Le Virgile travesti/Livre VII

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Librairie de la Bibliothèque Nationale (p. 71-134).


Et vous aussi, dame Caiète,
En laissant le mortel squelette
Sur ces rivages sablonneux,
Vous les avez rendus fameux :
Aeneas fit un sacrifice
Pour le repos de sa nourrice,
Qui lui revint à vingt écus,
Quelque chose encore de plus.
J’ai déjà dit, ou j’ai dû dire,
Qu’il fut prodigue, le beau sire,
Et qu’il avait le nez tourné
A mourir un jour ruiné.
La cérémonie achevée,
Et la lune s’étant levée
Qui rendit les flots inconstants,
A ce qu’il semblait, tremblotants,
Les vaisseaux du port démarrèrent,
Les vents dans les voiles soufflèrent,
Et firent aller les vaisseaux
Aussi vite que des chevaux.
Les plus hardis Troyens blêmirent
A l’aspect d’une île qu’ils virent
C’était l’île à dame Circé,
Grande sorcière au temps passé.

L’astre qui la clarté nous darde
La reconnaissait pour bâtarde
Je ne sais pas où ni comment
Il l’engendra charnellement,
Lui qui par sa vertu féconde
Produit tant de choses au monde,
Non pas toujours de la façon
Que l’on produit fille ou garçon ;
Moins sais-je encor qui fut la mère
Qui put brûler ce brûlant père,
Mais je sais que d’un chaud pareil
A celui qui vient du soleil,
Les enchantements de la Fée
Pouvaient rendre une âme échauffée,
Et que ses yeux l’amour dardant
Brûlaient comme miroirs ardents.
Quand il lui venait à la tête
De faire d’un homme une bête,
En moins d’un Benedicite
Escamotant l’humanité,
Tel homme, bien fait par nature,
Prenait une horrible figure,
Se sentant enquadrupéder
Sans oser seulement gronder ;
Tel, de beau jouvenceau sans barbe,
Se voyait changer, non en barbe,
Non en genet des mieux appris,
Mais en timonier de bas prix ;
Tel se piquant de peau doucette
Se sentait en poils d’époussette
Tout son cuir douillet hérisser,
Et ses dents en crocs s’avancer,
Devenu pourceau porte-soie ;
Tel aussi devenait une oie
Que l’on plumait en la saison,
Pour les coussins de la maison ;
Tel était ours à rude patte,
Et tel le mari d’une chatte ;
Tel lion, loup ou léopard,
Eléphant, panthère ou renard,

Perroquet, coq-d’inde, écrevisse,
Selon que voulait le caprice
De cette dame que je dis,
Plus savante que Gauffredy.
Bref, pleines étaient ses étables
De mille brutes raisonnables
Qui faisaient un bruit là-dedans
A faire tressaillir les gens.
Ceux des nefs qui s’en effrayèrent
A Jupin se recommandèrent :
Maître Aeneas, qui redoutait
D’être plus bête qu’il n’était,
Fit en ce péril si notoire
Une oraison jaculatoire
(Jaculatoire, à ce qu’on croit
De jaculando vient tout droit).
Or Neptunus, dieu débonnaire,
Quoique souvent il fasse faire
A maint vaisseau le soubresaut,
Sachant bien qu’il y faisait chaud,
Et qu’on devenait bête fière
Dans l’île de cette sorcière,
Fit souffler un vent à propos
Qui leur mit l’esprit en repos,
Interposant mainte eau salée
Entre eux et l’île ensorcelée
Cependant qu’ils voguaient ainsi,
Exempts de crainte et de souci,
Et changeant leur froide tristesse
En mille chansons d’allégresse,
La mer du lever du Soleil
Recevait un éclat vermeil ;
La Lune et toutes ses suivantes
(Ce sont les étoiles errantes)
Se retiraient sans faire bruit
Ainsi que les oiseaux de nuit,
Et l’Aurore, franche coquette,
Laissant ronfler dans sa couchette
Son cocu caduc et grison,
Se promenait par l’horizon,

Peignant la surface des choses
D’une belle couleur de roses :
Cela veut dire que le jour
Après la nuit vint à son tour.
Que, si j’avais cru mon courage,
J’en aurais bien dit davantage,
Et, pour dire que le jour vint,
J’aurais fait des vers plus de vingt.
Lors, par toute l’humide plaine
Chaque vent retint son haleine,
Si bien que le moindre Zéphyr
Ne fit pas le moindre soupir,
Et sur ce grand miroir liquide
Qu’on ne vit pas la moindre ride,
Si ce n’est autour du vaisseau
Quand l’aviron entamait l’eau.
Maître Aeneas, toujours alerte,
Toujours l’oeil et l’oreille ouverte,
Attentivement regardait
Vers la terre qu’il abordait,
Parcourant des yeux le rivage
Propre à faire un beau paysage :
Il vit un bois, et tout auprès
Le Tibre comme fait exprès,
Tant ce bon fleuve à son Altesse
Fut un grand sujet d’allégresse.
Ce fleuve, quoique tant vanté,
N’était pas à la vérité
Remarquable pour son arène :
La sienne était un peu vilaine,
Ou plutôt c’était du bourbier,
Par honneur qu’on nommait gravier.
Quantité d’oiseaux aquatiques
Sur ces rivages pacifiques
Volaient, nageaient joyeusement,
Et chantaient aquatiquement.
Maître Aeneas se mit à rire,
Et s’évapora le beau sire.
La joie est un pas bien glissant,
Si sur soi l’on n’est bien puissant :

Quand la moindre chose succède,
Nous devenons fous sans remède.
Qu’ainsi ne soit, ce bon seigneur,
Dans les malheurs si plein de cœur,
De joie eut la tête assez folle
Pour lors faire une cabriole :
Il n’y réussit pas trop bien,
Mais on ne fit semblant de rien,
Car toujours les princes on flatte.
Un prince, eût-il la face plate,
Et le nez au niveau du front,
Un courtisan, un gobe-affront,
Aura l’âme assez mercenaire
Pour lui dire, afin de lui plaire,
Qu’il a le nez comme Cyrus,
Dont le nez fut des plus membrus.
Pour revenir à maître Enée,
Par la rencontre inopinée
De ce fleuve tant souhaité,
S’étant ainsi fort emporté
(Mais de bon cœur je lui pardonne),
Il rama lui-même en personne,
Pour donner courage à ses gens,
Lesquels, à ramer diligents,
Firent entrer la flotte entière
Dans le canal de la rivière,
Où joyeux nous les laisserons,
Et d’autre chose parlerons.
Dame Erato, ma chère Muse,
Inspire à mon esprit de buse
Quantité de termes plaisants,
Sans pourtant être médisants,
Pour bien passer par l’étamine
L’état de la terre latine,
Quand Aeneas et tout son train
En vint envahir le terrain.
Inspire-moi bien, je te prie,
De la fine plaisanterie.
Ce n’est pas ici jeu d’enfant,
C’est le fardeau d’un éléphant

Que ce que je veux entreprendre,
Et j’aurai grand’peine à me rendre
Jusqu’où j’ai fait dessein d’aller,
Si tu ne m’aides à voler.
Ma plume est beaucoup fatiguée,
Et je n’ai plus cette âme gaie
Qui m’a fait, malgré tous mes maux,
Le moins chagrin des animaux.
Ici le sujet héroïque
Aux vers burlesques fait la nique :
Ce n’est plus ici que combats,
Que séditions, que débats,
Un roi très faible par la tête,
Une reine qui fait la bête,
De plus folle à courir les champs ;
Deux rivaux qui font les méchants,
Et qui se font tirer à quatre
Auparavant que de se battre
Pour une infante à l’oeil mourant
Que l’on donnait au plus offrant ;
Mais madame la Destinée
La gardait pour messire Enée.
Mettons fin à l’avant-propos.
Latinus régnait en repos
Sur les Latins. Sous ce bon maître,
Chacun, heureux comme un bon prêtre,
Sans craindre impôt ni maltôtier,
Vivait fort bien de son métier :
Les seigneurs vivaient de leurs rentes,
Payaient mal valets et servantes,
Et, comme l’on fait maintenant,
Battaient quelquefois le manant.
Le roi Latin, doux comme sucre,
Aimant l’honneur plus que le lucre,
Eut pour sa mère Marica :
Faunus pour elle se piqua ;
Elle fit peu de résistance,
Sitôt qu’il eut conté sa chance.
Picus engendra ce Faunus,
Et ce Picus de Saturnus

Fut engendré ; quant à sa mère,
Son nom ici n’importe guère.
Latin d’héritier n’avait point
Qui portât chausses et pourpoint,
Mais il avait une héritière,
Fille sans tache et fort entière,
Qui tenait un peu du garçon,
D’ailleurs de fort bonne façon.
Parmi ceux qui la convoitèrent,
Et de sa beauté se coiffèrent,
Turnus très remarquable était,
Et sur ses rivaux l’emportait
Par son illustre parentèle,
Qu’aucun sans doute n’avait telle,
Car il comptait pour ses aïeux
Plusieurs grands seigneurs demi-dieux
Ou du moins qui le pensaient être,
Tellement qu’il faisait le maître
Parmi les autres prétendants
Qui n’osaient lui montrer les dents
Car ils savaient que dame Aimée,
Comme si Turnus l’eût charmée,
Tous les jours hautement jurait
Que Turnus son gendre serait,
Ou que sa fille serait nonne,
Malgré Latin et sa couronne ;
Mais le Ciel n’était pas d’avis
Que les desseins fussent suivis,
En matière de mariage,
De cette reine fort peu sage.
Maints présages à tous connus
Faisaient bien juger que Turnus,
Comme époux, en toute sa vie,
Ne tâterait de Lavinie ;
Comme galant, je ne dis pas
Qu’en vertu de beaucoup d’appas
Il ne pût la rendre amoureuse,
Mais la chose était bien douteuse.
Aeneas, quoique déjà veuf,
Etait aussi bon que tout neuf,

En la paix un vrai Bassompierre,
Un vrai Machabée en la guerre,
Et, pour gouverner un état,
Nullement mol ministre, ou fat.
De tous ces présages célestes,
Aux peuples latins manifestes,
Et non pas forgés à plaisir
Par quelque drôle de loisir,
Il faut que je vous en raconte
Deux dont chacun faisait grand compte :
Quand Latin, comme de raison,
Se voulut faire une maison
(Car alors ce grand personnage
N’en avait qu’une de louage),
Un laurier aux feuillages verts,
Craignant peu le froid des hivers,
Moins encor les coups de tonnerre,
Se trouva dans l’arpent de terre
Où ce prince, franc et loyal,
Dessinait son Palais Royal.
A Phébus, qui porte guirlande,
Il en voulut faire une offrande,
Et la fit, car ce prince était
Ponctuel quand il promettait.
Ce laurier à la verte tête
Vit un jour percher sur son faîte
De mouches à miel un essaim ;
Je ne sais pas à quel dessein
Cette cohorte melliflue
Vint par l’air, en guise de nue,
Se loger à ciel découvert
Sur ce laurier vêtu de vert
Tant y a qu’elles s’y logèrent,
Et cire et miel y composèrent,
Dont depuis, durant plusieurs ans,
On fit d’excellents lavements,
Et force chandelles de cire,
Dont Latin se servait à lire.
Par ce prodige si nouveau,
Du roi se troubla le cerveau.

