Le Brésilien

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ThéâtreCalmann-Lévyvol. V (p. 367-424).

LE BRÉSILIEN

COMÉDIE EN UN ACTE

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal,
le 9 mai 1863.
PERSONNAGES
M. DE BLANCPARTOUT MM. Gil-Pérès
GRELUCHE, comédien Brasseur.
RAFAELI, comédienne Mmes Schneider.
MICHELINE     — Brigitte Aubry
NINETTE, femme de chambre Breton.


A Paris, de nos jours.

Un salon chez mademoiselle Rafaëli. — Une porte au fond ; deux portes de chaque côté, aux premier et troisième plans ; une fenêtre dans le pan coupé de droite. — Meubles riches ; un canapé à droite, un guéridon à gauche ; petit meuble à droite, près la porte du fond ; sur ce meuble, deux vases en porcelaine ; un pouf à gauche, près la porte du fond ; chaises, fauteuils, etc.


Scène PREMIÈRE

RAFAELI, NINETTE.


RAFAELI, assise à droite, examinant des gravures.

Tu sais, Ninette, que, quoi que puissent dire de moi les mauvaises langues, je n’ai jamais dépassé les bornes d’une honnête légèreté.


NINETTE, rangeant sur le guéridon.

Je le sais, madame, et madame me rendra cette justice que, s’il en avait été autrement, je ne serais pas restée à son service.


RAFAELI.

Si jamais comédienne a rêvé l’amour dans le mariage et le mariage avant l’amour…


NINETTE.
C’est madame ! ça, c’est connu au théâtre.

RAFAELI.

Le jour où, pour la première fois, j’aperçus M. de Blancpartout, j’entendis quelque chose qui me criait : « Cet homme sera ton mari ! »


NINETTE.

Il le sera.


RAFAELI.

Le sera-t-il ?… J’ai pu l’espérer.


NINETTE.

Vous ne l’espérez plus ?…


RAFAELI.

Au moment même où je croyais me l’être définitivement attaché, en renvoyant, à cause de lui, tous les soupirants, platoniques du reste…


NINETTE.

De purs sigisbées, madame, de purs sigisbées.


RAFAELI.

Au moment, dis-je, où je lui laisse, à lui seul, le droit de venir chez moi, M. de Blancpartout s’éloigne… Il y a quinze jours que je ne l’ai vu.


NINETTE.

Et il refuse de recevoir Greluche !


RAFAELI.

Greluche ?…


NINETTE.

Oui, madame, Greluche… de Belleville, s’est présenté de votre part, demandant à être engagé au théâtre dans lequel M. de Blancpartout a mis de l’argent ; Greluche n’a pas été reçu.


RAFAELI.
Qui te l’a dit ?

NINETTE.

Lui-même ; le pauvre garçon est venu ici ce matin : il désirait voir madame et lui faire entendre une chansonnette comique, qu’il a trouvé moyen d’intercaler dans le quatrième acte d’Antony.


RAFAELI.

Oh !


NINETTE.

Oui, madame, à Belleville, j’y étais, l’effet a été immense…


RAFAELI.

Et M. de Blancpartout a refusé de le recevoir.


NINETTE.

Il a refusé, madame… On lui a fourré dans la tête que Greluche n’avait ni talent, ni voix, ni physique…


RAFAELI.

Il a donc des ennemis, Greluche ?


NINETTE.

Il a une ennemie : mademoiselle Micheline !


RAFAELI, vivement.

Micheline !


NINETTE.

Oui ! Elle protège un certain Malicorne.


RAFAELI, elle se lève.

Micheline !… En effet, j’ai vu, arrêté à sa porte, le coupé de M. de Blancpartout.


NINETTE.

Méfiez-vous, madame !


RAFAELI.
Que veux-tu dire ? la croirais-tu capable ?…

NINETTE.

Je la crois très capable d’être allée raconter à M. de Blancpartout quelque histoire pour vous brouiller avec lui !


RAFAELI, avec un geste de menace.

Ah ! si j’en étais sûre !… je…


NINETTE, l’arrêtant.

Madame !…


RAFAELI, avec dignité.

Je donnerais certainement à Micheline des preuves de mon ressentiment… (On entend une voiture.) Une voiture, Ninette !…


NINETTE, allant à la fenêtre.

Ah ! madame !


RAFAELI.

Eh bien ?


NINETTE.

Nos craintes n’étaient pas fondées… voici M. de Blancpartout.


RAFAELI.

Enfin !… Je veux le faire attendre afin de le punir… Reçois-le, toi, Ninette, et que cette fois il ne sorte pas d’ici sans avoir demandé et obtenu ma main.

Elle sort à droite.

Scène II


NINETTE, seule.
Béni soit le hasard qui, en me forçant à servir chez une comédienne, a permis au moins que cette comédienne fût une femme d’un rare mérite et d’une vertu… suffisante ! (Ouvrant la porte du fond.) Entrez, monsieur !

Scène III

BLANCPARTOUT, NINETTE.


BLANCPARTOUT, Il entre sur la pointe des pieds, avec les plus grandes précautions ; Ninette le regarde avec étonnement. Très bas.

Sois tranquille !


NINETTE.

Vous dites, monsieur ?…


BLANCPARTOUT.

Tiens ! Ninette !

Il lui donne de l’argent.

NINETTE, regardant l’argent en le faisant sonner dans ses mains.

Merci, monsieur.


BLANCPARTOUT.

Eh ! ne fais donc pas sonner !


NINETTE.

Oh ! monsieur, ce n’est pas défiance, c’est satisfaction.


BLANCPARTOUT.

Chut, donc !


NINETTE.

Qu’avez-vous ? je ne comprends pas.


BLANCPARTOUT.

Où vas-tu me cacher ?


NINETTE.

Mais je ne vais pas vous cacher !


BLANCPARTOUT.

Tu ne vas pas me cacher ?


NINETTE.

Non, monsieur !


BLANCPARTOUT, élevant la voix.

Il n’y est donc pas ?


NINETTE.

Qui ça ?


BLANCPARTOUT.

Le Brésilien !


NINETTE.

Quel Brésilien ?


BLANCPARTOUT.

Eh pardieu ! le Brésilien que ta maîtresse…


NINETTE.

Il n’y a pas de Brésilien, monsieur !


BLANCPARTOUT.

Il n’y en a pas !…


NINETTE.

Non, monsieur !


BLANCPARTOUT.

Allons, fine mouche… allons !…


NINETTE.

Monsieur… je vous jure…


BLANCPARTOUT.

Confesse la vérité, friponne !


NINETTE.

Il n’y en a pas !


BLANCPARTOUT.

Il est inutile de nier… je sais tout


NINETTE.

Tout quoi ?


BLANCPARTOUT.

Le Brésilien !


NINETTE.
Encore !…

BLANCPARTOUT.

Micheline m’a tout dit.


NINETTE.

Micheline nous a calomniées, monsieur !


BLANCPARTOUT.

Vraiment !


NINETTE.

La preuve, c’est que vous pouvez faire ici autant de bruit qu’il vous plaira…


BLANCPARTOUT.

Je puis faire du bruit ?


NINETTE.

Oui, monsieur.


BLANCPARTOUT.

Et je ne serai pas obligé de me cacher ?…


NINETTE.

Eh ! non, monsieur ! Combien de fois faut-il vous le dire ?


BLANCPARTOUT, remontant.

Adieu, Ninette !


NINETTE, le suivant.

Comment ?


BLANCPARTOUT.

Je m’en vais.


NINETTE.

Je ne vous laisserai pas sortir.


BLANCPARTOUT.

Par exemple !…


NINETTE.

Ma maîtresse tient à vous voir.


BLANCPARTOUT.
Plus tard, Ninette, plus tard ; dans ce moment il m’est impossible…

NINETTE, devant la porte du fond.

Monsieur, vous ne sortirez pas.


