisaient pas de même.
Comme leur rage fut extrême,
Le remords du prince offensé
Les troubla plus qu’on n’eût pensé.
Junon n’étant plus dedans elles,
Qui de ces pauvres demoiselles
Avait rendu les esprits fous,
Elles fourrèrent dans des trous
Leurs têtes faibles les premières,
Ne montrant rien que les derrières,
Qui sont, comme on sait, moins honteux.
Que les visages vergogneux.
Mais à des vaisseaux pleins de braise,
De quoi sert une syndérèse,
Puisqu’on n’y fait rien avec l’eau ?
Tout y rebrûle de plus beau,
Et, malgré l’eau, les flammes vives
S’attachent aux pièces massives ;
La flamme gagne pas à pas
Des endroits hauts, les endroits bas ;
L’air s’obscurcit de la fumée
Qu’engendre l’étoupe allumée ;
Les flancs des nefs suent un peu,
Puis aussitôt sont vus en feu,
Qui, par une fureur extrême,
Introduit son ennemi même,
Et donne une entrée à la mer
Qui fait les vaisseaux abîmer.
Aeneas, à cette misère,
S’arrache le poil, désespère

De voir ce démon intestin
Qui de ses vaisseaux fait festin,
Et qui si bien brûle et fricasse
Que maint corps de nef est carcasse,
Et maint vaisseau bien attelé
N’est plus qu’un peu de bois brûlé.
Voyant que la puissance humaine
Y perd autant d’eau que de peine,
Il déchira, fou qu’il était,
Tout le vêtement qu’il portait,
Et lors tout le monde eut la vue
De sa chair de longs poils pourvue.
Il fit, d’une mourante voix,
Deux grands hélas ! les bras en croix,
Regardant la voûte céleste,
Puis il prononça ce qui reste :
"Jupiter, que j’aime beaucoup,
Voici bien du feu pour un coup ;
Et si ce n’est pas feu de joie ;
Celui qui brûla notre Troie,
A comparer à celui-ci,
N’était qu’un feu couci-couci.
S’il arrive qu’il vous souvienne,
Tant soit peu de la gent troyenne,
Si, parmi ce peuple abîmé,
Quelqu’un de vous est estimé,
Plaise à votre Jupiterie
Que ce soit moi, je vous en prie,
Et vous serez rémunéré
De m’avoir ainsi préféré.
En signe de la préférence,
Qu’il plaise à Votre Révérence
Sur nos pauvres nefs de pleuvoir,
Comme il en a bien le pouvoir :
A nos affaires décousues
La libéralité des nues
Viendra, ma foi, bien à propos.
De l’eau donc, de grâce, à pleins pots,
Car vous en avez à revendre,
Et vous savez bien où la prendre.

Hélas, quelquefois vous pleuvez
Toutes les eaux que vous avez,
Et plus qu’on ne vous en demande !
Quelquefois la pluie est si grande,
Alors qu’on s’en passerait bien,
Qu’un chapeau neuf ne dure rien.
Pleuvez donc, je vous en conjure,
Et pleuvez à bonne mesure :
Jamais l’eau ne fut plus à point.
Si pour nous vous n’en avez point,
Avec votre canon céleste,
Exercez-vous sur ce qui reste ;
A nos vaisseaux pulvérisés
Joignez des corps fulgurisés,
Ou bien, si vous me voulez croire,
Donnez à nos vaisseaux à boire :
C’est ne les obliger pas peu,
Car ils ont le corps tout en feu ;
Ou bien, pour me réduire en poudre,
Encore un coup jouez du foudre."
Aussitôt qu’Aeneas eut dit,
Un déluge d’eau descendit ;
Jamais on ne vit telle ondée :
Une rivière débordée
N’eût pas plus humecté les naus
Que firent du ciel ces canaux.
On craignit de périr par pluie.
Aeneas quasi s’en ennuie,
Quoiqu’un peu devant, pour l’avoir,
Il eût donné tout son avoir.
Je passe les hardes mouillées,
Les robes de crotte souillées,
Les chemins devenus ruisseaux,
Pour vous dire que les vaisseaux,
A mesure qu’ils s’humecrèrent,
A l’aide de l’eau résistèrent
Au feu, qui l’eau si fort craignit
Qu’il s’enfuit ou qu’il s’éteignit
De ces galères enflammées,
Fors quatre déjà consommées,