Un pronostiqueur d’aventures,
Fort savant aux choses futures,
Et qui pourtant parfois mentait,
Jura que ce prodige était
Signe d’une prochaine guerre,
Et que gens d’une étrange terre
Viendraient vivre à discrétion
Chez la latine nation,
Comme fait alors que je parle
En France monsieur le duc Charle ;
De plus que leur chef bien et beau
Se rendrait maître du château.
Il s’offrit aux coups d’étrivières,
En jurant de toutes manières,
Et même offrit, quoiqu’indigent,
De parier beaucoup d’argent,
En cas que la chose prédite
N’arrivât comme il l’avait dite.
On le crut (car qui ne croirait
Un jureur qui si bien jurait ? ).
Le peuple, qui n’est qu’une bête,
S’en gratta tristement la tête,
Et le prince, à ce que l’on dit,
En garda quinze jours le lit,
Feignant, pour n’éventer la mine,
Une difficulté d’urine.
Voilà le prodige premier,
Voici le second et dernier
Un jour l’infante Lavinie
Vint, en grande cérémonie,
Avec son père Latinus,
Faire au temple ses Oremus.
La pucelle était fort dévote,
Et n’était nullement bigote ;
Les dimanches elle quêtait,
Et la quête aux pauvres portait,
Et par la ville n’allait guère
Sans Heures à la chancelière :
Cela sera dit en passant.
Or, comme elle allait encensant,

Avec ambre, musc et civette,
Les dieux, friands de cassolette,
Un feu non grégeois, mais follet,
Parut en l’air tout violet,
Et vint, en guise de fusée,
Se prendre à la tête frisée
De l’infante Lavinia,
Qui grandement s’en effraya.
Le roi dit, l’âme perturbée :
 « Ah ! voilà ma fille flambée ! »
Des assistants s’en fallut peu
Que tous ne criassent au feu.
Ce feu, parcourant la couronne
Qui le noble chef environne,
N’offensa ni poil ni bijou,
Comme aurait fait quelque feu fou,
Mais, comme feu prudent et sage,
Il ne fit lors rien davantage
Que la pucelle illuminer
Et les assistants étonner ;
Après quoi, la flamme ondoyante
Fut dans l’air longtemps tournoyante,
Puis se perdit dans le même air,
Tout ainsi qu’eût fait un éclair.
Aux connaisseurs cela fit dire
Qu’elle aurait un fort grand empire,
La fille au noble roi Latin,
Et pourtant, sans être putain,
Qu’elle ferait naître en sa terre
Une très sanguinaire guerre.
Latin, qui bien fort se troubla,
N’en voulut pas demeurer là :
Il alla voir son oncle Faune,
Qui l’avenir devine et prône,
Et rend ses oracles pour rien
Tant aux méchants qu’aux gens de bien.
Ce bon oracle n’a qu’un vice :
Il aime fort le sacrifice,
Et même n’en veut que de gras,
Autrement il répond tout bas,

Ou ne répond que d’un ton aigre
A qui lui fait offrande maigre.
Latin, qui savait son humeur,
Voulut faire en homme d’honneur,
Et ne plaindre ni sang ni graisse :
On conduit des brebis en laisse,
Et tout ce qu’il faisait brûler
Pour cet oracle régaler
Et l’obliger à tôt répondre
Sans trop faire les gens morfondre.
Latin fit tout ce qu’on faisait
Quand l’oracle on exorcisait :
Il se coucha sur les hosties,
Il commit des immodesties,
Fit le plaisant et fit le fou
Voici ce que dit, par un trou,
En rimaille assez mal tournée,
La Déité questionnée :
"Si tu crois à moi tant soit peu,
Prends bien garde, mon cher neveu,
De prendre un Latin pour ton gendre ;
Le meilleur n’est pas bon à pendre.
Le Destin t’en a fait faire un
Qui n’est pas un homme commun,
Qui fera fleurir notre race,
Où le chaud brûle, où le froid glace,
C’est-à-dire du nord au sud,
De la Mexique à Calicut.
Va donc rompre sur les articles.
Je vois le futur sans besicles,
Et sais bien, si tu ne me crois,
Que tes fils, au lieu d’être rois,
Ne seront que franches mazettes,
Des truands, des têtes mal faites,
Qui souffriront, pour un écu,
Mille coups de pieds dans le cul."
A cette menace si crue,
Qui du roi fut aigrement crue,
Car il n’avait jamais connu
Cet oracle autre qu’ingénu,

Ce prince en fit laide grimace ;
Mais, comme le temps tout efface,
Il en fut enfin consolé.
Ce secret, par lui révélé,
Faisait grand bruit par la contrée,
Quand Enée y fit son entrée.
Ce fut donc au temps que je dis
Qu’Aeneas, le Troyen hardi,
Vint, avec ses vaisseaux de guerre,
Aborder la latine terre.
Sitôt qu’à terre il eut pied mis,
Le Seigneur dit à ses amis
Qu’il était question de boire :
Chacun n’eut pas peine à le croire,
Car chacun était altéré.
Aussitôt dit, dans un vert pré,
De tasses et brocs l’herbe verte
Et de fromage fut couverte,
Puis, sans compliments superflus,
Enée et son fil Iülus,
Et les chefs sur le cul s’assirent,
Et de fromage se remplirent.
Iülus principalement
En mangea trop avidement ;
Aeneas lui dit, comme sage,
Qu’il commençât par le potage :
"Voire ; mais nous n’en avons pas,
Dit Iülus parlant tout bas,
De peur de déplaire à son père,
Qui quelquefois était colère.
Et, comme chacun avait faim,
Et s’était fait avec du pain
Table, nappe, assiette et vaisselle,
Par une invention nouvelle,
Chacun ayant mangé son fait
Et n’en étant pas satisfait,
Table, nappe, vaisselle, assiettes,
Comme j’ai dit de croûtes faites,
Engloutit très avidement :
Tout disparut en un moment.

Telle fut la faim de la troupe,
Par laquelle aussi mainte coupe
Fut souvent aussi mise à sec.
Iülus, en voix de rebec :
"Par notre saint Père le Pape,
Nous avons mangé table et nappe",
S’écria-t-il tout ébaudi,
Et riant comme un étourdi,
Si fort qu’il en cassa son verre.
Ce qu’il dit ne chut pas à terre ;
Maître Aeneas, le relevant :
"Nous sommes au-dessus du vent,
Dit-il, et la terre promise
Est à nous sans plus de remise,
Ou du moins le sera bientôt.
De la part du conseil d’en haut,
Par la bouche du père Anchise,
Et par la dame malapprise,
La Harpye au nez peu charmant,
Qui me parla si sottement,
J’ai des signes pour reconnaître
La terre où je serai le maître :
C’est celle où si faim nous aurons
Que nos tables nous mangerons.
Nous venons de manger les nôtres,
Chercherons-nous des signes autres
Que ceux que nous vient d’annoncer
Mon cher enfant, sans y penser ?
Sot que je suis, la malepeste,
Sans lui, ce signe manifeste
Etait autant de bien perdu !
Si le fanfan était pendu,
Ce serait ma foi grand dommage.
Cà, que je le baise au visage."
Cela dit, messire Aeneas
Prit son chef fils par les deux bras
Et mit un baiser sur sa face.
Ce ne fut pas tout, il l’embrasse,
Le mit à cheval sur son cou,
Et courut vingt pas comme un fou.

Chacun, à cette facétie,
Voulut être de la partie :
L’un en fit le chêne fourchu,
Et l’autre s’en claqua le cul ;
Bref, chacun en fit bien la bête,
Tant ils eurent le cœur en fête.
Là-dessus, aux Nymphes du lieu
On donna le dernier adieu ;
Maître Aeneas fit au Génie
Compliment en cérémonie :
Un compliment bien prononcé
Valait beaucoup au temps passé ;
Aujourd’hui telle marchandise
A tous n’est pas toujours de mise,
Et vaut moins que vapeur d’encens
Parmi les hommes de bon sens.
La Terre, de tours couronnée,
Déité vieille et surannée,
Eut quelques compliments aussi,
Et la Nuit au museau noirci
La bonne mère phrygienne
Eut pour sa part une antienne,
Et Jupiter du mont Ida
Hymne sur le chant de Oui-da.
Là-dessus un coup de tonnerre,
Non à faire peur à la terre,
Mais dont le son, plus doux que dur,
Prédisait un bonheur futur,
Donna par son petit murmure
La dernière main à l’augure,
Si bien que pas un n’en douta.
Chacun de son vin en tâta,
Et quelques-uns trop en tâtèrent,
C’est-à-dire qu’ils crapulèrent.
Sitôt que leur vin fut cuvé
Et que le soleil fut levé ;
La plupart alla reconnaître
Les fleuves de ce lieu champêtre :
Le Tibre, depuis si fameux,
En ce temps-là fleuve fangeux,

Et petit canal plein d’eau jaune,
Qu’on pouvait mesurer à l’aune
(J’entends parler de sa largeur,
Car le mesurer en longueur
Le long de son petit rivage,
Ce serait un pénible ouvrage) ;
Puis le ruisseau Numicien,
Renommé lors si peu que rien,
Et maints autres trous ou rivières,
A dire vrai, lors grenouillères ;
Mais, depuis, les Romains, rusés,
En ont fait des lieux fort prisés.
Aeneas prit cent personnages
Des plus diserts et des plus sages,
Et leur donna commission
D’aller en députation
Vers Latin, roi de la contrée,
Et de lui faire dès l’entrée
Un long discours superlatif
Dans le genre démonstratif,
Et de lui demander : « Qui vive ? »
Tous couronnés de verte olive,
Et dans les mains de beaux présents
Autant utiles que plaisants.
Cependant qu’ils se préparèrent
Et leurs beaux harnais endossèrent,
Aeneas, quoique non maçon,
Fit un taudis de sa façon ;
Chacun y fit sa chacunière,
Puis, d’une adresse singulière,
Une grande enceinte il marqua,
Que depuis de tours on flanqua.
Cependant qu’il se fortifie,
Car malheur à qui trop se fie,
Messeigneurs les cent députés
Cheminaient tous à pas comptés,
Hormis quelques-uns qui jouèrent
Au cornichon, dont se fâchèrent
Les plus morigénés d’entre eux :
On en vint au propos hargneux,

Et l’on s’y dit quelques injures,
Mais pourtant non pas des plus dures,
Mais dont le plus outrageux mot
Etait fils de putain, ou sot,
Ou quelqu’autre terme semblable,
Entre députés supportable.
Enfin, ayant longtemps trotté,
Ils aperçurent la cité,
De quoi grande joie ils reçurent.
Devant la ville ils aperçurent
Des jouvenceaux en caleçons,
A qui l’on donnait des leçons
Et de l’escrime et du manège :
Tous ces jouvenceaux en cortège
Se présentèrent aux Troyens,
Qui lors, aussi las que des chiens,
Enragèrent de bonne sorte
Alors qu’on leur ferma la porte,
Car les citoyens malappris,
Comme des bourgeois de Paris
Quand on leur fait faire la garde,
Leur firent voir la hallebarde,
Ce qui les mit en désarroi.
Quelqu’un s’en alla vers le roi
Lui dire, quasi hors d’haleine,
Que gens d’une terre lointaine
Vers lui voulaient être introduits,
Et qu’on leur avait fermé l’huis,
De crainte de quelque surprise.
Latin en fit la mine grise,
Car le bon prince était peureux,
D’ailleurs prince très généreux ;
Mais les princes comme les autres
(Je n’entends pas parler des nôtres)
Ont, grâces à l’humanité,
Quelque défectuosité,
Et sont hommes, pour tout potage,
Nonobstant leur haut parentage.
Cet envoyé lui dit aussi,
Ce qui le mit hors de souci,

