Le Virgile travesti/Livre VIII

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Librairie de la Bibliothèque Nationale (p. 135-156).


La face de colère blême,
Turnus, ayant planté lui-même
Sur la citadelle Laurent
Son étendard de bleu mourant,
Où peint était un os en chiffre,
Il joua longtemps de son fifre,
De son tambour tambourina,
Et de sa trompette sonna.
La guerre étant ainsi sonnée,
Et fifrée et tambourinée,
Dont se trouvèrent ébahis
Les coqs et poules du pays,
En un mot toute la volaille,
Sur son grand cheval de bataille,
Qu’un écuyer lui présenta,
Prenant avantage, il monta,
Et puis lui fit prendre carrière
D’une façon toute guerrière ;
Mais en faisant un caracol
Il se pensa rompre le col.
Afin de réparer sa faute,
De son cheval en bas il saute,
Et fit longtemps le moulinet
D’un espadon luisant et net,

Dont il avait, la matinée,
Oté la rouille enracinée.
Aussitôt qu’il eut fait cela,
Tous les Latins, qui çà, qui là,
Voyant qu’il en fallait découdre,
Firent leurs fers tranchants émoudre.
Messapus, le bel écuyer,
Maître Ufens, le rude lancier,
Et le blasphémateur Mézence,
Qui rimait en dieu d’importance,
Composèrent quelques troupeaux
De déterminés jouvenceaux,
Et, tambour battant, les menèrent,
Dérobant tout ce qu’ils trouvèrent,
Au rendez-vous à tous donné.
Le soldat, mal morigéné,
Chemin faisant fit bien des siennes,
Et fit maintes filles vauriennes,
Qui s’habillèrent en garçons,
Troquant jupes en caleçons,
Et comme des goujats coururent
Après ceux qui leurs corps pollurent.
Maints animaux, qui dans les champs.
Labouraient sans peur des méchants,
Se virent tirer des charrues,
A leurs yeux en morceaux rompues,
Et servirent, tant à porter
Le soldat qu’à l’alimenter.
Un quidam, appelé Vénule,
Fut dépêché sur une mule
Devers Diomède le Grec,
Pour lui rendre Aeneas suspect.
Cet ambassadeur fit dépense
Moins en habits qu’en éloquence :
Il dit qu’Aeneas et sa gent
Ne valait pas beaucoup d’argent,
Qu’il portait en de grandes cages
De ses Dieux vaincus les images,
Et qu’ils prétendaient, eux et lui,
Jouir partout du bien d’autrui,

Et se rendre dans l’Italie
Ce qu’est le Turc en Natolie,
Faisant tout ce qui leur plairait,
Le trouvât mauvais qui voudrait ;
Que le Destin à maître Enée
Avait sa parole donnée
Qu’il serait maître des Latins
Malgré les frondeurs et mutins,
Et que, comme Grec, Diomède
Y devait donner prompt remède,
Puisqu’un jour messire Aeneas
Lui pouvait tomber sur les bras
Voilà quel était le sommaire
De l’ambassade extraordinaire.
Il faut croire que l’envoyé
Du roi grec fut bien festoyé.
Cependant le prince de Troie
N’a pas l’esprit beaucoup en joie :
Peu d’argent, beaucoup d’ennemis
Dans ce pays à lui promis,
La flotte toute délabrée,
La terre contre lui cabrée,
Et les soldats découragés
De ce que l’on les a chargés,
Et qu’au lieu de fêtes et noces
On leur a fait plaies et bosses,
Tout cela lui gâte l’humeur ;
Tout cela lui fait avoir peur
Que les promesses surannées
De mesdames les Destinées
Ne lui produisent enfin rien
Que force mal et peu de bien
Tout ce qu’il voit lui fait ombrage,
Tout ce qu’on dit le décourage.
Au diable si le Seigneur sait,
Non plus qu’un enfant, ce qu’il fait ;
Son pauvre esprit, qui se débauche,
Tantôt à droit, tantôt à gauche,
Est porté pitoyablement,
Et cent fois change en un moment.