Tout le reste qui demeura
Facilement se répara.
Pour la flamme ainsi déconfite,
Maître Aeneas ne fut pas quitte
Du chagrin que lui fait avoir
L’incertitude de savoir
S’il doit se mettre encore en course,
Pour trouver à ses maux ressource,
Et, pour obéir au Destin,
Appendre à bien parler latin ;
Ou si, dans l’île de Sicile,
Il choisira son domicile.
Cet embarras terriblement
Lui trouble tout l’entendement.
Nautès, de qui dame Minerve
Met souvent la cervelle en verve,
Grand débrouilleur d’un cas obscur,
Et grand devineur du futur,
Et qui par-dessus l’interprète
Tenait tant soit peu du poète,
Lui dit alors, tranchant le mot :
"Aeneas, vous êtres un sot ;
Il faut aller busquer fortune,
Et, si pour nous elle a rancune,
Il faut la vaincre en endurant.
Les Dieux feront le demeurant.
Vous avez du conseil de reste
En votre bon compère Aceste ;
Consultez-le amiablement :
Il vous dira sincèrement
Tout ce que là-dessus il pense,
Comme un homme de conscience.
Parlez-lui donc sans différer
Et vous amuser à pleurer.
Pour moi, si vous me voulez croire,
Je ferais faire un beau mémoire
De ceux qui ne sont bons à rien ;
Et, retenant les gens de bien,
Je ferais bâtir une ville
En quelque canton de Sicile,

Où je laisserais les truands
Et tous les esprits remuants
Qui ne sont bons qu’à ne rien faire,
Obéir mal et toujours braire,
Les enfants, les femmes sans dents,
Les malades, les vieilles gens,
Bref, toutes personnes oiseuses,
Ainsi que des brebis galeuses.
Le cher Acestes régira
La canaille qu’on laissera :
Une ville Aceste nommée,
De bonnes murailles fermée,
Sera désormais le taudis
De ces fainéants engourdis ;
Et pour vous, brave fils d’Anchise,
De tous ceux qui seront de mise,
Qui sauront des mieux fourrager,
Les villageois faire enrager,
Piller maisons, brûler villages,
Faire serments de tous étages,
De ceux-là, dis-je, vous serez
Le chef, et vous les mènerez
Guerroyer les peuples du Tibre,
Rivière de petit calibre,
Mais qui lorgnera de travers
Tous les fleuves de l’univers,
Et sur eux, et sur leurs nacelles,
Aura droit d’imposer gabelles,
Et de les traiter de ruisseaux,
Quoique portant de grands bateaux."
Là finit le maître prophète,
Un flegme entrant en sa luette,
L’empêchant de continuer,
Et le faisant éternuer ;
Mais, pour tout cela, maître Enée
Se tourmente en âme damnée,
Et n’en a pas moins d’embarras.
Il se mit en ses sales draps
Lorsque la Nuit, la claire brune,
Pour bien faire honneur à la Lune,

Du Ciel son frère avait chassé :
L’esprit donc bien embarrassé,
Et se repaissant de chimères,
Anchise, le meilleur des pères,
Le vint voir en habit décent,
Car, son brave fils connaissant
Et sachant bien que le fantôme
Lui causait aisément symptôme,
Et qu’outre les rats et souris
Il craignait bien fort les esprits,
Et que lors, étant d’humeur sombre,
S’il fût venu fait comme une ombre,
Et contrefaisant le hibou,
Aeneas fût devenu fou ;
Au sortir de la cheminée,
Il dit : « Dieu vous gard’, maître Enée ! »
Enée en son lit s’enfonça,
Où de frayeur même il pissa,
Comme en vision repentine
Ordinairement on urine.
Anchise lui cria : "Tout beau,
Aeneas, retenez votre eau,
Et tordez bien votre chemise.
Je suis votre bon père Anchise ;
Pour vous avoir trop bien traité,
Je vous ai fait enfant gâté.
Jupiter, qui, par un orage,
A fini du feu le ravage,
M’a soigneusement envoyé
Pour, dans votre esprit dévoyé,
Remettre tout chose en ordre.
On ne saurait trouver à mordre
Sur ce que Nautès vous a dit ;
A son conseil donnez crédit :
C’est un conseil très salutaire.
Ceux qui sauront bien dire et faire
Aillent avecque vous chercher
Les lieux où vous devez nicher.
Sur les bords bienheureux du Tibre
Vous trouverez un peuple libre,