BLANCPARTOUT.

Qu’est-ce que tu fais ?


NINETTE, donnant un tour de clé.

Je vous enferme !…


BLANCPARTOUT, redescendant.

Une dernière fois… il n’y a pas de Brésilien ?…


NINETTE.

Aussi vrai que je suis une honnête fille !


BLANCPARTOUT.

Autre chose, Ninette !


NINETTE.

Une jolie fille, si vous préférez…


BLANCPARTOUT.

Donne-moi cette clé !


NINETTE.

Non, monsieur, je la garde !…

Elle sort à droite.

Scène IV


BLANCPARTOUT, seul.

Eh bien, non, ce n’est pas ça ! Foin des amours tranquilles et des boudoirs dans lesquels on peut faire sonner ses talons sans la moindre inquiétude !… Ce qu’il me faut, à moi, c’est le danger, c’est le combat ! c’est le Brésilien qui soupçonne, qui hurle et qui bondit !… Les déguisements insensés pour arriver jusqu’à la femme qui m’adore, les terreurs de la soubrette qui me pousse en frémissant dans une armoire trop étroite : « N’éternuez pas, ou nous sommes perdus !… » et je sens que je vais avoir envie d’éternuer… Dans ces moments-là, ça ne manque jamais… Les portes qui s’ouvrent et qui se ferment, la porcelaine volant en éclats, les courses folles à travers l’appartement… parlez-moi de ça ! c’est imprévu, c’est jeune, c’est enivrant !… La première venue et un Brésilien… voilà une passion… La plus belle femme du monde et pas de Brésilien… c’est amusant comme une partie de loto, et je n’aime pas le loto !… On dira ce qu’on voudra… mon siècle m’a fait ainsi… je suis une nature corrompue et brillante…

Il s’assied.

Scène V

BLANCPARTOUT, NINETTE.


NINETTE, rentrant et s’approchant lentement de M. de Blancpartout.

Il y en a un, monsieur !


BLANCPARTOUT.

Tu dis ?…


NINETTE.

Micheline a dit vrai, monsieur, il y en a un !…


BLANCPARTOUT.

Mais alors pourquoi tout à l’heure me jurais-tu ?…


NINETTE.

Je vous trompais, monsieur, ma maîtresse me l’a bien reproché : « Il ne faut pas, m’a-t-elle dit, lui laisser ignorer la vérité plus longtemps… Il y en a un !… »


BLANCPARTOUT, se levant.

À la bonne heure !


NINETTE.
Allez-vous-en, monsieur.

BLANCPARTOUT.

Que je m’en aille !…


NINETTE.

Ma maîtresse m’a bien positivement ordonné de vous faire déguerpir dans le plus bref délai.


BLANCPARTOUT, enchanté.

Il va venir !


NINETTE.

Oui, monsieur.


BLANCPARTOUT.

Quel homme est-ce ?


NINETTE.

Dame ! monsieur, c’est un homme….


BLANCPARTOUT.

Terrible ?


NINETTE.

Mieux que cela, monsieur !


BLANCPARTOUT.

Effrayant ?


NINETTE.

Mieux que cela !


BLANCPARTOUT.

Alors, c’est un type !…


NINETTE.

Justement, monsieur.


BLANCPARTOUT.

Et il va venir !… je reviendrai !


NINETTE.

Malgré les obstacles et malgré le danger ?


BLANCPARTOUT.
À cause des obstacles, Ninette, et à cause du danger… S’il n’y avait pas de danger et pas d’obstacles, comment pourrais-je prouver que j’ai de l’énergie ?

NINETTE.

Vous en avez, monsieur ?


BLANCPARTOUT.

D’une façon prodigieuse… Tiens, un soir, je me trouvais en présence d’une jolie femme qui me fit l’honneur de me dire que je lui déplaisais ferme… « C’est comme cela ? répondis-je. Eh bien, vous m’aimerez !… — Jamais ! dit-elle. — Vous m’aimerez ! — Non ! — Si ! — Non ! » Alors je devins blanc, ce qui chez moi est la marque d’une émotion forte, et je lui dis ces propres paroles, avec une voix qui venait de la gorge… quelque chose comme ceci, tiens : « Vous m’aimerez un jour ou l’autre… vous m’aimerez parce que je le veux, et que ce que je veux, je le veux avec une énergie indomptable ! »


NINETTE.

Eh bien ?


BLANCPARTOUT.

Eh bien, depuis, je n’ai jamais entendu parler de cette femme-là.


NINETTE.

Oh !


BLANCPARTOUT.

Tu comprends, maintenant, pourquoi j’aime les obstacles.


NINETTE.

Parfaitement !… Allez-vous-en, monsieur : vous ne voudriez pas perdre madame.


BLANCPARTOUT.

Je ne la perdrai pas. A nous trois, nous saurons bien imaginer quelque moyen.


NINETTE.
Allez-vous-en, monsieur !

BLANCPARTOUT.

Nous rirons bien, Ninette !


NINETTE.

Allez-vous-en !…


BLANCPARTOUT.

On ne peut jamais répondre de l’avenir… je le sais… mais mon opinion, à moi, est que nous rirons bien.

Il va au fond.

NINETTE.

Allez-vous-en donc !… (Blancpartout fait quelques pas vers la porte du fond : elle le retient vivement.) Ah ! pas par là, monsieur !


BLANCPARTOUT.

Comment !…


NINETTE.

Vous pourriez le rencontrer… prenez l’escalier de service !


BLANCPARTOUT, ravi.

On me flanque à la porte ! on me force à descendre par l’escalier de service !… à la bonne heure !… Je suis un homme aimé !

Ninette le pousse dehors par la gauche.

Scène VI

RAFAELI, NINETTE.


RAFAELI, rentrant par la droite.

Eh bien, Ninette ?


NINETTE.

Il était transporté, madame !


RAFAELI.
Et il a dit qu’il reviendrait ?

NINETTE.

Je crois bien, qu’il l’a dit !…


RAFAELI.

Ainsi j’avais deviné que le plus sûr moyen de le faire revenir était de le mettre à la porte.


NINETTE.

Parfaitement deviné !… madame a eu un éclair.


RAFAELI.

Jamais je ne l’aurais revu, si Micheline ne s’était pas avisée d’aller lui dire…

Elle s’assied sur le canapé.

NINETTE.

Un fier service que mademoiselle Micheline a rendu à madame en essayant de lui jouer un tour !


RAFAELI.

Mais s’il revient, et s’il ne trouve pas de Brésilien ?…


NINETTE.

Il ne sera pas content !


RAFAELI.

Il nous faut un Brésilien, Ninette.


NINETTE.

Nous pourrons en faire venir un.


RAFAELI.

Du Brésil ?… le temps nous manque… Il nous le faut tout de suite… D’ailleurs, je veux un Brésilien pour rire… un Brésilien qui ne puisse pas prendre son rôle au sérieux !


NINETTE.

J’entends, madame !


RAFAELI.
Mon cœur ne saurait contenir deux amours.

NINETTE.

Ah !… j’attendais cette parole… madame sait que je lui aurais immédiatement demandé mon compte si cette parole n’avait pas été prononcée !


RAFAELI, se levant.

Tu ne connais pas quelqu’un, toi, qui pourrait faire le Brésilien ?…


NINETTE, cherchant.

Il y a le notaire qui demeure au premier dans la maison…


RAFAELI.

Le notaire ?


NINETTE.

Mais consentirait-il ?


RAFAELI.

Je n’ose le croire.


NINETTE.

J’en doute, moi aussi ; mais alors, je ne vois…

On sonne.

RAFAELI.

M. de Blancpartout… déjà !


NINETTE, à la porte du fond.

Ce n’est pas M. de Blancpartout, madame, c’est Greluche.


RAFAELI.

Ah ! j’ai bien le temps… (Se ravisant.) Au fait, si !… fais-le entrer.