Cette cruelle inquiétude
Qui le tient dans l’incertitude,
Le fait ressembler à de l’eau
Quand elle est dans quelque vaisseau,
Ou cuve d’airain bien fourbie :
Cette eau dont la cuve est remplie,
Quand le soleil, flambeau major,
Ou la lune, flambeau minor,
Enfin l’un des deux la regarde,
D’une lumière frétillarde
Eclaire les planchers, les murs,
Visite les lieux plus obscurs,
Et cette lumière volante
Remue au gré de l’eau flottante ;
Ainsi de messire Aeneas
L’esprit ne se repose pas.
La nuit vint, taciturne et sombre,
Et mit toutes choses à l’ombre
Des animaux les uns causaient,
Les autres endormis gisaient ;
Les uns disaient leurs patenôtres,
Les autres en engendraient d’autres ;
Pour maître Aeneas, il rêvait,
Ou, pour mieux parler, endêvait,
Triste et pensif, la mine grise,
Comme un amant que l’on méprise,
Et chantant sans vouloir chanter,
Ce qui vaut autant que pester.
Son Altesse mélancolique,
Aux bords du Tibre pacifique,
Mais qui se dépacifiqua
Du jour que Turnus se piqua,
Faisait des châteaux en Espagne,
Songeant s’il prendrait la campagne,
Ou si, dans son fort enfermé,
A force de soldat armé,
De meurtres et de brigandages,
Il se ferait par les villages
Contribuer suffisamment
De quoi vivre commodément.

Tandis que ce penser l’occupe,
Il crut, lui qui n’était pas dupe,
Ni fat assez pour se forger
Un esprit prêt à le manger,
Ou l’âme de quelque grand-père
Qui demande un anniversaire ;
Il crut donc voir de ses deux yeux,
Depuis huit jours fort chassieux,
Mais je me trompe, il ne vit mie,
Car lors Son Altesse endormie
N’était pas en état de voir
Et dormait de tout son pouvoir ;
En s’attristant, le galant homme
S’était laissé surprendre au somme,
Et ronflait de belle hauteur,
Si l’on en croit certain auteur.
Ceci donc ne sera qu’un songe,
Qui ne sera pas un mensonge,
Ou bien quelque songe inventé,
Mais songe plein de vérité.
Il vit le bon fleuve du Tibre
Sur un poisson en équilibre,
Jambe deçà, jambe delà,
Qui lui parla comme cela ;
Mais il faut un peu le décrire
Devant que lui faire rien dire
Ses cheveux, qu’il portait fort longs,
Etaient entrelacés de joncs,
Un casaquin de toile neuve
Couvrait le dos de ce bon Fleuve,
Et ce superbe casaquin
Etait de couleur bleu turquin.
Ce fut donc en cette manière
Que ce fameux Dieu de rivière
Au bon Troyen plein de souci
Apparaît et lui dit ceci
"Oh ! oh ! beau prince de Phrygie,
Composez-vous quelque élégie ?
Quand tu devrais rire le plus,
Tes yeux bleus ont flux et reflux

De larmes qui font à ta face
Faire une fort laide grimace.
Tu t’affaibliras le cerveau ;
Fi, fi, fi, cela n’est pas beau.
Ne pleure plus, prince de Troie,
Sèche tes yeux, reprends ta joie,
Puisqu’à la fin, prince pieux,
Avec un gros ballot de Dieux,
Force gens et force équipage,
Tu te trouves sur mon rivage,
Sans que la grande humidité
Ait ton divin ballot gâté,
Ni l’air marin qui le fer rouille,
Ni l’amer flot qui si bien mouille ;
Enfin, malgré les accidents
D’un voyage de plusieurs ans.
Ne pleure donc plus, cher compère,
Car ta douleur me désespère ;
Si tu pleurais longtemps ainsi,
Ma foi, je pleurerais aussi.
N’est-ce point que tu crains la guerre
Qui te menace en cette terre,
Où, comme le Destin t’a dit,
Tu dois avoir tant de crédit ?
Tu ferais tort à ta prudence
Si tu t’affligeais par avance.
N’est-ce point par ambition
Que tu feins de l’affliction ?
C’est un fat, quiconque se pique.
De paraître mélancolique
Quand on ne l’est pas en effet.
Aurais-tu l’esprit si mal fait
Que tu contrefisses le triste ?
Ah ! ne sois plus mauvais copiste,
Toi qui ramènes en ces lieux
Et le sang de Troie et ses dieux !
Ne pleure donc plus tant, te dis-je :
L’homme de cœur point ne s’afflige.
Je te jure par Mahomet
Que le Ciel ici te promet