Que cette ambassade étrangère
Avait des présents à lui faire.
Latin, à ce mot de présent,
A toute oreille fort plaisant,
Se mit à rire comme un singe :
Il changea vitement de linge,
Se composa, se radoucit,
Prit une soutane et s’assit ;
Je me trompe, il fut droit au temple,
Lequel était fait par exemple,
Comme… attendez… en bonne foi
Je ne sais pas bien comme quoi :
Consultons là-dessus Virgile.
Ce versificateur habile
Dit que ce temple des plus beaux
Se soutenait sur cent tréteaux,
Et dit aussi que son portique
Tenait un peu trop du gothique.
Ce temple servait à Latin,
Quand il voulait faire festin :
Il aimait fort la bonne chère,
Lorsqu’elle ne lui coûtait guère.
Dans ce temple l’on s’assemblait,
On y jouait, on y ballait,
Aux jours de fête et jours de noce.
En plate peinture, ou bien bosse,
De Latin les nobles aïeux,
Erigés lors en demi-dieux,
Etaient le long de la muraille
En habit de donner bataille :
Les sieurs Italus, Sabinus,
Et le porte-faux Saturnus,
Et maints autres grands personnages,
Fous en guerre, comme en paix sages,
Et Picus, l’écuyer expert,
Changé par sa femme en pivert,
Sa femme, fameuse sorcière,
Comme je vous ai dit naguère.
On avait dans ce temple mis
Force dépouilles d’ennemis,

Et l’on y voyait maints trophées
D’armes, bien ou mal étoffées.
Ce fut donc en ce temple-là,
Un huissier faisant le holà,
Que l’ambassade fut ouïe.
Latin, la face épanouie,
Dit aux Troyens ce que voici :
"Messieurs, d’où venez-vous ainsi ?
Nous demandez-vous la passade ? "
Un des premiers de l’ambassade,
A ce discours hors de raison
Que leur faisait ce roi grison,
Fut bien fort tenté de répondre
De quoi sa Majesté confondre ;
Mais le roi, qui l’appréhenda,
La chose ainsi raccommoda :
"Qui vous amène en ce rivage
Avec votre grand équipage,
Et par quel bien de vent portés,
Vous êtes-vous ici plantés ?
Nous savons fort bien qui vous êtes,
Et les longs chemins que vous faites,
Depuis que la fureur du Grec
A réduit votre ville à sec.
Quoique peu savant dans l’histoire,
C’est à moi chose fort notoire
Que le bon père Dardanus,
De qui les Troyens sont venus,
Fut né natif de cette terre,
Et, par le moyen de la guerre,
Dans votre terroir phrygien
Qu’il amassa beaucoup de bien.
Maintenant le révérend sire,
Dans le ciel a ce qu’il désire,
Où bien mieux que chez Guénégaud
On a toute chose à gogo,
Où la vapeur des sacrifices
Sent le boudin et les saucisses,
Dont, plus que du vin les Flamands,
Les Dieux sont endiablés gourmands,

Or donc, mes braves gentilshommes,
Par Dardanus parents nous sommes ;
Mais, quand parents vous ne seriez,
Nous voulons bien que vous sachiez
Que notre courtoisie est telle
Que, même sans la parentèle,
Ma maison je vous offrirais,
Et de mon mieux vous traiterais."
Ainsi dit-il. Ilionée,
D’une face non étonnée,
Lui dit ces mots en florentin :
"Race de Faune, roi Latin,
Le vent de Brie ou de galerne,
Ou la mer qui les vaisseaux berne,
Laquelle, non plus que le vent,
Ne sait ce qu’elle fait souvent,
Ou le dessein de faire aiguade,
Ne nous met point en cette rade ;
Ce n’est point contre notre gré,
Mais de propos délibéré,
Que nos vaisseaux dans votre Tibre
Ont arrêté leur course libre.
Tels que vous nous voyez ici,
Nous sommes Troyens, dieu merci,
Enfants de la superbe Troie,
La plus grande ville qu’on voie,
Au moins qu’on voyait autrefois,
Devant que l’incivil Grégeois
D’une cité pleine de gloire
Eût fait une pelouse noire,
Et nous eût malement contraints
De courir les pays lointains.
Nous tirons des Dieux origine,
C’est en avoir de la plus fine :
Aeneas, notre roi gentil,
Vient de Jupiter en droit fil.
Par nous ce bon Seigneur vous mande
Que bien fort il se recommande
A votre générosité ;
Qu’il veut boire à votre santé,

Et joindre ses sujets aux vôtres ;
Qu’un seul de nous en vaut quatre autres,
Et que vous pouvez essayer,
Si prix d’argent nous peut payer ;
Que, dans la fortune contraire,
C’est plaisir que de nous voir faire,
Et pour ce qu’on appelle cœur,
Que nous en avons du meilleur :
Exemplum, la guerre de Troie.
A peine trouvons-nous qui croie
Les beaux faits que nous racontons,
Et si, ma foi, nous ne mentons
Pas la moitié de notre force.
On juge du bois par l’écorce,
Et du dedans par le dehors :
Considérez de près nos corps,
Et jugez quels nous devons être."
Cela dit, pour faire paraître
Leur très grande sincérité,
Comme s’ils l’eussent consulté,
Les Troyens, sur la jambe droite,
Firent d’une manière adroite
Une pirouette à deux tours,
Durant quoi cessa le discours
Du sage ambassadeur d’Enée.
La pirouette étant tournée,
Il reprit son discours ainsi :
"Dans notre flotte en raccourci,
Vous voyez la grandeur de Troie,
Où le soleil de plomb flamboie,
Où ce flambeau, major des Cieux,
Rarement réjouit les yeux :
Il n’est personne si stupide,
Et si peu d’écouter avide,
Qui ne sache les grands combats
Par qui le Grec nous mit à bas.
De ce déluge de misères,
A raconter encore amères,
Nous nous sommes sauvés par mer,
Tant il fait bon savoir ramer.

Je le jure par maître Enée,
Par sa main de manchette ornée,
Cette main qui, le poing fermé,
A souvent maint homme gourmé,
Et qui, quoiqu’un peu large et plate,
A pourtant la peau délicate ;
Je jure donc que gens puissants,
Et reines et rois florissants,
Nous ont offert leur alliance,
Et leur pays et leur puissance :
Nous les en avons refusés,
Dont ils se sont scandalisés.
Mais les dieux, qui ne sont point bêtes,
Nous rompaient si souvent les têtes
Du pays d’où vint Dardanus
Qu’enfin nous y sommes venus.
Nous avons besoin d’un asile :
Avec nous chemine une ville,
Si bien que qui nous recevra
Son Etat en augmentera.
C’est à vous, Monseigneur, à dire
Si j’obtiens ce que je désire.
Au reste, pour vous donner j’ai
Ce que les rats n’ont pas mangé,
Un bonnet qui fut d’écarlate,
Le verre d’Anchise sans patte,
Mais qu’il chérissait, le Seigneur,
Plus que s’il eût été meilleur,
Car ce verre, à bon mesurage,
Tenait chopine et davantage ;
De Priam le sceptre et le dais
De fine serge de Beauvais
(Pour sa couronne, elle est perdue) ;
Une camisole pelue,
Dont il se servait en hiver ;
Un sien pourpoint de damas vert,
Et deux paires de bas d’étame,
De la main d’Hécuba sa femme."
Ilionée ainsi parla,
Et ses beaux présents étala.

Le roi Latin, pensif et morne,
Comme à qui survient une corne,
Demeura décontenancé,
Tête basse et sourcil froncé,
Roulant son faible luminaire,
Comme une guenuche en colère,
Sans remuer non plus qu’un pieu.
Un auteur dit qu’il jura Dieu,
Cela s’entend en sa pensée,
Car il eût l’oreille offensée
De quiconque l’aurait ouï ;
Je n’en dis non, non plus qu’oui,
Car du prochain, même pour rire,
Il n’est pas permis de médire.
Le roi donc fut assez longtemps
A grommeler entre ses dents,
Et sans dire mot à personne :
Les riches présents qu’on lui donne
Ne lui donnent point dans les yeux.
Il se souvient bien que les Dieux,
Qui savent bien plus que nous autres,
Quand il disait ses patenôtres,
L’avaient averti mainte fois,
Par songes et vive voix,
De ne faire, en nulle manière,
Présent de sa riche héritière
A quelque fat d’Italien,
Desquels le meilleur ne vaut rien,
Mais de choisir quelque bon drôle
D’Espagne, de Grèce ou de Gaule,
Champagne, Brie, et caetera,
Ou de tel lieu qu’il vous plaira ;
Et que c’était chose certaine
Que maint renommé capitaine
Qui devait, à force de coups,
Donner aux humains du dessous,
Et qui, par traités et par guerre,
Se rendrait maître de la terre,
Sortirait du noble étranger
Qui devait de son pain manger,

Et coucher en cérémonie
Avec l’Infante Lavinie.
A cet oracle de Faunus
Rêve le bon roi Latinus,
Si fort que toute l’assistance
Ne dit pas tout ce qu’elle en pense ;
Mais si longtemps il rêvassa
Que plus d’un Troyen s’en lassa.
Il le vit bien, dont il eut honte,
Comme s’il eût fait un sot conte.
Enfin son esprit se calma,
Et voici comme il déclama :
"Mes beaux Messieurs de l’ambassade,
Vous n’avez qu’à faire gambade ;
Ce que vous avez demandé
Vous sera par nous accordé :
Nous embrasserons avec joie
Le révérend prince de Troie,
Et voulons bientôt lui donner
A souper ou bien à dîner,
Lequel des deux n’importe guère,
Pourvu qu’il fasse bonne chère.
Mon vin vieux, depuis peu percé,
Lui sera largement versé ;
J’y veux tout mettre par écuelles,
Y dire des chansons nouvelles,
Y boire en trou, manger en loup,
Et, sceptre à part, faire le fou.
Allez donc dire à votre maître
Que je lui veux faire paraître
Que je l’aime avec passion,
Et que, de mon affection
Pour lui donner un riche gage,
Je lui destine en mariage
Un enfant que Dieu m’a donné,
Un esprit bien morigéné,
Ma fille, que la Destinée
Me défend d’être en hyménée
Donnée à quelqu’un de ces lieux :
Ainsi me l’ont appris les Dieux,

Qui n’entendent pas raillerie.
J’aurais de la forcenerie
Assez pour me faire enchaîner,
Si je m’allais embéguiner
D’un gendre de cette contrée,
La volonté m’étant montrée
Des Dieux, à qui de tout mon cœur
Je suis très humble serviteur."
Audience ainsi fut donnée
A l’éloquent Ilionée,
Puis après il fut question,
En symbole d’affection,
De donner au bon fils d’Anchise
En présent quelque chose exquise.
Le roi choisit dans son haras
Cent chevaux, tant maigres que gras,
Tous dressés à porter des malles ;
Sur le tout deux fines cavales
Que Latin avait fait dresser
A bien adroitement verser
Dans le plus beau chemin du monde :
J’entends ici quelqu’un qui gronde,
Et qui dit que verser un char,
Ou par dessein ou par hasard,
A tout quadrupède est un vice ;
Mais il saura que par caprice,
Autant que pour la rareté,
Ces cavales avaient été
Par le roi des Latins dressées
Et soigneusement exercées
A verser char ou chariot
Sans ornière, pente ou cahot.
De plus, ce très noble attelage
Etait du noble parentage
Des coursiers du blondin Phébus.
Ce qui fut un très grand abus :
Circé, la méchante sorcière,
Aux chevaux du porte-lumière
Supposa maquerellement
La cousine d’une jument