Elle s’assied.

NINETTE.

Entrez, Greluche !…

Entre Greluche : perruque blonde, ni favoris ni moustaches, habillement très simple.

Scène VII

Les Mêmes, GRELUCHE.


GRELUCHE, entrant et saluant Rafaëli.

Madame…


RAFAELI, qui le regarde avec attention.

Entrez, mon ami, entrez !


GRELUCHE.

Madame est mille fois trop bonne… (Il salue et vient se placer sur le devant de la scène, derrière le canapé.) Le Talent de plaire, chansonnette.

Une simple bergère,
Sans art, sans ornements,
Dans sa taille légère,
Dans son humeur sincère,
Fait voir mille agréments :
Le premier des talents
Est le talent de plaire !

RAFAELI, se levant.

Mes compliments, monsieur Greluche ! c’est très gentil, ça, mais qu’est-ce que c’est ?


GRELUCHE.

C’est une chansonnette !… Elle est un peu douce ; j’en sais une autre plus vive, plus à effet… je vais vous la dire… Je n’ai chanté la première que pour vous mettre en goût…


RAFAELI.

Vous avez joué la comédie ?


GRELUCHE.
Oui, madame… j’ai joué Antony avec assez d’agrément… j’ai trouvé moyen d’intercaler dans le quatrième acte une chansonnette…

RAFAELI, l’interrompant.

Avez-vous joué des rôles de Brésilien ?


GRELUCHE.

Jamais, madame.


RAFAELI.

J’en ai un superbe à vous faire jouer… vous êtes l’homme qu’il me faut.


GRELUCHE.

Permettez, madame… un rôle de Brésilien ?…


RAFAELI.

Ah ! monsieur Greluche, quand on chante si bien la chansonnette… je ne suis pas inquiète. (Ou entend une voiture.) Une voiture… cette fois, c’est lui !


NINETTE, qui est allée à la fenêtre.

Non, madame, c’est mademoiselle Micheline.


RAFAELI, à Ninette.

Emmène monsieur Greluche, fais-le habiller comme il faut… explique-lui !…


NINETTE, redescendant.

Oui, madame.


GRELUCHE.

J’aurais été heureux de faire entendre à madame…


RAFAELI.

Plus tard, monsieur Greluche.


GRELUCHE.

C’est très gai, vous allez voir.


NINETTE, le prenant et le faisant passer devant elle.

On vous dit plus tard, Greluche… entrez là et attendez-moi !…

Elle le pousse vers la porte du premier plan à droite.

GRELUCHE, à part.

Réception singulière !


MINETTE, à Greluche.

Je suis à vous dans un instant.

Elle le fait entrer à droite.


GRELUCHE, sortant.

Réception singulière !


Scène VIII

NINETTE, RAFAELI.


RAFAELI, assise à gauche.

Que peut me vouloir Micheline ?


NINETTE.

Je ne sais pas… à moins qu’elle ne vienne pour se gausser de madame…


RAFAELI.

Ça va être drôle… fais-la entrer.

Ninette ouvre la porte du fond et sort après que Micheline est entrée.

Scène IX

MICHELINE, RAFAELI, puis NINETTE.


RAFAELI, se levant et allant au-devant de Micheline.

Cette chère mignonne !…


MICHELINE.

Cette belle adorée !…

Elles s’embrassent.

RAFAELI.
Elles redescendent et s’asseyent sur le canapé.
On ne vous voit plus !… Vous devenez d’un rare !…

RAFAELI.

Et le soir ?


MICHELINE.

J’étudie le Misanthrope.


RAFAELI.

Vous avez un rôle dans la revue ?


MICHELINE.

Oh ! peu de chose !


RAFAELI.

Quoi encore ?…


MICHELINE.

Une phrase.


RAFAELI.

Vous y serez charmante !


MICHELINE.

Vous êtes bonne pour moi.


RAFAELI.

Mais qu’elle est donc jolie !…


MICHELINE.

Jolie !… près de vous !… vous allez vous taire…

Elles s’embrassent.

RAFAELI.

Mais que m’a-t-on dit : vous allez nous quitter ?


MICHELINE.

Oui, on me rait des propositions à Pétersbourg.


RAFAELI.

Quelles propositions ?


MICHELINE.
Un engagement superbe : cent roubles argent par soirée…

MICHELINE.

Oui… dans la journée, je répète…


RAFAELI.

Après le spectacle ?


MICHELINE, souriant.

Ah ! la méchante !… la méchante !…


RAFAELI, tendrement.

Bah ! cela ne nous empêche pas de nous aimer.


MICHELINE.

Non ! mon joli démon !


RAFAELI.

Cher ange, va !… En tout cas, vous ne partirez pas avant un mois ou deux, et l’on vous verra au bal que donne le théâtre ?


MICHELINE.

Certainement.


RAFAELI.

Comment serez-vous ?


MICHELINE.

En hiver prématuré… un costume charmant et très léger.


RAFAELI.

Quel costume ?


MICHELINE.

Un peu de feuillage, très peu, parce que l’automne est fini… et de la neige… pas beaucoup, parce que l’hiver commence à peine.


RAFAELI.

Oh ! mais voilà un costume qui ressemble un peu au mien !


MICHELINE.

En quoi serez-vous donc, vous ?


RAFAELI.
En printemps qui s’avance.

MICHELINE.

Et vous aurez ?


RAFAELI.

De la neige, pas beaucoup… parce que l’hiver est fini… un peu de feuillage… très peu… parce que le printemps est à peine commencé.


MICHELINE.

En effet… cela a quelque rapport…


RAFAELI.

C’est absolument la même chose.


MICHELINE.

J’en suis ravie, quant à moi. Ce sera très original.


RAFAELI.

Nous serons deux sœurs.


MICHELINE.

En vérité, je suis bien contente de vous trouver si gaie… je ne m’attendais pas…

Elles se lèvent et descendent.

RAFAELI.

A quoi ne vous attendiez-vous pas ?


MICHELINE.

Mais ce qu’on dit n’est donc pas vrai ?


RAFAELI.

Que dit-on, petite belle ?


MICHELINE.

On raconte que M. de Blancpartout, qui autrefois ne sortait pas de chez vous, a tout d’un coup cessé d’y paraître.


RAFAELI, négligemment.

En effet, j’ai été forcée de lui fermer ma porte.


MICHELINE, surprise.
Vous avez été forcée de…

RAFAELI.

Absolument forcée !


MICHELINE.

Vous m’étonnez…


RAFAELI.

Que voulez-vous ?…j’ai certainement beaucoup d’affection pour M. de Blancpartout… mais Acapulco est si jaloux, si violent…


MICHELINE.

Aca ?…


RAFAELI.

Pulco !


MICHELINE, vivement.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


RAFAELI.

C’est le prince !…


MICHELINE.

Quel prince ?


RAFAELI.

Le Brésilien.


MICHELINE, avec éclat.

Il y en a un ?


RAFAELI, très doucement.

Il y a celui dont vous avez parlé à M. de Blancpartout, cher petit amour !


MICHELINE, avec embarras.

Moi ? mais vous vous trompez… Jamais je n’ai parlé…


RAFAELI.

Allons ! allons ! ne vous en défendez pas ; vous m’avez rendu un grand service.


MICHELINE.
Un grand service !…

RAFAELI.

Certainement !… Je ne savais comment dire à M. de Blancpartout… vous vous êtes chargée de lui dire à ma place… et très nettement, il parait !… Je vous en remercie.


MICHELINE, troublée.

Je n’en reviens pas !


RAFAELI, avec tendresse,

Laissez-moi vous embrasser encore… vous ne voulez pas ?


MICHELINE, se contenant.

Si fait !… si fait !… (Elle se laisse embrasser, puis riant.) Là, vraiment ! il y en a un ?


RAFAELI.

Cela a l’air de vous surprendre !


MICHELINE.