Tant de bien qu’on ne le peut dire,
A tes enfants un grand empire,
Et plus de beurre que de pain
Au valeureux peuple romain.
Ce qui te met tant en bredouille
Deviendra du brouet d’andouille :
Cette guerre et tous ses apprêts
Ne feront de loin et de près
Que blanchir contre ta prudence.
Et puis du Destin l’ordonnance
Ne se compterait donc pour rien !
Je te jure, en fleuve de bien,
Qu’ici le plus rude adversaire
Ne te pourra jamais mal faire,
Et quiconque l’entreprendra
Tôt ou tard s’en repentira,
Et, pour te donner une preuve,
Ajouta ce révérend Fleuve,
Que je te dis la vérité
En tout ce que je t’ai conté,
Ici près, sous une chênaie,
Tu dois rencontrer une laie.
Qui de trente beaux marcassins
S’est déchargé les intestins ;
Chaque marcassin qu’elle allaite
Est blanc comme le lait qu’il tète :
C’est-à-dire que, dans trente ans,
Le premier de tes descendants
Doit fonder une ville franche,
Qui sera nommée Albe ou Blanche,
A cause que les marcassins
Sont blancs et non pas Abyssins.
Or ouvre bien tes deux oreilles,
Et je te vais dire merveilles.
Ici près les Arcadiens,
Alliés des Dardaniens,
Sous Evandre, leur cher satrape,
Homme respecté comme un pape,
Bâtissent depuis peu de jours
Une ville avec ses faubourgs.

Cette nation a la guerre
Avecque la latine terre ;
Le Latin et l’Arcadien,
Ainsi que le chat et le chien,
Ont entre eux une grande haine,
Et c’est une chose certaine
Qu’au moindre petit compliment
Ils t’assisteront puissamment.
Vas-y je ferai que ma course
Rebroussera devers sa source ;
Pour peu que tes gens rameront,
Aisément ils surmonteront
Le fil de mon eau retardée,
Et ta flotte, par toi guidée,
En peu de temps ramènera
Le secours qu’on te donnera.
Sitôt que l’Aurore pleureuse
Aura mis la Nuit ténébreuse
Hors des bornes de l’horizon,
Il faudra, comme de raison,
Faire à Junon un sacrifice,
Afin qu’elle te soit propice ;
Il faudra m’en faire un aussi,
Dont je te dirai grand merci,
Moi qui suis le fleuve du Tibre,
Fleuve non du plus gros calibre,
Mais dont le poisson est fort bon,
Quoiqu’il sente un peu le limon
Le Fleuve, après tant de promesses,
Fit le plongeon, montrant ses fesses,
Parmi des roseaux se coula,
Et maître Aeneas s’éveilla
A l’heure que le soleil jaune,
Déjà de la longueur d’une aune,
Dorait le ciel encore enduit
Du noir à noircir de la nuit ;
Mais bientôt cette couleur brune
S’évanouit avec la lune.
Enée avec sa main puisa
De l’eau claire et s’en arrosa.