Et qui fronde en diable et demi
Quand il lui vient quelque ennemi.
Mais, devant qu’aller à la guerre,
Il vous faut aller dessous terre
Visiter le royaume noir,
De messer Pluton le manoir :
Là, vous verrez votre bon père
Qui vous fera fort bonne chère,
Car je ne suis pas un damné
De mille feux environné ;
Mais dans les beaux champs Elysées,
Où les âmes canonisées
Passent le temps fort plaisamment,
Je tiens un bel appartement.
En ces lieux madame Sibylle,
Que chacun croit comme Evangile,
Vous mènera droit comme un fil.
Lors j’exercerai mon babil
Sur votre généalogie,
Que je sais par cœur sans magie.
Mais une ombre ne peut tenir
Contre le jour qui va venir ;
Le soleil levant, qui me lorgne,
M’a rendu quasi d’un oeil borgne :
Devant que l’autre en ait autant,
Je me retire en clignotant."
Lors se perdit madame l’ombre
Dedans l’air encore un peu sombre ;
Aeneas, avec grand effroi,
S’écria : « Que l’on vienne à moi »
Puis, sa frayeur étant passée
Et sa hongreline endossée,
Il dit (mais il n’était plus temps) :
"Mon cher père, je vous attends ;
Revenez, je vous en conjure !
Ah ! vous avez l’âme bien dure
De me visiter pour si peu."
Puis, voulant allumer du feu
Qu’il avait caché sous la cendre,
Le bon seigneur, au lieu de prendre

Les pincettes comme il devoit,
Il se brûla le maître doigt,
Et s’écria, tout en colère :
"Malepeste du chien de père,
Et qui me l’a donc ramené ?
Au grand diable soit-il donné ! "
Mais aussitôt le bon Enée,
Comme il était âme bien née,
Du blasphème se repentit
Et grande douleur en sentit.
Il tira de son escarcelle
Un gros d’encens mâle ou femelle,
Puis escrima de l’encensoir ;
Mais par malheur il fit tout choir,
Et remplit sa chambre de braise,
Ayant donné contre une chaise.
Puis après, au sel et à l’eau,
Il fit lors le premier tourteau,
Qu’on nomma depuis tallemouse,
Ainsi que pédants plus de douze
Ont écrit, je ne sais comment,
En un certain petit comment.
Cette offrande fut présentée
A Vesta, déesse édentée,
Car elle a bien quatre mille ans,
Ou cinq mille, si je ne mens.
Ayant ainsi fait son offrande,
Et chanté certaine légende,
Il chercha ses gens à grands pas,
Qui d’abord ne le crurent pas ;
Mais, quand un homme d’honneur jure,
Il faut avoir l’âme bien dure
Pour ne croire pas son serment,
Ne fût-ce que par compliment :
Ils le crurent donc, comme Aceste,
Que la volonté manifeste
Des grands dieux rendit si soumis
Qu’il promit tout à ses amis.
Sans s’amuser à la moutarde,
Le bon maître Aeneas n’eut garde

De laisser ses gens refroidir ;
Il fit les fainéants choisir,
Les dames et les inutiles,
A qui la demeure des villes
Plaisait plus que celle des nefs,
Des tentes, pavillons et trefs,
Enfin, ceux qui font bonne chère
Se plaisaient fort à ne rien faire.
Il retint avec lui les gens
Qu’il connut être diligents,
Durs au travail, duits à combattre,
Dont un seul en eût battu quatre,
Petits en nombre, mais d’un cœur
Grand et de tous périls vainqueur.
Puis les nefs furent réparées ;
De nouveaux taffetas parées,
De neufs avirons et de mâts,
Bref, refaites de haut en bas.
Aeneas, gentil personnage,
Qui savait jusqu’à l’arpentage,
Et qui, quand il ne l’eût pas su,
En eût tout le secret conçu,
Bientôt, telle était sa mémoire,
Que moi-même j’ai peine à croire,
Tous les départements marqua,
Deux bœufs traînant un soc piqua
(Cela veut dire une charrue),
Désigna mainte place et rue,
Place à vendre, place à louer,
Un ample tripot pour jouer,
Place à part pour les concubines,
Et de fort superbes latrines.
Acestes, tout encouragé
De se voir en prince érigé,
Fit des lois bonnes ou mauvaises,
Et créa des porteurs de chaises,
Et puis sur le mont Ericin,
A Vénus, céleste putain,
On fit un temple magnifique,
Moitié moellon, et moitié brique ;