Depuis peu morte à son service ;
Elle eut ainsi par artifice
Un attelage sans pareil
Parent de celui du Soleil.
Or donc, la piétonne ambassade
De chez Latin en cavalcade
Revint, chacun des mieux monté
Et tenant bien sa gravité.
Cependant Junon l’Argienne,
Selon sa coutume ancienne,
D’Argos seule s’en revenait
Dans un joli char que traînait
Une paire de paons superbes :
Si j’étais un de nos Malherbes,
J’en ferais la description,
Mais j’ai oui parler d’Ixion,
Et sais bien que trop entreprendre
Est le moyen de se méprendre.
Junon donc revenait d’Argos,
Dame toujours sur ses ergots,
Toujours colère et glorieuse,
Enfin toujours capricieuse.
Sur le promontoire Pachin,
Qui se trouvait en son chemin,
Elle pensa faire une pose,
Mais bien souvent ce qu’on propose
Rencontre contrariété.
Elle avait son char arrêté
Pour donner haleine à ses bêtes
Elle vit des Troyens les fêtes,
Elle aurait bien mieux aimé voir
Son Jupiter lui faisant noir,
Lui faisant même une algarade,
Par exemple, d’une gourmade
Lui faisant application.
Car, après la correction,
La gourmade, n’en fût-il qu’une,
Est d’une vertu non commune.
La dame donc eût mieux aimé
Voir son mari contre elle armé,

Que de voir les soldats d’Énée
Passant gaiement la journée
Comme ils tâchaient de faire alors,
Riant et se traitant le corps,
Parce qu’à la troupe envoyée
On avait la paix octroyée,
Et de plus à leur bon seigneur
Une pucelle en tout honneur.
Leurs nefs, à sec sur le rivage,
Ne craignaient plus vent ni naufrage ;
Loin de songer plus à nager,
Ils travaillaient à se loger,
Dont Junon, plus qu’à demi morte,
Se mit à parler de la sorte :
"Bon, messieurs les Troyens, bon, bon
Loin d’être réduits en charbon
Comme votre ville de Troie,
Vous n’avez que plaisir et joie,
Et moi j’enrage de bon cœur,
Moi de Jupiter femme et sœur !
Ont-ils pas leurs peaux garanties
Du feu de leurs maisons rôties,
Et dans leur ville prise pris,
Les ai-je vendus à vil prix ?
Enfin les ai-je pu détruire ?
Ma foi, je n’ai fait que leur nuire,
Et ne leur ai nui que si peu
Qu’ils en tournent la chose en jeu.
Ne les vois-je pas, sur le Tibre,
Qui vont tranchant du peuple libre,
Et leur grand lourdaud d’Aeneas,
Qui va faisant le Fierabras,
Faisant des forts, traçant des lignes ?
Ah ! ma foi, mon beau Jean des Vignes,
Si je laissais hausser vos forts,
Vous iriez croire que je dors !
Je vous vais montrer que je veille ;
Je vous vais faire à la pareille
Enrager votre chien de soûl.
Il faut se défier d’un fou :

Je vous apprends que je suis folle,
Et que je tiendrai ma parole.
Quoi ! Mars, un soudrille, un fâcheux,
Tout mon fils qu’il est, un franc gueux,
A pu perdre la gent Lapithe !
Et Diane, une chattemite,
Qui fait la prude et ne l’est pas,
A mis les Calydons à bas !
Et Jupiter la laisse faire,
Alors qu’il la voit en colère ;
Et moi, l’on me laisse enrager,
Au lieu de mes affronts venger !
Et moi, j’ai beau faire la guerre
Aux Troyens par mer et par terre,
Leur ouvrir en mer des pertuis
Profonds comme gouffres ou puits,
Et mes charybdes et mes Scylles
Sont des embûches inutiles !
Ils en sont quittes pour la peur,
Les gredins, les faquins d’honneur !
Sans me craindre, ni la marée,
Je leur vois la face assurée
Par la bonté du roi Latin,
Et leur Destin sur mon Destin,
Quoi que j’entreprenne, l’emporte !
Ma foi, je voudrais être morte,
Mais ma sotte divinité
M’exclut de la mortalité ;
Il faut malgré moi que je vive,
Et que j’enrage toute vive,
De voir un homme haï de moi
En passe de devenir roi.
Mais devant qu’il porte couronne,
A sa détestable personne
Je ferai tant mordre les doigts,
Fût-il pieux cent mille fois
Plus qu’il ne s’imagine d’être !
Mon mari, qui l’aime, est le maître,
Mais ma tête, pleine de vent,
Le fait enrager bien souvent ;

Nous nous trouvons en ce rencontre,
Lui pour Aeneas, et moi contre :
Tous les Dieux seront au plus fort,
Mais tous les Diables m’aiment fort,
Et fourniront à ma colère
Cent mille moyens de mal faire,
Et de reculer bien ou mal
Le jour de cet hymen fatal
Du fils de la putain céleste,
Qu’autant que son fils je déteste.
Le Destin, un capricieux,
Qui même gourmande les Dieux,
Voudra l’achever à ma barbe ;
Mais je jure par sainte Barbe,
Ce qui m’arrive rarement,
Car je n’aime pas le serment,
Par sainte Barbe donc je jure
Qu’il souffrira plus d’une injure,
Et de retardement plus d’un,
Ce soudrille souffle-petun,
Devant qu’en face de l’église
Il épouse la fille exquise
Que cet impertinent Destin
Lui garde chez le roi Latin.
Le fils de Vénus la Succube,
Aussi bien que le fils d’Hécube,
Fera, par son hymen fatal,
A plusieurs peuples bien du mal.
Latin, aux noces de son gendre,
Verra du sang humain répandre,
Et du vin moins on y boira
Que de vin on y répandra.
Or çà, mettons la main à l’œuvre.
Une dame au crin de couleuvre,
De qui le Diable même a peur,
Parce qu’elle est de mon humeur,
C’est-à-dire franche tigresse,
Est une très propre diablesse
A faire au beau-fils d’Anchises
Un tour plus fâcheux qu’un procès."

Ainsi dit Junon courroucée,
Et puis, ayant sa voix haussée
En fausset que l’on entendit
Jusqu’en Enfer qu’elle étourdit,
Alecton fut par elle huchée,
Qui lors, se trouvant empêchée,
Répondit en voix d’éléphant :
 « On y va, ne criez pas tant ! »
Car elle craint fort, la mâtine,
De voir dame Junon mutine,
Qui, toute déesse qu’elle est,
Est diablesse quand il lui plaît.
Cette Alecton est enragée
Autant qu’une bigote âgée ;
Ses sœurs même lui veulent mal,
Et ce dangereux animal
Déplaît si fort au tyran blême
Qu’il aurait un plaisir extrême
Si la mort d’Enfer l’enlevait,
Cela s’entend s’il se pouvait.
Elle a pour toute chevelure
De serpents une garniture,
Elle en a même dans le sein,
Exhalant tous un air malsain
Plus puant qu’une haleine forte,
Oui, ou le grand diable m’emporte !
Après avoir juré si fort,
Qui ne me croit pas a grand tort.
J’ai dû vous dire, ce me semble,
Que Junon mit ses paons à l’amble
Et descendit de ce lieu haut,
Parce que, jusqu’au manoir chaud
De cette vilaine Furie,
Où chacun hurle, où chacun crie,
Alecton difficilement
Eût oui son commandement,
Voici, parole pour parole,
Ce que dit la déesse folle,
Rouge en face et d’un aigre ton,
A la malplaisante Alecton :

"Alecton, ma chère mignonne,
Que j’estime plus que personne,
Tu peux me faire un grand plaisir,
Et tu ne peux jamais choisir
De plus grande malice à faire
Que celle par qui tu peux plaire
A moi, femme de Jupiter.
Toi seule me peux contenter,
Toi que peux désunir les frères
Et rends les amis adversaires
Ce que je veux est plus aisé :
Je veux qu’un vieil roi méprisé
Par sa femme, une franche folle,
Ne puisse tenir sa parole,
Et qu’un fugitif de Troyen
Soit ici battu comme un chien ;
Que deux rivaux se veuillent battre,
Qu’un d’eux fasse le diable à quatre,
Et que la reine que je dis
Ait l’esprit assez étourdi
Pour troubler royaume et famille,
Plutôt que souffrir que sa fille
Soit mariée à ce grand fat
Qui doit régner dans son Etat,
Et que je hais comme la peste.
Toi seule es tout ce qui me reste.
Mon esprit franc, esprit malin,
Comme le tien à nuire enclin,
N’a plus rien de quoi mettre en œuvre.
Va, ma belle au crin de couleuvre,
Prends toute ta mauvaise humeur,
Et me va faire une rumeur
D’où naisse une guerre civile."
Alecton, comme très civile,
Radoucit ses gros yeux ardents,
Et sourit, découvrant des dents
En pointe, comme dents de scie ;
De son téton fait en vessie,
Qui lui servait à se moucher,
Elle se mit à se torcher,

Puis, s’étant ainsi composée,
Et ton de voix de roue usée
Qui, durant le chaud, a besoin
D’une livre ou deux de vieil oing,
Parlant à la Laconienne,
Répondit : « Qu’à cela ne tienne »
La Déesse s’en retourna,
Et la vilaine s’atourna
Comme une vieille aux jours de fête,
Tressa les serpents de sa tête,
Et d’un de ceux de son gousset.
Se servit comme d’un lacet ;
Et puis la pucelle terrible,
Se rendant aux yeux invisible,
Se coula chez le roi Latin,
Où, par un chemin clandestin,
Elle alla chez la reine Aimée,
Qui lors, dans sa chambre enfermée,
Pestait fort contre son époux,
Qu’elle appelait le roi des fous,
D’avoir l’alliance jurée
Au fils de dame Cythérée,
Et préféré le Phrygien
A Turnus, prince italien,
Maudissant cent fois la journée
Qu’on parla de cet hyménée,
Et jurant gros comme le bras
Qu’aux noces elle n’irait pas
Elle était dans cette pensée
Terriblement embarrassée,
Alors qu’Alecton lui lâcha
Un gros serpent, qui se cacha
Sous une jupe de ratine
Qui couvrait sa peau de la Chine.
Il se promena, le larron,
Sur son sein et sur son giron,
Et, par je ne sais quelle voie,
La pénétra jusques au foie,
Inspirant une âme d’aspic
A son corps malade du tic.

Ce serpent, aussi noir qu’un merle,
Tantôt était collier de perle,
Et tantôt la guirlande était
De la dame qu’il empestait,
Tantôt vu, tantôt invisible :
Sans doute l’animal terrible
Etait quelque serpent sorcier,
Et des meilleurs de son métier.
Ayant bien la reine gâtée
Et duement enserpentée
Par tous les endroits de son corps,
Tant du dedans que du dehors,
Je ne sais par quelle manière
Il retourna dans la crinière
D’Alecton, ni ce qu’il devint,
Ni si chez la reine il se tint
Virgile ne dit pas la chose,
Et je n’en sais pas bien la cause ;
Bien sais-je qu’au commencement
La reine alla tout doucement,
La rage en son corps enfermée
N’étant guère encore allumée,
Comme une sotte mère fait
Quand l’époux de sa fille est laid,
Ou qu’il lui manque quelque chose.
Elle n’eut pas la bouche close
Sur sa fille et sur le Troyen
Qui la devait avoir pour rien.
Quand elle trouvait quelque amie,
Elle faisait la Jérémie
Et larmoyait de ses deux yeux
Qu’elle avait un peu chassieux :
"O mon bon mari, disait-elle,
Je t’ai vu beaucoup de cervelle,
Mais maintenant, en bonne foi,
Tu n’en as guère plus que moi,
Qui n’en ai pas notable somme.
Dis-moi, n’es-tu pas un pauvre homme,
D’avoir gardé pour un passant
Ma fille, un ange ravissant ?