Après cette cérémonie,
Avec une grâce infinie,
Et d’un ton de voix argenté
Qui pourtant n’était frelaté,
Il dit : "O mères et grand-mères
De ces fleuves, de ces rivières,
Nymphes, humides Déités
Qui dans l’eau sous terre habitez,
Foi de cavalier, je vous donne
En ma très illustre personne,
Sans regret, et de tout mon cœur,
Un très fidèle serviteur.
Et vous, Tibre, que je révère
Autant que je faisais mon père,
Vous êtes fleuve qui valez
La mer et tous les flots salés.
Je vous garde un présent honnête,
Car je confesse qu’à ma tête,
Quand ma raison périclitait,
Comme une folle qu’elle était,
Lorsqu’elle était hors de cadence,
Par votre aquatique éloquence
Vous rendez la tranquillité.
Je veux boire à votre santé,
Quand mes affaires seront nettes,
Et vous veux dire des sornettes,
Si vous vous plaisez d’en ouïr :
J’ai bien de quoi vous réjouir,
Et prétends vous faire tant rire
Que vous serez contraint de dire
Que je sais bien dire le mot.
Feu Priam, qui n’était pas sot,
Outre mille bonnes parties,
Se plaisait fort en facéties :
Quand j’en faisais, ce pauvre roi
(Il m’est avis que je le vois)
Riait si fort que, quand j’y pense,
J’en ris encor de souvenance."
Aeneas, ainsi se vantant,
Eut le nez de rouge éclatant,

Tant il eut une honte extrême
De s’être ainsi vanté soi-même :
Ce penser, le rendant confus,
Fut cause qu’il ne parla plus.
Devers sa nef il s’achemine,
En choisit deux de bonne mine,
Et les fournit de mariniers,
Et de rameurs, tous espaliers.
En ce même temps une laie,
Et ses petits, blancs comme craie,
Fut trouvée en ce même lieu
Qu’avait dit le bon demi-Dieu ;
Maître Aeneas la sacrifie
A Junon, dont il se défie,
Car grand’dame au courage altier
Ne donne jamais de quartier.
Le Tibre, suivant sa promesse,
De son cours fixe la vitesse ;
Ses flots, enflés auparavant,
Quand même il ne fait point de vent,
Paraissent lors en leur surface
Etre de verre ou bien de glace,
Et ne font pas un petit pli.
 « Parbleu, c’est un miroir poli »,
Dit Aeneas pour lui complaire
Pas un n’alla pas au contraire.
Le seigneur sur l’eau se pencha,
Et son rabat y rattacha ;
L’un y rajuste sa crinière,
L’autre y radoucit sa visière,
Pour voir comment ses yeux vainqueurs
Tyrannisent les pauvres cœurs
De ses pincettes le bon prince
S’ébarbe et ses mâchoires pince,
Maudissant celui qui les fit,
Et jurant parfois un petit.
Ses courtisans à l’envi firent
Ce qu’à leur prince faire ils virent,
Tous satisfaits étrangement
De l’eau qui ne court nullement.

Enée en une nef s’embarque ;
Sa nef sa route à l’autre marque,
Et va vite comme un oiseau,
Quoique remontant contre l’eau.
Les nefs sur ces eaux favorables
Vont comme tous les mille diables ;
Les arbres aux deux bords plantés
Sont grandement épouvantés
De voir des mâts et des cordages,
Des boucliers de tous étages,
Des rameurs et des gens armés.
Ces objets inaccoutumés
Non sans sujet les scandalisent,
Les uns aux autres ils se disent :
"Arbre, mon voisin, qu’est ceci ?
— Je n’en sais rien. — Ni moi aussi."
Enfin les nefs si bien voguèrent,
Et les tours du fleuve tournèrent,
Qu’entre une et deux, après-midi,
Faisant un cri fort ébaudi,
Ils aperçurent la muraille,
Et le palais couvert de paille
Du prince Evandre qu’ils cherchaient.
Ses sujets et lui lors faisaient
Au fils d’Alcmène un sacrifice
Qui n’était que de pain d’épice ;
Mais Hercule avait la bonté,
Connaissant bien leur pauvreté,
D’avoir plus égard à leur zèle
Qu’à leur offrande telle quelle.
Evandre et son cher fils Pallas,
En soutanes de canevas,
Et son sénat en serpillière,
Chapeau de paille pour têtière,
Tous mal en ordre et mal bâtis,
Autant les grands que les petits,
En un bois voisin de leur ville
Entonnaient un beau vaudeville
En l’honneur du fils d’Alcmena
Quand un objet les étonna,