Et pour Anchise au tombeau mis,
Un brave prêtre fut commis,
Pour psalmodier et pour faire
Brûler sans cesse un luminaire,
Outre un bois qu’on sanctifia,
Qu’au même Anchise on dédia.
Aeneas se mit en débauche :
Tables à droit, tables à gauche,
Neuf jours durant on festina,
Et les autels on couronna.
Lors la mer eut la face gaie,
Le vent Auster qui la balaie,
Se reposant sans dire mot,
Et sans enfler le moindre flot.
Comme il n’est bonne compagnie
Qui ne soit enfin désunie,
Il fallut au départ songer,
Et lors ce fut pour enrager.
Toute cette troupe effarée,
Qui, devant, craignait la marée,
Ces rôtisseuses de vaisseaux,
Pleurèrent alors comme veaux
(Je devais dire comme vaches).
Les fainéants et les gavaches
Voyant qu’on les laissait ainsi,
Voulaient monter en mer aussi.
Enée avec douces paroles,
Y mêlant quelques paraboles,
Parfois se mettait à pleurer,
Puis riait pour les assurer.
Les bonnes gens, pour lui complaire,
Faisaient comme ils lui voyaient faire,
Tantôt riaient, tantôt pleuraient,
Sans savoir ce qu’ils désiraient :
Enée et sa sagesse extrême
Ne le savait pas bien lui-même.
Enfin tous ces gémissements
Finirent par embrassements,
Et « Serviteur, » et « Moi le vôtre, »
Qui se firent de part et d’autre.
Acestes

 promit qu’il aurait
Grand soin de ceux qu’on laisserait.
On fit égorger quelques bêtes,
Une brebis pour les tempêtes,
Et pour Eryx le Fierabras,
Trois veaux qui n’étaient pas trop gras.
On fit embarquer tout le monde,
On tira les ancres de l’onde.
Quand un chacun fut embarqué,
Aeneas s’étant colloqué
A la proue, assis à son aise,
Sur une malle, au lieu de chaise,
De verte olive couronné,
Un pot de vin lui fut donné,
Qu’il versa dans les eaux salées ;
Des quatre bêtes immolées,
Les entrailles il répandit
Dans l’eau, qui point ne les rendit,
Et qui sans doute en fit curée.
Aux braves filles de Nérée.
A peine avait-il achevé,
Qu’un petit vent s’étant levé,
Les rames d’un temps se haussèrent,
Dans l’eau de la mer se sauçèrent,
Et, se sauçant et dessauçant,
Le rivage allèrent laissant,
D’où les yeux longtemps les suivirent,
Et maints bonnes gens les bénirent
Lors Vénus, songeant à son fait,
S’ajusta de maint attifet,
Et s’en alla trouver Neptune
En une heure fort opportune,
Car rien alors il ne faisait,
Et tout bonnement s’amusait,
La mer étant calme pour l’heure,
Faute d’amusoire meilleure,
A faire en mer des ricochets.
Un Triton avec des crochets,
Et quelquefois avec ses pattes.
Lui défroquait des pierres plates,