Moi ? pas du tout ! mais…


RAFAELI.

Mais vous en doutez !


MICHELINE.

Pas le moins du monde !

Entre Ninette.

NINETTE.

Madame !…


RAFAELI.

C’est le prince ?


NINETTE.

Oui, madame.


RAFAELI, bas, allant à Ninette.

Est-il bien ?


NINETTE, bas.
Moi, je le trouve superbe !

RAFAELI, à Micheline.

Vous allez le voir, ma chérie, je vais avoir le plaisir de vous le présenter.

Entre Greluche : perruque et favoris noirs, teint cuivré ; habillement riche et excentrique, de couleurs voyantes ; bijoux.

Scène X

Les Mêmes, GRELUCHE.

Jeu de scène : Greluche donne son chapeau et sa canne à Ninette, qui sort. Les deux femmes s’observent. Greluche s’approche de Rafaëli : elle lui tend une main que Greluche baise bruyamment. Rafaëli retire sa main et montre Micheline à Greluche.


GRELUCHE, avec un accent étranger très prononcé.

Une amie ?


RAFAELI, assise sur le canapé.

Oui.


GRELUCHE.

Quel nom ?


RAFAELI.

Miche…


GRELUCHE, interrompant.

Laissez-la répondre. (A Micheline.) Quel nom ?


MICHELINE, saluant.

Vicomtesse Micheline.


GRELUCHE.

Vicomtesse ?


MICHELINE.

Oui, prince !


GRELUCHE.

Sérieusement ?


MICHELINE.
Non, prince !

GRELUCHE.

Jolie femme, il me semble ?


RAFAELI.

Il vous semble bien.


GRELUCHE.

Laissez-la parler ! (A Micheline.) Quel état dans le monde ?


MICHELINE.

Comédienne.


GRELUCHE.

Comédienne ?


MICHELINE.

Oui, prince !


GRELUCHE.

Sérieusement ?


MICHELINE.

Non, prince !


GRELUCHE.

Regardez-moi !


MICHELINE.

Je vous regarde.


GRELUCHE.

Comment me trouvez-vous ?


MICHELINE.

Ah ! prince !…


GRELUCHE.

Sérieusement ?


MICHELINE.

Oui, prince !


GRELUCHE.

Je vous remercie ! allez-vous-en !


MICHELINE.
Vous dites ?

GRELUCHE.

Aurais-je été malhonnête ?


MICHELINE.

Original… tout au plus…


GRELUCHE.

Il ne faudrait pas m’en vouloir… Il y a dans la langue française des finesses qu’un étranger ne peut pas…


MICHELINE.

Je ne vous en veux pas.


GRELUCHE.

Alors, allez-vous-en !


MICHELINE.

Je m’en vais, prince, je m’en vais…


RAFAELI, à Micheline en la reconduisant.

Eh bien, qu’en dites-vous ?


MICHELINE.

Mais il est charmant !


RAFAELI, regardant Greluche, qui s’est assis sur le canapé, dans une position ridicule.

Il a bien quelques petits défauts… mais je les lui pardonne, parce que je sais qu’il m’adore.


MICHELINE.

Ah ! il vous…


RAFAELI.

Il est fou de moi… littéralement fou !


MICHELINE.

Adieu !


RAFAELI.

Eh bien… nous oublions ?


MICHELINE.
Quoi donc ?

RAFAELI.

Nous oublions de nous embrasser, cher petit trésor !…


MICHELINE.

Embrassons-nous, mon doux amour !…

Elles s’embrassent, puis Micheline sort et ferme la porte avec violence.

Scène XI

GRELUCHE, RAFAELI, puis NINETTE.


GRELUCHE.

Eh bien, madame ?…

Il se lève.

RAFAELI.

Mes compliments, cher monsieur Greluche, vous jouez les Brésiliens d’une façon étourdissante.


GRELUCHE.

Eh bien, madame, vous m’auriez fait jouer un Turc ou un petit paysan normand, ça aurait été absolument la même chose.


NINETTE, entrant.

Mademoiselle Micheline est partie furieuse, madame !


RAFAELI.

C’est quelque chose, mais ce n’est pas tout. M. de Blancpartout va arriver…


GRELUCHE.

M. de Blancpartout ?…


NINETTE.

Oui !


GRELUCHE.
Celui de qui dépend mon engagement, et qui a refusé de me recevoir ?…

NINETTE.

Oui !…


GRELUCHE.

Celui qui n’a pas voulu entendre ma chansonnette comique ?…


NINETTE.

Justement !


GRELUCHE.

Il va venir ?…


RAFAELI.

Dans un instant !


GRELUCHE, avec force.

Il l’entendra, madame, il l’entendra !


RAFAELI.

Il ne s’agit pas de faire entendre votre chansonnette… il s’agit, si vous voulez être engagé, de continuer à jouer le Brésilien.


GRELUCHE.

Un Brésilien peut chanter…


RAFAELI.

Je vous défends absolument de chanter !… De la jalousie, de l’emportement… mais pas de chansonnette, vous m’entendez ?


GRELUCHE.

Je vous entends… et je déplore…


NINETTE, à la fenêtre.

Le voici, madame, le voici !


GRELUCHE.

Mon juge !…


RAFAELI.

Attention, monsieur Greluche !… Ninette !


NINETTE.
Madame ?

RAFAELI.

Va lui ouvrir la porte… et retiens-le pendant cinq minutes avant de le laisser entrer.

Pendant ces répliques, Greluche s’est assis sur le canapé.

NINETTE.

Oui, madame !


RAFAELI.

Dis-lui que le Brésilien est là… et laisse la porte entrouverte afin qu’il puisse entendre !


NINETTE.

Soyez tranquille, madame !… Attention, Greluche !

Elle sort.

Scène XII

GRELUCHE, RAFAELI.


RAFAELI.

Vous avez compris la situation ?


GRELUCHE, assis.

Oui, madame.


RAFAELI, s’asseyant à gauche.

Commençons, alors.


GRELUCHE, se levant.

Commençons, madame !

Il arpente la scène en faisant de grands gestes et en jetant des exclamations.

RAFAELI, assise.

Ah ! puisqu’il nous entend et qu’il ne nous voit pas… il est inutile de faire tous ces gestes !


GRELUCHE.

Vous avez raison, il vaut mieux parler.


RAFAELI.

Criez même, criez !


GRELUCHE.

Oui, c’est cela, crions… (Très haut.) On a sonné, madame !…


RAFAELI.

En effet, prince, je crois…


GRELUCHE.

Qui a sonné ?


RAFAELI.

Je ne sais pas.


GRELUCHE.

Et moi, je veux savoir… (Bas.) Dites donc…


RAFAELI, bas.

Quoi ?


GRELUCHE, bas.

Je crois que je ferais bien de casser quelque chose. (Haut.) M’avez-vous entendu ?… Je vous dis que je veux savoir…


RAFAELI.

Prince, contenez-vous.


GRELUCHE.

Je ne veux pas me contenir !


RAFAELI, bas.

L’idée n’est pas mauvaise… mais casser quoi ?


GRELUCHE, bas.

Un de ces deux vases… (Haut.) Vous attendez quelqu’un…


RAFAELI.
Prince, je n’attends personne… (Bas.) Comme vous y allez !… ils ont coûté de l’argent, ces deux vases…

GRELUCHE, bas.

Il faut savoir faire des sacrifices… (Haut.) Madame !…


RAFAELI.

Prince !… (Bas.) Si j’avais su, j’aurais dit à Ninette d’apporter des assiettes de faïence.


GRELUCHE, haut, avec fureur.

Le nom de cet homme, madame !


RAFAELI.

Vous m’effrayez… prince !


GRELUCHE, bas.

Je vous jure qu’il faudrait casser… la scène est incomplète…


RAFAELI, bas, lui montrant un des vases.

Eh bien, cassez celui qui est à gauche… il est déjà ébréché…


GRELUCHE, avec violence.