Qui pensa bien troubler la fête,
Et leur troubla si bien la tête
Qu’un révérend père encensant
De l’encensoir s’allait blessant,
Si par le bras le bon Evandre
N’eût eu la bonté de le prendre,
En même temps que l’encensoir
Sur son visage sec et noir
Etait prêt, par grand mal encombre,
D’éparpiller charbon sans nombre.
Ce prêtre avait vu des premiers
Les vaisseaux et les mariniers
De notre brave maître Enée,
Sans en avoir l’âme étonnée.
Pallas les avait vus aussi,
Et criant : « Ne bougez d’ici »,
De quelques gens il se fit suivre,
S’arma d’un dard garni de cuivre,
Alla voir Enée en son bord,
Et ces discours lui tint d’abord,
D’une contenance fort fière ;
Et sans faire le pied derrière :
"Monsieur ainsi par eau venu,
Qui ne nous êtes pas connu,
Déclarez-nous ce qui vous mène,
Pour nous délivrer de la peine
De penser ce que vous cherchez
En ces bords, aux vaisseaux cachés.
Est-ce pour guerre ou marchandise
Que vous marchez en cette guise ?
Si vous venez pour trafiquer,
J’ai des nippes de quoi troquer,
Et, si vous venez pour la guerre,
Je porte un certain cimeterre
Frais émoulu d’hier au soir,
Qui coupe aussi bien qu’un rasoir."
Aeneas, à cette demande
Qui sentait fort sa réprimande,
Répondit fort civilement ;
Mais il tira premièrement

De la doublure de sa manche
D’olivier une verte branche,
Pour montrer qu’il voulait la paix ;
Et puis, en grec assez mauvais,
Car cette langue n’était guère
A son Altesse familière,
Il tint le langage suivant,
Exposant sa perruque au vent,
C’est-à-dire ôtant sa barette
Ou son chapeau ; mais un poète
Pour exprimer l’étui du chef,
Dit : bonnet, chapeau, couvre-chef,
Toque, tapabor, bourguignotte,
Béguin, turban, cale, calotte,
Casque, salade, heaume, pot,
Capuchon, barette, en un mot
Le plus éloigné synonyme
Chez nous rimeurs passe à la rime.
Retournons donc à ce qu’il dit :
"Toi qui montres par ton habit
Qu’il ne fait pas toujours le moine,
Car, et mal fait et mal idoine,
Le tien n’est que de canevas,
Et descend même un peu trop bas,
Ceci te soit dit sans reproche,
En ce mien maritime coche,
Je cherche la protection
Chez le roi de ta nation,
Je viens chercher le prince Evandre,
Afin de le prier de prendre
Pitié de nous autres Troyens,
Autrement dits Dardaniens.
Les Latins nous font rude guerre,
Et font les maîtres dans la terre
Où le Destin nous veut placer :
De là tu pourras bien penser
Que c’est coup sûr de nous bien faire,
Et que qui nous voudrait déplaire,
Ayant pour ami le Destin ;
Il pourrait perdre son latin.