D’un rocher assis près de là,
Qui ne servait rien qu’à cela
Voyant la céleste carogne,
Il abandonna sa besogne,
Et reboutonna son pourpoint.
"Mon Dieu, ne vous détournez point
De cet agréable exercice, "
Dit des gouges l’impératrice,
D’un ton de voix doux comme un luth.
Après un gracieux salut,
Ainsi parla le roi de l’onde :
"Je ne saurais pas bien mon monde,
Et je manquerais d’entregent,
Quand je recevrais de l’argent,
Si je ne laissais mon ouvrage
Lorsque dame de mon lignage,
Et que j’aime d’affection
M’honore de sa vision.
Quel bon vent ici vous amène ?
— De Junon l’implacable haine,
Lui dit-elle, qui depuis peu
A mis toute la flotte en feu
De mon fils, et dans sa boutade,
De mon fils même eût fait grillade,
S’il n’était homme à quereller
Quiconque le voudrait brûler.
Chacun en notre cour céleste
La hait et fuit comme la peste,
Et, si Jupiter faisait bien,
Il l’étrillerait comme un chien,
Aussi bien ce n’est qu’une chienne.
Le sac de la ville troyenne,
Le temps qui remédie à tout,
N’a point mis sa rancune à bout :
Des lois du sort la dame fière
Se torche souvent le derrière ;
Mais, hélas ! vous la connaissez,
Ses faits la découvrent assez.
L’autre jour, dans la mer libyque,
Ce bon corps à faire relique

Des vents contre nous se servit ;
Mais Votre Altesse, qui le vit,
Sans savon lava bien les têtes
De ces exciteurs de tempêtes,
Et renvoya ces souffle-en-culs,
Aussi penauds que des cocus,
Qui de leurs femmes éventées,
Dans les lettres interceptées,
Trouvent, en termes non obscurs,
Qu’ils ont les angles du front durs.
N’ayant rien fait par la tempête
Elle a voulu, la male bête,
Achever la flotte par feu ;
Et vraiment s’en a fallu peu
Si son mari, par une ondée,
Fâché que la dévergondée
Nous vînt ainsi persécuter,
N’eût fait le dessein avorter.
Sa haine étant si manifeste,
Au peu de vaisseaux qui nous reste ;
Malgré son injuste courroux,
Accordez un temps calme et doux,
Et faites que sur votre empire
Règne seulement le Zéphyre ;
Et pour les fougueux Aquilons,
Chassez-les moi comme frelons,
De qui les mauvaises haleines
Causent mille morts inhumaines
Et tant de gens ont déconfits.
En un mot, faites que mon fils,
Sans qu’aucun malheur le poursuive,
Sain et sauf sur le Tibre arrive ;
Et mémoire, à proportion
De si grande obligation,
Je garderai, foi de déesse.
— Vous êtes sur la mer maîtresse,
Dit Neptune, avecque raison ;
C’est votre première maison :
Comme en étant originaire
Vous y pouvez tout dire, et faire.

J’ai souvent traité de gredins,
De séditieux, de badins,
Les vents dont vous craignez l’haleine ;
Ne vous en mettez point en peine,
J’aurai soin de votre fanfan,
Comme une biche de son faon.
J’atteste et Simoïs et Xanthe,
Alors que la dextre vaillante
D’Achille fit, dessus leurs bords,
De corps vivants force corps morts :
Ce grand fanfaron d’Eacide
Fut alors si grand homicide,
Si cruel et si scandaleux,
Qu’Agamemnon en fut honteux ;
Votre fils, durant la mêlée,
A ce vaillant fils de Pélée
Ayant osé, comme un follet,
Prêter fortement le collet,
L’autre (outre la faveur céleste
Qui lors paraissait manifeste,
Et qui le rendait tant altier
Qu’il ne faisait point de quartier)
Ayant un notable avantage,
Quoiqu’égaux peut-être en courage,
Comme il allait exterminer
Votre Aeneas, pour détourner
Ce malheur, qui vous eût gâtée,
Ayant une nue empruntée,
Je sus à propos le cacher ;
Et lors Achille eut beau chercher,
Il n’en trouva ni vent, ni voie,
Et pourtant, en ce temps-là, Troie
M’était un pays odieux,
Mais je le fis pour vos beaux yeux,
Et je ferais bien davantage.
Maître Aeneas aura passage,
Et pour entrer et pour sortir
Dans l’Enfer, sans y rien pâtir.
Il faudra, perdu dans un gouffre,
Qu’un seul pour tous les autres souffre,
Que