Le nom de cet homme, madame !… le nom de cet homme !

Il prend un des vases placés sur le petit meuble et le casse.
Entre Ninette : Rafaëli se lève.

Scène XIII

Les Mêmes, NINETTE, puis BLANCPARTOUT.


NINETTE, au fond.

Madame !


RAFAELI, allant à Ninette.

Eh bien, Ninette ?


NINETTE.

C’est le coiffeur, madame.


GRELUCHE, au fond, près du petit meuble.
Le coiffeur !

RAFAELI.

Oui, prince !


GRELUCHE, avec une espèce de cri sauvage.

Ha ! ha ! ha ! c’est le coiffeur !… Eh bien, qu’il entre !


NINETTE, par le fond,

Entrez, Émile !

Entre, par le fond, Blancpartout, veston râpé, étriqué, pantalon trop court, un peigne de coiffeur planté dans ses cheveux au-dessus de l’oreille.


BLANCPARTOUT, à part.

Émile, coiffeur… j’ai imaginé ça, moi, pour le voir, ce Brésilien !…


GRELUCHE
. Il s’avance vers Blancpartout et lui débite avec violence une phrase d’un jargon qu’il invente.

Quo resta buena acutas salon porto nixu voronidis pampas.


BLANCPARTOUT, à part.

Je n’avais pas pensé à ça !


GRELUCHE, à Blancpartout.

Quel nom ?


RAFAELI, à Greluche.

Mais…


GRELUCHE, à Rafaëli.

Laissez-le répondre… (A Blancpartout.) Quel nom ?


BLANCPARTOUT.

Émile !


GRELUCHE.

Quelle profession. ?


BLANCPARTOUT.

Coiffeur !


RAFAELI, à Greluche.
Vous voyez bien, prince !

GRELUCHE, à Rafaëli.

Quo resta buena avatus…


RAFAELI, bas, le contrefaisant.

Quo resta buena !… c’est inutile avec moi.


GRELUCHE, bas.

Vous avez raison. (Avec emportement, à Blancpartout.) Des preuves ! des preuves ! il me faut des preuves !


BLANCPARTOUT, à part.

Il s’échauffe… l’aventure se corse…


GRELUCHE, aux deux femmes.

Laissez-moi seul avec lui !


RAFAELI.

Comment, seul ?…


GRELUCHE, bas.

Oui… j’ai mon idée…


RAFAELI, bas.

Mais je ne veux pas vous laisser !


GRELUCHE, criant.

Sortez toutes les deux.


RAFAELI, bas.

Monsieur Greluche !…


GRELUCHE, furieux, montrant l’autre vase.

Sortez, ou je casse l’autre !


RAFAELI, à Muette.

Il devient fou, Ninette !


GRELUCHE, bas, à Rafaëli.

Ne craignez rien… il veut du Brésilien !… il en aura !…


RAFAELI, bas.
Surtout ne lui faites pas de mal.

GRELUCHE, bas.

Soyez tranquille !… (Criant.) Mais sortirez-vous ?… sortirez-vous ?

Rafaëli et Ninette sortent par la gauche.

Scène XIV

GRELUCHE, BLANCPARTOUT.

Greluche ferme la porte de gauche, regarde Blancpartout, lui lance un regard terrible en poussant une sorte de rugissement ; Blancpartout le regarde. Même jeu à la porte du fond et à celle de droite.


BLANCPARTOUT, qui a suivi tous les mouvements de Greluche, et a gagné la gauche ; à part.

Seul avec lui !… est-ce qu’il va me demander de le coiffer ?… Qu’en dirait Fronsac ? Voilà la question que je me pose, quand je me trouve dans une situation pareille…


GRELUCHE, ayant fermé les portes, à part.

Ah ! tu dis que je n’ai pas de voix !… ah ! tu as refusé d’entendre ma chansonnette comique !


BLANCPARTOUT, à part.

Je me demande tout bonnement : « Qu’en dirait Fronsac ? »


GRELUCHE, à part, en marchant sur Blancpartout.

Mon idée, c’est que tu vas l’entendre, ma chansonnette comique.


BLANCPARTOUT, à part, le regardant.

Chevelu… cuivré… l’œil féroce… Allons… allons… Fronsac serait content.


GRELUCHE, à part.
Le difficile est d’amener la conversation. (Haut.) Dis-moi, Émile ?

BLANCPARTOUT.

Prince ?


GRELUCHE.

Les jours de pluie, quand deux hommes, l’un grand, l’autre petit, ayant chacun un parapluie ouvert à la main, se rencontrent sur un trottoir, as-tu remarqué une chose ?


BLANCPARTOUT.

Quelle chose, prince ?


GRELUCHE.

C’est que c’est toujours le plus petit qui s’efforce de faire passer son parapluie par-dessus le parapluie du plus grand.


BLANCPARTOUT.

Vous êtes observateur !


GRELUCHE.

Et toi ?


BLANCPARTOUT.

Moi, je suis coiffeur !


GRELUCHE.

Pourquoi es-tu coiffeur ?


BLANCPARTOUT.

Pour vous servir, prince.


GRELUCHE.

Tu ne m’entends pas… je te demande si c’est nécessité ou si c’est vocation ?


BLANCPARTOUT.

Prince, c’est vocation.


GRELUCHE.

Ah ! tant mieux !


BLANCPARTOUT, à part.
Quel drôle de Brésilien !

GRELUCHE.

Viens t’asseoir à côté de moi.


BLANCPARTOUT.

Plus souvent !… le respect !


GRELUCHE.

Le respect se prouve par l’obéissance.

Il prend Blancpartout par la taille et le fait sauter à droite.

BLANCPARTOUT.

Alors, vous permettez…


GRELUCHE, le faisant asseoir violemment.

Je permets.


BLANCPARTOUT, tombant sur le canapé.

Ouf !


GRELUCHE, à part, en s’asseyant près de Blancpartout.

Il faut pourtant que j’amène la conversation… (Haut.) Dis-moi un peu… un coiffeur, à quoi cela passe-t-il sa journée ?


BLANCPARTOUT.

À quoi un coiffeur passe sa journée ?…


GRELUCHE.

Oui.


BLANCPARTOUT.

Dame ! à coiffer, je suppose !


GRELUCHE.

Et après, quand la journée est finie ?…


BLANCPARTOUT.

Quand la journée est finie ?…


GRELUCHE.

Qu’est-ce qu’il fait ?


BLANCPARTOUT.
Ce qu’il fait ?… est-ce que je sais, moi ?

GRELUCHE.

Tu dois le savoir, puisque tu es coiffeur !


BLANCPARTOUT.

Il va se promener.


GRELUCHE.

Il va au café faire sa partie au billard…


BLANCPARTOUT.

Sans doute… il va au café… ou au théâtre.


GRELUCHE, vivement.

Au théâtre… c’est là que je t’attendais !… Et qu’est-ce qu’il voit au théâtre ?


BLANCPARTOUT.

Ce qu’il voit au théâtre ?


GRELUCHE.

Tu as une manie désagréable, c’est de répéter la question au lieu de répondre tout uniment. Je te demande ce qu’il voit au théâtre : ne répète pas la phrase et réponds.


BLANCPARTOUT.

Il voit au théâtre ce qu’on y joué.


GRELUCHE.

Qu’y joue-t-on ?


BLANCPARTOUT.

Ça dépend.


GRELUCHE.

Explique-toi plus nettement… on y joue ?…


BLANCPARTOUT.

Des comédies.


GRELUCHE.

Tu crois ?


BLANCPARTOUT.
Des vaudevilles.

GRELUCHE.

Dans les représentations de tous les jours, soit ! mais dans les représentations extraordinaires ?


BLANCPARTOUT.

Dans les représentations extraordinaires ?


GRELUCHE.

Vois-tu ? tu répètes encore !…


BLANCPARTOUT, à part.