— Le grand nom troyen partout vole,
Dit Pallas, et, sur ma parole,
Votre pays, à tous connu,
Vous fait ici le bienvenu.
Evandre est mon Seigneur, mon père,
Car, du vivant de feu ma mère,
Personne n’a jamais douté
De sa très grande honnêteté.
Mon père est d’une âme fort tendre ;
Vous lui ferez plaisir de prendre
Chez lui, vous et tous vos Messieurs,
Un mauvais repas, ou plusieurs.
Le bon Seigneur aura grand’joie
De voir chez lui des gens de Troie :
Venez donc descendre chez nous."
Enée, à cet accueil si doux,
D’un saut se trouva sur la rive,
S’écriant : « Qui m’aime me suive ! »
Mais chacun ne sait pas sauter :
Quelques-uns, voulant l’imiter,
Trop témérairement tombèrent,
Et dans l’eau bien avant plongèrent,
Quelques-uns par-delà le cou,
Dont ils burent plus que le soûl ;
Enfin, après mainte hurlerie,
Mainte risée et raillerie
Qui ne valait pas grand argent ;
Chacun à l’envi diligent,
Des nefs descendit au rivage,
Hors quelques gardeurs de bagage,
Et les matelots du vaisseau,
Qui sont accoutumés sur l’eau.
Aeneas et toute sa bande
Dansaient parfois la sarabande,
Et gambadaient de temps en temps,
Tant ils étaient gais et contents.
Pallas, les voyant ainsi faire,
Dansait aussi pour leur complaire,
Outre que le jeune Seigneur
De sa nature était danseur,

Quoiqu’une histoire scandaleuse
Lui donne une jambe cagneuse,
Mais on sait au moins, ce dit-on,
Que Pallas donna du bâton
A l’écrivain de cette histoire :
Il ne faut point donc trop la croire,
Ni trop peu ne la croire pas.
Enée, allant donc de son pas,
Comme j’ai dit, l’âme fort gaie,
Trouva des soldats mis en haie,
Et des milords arcadiens,
Qui, voyant venir les Troyens,
Se fendant leur firent passage ;
Puis Aeneas tint ce langage :
"O seul des Grecs homme de bien,
Car les autres ne valent rien,
Sur ton nom et ta bonne mine,
Quoique tu sois Grec d’origine,
Et superlativement Grec,
Tu ne me seras point suspect.
Nous sommes parents l’un et l’autre,
Ce m’est grand honneur. — C’est la vôtre.
— C’est moi qui cet honneur reçois.
— Ah ! ce n’est pas vous. — Ah ! c’est moi"
Par ces répliques et dupliques,
De leurs royales rhétoriques
Ils firent quelque temps essai.
Pour dire le vrai, je ne sais
Qui des deux était le plus sage,
Et qui plus disert personnage.
Pour Aeneas, je sais fort bien
Qu’il parlait longtemps en un rien,
Tant sa langue était bien pendue,
Et que, dans une affaire ardue,
Sans se préparer il parlait
Bien souvent plus qu’on ne voulait ;
Et, si l’autre en était de même,
De tous deux l’éloquence extrême,
En ce siècle où l’on parla tant,
Eût rendu leur nom éclatant

En matière de parlerie,
Qu’autrement on dit hâblerie.
"O généreux Arcadien,
Quoique grand prince, homme de bien,
Dit Aeneas au bon Evandre,
Nous avons l’honneur de descendre
Tous deux d’Atlas, et n’en doutez,
Car Mercure, dont vous sortez,
Fut fils de Maie ; Atlas, son père,
Le fut de Letra, qui fut mère
De Dardan notre fondateur,
Du sang troyen propagateur.
Or, puisque notre parentèle
Entre nous se rencontre telle,
Il faut, si vous le désirez,
Que nous soyons confédérés.
Par ambassade députée,
J’aurais votre amitié quêtée,
Et j’aurais pu vous députer
Quelque fourbe adroit à traiter,
Et fait à notre badinage,
Mais, sans train et sans équipage,
Moi-même suis ici venu,
Quoique je vous sois peu connu,
Pour vous dire que le roi Daune
M’en donne tout du long de l’aune,
Et que vous en donnant aussi,
Moi de là, comme vous d’ici,
Nous pouvons bien à la pareille
Lui donner bien fort sur l’oreille,
Pourvu que nous nous entendions.
Mes chevaliers et mes pions
Sont vaillants, aussi sont les vôtres :
Assemblons donc les forces nôtres,
Et frottons bien nos ennemis.
De se défendre il est permis,
Et, sans charger ma conscience,
Je puis assommer qui m’offense"
Evandre, tant qu’il sermonna,
Des yeux partout l’examina,