Et cette malheureuse fille
Sera la femme d’un soudrille,
D’un fanfaron, jureur de Dieu,
D’un gueux qui n’a ni feu ni lieu ?
Et Turnus, qui l’a tant servie
Et qui l’aime plus que sa vie,
De parents sans reproche issu,
Qui n’est ni boiteux ni bossu,
Se la verra prendre, à sa barbe,
Par un larron, par un Alarbe,
Un Turc, qui, dès le lendemain
Du jour qu’il aura mis sa main
Dans celle de ma Lavinie,
Avecque sa troupe bannie
S’enfuira, nous laissant tous deux
S’arrachant et barbe et cheveux ?
Ainsi fit de la garce Hélène
Le pâtre au courage de laine,
Pâris, le miroir à putain ;
Ainsi fera pour le certain
Ce corsaire de maître Enée,
Qui, de notre fille emmenée,
Etant lassé de s’ébaudir,
La plantera pour reverdir.
Si le dieu Faune et maint présage
T’ont fait savoir qu’en mariage
Tu ne dois ta fille loger
Qu’avec quelque prince étranger,
Faut-il que ta Majesté craigne,
Turnus n’étant pas sous ton règne,
Mais notre voisin seulement,
De la donner, et promptement,
A ce Turnus dont le bien monte
A dix mille écus à bon compte,
Le tout en droits seigneuriaux
Qu’on m’a dit être les plus beaux ?
Turnus, à qui l’on l’a promise,
Doit l’avoir de nous sans remise,
Ou, si tu la lui veux ôter,
Le diable te puisse emporter ! "

Ainsi parlait la reine Aimée,
Qui fut diablement enflammée
Quand, tenant tels discours souvent,
Autant en emporta le vent
Cependant, après cent batailles,
L’esprit d’Enfer, dans ses entrailles
Etant devenu le plus fort,
Fit prendre à bon sens l’essor ;
Et voilà madame la reine,
De l’esprit d’Enfer toute pleine,
Qui court aux petites-maisons,
Eût-elle cent mille raisons :
Mais la pauvre reine, peu sage,
N’en avait rien qu’une en partage ;
Mais, quand elle en eût eu beaucoup,
Elle les perdait pour ce coup,
Tant elle fut endommagée
De la bête en son corps logée.
Elle court la ville et les champs,
Les sages Latins se cachant,
Soit dans les champs, soit dans la rue,
Tant fort elle mord, frappe et rue.
Virgile, qui n’est pas un sot,
Ici la compare au sabot,
Quand d’enfants la troupe morveuse,
Et quelquefois aussi galeuse,
A coups de lanières de cuir,
Par-ci, par-là, le font fuir :
Le pauvre sabot, pour leur plaire,
Fait mainte course circulaire,
Et les marmousets, à grands coups,
Le chassent, riant comme fous.
De même la reine, étourdie
Plus que sabot ni que toupie,
Court en fureur par-ci, par-là,
Chacun, tremblant, dit : La voilà !
Au diable qui voudrait l’attendre,
Ni pour d’elle son plaisir prendre,
Ni pour tâcher de l’arrêter,
Quelque sot irait s’y frotter.

Elle fit bien pis que de courre,
Jouant des bras comme à la mourre,
Elle entreprit un attentat
Qui sentait le crime d’Etat :
Elle contrefit l’imbriaque,
Cette Altesse démoniaque,
Et, s’enfuyant dans les forêts
Avec sa fille, tout exprès
Pour reculer la paix promise
Au bon fils de messire Anchise,
Elle se cacha quelques jours
Dans les obscurs antres des ours ;
Puis, à la première boutade,
Elle courut battre l’estrade,
Faisant ravage en mille lieux,
Si bien qu’il ne se pouvait mieux.
La dame était tantôt follette,
Elle est maintenant ivrognette.
(Ces deux termes diminutifs,
Qui devraient être augmentatifs,
Sont ici mis par ironie,
Lecteur, souviens-t’en, je te prie,
Car, ma foi, si tu prétendois
Me donner ici sur les doigts
Et faire le mauvais critique,
Je te dirais chose qui pique ;
Et foin de la digression
Par qui notre narration
Est, peu s’en faut, embarrassée,
Reprenons la reine insensée).
D’un Iach, Iach, Evohé,
Sortant d’un gosier enroué,
Elle étourdissait les campagnes,
L’écho s’en oit dans les montagnes.
Quand sa fille ne la suit pas,
Ou bien qu’elle hurle trop bas
Ces épouvantables paroles,
Cette impératrice des folles
D’un thyrse lui rosse les flancs,
Dont ils deviennent noirs de blancs :

"Le seul dieu Bacchus, disait-elle,
Est digne de notre pucelle :
Par la mordondienne ! il l’aura,
Le trouve mauvais qui voudra !
Il n’y a promesse qui tienne,
Il l’aura par la mordondienne !
Oui, par la mordondienne, oui ! "
Ce grand bruit de plusieurs oui,
Et répandu par la province,
On sut que la femme du prince
Etait depuis peu loup-garou,
Mordant les gens comme un chien fou,
Roulant les deux yeux de sa tête,
Et bruyant comme la tempête,
Trop pleine moitié de bon vin,
Et moitié de l’esprit divin,
Et que Bacchus, aussi fou qu’elle,
Je ne dis pas de la pucelle,
Mais de vin, comme elle, trop bu,
De plusieurs avait été vu,
D’un thyrse faisant plaie et bosse,
Et paré d’un habit de noce,
Barbe rase, et les crins épars,
Comme on voit quelque jeune gars,
Durant la pénible journée
Qu’il se charge d’un hyménée.
Ainsi partout l’on racontait
Et partout ainsi l’on mentait,
Car ni vin brouillait sa cervelle,
Ni Bacchus était avec elle ;
Mais seulement l’esprit d’Enfer
Qui la puisse bien étouffer,
Dans le sien excitait la rage,
Pour rompre un pauvre mariage.
Les dames du pays latin,
Susceptibles d’un avertin,
A ces bruits prennent la campagne,
Vites comme chevaux d’Espagne,
Et formant un gros escadron,
Au son cassé de maint chaudron

Courent comme des insensées,
De la laide Alecton poussées.
De leurs bouches criant Iach,
Sort une vapeur de tabac,
Leurs crinières échevelées,
De feuilles de lierre mêlées,
Rendent leurs visages affreux,
Chacun voit leurs endroits honteux.
Leurs piques sont entortillées
De peaux de bêtes dépouillées,
Jurant Dieu si fort, m’a-t-on dit,
Que Jupin en garda le lit.
Au milieu d’elles dame Aimée,
D’une grande torche allumée
Se sert ainsi que d’un guidon ;
Ses yeux, ardents comme un brandon,
Et tristes comme tragédies,
Epouvantent les plus hardies,
Elle chante ou hurle plutôt,
Tant elle chante ou hurle haut
En posture de forcenée,
De Turnus le noir hyménée ;
Son chaud poumon, par son tuyau,
Entonne io, io, io !
"Io, io, s’écriait-elle,
Assistez-moi, troupe fidèle ;
Par saint Bacchus, assistez-moi,
A la barbe même du roi !
Vous êtes mères, je suis mère ;
Une mère vaut bien un père.
Faisons en sorte que Turnus,
Et non le bâtard de Vénus,
Epouse votre noble infante,
Et je suis votre humble servante."
Sur elle ainsi faisait effet
D’Alecton le serpent infect.
Chaque dame dans sa cervelle
Avait de la rage autant qu’elle,
Qui certes en avait alors
Tout ce qu’en peut porter un corps.

Les cartes étant si brouillées
Parmi ces dames barbouillées,
Et par elles le roi Latin
Etant au bout de son latin,
Alecton, sur de grandes ailes
Qui n’étaient ni bonnes ni belles,
Tout d’un vol s’en alla trouver
Le fier Turnus à son lever ;
J’ai menti : ce fut la nuit noire
Qu’il dormait dans un lit d’ivoire
(D’ivoire à tout hasard je dis,
Car un rimeur doit être hardi),
Il dormait dans sa ville Ardée,
Par Acrise, dit-on, fondée,
Ou bien quelqu’autre tel qu’il soit ;
Si dans de l’ivoire il gisoit,
Non plus que qui fonda sa ville,
C’est chose à savoir inutile.
Alecton ne l’aborda pas
Avec ses infernaux appas
Et sous sa forme diablotine,
Mais sous celle d’une béguine
Qui tenait fort de la guenon,
Prêtresse de dame Junon :
Elle était Chalybe nommée,
Vieille dame fort renommée,
Ou, si vous voulez, vieil barbon,
Car sa bouche aux dents de charbon,
De barbe longuette et pointue
Etait amplement revêtue,
Si ce n’est lorsque le rasoir
Tous les huit jours la faisait choir.
Je veux vous donner quelque idée
De la diablesse enchalybée :
Sa face, de couleur de bois,
Avait d’une coque de noix
Et la sécheresse et l’écorce ;
Son corps, qui paraissait sans force,
Etait soutenu d’un bâton ;
Ses cheveux étaient de coton

Et gros comme poils d’époussette,
Et sa voix était de chouette.
Ecoutez ce qu’en bégayant,
Et sur un bâton s’appuyant,
Elle dit à l’infant rutule :
"Prince aussi quinteux qu’une mule,
O Turnus, ô Turnus, Turnus,
Tandis que le fils de Vénus
Sous le pied te va coupant l’herbe,
Comme dit l’antique proverbe,
Tu t’amuses ainsi qu’un veau,
Comme un blondin qui fait le beau,
A dormir jusqu’à près d’onze heures
Ma foi, tandis que tu demeures
Dans ton lit du matin au soir,
Ton père ferait son devoir,
S’il venait, durant la nuit sombre,
De coups d’étrivières sans nombre,
T’apprendre qu’à tel jouvenceau
Dormir ainsi n’est pas trop beau.
Cependant qu’ainsi tu reposes,
Un rival fait bien d’autres choses,
Et suit bien des chemins meilleurs :
Il t’expose à tous les railleurs,
Dont on dit que sa flotte abonde,
Les plus grands goguenards du monde,
Qui sur un mot, qui sur un rien,
Font enrager les gens de bien.
Qui pis est, Latinus lui donne
Son héritière et sa couronne :
C’est, par ma foi, te bien payer.
Va, va-t’en encore essuyer
Les traits des galères toscanes,
Et leur faire faire les canes.
Va, va-t’en donner à grands frais
A ton roi des Latins la paix ;
Et de la paix par toi donnée
Jouira ton rival Enée.
Lors Dieu sait de te voir tondu
Combien tu seras confondu,

Souffrant une guerre intestine
Dans ta malheureuse poitrine,
Et de ton chef frappant les murs,
Qui, comme tu sais, sont bien durs.
Junon, qui s’en trouve offensée,
M’a dit là-dessus sa pensée,
Et moi je te la fais savoir.
Songe un peu plus à ton devoir ;
Trop dormir fait mal à la tête,
Et trop dormir, c’est vivre en bête.
Excite-toi, jure un peu Dieu,
Prends ton épée et ton épieu,
Et, suivi de vilains visages,
Va faire cent mille ravages,
Et, si la chose le requiert,
Ayant pris les Troyens sans vert,
De leurs nefs va faire grillade."
A cette malplaisante aubade,
Turnus, riant du bout des dents,
Lui dit : "Vieille aux tétons pendants,
Qui diable si matin t’amène,
Avecque ta mauvaise haleine,
Venir troubler mon doux sommeil ?
Va, va, rengaine ton conseil,
Et t’en va filer ta quenouille.
La flotte qui près d’ici mouille
N’y mouille point à mon insu ;
La vieillesse a ton oeil déçu,
Et te fait avoir la berlue,
Vieil barbon ou vieille barbue,
Car ton menton, si fort barbu,
Rend ton sexe fort ambigu,
Et tu peux être de ces dames
Sujettes au vin comme aux femmes.
De ton temple, et des Immortels,
Va-t’en tenir nets les autels,
Et me laisse la guerre à faire.
Ma foi, c’est bien là ton affaire,
C’est bien toi qui dois conseiller
A moi Turnus de batailler !