Par exemple, voilà une conversation !…


GRELUCHE.

Réponds, Émile… Dans les représentations extraordinaires… il entend ?…


BLANCPARTOUT.

Des intermèdes.


GRELUCHE.

Bien !


BLANCPARTOUT.

Des imitations.


GRELUCHE.

Très bien !


BLANCPARTOUT.

Des chansonnettes comiques.


GRELUCHE, avec éclat.

Des chansonnettes comiques !… c’est là que je t’attendais !


BLANCPARTOUT, à part.

Singulier Brésilien !


GRELUCHE, prenant Blancpartout au collet.

Je vais t’en chanter une.


BLANCPARTOUT.

Vous, prince ?


GRELUCHE.

Moi. Tout Brésilien que je suis, je daigne m’occuper de ces balivernes, et je chante la chansonnette comique… écoute un peu !


BLANCPARTOUT.

J’écoute, prince, j’écoute.


GRELUCHE.
Air de Jacques Offenbach.
I
En allant à son ministère,
Il la rencontra ru’du Bac.

BLANCPARTOUT.
Il la rencontra ru’du Bac.

GRELUCHE.
Elle s’arma d’un front sévère ;
Il voulut l’atteindre, mais crac !

BLANCPARTOUT.
Il voulut l’atteindre, mais crac !

GRELUCHE.
Elle prit le quai des Lunettes.
L’impasse Saint-André-des-Arts,
La ru’des Vieilles-Haudriettes
Et tous les nouveaux Boulevards…
L’homme la suivait à quinz’pas
Et lui disait tout bas :
« Voulez-vous accepter mon bras ? »

GRELUCHE et BLANCPARTOUT.
« Voulez-vous accepter mon bras ? »

GRELUCHE.
La femme ne répondait pas,
Ta, ta, ra, ta, ta, ta, ra, ta.

ENSEMBLE.
Ta, ta, ra, la, ta, la, ra, ta…

GRELUCHE.
II
Elle était un peu dur’d’oreille,
Mais elle avait l’esprit subtil…

BLANCPARTOUT.
Mais elle avait l’esprit subtil…

GRELUCHE.
Et pour fuir s’en fut, à Marseille,
Prend’le paqu’bot des bords du Nil.

BLANCPARTOUT.
Prend’le paqu’bot des bords du Nil.

GRELUCHE.
Sur les ruines de Carthage,
Elle vit pleurer Salammbô,
Et fit quatre fois à la nage
Le tour de l’îl’de Bornéo.
(Imitant un homme qui nage.)
L’homme la suivait à quinz’pas.
Et lui disait tout bas :
« Voulez-vous accepter mon bras ? »

GRELUCHE et BLANCPARTOUT, nageant tous les deux.
« Voulez-vous accepter mon bras ? »

GRELUCHE.
La femme ne répondait pas.

ENSEMBLE.
Ta, ta, ra, ta, ta, ta, ra, ta…

GRELUCHE.
III
On les vit aux deux hémisphères.
Au nord, au midi, puis ailleurs.

BLANCPARTOUT.
Au nord, au midi, puis ailleurs.

GRELUCHE.
Les enfants disaient à leurs pères :
« Quels sont donc ces deux voyageurs ? »

BLANCPARTOUT.
« Quels sont donc ces deux voyageurs ? »

GRELUCHE.
On les vit à Montmartre, en Suède,
En Macédoine, au Kamtchatka,
On les vit sur la corde roide,
Franchir le saut du Niagara !…
L’homme la suivait, etc., etc.
Pendant le refrain, il imite, et Blancpartout imite avec lui, les mouvements d’un équilibriste marchant sur la corde roide.

GRELUCHE.
IV
C’étaient des courses effrénées,
À faire pâmer un Anglais.

BLANCPARTOUT.
À faire pâmer un Anglais.

GRELUCHE.
Ils marchèrent bien des années,
Sans pouvoir s’atteindre jamais !

BLANCPARTOUT.
Sans pouvoir s’atteindre jamais !

GRELUCHE.
Lorsque enfin au pont Notre-Dame
Ils arrivèrent haletants,
Il était mort, lui, mais la femme
Était mère de huit enfants !
Alors, revenant sur ses pas,
Elle lui dit tout bas :
« Je veux bien prendre votre bras. »
ENSEMBLE.

GRELUCHE.
« Je veux bien prendre votre bras. »

BLANCPARTOUT.
« Ell’veut bien accepter son bras. »

GRELUCHE
Mais l’homme ne répondit pas, etc., etc.

Sur la reprise du refrain, ils dansent, et Greluche enlève Blancpartout dans ses bras ; ensuite, épuisés, ils tombent, Blancpartout sur le canapé, et Greluche sur une chaise près du guéridon.


GRELUCHE.
Qu’est-ce que tu dis de ça ?

BLANCPARTOUT.

Je suis surpris !


GRELUCHE.

Et charmé ?…


BLANCPARTOUT.

Positivement charmé !…


GRELUCHE.

Que dois-je penser de ce compliment ?… Caresses-tu en moi l’homme plusieurs fois millionnaire, ou te courbes-tu devant l’artiste ?


BLANCPARTOUT.

Je me courbe devant l’artiste.


GRELUCHE.

Ainsi tu trouves que j’ai de la voix ?


BLANCPARTOUT.

J’ai entendu Malicorne… eh bien, Malicorne n’est rien auprès de vous !…


GRELUCHE.

Tu trouves que j’ai de la méthode ?…


BLANCPARTOUT.

Comme Descartes !


GRELUCHE.

Du goût ?


BLANCPARTOUT.

Comme Brillat-Savarin !


GRELUCHE.

Et de la distinction ?


BLANCPARTOUT.
Comme Fronsac !

GRELUCHE.

Voila ce que je voulais savoir… Entrez toutes les deux !… Ne m’entendez-vous pas ?… je vous dis d’entrer l’une et l’autre…

Rentrent Rafaëli et Ninette.

Scène XV

Les Mêmes, RAFAELI, NINETTE.


RAFAELI, à part.

Qu’est-ce qu’il lui aura fait ?


GRELUCHE, menaçant.

Vous voyez bien cet homme ?

Il se précipite sur Blancpartout avec un cri terrible.

RAFAELI.

Ah ! mon Dieu !


NINETTE, bas, à Rafaëli.

C’est son cri de la Dame aux Camélias… il a trouvé moyen de le placer.


GRELUCHE.

Vous m’avez dit que cet homme était un coiffeur !…


BLANCPARTOUT.

Eh bien ?


GRELUCHE.

Cela n’est pas ! j’en ai la preuve !


RAFAELI.

Quelle preuve ?


GRELUCHE.

Je lui ai chanté quelque chose.


RAFAELI, à part.
Je l’aurais parié.

GRELUCHE.

Il a trouvé que j’avais de la voix, du goût, de la méthode : un homme qui me juge ainsi ne peut pas être un coiffeur ; ce doit être quelque personnage de distinction.


BLANCPARTOUT, très flatté.

Eh ! eh !…


GRELUCHE.

Il y a en lui quelque chose qui sent son grand seigneur.


BLANCPARTOUT, à part.

Quel œil, ces Brésiliens !


GRELUCHE.

Avouez, monsieur le comte !


BLANCPARTOUT, avec fatuité et prenant le milieu.

Eh bien !… eh bien !…


RAFAELI, bas, à Blancpartout.

Il a des soupçons… sauvez-moi !


BLANCPARTOUT.

Prince, je suis coiffeur !


GRELUCHE.

Tu le veux ?


BLANCPARTOUT.

Je le suis !


GRELUCHE.

Alors, qu’il sorte ! Je le chasse honteusement.


BLANCPARTOUT, à part.

Qu’en dirait Fronsac ?… dois-je me laisser traiter ?…


NINETTE, bas ; à Blancpartout.