Puis, riant et lui faisant fête,
Et se grattant un peu la tête,
Car devant que complimenter
Il soulait sa tête gratter,
Ainsi qu’on lit dans son histoire,
Voici, si j’ai bonne mémoire,
Ce qu’en troyen mal prononcé
Il dit, en vieillard bien sensé,
Au révérend messire Enée :
"Que bénite soit la journée
Que je vous vois de mes deux yeux,
Monsieur Aeneas le pieux !
En vous je crois voir votre père,
Car, pour Madame votre mère,
Nous savons ce que nous savons ;
Mais bouche close, et poursuivons.
Votre père donc, que Dieu garde !…
Foin, il est mort, et par mégarde
Je viens de lui faire un souhait
Tel que pour un vivant on fait ;
J’ai peine à m’empêcher d’en rire.
Votre père donc, veux-je dire,
Que Dieu garde en son paradis,
Etait homme des plus hardis,
Grand joueur de trente et quarante
Et dansait des mieux la courante,
Au reste de vertu pourvu
Aussitôt que je vous ai vu,
J’ai cru le voir, tant il me semble
Que Votre Altesse lui ressemble :
Vous êtes pourtant plus replet,
Au lieu qu’il était maigrelet,
Et qu’il portait la barbe large,
Sans y pratiquer une marge,
Sur la lèvre se pincetant
Le poil, à grand’peine naissant,
Comme je vois bien que vous faites ;
Pour moi, j’ai perdu mes pincettes,
Et, quand aujourd’hui j’en aurais,
Point ou peu me pincetterais ;

Mais chacun en use à sa guise.
Sa perruque était un peu grise ;
La vôtre ne l’est pas encor,
Et reluit aux yeux comme l’or.
Son nez, tranchant comme le nôtre,
En approchait plus que du vôtre ;
De plus il avait un poireau,
Mais il n’en était pas moins beau.
Enfin, dans votre ressemblance,
Je n’y trouve de différence
Qu’en ce que l’on appelle l’air ;
Cela ne vaut pas le parler.
Pour conclure, il est véritable
Que le père au fils est semblable."
Le bon Evandre ainsi jasait
De défunt Anchise, et disait
Cent choses à dire inutiles,
Dont quelques Troyens, gens habiles,
Disaient, s’entreparlant tout bas :
"Ce vieil roi nous croit de grands fats,
Ou bien est un grand fat lui-même,
Sauf l’honneur de son diadème."
L’arcadien roi cependant
Son discours allait étendant :
"Lors, disait-il, de mon jeune âge,
Feu Priam, sans grand équipage,
Chez feu mon père vint loger
Sur des chevaux de messager :
Il allait voir dame Hésione,
Sa sœur, une reine très bonne,
Qui dans Salamine a fondé
Deux tripots et trois jeux de dé :
Elle avait l’âme brelandière,
D’ailleurs de vertu singulière,
Le bon Dieu lui fasse pardon !
De ce fils de Laomédon,
De Priam, était à la suite
Votre papa, dont la conduite
Fit admirer mon père et moi.
Il n’avait, non plus que son roi,

Nul poil à raser qu’à la tête.
Que c’était une bonne bête !
Je me souviens qu’il me vola
Tout mon argent au quinola,
Dont il m’acheta deux aiguières,
Il m’engrossa trois chambrières,
Et puis ensuite fit si bien
Que la chose passa pour rien.
Dès lors d’amitié nous nous prîmes,
Et de beaux présents nous nous fîmes ;
Je lui donnai deux arcs turquois,
Un vocabulaire narquois,
Une recette pour les dartres,
Des Heures, usage de Chartres,
Car il lisait très volontiers,
Et lisait des jours tout entiers.
Je lui donnai d’Orphée une ode,
Son beau traité sur la méthode
De châtrer sans incision,
Et son livre sur Ixion,
Pour savoir si sa chère Nue
Fut depuis grâce au ciel tenue.
Dans ce même livre il prouvait
Que Junon, accouchant, n’avait
Aucun besoin de sage-femme,
Ainsi qu’une mortelle dame,
Et pour son enfant mettre à l’air
N’avait qu’à tout laisser aller.
Il me donna pour récompense
Un beau gobelet de faïence,
Un jeu de quilles et son sac,
Un gros rouleau de bon tabac,
Le meilleur qui, dans l’Arcadie,
Ait cervelle d’homme étourdie ;
Une toque, et son cordon d’or,
Que mon fils Pallas porte encor,
Et sa dague bien façonnée,
Que je n’ai plus dès l’autre année,
Car un laquais sans répondant
Me la prit avec son pendant.