Junon, qui s’en trouve offensée,
T’a dit là-dessus sa pensée :
Où diable l’as-tu controuvé ?
Va, va, ton vin n’est pas cuvé,
Va le cuver, vieille ivrognesse,
Ou, si je découvre ta fesse,
Par cent claques sur ton cul sec
Je t’imposerai le respect,
Vieille pecque des plus fâcheuses,
Toute de parties honteuses."
Turnus en voulait dire plus,
Suivant de sa langue le flux ;
Mais l’impitoyable Furie,
Qui n’entend pas la raillerie,
Après deux ou trois cris perçants
Qui bouleversèrent le sens
De Turnus avec son courage,
Reprit son infernal visage,
Large d’un empan et demi.
Dieu sait s’il eut le teint blêmi,
Turnus, quand les serpents sifflèrent
Et sur le chef se hérissèrent
De ce monstre orgueilleux et fier.
Ses yeux, ardents comme brasier,
Dans son cœur jetèrent la fièvre ;
Il devint peureux comme un lièvre,
Il voulut parler, et ne put,
Son haleine puante en fut
(Car on a puante l’haleine
Lorsque l’on a l’esprit en peine),
Outre que, quand il essaya
De parler, elle l’effraya,
Dont il eut bien fort la courante,
Comme on a su de sa servante.
De deux de ses crins les plus longs,
Serpents gros comme des dragons,
Elle fit, la dame enragée,
Une manière d’escourgée,
La faisant rudement claquer ;
Et puis, faisant ses dents craquer,

Elle acheva de déconfire
Turnus, le très valeureux sire :
Il en pissa de peur au lit,
Et voici ce qu’elle lui dit,
Reprenant ses mêmes paroles :
"Regarde, tête des plus folles,
Si mon menton est fort barbu,
Et si mon sexe est ambigu.
Je ne suis barbon ni barbue,
Et mon oeil n’a point la berlue,
Et je ne sais rien controuver,
Et n’ai point de vin à cuver,
Et je ne suis point ivrognesse,
Et si tu découvres ma fesse,
Tes cent claques sur mon cul sec
Ne m’apprendront point le respect.
Je n’ai point puante l’haleine ;
Mais je suis ta fièvre quartaine,
Qui te puisse casser le cou,
Grand paresseux, grand fat, grand fou !
Je suis Alecton l’infernale,
Et non pas cette martingale
Dont j’avais la forme et l’habit.
Je t’apporte ici dans ton lit
Gale, famine, guerre et peste,
Et la mort, que chacun déteste."
Et puis, ce qui passait le jeu,
Lui fit au nez un rot de feu,
Ensuite une laide grimace,
Lui mettant face contre face.
Auprès de ce rot infernal,
Coups de canon de l’Arsenal
Sont coups d’arquebuse rouillée,
Dont la poudre est moite ou mouillée.
Pour ce long discours d’ennemi,
Turnus n’avait pas dédormi ;
Bien est-il vrai que le pauvre homme
N’avait pas dormi de bon somme,
Mais ce rot d’enfer, rude et chaud,
Le fit réveiller en sursaut,

Et l’effraya dans chaque membre.
Devant que sortir de sa chambre,
Alecton lui vint faire pouf :
Fermant les yeux et criant ouf,
L’adolescent se mit à braire ;
Et voilà comme alla l’affaire
Entre Turnus, le faux glouton,
Et la damoiselle Alecton.
Après la vision fâcheuse,
Il eut l’âme très querelleuse,
Et n’eut plus guère de raison ;
Ses cris troublèrent la maison,
Il criait : "Cà, ma hallebarde,
Mon branc d’acier et ma bombarde."
Son gros valet Pierre, ou Lucas,
S’en vint, épouvanté du cas,
Auprès de Turnus, sans remise,
Couvert de sa seule chemise.
Turnus, sitôt qu’il l’approcha,
Un grand coup de poing lui lâcha,
Dont ce valet Lucas, ou Pierre,
Ne branla non plus qu’une pierre.
La rage qu’il a dans le cœur
Est semblable à quelque liqueur
Dans une chaudière brûlante,
Quand, impétueuse et bouillante,
Et qui passe les bords du pot,
Elle exhale, en faisant maint flot,
Au lieu d’une épaisse fumée,
Une vapeur presque allumée.
Aussitôt qu’il fut habillé,
Malheur à qui l’aurait raillé.
Il assembla la gent rutule,
Et leur fit ce beau préambule :
"J’enrage si je ne me bats,
Et ne respire que combats ;
Je querellerais mon bon ange,
Tant je suis d’une humeur étrange,
Et, pour le moindre mot douteux,
J’étranglerais un homme ou deux.

Les Troyens sont dans cette terre
Pour nous venir faire la guerre :
Ils mangeront tous nos poulets
Et de nous feront des valets.
Sans nous l’Italie est perdue.
Latinus, que la peste tue,
Les a reçus dans sa maison,
Ma foi, c’est une trahison !
Si vous m’aimez un peu, beaux sires,
Excitez comme moi vos billes,
Et, ma foi, nous verrons beau jeu.
Messieurs, considérez un peu
Si ce roi, qu’on croyait si sage,
N’est pas un plaisant personnage
D’avoir entrepris de loger
Dans nos entrailles l’étranger.
Mais si nous souffrons qu’on nous tonde,
Nous donnerons à rire au monde.
Moi seul, tel que vous me voyez,
Suis suffisant, et m’en croyez,
De leur faire mordre les pouces."
Il dit quelques paroles douces
Pour assaisonner son discours,
Et puis, furieux comme un ours,
Se mit à dire : « Alarme, alarme ! »
A son cri chacun se gendarme,
Chacun cherche en son râtelier
Qui les harnais d’un cavalier,
Qui sa lance, qui sa rondelle,
Et qui sa tranchante allumelle.
On députa gens vers Latin
Pour l’appeler fils de putain.
La face aussi belle que fière
De Turnus rend sa gent guerrière,
Et donne au plus petit goujard
La hardiesse d’un soudard.
Tandis qu’ainsi l’on bat la caisse,
Et que le fanfaron se presse
De susciter des assassins
Aux volailles de ses voisins,

La séditieuse Furie
S’en va, changeant de batterie,
Où chassent les Dardaniens,
Fascinant le nez de leurs chiens
Afin qu’ils s’efforcent de mordre
Un cerf qui fit bien du désordre.
Ce cerf, beau si jamais en fut,
Depuis que cerfs entrent en rut,
Grand de tête et grand de corsage,
Avait été, dès son bas âge,
De Thyrrus, qui l’avait trouvé,
Très soigneusement élevé.
Thyrrus était du roi le pâtre,
Sec de corps, de teint olivâtre,
Violent comme feu grégeois
Et malin comme un villageois.
Sa sœur, que l’on nommait Sylvie,
Aimait ce cerf plus que sa vie,
Et de sa main noire souvent
Le grattait derrière et devant,
Dont ce grand cerf était bien aise ;
Cette Sylvie était mauvaise,
Hommasse, fort gourmande d’aulx,
Et qui pansait bien les chevaux.
Comme elle, les fils de son frère
A ce cerf faisaient bonne chère,
Et l’aimaient autant qu’un neveu,
Ce qui n’était pas l’aimer peu.
Ce cerf courait par les montagnes,
Par les vallons, par les campagnes,
Puis, comme si de rien n’était,
Devers le soir, soûl qu’il était,
Revenait au logis de Thyrre
Pour y chercher encore à frire.
Le jeune Iülus, bien monté,
De ses Phrygiens escorté,
Allait par les champs à la quête
De quelque noire ou fauve bête,
Quand cet innocent animal,
Qui lors ne songeait à nul mal,

Et qui, sans présager sa perte,
Paissait doucement l’herbe verte,
Fut vu d’Iülus et des siens,
Ensuite senti par ses chiens,
Qui s’étant mis dessus sa piste,
Iülus devint leur copiste
Et se mit sur sa piste aussi.
D’un étui de peau de roussi
Il dégaina son arc d’ivoire,
De Brésil ou d’ébène noire
(Tant y a qu’il était fort beau),
Et puis après, le jouvenceau
Devança de si loin sa troupe
Que du cerf il gagna la croupe,
Et d’une flèche qu’il tira
Tout l’intestin lui déchira.
Le bon cerf quitta la partie
Avec beaucoup de modestie,
Voyant bien que ces inconnus
Respectaient peu les cerfs cornus,
Et s’enfuit avec sa blessure
Sans leur dire la moindre injure,
Tant il était respectueux.
Son assassin impétueux,
Etant tombé dans une ornière,
Fut par le cerf laissé derrière,
Et le pauvre blessé, bramant,
De sang et de sueur fumant,
Vint montrer sa plaie à Sylvie,
Qui s’écria : "Mort de ma vie,
Et qui diable a mon cerf blessé ?
Le méchant s’en fût bien passé."
Elle dit tout ce que la rage
Fait dire au rustique courage,
Quand elle en prend possession.
Grande fut son affliction,
Grande en fut aussi la vengeance :
Les paysans, maudite engeance
Qui n’entend raison nullement,
Se saisirent brutalement

Des premiers bâtons qu’ils trouvèrent,
Et sur les Troyens se ruèrent,
Qui de l’animal maltraité
Croyaient bien faire maint pâté.
Ils reçurent des bastonnades,
Ils donnèrent des platassades,
Reçurent des coups de cailloux
Qui leur firent bosses et trous,
Et pour des trous et pour des bosses,
Firent des blessures atroces
Thyrrus, qui lors fendait du bois,
De rage se mordit les doigts,
Quand on lui conta que sa bête,
Par le procédé malhonnête
Des étrangers outrecuidés,
Avait les flancs de fer lardés ;
La face toute renfrognée,
Il courut, avec sa cognée,
Se mettre à la tête des siens.
Iülus, suivi de ses chiens
Et de ses chasseurs pêle-mêle,
Fait choir des coups dru comme grêle ;
Les manants, selon leur pouvoir,
Firent aussi des coups pleuvoir.
Alecton, la vierge infernale,
Les uns contre les autres hale,
Et de ses exploits inhumains
S’applaudit en battant des mains ;
Elle vole, l’abominable,
Sur le haut d’une vieille étable,
Autant élevé qu’un jubé,
Et là, d’un cornet recourbé
Qui fit du bruit comme un tonnerre,
Elle émut le ciel et la terre,
Mit les paysans en fureur,
Et remplit les esprits d’horreur.
Plus d’un poisson du lac Trivie
Par ce grand bruit perdit la vie,
Et le petit fleuve du Nar
En fit la cane ou le canard,

Se plongeant au fond de sa source,
Dont tout court s’arrêta sa course,
Et se séchèrent ses roseaux
Velie en embourba ses eaux ;
Plusieurs femmes en avortèrent,
Ou tout au moins s’en dévoyèrent.
Le bruit du cornet infernal
Aux voisins servit de signal
Pour venir en grosse assemblée
Tâter aussi de la mêlée ;
Les Troyens, aussi diligents,
Du camp vinrent aider leurs gens.
Au lieu de bâtons et de gaules,
Qui ne font frayeur qu’aux épaules,
On vit le fer brillant agir,
Qui de sang fit l’herbe rougir.
Comme on voit en mer la tourmente,
Qui petit à petit s’augmente,
De même ce mortel conflit
Devint enfin grand de petit :
Almon, le fils aîné de Thyrre,
D’un coup de flèche qu’on lui tire,
Fut dans le gosier asséné,
Dont il mourut fort étonné ;
Et le bon vieillard Jean Galèze,
Paysan des plus à son aise,
Fut aussi fort scandalisé
De se voir le corps pertuisé.
Maints autres aussi qui moururent
L’esprit mal satisfait en eurent ;
Mais plus qu’aucun fut estimé
Mal et méchamment assommé,
Ce Galèze, homme débonnaire,
Qui ne vint pas là pour mal faire,
Mais seulement pour y prêcher
La paix et le meurtre empêcher
De grasses brebis non galeuses
Il avait des troupes nombreuses,
Des taureaux à l’équipollent,
Et dans son coffre maint talent.