Madame est perdue si vous vous rebiffez.


BLANCPARTOUT, à Greluche.
Prince, je ne me rebiffe pas, je sors…

RAFAELI, à Greluche.

Vous voyez bien que c’est un coiffeur !

Elle passe.

GRELUCHE, avec éclat.

Bienheureux alors, bienheureux le pays où un homme qui a une telle apparence peut n’être qu’un garçon coiffeur ! Si les perruquiers sont ainsi, comment doivent être les confiseurs ?


BLANCPARTOUT.

Ah ! ça, par exemple, je n’en sais rien !


GRELUCHE, à Ninette.

Qu’on reconduise ce garçon et qu’on lui donne vingt-cinq louis.


NINETTE, bas, à Blancpartout.

Monsieur, vous ferez les fonds !


BLANCPARTOUT, bas à Ninette.

Oui, Ninette, à une condition… tu vas me flanquer dans un placard. (Saluant.) Prince !… prince !…

Blancpartout et Ninette sortent par le fond.

Scène XVI

RAFAELI, GRELUCHE.


RAFAELI.

Ainsi vous avez trouvé moyen de chanter !…


GRELUCHE.

Certainement, madame !… Si je n’avais pas chanté, M. de Blancpartout n’aurait pas pu me juger… il y a un côté de mon talent qui serait toujours resté dans l’ombre.


RAFAELI.

Mais ce n’était pas une raison, après ce que je vous avais dit.

Rentre Ninette.

Scène XVII

Les Mêmes, NINETTE.


RAFAELI, à Ninette.

Eh bien, as-tu donné les vingt-cinq louis ?


NINETTE.

Non, madame, je les ai reçus.


RAFAELI.

Pourquoi faire ?


MINETTE.

Pour le cacher.


RAFAELI.

Où l’as-tu mis ?


NINETTE, indiquant la porte du troisième plan, à droite.

Là, dans le petit boudoir.


RAFAELI.

Ah ! il est là… Qu’allons-nous en faire maintenant ? Il va s’ennuyer si nous le laissons tout seul… il faut trouver quelque chose qui l’amuse… Voyons… voyons. (A Greluche.) Vous entrez, vous le découvrez, vous sautez sur lui ; il s’enfuit, il crie ; vous riiez plus fort… il sera ravi.


GRELUCHE.

J’entends, madame… nous voici arrivés à la scène de la poursuite.


RAFAELI.

Précisément !


GRELUCHE, à demi-voix.
Si vous voulez que nous n’abîmions pas vos meubles, il ne serait pas mal de nous tracer d’avance des petits chemins… Dans quel sens courrons-nous ?

RAFAELI, indiquant la porte dit premier plan à gauche et celle du troisième plan à droite.

Par ici, vous tournerez de gauche à droite.


GRELUCHE.

Bien !


NINETTE, indiquant la porte du premier plan à droite et celle du troisième plan à gauche.

Et par là, de droite à gauche.


GRELUCHE.

Parfaitement… (Avec éclat.) La chasse à l’homme ! la chasse à l’homme ! Ah ! tu veux du Brésilien, tu en auras !… (Criant et reprenant l’accent étranger.) Je vous dis, madame, que c’est un faux coiffeur et, qu’il n’est pas parti.


RAFAELI.

Prince, je vous jure…


GRELUCHE, montrant la porte du troisième plan à droite,

Ah ! dans ce cabinet… il doit être là !


RAFAELI.

Mais, prince ?…


GRELUCHE.

Laissez-moi, il me le faut mort ou vif.

Il entre dans le cabinet et l’on entend un grand bruit, la voix de Greluche et les cris de Blancpartout.

RAFAELI, riant.

Je crois qu’il en aura pour ses vingt-cinq louis.


Scène XVIII

Les Mêmes, BLANCPARTOUT.


BLANCPARTOUT, rentrant précipitamment par le premier plan à droite.
Je suis un homme aimé !… où me cacher, madame, où me cacher ?…

RAFAELI.

Par ici, par ici…

Elle le pousse vers la porte du premier plan à gauche ; il disparaît.

GRELUCHE, rentrant.

Où est-il, madame, où est-il ?


RAFAELI.

Là… là…

Elle indique le premier plan à gauche.

GRELUCHE, à Rafaëli.

Il ne serait pas mal de semer quelques obstacles pour accidenter la course.

Il sort ; par le premier plan à droite ; Ninette et Rafaëli placent deux chaises sur le chemin de Blancpartout.

BLANCPARTOUT, rentrant, à Rafaëli

Quel homme ! Est-ce qu’il dînera ici ?


RAFAELI.

Oui.

Blancpartout a pris une des deux chaises et se sauve, en l’emportant, par le troisième plan à droite.

GRELUCHE, venant du troisième plan à gauche.

Ouvrez-lui la porte du fond toute grande… sans cela, il n’y a pas de raison pour que ça finisse.


RAFAELI.

Oui… oui… c’est cela… allez…

Greluche entre au troisième plan à droite, à la poursuite de Blancpartout : Ninette ouvre la porte du fond et place au milieu de la pièce le pouf qui se trouve à gauche : Rafaëli pousse le canapé en face de la porte du premier plan à droite.


BLANCPARTOUT, rentrant du premier plan à droite, sautant au milieu des obstacles et sortant par la porte du fond.

A tout à l’heure, madame !… Qu’en dirait Fronsac ?

Il sort.

GRELUCHE, le poursuivant et sautant après lui.
La chasse à l’homme !… la chasse à l’homme !…

RAFAELI, à Ninette, qui a replacé le canapé.

Va vite, Ninette, et vois ce qu’ils deviennent.

Ninette sort. Micheline vient d’entrer ; elle a vu Greluche disparaître en bondissant.

Scène XIX

RAFAELI, MICHELINE, puis GRELUCHE et NINETTE.


MICHELINE.

Je vous dérange peut-être…


RAFAELI.

Pas du tout, chère petite belle.


MICHELINE.

C’était le prince… il me semble.


RAFAELI, négligemment.

Oui, il reconduisait un de ses amis… qu’il venait de me présenter.


MICHELINE.

Ah !

Greluche rentre, tout essoufflé, et se jette sur le canapé.

GRELUCHE.

Je n’en peux plus.


RAFAELI, bas à Greluche.

Eh bien ?


GRELUCHE, bas, à Rafaëli.

Il est entré au premier.


RAFAELI, bas.

Chez le notaire !… (Haut.) Prince… mon amie.

Elle montre Micheline.

GRELUCHE, toujours assis.
Ah ! pardonnez-moi, madame, je suis un peu…

MICHELINE, allant à lui.

En effet, vous paraissez…

Elle s’approche de lui et lui fait respirer son flacon.

GRELUCHE.

Merci !


RAFAELI, appuyée sur le dossier du canapé à Greluche.

Voulez-vous un verre d’eau ?


GRELUCHE.

Mais oui… il me semble qu’un verre de rhum…


MICHELINE, à Rafaëli.

Allez, vite, mon cher amour.


RAFAELI.

J’y vais, bon petit ange, j’y vais.

Elle sort par le premier plan à droite.

MICHELINE.

C’est à cause de vous que je suis revenue.


GRELUCHE.

Sérieusement ?


MICHELINE.

Oui, prince… On vous trompe…


GRELUCHE.

Vous croyez ?


MICHELINE.

J’en suis sûre !


GRELUCHE.

Il faudrait prouver.


MICHELINE.

Je prouverai.


GRELUCHE.

Alors ma reconnaissance…

Rentre Rafaëli avec un flacon de rhum et un verre sur un petit plateau.

RAFAELI.

Buvez, prince, et remettez-vous !


GRELUCHE, buvant.

Je me remets.


RAFAELI, à Micheline.

Voulez-vous avoir la bonté de poser cela sur cette table ?…

Elle lui donne le plateau.

MICHELINE, allant le poser sur le guéridon.