Ainsi c’est une affaire nette
Qu’entre nous l’alliance est faite,
Si bien qu’étant votre allié,
Sans que vous m’eussiez supplié,
J’aurais, sur la moindre nouvelle
Que vous avez guerre cruelle
Avec Daune mon ennemi,
Tenu prêt un secours d’ami.
Dès demain l’on battra la caisse ;
Je ferai lever gens sans cesse,
Desquels, cher prince, vous ferez
Tout ainsi que vous l’entendrez."
Ainsi parla le bon Evandre :
Les Troyens, ravis de l’entendre,
Crièrent à l’envi Vivat ;
Aucuns rirent avec éclat,
Et le vivat et la risée
Emurent si bien l’assemblée
Que le plus triste du troupeau
N’eût quitté sa part du gâteau
Pour somme d’argent très notable.
D’Aeneas l’hôte vénérable
Le pria du meilleur du cœur
De lui vouloir faire l’honneur
De voir finir le sacrifice :
 « Je suis tout à votre service »,
Dit Aeneas. Un presbyter
Lui vint l’encensoir présenter ;
Il le prit sans cérémonie,
Avec une grâce infinie ;
Mais, avec cette grâce-là
Son encensement mal alla,
Car, étant nouveau dans l’affaire,
Il crut, et crut en téméraire,
Qu’il n’avait qu’à pousser bien fort :
Il s’évertua donc d’abord ;
Mais, ébranlant trop la machine,
La braise lui chut sur l’échine.
Sa faute il voulut réparer ;
Il ne fit rien que l’empirer :

Du prêtre il blessa les deux nièces,
D’un chandelier fit quatre pièces,
Enfin il fit de l’encensoir
Des choses hideuses à voir,
Tellement que le bon Evandre
Fut contraint de l’encensoir prendre,
En lui disant, les yeux baissés :
 « Monsieur Aeneas, c’est assez. »
Ainsi l’encensoir peu propice
Deux fois troubla le sacrifice :
L’une, quand Aeneas survint,
Qu’un prêtre épouvanté devint ;
Et l’autre, quand Son Eminence,
Ne sachant comment on encense,
Si tragiquement encensa
Que tout presque il bouleversa.
Pour faire perdre la pensée
D’une chose si mal passée,
On mit fin à l’oblation,
Et puis l’on fit collation :
La nappe on étendit sur l’herbe,
Chacun pour son siège eut sa gerbe.
De la peau d’un puissant lion
Evandre avait un pallium.
Il mit en la place honorable
Le Dardanien vénérable.
Chacun, outre un morceau de bœuf,
Au lieu de potage eut un œuf,
Mais à maître Enée, et pour cause,
Evandre fit doubler la dose.
Maint jouvenceau à servir prompt
Donnait à tous à boire en rond,
Et tous, d’égale diligence,
Vidaient les tasses d’importance.
Après que chacun fut repu,
Evandre, chacun s’étant tu,
Dit à l’infant de Cythérée
Ces mots : "La fête célébrée
Est fête de dévotion,
Et non de superstition ;

Elle est fête en raison fondée,
Par nous soigneusement gardée,
Pour rendre grâce aux Immortels
De nous avoir de périls tels
Préservés, que même à cette heure
Bien peu s’en faut que je ne meure
De peur, à songer que je vas
Vous conter cet horrible cas."