Sa richesse et sa prud’homie
Son trépas n’empêchèrent mie.
Tandis qu’ainsi de toutes parts
Dagues, piques, flèches et dards,
Aux gens de Troie et d’Italie
Servent à passer leur folie,
Alecton, voyant si beau jeu,
Ne s’en réjouit pas un peu,
Mais autant que le pouvait faire
Dame d’Enfer qui ne rit guère
Toute fière elle s’en alla
Trouver Junon, et lui parla
Ainsi que vous l’allez entendre :
"Madame, je viens de vous rendre
Ce que je vous devais, et plus.
Les Dardaniens dissolus
Ont voulu manger d’une bête
Qui leur fera rompre la tête ;
Entre eux et le peuple latin,
Malgré les arrêts du Destin,
J’ai semé tant de zizanie
Que de longtemps la Lavinie
Ne sera mise entre les bras,
En même lit et mêmes draps
De votre ennemi maître Enée.
Dame Aimée est alectonée,
C’est-à-dire que dans sa peau
Elle a de diables un troupeau,
Et le Turnus, comme la reine,
A de diables la tête pleine,
Et les manants ont, comme eux deux,
Chacun au corps un diable ou deux.
Regardez, pour vous satisfaire,
Ce qui me reste encore à faire."
Junon, riant à tout cela,
Répondit : "Demeurons-en là,
De peur qu’à mon mari qui frappe
La patience enfin n’échappe,
Et que son naturel frappeur
Ne change en coup de poing ma peur ;

Et puis tu sais qu’à la lumière
Tu ne saurais t’exposer guère,
Ni sortir de ton pays bas,
Que mon Jupiter de cent pas,
Frappé de ta mauvaise haleine,
N’évente que sur son domaine
Quelque Furie et ses serpents
Vient troubler le repos des gens.
Retourne-t’en donc, je te prie,
Ma laide, ma chère Furie,
Regagne ton royaume noir :
Cependant, selon mon pouvoir,
Et les Latines débauchées
Et les querelles ébauchées
J’espère si bien cultiver
Que je ferai tout soulever
Et remplirai de brigandages,
De séditions, de carnages,
Et de mille accidents honteux,
Les pays du roi radoteux
Qui sottement au sot Enée
A trop tôt sa fille donnée."
Alecton, ce discours ouï,
Sans dire non, sans dire oui,
Sur ses ailes de cartilage,
Ses serpents sifflant leur ramage,
Se guinda, maudit soit qui ment,
Vers le ciel effroyablement,
Puis baissa bientôt vers la terre,
Le grand jour lui faisant la guerre.
Mais c’est à beau jeu beau retour,
Elle fait la guerre au grand jour,
Et la plus sereine journée
Est par elle contaminée.
Elle se rensevelit donc
Dans l’Enfer, où je ne fus onc.
La terre fut fort consolée
De la voir en Enfer allée,
Et je croirais bien que les Cieux
De son départ furent joyeux.

On m’a dit que dans l’Italie,
Cette région tant jolie,
Est un certain vilain vallon
Par où passe un torrent félon
Qui se perd dans un affreux gouffre
D’où s’exhale une odeur de soufre,
Et ce grand gouffre est, m’a-t-on dit,
De Pluton le séjour maudit,
Et c’est par ce trou, dit l’histoire,
Que se fourra la vierge noire,
L’esprit grandement satisfait
De tous les maux qu’elle avait fait.
Cependant Junon l’implacable
Fait autant, voire plus qu’un diable.
Les manants, rudement frottés
Par les Troyens exercités
Au métier de faire la guerre,
En peu de temps perdirent terre,
Ensuite gagnèrent au pied,
Plus d’un d’entre eux estropié :
Les corps d’Almon et de Galèze
Furent par eux mis à leur aise.
Sur un vénérable brancard,
Et puis coururent faire part
Au roi de la déconfiture,
Chacun en piteuse posture.
Latin, le désordre entendu,
Leur répondit lanturelu
(Ce mot, en langage vulgaire,
Veut dire allez vous faire faire…
Je ne saurais honnêtement
Vous l’expliquer plus clairement).
Turnus aussi vint à la charge,
Exagérant la chose au large,
Et soutenant que les Troyens
N’étaient bons qu’à jeter aux chiens.
Les dames, de fureur éprises,
Qui couraient les champs en chemises,
Vinrent à l’entour du palais
Faire plus de bruit que jamais,

Pour plaire à leur madame Aimée,
Criant, d’une voix enrhumée,
Qu’Aeneas n’était qu’un pendard
Digne pour le moins de la hart,
Et qu’il fallait à belle guerre
Le renvoyer hors de la terre,
Et, devant que le renvoyer,
De mille coups le rudoyer ;
Mais à ces discours d’ivrognesses,
Le roi dit : « Je m’en bats les fesses. »
Et, pour les arguments cornus
Que lui fit le brutal Turnus,
Il se renfrogna le visage,
Dont le jouvenceau plein de rage
Dit tout bas ne parlant qu’à soi :
 « Maugrébieu du fantasque roi ! »
Lors chacun dit tout ce qu’il pense,
Et tout s’en va dans la licence,
Et n’est le moindre petit fat
Qui ne veuille régler l’Etat ;
Mais le roi demeure intrépide
Comme un roc, quand la mer se ride,
Et que ses flots audacieux
Semblent vouloir mouiller les cieux ;
Le roc n’en change point de place,
Quoi qu’autour de lui la mer fasse,
Et l’on peut, parlant de ce roc,
L’appeler hardi comme un coq.
Enfin ce prince débonnaire,
Voyant qu’il n’y savait que faire,
Et que, tout sage qu’il était,
Le plus fou sur lui l’emportait,
Il perdit force et patience,
Qui, comme on dit, passe science :
"Heu, disait-il en s’arrachant
Son crin, et maint soupir lâchant,
Dont il eût pu fendre une pierre,
Nous aurons donc enfin la guerre,
Et le Destin, qui n’est qu’un fou,
Nous entraîne je ne sais où,

Je crois que c’est à tous les diables.
Ah ! que nous sommes misérables
De nous laisser ainsi mener
Par gens qu’il faudrait enchaîner,
Par ma femme, une insigne folle,
Par Turnus, qui, sans hyperbole,
Est plus fou que folle elle n’est,
Quoiqu’à parler sans intérêt,
Elle soit, quoique couronnée,
Des folles la plus forcenée.
Mais Turnus s’en repentira :
L’imprudent qu’il est en mourra,
Et, quant est de moi, si j’en pleure,
Je consens aussi que j’en meure."
Il se retira, cela dit,
Dans son cabinet, et se mit
Tant à découper des images
Qu’à rhabiller des vieilles cages,
Et siffler un jeune moineau,
Qui parla comme un étourneau.
C’est la coutume en Italie,
Quand, par raison ou par folie,
On veut avec quelque étranger
Ou quelque voisin s’égorger,
Devant que former ses cohortes,
D’ouvrir certaines grandes portes
De l’église du Dieu Janus,
Dieu non pas des nouveaux venus,
Mais un Dieu de la vieille roche :
Ce Janus a double caboche,
C’est-à-dire tête en gaulois,
Gaulois, c’est-à-dire françois ;
François est un peuple fantasque,
Dont les dames portent le masque ;
Masque est commode et fait honneur
Aux dames dont le nez fait peur.
Revenons au Dieu double-tête.
Le peuple présenta requête
A Latin, afin qu’il ouvrît
Ces portes ; mais Latin s’en rit,

Et se servit de la requête
En un usage peu honnête.
Un certain vieil auteur qui ment
A conté la chose autrement.
Mais Junon, sans tant de scrupule ;
Avecque des forces d’Hercule,
Ces portes hors de leurs gonds mit :
Toute l’Ausonie en frémit,
Et ne respira plus que guerre ;
Chacun arme et ses blés resserre ;
Cinq villes, comme Palaiseau,
Le Bourg-la-Reine ou Longjumeau,
Dont la rime est fort malaisée,
Et partant ma muse rusée
Par l’impuissance de rimer
S’exemptera de les nommer ;
Donc, cinq grandes villes voisines
A ce bruit devinrent mutines :
En moins de rien leurs maréchaux
Ferrèrent de neuf leurs chevaux ;
Leurs serruriers firent des brettes,
Leurs vachers devinrent trompettes,
Et leurs habitants fiers-à-bras
Jurèrent gros comme le bras
O doctes gueuses du Parnasse,
Vieilles filles de bonne race,
Puisque filles de Jupiter,
De grâce venez m’assister :
J’ai besoin de votre mémoire
Pour raconter la noble histoire
De tous les braves capitans,
En qualité de combattants,
Qui lors, en la latine terre,
Aux Troyens firent rude guerre,
Et vinrent exercer les mains
Du meilleur de tous les humains,
Qui jamais n’assomma personne,
Tant son âme était belle et bonne,
Qu’auparavant il ne lui fit
Un compliment grand ou petit ;

C’est d’Aeneas de qui je parle,
Vaillant comme l’empereur Charle,
Charlemagne ou Charles le Grand,
Qui fut un si grand conquérant.
Le premier qui vint fut un homme,
A ce qu’on dit, bâti tout comme
Arioste peint Rodomont,
Quasi de la taille d’un mont,
Robuste au lit comme à la table,
Qui ne craignait ni Dieu ni diable,
Ne se confessait nullement,
Et blasphémait horriblement.
Il s’appelait sire Mézence,
Ne payant point, faisant dépense,
Et qui ses sujets maltraitait
Comme un franc tyran qu’il était.
Avec lui marchait son fils Lauze,
Jouvenceau frais comme une rose,
Et lequel, Turnus excepté,
N’avait point d’égal en beauté ;
Grand dompteur de chevaux non rosses,
Assassin de bêtes féroces,
Rude danseur de tricotets,
Musicien d’airs et de motets,
Adroit joueur de quinquenauve,
Mais d’un poil tirant sur le fauve ;
D’ailleurs le meilleur jouvenceau
Qui jamais ait été rousseau,
D’âme toute loyale et bonne,
Et plus digne de la couronne
De son père, que d’être né
D’un homme pire qu’un damné :
Mais pour un fils qui dégénère,
Maint autre vaut mieux que son père.
Deux à deux, en bâtons ferrés,
Après lui marchaient bien serrés
Mille drôles de bonne mine,
Natifs de la ville Agiline,
Ils étaient joueurs d’espadons,
Et grands destructeurs de dindons.

Aventinus, le fils d’Hercule,
Lequel chevauchait une mule
Qu’on avait dressée aux combats,
Y vint armé de haut en bas,
Depuis les pieds jusqu’à la tête,
De la peau d’une grand bête,
D’une lionne ou d’un lion,
Dont la têtière en morion
Etait ajustée à la sienne,
Faite en bourguignotte ancienne.
Il portait peint en son écu
L’hydre par son père vaincu,
Et des vilains serpents sans nombre.
Sire Hercule, dans un lieu sombre
Du mont qu’on appelle Aventin,
Par accouplage clandestin,
Le fit à la prêtresse Rhée ;
Elle faisait bien la sucrée,
Mais enfin il la corrompit
Par un beau présent qu’il lui fit
De quelques vaches mal acquises,
D’un collet et de six chemises.
Je ne me souviens plus comment
Etait armé son régiment.
Coras et son frère Cratille,
Grecs de je ne sais quelle ville,
Frères du baron de Tibur,
Quittèrent le débile mur
De Tibur que fonda leur frère,
Et vinrent en démarche fière
Présenter à Turnus sans pair
Leur service en l’art de frapper :
Le fort Turnus en fut fort aise,
Et leur fit offrir une chaise,
Mais eux, qui savaient leur devoir,
Ne voulurent jamais s’asseoir.
Ils faisaient d’estoc et de taille
Merveilles en une bataille,
Et on les tenait entendus
A mener les enfants perdus.