 vainement on cherchera ;
Un seul pour plusieurs payera.
Mais que votre Altesse divine
N’en fasse pas plus maigre mine,
Et n’en ait pas l’esprit fâché :
C’est être quitte à bon marché."
Ayant par si belle promesse
Remis l’esprit de la déesse,
A son char gisant près de là
Le bon roi des flots attela,
Non des dauphins comme l’on pense,
Mais, selon toute vraisemblance,
Deux hippopotames dressés,
De qui les crins étaient tressés ;
Et puis sur la campagne humide
Poussa son char à toute bride.
Sitôt qu’il parut sur la mer,
Ce fut aux flots de se calmer,
Tous les vents plièrent bagage,
De même que fit tout nuage ;
Enfin en mer tout fut changé.
Le bon seigneur fut cortégé
De maints monstres à face fière,
Qui sortirent, tête première,
A chevauchons sur marsouins.
Jamais on ne vit tels grouins,
Ni de plus étranges visages :
Des baleines de tous corsages,
Seringuant de larges ruisseaux
Par les canons de leurs museaux,
Marchaient en fort belle ordonnance,
Et gardant bonne contenance ;
Glauque, en tête de son troupeau,
En coquille, au lieu de bateau,
Enflant et l’une et l’autre joue,
D’une conque marine joue ;
L’héritier d’Ino, Palemon,
Chevauchait un fort beau saumon ;
Six grosses huîtres à l’écaille,
En un char couvert de rocaille,

Traînaient un ancien Triton
Qui donnait aux autres le ton
D’une coquille recourbée :
Sa face était toute plombée
Du trop grand effort qu’il faisait.
Phorque un escadron conduisait,
Monté sur dauphins dont la queue
Se retroussait sur l’onde bleue ;
Thétis à la main gauche était,
Qu’une grosse sole portait.
Dame Mélite était juchée
Sur une raie enharnachée ;
Et Panopée, en un traîneau
Tiré par un gros maquereau,
Paraissait en vraie épousée.
Un esturgeon portait Nésée :
Un évêque-marin, Spio,
Et Thalie, une poule d’eau,
Et Cymodocé la dernière
Montait un oiseau de rivière :
Telle fut la procession
De l’aquatique nation.
Aeneas, voyant la bonace,
Fit une certaine grimace
Qu’il faisait ordinairement
Quand il avait contentement
De quelque affaire bien douteuse.
La flotte ne fut pas oiseuse
A profiter du temps serein ;
Les vaisseaux allèrent beau train.
Quand on eut donné tous les voiles,
Le vent, s’engouffrant dans les toiles,
Donne le loisir aux forçats
De reposer leurs membres las.
Palinurus, le bon pilote,
Vogue à la tête de la flotte ;
S’il tourne à gauche, ou bien à droit,
Chacun le suit, chacun le croit,
A cause qu’il joint la science
A plusieurs ans d’expérience.

Le temps ainsi tout radouci
Des vaisseaux chassait le souci.
De la vénérable chiorme,
Il n’est personne qui ne dorme :
Couchés de leur long sur les bancs,
Ils donnent relâche à leurs flancs,
Dont ils ont la santé troublée
Par la secousse redoublée ;
Et puis l’excès de travailler
Aide fort à bien sommeiller.
Tandis que chacun dort et ronfle,
Que le vent tous les voiles gonfle,
Et que les pilotes pour tous.
Exercent leurs yeux de hiboux,
Un Dieu léger comme une plume,
Qui dort aussi fort qu’une enclume,
Le Sommeil, qui ressemble fort
A sa sœur Madame la Mort,
Qui craint le jour et les chandelles,
Et ne fait nul bruit de ses ailes,
Qui fait quelquefois prou de bien,
Mais ici qui ne valut rien,
Et fit un tour de méchant homme,
Ce Dieu, dispensateur du somme,
Vint, depuis le haut jusqu’en bas
Ressemblant à certain Phorbas,
Faire pièce au bon Palinure.
Sous cette traîtresse figure,
Le bon pilote il approcha,
Et ce discours lui décocha,
D’une langue aussi dangereuse
Que d’une bête venimeuse :
"Vous dormiriez bien un petit,
Vous en avez bon appétit,
Dites-moi le vrai, Palinure.
Tandis que la bonace dure,
Donnez-vous un peu de sommeil ;
J’aurai jusqu’à votre réveil
Soin qu’aucun désordre n’arrive.
— Quelque ignorant votre avis suive,