Mais… très volontiers, ma belle.


RAFAELI, à Greluche, bas.

Elle a dit ?…


GRELUCHE, bas.

Que vous me trompiez, qu’elle le prouverait.


RAFAELI, bas.

Bon. (A Micheline.) Il va mieux.


MICHELINE, s’avançant.

C’est parce que vous êtes là.


RAFAELI, s’asseyant près de Greluche.

C’est parce que vous y êtes, vous !


MICHELINE, même jeu.

C’est parce que nous y sommes.

Greluche, assis sur le canapé entre les deux femmes, promène de l’une à l’autre un regard charmé, et exprime sa joie par un cri sauvage : les deux femmes épouvantées bondissent et s’éloignent de lui.


NINETTE, entrant sur le cri.

Le maître d’hôtel de madame demande si madame peut lui donner quelques instants ?


MICHELINE, à part.
Le maître d’hôtel !

RAFAELI.

Qu’il entre.


NINETTE, au fond.

Entrez, Adolphe.


Scène XX

Les Mêmes, BLANCPARTOUT.


BLANCPARTOUT, disparaissant dans un habit trop grand, la moitié du visage caché par d’énormes lunettes bleues. — A part.

Eugène, maître d’hôtel… J’ai encore trouvé ça, moi.


RAFAELI.

Approchez, Alphonse…


MICHELINE, à part, assise près du guéridon.

Voilà un maître d’hôtel qui a beaucoup de noms !


BLANCPARTOUT, à part.

Le notaire a été parfait : il m’a prêté son habit et ses lunettes… l’habit me va bien, mais les lunettes me gênent… Je n’y vois rien du tout… (Haut.) Où est le prince ?


RAFAELI.

Par ici !


NINETTE.

Venez, je vais vous conduire.

Elle va à lui, le conduit au canapé, et sort ensuite.

BLANCPARTOUT, à part.

Qu’est-ce que ce notaire peut signer avec ces lunettes-là ?


GRELUCHE.

Vous êtes aveugle ?


BLANCPARTOUT.

Oui, prince : l’habitude de vivre penché sur des fourneaux ardents… Je vous demanderai la permission… Je suppose, prince, que vous êtes toujours là !


GRELUCHE, derrière le canapé.

Toujours.


MICHELINE, appelant Greluche.

Hem ! hem !


BLANCPARTOUT.

Alors, dites-moi un peu ce que vous pensez du menu que j’ai préparé ?


GRELUCHE.

Menu ?


BLANCPARTOUT.

Oui, menu… Ah ! vous ne savez pas… en brésilien, ça se dit autrement… nous appelons menu, en français, l’énumération raisonnée des mets qui doivent être servis sur la table… La soupe à la tortue, le…


GRELUCHE, l’interrompant.

Pourquoi appelez-vous ça menu ?


BLANCPARTOUT.

Pourquoi nous appelons ?…


GRELUCHE, avec violence.

Réponds !


BLANCPARTOUT.

Est-ce que je sais, moi ?


GRELUCHE.

Tu dois le savoir, puisque tu es maître d’hôtel !


BLANCPARTOUT, à part.

Est-ce que ça va recommencer ?


MICHELINE, faisant des signes à Greluche.

Hem ! hem !


RAFAELI, bas, à Greluche.

Micheline vous fait des signes.


GRELUCHE, même jeu.

Faut-il m’en apercevoir ?


RAFAELI.

Certainement… arrivons à la crise.

Blancpartout, tout en parlant, va et vient, au hasard, comme un aveugle.

BLANCPARTOUT.

La soupe à la tortue… le bœuf aux choux… les écrevisses… (Se heurtant à Rafaëli.) Est-ce vous qui êtes là, prince ?


RAFAELI.

Non, c’est moi.


BLANCPARTOUT, à Rafaëli, avec effusion.

Je suis bien aise de vous rencontrer par hasard, pour vous dire que je n’ai jamais été plus satisfait… je suis sûr d’être aimé.


RAFAELI, bas, à Blancpartout.

Chut ! le Brésilien vous regarde.


MICHELINE, à Greluche.

Vous m’avez dit de prouver… je prouve…


BLANCPARTOUT.

Où est le prince ?


RAFAELI, lui indiquant l’extrême gauche.

Là-bas !


BLANCPARTOUT, allant vers Greluche.

Les écrevisses…


GRELUCHE.

Dis-moi, Alphonse ?…


BLANCPARTOUT

Prince ?…


GRELUCHE.

Écoute un peu.


BLANCPARTOUT.

J’écoute.


GRELUCHE, lui saisissant le bras.

Les jours de pluie, quand deux hommes, l’un grand, l’autre petit…


BLANCPARTOUT, continuant la phrase.

Ayant chacun un parapluie ouvert à la main… ah ! je la connais, maintenant !


GRELUCHE.

Comment la connais-tu ? nous avons donc déjà causé ensemble !


BLANCPARTOUT, avec éclat.

Je suis pris !

Micheline se lève.

GRELUCHE.

Il y a une heure, tu étais coiffeur ! pourquoi es-tu maître d’hôtel ?


MICHELINE, à Greluche.

Cet homme n’est ni un coiffeur, ni un maître d’hôtel… c’est le célèbre M. de Blancpartout.


RAFAELI, à part.

Allons donc ! tu y as mis le temps !


BLANCPARTOUT.

La voix de Micheline !… serait-elle ici ?


MICHELINE.

Elle est devant vous.

Blancpartout ôte ses lunettes.

GRELUCHE, à Micheline.
Ah ! madame, ma reconnaissance…

MICHELINE, à part, regardant Rafaëli.

Tire-toi de là, mon petit ange !

Elle remonte et va s’asseoir sur le canapé.

RAFAELI, à part.

Tu ris ce soir, ma petite belle… moi, je rirai demain.

Greluche a suivi Micheline et se place près d’elle sur le canapé ; ils causent ensemble.

BLANCPARTOUT.

Découvert… au moment où j’allais être étincelant de verve !… (Bas, à Rafaëli.) Vous m’avez plusieurs fois demandé ma main ?


RAFAELI, de même.

Eh bien ?…


BLANCPARTOUT, montrant Micheline.

Eh bien, vengez-moi, vengez-vous à l’instant de cette femme… et ma main est à vous.


RAFAELI, en lui montrant Greluche qui cause tendrement avec Micheline.

Mais il me semble que notre vengeance est en bon chemin.


BLANCPARTOUT.

Que voulez-vous dire ?


RAFAELI.

Si ce Brésilien ?…


BLANCPARTOUT.

Ce Brésilien ?…


RAFAELI.

N’était autre qu’un certain Greluche que vous n’avez pas voulu recevoir, et qui vous supplie de le faire engager maintenant que vous l’avez entendu ?…


BLANCPARTOUT.

Greluche !


RAFAELI.

J’ai imaginé ce stratagème pour flatter votre fantaisie sans dépasser les bornes d’une honnête légèreté.


BLANCPARTOUT.

Où suis-je ? qu’ai-je entendu ?… Tant de délicatesse !… des sentiments si purs !… Je puis me tromper, mais il me semble que Fronsac épouserait… (A Greluche.) A moi, prince, deux mots !


GRELUCHE, se levant.

Monsieur ?


BLANCPARTOUT, bas, à Greluche.

Vous aurez votre engagement, monsieur Greluche… vous viendrez le chercher chez moi.


GRELUCHE, bas.

Quand cela, monsieur ?


BLANCPARTOUT, bas.

Mais… quand je serai vengé tout à fait !


GRELUCHE, bas.

Je comprends ! (A Micheline, avec passion.) Quo resta buena avatas salem pampas…


MICHELINE.

Sérieusement, prince ?


GRELUCHE.

Sérieusement !

Micheline a pris le bras de Greluche et tous deux se dirigent vers la porte du fond. — Blancpartout et Rafaëli les regardent.