Notre auteur, esprit fin et rare,
A propos ou non les compare
A deux Centaures mi-chevaux,
Alors que par monts et par vaux
Leur corps humain, où gît leur tête,
Fait galoper leur corps de bête :
Ainsi ces deux frères hardis
Donnaient comme des Amadis
Dans les troupes conte eux rangées
Leurs personnes étaient chargées
D’armes et de longs braquemarts
Comme on en donne aux jaquemarts
L’un d’eux avait pour sa devise
Une jouvencelle en chemise ;
L’autre avait peint sur son pavois
Deux camisoles de chamois,
Avec une devise aiguë
Qu’on n’a jamais bien entendue.
Cécule, bâtard de Vulcan,
Y vint, faisant un grand cancan
De sa nation de Preneste.
Je ne me souviens pas du reste
Des gredins qui, sous son drapeau,
Accoururent en gros troupeau,
Nobles et vilains tout ensemble,
Partie au trot, partie à l’amble,
S’offrir en faveur de Turnus
Contre le bâtard de Vénus.
Leurs villes, chez Maron nommées,
En latin sont fort estimées ;
Ce n’est pas de même en français.
Item y vint en beau harnais,
Et non en soldat de fortune,
Messape, le fils de Neptune :
Il faisait entre deux arçons
Ce que les plus hardis garçons
N’eussent pas entrepris de faire.
Ses soldats ne sont pas à taire :
Les Falisques et Fescennins,
Voisins ou non des Apennins

(Pourvu que je rime, il n’importe),
Des peuples nommés d’autre sorte,
Dont les noms ne se riment pas,
Y vinrent sous lui pas à pas,
Chantant sa louange en musique.
Maître Virgile, qui se pique
D’être riche en comparaisons,
Les compare non aux oisons,
Mais aux cygnes, que je ne mente,
Qu’il fait d’une voix excellente :
Je crois savoir de bonne part
Qu’un cygne non plus qu’un canard
N’a pas la voix fort agréable,
Et que son chant n’est qu’une fable.
Claude ou Claudius le Sabin
Y vint sur un beau guilledin ;
De lui vient la race ancienne
Que l’on appelle Claudienne,
Et de lui, dit-on, sont éclos
Ceux qui se font nommer Du Clos.
Les peuples natifs d’Amiterne,
Dont l’enseigne est une lanterne,
Et ceux qu’on nomme Mutusquois,
Auteurs du langage narquois,
Dont l’enseigne est une épousée ;
Ceux qui, dans les champs de rosée,
Cultivent les verts oliviers,
Et sont très mauvais chevaliers,
Et piétons encore pires,
Mais paillards comme des satyres,
Bref cent autres peuples divers,
Difficiles à mettre en vers,
Vinrent aussi drus qu’arondelles,
Quelques-uns ayant des rondelles,
Quelques autres n’en ayant point,
Quelques-uns n’ayant qu’un pourpoint,
Et quelques autres que des chausses,
Quelques-uns chevauchant des rosses,
Quelques autres de bons chevaux,
Quelques-uns de francs piédescaux,

Quelques autres ayant des bottes,
Quelques-uns de franches pagnotes,
Quelques autres grands spadassins
Un peu de nature assassins,
A ce qu’en a dit maître Enée ;
Enfin fertile fut l’année
Dans le pauvre pays latin,
De drilles aimant le butin,
D’amateurs de poules volées,
Et de maisons des champs brûlées.
Dieu nous délivre cet été
De pareille fertilité,
Comme aussi de méchants poètes,
Et de toutes têtes mal faites !
Halèze, fils d’Agamemnon,
Ennemi du phrygien nom,
Y vint dans un vilain carrosse,
Traîné par une vieille rosse,
Et deux taureaux dépariés,
Sur le volet par lui triés ;
Mille soldats de grand courage
Suivaient son chétif équipage.
Ebale y vint, fils de Télon
Et d’une nymphe au court talon,
Dont il obtint le pucelage
Entre la poire et le fromage ;
Il fut roi des Téléboans,
Pays fertile en chats-huants ;
Son fils conquit les Saraïstes,
Et fut fauteur des Jansénistes.
Ufens y vint, le Nursien,
De qui je ne vous dirai rien,
De peur d’en trop ou trop peu dire ;
Et puis y vint un brave sire,
En leste et nombreux escadron,
Le négromancien Umbron.
Il disait la bonne aventure ;
Mais ni savoir, ni prélature,
N’empêchèrent qu’un troyen trait
Ne lui donnât enfin son fait :

Quelques-uns de son voisinage
En pleurèrent le bon courage ;
Quand j’y songe il ne s’en faut rien
Que je n’en pleure aussi très bien.
Après lui vint en grosse troupe,
Portant son sac de nuit en croupe,
Un très honnête adolescent,
A qui le poil encor récent
Dorait la vermeille mâchoire ;
Virgile en raconte l’histoire,
Et dit qu’il fut de la façon
D’Hippolyte le beau garçon.
Pour rendre la chose plus claire,
Ce bel Hippolyte eut affaire
Avec la nymphe Ericia ;
Je ne sais s’il la vicia,
Ou si ce fut par hyménée,
Tant y a qu’au bout de l’année,
Au moins neuf mois après le coup,
Elle mit bas, et fit beaucoup,
Car on y peut perdre la vie,
Ce jouvenceau nommé Virbie.
Or, lecteur, vous devez savoir
Qu’alors que, contre son devoir,
Phèdre, la méchante marâtre,
Que devait battre comme plâtre
Messire Théseus, plutôt
Que de la croire ainsi tout chaud,
Et faire gagner la guérite
A son fils le pauvre Hippolyte ;
Lecteur, vous devez savoir donc
Que, méchante s’il en fut onc,
Phèdre ayant dit à son Thésée,
La face de pleurs arrosée,
Qu’Hippolyte comme un voleur
La priait de son déshonneur,
Thésée, après cent coups de gaules,
Le mit dehors par les épaules,
Son fils, ce pauvre adolescent,
De ce crime noir innocent.

Chacun sait comme, repentante,
A deux jours de là, la méchante
Se pendit, et comme son corps
S’étant lui-même le col tors,
Ne fut pas mis en terre sainte.
Cependant l’esprit plein de crainte,
Car il craignait fort les esprits,
Versant des pleurs, faisant des cris,
Et l’âme de douleur confite,
S’en allait le triste Hippolyte,
Quand Neptune, le Dieu de l’eau,
Fit un tour qui n’était pas beau,
Faisant sortir de sa marine
Un poisson de mauvaise mine,
Dont l’attelage s’effrayant,
Du pauvre Hippolyte fuyant,
Ses chevaux son char renversèrent,
Et les membres lui concassèrent.
Le voyant ainsi concassé,
On crut qu’il était trépassé ;
Diane, sachant le contraire,
Lui fit d’abord prendre un clystère,
Et puis, à force de bouillons,
Le remit sur ses deux talons.
Il est vrai que maître Esculape,
A qui l’on croit autant qu’au pape,
Parmi les doctes assassins
Que nous appelons médecins,
Lui donna du vin émétique :
Le remède fut énergique
Et son homme ressuscita,
De quoi Jupiter s’irrita,
Et du tonnerre dont il fronde
Mit ce ressusciteur de monde
Dans le fond d’Enfer pour jamais,
Où puisse-t-il bien vivre en paix !
Diane, d’Hippolyte éprise,
Le cacha jusqu’en sa chemise,
Et, tant qu’il vécut, le logea
Chez une nymphe Egéria,

Qui logeait en chambre garnie,
Sous le nom de monsieur Virbie.
Pendant ce temps, il caressa
Autre nymphe, qu’il engrossa,
Au moins ainsi l’affirmait-elle ;
Et ce fut d’Hippolyte et d’elle
Que ce second Virbie issit,
Comme je vous ai déjà dit.
Mais c’est Turnus qu’il faut décrire,
Qui fut un miraculeux sire.
Il était plus grand, prix pour prix,
Que saint Christophe de Paris,
C’est-à-dire de Notre-Dame,
Un monstre vomissant la flamme,
Que Chimère nous appelons
Nous autres, divins violons,
Lui faisait autour de son casque
Une coiffure fort fantasque ;
Io peinte en son bouclier,
Dont l’ouvrage était singulier,
Y paraissait en jeune vache ;
Auprès d’elle son père Inache
Versait, en fleuve qu’il était,
De l’eau qui d’une urne sortait.
Argus et ses cent luminaires,
Non pas tous aux prunelles claires,
Les uns mauvais, les autres bons,
Et plusieurs ayant des dragons,
Etait peint, faisant son office
De garder Io la génisse,
Depuis vache, car Jupiter
Lui fit un joli veau porter.
Le reste de son équipage
Etait digne de son lignage,
Car en un poème ou roman
On n’arme jamais pauvrement
Les grands héros qui lui ressemblent.
Les peuples qui sous lui s’assemblent
Sont la plupart de grands vauriens,
Dont les noms ne sont pas chrétiens,

Comme qui dirait des Rutules,
Des Labices, des Nasincules,
Des Janculistes, Sacranois,
Et des demi-Grecs Sicanois,
Et maints autres voisins du Tibre,
De même valeur et calibre,
Qui d’Enée et de son troupeau
Pensaient ne faire qu’un morceau,
Mais c’était compter sans son hôte.
A tous ceux-là ne fit point faute
Camille, pucelle au corps gent ;
Elle avait, outre l’entregent,
D’une amazone le courage,
Dans les batailles faisait rage,
Tant sur cheval que sur bidet,
Avait été comme un cadet
Longtemps au Régiment des Gardes,
Se piquait moins de belles hardes
Que de pourfendre un cavalier,
Allait au choc comme un bélier,
Escaladait une muraille,
Frappait et d’estoc et de taille,
Luttait, sautait et voltigeait,
Jouait à la paume, nageait,
Menait son cheval à courbettes,
Ne payait jamais ses emplettes,
Ni par promesse ni comptant,
Jurait bien Dieu, buvait d’autant,
Faute de verre dans un casque,
Allait bien du pied comme un Basque,
Et, quand elle avait bien trotté,
Fût-ce dans le chaud de l’été,
Son pied, nonobstant la corvée,
N’avait pas l’odeur relevée.
Enfin cette pucelle-là,
Comme à la prime un quinola,
Etait une fille à tout faire,
Si ce n’est un cas qu’il faut taire.
Lorsque venir on l’aperçut,
Chacun grande joie en reçut.

Elle avait sur sa blonde tête
Un grand chapeau de poil de bête,
Et sur son corps, plaisant à voir,
Buffle à manche de velours noir,
Sur qui le galon d’or éclate ;
Un manteau de fine écarlate,
Qui pourtant était retourné,
D’une pistagne était orné.
Voilà quelle était la pucelle !
Les dames, qui la virent telle,
Furent contraintes d’avouer
Qu’on ne pouvait trop la louer ;
La plupart d’elles l’envièrent,
Mais les hommes la convoitèrent,
Faisant, à son intention,
Mentale fornication,
Ou fornication mentale ;
En tous sens la chose est égale.