Pour moi, je ne le suivrai pas,
Ce dit-il au fourbe Phorbas,
Ayant peine à lever sa tête ;
Car alors cette male bête
Le sollicitait grandement
De dormir un petit moment.
Vous n’avez pas trouvé votre homme,
De croire que je fasse un somme,
Et que je me laisse attraper
Au temps qui ne fait que tromper.
Et que dirait messire Enée,
Qui m’a sa flotte abandonnée,
Si je dormais comme un pourceau
Près de la mort dans un vaisseau ?
Chien échaudé craint la cuisine
Ainsi que je fais la marine."
Finissant son petit sermon,
Il ne quitta point le timon.
Le Sommeil, voyant à sa mine
Qu’il avait éventé la mine,
Et que contre un si fin niais
Il fallait un autre biais,
Avec un certain dormitoire
De couleur blanche, grise ou noire,
Car on ne l’a jamais bien su,
Il frotta sans être aperçu,
Les temples du pauvre pilote,
Qui, sans plus songer à la flotte,
Tomba, dormant comme un pourceau,
Tout à plat dessus son vaisseau,
Et le Sommeil impitoyable
Saisit au corps le misérable,
Et précipita, chef premier,
Le timon et le timonnier.
Il cria faisant la cascade :
 « A moi Phorbas, cher camarade ! »
Mais le Sommeil se déphorba,
Alors que son homme tomba,
Et, voyant qu’il faut qu’il se noie,
A moins de nager comme une oie,

Se mit à rire comme un fou,
Le laissant boire tout son soûl.
Après l’action meurtrière,
Ce bon Dieu, qui ne valait guère,
Sans faire de bruit, secouant
Ses deux ailes de chat-huant,
Se perdit dedans les ténèbres,
Où quantité d’oiseaux funèbres,
Qui le suivent partout en corps,
L’attendaient comme des recors.
La nef, ainsi dépatronnée,
Et mêmement détimonnée,
Ne laissa pas d’aller son train,
A cause que le temps serein
Promis par le père Neptune
La sauvait de toute fortune.
Certain vent pourtant qui régnait,
Dans des écueils que l’on craignait,
Fort renommés par les Sirènes,
Dont l’on conte mille fredaines,
La portait petit à petit,
Quand messire Aeneas sentit,
Ou que son pilote était ivre,
Ou qu’il avait cessé de vivre,
Et, si Dieu n’y mettait la main,
Qu’il était en mauvais chemin.
Il s’en alla, le cœur en glace,
Chercher Palinure en sa place :
Il vit, ô regrets superflus !
Que Palinure n’était plus,
Et que lui, Monseigneur son maître,
S’en allait aussi cesser d’être.
Ses vaisseaux voguaient à tâtons,
Ainsi qu’aveugles sans bâtons ;
Et la périclitante flotte
S’en allait faire de la sotte,
Et se fracasser à travers
De force écueils des flots couverts.
Déjà le murmure de l’onde,
En ce lieu-là qui toujours gronde
(

Un très insupportable bruit,
A ceux qui naviguent de nuit),
Le rendait pâle comme un linge,
Le front ridé comme un vieil singe ;
Pèlerinages il voua :
Je ne sais pas s’il les paya,
Mais en une affaire mauvaise,
Ainsi que l’or en la fournaise,
C’est alors que le bon Seigneur
Se montrait homme de valeur.
Sa nef ainsi détimonnée
Fut par lui si bien gouvernée,
Et le Seigneur fut tant adroit,
Tournant à gauche, ou bien à droit,
Qu’éloignant le mauvais passage,
Si commode à faire naufrage,
Il s’élargit en pleine mer,
Non sans un regret bien amer
De la perte de son pilote.
Incessamment il en sanglote,
Criant : "Hélas ! mon cher ami !
Pour avoir un peu trop dormi,
Vous allez servir de repue
A quelque turbot ou barbue,
Ou sur quelque bord inconnu
Vous serez exposé tout nu."